Homélies 2016/4

 

Wisques. Paroisse

Homélies des dimanches et fêtes

2016/4

 

14 août–  20e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 12,49-53

Voilà un évangile qu’il n’est pas facile d’accueillir. Qu’est-ce qu’il veut dire? Le Christ est venu apporter le feu sur la terre. Quel feu? Un feu qui détruit ou le feu de l’Esprit Saint? On voudrait bien croire que c’est le feu de l’Esprit Saint. Mais tout le contexte fait penser à un feu qui détruit et qui dévore tout ce qu’il peut toucher. Jésus parle d’un baptême qu’il doit recevoir. Mais il a déjà été baptisé par Jean-Baptiste dans le Jourdain. Alors c’est quoi ce baptême qu’il désire beaucoup? C’est le baptême de sang, c’est sa Passion et sa mort sur la croix.

Et puis Jésus ajoute qu’il est venu apporter la division. Pourquoi ne dit-il pas ici qu’il est venu apporter l’amour? Pourquoi? La personne de Jésus va se révéler comme une source de division au sein des familles et partout dans le monde, à commencer par son propre peuple, le peuple d’Israël. Il y a ceux qui croient en lui et il y a ceux qui le rejettent ou l’ignorent, soupçonnant en lui la grande illusion ou le grand Malfaisant.

Le prophète Jérémie, dans notre première lecture, six siècles avant le Christ, doit lui aussi subir une Passion, une persécution de la part des croyants de son peuple. Et c’est un étranger, un Éthiopien, un Africain donc, qui ne partage sans doute pas la foi d’Israël, c’est lui qui va plaider auprès du roi la cause de Jérémie et le faire sortir de sa citerne et de la boue. L’Africain dit au roi : « Ce qu’ils ont fait au prophète Jérémie, c’est mal ».

Autrement dit, Jésus n’a pas promis une pluie de roses à tous ceux qui croiraient en lui. Il est venu pour semer la division, et d’abord dans son propre peuple dont les principaux représentants vont le rejeter et le condamner. Mais beaucoup d’autres croyants de son peuple vont le reconnaître comme un véritable envoyé de Dieu, et même comme le Messie, et finalement comme Fils de Dieu et Dieu. On est averti qu’il y aura toujours des gens qui seront pour Jésus et des gens opposés à Jésus. Et parfois les deux camps vont se faire la guerre. pas toujours une guerre à coups de fusil, mais une guerre de persécution sournoise, à coups de lois par exemple.

Conclusion de la Lettre aux Hébreux qu’on a entendue tout à l’heure : Garder les yeux fixés sur Jésus quoi qu’il arrive; il a subi l’humiliation de la croix (c’est joliment dit pour dire les tortures de la crucifixion)… Il a subi l’humiliation de la croix, et maintenant il est assis à la droite de Dieu, à la droite du Père, c’est-à-dire qu’il a le même rang que lui, la même dignité, le même pouvoir que le Père et il règne avec lui.

La Lettre aux Hébreux nous dit de garder les yeux fixés sur Jésus. Un saint de notre Eglise donnait ce conseil : « Tu ne dois regarder que Dieu. Jamais toi-même ». Une sainte de notre temps disait : « Quand on s’approche de Dieu, et plus on s’approche de lui, plus on se voit petit, laid, insignifiant. Mais plus on s’approche des autres créatures, et également des saints, plus on se sent fondamentalement égaux. Cela ne me fait aucune impression de me trouver à table à côté d’un ministre ou d’une reine. Je pense à part moi que c’est la reine d’Angleterre et que je suis Madame le Professeur une telle ».

Tout n’est pas parfait dans le monde des croyants, tout n’est pas parfait dans l’Eglise. Et ses adversaires ont beau jeu de lui rappeler de temps en temps tel ou tel épisode de son histoire. A quoi le cardinal anglais Newman répondait : « On ne peut pas interpréter l’histoire de l’Eglise à partir des abus et des perversions de ses membres, comme si on écrivait l’histoire de l’Angleterre à partir de ses voleurs de grands chemins ».

« Je suis venu apporter la division », dit Jésus. On peut le constater encore tous les jours. Et ce n’est pas d’aujourd’hui. Vers l’an 200, à Rome, dans les milieux païens, qui étaient majoritaires, on disait : « Gaïus? Un type bien. Dommage qu’il soit chrétien! » Le problème avec  les chrétiens en ce temps-là c’est que c’était des gens comme tout le monde, mais qui osaient ne pas prier comme tout le monde. Et l’un des Pères de l’Eglise, à cette époque-là, disait : « On nous prend pour des nuls, pour des rigolos ». Ce qui scandalisait les païens dans la religion chrétienne, c’était sa prétention à être la seule. Pour les Romains de l’Antiquité, pour des gens qui avaient des quantités de dieux depuis si longtemps, qu’est-ce qu’il pouvait y avoir de tentant dans la religion de Christus, dans la religion du Christ?

Jésus est venu apporter la division, nous dit notre évangile. Mais le dernier mot sur Dieu dans la révélation apportée par Jésus, c’est Jean l’apôtre qui le dit dans l’une de ses lettres : « Dieu est amour ». Devenir croyant, c’est être introduit peu à peu par la grâce dans la manière d’agir de Dieu, c’est peu à peu aimer avec Dieu. Et c’est ainsi seulement que se réalise une connaissance chrétienne de Dieu et de Jésus, car celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu parce que Dieu est amour (1 Jn4,8).

(Avec Newman, L. Jerphagnon, Tertullien, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

15 août–  Fête de l’Assomption

Evangile selon saint Luc 1,39-56

Comme les évangiles ne disent rien de la fin de la vie de Marie, pour célébrer son Assomption l’Eglise nous fait lire aujourd’hui le récit de la rencontre de Marie et de sa cousine Elisabeth. Et dans ce récit, ce qui nous intéresse surtout aujourd’hui, c’est le chant d’action de grâce de Marie, le Magnificat, où Marie remercie Dieu de ce qu’il a fait pour elle, elle le remercie du cadeau invraisemblable que Dieu lui a fait : elle est enceinte de Jésus d’une manière miraculeuse. Et en ce jour de l’Assomption, le Seigneur Jésus accueille sa Mère dans son ciel.

Marie a mis Jésus au monde, mais elle sait que Dieu donne les enfants pour les reprendre auprès de lui. A peine son Fils est-il né que son retour au Père commençait. Elle a enfanté de son corps un Enfant qui va au-devant de la mort, et elle le suit dans son destin. Son Fils a choisi de son plein gré une vie éphémère et une mort douloureuse, et elle ne connaît pas d’autre volonté que la sienne. Elle meurt parce que le Fils est mort. Elle ne supporterait pas de le voir mourir et de ne pouvoir le suivre dans la mort.

La petite vie ordinaire qui fut celle de sa jeunesse reprend, et les années passées avec le Fils, depuis l’apparition de l’ange jusqu’à l’Ascension, ont l’air à présent d’un épisode prodigieux presque invraisemblable dans sa vie de femme si paisible. Elle a commencé dans l’humilité et l’obscurité; elle fut brusquement mise en lumière, puis elle rentre dans l’ombre et l’humilité. Tant qu’elle vit, Marie n’est l’objet d’aucun culte dans l’Eglise, elle est écartée, presque oubliée. Elle reprend la tâche qu’elle avait avant la venue de Jésus. Elle ressemble à Bernadette de Lourdes ou à Lucie de Fatima qu’on met au couvent après les apparitions. On n’entend plus parler d’elle.

Quand elle sera morte et que sa vie aura été totalement sacrifiée, toute la lumière de son existence commencera à briller irrésistiblement. Dieu l’a fait entrer dans la vie terrestre, elle revient à lui avec la même pureté que lorsqu’elle l’a quitté. Dieu l’a créée parfaite dans son Immaculée Conception, et c’est parfaite qu’elle retourne dans ses bras. Comme elle avait reçu son Fils dans la vie humaine, il la reçoit à présent dans sa propre vie divine et éternelle.

Tant qu’elle était sur la terre, elle avait ses limites et devait en tenir compte comme tout être humain. A partir de l’Assomption, elle reçoit le pouvoir de faire sans limites ce que veut son Fils. Elle ne connaît pas d’autres barrières que celles que nous opposons sur terre à son action. Seul notre refus, notre non, peut arrêter son oui éternel. Ce que son Fils vit à Pâques, Marie le vit à son entrée dans le ciel : elle saisit tout à coup le sens de toute sa vie terrestre, elle voit combien elle a été associée à l’oeuvre universelle de la rédemption. Son Fils lui montre à quel point chaque instant de sa vie a été fécond, à quel point elle a vécu et œuvré pour l’Eglise et pour tous. Elle comprend ce que signifie être la Mère de Dieu. Elle contemple l’abîme du Père, et elle voit l’Esprit Saint qui autrefois l’a couverte de son ombre et ne l’a plus quittée depuis. Elle comprend combien Dieu a compté sur elle. Il l’avait choisie pour être reine; il ne lui reste plus qu’à être éternellement sa Servante.

Marie a conçu Jésus et l’a mis au monde. Il en est de même pour tout enfant. Même conçu par les humains et sous leur responsabilité, un enfant, pour l’essentiel, leur échappe, il vient d’ailleurs. On nous répète aujourd’hui qu’un enfant ne peut être heureux que s’il est désiré. Mais le plus important au contraire, c’est qu’un enfant, dès qu’il existe, est désirable pour la simple raison qu’il est une personne digne d’être aimée. Chacun de nous, aussi petit soit-il, est grand devant l’Éternel. Dieu établit avec chaque être humain une relation cordiale et unique.

La femme dont parle l’Apocalypse est la Mère du Fils de Dieu, mais elle est aussi la Mère des autres enfants qu’elle enfante, c’est-à-dire les fidèles, c’est-à-dire l’Eglise. Et en ce sens, Marie est la première. Mais dans un autre sens, elle est à l’intérieur de l’Eglise, elle est un membre de l’Eglise, elle n’est pas en dehors de l’Eglise. Elle en est le coeur ou le cou ou autre chose. Mais il y a les deux à la fois : elle est la Mère des chrétiens, elles est la Mère de l’Eglise, et elle est un membre de l’Eglise. Le symbole de ce qu’elle est, c’est l’immense manteau dont Marie enveloppe tous les chrétiens, et finalement un jour tous les humains.

(Avec Mgr Léonard, P. Sophrony, Paul VI, Adrienne von Speyr).

21 août–  21e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 13,22-30

Avec cet évangile nous retrouvons la même problématique que les dimanches précédents : se tenir prêt, être vigilant, parce que, quand le maître de la maison aura fermé la porte, il sera trop tard. Autrement dit, c’est maintenant, tout de suite, qu’il faut répondre aux appels de Dieu dans notre vie. Avec Isaac le syrien, au VIIe siècle, nous pouvons dire : « Seigneur Jésus Christ, donne-moi le repentir pour que, de toute mon âme, je parte à ta recherche, car sans toi je serai privé de tout bien. Ô Dieu bon, donne-moi ta grâce ».

Et puis pour entrer chez Dieu la porte est étroite, c’est-à-dire qu’il y a des conditions pour y entrer. Ce n’est pas : « Tout va bien, faut pas s’inquiéter, on ira tous au paradis. Pour le moment, tout sauf Dieu ». On se dit chrétien, mais comme me disait quelqu’un il n’y a pas longtemps : « Je n’éprouve pas le besoin d’aller à la messe le dimanche… Mais je suis chrétienne, bien sûr! » Autrement dit elle n’éprouvait pas le besoin de chercher Dieu, de rencontrer Dieu de cette manière unique de le faire qu’est l’eucharistie, de nourrir sa foi par la parole de Dieu et par le pain qui est le Corps du Christ. Mais qui peut le comprendre?

Pour dire la vie auprès de Dieu au-delà de la vie présente, le Seigneur Jésus utilise le symbole du festin, du banquet, du repas, auxquels les élus auront part : Dieu va recevoir chez lui les élus, dans sa maison, à sa table, dans son intimité. Pour y entrer, la porte est étroite : il y a les commandements à garder et les deux premiers contiennent tous les autres : aimer Dieu et le prochain; tout le reste dépend de ces deux-là. Mais aimer Dieu : qu’est-ce que ça veut dire? Et puis aimer les autres, qu’est-ce que ça veut dire? Il y a tellement de manières de se faire illusion et pour l’amour de Dieu et pour l’amour des autres, il y a tellement de manières de se donner bonne conscience. Dieu seul connaît les reins et les cœurs, et sans cesse il faut lui demander de nous ouvrir les yeux. Avec le psaume, nous lui disons : « Tu me connais, Seigneur au plus profond de moi. A l’heure du repos comme au temps de l’action, tu lis dans la pensée. Quand je suis sur les routes ou quand je m’endors, je suis transparent devant toi. Tu m’enveloppes de toutes parts : merveilleux savoir, profonde connaissance, je ne puis les atteindre. Regarde- moi, lis dans mon coeur, vérifie mon chemin, guide-moi dans la fidélité ».

La porte est étroite, mais la figure du bon larron est devenue l’image de l’espérance, la certitude consolante que la miséricorde de Dieu peut nous rejoindre au dernier instant, la certitude que, même après une d’erreurs, la prière qui implore la bonté n’est pas vaine. La porte est étroite et saint Paul peut écrire : « Je sais me priver comme je sais être à l’aise. En tout temps et de toutes manières, je me suis initié à la satiété comme à la faim, à l’abondance comme au dénuement » (Ph 4,12). Autrement dit la grâce de Dieu demeure grâce là aussi où elle impose épreuve et privation.

Un spirituel juif du XIXe siècle disait : « La grande faute de l’homme, ce n’est pas tant les péchés qu’il commet… La tentation est puissante et l’homme est bien faible. Non! La grande faute de l’homme, c’est de pouvoir à tout instant retourner vers Dieu et de ne point le faire ». Et c’est le même spirituel juif qui posait la question : « A quoi pouvons-nous reconnaître qu’un péché nous a été remis? Le signe du pardon d’un péché, c’est le fait qu’on ne le commet plus ». Cela donne à réfléchir.

La violence grossière est claire, mais la violence subtile, celle qui se déguise en amour, en amitié, en apostolat, est beaucoup moins sensible et beaucoup plus pernicieuse : elle se pare de la vertu et elle est remplie de mensonge. Dieu, lui, est une puissance qui est pure de toute domination. Par le Christ crucifié, le Créateur nous dit : « Je n’ai aucune puissance de domination ».

Dans l’humanité telle qu’elle est, nous n’avons pas, dans nos rapports avec les autres, des expériences complètement pures de toute domination. Nos relations, même les meilleures, peuvent être contaminées, parasitées, par l’esprit de domination, qui sait très bien se déguiser. Même les hommes les plus saints n’arrivent pas, dans leurs relations avec les autres, à ne pas annexer un peu l’autre, à ne pas l’utiliser un peu. Autrement dit, la porte est étroite. L’homme voit selon l’apparence, Dieu regarde le coeur. Qui n’est pas humble humilie… On peut rêver avec le philosophe chrétien contemporain qui disait : « Etre enfin les uns avec les autres sans hypocrisie, dans une vérité et une amitié profonde… qui supposerait que tous les masques tombent et que nous soyons spirituellement mis à nu ».

Qu’est-ce que c’est que le purgatoire? C’est là aussi que la porte est étroite. C’est là que le pécheur (c’est-à-dire chacun de nous) sera forcé de se condamner lui-même dans la lumière de Dieu. Saint Pierre a éprouvé quelque chose de cela quand il s’est écrié un jour : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, je suis un pécheur » (Lc 5,8). L’enfant prodigue l’a éprouvé quand il  a dit à son père : « Père, je ne mérite pas d’être appelé ton fils » (Lc 15,22).

(Avec Benoît XVI, M. Buber, P. Ganne, M. Zanotti-Sorkine, F. Hadjadj, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

28 août–  22e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 14,1.7-14

Encore une fois une question de repas dans l’évangile d’aujourd’hui. Ce n’est pas le festin du royaume de Dieu, c’est un repas de presque tous les jours (un repas de sabbat quand même) où Jésus est invité, et pas par n’importe qui, mais par un chef des pharisiens. Jésus observe ce qui se passe et il en tire deux leçons. Quand on va à des noces aujourd’hui (ou autrefois du moins), la place de chacun était bien indiquée, on n’avait pas à choisir; quand quelqu’un nous invite à sa table, il indique  en général à chacun la place qu’il doit prendre.

La réflexion de Jésus sur la dernière place à prendre spontanément si on est invité, on peut penser qu’elle concerne surtout le festin du royaume de Dieu : quand Dieu t’invitera à sa table, ne va pas prétendre t’installer au premier rang, ne va pas te croire « arrivé » devant Dieu. Ni plus tard, ni maintenant. Devant Dieu, mieux vaut se tenir au dernier rang. Peut-être même pas au dernier rang, peut-être ne penser à aucun rang. Devant Dieu, le rang, ce n’est pas nous qui en décidons. Il nous est seulement demandé explicitement de ne pas juger les autres : c’est déjà assez difficile comme ça. Pas la peine d’essayer de se classer aux yeux de Dieu, c’est impossible, c’est inutile, c’est déplacé, c’est perdre son temps, c’est hors de propos. On est devant Dieu comme on est : ni plus, ni moins. On doit simplement lui demander sans cesse ce qu’il attend de nous aujourd’hui et maintenant. On peut s’en tenir aux premiers mots de notre première lecture d’aujourd’hui; le sage de l’Ancien Testament nous conseillait déjà : « Accomplis toutes choses dans l’humilité », devant Dieu et devant les hommes.

Et puis, deuxième partie de l’évangile d’aujourd’hui : « Heureux ceux qui donnent sans espoir de retour ». Tu seras heureux justement parce que les hommes n’ont rien à te rendre. Donner de ce qu’on a, donner de son temps à qui semble en avoir besoin. Et on sait bien que le temps perdu ne se rattrape jamais. On pourrait faire tant de choses avec ce temps si précieux et voilà qu’il faut en perdre avec un importun qui vient nous sucer notre temps. Il ne va pas nous le rendre ce temps perdu! Et puis il y a aussi tous ceux qui voudraient bien donner de leur temps, mais personne ne vient leur en demander. c’est une autre forme de pauvreté et d’invitation à l’humilité. J’ai du temps à revendre et personne n’en veut. C’est peut-être aussi que je n’ai pas la bonne manière de proposer mon temps ou bien qu’on n’a pas besoin de mes services : c’est aussi une forme de pauvreté qu’on peut au moins offrir à Dieu pour qu’il la transforme par son alchimie en bienfaits pour les autres.

Chaque fois que nous communions, chaque fois que nous recevons en nous le Seigneur Jésus, nous lui accordons un nouveau droit de disposer de notre vie. Et nous ne savons pas d’avance la forme que prendra cette nouvelle grâce, quelle forme d’exigence elle peut prendre. Chaque communion devrait nous rendre un peu plus malléables entre les mains de Dieu.

Saint Vincent de Paul disait aux Filles de la charité : « Dites-vous bien , mes filles, que le pauvre ne vous pardonnera jamais le pain que vous lui donnez ». En disant cela, saint Vincent de Paul voulait leur faire comprendre qu’il y a des cas d’extrême misère où la charité elle-même n’est qu’un petit commencement de justice pour lequel nulle reconnaissance n’est due : « Dites-vous bien, mes filles, que le pauvre ne vous pardonnera jamais le pain que vous lui donnez ». On est tout près de l’évangile : « Quand tu donnes à des gens qui sont dans le besoin, heureux es-tu parce qu’ils n’ont rien à te rendre ».

Un jeune de dix-sept ans pense sérieusement à devenir médecin. Un jour il en parle au médecin de la famille, en lui disant son admiration pour le métier qu’il faisait et l’utilité que ce métier lui semblait avoir. Et le médecin lui avait dit : « Oh, tu sais, quand ça marche, je rabiboche les gens; mais je ne leur donne pas des raisons de vivre ». Le garçon a médité là-dessus. Et au lieu de commencer des études de médecine, il est entré au séminaire. Pourquoi? Peut-être pour avoir l’occasion de donner aux gens des raisons de vivre. Mais il peut arriver à tout croyant d’avoir l’occasion de donner à d’autres des raisons de vivre, ou des raisons de croire davantage et, à ceux qui ne croient pas, du respect pour les croyants et pour la foi.

Un philosophe chrétien de nos contemporains écrivait dans son journal personnel : « Ce qu’il y a de meilleur en toi, tu ne le sais pas, et il est meilleur parce que tu ne le sais pas ». Un dominicain du XXe siècle, qui était vraiment un homme de Dieu, écrivait, lui, dans son journal spirituel : « L’humble de coeur désire être aux yeux des hommes ce qu’il est aux yeux de Dieu ». Mais le problème justement, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on est aux yeux de Dieu. Ce qu’on est aux yeux de Dieu? Le Seigneur Jésus nous a pris en lui sur la croix avec nos péchés, et il nous prend sans cesse en lui dans l’eucharistie.

(Avec saint Vincent de Paul, A. Frossard, Mgr Doré, M. Blondel, P. Lagrange, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

04 septembre–  23e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 14,25-33

Voilà des paroles dures de Jésus. Et on les trouve justement dans cet évangile de saint Luc qui est l’évangéliste de la miséricorde, avec la parabole de la brebis perdue que le berger ramène sur ses épaules, avec la parabole du fils prodigue qui est accueilli à bras ouverts par son père après son escapade de mauvais fils. Ce que ces paroles dures de Jésus dans l’évangile d’aujourd’hui veulent nous dire, c’est qu’il n’y a pas de grâce à bon marché, comme le disait le théologien allemand, Dietrich Bonhoeffer, tué par les nazis vers la fin de la guerre 39-45 parce qu’il s’était opposé au régime d’Hitler.

La grâce à bon marché, c’est la prédication du pardon sans repentance, c’est le baptême sans vie chrétienne sérieuse, c’est l’absolution sans confession personnelle. La grâce à bon marché, c’est la grâce sans la croix. La grâce qui coûte, c’est le trésor caché dans le champ; à cause de ce trésor, l’homme s’en va vendre tout ce qu’il a. La grâce qui coûte, c’est l’Evangile qu’on n’a jamais fini de scruter et d’intégrer dans notre vie. Cette grâce coûte parce qu’elle condamne le péché. Elle est grâce parce qu’elle pardonne au pécheur. La grâce coûte cher parce qu’elle a coûté cher à Dieu, parce qu’elle a coûté à Dieu la vie de son Fils. Ce qui a coûté cher à Dieu ne peut pas être bon marché pour nous.

L’une des sentences les plus célèbres de la Règle de saint Benoît, qui est en usage dans tous les monastères bénédictins du monde, dit ceci : « Ne rien préférer à l’amour du Christ ». Ce n’est pas réservé à ceux qui deviennent religieux ou religieuses ou moines. Notre évangile nous dit que c’est valable pour tous ceux qui veulent devenir et rester chrétiens : « Ne rien préférer à l’amour du Christ ». Mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement pour nous?

Cela veut dire, par exemple, qu’il n’est pas permis de mettre en question la volonté de Dieu quand elle a été reconnue. Cela veut dire, par exemple, accepter à l’avance la mort que Dieu nous accordera, accepter à l’avance que c’est Dieu qui décide la manière dont il veut rencontrer le mourant. « Ne rien préférer à l’amour du Christ », c’est dire par exemple dans sa prière, comme uns sainte de notre temps : « Bénis, Seigneur, tous ceux que j’aime, et bénis aussi ceux que je ne peux pas supporter ».

« Ne rien préférer à l’amour du Christ », c’est, quand on vit à plusieurs, oublier d’avoir un goût et laisser les choses à la place que les autres leur donnent. Si nous nous habituons à livrer ainsi notre volonté à ces choses minuscules, on ne trouvera pas plus difficile de faire la volonté de notre chef de service, de notre mari, de notre épouse ou de nos parents. Et nous espérons bien que la mort même sera facile. Elle ne sera pas une grande chose, mais une suite de petites souffrances ordinaires consenties l’une après l’autre.

La femme qui attend un bébé sait très bien que sa grossesse est un renoncement à beaucoup de choses, que l’éducation des son enfant sera parfois ressentie comme une petite mort. Et si nous sommes croyants, nous savons que cette mort partielle est un passage vers la vie du Christ, un triomphe sur l’égoïsme sous toutes ses formes, quelque chose comme une résurrection.

Pour ne rien préférer à l’amour du Christ : encore faut-il être croyant. Il y a des gens qui pensent que tout finit au néant. Pour eux, après la mort, il n’y a plus rien : le corps se dissout en particules élémentaires. Ceux qui imaginent une vie bienheureuse après la mort l’inventeraient à cause de la peur qu’ils ont de sombrer dans le néant. Mais il est possible de leur retourner la politesse, nous dit le philosophe chrétien contemporain : pourquoi ce néant qu’ils envisagent ne serait-il pas inventé par la peur qu’ils ont devant une autre mort plus exigeante, la peur de devoir se présenter devant Celui qui me scrute et me connaît et sans qui je ne suis rien?

« Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi ne peut pas être mon disciple », nous dit Jésus aujourd’hui. Et le philosophe chrétien commente avec un sourire : « La porte du paradis est étroite. Si d’y entrer est difficile, c’est parce qu’il est non pas trop fermé, mais trop ouvert : la vertueuse y est confrontée à la possibilité de vivre éternellement avec la femme de petite vertu mais repentie, le propre sur lui devra vivre éternellement avec le pouilleux, le supporter de Marseille avec celui du PSG, le chrétien avec l’athée qui le persécute. Nous voudrions un club privé et voici l’auberge qui accueille le tout-venant. Nous voudrions un mariage sélect, et voici des noces ouvertes à tous les déchets des places et des rues, pauvres, estropiés, aveugles et boiteux (Lc 14,21).

Le philosophe païen des temps anciens ne connaissait pas encore la parole du Seigneur Jésus sur la croix à porter, mais il savait déjà qu’en toute vie humaine il y a des croix. Il disait : « Si tu te maries, tu le regretteras, et si tu ne te maries pas, tu le regretteras aussi ». Et l’historien contemporain qui rapporte ce mot de Socrate commente : « Vu du célibat, le mariage peut sembler un paradis. Le prêtre, s’il écoute ses fidèles, sait qu’il peut être aussi un enfer ».

Dans le plan du salut de Dieu, c’est le Fils, le Seigneur Jésus, qui aura à souffrir pour que ce monde, même coupable, puisse finalement être estimé comme très bon. C’est lui, le Seigneur Jésus, qui aura à en porter le poids comme un géant Atlas spirituel. Alors il ne suffit pas de supposer que le Fils acquiesce à la proposition du Père de mourir sur la croix, il faut admettre que c’est lui, le Fils, qui à l’origine s’offre au Père pour sauver de cette manière l’oeuvre de la création. Et cette proposition du Fils atteint le coeur du Père, humainement parlant, plus profondément même que le péché du monde ne pourra jamais l’atteindre; cette proposition du Fils de mourir sur la croix ouvre en Dieu une blessure d’amour dès avant la création.

(Avec D. Bonhoeffer, M. Delbrel, Fr. Varillon, F. Hadjadj, Socrate, A. Besançon, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

11 septembre–  24e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 15,1-32

Saint Luc nous offre aujourd’hui les trois paraboles de la miséricorde. Il y a deux sortes d’auditeurs de Jésus : d’un côté il y a les pécheurs connus comme tels par tout le monde, et de l’autre les bien-pensant symbolisés par les pharisiens et les scribes. Saint Luc nous dit que face à Dieu tous ont besoin de la miséricorde que Dieu leur offre. Il y a de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit. Dieu n’est pas indifférent au mal et au bien. Il ne se désintéresse pas du sens que nous donnons à notre vie. Tout croyant peut et doit toujours faire siennes les paroles de saint Paul : « Le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, et moi, le premier, je suis pécheur ».

Tout croyant peut aussi reprendre la prière de saint Isaac le syrien au VIIe siècle : « Seigneur Jésus Christ notre Dieu, je n’ai pas un coeur qui se met en peine pour partir à ta recherche. Mon esprit est enténébré par les choses de la vie. Mon coeur est froid sous les épreuves. Mais toi, Seigneur Jésus Christ mon Dieu, donne-moi le repentir total. Je t’ai abandonné, ne m’abandonne pas. Je suis sorti loin de toi, sors à ma recherche. Conduis-moi dans ton pâturage et compte-moi parmi tes brebis ».

Plus un homme est croyant, plus Dieu lui montre le chemin qu’il doit suivre. Dieu ne demande à personne une oeuvre dont il n’est pas capable. Ne pas faire ce que Dieu demande, c’est commettre un péché. Et le péché, c’est la fin de la foi vivante. La foi n’est jamais sans mission, et la mission se manifeste dans une oeuvre accomplie selon le dessein de Dieu.

Mais voilà, le bien et le mal existent. Nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes, nous sommes traversés par des forces contradictoires. Je ne choisis pas le bien et le mal comme la couleur de ma cravate, je suis traversé par des pulsions contradictoires, le bien et le mal se mélangent en moi. Je suis obscur à moi-même. Lorsque je fais quelque chose de mal selon ma conscience (par exemple voler, mentir, trahir un proche), la première fois je me sens coupable, la deuxième fois je commence à me chercher des excuses, et la troisième fois je justifie mon comportement en disant que, dans ce cas, le mal n’est pas le mal.

Et voilà, le bien et le mal existent. Et voilà alors le conseil d’un sage pour la journée : le matin, avant d’aller au travail, tu prends quinze minutes pour lire un texte et déposer ta journée dans la prière (ta journée, c’est-à-dire ton travail, tes rendez-vous, tes rencontres) et confier à la grâce de Dieu ceux que tu aimes. Le soir, avant de t’endormir, tu relis ta journée, tu rends grâce pour ce qu’elle a eu de beau, tu demandes pardon pour ce qui a été raté, et tu remets à Dieu ce qui te fait souci.

Et voilà, le mal et le bien existent. Nous ne sommes jamais sûrs que la parole que nous partageons quand nous voulons accueillir la parole du Christ, ce n’est pas nous qui l’inventons. Nous ne sommes pas sûrs, quand nous nous rassemblons pour célébrer l’eucharistie, que ce n’est pas notre seule ferveur que nous célébrons. Nous ne sommes jamais sûrs qu’en prétendant vivre la fraternité nous n’avons pas exclu quelqu’un. Nous ne sommes jamais sûrs, lorsque nous donnons la paix, que ce n’est pas une paix qui est déjà une guerre pour un autre.

Il y a du bien et du mal dans le monde. Dans les médias – radio, TV, internet, périodiques – il y a des « déchets toxiques spirituels ». C’est Benoît XVI qui disait cela. Et les déchets sont à notre porte et dans nos maisons. Et les déchets toxiques, ça contamine, et d’une manière insidieuse. On ne sent pas toujours tout de suite qu’on a avalé un poison, qu’on a avalé le mal.

Il y a du bien et du mal dans le monde. Depuis toujours, depuis le temps des apôtres jusqu’à nos jours ou, plus précisément jusqu’à la fin des temps, le visage de l’Eglise est constamment terni par les péchés et les compromissions de ses membres. L’Eglise est humiliée et abaissée par les péchés de ses membres. Le Père Radcliffe, qui a été pendant quelques années maître général des dominicains, écrivait un jour avec son humour anglais : « Aujourd’hui en Occident lorsque les ministres de la religion baptisent des bébés, il leur est permis de se demander si ceux-ci remettront jamais les pieds dans une église avant leurs funérailles ».

Les trois paraboles de la miséricorde veulent dire à leur manière la volonté de Dieu d’accueillir tous les hommes dans sa communion. La foi, ce n’est pas seulement croire ceci et cela, et tous les articles du credo; croire, c’est se décider chaque jour à répondre aux exigences de Dieu dans notre vie; c’est se décider chaque jour à essayer d’aimer parce que celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, parce que Dieu est amour, et l’amour seul est digne de foi.

(Avec Isaac le syrien, A. Nouis, Cardinal Lustiger, Benoît XVI, B. Bobrinskoy, T. Radcliffe, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

18 septembre–  25e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 16,1-13

Dans cet évangile, Jésus donne d’abord comme exemple un « magouilleur » financier qui arrive à s’en sortir par d’habiles manoeuvres du mauvais pas où il était engagé. Jésus nous montre un filou et il souhaite que les enfants de Dieu soient habiles comme lui dans les choses de Dieu, dans les choses de la foi, dans leur chemin vers Dieu, pour voir ce qui est bien, ce qui est bon, ce qui est juste, ce qui plaît à Dieu. Et Jésus conclut : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent ». Qu’est-ce que ça veut dire? Comment faire?

Il y a ceux qui n’ont même pas le Smic pour vivre. Il y a ceux qui cherchent du travail pour gagner leur vie et n’en trouvent pas, il y a ceux qui pourraient travailler mais préfèrent vivre sans rien faire, aux crochets de la société, il y a ceux qui gagnent deux fois le Smic ou cinq fois et dix fois et beaucoup plus. Saint Paul disait déjà : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ».

Dans l’une des lectures de saint Augustin qu’on a eue cette semaine à l’office des matines – une homélie de saint Augustin aux chrétiens d’Hippone -, il leur disait déjà ceci : « Trop d’abondance peut nous conduire à oublier Dieu. Alors Dieu peut nous envoyer des épreuves pour nous réveiller. Tu instruis ton fils, tu voudrais qu’il recueille intégralement ce que tu possèdes, mais ce que tu lui donneras, il faudra bien qu’il le laisse un jour comme tu le laisseras toi-même. L’héritage que Dieu veut nous donner, c’est lui-même afin que nous le possédions et que nous soyons possédés par lui éternellement ».

Ce que fait un chrétien dans sa vie quotidienne, et ce qui semble appartenir totalement à sa vie terrestre, il le fait pourtant toujours aussi dans la foi, c’est-à-dire avec la conscience que Dieu voit  ce qu’il fait et que c’est la somme de ses actes qui fait une existence chrétienne. Mais la question que beaucoup se posent est de savoir si Dieu existe encore. Avons-nous encore besoin de croire que Dieu existe? Ce qu’on a cru certain autrefois, est-ce encore vrai? A quoi nous sert-il de croire qu’il existe un Dieu?

Dans l’Eglise, la foi est pour certains comme une évidence, alors que pour d’autres elle est toujours un combat, un doute surmonté, pourquoi? La seule chose que j’ai à faire, c’est de cultiver le don de la foi. Si la foi est un don, je dois surtout m’abstenir de juger celui qui n’a pas reçu le même don que moi. La seule chose que j’ai à faire, face à mon frère est de le confier à la grâce de Dieu. Saint Augustin – encore lui – disait déjà, il y a très longtemps : « Si tu es attiré (c’est-à-dire si tu es attiré par Dieu), suis ton attrait; si tu n’es pas attiré, demande à l’être, mais ne demande pas pourquoi ton voisin ne l’est pas ». Après tout, si mon frère ne croit pas en Dieu, ce n’est pas qu’il est moins bon que moi, mais que je ne suis pas assez contagieux dans ma façon de vivre l’Evangile.

Depuis deux siècles en Occident, on a eu tellement tendance à réduire le christianisme à une morale qu’il est devenu ennuyeux. Un philosophe chrétien de notre temps disait dans le même sens : « Nous payons à notre époque les lourdes erreurs et négligences d’un passé très peu lointain (avant tout au XIXe siècle) en matière de théologie, c’est-à-dire dans la manière de dire la foi. Et le même homme continuait : « Il y a le monde de Dieu et le monde contre Dieu, l’ange des ténèbres est à l’oeuvre aussi chez les intellectuels, le prince de ce monde travaille aussi dans l’Eglise. Le monde, c’est le domaine de l’homme, de Dieu et du diable ».

L’homme est libre parce que Dieu l’a voulu libre. Le christianisme est la seule religion monothéiste qui ait appris au fil du temps à ne pas haïr les apostats. La différence entre le christianisme et les autres religions n’est pas que les chrétiens n’aient pas par le passé conduit des guerres terribles au nom de la foi – les chrétiens n’ont pas ce triste monopole-, la différence est qu’ils s’en repentent.

Le premier devoir des chrétiens aujourd’hui, c’est de chercher à comprendre pourquoi ils croient et en quoi ils croient, sinon leur foi ne peut pas tenir debout. Ce que les chrétiens d’aujourd’hui ne doivent cesser de viser, c’est une intelligence aimante des mystères de Dieu et du monde. Et cette intelligence doit puiser au grand courant de la révélation de Dieu gardée dans les Ecritures et interprétée tout au long des siècles par la tradition des saints, des mystiques et des penseurs chrétiens qui ne cessent d’essayer de dire la foi pour leur époque en termes compréhensibles pour leurs contemporains. Le croyant ne peut pas dire ni rendre visible tout ce qu’il est. Mais tout croyant est appelé à semer des semences de vie divine : charité, joie, paix.

(Avec saint Augustin, Ph. Capelle, A. Nouis, J. Alison, J. Maritain, C. Delsol, O. de Berranger, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

25 septembre–  26e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 16,19-31

Cette parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare est l’un des petits trésors de l’évangile de saint Luc. Le riche à la panse bien garnie n’a pas de nom; le pauvre, lui, on sait comment il s’appelle. Dieu voit les pauvres accablés par leur misère, et les riches captifs de leur richesse. A leur disparition le même jour, à leur mort, renversement de la situation : Lazare trouve place au festin d’Abraham, le riche se retrouve les mains vides, comme dit le Magnificat, c’est le malheur absolu, il est damné et ça risque de durer longtemps.

Mais ce mauvais riche ne semble pas finalement si mauvais que ça : dans le dénuement qu’il connaît après sa mort, il se fait beaucoup de soucis pour ses frères, bons vivants comme lui autrefois, il voudrait qu’on les avertisse du revers de la médaille. Mais on n’écoute pas la prière de l’ancien riche : les cinq frères ont tout ce qu’il faut pour trouver leur juste chemin vers Dieu. S’ils ne le font pas, arrivera ce qui arrivera. Envoyer aux cinq frères un messager exceptionnel? C’est inutile, répond Abraham. Même un miracle ne produit pas la conversion automatiquement. Les Ecritures et la tradition de l’Eglise suffisent pour trouver la voie du salut.

Mère Teresa élargit les horizons sur la pauvreté. C’est quoi la pauvreté? Elle nous dit : « Vous qui habitez en Occident, vous connaissez la pauvreté spirituelle, et c’est pour cela que vos pauvres sont parmi les plus pauvres. Parmi les riches, il y a souvent des personnes spirituellement très pauvres. Je trouve qu’il est facile de nourrir un affamé ou de fournir un lit à un sans-abri, mais consoler, effacer l’amertume, la colère et l’isolement qui viennent de l’indigence spirituelle, cela demande beaucoup de temps ».

L’apôtre Jean, le disciple bien-aimé, est conscient de ses privilèges : il a eu le privilège de vivre avec le Seigneur Jésus. Ce fut le grand privilège de sa vie. Et il y voit aussitôt une obligation, l’obligation d’y faire participer tout le monde, de faire parvenir à tous les autres le don de Dieu. Il écrit au début de sa première lettre : « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons afin que vous soyez en communion avec nous, nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue, nous l’avons entendue, nous l’avons vue de nos yeux, nos mains l’ont touchée. Et notre communion aujourd’hui est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ ». Jean veut montrer aux destinataires de sa lettre – à nous – combien est naturelle la relation avec le Seigneur Jésus.

Mais l’Ancien Testament déjà nous révèle sans cesse qu’il y a un combat incessant entre notre Dieu qui appelle et l’homme qui résiste.  Dieu est mort, disent les philosophes sans Dieu. Dieu est mort, il n’existe pas. Il faut se débarrasser de cette aliénation. C’est alors que l’homme se trouvera vraiment délivré. L’homme est son propre soleil.  Dieu n’était qu’une projection illusoire. Seul un humanisme conséquent assurera le salut de l’homme. Et que se passe-t-il alors? A soixante-dix ans, le philosophe sans Dieu (je ne vais pas vous dire son nom) se suicide en se jetant par la fenêtre. En proclamant la mort de Dieu comme un succès, nos penseurs athées conduisent tout droit à la mort de l’homme. Devant tout cela, le croyant doit nettoyer devant sa propre maison, balayer devant sa porte, c’est-à-dire construire la logique et la défense de sa foi.

L’Eglise n’est pas un club qui organise des voyages en première classe pour après la mort. L’Eglise existe en tant que force de vie pour que le monde vive. Le temps de la domination de la société par l’Eglise est passé. Et il faudrait aussi que pour tous les chrétiens soit passé le temps de la nostalgie par rapport au pouvoir de l’Eglise sur la société. L’Eglise n’a pas vocation à diriger une société plurielle. Mais l’Eglise existe en tant que force de vie pour que le monde vive. L’Esprit Saint souffle où il veut, c’est-à-dire qu’il souffle où il peut, c’est-à-dire là où on l’accueille. Tout être humain a une dimension spirituelle. L’homme de notre siècle ne bat pas en retraite devant le religieux, seulement ses dieux à lui ne sont pas le Dieu de la Bible. Ses dieux à lui, c’est l’occultisme, l’économie, la finance, toutes les addictions qu’on peut imaginer et qui sont à notre porte et dans nos maisons.

Il y a dans l’humanité comme un cycle infernal de naissance et de mort. Et le but de l’incarnation du Seigneur Jésus, c’est justement de briser le cercle démoniaque de la naissance et de la mort. Et comment? En vertu de la résurrection.

(Avec Mère Teresa, J. Loew, A. Gesché, O. Clément, L. Basset, G. Coq, R. Rémond, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

02 octobre–  27e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 17,5-10

« Seigneur, augmente en nous la foi ». – « Puisque Dieu peut donner la foi, ne cessons jamais de la lui demander ».  C’est saint Thomas More qui disait cela. Et il ajoutait : « Accorde-moi, Seigneur mon Dieu, une intelligence qui te connaisse, un empressement qui te cherche, une persévérance qui t’attend avec confiance ». La foi peut transporter des montagnes, nous dit l’évangile d’aujourd’hui. Mais saint Paul nous dit de son côté que la foi ne suffit pas. « Quand j’aurais la foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien ».

C’est quoi la foi? La foi comporte toujours un renoncement à soi-même pour que Dieu ait la place. Personne n’arrive à la foi par la seule discussion, bien que la foi puise très bien se défendre selon la raison. La foi chrétienne est plus riche que toute raison. Mais encore une fois pour accueillir la foi, il faut offrir à Dieu un espace en nous-mêmes. Le royaume des cieux, c’est le royaume du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. C’est un royaume ouvert sur le monde. Parce que Dieu a créé le monde dans le but unique que le monde ait part à la splendeur de son royaume. Dieu invite les hommes à y entrer, à jouir de sa vision et à partager avec lui sa vie éternelle.

Un pasteur luthérien, donc un protestant, qui était aussi franc-maçon, est devenu catholique, puis il est devenu prêtre. Il a raconté son histoire dans un petit livre auquel il donné pour titre : « De Luther à Benoît XVI ». Il est donc passé de la foi protestante à la foi catholique, de la foi des francs-maçons aussi, si on peut dire, à la foi catholique. Et quelque part dans ce livre il écrit ceci : « On n’en sait jamais assez en matière de religion. Jusqu’au dernier soupir, il faut chercher à en savoir plus ».

Ce pasteur protestant et franc-maçon devenu prêtre catholique était le fils d’un instituteur socialiste et franc-maçon de la Grand Loge de France. Sa mère était danseuse étoile au théâtre du Châtelet à Paris. Son père est mort en disant : « A bas la calotte ». Et le fils de cet instituteur de la République s’est inscrit un jour de lui-même au catéchisme protestant, il est devenu pasteur, puis franc-maçon comme son père, et enfin catholique et prêtre. On peut retenir la conclusion qu’il en tire : « On n’en sait jamais assez en matière de religion. Jusqu’au dernier soupir, il faut chercher à en savoir plus »… Et toujours aussi ajouter la prière des apôtres : « Seigneur, augmente en nous la foi ».

Et ce pasteur protestant devenu prêtre porte un jugement curieux sur la foi catholique en France. Il dit ceci : « La France est passé de statut de fille aînée de l’Eglise à celui de plus mauvais élève des pays catholiques vis-à-vis de Rome… Ce n’est pas surprenant : quand on a été au sommet, il arrive qu’on tombe plus bas que les autres »… « Seigneur, augmente en nous la foi ».

Beaucoup de gens aujourd’hui qui n’ont jamais été croyants ou qui se sont détournés de la foi chrétienne, ont cédé à la tentation de se faire Dieu eux-mêmes. C’est ce qu’un chrétien de nos jours appelle « la tentation de l’homme-Dieu ». De fait l’homme existe bel et bien. Mais il n’y a pas que l’homme, et l’homme n’a pas tout inventé. Il n’a pas inventé Dieu parce que Dieu ne s’invente pas. Il y a de l’Autre, avec un grand A, il y a du Tout-Autre. C’est quoi l’homme d’aujourd’hui pour notre auteur? « L’homme d’aujourd’hui, c’est l’homme insatiable, toujours frustré, jamais heureux, jamais content ».

« Seigneur, augmente en nous la foi ». C’est quoi la foi? La foi, c’est dire avec le psaume : « C’est dans ta lumière, Seigneur, que nous verrons la lumière ». C’est-à-dire c’est dans l’illumination de l’Esprit Saint que nous verrons la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde. C’est saint Basile qui disait cela, un Père de l’Eglise au IVe siècle, un Grec. « C’est dans l’illumination de l’Esprit Saint que nous verrons la vraie lumière ».

Aucun homme n’est un lieu neutre par rapport au Christ, lui qui connaît les cœurs et les raisonnements des hommes. Que nous, nous l’ignorions ne change rien à l’affaire; il n’existe pas de non-lieu où l’on puisse se dérober au Créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible… La vie est un drame qui se joue sous le regard de Dieu et qui a pour objet l’élucidation de ce grand problème qu’est l’existence? « Seigneur, augmente en nous la foi ».

(Avec saint Thomas More, M. Viot, B. Vergely, saint Basile, J.-L. Marion, Adrienne von Speyr).

09 octobre–  28e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 17,11-19

La foi des dix lépreux est admirable. Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres »; ils ne protestent pas, ils ne demandent pas à Jésus de les guérir tout de suite devant lui. Ils font simplement ce que Jésus leur demande de faire : aller voir les prêtres. Ils sont où les prêtres? Tout près ou très loin? Dans le village voisin ou à Jérusalem dans le temple?  L’évangile ne le dit pas. Toujours est-il que les lépreux se mettent en route et, chemin faisant, ils s’aperçoivent qu’ils sont guéris. Dix lépreux sont guéris, ce n’est pas une petite affaire. Et un seul revient sur ses pas pour remercier Jésus. Un seul, et il n’est même pas Juif, c’est un Samaritain, quelqu’un qui était considéré par les vrais Juifs comme un mauvais croyant, un mécréant. Et c’est lui tout seul qui vient remercier Jésus. Et les neuf autres, où sont-ils? Ils ont empoché la guérison et ils disparaissent sans laisser de trace.

Il n’y a rien de répréhensible à demander à être guéri, à demander avec insistance. Mais il n’est sans doute pas permis de se montrer ingrat, de ne pas savoir dire merci, quand on a été exaucé. C’est saint Bernard qui dit cela, et il ajoute : « C’est peut-être même par clémence que Dieu semble refuser aux ingrats ce qu’ils demandent, parce que leur manque de reconnaissance pourrait leur attirer un blâme plus sévère. C’est, pour Dieu, un acte de miséricorde que de refuser la miséricorde ». Et saint Bernard conclut : « Heureux celui qui, pour chaque don de la grâce, revient vers Celui en qui se trouvent toutes les grâces. En montrant notre reconnaissance pour les dons reçus, nous préparons en nous un espace pour la grâce ».

Régulièrement des gens passent à l’abbaye – ils viennent de près ou de loin – pour demander du secours parce qu’ils ont des « embêtements » avec le diable. Mais avant de venir à l’abbaye – ou d’aller trouver un prêtre -, on est allé consulter des voyantes et des cartomanciennes et des médiums et des guérisseurs et des magnétiseurs et des « désenvoûteurs ». Et on ignore toujours qu’en allant consulter ces personnes, on risque fort d’augmenter seulement ses ennuis et ses douleurs. Alors que faire? On commence toujours par essayer de voir s’il y a vraiment du diable dans l’affaire ou si on peut expliquer les choses rationnellement. Et si on peut penser qu’il y a du diable dans ce qui arrive, je dis toujours que, dans ce cas, ce n’est pas le médecin, ni les pompiers, ni les gendarmes qui pourront y faire quelque chose. Il n’y a que Dieu qui peut y faire quelque chose. Pourquoi?

Parce que les démons (Satan, Lucifer, le diable) – ils sont des centaines, des milliers, des millions, des milliards , on ne sait pas – sont beaucoup plus forts que nous, ils sont beaucoup plus intelligents que nous, ils savent beaucoup plus de choses que nous. Nous ne sommes pas de taille à lutter contre eux. On ne parle pas avec le diable, on ne lutte pas contre le diable, on est perdu d’avance. Il n’y a qu’une chose à faire : se mettre entre les mains de Dieu, entre les bras de Dieu. Le diable, c’est une créature de Dieu, tout comme nous. Il est tout petit devant Dieu. Le diable, c’est un ange, donc une créature invisible, mais un ange qui s’est révolté contre Dieu. Il a de la haine pour Dieu et pour tout ce que Dieu fait, il a de la haine pour tous les humains et il ne pense qu’à faire le mal et à faire du mal. Devant le diable, nous sommes tout petits. Alors il n’y a qu’une chose à faire devant le diable, se mettre entre les mains de Dieu.

Et comment faire pour se mettre entre les mains de Dieu? C’est la prière confiante, c’est demander à Dieu de nous protéger de toutes les attaques. Le problème, c’est que beaucoup ne commencent à se souvenir de Dieu que lorsqu’ils ont des soucis, pour ne pas dire autre chose. Alors je dis souvent : vous demandez à Dieu de vous protéger, vous demandez à Dieu une faveur, mais la moindre des politesses serait peut-être aussi de demander à Dieu ce qu’il attend de vous. Vous demandez à Dieu une grâce, une faveur, vous lui demandez son aide. Mais vous, qu’est-ce que vous pouvez faire pour faire plaisir à Dieu. Qu’est-ce que Dieu attend de vous? Il faut le lui demander. Et le lui demander tous les jours. Et si, par la grâce de Dieu, les ennuis que vous connaissez disparaissent – instantanément ou petit à petit – n’oubliez pas de faire comme le Samaritain de notre évangile, n’oubliez pas non plus de demander encore et toujours à Dieu ce qu’il attend de vous maintenant, et demain et après-demain.  Ce que Dieu demande à tout être humain, c’est de s’abandonner à lui. Et bien  sûr cela ne dispense pas l’homme de semer du grain dans son champ et de pétrir le pain, de faire ce qu’il est raisonnable de faire. Mais vis-à-vis de Dieu, ce qu’il y de plus raisonnable à faire, c’est de s’abandonner à l’Incommensurable, c’est de s’abandonner à Celui qui nous dépasse infiniment.

Mardi dernier, c’était la fête de saint François d’Assise. Vous l’avez peut-être prié ce jour-là. Et je termine avec une très belle prière du matin que saint François nous a laissée : « Seigneur, dans le silence de ce jour naissant, je viens te demander la paix, la sagesse, la force. Je veux regarder aujourd’hui le monde avec des yeux tout remplis d’amour, être patient, compréhensif, doux et sage, voir au-delà des apparences tes enfants comme tu les vois toi-même, et ainsi, ne voir que le bien en chacun. Ferme mes oreilles à toute calomnie, garde ma langue de toute malveillance, que seules les pensées qui bénissent demeurent en mon esprit, que je sois si bienveillant et si joyeux que tous ceux qui m’approchent sentent ta présence. Revêts-moi de ta beauté, Seigneur, et qu’au long du jour je te révèle ».

(Avec saint Bernard, saint François d’Assise, Adrienne von Speyr).

16 octobre–  29e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 18,1-8

« Il faut toujours prier sans se décourager ».  Nos prières sont lancées dans l’invisible. On ne sait pas ce qu’elles deviennent, mais ce qui est sûr, c’est qu’elles sont accueillies par Dieu, Dieu les entend. « Il faut toujours prier et ne pas perdre coeur ». Pourquoi Dieu n’intervient-il pas tout de suite quand il voit ses enfants dans la misère ou submergés par les forces du mal? Jésus nous dit : Dieu n’est pas sourd, il ne dort pas.

« On en voit qui se perdent dans la prière comme le poisson dans l’eau parce qu’ils sont tout au Bon Dieu ». C’est le curé d’Ars qui disait cela dans son petit catéchisme sur la prière. « On en voit qui se perdent dans la prière comme le poisson dans l’eau parce qu’ils sont tout au Bon Dieu… Tandis que nous, que de fois nous venons à l’Eglise sans savoir ce que nous venons y faire et ce que nous voulons demander! Et pourtant quand on va chez quelqu’un, on sait bien pourquoi on y va! Il y en a qui ont l’air de dire au Bon Dieu : ‘Je m’en vas vous dire deux mots pour me débarrasser de vous’. Je pense souvent que, lorsque nous venons adorer notre Seigneur, nous obtiendrions tout ce que nous voudrions si nous le lui demandions avec une foi bien vive et un coeur pur ».

« Il faut toujours prier sans se décourager ». On demande des choses à Dieu, et Dieu, de son côté, qu’est-ce qu’il nous demande? Comment faire pour accorder notre volonté à la sienne dans la certitude qu’il nous aime et veut notre bien? On ne peut pas être disciple sans que la croix n’apparaisse pas quelque part. On ne suit pas le seigneur Jésus en évitant tout combat, toute fatigue et tout doute. « Il faut toujours prier sans se lasser ». Et notre prière est rarement exaucée tout de suite comme nous le voudrions. Pourquoi ce retard de Dieu, si on peut dire? Dieu ne veut pas faire des humains des enfants gâtés qui exigent tout, tout de suite, avec insolence. Comme le disent les saints : Dieu veut ouvrir l’âme pour que l’âme puisse faire sortir son péché, son égoïsme, son moi. Pour que Dieu puisse venir chez nous, pour que nous puissions croire en lui, un effacement indispensable du moi est requis pour pouvoir faire place à autrui et pouvoir s’attacher à Dieu. L’homme se définit lui-même, si on peut dire, comme cherchant le maximum du confort en échange d’une dépense minimum d’énergie. L’homme cherche toujours à jouer à l’enfant gâté. Et Dieu, c’est évident, n’entre pas dans ce jeu.

Les disciples de Jésus les plus proches, les apôtres, avaient tout misé sur Jésus, ils étaient convaincus que Jésus était le Messie, ce grand envoyé de Dieu promis par Dieu à son peuple depuis très longtemps. Et voilà que jésus est mis à mort par les chefs mêmes de son peuple. Les apôtres se demandaient bien où était Dieu dans tout ça. Et voilà que trois jours après sa mort, Jésus leur apparaît plus ou moins brièvement, mais toujours à l’improviste, et on ne peut pas le retenir, c’est lui qui mène le jeu de ses présences et de ses absences. Et puis au bout de quarante jours, le Seigneur Jésus avertit ses apôtres que c’est fini, il ne va plus leur apparaître en chair et en os si on peut dire. Ils doivent attendre la venue de l’Esprit Saint. Mais qu’est-ce que c’est que cet Esprit Saint? » Et l’Esprit Saint viendra bien dix jours après l’Ascension de Jésus, et il viendra comme personne n’avait pu l’imaginer : comme une force intérieure se manifestant sous la forme d’un vent violent et de langues de feu. Pour recevoir l’Esprit Saint, les apôtres ont dû être sevrés de la présence visible et tangible du Seigneur Jésus. Ce n’est pas tout, tout de suite. Toute la Bible nous parle d’une rencontre avec Dieu, mais c’est une rencontre curieuse : Dieu toujours se révèle et se cache.

Le contentement qu’on peut éprouver dans la prière n’est pas le critère de l’authenticité de notre prière. Ce qui compte, c’est plutôt la fidélité. La prière, c’est ne pas se décourager, c’est être là, quoi qu’il arrive, chaque jour. Dans le livre du prophète Isaïe, on trouve cette brève prière : « Mon âme, la nuit te désire ». Et de fait, la prière se fait souvent dans la nuit. Nous sommes tous traversés à des degrés divers, par la croyance et l’incroyance. Il y a un incroyant qui sommeille en nous. Et à certaines heures, l’incroyant rencontre en lui le croyant. Les hommes, ici, sont tous de très proches parents.

Le paganisme, l’incroyance, est une religion facile, incomparablement plus simple que le christianisme; mais c’est lui au fond, le paganisme qui est l’opium du peuple capable d’endormir les hommes en les berçant d’une douce espérance. Et le christianisme se rapproche du paganisme lorsqu’il se berce dans un lit douillet pour se réchauffer, quand il crie : « Bienheureux celui qui croit, il sera au chaud ». En fait il n’en est rien, Dieu est un feu dévorant, non un poêle qui chauffe, un feu dévorant qui nous appelle là où souffle un vent glacial.

« Il faut toujours prier sans se décourager ». Comme Marie, avec Marie souvent, au pied de la croix. Les hommes ont crucifié Jésus sans se douter que c’était à Dieu qu’ils l’offraient. Ils estimaient, avec une conscience pure, qu’ils sacrifiaient un homme pour s’épargner les foudres des Romains ou les foudres de Dieu, parce que ce Jésus pervertissait l’idée qu’ils se faisaient de la religion. Mais on peut aussi offrir Jésus en bien. C’est ce que faisait Marie au pied de la croix : elle accepte ce qu’il y a de plus terrible pour elle, elle partage la disposition d’offrande de son Fils, mais dans la nuit. « Il faut toujours prier sans se décourager ».

(Avec le curé d’Ars, C. Kessler, A. Heschel, A. Manaranche, G. Bédouelle, A. Gesché, A. Men, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

23 octobre–  30e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 18,9-14

Le pharisien n’était ni voleur, ni injuste, ni adultère. Il ne négligeait pas non plus la pénitence : il jeûnait deux fois la semaine. Il donnait à qui en avait besoin le dixième de toutes ses recettes. Mais il n’était pas vide de lui-même, il n’avait pas un coeur de pauvre, il était fier de toutes  ses vertus. Il ne se souciait pas de savoir ce qui lui manquait. Il n’était pas plein, il était enflé. Et il a quitté le temple en étant tout vide pour avoir simulé la plénitude. Le publicain, lui, il sait qu’il est un pécheur, il est arrivé au temple comme un vase vide, et Dieu l’a rempli de sa grâce. Le pharisien n’attend rien de Dieu. Et Dieu ne peut rien faire pour lui. De plus, il méprise les autres. Le publicain, lui, attend tout de Dieu parce qu’il sait qu’il est pécheur. Alors Dieu peut tout pour lui.

Nous sommes tous des tout-petits devant Dieu. Personne n’a à faire le malin devant lui. Et le plus gros malin, c’est celui qui a décidé dans son coeur et dans sa tête que Dieu n’existait pas, que la religion et tout ça, c’est bon pour les enfants. Lui aussi, il se croit riche, il se croit intelligent en niant Dieu. Mais pour lui aussi viendra le temps de la détresse. Il est demandé à tout homme d’aménager dans sa vie un espace sacré. Un jour, Jésus s’est mis en colère contre les marchands du temple. Le marchand du temple aujourd’hui, c’est celui qui refuse d’aménager dans sa vie un espace sacré. Il y a un appel de Dieu dans chaque vie. Et cet appel de Dieu apprend à chacun le chemin qu’il a tracé pour lui. C’est un chemin qui conduit vers Dieu. Tous les chemins mènent à Dieu, mais il existe autant de chemins qu’il y a d’humains. Et chacun doit marcher sur son chemin, aller de l’avant sur la route qui lui est indiquée. Rien ne peut le dispenser de ce devoir. Personne ne peut se disculper en disant que, pour lui, le chemin ne commencera que plus tard. Tous doivent marcher, tout de suite et constamment, avec le Fils vers le Père.

Le pharisien et le publicain. Le pharisien se regardait beaucoup lui-même dans sa prière : « Mon Dieu, je ne suis pas comme les autres, qui sont pécheurs ». Le poète chrétien nous  dit : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, elle n’a pas souci d’elle-même, elle ne cherche pas si on la voit ». Un chrétien de notre temps, qui était écrivain et critique littéraire, qui est mort il y a plus de trente ans, a écrit un livre qu’il a intitulé : « Histoire de Dieu dans ma vie ». Est-ce qu’il regarde Dieu ou bien est-ce qu’il contemple son nombril? Toujours est-il que c’est une bonne question qu’il nous pose : quelle est l’histoire de Dieu dans ma vie? Quelle a été l’histoire de mes relations avec Dieu jusqu’à présent? Comment ça s’est passé? Toujours bien? Avec des relations continues? Ou bien il y a eu des éclipses? Et des retrouvailles? Et aujourd’hui? Est-ce vague, mes relations avec Dieu? Ou bien est-ce que c’est quelque chose d’important dans ma vie, quelque chose d’important pour comprendre ma vie, et la vie de mes proches, et la vie du monde entier?

Le pharisien et le publicain : les deux sommeillent sans doute en nous, ou bien l’un des deux est plus vivant que l’autre. Nous communions lors de l’eucharistie. Mais la communion eucharistique n’a pas un effet magique sur ceux qui la reçoivent. Elle ne porte ses fruits qu’à deux conditions : d’abord qu’elle soit précédée d’une conversion sincère et ensuite si elle est accompagnée d’une adhésion fidèle et permanente au Seigneur Jésus qu’on a reçu. C’est comme une très grande amitié : on le reçoit chez soi, et même en soi; on ne comprendra jamais tout à fait l’Infini qui vient en nous comme un ami des plus intimes. C’est tout au long de sa vie qu’on apprend à communier : un peu mieux ou un peu moins mal.

« Si le christianisme est chose révélée, l’occupation capitale du chrétien n’est-elle pas l’étude de cette révélation même? » C’est un incroyant de la fin du XIXe siècle qui disait cela, un incroyant qui était devenu un homme célèbre en France et tout à fait anti-chrétien, alors qu’il avait eu une enfance chrétienne dans sa Bretagne natale, qu’il était entré au séminaire, y avait reçu toute sa formation de base, et qui avait largué toute sa religion pour se consacrer à une carrière profane. Mais il était toujours capable de voir juste quand il disait : « Si le christianisme est chose révélée, l’occupation capitale du chrétien, n’est-elle pas l’étude de cette révélation même? »

Voltaire annonçait avec aplomb que, cinquante ans après lui, on ne trouverait plus la Bible que chez les bouquinistes. Et curieusement, cette annonce de Voltaire était faite dans une maison de la rue du Bac à Paris où s’installa l’Alliance Biblique Universelle d’où partit, au XXe siècle, ce livre des saintes Ecritures par milliers d’exemplaires sur toute la planète.

Le pharisien et le publicain nous donnent deux exemples de prière. Saint Augustin disait (il y a très longtemps) : « Dans la prière, parler abondamment est une chose, aimer longuement en est une autre ».  Pour le croyant, sa vie se fonde sur une mort qui a été offerte pour lui en substitution. Quelqu’un a offert sa vie pour lui : pour sa vie vie physique, pour sa vie spirituelle, pour sa vie devant Dieu, pour le sens dernier de son existence. Le Fils de Dieu semble être le seul à posséder le pouvoir de mourir pour les autres, c’est-à-dire pour les pécheurs, comme dit saint Paul, les pécheurs dont nous sommes tous. Et pour le chrétien, le don de sa vie est une réponse simplement correcte, un acte de reconnaissance qui va de soi. Et quand le chrétien meurt, il meurt avec quelqu’un qui est déjà mort pour lui et avant lui.

(Avec Angelus Silesius, S. Fumet, C. Argenti, E. Renan, saint Augustin, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

30 octobre–  31e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 19,1-10

Le bon berger court après sa brebis égarée. Pourquoi Jésus veut-il passer par Jéricho? Parce qu’il y a là un homme appelé Zachée qui passe pour un pécheur public. Jésus veut aller voir s’il peut le sauver. Il fait comme un père qui a perdu son enfant. Il l’appelle : « Zachée! Descends! Je veux aller chez toi aujourd’hui ». Zachée : un adulte qui grimpe aux arbres : il restait donc un peu d’enfance chez Zachée. Zachée est riche. Il est catalogué comme pécheur professionnel. Et quand Jésus l’interpelle, il est tout heureux. Lui, le riche, il va rattraper le temps perdu : il va donner aux pauvres la moitié de ses biens et réparer ses exactions. Jésus est venu sauver ce qui semblait perdu.

Aucun péché d’aucune sorte ne peut effacer un seul de ses enfants de la mémoire de Dieu, de son coeur. Dieu se souvient toujours. Il n’oublie aucun de ceux qu’il a créés. Il est un père qui est toujours prêts à donner son pardon. Il ferme les yeux sur nos péchés et il nous appelle à nous convertir. Zachée ne dit rien, mais il cherche à voir Jésus. L’essentiel de la prière, c’est le désir. Zachée était de petite taille, la foule l’empêchait de voir Jésus. C’est quoi cette foule qui empêche de voir Jésus? Les Pères de l’Eglise disaient : cette foule qui empêche de voir Jésus tel qu’il est, c’est le tumulte de nos affaires, les petites et les grandes, qui nous accaparent. Comment peut-on admettre que Dieu aime ceux qui font le mal? Il est venu chercher ce qui était perdu, c’est-à-dire nous tous.

Toute page de l’Ecriture a une ouverture sur l’infini.  Le Seigneur Jésus est le Fils unique de Dieu, le Père invisible. Le Fils est unique et nous venons immédiatement après lui; nous sommes si nombreux que nous nous croyons innombrables, et pourtant nous sommes les fils dénombrés par Dieu malgré notre multitude. Le peuple juif est un peuple particulier, choisi par Dieu. Et il reçoit une mission qui concerne toute l’humanité. Ce n’est pas un  privilège, c’est une responsabilité. C’est la même chose pour tous ceux qui aujourd’hui ont déjà reçu la grâce de reconnaître le Dieu vivant.

Une question que beaucoup se posent aujourd’hui – des jeunes et des moins jeunes -, c’est de savoir s’il ne serait pas possible d’adhérer au Christ sans passer par l’Eglise. Pour beaucoup, l’Eglise apparaît comme un obstacle à la foi. Ils voudraient bien aimer le Christ et son Evangile, mais sans ce qu’ils appellent « le système », c’est-à-dire toutes les institutions : pontificales, diocésaines, juridiques, morales, sacramentelles, qui pèsent sur les épaules de beaucoup comme un carcan ou une chape de plomb. Ils rêvent d’être Zachée sur son arbre et se faire interpeller directement par Jésus. Beaucoup de Juifs n’avaient pas besoin de grimper sur un arbre pour voir Jésus. Il y a des Juifs qui discutaient souvent avec Jésus, et ils se sont fermés à sa personne et à son message.

Le centre du credo, le centre de la foi chrétienne, c’est que le Fils de Dieu s’est fait homme, c’est que Dieu se soit abaissé de cette manière-là. Ça a fait hurler les Juifs : Dieu ne peut pas s’abaisser de cette manière-là! Et les païens ont hurlé comme les Juifs : un Dieu qui meurt sur une croix! Ils sont fous, ces chrétiens. La révélation biblique de Dieu, c’est une très longue histoire. Dieu ne dit pas tout, tout de suite. La révélation biblique de Dieu, c’est un processus extrêmement long. Douze siècles avant le Christ, c’est Moïse et une Loi qui présente des aspects encore bien barbares. Avec Jésus, le climat est tout autre. C’est Dieu lui-même qui accorde à l’homme de vivre son rapport avec lui autrement que sous le régime de la crainte, autrement que comme une dépendance. C’est Dieu lui-même qui fait passer l’homme de sa condition d’esclave à celui d’ami, si l’homme le veut, si l’esclave accepte. « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ignore ce que fait son maître; je vous appelle amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître ». Il faut attendre l’évangile de saint jean pour entendre ces paroles de Jésus. Et quand Jésus s’invite dans la maison de Zachée sans crier gare, n’est-ce pas déjà une manière de le traiter en ami?

Vous connaissez le nom de Chesterton, cet Anglais du XXe siècles, rempli d’humour bien sûr, qui, au cours de sa vie, était passé d’une foi bien tiède à une foi vivante et éclairée, qu’il s’efforçait de partager entre autres par ses écrits : il était écrivain et journaliste. Un des contemporains de Chesterton, qui était écrivain, lui aussi, disait de lui : « Chesterton est tellement joyeux qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il a trouvé Dieu ». Et ce « divin Chesterton » comme le dit le titre d’un livre qui lui a été consacré récemment, ce divin Chesterton disait par exemple : « Ce qu’il y a de plus extraordinaire avec les miracles, c’est qu’ils se produisent ».

Chacun des actes du Seigneur Jésus au cours de sa vie terrestre contient quelque chose d’éternel. « Zachée, descends vite de ton arbre, il faut que j’aille demeurer chez toi! » Au cours de cette eucharistie, avant de communier, il est juste et bon d’entendre ces paroles qui nous sont adressées aujourd’hui : « Pierre, Paul, Jacques, descends vite de ton arbre, il faut que j’aille demeurer chez toi aujourd’hui ».

(Avec G. Comeau, Fr. Varillon, R. Brague, A. Manaranche, Kafka, Chesterton, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

1er novembre –  Fête de la Toussaint

Evangile selon saint Matthieu 5,1-12a

Dieu invite tous les humains à entrer un jour dans son royaume. Tous les saints qui s’y trouvent aujourd’hui et tous les humains qui y seront un jour sont des pécheurs pardonnés. En chaque eucharistie, juste avant la communion, une béatitude autre que celles que je viens de lire, nous est annoncée sans qu’on y fasse toujours beaucoup attention : « Heureux les invités au repas du Seigneur ».

La lumière du ciel rayonne sur nous par le Seigneur Jésus, le premier-né de toutes les créatures, le premier-né d’entre les morts. C’est lui qui nous apprend le chemin de la vie, un chemin qui est caché aux yeux des sages et des puissants. La Toussaint n’est pas un jour de deuil, c’est la fête de l’humanité transfigurée. Dieu veut nous faire participer à sa vie. Et toute la révélation biblique est destinée à ouvrir nos cœurs à ce don de Dieu.

Mais comment savoir que Dieu est bonheur pour tous les humains? Comment savoir que Dieu sera notre béatitude. Comment en être sûr? C’est en marchant pas à pas sur le chemin de Dieu qu’on peut le découvrir, en faisant à chaque pas le bien plutôt que le mal. Faire le bien ne va pas de soi parmi les humains. Que de fois on entend cette réflexion : « Pourquoi y a-t-il de gens si méchants? Pourquoi sont-ils si méchants? »

Pour les saints vénérés par l’Eglise et reconnus officiellement comme saints, tout n’a pas été nécessairement rose dans leur vie. Et pas seulement ça. Il y a eu aussi chez eux des insuffisances et même des fautes. Mais chez tous ceux qui sont saints, il y a la volonté de se donner à Dieu, même si beaucoup ne savaient pas toujours exactement comment devait se réaliser ce don d’eux-mêmes. Le plus important, c’est leur relation à Dieu dans la prière. La prière est un échange : qu’est-ce que Dieu attend de celui qui prie?

Saint Augustin (encore lui!) avait tout compris sans doute quand, après beaucoup de conversions personnelles dans sa propre vie, il priait comme ceci : « Tu nous as faits pour toi, mon Dieu, et notre coeur est sans repos tant qu’il ne se repose pas en toi ». La foi chrétienne n’est pas quelque chose de statique mais quelque chose où doit grandir la connaissance de Dieu. Toute la vie terrestre du Seigneur Jésus était un mouvement vers le Père. Etre chrétien, devenir chrétien un peu plus, c’est entrer dans ce mouvement vers le Père.

C’est quoi l’amour? C’est quoi l’amour de Dieu? Saint Pacôme disait : « L’amour de Dieu consiste à prendre de la peine les uns pour les autres ». Et la perfection, c’est la crainte de blesser l’amour, si peu que ce soit (saint Jean Cassien). Le problème, c’est de devoir aimer des pécheurs. Madeleine Delbrel a bien expliqué notre situation, elle qui sera peut-être un jour reconnue officiellement comme sainte par l’Eglise. Madeleine Delbrel qui écrivait : « Tant que nous serons sur la terre, quand nous aimerons notre prochain, nous aimerons des gens qui sont pécheurs. Tant qu’un chrétien sera sur la terre, il sera un pécheur qui aime un autre pécheur, car il n’y a pas d’hommes qui ne soient pas des pécheurs. Et alors tant qu’un chrétien sera sur la terre, il ne pourra pas aimer son frère d’un amour qui ne soit pas un amour de rédemption, c’est-à-dire d’un amour souvent un peu douloureux, un amour dans le sacrifice, dans la souffrance, à la suite de la rédemption opérée par le Seigneur Jésus ».

Et les monastères n’échappent pas à cette loi générale de l’humanité. Un homme de notre temps, observateur de l’humanité et des monastères, écrivait un jour : « Les monastères sont des micro-sociétés avec leur part incontournable d’humanité partagée et son lot de difficultés individuelles et collectives ». Autrement dit, mariés, ou pas mariés, jeunes ou vieux, monastère ou pas monastère, nous sommes tous en marche, tous pécheurs parmi des pécheurs, tous appelés à vivre en communion avec Dieu et les uns avec les autres.

Le Seigneur Jésus, c’est Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme, par  grâce, puisse vivre d’une vie plus forte que la mort. Seul l’homme sait qu’il va mourir et il ressent la mort comme contre nature. Si la mort, pour lui, n’est pas « naturelle », c’est qu’il n’est pas totalement prisonnier d’elle, c’est qu’il pressent un autre état, une vie plus forte que la mort. « Comment faire pour que les hommes aient faim de Dieu? » C’est plus ou moins le titre que donnait à l’un de ses chapitres l’un de nos contemporains qui était poète. « Comment faire pour que les hommes aient faim de Dieu? »

Qu’on le veuille ou non, nous vivons dans la communion des saints et des pécheurs. La communion eucharistique aussi devrait être une communion des saints. Communier, c’est recevoir en soi celui qui a porté tous les péchés du monde. Communier dans l’eucharistie, ce devrait toujours aussi s’offrir à porter avec le Christ le fardeau de nos frères. Ce geste intérieur d’offrande de soi est riche de sens et il portera du fruit même si on ne saura jamais ni comment, ni au profit de qui cela se fait, mais nous sommes tous invités à entrer simplement, avec l’offrande du Fils, dans la Parole miséricordieuse du Père.

(Avec saint Augustin, saint Pacôme, M. Delbrel, G. Formerand, O. Clément, P. Emmanuel, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

06 novembre–  32e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 20,27-38

Les sadducéens ne croient pas à la résurrection et ils veulent en montrer le ridicule. Ils cherchent à piéger Jésus avec un cas fumeux. Jésus ne se laisse pas piéger. Il part d’une conviction centrale : Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants. Ceux qui sont morts ne sont pas tombé dans le néant, ils sont vivants pour Dieu. Dieu est le Dieu des vivants. Il arrache l’homme à la mort pour le faire vivre par-delà la mort. Pour ceux qui doutent de la résurrection, Jésus veut élever leurs pensées et leurs cœurs jusqu’au Dieu vivant et à son mystère. Jésus n’explique pas la résurrection, il la proclame. Comprendre le comment de la résurrection est totalement impossible. Jésus annonce un monde où la mort n’existera plus. Chaque assemblée est une assemblée de futurs ressuscités.

Aucun des disciples de Jésus ne pensait revoir Jésus vivant après sa mort sur la croix. Pour les disciples, leur aventure avec Jésus, c’était terminé une fois pour toutes. Et quand il s’est manifesté à ses disciples le troisième jour après sa mort, il ne leur a pas expliqué comme la résurrection s’était passée, il leur a imposé sa présence vivante. Et il leur a imposé sa présence vivante sans rien faire d’extraordinaire. Marie-Madeleine le prend d’abord pour un simple jardinier, les disciples d’Emmaüs le prennent pour le plus ignare des habitants de Jérusalem, les apôtres pour une sorte de pêcheur à la retraite sur les bords du lac de Tibériade. Il a franchi la mort, il est remonté des enfers et, avec une pudeur inexplicable, il tient à se manifester comme un passant. Il était là au milieu d’eux. Et il s’en va de la même manière, sans tambours, ni trompettes. Jésus est le Vivant. Il vit dans un monde nouveau, tout autre que notre monde. Le mystère de la résurrection de Jésus, c’est tout entier un mystère de l’au-delà, entre le Père et le Fils. Et Dieu a offert à ses créatures la possibilité merveilleuse de demeurer sur terre en étant déjà citoyens du ciel, de vivre en dehors de Dieu et pourtant en lui.

La résurrection du Christ est l’objet de la foi. Saint Paul disait : Si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vide, vide aussi  notre foi (1 Co 15,14). Avant sa conversion, saint Paul luttait de toutes ses forces contre les Juifs devenus chrétiens; pour lui, c’était une aberration de croire en ce Jésus que les chefs juifs avaient mille fois raison de condamner à mort. Et l’invraisemblable était arrivé pour Paul : ce Jésus qu’il croyait mort et bien mort une fois pour toutes, s’est mis en travers de sa route sur le chemin de Damas, en chair et en os si on peut dire. Après cette révélation, a priori tout à fait impossible et impensable, il n’était  plus question pour Paul de refuser la résurrection de Jésus. Et il peut proclamer alors que si le Christ n’est pas ressuscité, le christianisme n’annonce plus le salut, la foi est vidée de son contenu;, elle laisse l’homme dans sa misère. Parce que l’objet propre de la foi, c’est que Dieu a modifié radicalement la condition humaine par la résurrection du Seigneur Jésus.

La résurrection  est quelque chose de profondément mystérieux, tout comme la vie humaine et la naissance sont profondément mystérieuses. Ressusciter, c’est entrer dans la vie incorruptible, une vie où il n’y a plus de mort. La résurrection du Seigneur Jésus est la première résurrection. Le Christ est le premier en qui Dieu, le Père invisible, a opéré la résurrection. Adam est le premier des morts. Il n’est pas la cause de la mort de autres. Mais il est le premier en qui a été inauguré la race des morts. De même le Christ, avec son humanité, inaugure la race des hommes qui seront ressuscités par la puissance de l’Esprit. La résurrection, c’est le passage à une vie incorruptible, à une existence transfigurée.

Mais pour entendre la foi chrétienne et le mystère central de la résurrection, comme disait un grand professeur d’histoire de notre temps, il ne faut pas mettre de coton dans ses oreilles. Et le même homme notait un jour dans ses carnets personnels qui n’ont été publiés qu’après sa mort : « L’essentiel de notre position chrétienne, c’est la Révélation; l’homme n’est pas seul, Dieu est venu vers lui. C’est révélé, ça ne vient pas de nous ». Cet historien savait ce que c’était que vivre dans un monde universitaire sans Dieu et il écrivait encore : « Il est oiseux de discuter sur le problème de Dieu. Si tu as vu flamboyer le Buisson ardent, tu te déchausses, bouleversé ». C’est ce qui est arrivé à saint Paul. Le même universitaire écrivait encore : « Le mal, c’est le refus de donner à Dieu » (le refus de se donner à Dieu). Le même encore, en vacances dans les Alpes avec sa famille (il a trente-huit ans), notait pour lui-même : « Dès que tu as un moment, que tu n’aies pas de plus grande joie que de te recueillir en présence de Dieu. Vivre en Dieu, pour Dieu, par Dieu ».

L’esprit humain, les philosophes réfléchissent sur les raisons et les causes de notre monde concret. Mais ce monde concret n’a jamais été un monde purement naturel. C’est un monde créé par Dieu et en vue d’un but unique, qui est surnaturel : une vie en communion totale avec Dieu ou, si l’on veut, une vie dans la contemplation de Dieu. Et le monde tel que nous le connaissons, le monde qui s’est détaché de Dieu par le péché, n’est pas devenu un monde purement naturel, il reste toujours inséré dans le surnaturel, il reste toujours en marche vers la plénitude de Dieu.

(Avec F. Hadjadj, J. Daniélou, H.I. Marrou, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

13 novembre–  33e dimanche   C

Evangile selon saint Luc 21,5-19

Jésus avertit ses disciples que les temps à venir seront durs pour les croyants. « Vous serez détestés de tous à cause de mon nom ». Les disciples sont prévenus : ils seront persécutés comme leur Maître l’a été. Le monde présent reste un lieu d’affrontements, de destructions et de catastrophes. Les chrétiens seront en butte à la contradiction ou à la haine. Jésus ne promet pas la facilité. Mais il promet d’être là dans les épreuves. Il mettra sur les lèvres de ses témoins sa sagesse et sa parole. Qu’ils se montrent persévérants et mènent à bien leur mission. La protection de Dieu ne supprime pas les souffrances qu’il faut traverser. Persévérer, c’est tenir bon dans la foi. Il y aura toujours des gens qui se laisseront séduire par les faux paradis, par des paradis illusoires et provisoires.

Dieu accepte les chrétiens tels qu’ils sont, il se contente de ce qu’ils apportent et, malgré tout, il fait d’eux des outils valables. Ceux qui s’opposent à Dieu, nous sommes invités à voir en eux des hommes qui sont empêchés d’aimer Dieu. C’est pourquoi il nous est demandé de les aimer aussi. En soi, ceux qui s’opposent à Dieu auraient droit aussi à l’aimer, mais ils sont privés d’exercer ce droit à cause  du péché. Notre frère, qu’il soit pécheur ou saint, est notre frère du fait qu’il a le droit de tendre vers Dieu. Le Seigneur Jésus exige du chrétien qu’il prie pour le pécheur, comme il l’a fait lui-même sur la croix. Dans sa prière sur la croix, le Seigneur Jésus inclut toute prière future qui se fera à la vue du péché du frère.

On n’entre pas chez Dieu les mains dans les poches, en sifflotant, comme si on avait tous les droits. Tous les humains sont en marche vers Dieu, même s’ils ne le savent pas aujourd’hui, même s’ils ne veulent pas le savoir ou s’ils font comme s’ils ignoraient qu’ils sont en marche vers Dieu. Au-delà de la mort, le but du purgatoire est d’ouvrir l’intelligence et de montrer le péché en l’expiant. Et le péché, ce n’est pas seulement le fait d’avoir péché, c’est aussi le fait de minimiser le péché et de ne pas s’être préparé à en faire pénitence. Ce qui nous est demandé dans le purgatoire, ce sera de nous montrer disponibles à nous laisser montrer notre propre péché par le Seigneur Jésus, et de devenir ainsi capable de comprendre le mystère de la croix.

La souffrance de Dieu, le Père, est un grand mystère. Et pourtant il est important d’éliminer de notre esprit l’idée selon laquelle le Père, à cause de la perfection de sa nature, surplomberait la souffrance des hommes sans en être lui-même affecté et meurtri. Beaucoup d’hommes éprouvent à l’égard de Dieu une espèce de rage en imaginant qu’il est revêtu d’une cuirasse qu’aucune douleur ne traverse. C’est comme si une femme disait : « Je sais bien que mes enfants sont malheureux, mais moi,  je suis tellement heureuse dans les bras de mon mari que leur souffrance ne m’atteint pas ». Le bonheur de cette femme serait un bonheur monstrueux. Et si tel était le bonheur de Dieu, ne serait-ce pas pour lui un malheur, le malheur absolu, le malheur d’être Dieu?

Quand Jésus est avec les foules, il n’est pas dans sa maison, car les foules se trouvent hors de cette maison. Et l’oeuvre de l’amour du Seigneur Jésus pour les hommes, c’est qu’il abandonne sa maison, la maison du Père, pour se rendre auprès de ceux qui ne peuvent pas venir à lui. Ce qui est curieux aussi dans le comportement de Jésus, c’est que la première à savoir qu’il est ressuscité, c’est la pécheresse, pas une petite pécheresse, mais une grande pécheresse : le Seigneur Jésus avait dû chasser d’elle sept démons; autrement dit, elle était bien chargée. Est-ce bien raisonnable de charger cette femme de raconter à une troupe de lourdauds que Jésus est ressuscité? Celle qui était pervertie doit se changer en apôtre. Jésus lui dit : « Va dire à mes frères que je suis ressuscité ».  Un homme fort – le Christ – capable de porter dix hommes sur ses épaules, rencontre un petit enfant et il lui dit : « Aide-moi », car il a choisi de ne pas porter tout seul. Notre prière pourrait être tous les jours : « Seigneur, rends-moi digne d’être porteur de ta vérité ».

Le temps de l’Eglise, notre temps, entre la croix et la seconde venue du Seigneur Jésus, sa venue en gloire, est le temps de l’ouverture. Dans le Christ, Dieu a agi une fois pour toutes, c’est-à-dire pour tous les temps et tous les lieux, avant lui et après lui, non comme sauveur d’un petit groupe ou d’un peuple particulier, mais pour tous les hommes. Dans le temps de l’Eglise, le nôtre, le Créateur du monde met à exécution son dessein originel qui est de ramener toutes choses sous un seul chef, le Christ, comme l’unique Dieu sauveur qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité par l’unique Médiateur, le Seigneur Jésus, qui s’est livré en rançon pour tous.

(Avec Fr. Varillon, J. Maritain, Origène, F. Hadjadj, H.I. Marrou, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).

20 novembre –  Fête du Christ, roi de l’univers

Evangile selon saint Luc 23,35-43

Le Seigneur Jésus est le roi de l’univers, le roi de tous les humains, de toutes les races et de tous les temps, avant lui, après lui, jusqu’à la fin du monde. Depuis les premiers humains jusqu’à aujourd’hui, les historiens évoquent le chiffre de soixante-dix milliards d’humains, avec une certaine marge d’erreur, certains disent cinquante milliards, d’autres cent milliards. L’historien Pierre Chaunu, chrétien convaincu, évoquait pour sa part le chiffre de soixante-dix milliards, et il ajoutait : « Dieu, c’est la démesure! » Pour les croyants, Dieu a une relation personnelle unique avec chaque être humain. Soixante-dix milliards : Dieu, c’est la démesure, comme les milliards de galaxies avec leurs milliards d’étoiles, comme les milliards de connexions de notre cerveau.

Quand Jésus meurt sur la croix, les Romains, pour se moquer de lui et des Juifs, lui collent par dérision l’étiquette : « Roi des Juifs ». Sous-entendu : « Il est beau, votre roi, vous pouvez être fiers, voilà ce qu’on en fait de votre roi, nous, les Romains ». Quand Jésus meurt sur la croix, ce n’est pas la gloire pour ses disciples, c’est la plus totale déconfiture. Ils n’y comprennent plus rien, ils se sentent floués. On se demande comment celui qu’on appelle le bon larron a pu imaginer que ce Jésus cloué à côté de lui sur une croix pouvait avoir un avenir et même un avenir de roi : « Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton royaume ».

Par le sang de sa croix, par ses souffrances endurées, le Seigneur Jésus nous ouvre son royaume, il ouvre son royaume à tous les hommes. Et les hommes n’en veulent pas de ce royaume, beaucoup d’hommes n’en veulent pas. Qu’est-ce qu’ils veulent alors les hommes? Pour savoir le prix de ce royaume, et son intérêt, et sa saveur, il faudra peut-être que beaucoup, ou même tous, fassent l’expérience du bon larron cloué sur sa croix, l’expérience de la plus extrême désolation, et alors découvrir que, malgré tout, Jésus est un Sauveur, qu’il sauve les existences de ceux pour qui plus rien n’a de sens par suite d’une grande détresse. Que chacun de nous puisse entendre un jour, à lui adressée, cette parole de Jésus au bon larron : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ». Si le bon larron avait été plus malin, il n’aurait pas attendu la dernière heure pour se mettre à la suite de Jésus, pour se faire son disciple, pour lui demander ce qu’il devait faire de sa vie pour vivre vraiment en disciple et en croyant, il n’aurait pas attendu la dernière heure pour comprendre que la vie, la vraie, l’inusable, consiste à être avec le Seigneur Jésus, et que là où est le Christ, là est le royaume.

Dans l’Apocalypse, Dieu a montré à Jean, le voyant, le ciel ouvert; après cela, le ciel lui sera à nouveau fermé. Alors Jean reçoit l’ordre d’écrire ce qu’il vient de voir afin que, plus tard, il n’ait pas la tentation de croire que ce qu’il a vu est irréel. Et aussi parce que cette vision du ciel, qui lui a été donnée, n’est pas destinée qu’à lui seul, elle est destinée également aux autres disciples, aux croyants qui vivent avec lui sur la terre et à ceux qui viendront après lui. Jean reçoit quelque chose dans une situation particulière, mais il a à la transmettre à tous les croyants. Ce que Jean a vu n’est pas sans rapports avec la vie des autres croyants. Qu’est-ce qu’il a vu, Jean? Il a vu le royaume et, au centre, Jésus.

Dans l’Apocalypse, Dieu a montré à Jean, le voyant, le ciel ouvert; après cela, le ciel lui sera à nouveau fermé. Alors Jean reçoit l’ordre d’écrire ce qu’il vient de voir afin que, plus tard, il n’ait pas la tentation de croire que ce qu’il a vu est irréel. Et aussi parce que cette vision du ciel, qui lui a été donnée, n’est pas destinée qu’à lui seul, elle est destinée également aux autres disciples, aux croyants qui vivent avec lui sur la terre et à ceux qui viendront après lui. Jean reçoit quelque chose dans une situation particulière, mais il a à la transmettre à tous les croyants. Ce que Jean a vu n’est pas sans rapports avec la vie des autres croyants. Qu’est-ce qu’il a vu, Jean? Il a vu le royaume et, au centre, Jésus.

On veut comprendre la foi, on veut savoir, on veut juger par soi-même. Mais si on se contente de ses propres lumières et des souvenirs plus ou moins vagues qu’on garde du catéchisme de son enfance, on ne peut pas aller bien loin. Il est indispensable de recourir aux lumières de la tradition de l’Eglise et, au coeur de cette tradition vivante, il y a bien sûr le Nouveau Testament. Et le Nouveau Testament lui-même est enraciné dans la foi du peuple d’Israël, ce peuple qui avait la certitude singulière de vénérer le seul et unique vrai Dieu.Et ce Dieu est une personne qui se lie personnellement à l’homme dans un pacte qui est orienté vers un accomplissement. Et ce Dieu change ainsi le cours de l’histoire sans toutefois bouleverser le monde qu’il a créé. Et ce pacte conclu par Dieu avec Israël est orienté vers un accomplissement : ce sera le Seigneur Jésus et ses trente-trois ans sur terre, et la croix et la résurrection et le royaume définitif. Le Sauveur du monde est venu, caché sous une forme d’esclave, il est venu, caché sur la croix. Et il a même fait plus : dans le pain et le vin de l’eucharistie, il est encore plus caché.

Dieu est aussi caché dans nos vies. La mort ne concerne pas seulement la mort physique, la fin de la vie corporelle. La mort implique aussi toutes les « morts », au pluriel, qui jalonnent notre existence : ce sont les deuils, les échecs, les pertes et les renoncements, ce sont aussi les humiliations. Dans nos vies, chaque deuil que nous intégrons peut devenir source de vie.

L’enfer existe, le Seigneur Jésus y est allé après sa mort sur la croix. L’enfer existe, de même qu’existent toutes les manières de s’éloigner de Dieu que connaissent les pécheurs, toutes les manières de continuer à crucifier le Christ que connaissent les pécheurs. C’est le drame qui se déroule dans l’histoire. Alors est-ce que l’enfer est plus que plein ou est-il vide? Au-delà de la mort, le Seigneur jésus est allé en enfer. Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et il est demandé aux croyants d’espérer pour tous, c’est-à-dire finalement d’espérer que l’enfer est vide et que tous les hommes, juifs et païens, chrétiens et fidèles des autres religions, croyants et non croyants, petits pécheurs et pécheurs aux crimes abominables, que tous soient accueillis à la fin  dans le royaume, c’est-à-dire dans les bras de Dieu. Par quels moyens de Dieu cela serait-il possible, c’est le grand mystère. Il nous est demandé en tout cas d’espérer pour tous et d’abord pour nous-mêmes.

(Avec P. Chaunu, A.-. M. Carré, A. Vergote, H.-I. Marrou, J. Vanier, Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar).