23 A. Une longue recherche de Dieu

 

23 A

Une longue recherche de Dieu

 

(Extraits de 23. Pages de la jeunesse.

Texte paru  dans Renaissance de Fleury, décembre 2010 )


Introduction

Adrienne von Speyr est morte en 1967. Elle est sans doute l’une des plus grandes mystiques de tous les temps.

Recevant à Rome en septembre 1985 les membres d’un colloque ayant pour objet la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, le pape Jean-Paul II évoquait devant eux  « l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur » dans cette vie.

Nombreux sont aujourd’hui dans l’Eglise les signes de Dieu, il suffit pour s’en apercevoir de ne pas fermer les yeux volontairement. Tous les chrétiens ne sont pas sensibles aux mêmes signes, c’est pourquoi  Dieu les multiplie afin que chacun puisse être touché par les signes qui lui sont adaptés. Parmi tant de signes de Dieu, Adrienne von Speyr a surgi parmi nous « comme une sœur vivante et vivifiante » (Hans Urs von Balthasar).

Adrienne von Speyr est née en 1902 dans une famille protestante de la Suisse romande. Toute petite, elle est instruite mystérieusement par un ange des choses de la religion : comment on prie et comment on peut faire pénitence. A quinze ans, une vision de la Vierge Marie la remplit d’une joie intense et très douce, mais elle est toujours protestante et n’a aucune idée de se faire catholique. Elle sent cependant de manière confuse les lacunes de la religion qu’on lui enseigne.

Encore enfant, elle accompagne parfois à l’hôpital son père, qui est oculiste, et elle rend visite aux enfants malades. Son désir de venir en aide aux hommes éveille en elle le projet de devenir médecin : elle veut consacrer sa vie à Dieu et aux hommes.

A seize ans, après la mort inopinée de son père, en plus du travail scolaire lui incombent tous les soins de la maison, sa mère ayant dû congédier la femme de ménage pour des raisons pécuniaires. Un jour, elle s’effondre : double tuberculose;  puisqu’elle veut savoir la vérité, on la lui dit : avant le printemps suivant, elle aura cessé de vivre.

Et cependant, en 1921, Adrienne peut rejoindre les siens à Bâle. Un travail acharné lui permet de passer son baccalauréat en allemand en peu de temps. Obligée de payer elle-même ses études de médecine, elle ira jusqu’à donner vingt heures de leçons particulières par semaine pour subvenir à ses besoins.

En 1927, elle épouse un professeur d’histoire à l’Université, Emile Dürr, resté veuf avec deux petits garçons. Dans les années qui suivent, elle fait trois fausses couches, chaque fois par excès de fatigue dans l’exercice de sa profession. La mort subite de son mari conduit Adrienne au bord du désespoir. En 1936, elle épouse en secondes noces un élève de son premier mari, Werner Kaegi.

En 1931, le docteur Adrienne von Speyr avait ouvert un cabinet de consultation à Bâle : ce fut le terrain privilégié de son activité médicale et pastorale. Il lui arrivait de recevoir jusqu’à soixante et quatre-vingt patients en une journée. Les pauvres, qui étaient la majorité, étaient soignés gratuitement.

Ce n’est qu’en 1940 que, pour la première fois, Adrienne entre vraiment en contact avec un prêtre catholique, Hans Urs von Balthasar, alors aumônier d’étudiants. C’est la conversion. Adrienne reçoit le baptême dans l’Eglise catholique le jour de la Toussaint de cette même année.

« Aussitôt après sa conversion, c’est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler » sur elle (Balthasar). Innombrables rencontres avec la foule des saints de tous les temps, de tous les âges et de tous les lieux : de Marie, la Mère du Seigneur, à Thérèse de Lisieux, d’Ignace de Loyola au Curé d’Ars. « Par ses visions, elle connaissait et aimait de nombreux saints même sans jamais avoir lu une ligne de leurs écrits » (Balthasar). Des guérisons soudaines et inexplicables sont constatées dans l’exercice de sa profession. En juillet 1942, elle reçoit les stigmates de la Passion et, depuis lors, chaque année, elle participe dans la souffrance et l’extase aux états d’âme de Jésus du vendredi saint au jour de la Résurrection en passant par la descente aux enfers le samedi saint. A partir de 1943, elle est « initiée » par le ciel à l’évangile de saint Jean, puis à nombre d’autres écrits bibliques, surtout du Nouveau Testament; les jours qui suivaient ces « initiations », elle les livrait au Père Balthasar. L’œuvre imprimée d’Adrienne von Speyr totalise aujourd’hui une soixantaine de volumes, quelque seize mille pages.

Peu après sa conversion, Adrienne sut qu’elle aurait à fonder avec le Père Balthasar une nouvelle communauté : ce fut la lente naissance de l’institut séculier Saint-Jean dont elle avait vécu par elle-même à l’avance le programme : appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière.

A partir de 1940, la maladie s’empare progressivement d’Adrienne : grave affection cardiaque qui la conduit plus d’une fois aux portes de la mort, diabète, cécité presque complète à partir de 1964. Elle dut renoncer peu à peu à l’exercice de la médecine. Commença alors pour elle, vers 1954, une vie recluse de silence, de prière, de souffrance. « A la prise en charge de la souffrance des hommes, de leurs péchés et de leur purgatoire, Adrienne n’a jamais elle-même posé une limite, mais elle a pour eux connu ensuite une mort qui s’est étendue sur des décennies et, du point de vue physique, fut terrifiante au-delà de toute expression » (Balthasar) .

Adrienne mourut le 17 septembre 1967, le jour de la fête  de sainte Hildegarde qu’elle avait grandement vénérée et qui avait été médecin comme elle. Sur sa pierre tombale fut gravé un symbole de la Trinité : le cœur de sa théologie et de son expérience.

 

1. Une longue recherche de Dieu

La période protestante de la vie d’Adrienne von Speyr (1902-1940), c’est le temps d’une très longue recherche de Dieu. La deuxième étape de sa vie, c’est la période catholique (1940-1967) : une très longue découverte de Dieu. Parce que Dieu est toujours le Cherché, comme disaient nos Pères dans la foi.

Pour la période 1902-1940, le P. Balthasar en a dit brièvement l’essentiel dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (p. 14-26) et dans L’Institut Saint-Jean (p. 17-28). Le volume Mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain 1985 (p. 11-37) offre quelques compléments. Mais il faut surtout parcourir les Fragments autobiographiques rédigés par Adrienne elle-même; ces Fragments s’arrêtent au mois d’août 1926.

Au tome 7 des Oeuvres posthumes (Geheimnis der JugendMystère de la jeunesse), « la recherche de Dieu apparaît plus saisissante encore » que dans les Fragments (Adrienne von Speyr et sa mission…, p. 13). De plus Mystère de la jeunesse poursuit le récit jusqu’à la rencontre d’Adrienne avec le P. Balthasar en 1940. Les pages qui suivent relatent pas à pas en quelque sorte jusqu’en 1920, quand Adrienne a dix-huit ans, cette recherche de Dieu telle qu’on la trouve dans Mystère de la jeunesse.

 

2. L’ange

L’ange joue un rôle important dans la vie d’Adrienne enfant. La présence de l’ange est pour elle quelque chose de tout naturel. L’ange est là, elle ne le décrit pas. Il est là et il instruit la petite fille des choses de Dieu. C’est l’ange par exemple qui lui dit si « tout est en ordre avec Dieu ». On ne peut pas prier n’importe comment. Il faut d’abord mettre les affaires en ordre. « Je regarde les choses avec l’ange et ensuite on peut prier ». Et même quand elle ne verra plus l’ange, elle gardera l’habitude de parler avec lui le soir et de prier. L’ange aime bien qu’on lui dise ce qu’on a fait de travers. Mais il ne gronde pas. « On ne peut bien parler avec Dieu que quand tout est en ordre… Ma grand-mère m’a souvent prise sur ses genoux et j’ai appuyé ma tête contre elle, et elle me racontait une histoire quand dehors il faisait nuit ou qu’il faisait froid. Et quand on n’était pas sage, on avait le sentiment qu’on n’avait pas le droit. Et c’est comme ça aussi avec le Bon Dieu ».

Un jour, naïvement, Adrienne a demandé à sa grande soeur, Hélène, si elle avait déjà réglé les affaires avec l’ange. Et la grande soeur avait répondu : « Qu’est-ce que c’est que cette bêtise? » … « Et donc j’ai dû rentrer rapidement dans ma coquille ». Il semble bien que la petite fille n’ait ensuite jamais parlé de l’ange à personne.  L’ange lui fait penser aux histoires du « livre du Christ ». « Et alors on comprend mieux parce qu’il me les raconte dans le coeur. Il me montre aussi quand je n’ai pas été gentille. On doit lui dire chaque soir ce qu’on a fait. Il prie toujours avec moi. Des petites prières qu’il me dit dans le coeur ». Le Notre Père, c’est difficile. « Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas dans le Notre Père. ‘Pardonne-nous nos offenses’, ça, je le comprends encore. Mais ‘comme nous pardonnons aussi…’, je ne comprends pas du tout. ‘Et ne nous soumets pas à la tentation’, je ne saisis pas non plus. L’ange est simplement là, il n’explique pas à proprement parler ».

Mais parfois l’ange explique. « On dit un mot et l’ange montre quelque chose avec ce mot, il me le raconte dans le coeur… On dit par exemple dans la prière : ‘Je voudrais tout te donner’. On dit quelque chose comme ça. Et alors il me montre par exemple qu’on pourrait donner sa pomme ou son chocolat au Bon Dieu. Et parce qu’on ne peut pas les donner directement au Bon Dieu, dit l’ange, on peut à la place les donner à un pauvre. Et on convient avec l’ange qu’on les met de côté pour le lendemain ». Puis l’ange montre aussi qu’il y a encore beaucoup d’autres choses qu’on pourrait donner.

« Il n’est pas toujours simple, l’ange ». Elle a promis au Bon Dieu qu’elle ferait toujours ce que l’ange lui dirait. Par exemple, elle a marché longtemps avec des chaussures trop petites. « Il a dit : Le Seigneur aussi a marché dans une voie qui était difficile ». La petite fille ne doit « rien dire à la maison. Attendre qu’ils le remarquent eux-mêmes. Ce n’était pas très drôle. Cela a duré quelques semaines ». Chez la grand-mère, pour le goûter, on pouvait choisir le chocolat qu’on préférait. « L’ange a dit : Prends plutôt l’autre, celui qui est plus amer, celui qui n’a pas de noisettes. Le Seigneur a dû un jour prendre quelque chose de très amer… Ou bien je ne dois plus jamais dire quelque chose pour les robes. Je dois toujours user les robes d’Hélène. L’ange a dit : Cela ne fait rien. Au Seigneur aussi ils ont ensuite partagé sa tunique. Ou bien quand ils ont oublié de sucrer la semoule, le soir. Ne rien dire! Il sait toujours des choses comme ça. Mais je l’aime bien quand même. Et je ne veux pas le contrister parce que, quand il est triste, on ne peut pas bien prier ».

Et puis l’ange a dit aussi qu’on doit faire tout de suite ce qu’on voit être juste, car ce serait mal d’attendre. « Si on dit : demain je vais changer de chocolat chez ma grand-mère, mais aujourd’hui encore une fois le bon, c’est déjà mal ». Il dit aussi : « Le vendredi à table, on ne prend jamais deux fois ce qu’on aime. Et si on peut s’arranger pour ne pas en prendre du tout, c’est bien ».

Dans sa petite enfance, Adrienne a souvent été malade et obligée de s’aliter. « Je suis malade depuis si longtemps déjà. J’ai toujours mal au dos et au ventre. Je n’aime plus me lever. Je ne peux pas jouer beaucoup… Maintenant justement j’ai beaucoup pleuré… parce que je voudrais aller auprès du Bon Dieu… Je voudrais voir le Bon Dieu et le Seigneur Jésus »… L’ange dit aussi : « Avant Pâques, on est toujours malade maintenant ». Et ça ne manque jamais. Il a dit  : « A cause du vendredi saint ». Et ce ne sont pas des maladies amusantes où on doit simplement rester au lit et où on peut lire. On a envie de vomir. On a tellement mal à la tête ou au ventre qu’on ne peut pas lire du tout. Ou bien on est si fatigué qu’on ne peut rien faire. On a mal simplement. Et on prie un peu plus que d’habitude ».

Pour le petit trait qui suit, il n’est pas dit que cela vient de l’ange, mais cela lui ressemble fort. A l’école, Adrienne est souvent première. « C’est ennuyeux; les autres aimeraient bien aussi être un jour les premiers. Alors souvent, pour Charles et Charles-Henri, j’ai fait exprès une faute dans la dictée… L’ambition, ce n’est quand même pas très sympathique ».

L’ange lui avait appris que les jésuites sont ceux qui aiment Jésus. Et il a dit à Adrienne que, tant qu’elle était petite, elle pouvait aussi être jésuite. « Quand je serai grande, ça n’ira plus ». Les jésuites sont ceux qui aiment Jésus particulièrement. Dans leur coeur, ils n’ont de place que pour lui. Elle voudrait « qu’il y ait beaucoup de jésuites qui tous aiment le Seigneur Jésus ».

 

3. Une petite protestante trop catholique

Vers 9-10 ans, Adrienne doit fréquenter l’école du dimanche, l’instruction religieuse pour les enfants.  Cela ne l’intéresse pas beaucoup. « C’est ennuyeux. On y fait beaucoup de chahut. Et chanter. Ce n’est amusant que lorsqu’on peut jouer de l’harmonium ». De temps en temps elle pleure parce qu’elle doit aller à l’école du dimanche. Quand l’ange raconte les choses, c’est tout différent. Ce qu’elle sait de Jésus, elle le sait par l’ange.

Dans le milieu où elle vit, elle apprend que les catholiques « sont des gens qui sont pauvres et qui souvent ne sont pas lavés ». Et puis, il y a quelque chose qui est horrible – c’est Mathilde qui l’a dit – les catholiques mangent Jésus. Alors les jésuites ne sont certainement pas catholiques… L’année suivante, elle a eu une maîtresse qui était propre, mais pourtant catholique. Elle était gentille. Il y a donc des catholiques qui sont gentils. Et comme elle était gentille, la petite fille aimait bien être avec elle à la récréation. « Elle a dit que j’étais son petit ange… J’ai ri, parce que je pensais : elle voit mon ange »… Un jour elle a parlé des jésuites avec cette maîtresse. Et la maîtresse a dit : « On peut aussi aimer Jésus si on n’est pas jésuite. J’ai dit : Mais quand même on l’aime mieux si on est jésuite ». C’est alors que la maîtresse lui a demandé s’il n’y avait personne de catholique dans sa famille. Et puis la petite fille a dit un jour à sa maîtresse qu’elle aimerait bien aller un jour avec elle à l’église catholique, mais elle n’a pas voulu… Quand les enfants se moquaient des catholiques en sa présence, elle disait que ça n’allait pas, « parce que les catholiques ne sont pas plus bêtes ». Mais la petite Adrienne pensait qu’ils étaient quand même un peu bêtes « parce qu’ils doivent toujours interroger le curé quand ils veulent faire quelque chose ».

Plus tard, au lycée, elle demande un jour au pasteur s’il ne serait pas juste d’être catholique. « Il a dit non ». Chez elle, elle lisait un peu l’Écriture et elle trouvait que les choses qu’on lui enseignait de la religion étaient « un peu différentes, souvent même peut-être très différentes ». Elle en parle avec le pasteur qui se demande d’où vient cette inquiétude. Ne devrait-il pas en parler avec le père d’Adrienne « avant qu’il ne soit trop tard? » Il craignait que si elle rencontrait un jour un curé catholique convenable, il pourrait la  faire « virer de bord ». Il trouvait qu’elle réfléchissait toujours aux choses de telle manière que cela devait aboutir au catholicisme. « Il n’aimait pas ça. Moi, il m’aimait beaucoup, il pensait que j’étais quelque chose de spécial… Il affirmait que si je devenais catholique, je deviendrais une sainte et que ce serait tout à fait bête, car c’était une conséquence tout à fait fausse du catholicisme. On adore les saints et c’est tout à fait faux. Mais j’étais quelqu’un qu’on pourrait très bien adorer ». Réflexion de la petite Adrienne : « J’ai trouvé ça extrêmement bête ».

Un jour, au cours de religion, elle a proposé d’étudier toute une année les différentes religions. « Alors ils ont dit : Ce serait le bouquet! » On ne l’a pas fait. Sur ce, elle a écrit quelque chose sur le thème des préjugés. Elle y expliquait « qu’on ne veut pas nous parler des autres religions pour que nous restions avec des oeillères. Les oeillères, c’est tout ce qu’ils laissent de côté dans l’Écriture ». Elle a montré ça aux autres. « Cela a fait un méchant raffut. Ils ont pensé que je ne l’avais pas écrit moi-même ». Mais on ne peut pas imaginer qu’à sa maison on aurait écrit quelque chose comme ça… « Je l’ai montré à papa. Il n’en a pas été très heureux. Il a dit qu’il y avait là-dedans beaucoup de choses qui étaient tout à fait catholiques ». Et le pasteur, qui avait lu le topo : « Le catholicisme vu par les lunettes bleues d’une petite fille de treize ans ». Adrienne explique dans son écrit ce qui ne lui convient pas : c’est que « nous sommes toujours dépendants de ce qu’ils disent… Nous avons été créés libres et en même temps dépendants. C’est l’histoire de la création. Nous devrions toujours imiter Dieu, ce serait liberté et indépendance. Ne dépendre que de Dieu. Et maintenant nous sommes devenus dépendants de ce qu’ils nous disent. Quand le maître dit : rosa, rosae, etc., je crois ce qu’il dit, mais je peux contrôler dans le livre. Mais la grammaire pourrait être fausse… Il faudrait remonter plus haut et rechercher dans les vieux livres, on verrait finalement que rosa veut vraiment dire rose. Et maintenant on nous a appris à croire ce qu’on nous dit. Et il y a des cas où c’est juste, on peut contrôler. Quand par contre le pasteur dit : ‘C’est comme ça’, il ne me donne pas la possibilité de contrôler. Et on nous force à croire ce que croient les gens et non ce que Dieu dit. Si on voulait voir ce que Dieu dit, on aurait quand même une possibilité de contrôler… Ils disent : Rome est une ville maudite. Les curés catholiques mentent afin que Rome conserve son prestige. On bute là-dessus… Si Dieu veut que je sois libre et que je ne dépende que de lui, il y a ici quelque chose qui ne va pas… Il ne peut quand même pas vouloir qu’on croie simplement ce que le pasteur nous raconte, mais ce que Dieu dit. Je suis tombée dans une fausse dépendance. Les jugements des autres me sont imposés… Ce sont des préjugés ». Que faire alors? « Je fais de longues, longues prières où je demande au Seigneur de m’envoyer la solution. Chaque fois que je m’ennuie, je le lui demande, y compris à l’école du dimanche, la matière ne manque jamais ».

Le pasteur n’a pas été heureux du tout quand Adrienne lui a dit : « Je veux aller dans les missions comme jésuite ». Le pasteur lui a suggéré d’y aller plutôt comme médecin. Mais elle, elle voudrait y aller aussi bien comme médecin que comme jésuite. « L’ange l’a dit : Je peux être les deux à la fois ». Et elle voudrait aller dans les missions pour que tous croient.

A treize ans et demi, elle arrive à l’école des filles. Là encore d’éternelles histoires avec le pasteur. « Sans arrêt ». A quinze ans, elle retourne au lycée, et là elle a une histoire au sujet de la confession. Elle voulait demander pardon à tout le monde. Un condisciple catholique, Caldé (= Caldelari, futur jésuite) dit : « On fait cela quand on se confesse ». Elle commence par sa mère. (« Mais là, tout est allé de travers »)… Papa a dit que ce n’était rien. Hélène non plus ne fut pas de bonne humeur, elle a trouvé « que j’étais encore une fois un peu toquée ». La grande soeur dit aussi : « Au lit, j’ai toujours les mains sous le drap et je fais ce que font les catholiques, quelque chose de tout à fait déréglé. Mais je ne sais pas ce qu’elle veut dire ». Et puis elle veut demander pardon au lycée; elle commence le lundi après-midi, au dessin, parce que ailleurs « on n’aurait pas bien pu le faire. Je suis donc allée de l’un à l’autre et j’ai dit

: Si j’ai fait quelque chose qui t’a blessé, je le regrette. Caldé a dit : Non, non, je ne dois pas faire ça, ça regarde le confessionnal ». Alors elle a prié. Elle sait qu’elle peut toujours demander pardon à Dieu. Car si elle a fait quelque chose à quelqu’un, elle fait quelque chose à tous. « Parce que Dieu a tous les hommes dans une communauté. Et son Fils représente toute la communauté à la fois ». C’est dans la prière qu’elle sait ces choses. « Beaucoup de choses me viennent dans la prière ». Elle se demande : « Pourquoi ne pas devenir catholique? »… « Les catholiques n’ont pas le droit de tout comprendre, c’est pour cela que c’est en latin chez eux. C’est ce que disent beaucoup. Le pasteur aussi l’a dit. Je l’ai cru et je ne l’ai pas cru… Il doit quand même y avoir quelque chose qui ne va pas si on ne peut pas se confesser ».

 

4. Marie

En novembre 1917 – Adrienne a quinze ans -, elle a une vision de la Mère de Dieu. On possède deux versions françaises du récit qu’Adrienne en a fait plus tard (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 391-392, et Fragments autobiographiques, p. 127). A ces deux textes qu’on a en français, Mystère de la jeunesse ajoute une autre présentation et quelques commentaires par Adrienne âgée de quinze ans. « Maintenant la Mère de Dieu arrive… Elle était belle! Elle était là et, autour d’elle, il y avait quelques saints. C’était un grand tableau. Mais très vivant… J’ai su que je lui appartenais… On était follement heureux et on avait le sentiment que ce qu’il peut y avoir de plus captivant, ce n’était rien à côté ». Aucun mot ne fut dit dans cette vision. Et pourquoi Marie apparaît-elle à une jeune protestante de quinze ans?

 

5. Une prière à quinze ans

« Je m’agenouille toujours pour prier »… « Seigneur Jésus, je te remercie pour cette journée. Je te remercie pour tout ce que tu as fait, pour moi et pour tous ceux que j’aime, et je te demande de permettre que tous ceux que j’aime soient aussi ceux que tu aimes, c’est-à-dire tout le monde. Je te demande de me prendre toujours plus, de m’apprendre à faire ta volonté et à mettre entre tes mains tout ce que je suis et deviendrai. Je te demande de bénir ma famille, que je sois bonne avec maman, de bénir tous les copains, de bénir les maîtres, et que tous ceux qui ont du mal à comprendre, comme moi, arrivent quand même par ta grâce à mieux te comprendre jusqu’au jour où au ciel ils te comprendront totalement. Sois avec tous les pauvres, avec tous ceux qui souffrent, mais surtout avec tous ceux qui ne comprennent pas. Je te prie pour cela et je te demande aussi de bénir la sainte Vierge. Amen. »

 

6. Sanatorium

Adrienne séjourne au sanatorium de Leysin d’octobre 1918 à juillet 1920; elle a de 16 à 18 ans. Elle a perdu son père. « J’ai eu beaucoup de mal à continuer à vivre ».

Au sanatorium, on fait circuler un cahier dans un groupe d’une douzaine de malades. Chaque membre du groupe écrit quelque chose dans le cahier, quelque chose de sa propre vie, « qui peut consoler les autres ». Et on envoie ensuite le cahier à la suivante. Comment apprécie-t-elle ce qui est écrit? « Par-ci par-là, ce qu’elles écrivent est trop beau. Par-ci par-là, elles sont trop pieuses ». Mais peut-on être trop pieuse? « Oui, ça ne va pas en profondeur, ce n’est pas tout à fait authentique… On doit prendre ce que Dieu nous donne. Je n’ai pas besoin de me donner en exemple. On doit avoir fait l’expérience… On ne devrait dire sur le Bon Dieu que des paroles qu’on a embrassées, qu’on a mangées, ou comment dire? » Il faut prendre les choses dans la prière, « quand on regarde le Bon Dieu »… « Je ne prie pas beaucoup avec des mots… Souvent je ne prie pas avant le repas. Le matin, toujours. Peut-être aussi dans la journée de temps en temps… J’ai du temps (maintenant) le matin… Tout est calme. Et Dieu aime bien qu’on le regarde quand il fait calme »… Le soir, avant de s’endormir, elle lit quelque chose et elle garde en mémoire une phrase qu’elle a lue; puis elle dit encore merci au Bon Dieu juste avant de s’endormir. »Il aime bien cela, même si on ne va pas bien… Le soir où mon père est mort, j’ai dit merci au Bon Dieu ». Le matin, ce qu’elle a lu le soir lui revient à l’esprit, « et je le regarde alors avec lui. Je ne sais pas comment il faut dire ». Elle se souvient aussi alors qu’elle a vu la Mère de Dieu. « Je pense toujours : c’est quand même vrai que je l’ai vue. Et cela doit être quand même pour quelque chose de bon ». Adrienne note alors que, quand elle était petite, elle prenait toujours titti (sa poupée) avec elle pour aller au lit. « Et maintenant, c’est la Mère de Dieu! » Elle se demande ensuite si le rapprochement est convenable.

 

7. Paul

Au sanatorium, il y avait un garçon, Paul, qui était catholique. C’était un Autrichien; son père est venu le voir, trois jours seulement. En quittant Leysin, le père a confié son fils à Adrienne. Et Adrienne l’a veillé quelques heures par nuit. Et puis on a été chercher un prêtre pour Paul. « Je voudrais bien savoir ce qui s’est passé entre Paul et le prêtre ». Le père de Paul avait dit que c’était très important à cause du ciel. « Et je me suis beaucoup demandé si je n’aurais pas besoin moi aussi de ce dont Paul a eu besoin… Quand Paul est mort, j’ai pensé que le prêtre avait fait à Paul ce que le Bon Dieu avait voulu. Et alors j’ai demandé à Dieu de me montrer ce qu’il veut. Il veut l’amour… Et une fille comme moi ne sait pas grand-chose de l’amour. Alors on peut regarder Dieu longuement et réfléchir à l’amour, et qu’il le désire. Et alors on voit que le prêtre et Paul ont satisfait ensemble au désir d’amour de Dieu ». Et quand Adrienne apprend que Paul s’est confessé : « Je voudrais me confesser! Et puis mourir… Parce que je voudrais voir Dieu ».

 

8. Les jésuites

Quand Adrienne allait déjà un peu mieux, elle a un jour donné à ses camarades une conférence sur les jésuites parce que, en classe, le pasteur avait dit que ce que Dieu avait fait de plus horrible c’était les jésuites. « J’ai su que ce n’était pas vrai ». Et alors elle a donné une conférence sur le désir de la vérité et les jésuites. « Dieu nous donne une vérité, et cette vérité a un désir… L’amour a toujours un désir. Si j’aime quelqu’un, je veux être avec lui. Si j’aime Dieu, je veux être avec Dieu. Je veux pouvoir exercer mon amour… Et Dieu me donne de l’amour. Et dans l’amour qu’il me donne, il veut être avec moi. C’est une exigence de l’amour de Dieu… Il y a en Dieu le désir d’être avec nous. Et ensuite l’amour fait naître mon désir d’être avec Dieu… Pour la vérité, c’est la même chose, seulement on doit développer un peu plus, parce que tout le monde sait ce que c’est que l’amour, mais tout le monde ne sait pas ce que c’est que la vérité… On doit s’en référer à Dieu pour savoir ce qu’est la vérité… Et c’est à cause de la vérité que les jésuites ont combattu dans le monde entier, surtout ceux qui ont masqué la vérité. Ils voulaient mener un combat pour la vérité contre le mensonge… Ils avaient en eux le désir de la vérité, et plus ils en avaient le désir, plus ça brûlait. Tout ce que Dieu aime est comme du feu, ce qui est tiède n’est pas de Dieu. Il fallait bien dire cela aussi dans la conférence que le Bon Dieu vomit les tièdes ». Et puis elle a ajouté que « le Bon Dieu veut que nous devenions tous jésuites. Alors tous ont crié! Mais j’ai dit: Jésuite veut dire ‘ami de Jésus’. Et finalement ils ont quand même compris quelque chose. Les plus intelligents du moins ».

 

9. Dieu

Elle a toujours des problèmes avec les pasteurs. On voudrait qu’elle se prépare à la confirmation (protestante). Mais « le pasteur présente toujours le Bon Dieu d’une manière très petite. Il n’a rien à faire avec mon Bon Dieu. Il le voit comme dans un miroir concave… Et si  je me fais confirmer, cela veut dire que je crois à ce Dieu » (le Dieu du pasteur). Pour la confirmation, elle doit faire une dissertation dont le sujet lui semble stupide : « Que dirait le Sauveur s’il arrivait maintenant et nous rencontrait, vous et moi? » « Je trouve ça débile… Parce que le Sauveur, comme je crois en lui et comme je le vois, je le vois tout autrement que le pasteur ». Mais il faut bien qu’elle écrive quelque chose! « Comment il nous verrait? Il serait très effrayé! Parce que nous ne lui sommes pas tous adaptés. Mais quand il me voit, il ne me dit pas ce qu’il pense de moi. Cela, il ne me le dira qu’au ciel. S’il est l’amour, il me voit dans son amour, et il me voit alors meilleure que je ne suis. Et cela, il ne me le dit pas… Et puis il attirerait certainement mon attention sur mes fautes, mais cela ne dit pas encore son opinion… Si je dis à quelqu’un : ‘Ne fais pas toujours cette grimace avec ta bouche’, cela ne veut pas dire que je ne l’aime pas et que je ne veux pas être avec lui ». A la fin de sa dissertation, elle a écrit qu’elle préférerait renoncer à la confirmation. « J’avais peur de ne pas pouvoir voir Dieu comme ils le voient, c’est-à-dire de ne plus le voir finalement, et je voudrais être prête à pouvoir le voir comme il faut après cette vie ». Finalement, elle ira à la confirmation… Elle a maintenant dix-sept ans et elle doit souvent  encore pleurer le soir. « Je n’ai presque plus la force de me défendre. Me défendre contre cette petitesse, contre cette caricature de Dieu… De temps en temps j’ai peur que mon péché… soit comme de la boue sur mes lunettes. On ne voit pas à travers. J’ai l’impression que je ne vois plus le Bon Dieu et que lui non plus ne me voit plus. Car il voudrait quand même nous regarder dans les yeux, non? » C’est que maintenant elle n’a plus l’ange.

En classe, le pasteur dit qu’il est dangereux de s’occuper du catholicisme. « On doit d’abord être totalement pénétré de ce qu’on a en propre. Je lui ai dit : Je ne crois pas qu’il soit bon d’attendre. C’est justement maintenant le bon moment pour apprendre à le connaître ». Pour le pasteur, les protestants n’ont fait que purifier ce que les catholiques avaient souillé. « Cela, je ne peux pas le croire. Le divin, on ne peut quand même pas le souiller ». Et puis le pasteur dit aussi que, pour la naissance de Jésus, Joseph a certainement joué un rôle.

 

10. Jeanne

Puis Adrienne raconte comment elle a accompagné une certaine Jeanne qui était gravement malade. C’était pendant le deuxième hiver à Leysin, « Jeanne se trouvait dans une maison à côté de chez nous. Elle est devenue très sombre, elle est à la mort. C’est pourquoi les autres n’aiment plus aller la voir. Auparavant c’était amusant d’être avec elle. Maintenant c’est comme si elle avait un bonnet noir sur la tête. Elle trouve que c’est si dur de mourir. C’est une Française. Elle aime bien que j’aille la voir. Quand je me lève, je monte vite chaque jour auprès d’elle. Et… je dois la consoler comme si j’étais moi-même catholique. Ce n’est pas le moment de lui expliquer : ‘Je ne crois pas ce que tu crois’. Je lui raconte des histoires sur le Bon Dieu et sur les saints et sur les anges… Elle est beaucoup plus âgée que moi, presque trente ans. Et puis je lui raconte toujours comment au ciel on se prépare à son arrivée, comment les jeunes se réjouissent qu’un nouveau jeune arrive au lieu que ce soit toujours des grands-mères de quatre-vingts ans. Jeanne ne demande pas si je suis catholique…

Chaque jour, la Soeur vient me demander si j’y vais. Mais je n’en ai plus le droit; quand j’ai de la fièvre, ça ne va pas. Je lui ai parlé aussi de la Mère de Dieu, mais je ne lui ai pas dit que je l’avais vue. Seulement un peu de l’amour de la Mère et comment elle est prête à parler de tout ce qui sur terre n’est pas résolu. Qu’il est bon de savoir qu’au ciel il n’y a pas que des hommes : Dieu et l’Esprit et le Seigneur Jésus et des papes et des curés. C’est ainsi que je dois égayer un peu le tableau pour Jeanne.

Mais maintenant elle doit descendre pour mourir. Elle a toujours prié avec joie et maintenant elle ne peut plus… Nous disons ensemble le Je vous salue Marie, je le dis aussi avec elle. Mais cela, je ne le fais que si elle le veut; je ne m’impose pas. Et quand elle est trop faible, je dis en riant : « Je peux bien prier pour deux; vous n’avez pas besoin de tant penser »… (Pour prier), je m’agenouille à côté d’elle et je lui tiens un peu la main, elle a la main toute moite à cause de la fièvre… Mais maintenant (j’ai) … un problème de conscience. Elle a une tuberculose sévère et alors elle tousse dans sa main et elle me donne la main pour que je la tienne. Soeur Emilie a dit qu’on devait faire très attention! Je lui ai quand même donné la main. Je pensais qu’on ne pouvait quand même pas le lui refuser…

 

11. Prière avec Jeanne

Comment nous avons prié? J’ai pris sa main dans mes deux mains et puis nous avons prié : « Seigneur Jésus, voici Jeanne, Jeanne qui est si fatiguée, malade, et qui ne peut pas prier elle-même. Mais elle prie quand même, son amie te dit tout ce qu’elle voudrait te dire. Donc elle te dit : Seigneur, tu m’attends au ciel, tu m’attends avec ta Mère, avec tous tes saints, dans la belle lumière de Dieu, et chaque fois que tu me vois, tu es heureux parce que tu penses : ma chère Jeanne sera bientôt là. Elle est maintenant si fatiguée qu’elle ne peut plus se réjouir. C’est pourquoi je dis au ciel entier qu’il doit se réjouir pour elle et lui montrer beaucoup, beaucoup de joie même si elle ne la sent pas. Et puis tu sais sans doute, Seigneur, quand Jeanne est seule et triste parce qu’il n’y a personne dans sa chambre et qu’elle a un peu peur, alors tu sais, Seigneur, que Jeanne pense à toi, qu’elle se souvient de sa première sainte communion quand elle était petite, avec une petite couronne sur sa tête : quelle joie elle a eue parce que le Seigneur était venu dans son coeur et comment elle t’a dit : Maintenant je ne suis pas encore toujours avec toi, Seigneur, mais je me réjouis pour plus tard, pour le jour où je te connaîtrai mieux, et je me réjouis de ce que tu viendras un jour pour toujours dans mon coeur, dans le ciel avec ta maman et tous les saints et les anges. C’est pourquoi je te prie, Seigneur, de regarder Jeanne comme si elle était cette petite fille qui se réjouit, et de la consoler et de lui donner de ta joie et d’être toujours, toujours auprès d’elle même quand elle pense être seule et de lui mettre sur les lèvres le mot de tes amis. Amen ». C’est comme ça que j’ai prié. Et elle s’est toujours apaisée. Chaque jour nous avons fait un peu autrement, mais toujours de telle sorte que ça l’a consolée ».

Patrick Catry

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