25/1. Un chemin vers Dieu

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Un chemin vers Dieu

par P. Patrick Catry, moine de Wisques

 

AVANT – PROPOS


Adrienne von Speyr est morte en 1967. Elle est sans doute l’une des plus grandes mystiques de tous les temps.
Recevant à Rome en septembre 1985 les membres d’un colloque ayant pour objet la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr, le pape Jean-Paul II évoquait devant eux  « l’action mystérieuse et impressionnante du Seigneur » dans cette vie.
Nombreux sont aujourd’hui dans l’Eglise les signes de Dieu, il suffit pour s’en apercevoir de ne pas fermer les yeux volontairement. Tous les chrétiens ne sont pas sensibles aux mêmes signes, c’est pourquoi  Dieu les multiplie afin que chacun puisse être touché par les signes qui lui sont adaptés. Parmi tant de signes de Dieu, Adrienne von Speyr a surgi parmi nous « comme une sœur vivante et vivifiante » (Hans Urs von Balthasar).
Adrienne von Speyr est née en 1902 dans une famille protestante de la Suisse romande. Toute petite, elle est instruite mystérieusement par un ange des choses de la religion: comment on prie et comment on peut faire pénitence. A quinze ans, une vision de la Vierge Marie la remplit d’une joie intense et très douce, mais elle est toujours protestante et n’a aucune idée de se faire catholique. Elle sent cependant de manière confuse les lacunes de la religion qu’on lui enseigne.
Encore enfant, elle accompagne parfois à l’hôpital son père, qui est oculiste, et elle rend visite aux enfants malades. Son désir de venir en aide aux hommes éveille en elle le projet de devenir médecin: elle veut consacrer sa vie à Dieu et aux hommes.
A seize ans, après la mort inopinée de son père, en plus du travail scolaire lui incombent tous les soins de la maison, sa mère ayant dû congédier la femme de ménage pour des raisons pécuniaires. Un jour, elle s’effondre: double tuberculose;  puisqu’elle veut savoir la vérité, on la lui dit: avant le printemps suivant, elle aura cessé de vivre.
Et cependant, en 1921, Adrienne peut rejoindre les siens à Bâle. Un travail acharné lui permet de passer son baccalauréat en allemand. Obligée de payer elle-même ses études de médecine, elle ira jusqu’à donner vingt heures de leçons particulières par semaine pour subvenir à ses besoins.
En 1927, elle épouse un professeur d’histoire à l’Université, Emile Dürr, resté veuf avec deux petits garçons. Dans les années qui suivent, elle fait trois fausses couches, chaque fois par excès de fatigue dans l’exercice de sa profession. La mort subite de son mari conduit Adrienne au bord du désespoir. En 1936, elle épouse en secondes noces un élève de son premier mari, Werner Kaegi.
En 1931, le docteur Adrienne von Speyr avait ouvert un cabinet de consultation à Bâle : ce fut le terrain privilégié de son activité médicale et pastorale. Il lui arrivait de recevoir jusqu’à soixante et quatre-vingt patients en une journée. Les pauvres, qui étaient la majorité, étaient soignés gratuitement.
Ce n’est qu’en 1940 que, pour la première fois, Adrienne entre en contact avec un prêtre catholique, Hans Urs von Balthasar, alors aumônier d’étudiants. C’est la conversion. Adrienne reçoit le baptême dans l’Eglise catholique le jour de la Toussaint de cette même année.
« Aussitôt après sa conversion, c’est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler » sur elle (Balthasar). Innombrables rencontres avec la foule des saints de tous les temps, de tous les âges et de tous les lieux : de Marie, la Mère du Seigneur, à Thérèse de Lisieux, d’Ignace de Loyola au Curé d’Ars. « Par ses visions, elle connaissait et aimait de nombreux saints même sans jamais avoir lu une ligne de leurs écrits » (Balthasar). Des guérisons soudaines et inexplicables sont constatées dans l’exercice de sa profession. En juillet 1942, elle reçoit les stigmates de la Passion et, depuis lors, chaque année, elle participe dans la souffrance et l’extase aux états d’âme de Jésus du vendredi saint au jour de la Résurrection en passant par la descente aux enfers le samedi saint. A partir de 1943, elle est « initiée » par le ciel à l’évangile de saint Jean, puis à nombre d’autres écrits bibliques, surtout du Nouveau Testament; les jours qui suivaient ces « initiations », elle les livrait au Père Balthasar. L’œuvre imprimée d’Adrienne von Speyr totalise aujourd’hui une soixantaine de volumes, quelque seize mille pages.
Peu après sa conversion, Adrienne sut qu’elle aurait à fonder avec le Père Balthasar une nouvelle communauté: ce fut la lente naissance de l’institut séculier Saint-Jean dont elle avait vécu par elle-même à l’avance le programme : appartenance radicale à Dieu et engagement tout aussi radical pour les hommes dans la profession séculière.
A partir de 1940, la maladie s’empare progressivement d’Adrienne : grave affection cardiaque qui la conduit plus d’une fois aux portes de la mort, diabète, cécité presque complète à partir de 1964. Elle dut renoncer peu à peu à l’exercice de la médecine. Commença alors pour elle, vers 1954, une vie recluse de silence, de prière, de souffrance. « A la prise en charge de la souffrance des hommes, de leurs péchés et de leur purgatoire, Adrienne n’a jamais elle-même posé une limite, mais elle a pour eux connu ensuite une mort qui s’est étendue sur des décennies et, du point de vue physique, fut terrifiante au-delà de toute expression » (Balthasar) .
Adrienne mourut le 17 septembre 1967, le jour de la fête  de sainte Hildegarde qu’elle avait grandement vénérée et qui avait été médecin comme elle. Sur sa pierre tombale fut gravé un symbole de la Trinité: le cœur de sa théologie et de son expérience.


INTRODUCTION


Les études sur Adrienne von Speyr sont encore bien rares. La présentation que voici voudrait introduire le lecteur au cœur de l’expérience et de la spiritualité d’Adrienne von Speyr, qui est le mystère de la Trinité. Chemin faisant, on rencontrera nécessairement les mystères chrétiens essentiels.

Le premier chapitre est consacré à Marie (1), la Mère de Jésus: ayant parcouru son chemin terrestre de manière exemplaire, elle est une introductrice privilégiée au mystère de Dieu, de notre vie d’homme et de notre vie dans la foi. Un chemin  est tracé qui relie tout être humain à la Vierge Marie. Elle nous invite essentiellement à la disponibilité. Elle a la grâce de nous rendre proche ce  qui nous semble lointain des mystères de Dieu.

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu (2) est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Nous ne sommes pas de plain pied avec l’infini. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler; c’est lui qui décide du temps et de la manière de le faire. Tout vrai croyant fait l’expérience que sa relation à Dieu est une réalité vivante.

Ses rencontres (3) avec les hommes, Dieu les organise lui-même. Dieu ne parle à aucun homme de la même manière qu’à un autre, et chacun doit remercier Dieu de l’avoir placé sur le chemin qui est le sien. Rien de ce qui arrive dans le monde  ne peut surprendre Dieu. On ne peut aller à lui que dans la confiance, on ne peut l’appeler qu’en se mettant à sa disposition.

Aucune révélation n’amoindrit le mystère de Dieu (4). Le croyant doit faire l’effort de comprendre et il est cependant averti qu’il ne doit jamais oublier que Dieu est inconcevable. Dieu ne nous dissimule rien, mais l’éternité ne suffira pas à nous faire voir le tout de Dieu qui est vie éternelle sans cesse jaillissante.

La révélation biblique de Dieu a le poids de l’éternel (5).  Dieu n’a ni commencement ni fin. L’apparition du Fils sur la terre n’est elle-même qu’un début. Dieu a créé l’homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l’infini.  Toute heure qui passe nous mûrit pour la vie éternelle; celle-ci n’est pas étrangère à notre vie, elle en est le constitutif essentiel.

La vie de Dieu Trinité (6): Père, Fils et Esprit, c’est le ciel. Chacune des trois personnes est libre dans l’amour et chacune veut toujours ce que veut l’autre. Quand il s’apprête pour ainsi dire à créer le monde, le Père ne le fait que dans un échange intime d’amour avec le Fils et l’Esprit. Et le Fils incarné ne verra jamais dans sa Passion son œuvre propre parce que, là aussi, il ne fait que la volonté du Père.

La mission du Fils (7) sur terre se décide dans le dialogue du Père et du Fils. Le Père se laisse influencer par le Fils, et quand le Père envoie le Fils dans le monde, il le confie à l’Esprit Saint. Chacune des personnes divines se met au service de cette nouvelle révélation de l’amour.

Il y a entre le Père (8) et le Fils un mystère d’amour auquel les hommes n’ont pas accès pas plus que les enfants ne participent à tout ce qui fait l’intimité des parents. Nous sommes associés à ce mystère mais sans le connaître vraiment : nous ne sommes pas encore mûrs pour le comprendre. Adrienne a cependant des mots neufs pour dire le Père.

Le Verbe s’est fait chair (9). Pour un Juif, il n’est pas pensable que Dieu, s’il a un Fils, l’ait autorisé à se faire homme. Il est vrai qu’il n’a pas été facile pour le Fils de sortir de l’éternité pour entrer dans notre temps éphémère. Mais il est sorti du Père pour montrer aux hommes comment l’aimer.

Le retour du Fils au Père (10) s’est fait par le chemin de la Passion. Librement, le Fils renonce aux douze légions d’anges qui auraient pu le sauver de la mort. Le Fils meurt de la mort même du méchant. Sur la croix, le Père est comme  voilé pour le Fils; par amour pour le Père, il renonce à sentir son amour, il assume le péché jusque là pour ramener les hommes au Père.

Le Seigneur aujourd’hui (11) est au ciel. La résurrection de Jésus d’entre les morts signifie l’absolution pour le monde entier. Le Père ressuscite le Fils, mais dans le but de nous ressusciter nous aussi.  Au ciel, le Fils se souvient toujours qu’il a  été homme sur terre. Aujourd’hui, il vient à notre rencontre dans l’eucharistie. Et la grande volonté du Père est que le Fils ressuscite tous les hommes au dernier jour.

La mission de l’Esprit (12) ne commence qu’après le départ du Seigneur. L’œuvre que l’Esprit a à opérer chez les hommes est aussi prodigieuse que l’œuvre de la création par le Père  et que l’œuvre de la rédemption par le Fils. Le Fils s’est fait homme pour témoigner du Père, l’Esprit agit dans l’Eglise pour témoigner du Fils. Par le Fils et l’Esprit, le monde est en mouvement vers l’éternel mouvement de Dieu.

L’emprise de l’Esprit (13) éveille chez l’homme un amour neuf pour le Seigneur. L’Esprit a des modes d’action que nous ne connaissons pas. Mais si nous voulons connaître Dieu, nous devons lui soumettre notre esprit. L’Esprit Saint gardera toujours pour l’homme son caractère imprévisible. Etre enfant de l’Esprit, c’est lui être ouvert, perméable, transparent.

Le témoignage de l’Esprit (14) est la consolation du croyant. C’est lui qui donne un sens divin et infini à tout ce qui est fini et semble dépourvu de sens dans la vie humaine. L’Esprit nous forme et nous transforme. Si on s’offre à lui, il nous emporte dans l’éternel, et il se sert comme d’un instrument de celui qui s’ouvre à lui pour toucher les autres.

L’Eglise (15) est là pour être le lieu où Dieu rend visibles les signes de son amour. Souvent elle voudra prendre des chemins qui ne sont pas ceux du Seigneur. L’apôtre, dans la mesure où il est saint, est le médiateur qui facilite aux autres leur chemin vers Dieu. Chacun peut se dire que l’Eglise lui est confiée, chacun a sa mission personnelle, mais à son rang. L’Eglise est faite de pécheurs, mais de pécheurs qui vivent dans l’amour trinitaire en communion avec tous les autres. Elle s’entraîne à retrouver le oui plénier de Marie, qui ne lui sera rendu totalement qu’à la fin des temps.


1. Marie

« Marie ne vit pas qu’au ciel, elle continue tout autant à vivre dans l’Eglise » (La Servante du Seigneur, p. 169).

« Pour chaque individu, et pour tout groupe d’hommes, il y a un chemin précis visiblement tracé, qui va de la Mère à eux et d’eux à la Mère. Cela suppose toujours chez l’homme, il est vrai, une disponibilité à se donner, mais elle se trouve déjà incluse dans la grâce débordante de l’abandon de la Mère. C’est elle qui possède la plénitude de la fécondité et nous y participons par nos désirs timides, nos tentatives, nos débuts d’abandon » (Ibid., p. 193)

« A qui lui reste fidèle, elle gardera une fidélité à toute épreuve. Jamais son aide n’a manqué, jamais quelqu’un ne s’est perdu, qui ne se soit expressément et volontairement détourné d’elle. Il n’est pas dit que la Mère nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit  conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l’a emmenée avec lui sur ce chemin. Elle n’oppose aux desseins de son Fils aucune espèce de considérations. Elle ne veut pas donner l’impression d’avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l’abnégation et l’ascèse. Elle-même a pratiqué l’une et l’autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu’on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix; elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d’amour » (Ibid., p. 194-195).

Un jour, Marie a dit oui au Fils pour tout ce qui la concernait; aujourd’hui, à son tour, le Fils dit son grand oui à sa Mère. Ce oui du Fils à sa Mère est divin et incommensurable, il a la mesure de tout l’infini du ciel. Tant qu’elle était sur la terre, Marie avait ses limites ; à partir de l’Assomption, elle reçoit le pouvoir de faire sans limites ce que veut le Fils. Elle ne connaît plus d’autres barrières que celles que nous opposons sur terre à son action. Seul notre non peut arrêter  son oui éternel. Marie a part à l’infinité de Dieu et Dieu permet à Marie d’agir dans l’Eglise d’aujourd’hui. Ses apparitions sont l’accomplissement d’une mission qu’elle a reçue de Dieu. Notre attitude de prière importe à Dieu, et elle a besoin d’être affermie. Le Fils veut nous former par sa Mère. Elle ne se montre pas pour le plaisir de se montrer, mais pour communiquer quelque chose.

Marie s’est mise à la disposition de Dieu comme personne avant elle ni après elle. Son oui à l’ange, à l’Esprit, à Dieu Trinité, au moment de l’Annonciation est le fondement essentiel de son existence. Elle veut être et rester celle qui a dit oui. Et son oui à Dieu est tout le contraire d’un abandon de soi dans le désespoir, il contient toute la plénitude de la foi, de l’amour et de l’espérance. Obéissance, chasteté et pauvreté ne sont pas un suicide de l’esprit humain, elles le font vivre dans une nouvelle grâce. A l’instant de l’Annonciation, Marie ne reçoit pas que le Fils, elle reçoit toute la Trinité.

Par son oui, Marie confie à Dieu la configuration de sa vie, et son oui est le modèle de la réponse parfaite à Dieu de toute l’humanité. Le oui de Marie est le berceau de toute la chrétienté. Tout chrétien dit son oui en l’appuyant sur le oui de la Mère, par lequel elle se met à la disposition de Dieu. Et Dieu a disposé d’elle. Il suffit à Marie de comprendre et de faire ce que la grâce, à chaque instant, lui montre et lui demande. Elle est complètement vidée d’elle-même et elle devient ainsi justement  un lieu pour tous.  Quelque chose de la grâce mariale passe à tous les chrétiens. Marie est celle qui apprend à chacun à prier le Fils. Personne ne vient au Fils sans y être conduit par le Père; personne ne vient à la Mère sans qu’elle indique son Fils. Elle-même, dans sa prière, ne pense pas un instant à apaiser sa soif de Dieu, mais exclusivement à le servir. Elle lance à Dieu sa prière comme une balle avec la confiance qu’il la saisira.

En face de Dieu, elle oublie toute prudence, parce que l’immensité des plans de Dieu s’ouvre à ses regards. En disant oui, elle n’a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve. Elle ne sait qu’une chose : son rôle est celui de la servante qui prend tellement la dernière place qu’elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu.  Plus jamais elle ne cherchera quelque chose pour elle-même, elle devient si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné.  Son oui a été soumis à l’austérité d’un service effacé. Son oui à l’Annonciation ne sera jamais repris, même quand elle sera sans courage et que la prière lui sera difficile.

Parce qu’elle a dit oui, Marie a, dans toutes les circonstances, la grâce toujours neuve de comprendre. Son âme est toute simple. Ce n’est pas par elle-même qu’elle l’est, mais par la proximité de Dieu, qui lui permet de s’abandonner si totalement que l’incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu’à toutes les questions, il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé. Et si le mystère demeure, jamais il ne reste d’énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu’elle sait toujours ce qu’il attend d’elle et que, pour elle, il n’est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu même s’il demande des choses difficiles et amères.

Son abandon à Dieu n’est pas passivité. Un mot de l’ange sur sa cousine Elisabeth la fait se mettre en route sans tarder. Son sens de l’obéissance lui fait  prendre les allusions de l’ange pour des ordres. Elle est heureuse de pouvoir servir Dieu de tout son corps; elle a des bras pour le porter, des seins pour l’allaiter, une voix pour parler avec lui, des yeux pour le voir, des oreilles pour l’entendre, une silhouette qu’il reconnaîtra comme étant celle de sa Mère. Le Fils aussi, un jour, sera heureux d’avoir un corps à mettre à la disposition du Père.

Quand son fils sera devenu adulte, elle sera toujours prête à accueillir du nouveau, ce que son fils lui inspirera à l’heure même qui lui conviendra à lui. Elle est prête à être mise par lui partout où il a besoin d’elle, même si, souvent, elle ne comprend pas ses desseins. D’une manière bien plus profonde que tout croyant, Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu, sans qu’elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Elle a vu l’ange, mais elle sait une fois pour toutes qu’elle doit rester à sa place. Elle sait qu’à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale.

Marie sait comment on accueille les mystères de Dieu : dans la distance d’un profond respect, de l’adoration, de la révérence aimante. On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on peut le faire pour l’histoire ou la science. Les mystères célestes ne sont perceptibles que dans une atmosphère de prière et de contemplation. C’est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans le silence effacé du cœur de Marie. Les prières mariales: neuvaines, litanies, rosaire, sont précisément des prières qui appellent et créent le calme, la distance et le temps. Elles exercent toutes à la contemplation de la Mère qui conduit à celle du Fils.

Dans le christianisme, partout où la Mère apparaît, ce qui est abstrait et crée des distances est supprimé, tous les voiles tombent, et chaque âme est immédiatement touchée par le monde céleste. Marie, l’être le plus pur qui se puisse penser, ne communique rien de la vérité céleste sans la collaboration des sens. Ce qu’elle a vu, entendu et senti, ce qu’elle a éprouvé des mouvements de l’enfant en elle et sur son sein, continue de vivre dans ce qu’elle révèle de lui. Elle est femme et elle comprend les choses comme une femme. Elle a la grâce de nous rendre sensible et proche ce qui est lointain pour nous le faire comprendre.

Pour un enfant chrétien, ce que la prière a de concret commence dès qu’on lui présente une image de la Mère de Dieu. Une image de Marie, une statue, un cantique, ce sont les premières choses qu’un enfant parvient à saisir  du Seigneur et du monde céleste. Le Seigneur peut encore rester longtemps abstrait pour l’enfant, alors que sa Mère céleste est déjà pour lui si concrète. A elle, il peut se confier, lui remettre tout ce qu’il ne saisit pas. L’enfant ne sait pas pourquoi certaines choses qu’il aimerait faire sont défendues, mais il comprend déjà que cela ferait de la peine à sa Mère du ciel.

Quand la vie de Marie s’incline vers la vieillesse et la mort, c’est encore un mystère d’amour. La petite vie ordinaire qui fut celle de sa jeunesse reprend; et les années passées avec le Fils, de l’apparition de l’ange jusqu’à l’Ascension, ont l’air à présent d’un épisode prodigieux, extraordinaire, presque invraisemblable dans sa vie de femme si paisible. Elle a commencé dans l’humilité et l’obscurité, fut brusquement mise en lumière, puis elle rentre dans l’ombre et l’humilité. Tant qu’elle vit, elle n’est l’objet d’aucun culte dans l’Eglise, elle est écartée, presque oubliée. Elle reprend la tâche qu’elle avait avant la venue de son fils. Elle ressemble à sainte Bernadette ou à Lucie de Fatima qu’on met au couvent après les grandes apparitions. On n’entend plus parler d’elle. Quand elle sera morte et que sa vie aura été totalement sacrifiée, toute la lumière de son existence éclatera et commencera à briller irrésistiblement.

L’essentiel du péché originel, c’est le plaisir de pécher; le Seigneur a gardé sa Mère de ce plaisir. Elle ignore le côté séduisant du péché. Pour elle, le péché est quelque chose d’abstrait. Adam n’a pu empêcher Eve de connaître le plaisir de pécher.  De même qu’Adam a eu besoin d’Eve pour s’éloigner de Dieu, de même le Seigneur ne veut pas ouvrir le chemin de la grâce sans la femme. Le Fils choisit sa Mère. Et il prouve par là qu’une femme aussi pouvait correspondre totalement au Père. A deux, le Fils et la Mère, ils sont le germe de la nouvelle communauté; c’est à partir de cette cellule initiale que se répand la grâce sur la multitude des hommes. Pour cela fut nécessaire le chemin de la croix sur lequel le Fils a entraîné sa Mère et sur lequel il a porté en vérité les péchés de tous les hommes comme s’ils étaient les siens. Il lui fait partager son mystère de porter sur lui tous les hommes. Et le Seigneur invite tous les chrétiens à mettre leur vie au service de la rédemption du monde comme l’a fait sa Mère.

De même que l’Esprit a fait de Marie la Mère du Fils, de même c’est lui qui fait d’elle la Mère de tous les hommes. Pour la Mère et le Fils, c’est une grâce de pouvoir souffrir ensemble. Leur souffrance est féconde et la souffrance partagée une grâce. Marie ne fait pas qu’endurer la souffrance, elle l’embrasse de toute son âme, elle y coopère comme un cadeau que Dieu lui fait. Par sa souffrance elle amène au Fils les cœurs fermés : elle les ouvre parce que son propre cœur a été ouvert par le glaive.

Tant que Jésus était petit, toute la vie de Marie baignait dans la grâce. Pour Jésus devenu adulte, le plus pénible est qu’il doit faire partager à sa Mère (et à d’autres) les souffrances incluses dans sa mission.  Marie, à la croix, est dans l’obscurité. Alors que le Fils a perdu le contact avec le Père, elle-même ne voit plus le chemin de son Fils. La Mère et le Fils perdent à  la croix la vue d’ensemble de ce qui arrive.

Pour Marie, après l’Annonciation, le sommet fut la naissance; elle y était à la fois au comble de son activité et de sa passivité : elle enfantait l’Homme Dieu.  Pour le Fils, le sommet sera la croix : il y sera au comble de son activité et de sa passivité ; par l’effort suprême de la souffrance, il enfantera le monde nouveau et racheté. Et de même qu’il a participé à l’effort suprême de la Mère, dont il était le fruit, il ne manquera pas non plus de la faire participer à son suprême effort et à son fruit.

Il y a une présence cachée de Marie dans l’eucharistie. Le Fils n’a pu se faire homme sans Marie; le oui de Marie à l’Incarnation inclut son oui à toute nouvelle venue du Seigneur sur cette terre qui s’opère dans la transsubstantiation de chaque messe. Là où le Fils est véritablement présent, la Mère ne peut être absente. Si c’est vraiment la chair du Seigneur que le chrétien reçoit à l’autel, c’est aussi la chair  qui a été formée dans la Mère et pour laquelle elle a mis à la disposition de Dieu tout ce qu’elle avait.

2. L’accès à Dieu

 » Comme Créateur, Dieu a le pouvoir de se faire comprendre de sa créature; il a donné à la créature la faculté de comprendre son langage et de pouvoir s’orienter d’après sa parole » (Le livre de l’obéissance, p. 33).

« Qui a éprouvé une fois ce que c’est de se trouver seul devant Dieu voudra sans cesse et aussi souvent que possible revivre cette expérience. Non pour accumuler ces expériences, mais parce que chaque rencontre avec Dieu implique  la nécessité d’une nouvelle rencontre. Dieu s’ouvre chaque fois comme un commencement qui ne cesse d’appeler la suite. Et chaque fois le chrétien comprend plus clairement qu’au fond, dans ces rencontres, il n’a qu’à être là, qu’à se tenir prêt – mais dépouillé de tout ce qui pourrait faire obstacle -, que Dieu assumera lui-même la responsabilité de la rencontre, que c’est lui qui l’organisera » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 351-352).

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu, c’est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Dieu ne nous devient accessible que s’il nous parle. Sinon nous n’avons pas d’accès à Dieu. Il est l’Incommensurable qui nous dépasse tellement que non seulement il nous est impossible de le concevoir mais que nous ne pouvons même pas être touchés par sa grandeur. Nous sommes des êtres vivant dans le fini, seul ce qui est fini peut nous interpeller. Rien en nous n’est ouvert de plain-pied sur l’infini. L’infini est ce que nous ne pouvons pas nous représenter, c’est pourquoi il ne nous dit rien. Il n’a aucune des propriétés que nous connaissons.

Et quand Dieu parle, nous pouvons répéter les mots qu’il dit, y réfléchir. Nous pouvons nous en servir devant les autres, et aussi les garder pour nous comme on garde ce qu’on a entendu. Mais Dieu seul comprend dans sa totalité la parole qu’il a dite.
Quand deux êtres qui s’aiment sont ensemble, celui qui parle a toujours le sentiment d’en dire trop peu; sa parole est trop courte. Par contre, celui qui écoute a l’impression non seulement que la parole  de l’autre dit tout, mais qu’elle ouvre des perspectives tout à fait neuves pour lui et qui vont au-delà des mots qu’il entend.

Dieu parle aux hommes, mais sa présence aux hommes est discrète. Dieu offre beaucoup de choses aux croyants sans les contraindre. Le Seigneur est discret dans ses avances; Dieu n’aurait eu à faire qu’un léger mouvement: Adam et Eve n’auraient pas mangé le fruit défendu. Il y a une discrétion de la présence de Dieu qui fait partie de la réalité de la création.  C’est pourquoi l’homme doit toujours se contenter de ce qu’il a reçu en partage pour son intelligence et pour sa foi.

Dieu ne peut pas nous communiquer d’un coup toute sa vérité. Mais ce qu’il communique est toujours l’expression de son amour. Qu’il se dévoile plus ou moins, Dieu agit toujours de la manière la plus avantageuse pour notre salut. Un peu comme dans les rapports entre époux: il n’est pas essentiel qu’ils soient plus ou moins déshabillés, plus ou moins habillés; l’amour n’est pas moindre en chaque circonstance. Tout instant conduit immédiatement vers la vie éternelle.

Toute révélation de Dieu a le caractère d’une invitation. Avant le péché, Adam sait que tout ce qui vient de Dieu est bon, il n’a pas besoin de réfléchir pour le savoir; c’est comme pour celui qui aime: tout cadeau qu’il reçoit de celui qu’il aime est celui qu’il préfère. Le péché établit une frontière entre Dieu et Adam. Le problème pour Dieu  désormais  est celui-ci: comment refaire de l’homme son confident ? Pour l’homme, le problème est celui de l’obéissance. Pourquoi l’obéissance? Pour que Dieu, peu à peu, occupe toute la place dans le croyant; cela ne va pas sans luttes. Le dernier mot de Dieu n’est pas la force, mais la bonté.

Dieu nous a faits pour le connaître. Il nous a appelés avant que nous le connaissions. Il nous a appelés de lui-même, l’initiative ne vient pas de nous. Nous devons voir qui il est; et, en le voyant, nous devons éprouver le désir de le connaître plus profondément. Le fait que Dieu se fasse connaître est une manière de nous appeler à nouer une relation authentique avec lui. Pour Dieu, le bonheur suprême est de se révéler. Et Dieu possède la plus totale liberté de partager, de la manière qui lui plaît et à l’heure qu’il choisit, des mystères, des secrets qu’il n’avait pas encore communiqués. Le goût de Dieu est un appel de Dieu.

On ne peut acquérir soi-même la foi. Elle est le don visible de la force vivante de Dieu. La foi que le Père donne aujourd’hui possède le même caractère concret et la même vérité que l’Incarnation du Fils. Elle prend possession de l’humain, mais pour le transformer. Elle lie et délivre en même temps, car elle sépare du péché. La foi est quelque chose de si concret qu’elle détermine tous les actes et toute la vie du croyant. Dieu veut que les siens soient gardés pour le salut; pas n’importe quel salut, mais celui du Père, du Fils et de l’Esprit, celui qui avait été promis dans l’ancienne Alliance et qui s’accomplit par le Fils; et ce salut n’atteindra sa pleine manifestation qu’au ciel, au dernier jour. On sait que Dieu existe, mais la révélation dernière sera beaucoup plus grande que notre plus haute espérance. Cette révélation ultime ne pourra se faire que lorsque nous serons définitivement des élus et que le péché ne pourra plus se saisir de nous. Par la foi nous sommes entraînés ici-bas à nous séparer du péché.

Le seul moyen d’avoir accès à Dieu est qu’il nous ouvre lui-même ses portes. Mais de même que le Seigneur se répand, le croyant  doit communiquer la vie répandue par le Seigneur et, de cette manière, il trouvera la certitude  qu’il croit lui-même de façon vivante. La foi se fortifie en se transmettant. Elle vit comme source d’une vie nouvelle.

Et la vie, c’est la joie. Si, à l’âge de vingt-cinq ans, quelqu’un soutient qu’il a toujours fait son devoir mais qu’il n’a jamais trouvé la moindre joie en Dieu, ce n’est certainement pas vrai.  Un vrai croyant ne fait jamais l’expérience de l’absence de consolation (sécheresse ou épreuve) sans avoir fait au préalable l’expérience de la consolation. La consolation doit toujours avoir précédé l’absence de consolation.

A l’âge de quinze ans, Adrienne, encore protestante, a une vision de la Vierge. Aucune parole ne fut prononcée. Et cependant, dès lors, elle sut que le discours sur Dieu des cours de religion qu’elle suivait n’était pas adéquat; il y était toujours question de Dieu dans une langue qui n’était pas celle de Dieu. Il ne suffit pas de répéter les mots de l’Ecriture pour lui être fidèle. Tout Adrienne von Speyr est là en germe: cette vision sans parole lui a donné une ouverture sur l’infini de Dieu.

3. Les rencontres

 » Dieu a de l’homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont l’homme a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu’il formule ou qu’il garde en soi » (Expérience de la prière, p. 17).

 » Le Fils est unique et nous venons immédiatement après lui, si nombreux que nous  nous croyons innombrables, et pourtant nous sommes les fils dénombrés par Dieu malgré notre multitude… Si le Père est la lumière et  l’amour son rayonnement, pour être atteints par son amour, il nous faut être innombrables » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 157).

Dieu peut devenir une réalité pour nous au cours d’une retraite. Ce ne sera plus jamais du passé. Dieu gardera la direction. Le choix fait alors est que la volonté de Dieu sur nous se réalise.

Dieu ne parle à aucun homme exactement de la même manière qu’à un autre. Chacun est unique, et chacun doit remercier Dieu de l’avoir créé tel qu’il est, de l’avoir conduit sur tel chemin particulier qui est son chemin à lui, de s’être adressé à lui de telle et telle manière. Chacun doit aimer être celui qu’il est depuis qu’il s’est tourné résolument vers Dieu.

Et cependant Dieu ne pense jamais à quelqu’un sans penser à tous les autres. Et le besoin qu’a  Dieu de nous prendre dans sa lumière signifie aussitôt communication en nous du même désir, de sorte que nous ne voulons pas aller dans la lumière sans les autres.

Il y en a qui vont au Seigneur par amour, d’autres parce qu’ils n’ont pas d’amour. Entre les deux extrêmes, il y a place pour toutes les nuances. Seul le Seigneur sait pourquoi quelqu’un s’approche de lui et à quoi aboutira la rencontre.
L’homme n’est pas une créature abandonnée par Dieu dans l’existence; Dieu a contracté avec lui une alliance scellée définitivement en son Fils. Depuis les tout débuts de la création, il n’y a qu’un salut, et celui-ci se trouve en Dieu Trinité qui le donne à ceux qui lui appartiennent.

Dieu prend sur lui tous nos soucis si nous les lui confions, tout ce qui assombrit la journée d’hier et celle de demain. Si  Dieu porte et dirige toute notre vie, il est compréhensible qu’il ne mésestime pas nos soucis. Dieu se soucie beaucoup de nous, il se soucie donc aussi de nos petits soucis. Saint Pierre, dans sa première Epître (5, 7), exige de nous que nous nous livrions au Seigneur avec nos soucis; il a le droit et le devoir de le faire, car celui qui pense venir à bout lui-même de ses soucis crée un obstacle entre lui et Dieu; il se réserve un lieu où il ne permet pas à Dieu d’entrer. Le devoir de Pierre – et celui de l’Eglise – est d’aplanir le chemin des croyants vers Dieu et d’écarter tous les obstacles.

Rien de ce qui arrive dans le monde ne peut surprendre Dieu ni le mettre dans l’embarras. Dieu a eu souci de nous longtemps avant que nous ayons commencé d’exister. On n’a pas à se demander si le Seigneur est proche ou lointain parce que « là où je suis, là aussi sera mon serviteur » (Jn 12, 26). Et Dieu donne à l’homme non seulement de quoi se nourrir, mais aussi de quoi correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu.

Dieu n’a pas créé l’homme pour lui faire peur, mais pour l’aimer. Dieu a aimé depuis toujours celui qu’il pensait créer.

Une mère peut châtier son enfant dans une vraie colère sans renoncer un seul instant à son amour pour lui. Si, en chassant les vendeurs du temple, le Christ avait laissé libre cours à sa colère divine, il n’aurait pas seulement renversé les tables, dispersé la marchandise et frappé les hommes, il aurait aussi détruit le temple, car il sait fort bien qu’à peine il sera parti les hommes reviendront s’y installer pour faire leur commerce. Les vendeurs du temple, comme les autres hommes, étaient aimés du Seigneur.
La juste place de l’homme dans la vie est prévue par Dieu. « Ceux qui se confient dans le Seigneur sont comme le mont Sion: ils ne vacillent pas » (Ps. 125). Quand un homme  ne se fie pas à Dieu, il ne peut pas être à la place que Dieu lui a assignée. Si un homme se trouve à la place où Dieu veut l’avoir, alors il est sûr d’une certitude que Dieu lui donne, qui n’est pas humainement concevable et qui inclut tous les dons que Dieu lui destine. Cette certitude est toujours plénitude et fécondité. Ce n’est pas une certitude tiède et rassasiée; il y a en elle le mouvement de la réponse, l’accomplissement de la volonté du Père, l’engagement sur le chemin préparé par Dieu.

Même quand l’homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant, dans sa confiance, que la Providence s’occupe de tout, qu’il n’a qu’à faire confiance et que Dieu fera le reste. Il ne doit pas essayer d’aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne peut le faire qu’avec la confiance.

Le chrétien est toujours en devenir même quand il ne remarque en lui-même aucun changement. L’homme est capable de comprendre ce que Dieu désire de lui. Les vues de Dieu ne sont pas si profondément voilées au croyant qu’il ne saurait pas ce qu’il a  à faire dans l’instant. La plupart du temps, il ne voit pas l’ensemble du plan de Dieu, ni où Dieu le conduit; mais s’ il est obéissant, il voit ce que Dieu exige de lui maintenant. Le grand oui à Dieu inclut les innombrables petits oui de tous les jours.

Personne n’a le droit d’appeler Dieu sans se mettre lui-même à sa disposition. Et plus un homme est croyant, plus Dieu lui montre le chemin qu’il doit suivre. Dieu ne demande à personne une œuvre dont il n’est pas capable. Ne pas faire ce que Dieu demande, c’est commettre un péché. Et le péché serait la mort, la fin de la foi vivante. La foi n’est jamais sans mission, et la mission se manifeste dans une œuvre accomplie selon le dessein de Dieu.

Le Seigneur ne contraint pas, il propose; il dit : « Voilà ce qui est, voilà ce que tu dois faire, voilà ce que tu peux faire; à toi de tirer les conclusions. Tu es libre, et cependant tu dois ou tu peux faire plus ».

Le croyant agit, il accomplit sa part de l’œuvre que Dieu lui a confiée. Et il laisse à Dieu la part qui lui revient. Le croyant voit les fruits mûrir; il n’en voit qu’une partie, il n’a pas besoin de tout savoir, il laisse à Dieu le soin de ce qu’il ne connaît pas.

Le croyant véritable sait qu’il n’est qu’un serviteur de Dieu qui, à chaque instant, doit mettre ce qu’il a de meilleur à la disposition de Dieu. Mais comme un semeur. Il n’a qu’un instant sa semence en main; ce qu’il fait n’est qu’une partie de l’ouvrage. Quand il a semé, il est comme un priant qui confie sa prière à l’Eglise, la dépose entre les mains de Dieu.

A qui le cherche vraiment, Dieu donne réponse. Il ne faut pas fermer la porte à l’imprévu de Dieu. Il y a des gens qui ne croient plus à une intervention décisive de la grâce et qui ne croient plus qu’une retraite peut changer une vie et faire rencontrer le Dieu vivant.

La vie du chrétien est service du Seigneur. Qu’il soit bien portant ou malade est chose secondaire par rapport à cet essentiel. La maladie est une parole puissante par laquelle le Seigneur jette l’homme à terre. Toute réflexion s’écroule parce que l’action du Seigneur est plus rapide que toute réflexion de l’homme. Par la maladie, la grâce de Dieu pénètre directement comme un choc dans une vie. La maladie, comme une catastrophe naturelle, peut atteindre tout le monde. Par elle, Dieu peut commencer à être glorifié et la maladie ouvrir sur la vie.

La maladie est une contrainte qui peut ouvrir sur Dieu. Qui s’engage dans la voie des conseils évangéliques connaît, lui aussi, une contrainte. Il est contraint de se jeter dans les bras de la grâce dès le début et de lui confier ses affaires. Qui choisit l’état de mariage comptera davantage sur ses propres forces et sur ses réserves.

Mais celui ou celle qui renonce volontairement au mariage pour  être à Dieu sait qu’il aura part aux mystères de Dieu dans une plus large mesure. Une mesure à laquelle il peut se préparer, mais qui dépend du libre vouloir de Dieu. Dieu fait part à chacun de ce qu’il veut, mais il laisse toujours aussi pressentir ce qu’il ne partage pas afin que le croyant sache toujours qu’il se trouve en présence d’un mystère où il ne peut entrer.

 » Dieu a de l’homme une connaissance complète ». A l’inverse, ce n’est qu’en Dieu que l’homme peut se connaître vraiment.

4. Le mystère de Dieu

« Le Seigneur opère le miracle (de Cana). Lui seul. Pour lui et sa puissance divine, le vin est déjà caché dans l’eau… Le Seigneur seul opère le miracle, mais non sans l’accompagnement de la foi, la foi de la Mère et des serviteurs, qu’il comble comme les urnes qui recueillent sa grâce… La foi n’est pas déçue; Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s’il ne le fait pas comme l’attend  peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s’attend à rien de fixe; elle n’attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible » (La Servante du Seigneur, p. 120-121).

« Le Seigneur (Jésus) n’est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l’homme à la mesure de Dieu  » (Jean. Discours d’adieu, t. I, p. 198).

« La tentative de l’homme de comprendre tout ce que contient la Parole de Dieu n’est pas un effort vain. Et pourtant à la fin il saisit plus profondément la parole du début : ‘Mes desseins ne sont pas les vôtres’ (Is 55, 8). Aucune révélation n’amoindrit le mystère de Dieu. Aucune ne lui fait perdre sa totale liberté de se dévoiler comme il veut et de garder pour lui ce qu’il veut. Les croyants sont encouragés à faire l’effort de comprendre la Parole, mais non sans être avertis continuellement de ne jamais oublier que Dieu est inconcevable, qu’il est le Tout-autre » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 105).

Un être humain a tellement de facettes qu’il en est déjà incompréhensible et inaccessible; à plus forte raison la vie éternelle et infinie de Dieu est-elle absolument impénétrable. Certes Dieu veut nous révéler toute sa vie, mais nous ne pouvons la saisir tout d’un coup, ni expliquer tous les aspects de la vie éternelle. Pour beaucoup de choses, il nous faut d’abord être adaptés par Dieu. Dieu a décidé avec le Fils ce qu’il veut révéler à tous les hommes. Mais comme il ne veut pas que nous en restions à l’une ou l’autre vérité, il ne cesse de montrer d’autres aspects de sa vie qu’il ne fait pour ainsi dire que suggérer sans jamais les dévoiler ni les expliquer totalement. Dieu nous demande tout; et de son côté à lui correspond aussi un véritable tout. Il ne nous dissimule rien. Mais l’éternité ne suffira pas à nous faire voir ce tout parce que Dieu sera toujours plus grand que son éternité même

Dieu ne peut pas, pour le moment, déployer devant nous l’ensemble de ses plans, ni découvrir la totale intelligence de son être et du nôtre, ni toutes les relations existant entre le ciel et la terre. Dieu a des réserves. A cause de notre péché, nous ne pourrions pas faire le tour de sa totalité. Même à ceux que Dieu choisit spécialement pour prophétiser, pour parler en son nom, pour le connaître, il ne peut livrer le tout parce que, même s’il dévoile des vérités de son ciel, les hommes, tant qu’ils sont ici-bas, ne peuvent vivre pleinement de ces réalités.

Dieu n’est pas un être figé. Il est vie éternelle sans cesse jaillissante. Dieu est toujours le même, et cependant il n’est jamais le même. Il est si unique à tout instant que chaque fois qu’il se dévoile il est unique. Il est le contraire de ce à quoi on peut s’habituer.

Beaucoup craignent que dans l’éternité on ne s’ennuie ou qu’on se lasse de chanter sans cesse des cantiques. Mais le « chant » (ou ce que ce pourra être) sera simplement donné comme un cadeau en surplus en même temps que la joie.

Jésus apparaît à la foule portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. « Voici l’homme », déclare Pilate. Le Seigneur est présenté à la foule revêtu des insignes d’une royauté qu’il n’a pas réalisée. Si elle s’était réalisée sur terre, elle aurait été limitée par l’espace et le temps. S’il avait dominé une partie de la terre, il aurait acquis une certaine notoriété et, après une vie de bienfaisance, il aurait pu mourir en paix. Ce n’est pas ça la Rédemption. Le Seigneur a jeté la semence des commencements; seul un petit nombre a accueilli la nouvelle loi, et encore sous réserve. Quelques cœurs seulement ont reçu la marque brûlante du divin qui ne peut se réaliser sur cette terre. Lui, il veut ramener l’humanité entière à la vie éternelle du Père. Ce qui se passe en ce monde n’est que préparation. Si les hommes atteignaient dès ici-bas leur perfection, ils n’auraient plus rien à attendre, ils seraient enfermés en eux-mêmes. Il faut, au contraire, les dilater pour qu’ils entrent ouverts dans la mort. La vie tout entière de l’homme doit être un mouvement inlassable vers Dieu. C’est cela être chrétien: ne jamais rien fermer, mais s’ouvrir toujours plus à l’amour du Fils pour le Père. « Voici l’homme » : s’il avait été un roi terrestre, ce serait la manifestation de son échec total. Sa royauté à lui ouvre les hommes à l’infini de Dieu.

La foi doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris et ainsi recevoir toujours de nouveaux accroissements. Mais cette ouverture constante de la foi à ce qui la dépasse est troublée par le péché. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas nourri continuellement par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme y met aussitôt ses limites; dans les paroles de Dieu, sa foi n’adhère qu’à ce qui lui semble adapté à sa nature finie. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu « peut » dire et ce qu’il est capable de comprendre ; il enlève ainsi à la Parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture sur ce qu’elle ne connaît pas encore de Dieu.

Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu. Que Dieu se promène dans le paradis quand il lui plaît, cela ne fait aucun problème pour Adam qui est toujours plein d’attente et en même temps sans attente. Adam est plein d’attente parce que l’homme sans péché est toujours heureux de rencontrer Dieu à nouveau et parce que en même temps il ne s’attribue pas le droit de recevoir une visite de Dieu du fait d’une rencontre antécédente. Adam est en même temps sans attente parce que tout ce qui est,  est bon pour lui. Entre deux visites de Dieu, il est occupé des choses qui appartiennent à la bonne création de Dieu, il est occupé de pensées qui ne lui rendent pas Dieu étranger. De la sorte, les allées et venues de Dieu occupent dans la vie d’Adam une place toute « naturelle ».

Toute « naturelle » à certains égards, et tout à la fois au-delà des prises d’Adam. Nous ne pouvons pas nous représenter comment le Père, le Fils et l’Esprit se comportent vis-à-vis du monde. En tant que croyants, nous pouvons croire les mystères de Dieu et les accepter comme vrais. Mais Dieu peut, quand il veut, donner à l’homme une illumination, sans aucun intermédiaire, sur la manière dont Dieu se conduit avec les hommes et non seulement sur la manière dont l’homme doit vivre pour Dieu. Ce que Dieu est en soi dépasse tellement toute créature que celle-ci n’a aucune possibilité de le faire entrer dans des concepts et des mots limités. L’homme ne peut saisir et transmettre qu’indirectement quelque chose de la lumière que Dieu peut lui communiquer.

On peut fort bien résoudre toutes sortes de questions concernant l’Ecriture, l’Eglise ou la vie chrétienne, et conclure: voilà ce qu’il en est ! Mais derrière chacune de ces affirmations émerge incessamment cette autre question : comment cela est-il ? Justement parce que l’affirmation est claire, la place est libre pour la question du comment. La réponse à un problème permet à la nouvelle question de s’exprimer.

« Ne vous étonnez pas », dit Jésus (Jn 5,28). Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas. Donnez-moi votre foi comme un enfant; prenez de ma main ce qui vient; prenez-le, quoi que ce soit;  prenez-le avec reconnaissance, non avec des questions; avec appétit, non avec méfiance; prêts à accueillir toute l’étendue des possibilités, sans peser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce que son intelligence voit, de ce qu’il a reçu une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre de manière toute nouvelle, tout élémentaire. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est plus occupé de lui-même que de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait fort bien que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente, que toute comparaison avec ce qui a déjà été lui est retirée. S’étonner, c’est commencer à douter, à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison.

Le mal fait partie du mystère le plus impénétrable de Dieu. Dans les enfers, le Samedi saint, le Seigneur voit le péché à l’état nu, séparé des pécheurs. Cette séparation est le fruit de la croix. Le Fils ne voit plus le ciel, ni non plus à proprement parler le purgatoire. Le purgatoire est le résultat de son passage à travers les enfers. Le Fils regarde immédiatement le dernier mystère du Père qui créa le monde: que fut laissé au diable le pouvoir d’entraîner l’humanité dans l’erreur. Que le Père ait laissé le mal venir au jour appartient au mystère le plus impénétrable de Dieu. Mystère de la liberté! Dieu voulait des fils adultes. Le royaume de la liberté inclut la possibilité du péché. Mais les ténèbres de Dieu, elles aussi, sont un mystère d’amour.

Pour aimer l’invisible de Dieu, il nous faut d’abord aimer le visible qu’il nous a donné : le Seigneur et le prochain. Si nous aimons Dieu dans son invisibilité, nous lui laissons la possibilité de se révéler comme il lui plaît : dans la visibilité de notre prochain ou du Seigneur, comme dans sa pleine invisibilité. Et si nous aimons parfaitement son invisibilité, il va de soi que nous englobons dans le même amour toutes les formes de sa manifestation dans le monde. Si nous n’aimons pas le visible de Dieu qui est dans le prochain, nous nous privons de la possibilité d’aimer l’invisible de Dieu.

Dieu communique à chacun ce qu’il veut bien lui communiquer de lui. Mais il fait toujours aussi pressentir ce qu’il ne communique pas encore ; il fait allusion à ce qu’il ne donne pas encore en partage; il donne à entendre qu’au-delà de ce qu’on connaît, il est d’autres mystères auxquels on n’a pas encore accès. C’est vrai pour tout homme en face de Dieu, c’est vrai pour l’Eglise entière. Il est encore beaucoup de mystères où Dieu ne l’a pas fait entrer. Nous sommes toujours au seuil des mystères de Dieu.

5. Le poids de l’éternel

« La vie en Dieu est éternelle. Nous ne pouvons pas la comprendre, car elle est ce qui échappe essentiellement à toute compréhension … La vie éternelle est l’absolue et souveraine liberté qui défie toute détermination. Même si tout le reste en Dieu se laissait décrire, la vie éternelle serait indescriptible » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 112-113).

« Dieu n’a ni commencement ni fin. Du centre de lui-même il pose l’acte de création d’où commence le monde et avec lui l’homme. Le temps qui s’écoule est une invention de Dieu, lui-même est dans l’éternité. Le temps est à la mesure de l’homme et de sa vie : le temps s’écoule de génération en génération jusqu’à ce que le Fils de Dieu s’attribue dans ce temps une durée de vie, trente-trois années d’existence humaine ». (Ibid., p. 125).

« C’est donc une règle générale que nous devons toujours laisser mûrir le temps pour comprendre le dessein de Dieu. Cependant le grand achèvement du dessein de Dieu d’où descend la lumière sur toutes choses, c’est le Fils. Mais l’apparition du Fils sur la terre n’est elle-même qu’un début, une ouverture à partir de laquelle il nous est possible de pénétrer toujours plus avant dans la plénitude insondable des mystères de Dieu en cheminant et en cherchant avec le Fils » (Sur Eph 1, 10).

La création a la mesure de l’éternité de Dieu. La création est le produit de la divine responsabilité de Dieu, de son être infini, de son éternité. Même quand l’homme ne le sait pas, il est le produit de la Trinité sainte à laquelle il a part. Dieu ne fait rien sans que son œuvre ait un rapport avec sa propre durée infinie.

Dans son éternité,  Dieu dispose de l’avenir comme du présent. Présent et avenir sont pour lui la même chose parce que les deux se trouvent dans son dessein. Il n’y a pas pour lui d’avenir qui  ne soit pas présent parce que l’instant dépend totalement de la décision de Dieu et il est en son pouvoir.

Pour Dieu, un jour est comme mille ans et mille ans comme un jour (2 P 3,8). Le temps du Seigneur est un temps éternel dans lequel tout est incompréhensiblement simultané; les années les plus lointaines du passé ou de l’avenir se rencontrent dans l’instant présent. Et l’instant qui nous paraît sûr, que nous venons de vivre, que nous pouvons établir comme réel, se laisse ouvrir à un temps sans fin.

La vraie signification du temps est dans l’éternité. Le non-chrétien ne voit dans la vie chrétienne qu’une perte de temps; il a raison dans la mesure où il considère que le temps de ce monde est la durée principale et essentielle. Le chrétien, par contre, ne voit dans le temps présent qu’un prêt de l’éternité; l’essentiel est caché dans l’au-delà du temps.

Le temps du Seigneur, en sa vie terrestre, est emprunté à l’éternité du Père et, à part le moment de l’abandon sur la croix, il voit toujours le temps tourné vers l’éternité.

Qui vit de la foi, vit en Dieu. Il n’a pas besoin d’avoir l’angoisse que sa vie prendra fin en Dieu. Sa vie en Dieu est objective et définitive, tandis que l’amour humain ici-bas, même quand il se veut éternel, sait bien qu’au fond il ne l’est pas. Dieu a créé l’homme fini, mais il lui a mis dans le cœur le désir de l’infini. Il est possible pour l’homme de vivre toujours plus profondément en Dieu et de Dieu, mais cela ne peut que lui être donné. Il est impossible pour l’homme  de demeurer neutre en face de Dieu. S’il entend parler de Dieu, il est obligé de dire oui ou non.

Le grand danger du mariage est de surestimer la communauté conjugale. Le Je et le Tu semblent produire une sorte d’absolu, alors que le Je et le Tu ne sont en fait que l’union de deux finitudes  qui se limitent partout dans leur opposition. En réalité, le mariage chrétien veut rendre les époux participant à l’infini de Dieu au milieu de ce monde fini. Mais il faut reconnaître que la conscience de cette participation à l’infini de Dieu dans l’amour conjugal est beaucoup plus difficile à réaliser que dans la vie selon les conseils évangéliques.

Les saints ont implanté sur terre l’amour céleste; pour eux, ici-bas, le céleste était plus essentiel que le terrestre. Ils ont mené une existence prophétique en proclamant par leur amour le ciel sur la terre et l’éternité dans le temps. C’est pourquoi il serait faux de célébrer dans la relation conjugale terrestre la plus haute forme de l’amour. Le faire serait, pour l’Eglise, le signe qu’elle n’a plus une conscience vivante de son devoir d’être l’Epouse du Seigneur.

Suivre les conseils évangéliques, c’est donner au temps une autre valeur que sa valeur habituelle, c’est lui donner les marques de l’éternité. Pauvreté, chasteté, obéissance sont les armes que le Christ donne au chrétien pour dépasser le temps et le péché, c’est ce que le Seigneur a apporté dans le monde. C’est ce par quoi il a rendu crédible sa vie en tant qu’accomplissement de la volonté du Père. Il nous a montré par là que notre temps a reçu le sceau du temps immortel et l’expression de la volonté éternelle de la Trinité. Qui suit le Fils et sa Mère en suivant les conseils évangéliques introduit sa vie tâtonnante dans la vie déjà éternisée du Seigneur et de sa Mère. Il intègre sa vie dans une vie qui est déjà intégralement au ciel.

De chaque heure qui passe, les chrétiens peuvent faire une heure de Dieu. S’ils le font, ils vivent plus dans l’éternité que dans le temps. Le temps n’est plus alors un système clos; la frontière qui le sépare de l’éternité peut être franchie au milieu du temps d’ici-bas.

L’un des aspects les plus caractéristiques de la mystique, c’est la rencontre en elle de l’éternité et du temps, l’irruption du maintenant éternel, de l’éternel présent, dans les limites du temps qui passe. S’il est vrai que les visions sont comme des extraits, des tranches du monde céleste, s’il est vrai que les visions transmettent quelque chose du mystère de Dieu et que Dieu communique ce qu’il veut dans ces visions, on ne peut concevoir la mystique comme une suite de degrés, d’étapes, parce que les visites du monde éternel dans notre temps ne sont pas soumises aux lois de notre monde passager. Dieu est aussi peu cartésien que possible en ce qui concerne les visions qu’il accorde.

Nous n’avons pas encore vu Dieu, mais nous vivons de lui parce que lui nous voit, et nous vivons dans l’espérance de le voir un jour comme il nous voit. Tant que le Seigneur n’est pas venu (de sa deuxième venue qui sera glorieuse), nous vivons dans un état de pauvreté fondamentale, mais celle-ci porte déjà en elle des signes de la plénitude débordante qui vient.

Le riche a beaucoup plus de mal que le pauvre à voir l’autre monde, l’éternité. Il est difficilement ouvert à l’imprévisible de la grâce; de même que les Juifs de l’Ancien Testament, en possession de l’Alliance et de la Loi, se sont révélés trop riches pour accueillir l’Imprévisible. Le riche possède. Le riche comme le Juif doit être prêt à se laisser abaisser, à abandonner ses possessions au Seigneur. Ce n’est pas une faute d’être riche ou Juif tant qu’on n’a pas rencontré l’Evangile. Celui qui se donne à Dieu doit reconnaître les conséquences que cela entraîne pour lui et pour sa vie passée.

Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce qu’est l’éternité parce que c’est à elle que nous sommes destinés. Le rôle du Fils est d’être Parole du Père, et la mission du Fils est de ramener dans l’éternel le monde passager et transitoire. Et quand nous adorons la Parole, quand nous la contemplons dans l’adoration, quand nous en faisons notre vie dans la foi, nous sommes éduqués, instruits, élevés par elle; elle nous mûrit pour la vie éternelle.

L’unique caractéristique absolue des choses d’aujourd’hui est qu’elles sont dans le Christ (Eph 1, 10). Par rapport à cet essentiel, la distance entre le ciel et la terre est devenue secondaire. Les croyants sont devenus participants de la vie éternelle: celle-ci est le rocher sur lequel est fondée leur vie. Il n’y a pas de rupture entre la vie présente et la vie éternelle. Tout, ici-bas, est déjà de l’éternel.

Le Seigneur fait don de la vie éternelle. Il ne nous la promet pas pour plus tard, pour après le cours de la vie temporelle; il nous en fait le don au milieu de la vie temporelle comme éternité commencée. Il promet qu’il ne cessera pas de nous attirer à lui. Nous avons le droit de vivre dès maintenant pour Dieu; de toute façon, ce sera comme ça au jugement.

Ce serait le souhait du Seigneur que nous apprenions à vivre de la vie éternelle au milieu du temps, que nous ne ouvrions pas seulement au ciel en recevant les sacrements, mais que nous demeurions aussi entre temps dans l’état de celui qui les reçoit. En vivant parmi nous, le Seigneur nous a montré par sa vie quotidienne comment il est possible de ne jamais s’habituer. Il n’a rien renié de sa vie éternelle en raison de sa vie terrestre quotidienne, mais il a tout considéré comme une expression de la vie éternelle, en tout il a vu le Père, et il voudrait qu’à notre tour nous donnions à notre vie quotidienne la marque de l’éternité.

Celui qui a un jour vu Dieu ne peut plus détourner de lui son regard. Au fond nous ne désirons pas voir déjà Dieu parce que nous savons intimement que nous devrions auparavant en avoir fini avec notre péché. Nous ne pouvons pas aimer parfaitement ici-bas, et l’amour parfait demeure le présupposé de toute vision de Dieu. C’est pour cela que personne n’a jamais vu Dieu ici-bas.

Quand nous verrons Dieu, nous deviendrons ce pour quoi nous étions faits. Pour l’instant, il doit nous suffire de savoir que nous sommes ses enfants; ce qui arrivera plus tard, nous pouvons le lui laisser. Parce que nous ne pouvons à présent le voir tel qu’il est, nous ne pouvons pas non plus nous représenter ce que nous sommes. Mais nous n’avons pas besoin de nous en soucier. Dieu, au ciel, ne nous laissera pas dans l’ignorance de ce que nous aurons à être. Pour le moment, nous n’avons rien d’autre à faire que d’être toujours plus enfants de Dieu. Il nous faut lui laisser tout le reste en aveugles, comme des enfants. Notre tâche est claire: accueillir l’amour de Dieu de telle sorte que nous devenions ses enfants, et continuer à recevoir ce don de plus en plus.

Il nous faut comprendre notre vie comme une entrée dans l’éternité, non comme une réalité séparée d’elle, il nous faut faire du terrestre éphémère une porte de l’entrée en Dieu. Si on le fait, on bâtit immédiatement ses plans en Dieu, et on reconnaît que seule la volonté de Dieu est ce qui est constant dans notre vie.

Plus on dit oui à la vie éternelle, plus elle nous est donnée. Non comme quelque chose d’étranger à notre vie, mais comme quelque chose qui est dans le droit fil de notre vie terrestre. Et cependant la vie éternelle n’est pas purement et simplement le prolongement de la vie terrestre. Quand Dieu nous envoie son Fils, il ne souhaite pas que nous projetions notre vie présente dans la vie éternelle. Il ne souhaite pas non plus que notre vie terrestre soit terminée pour que nous prenions au sérieux la vie éternelle; il souhaite que nous commencions dès à présent à donner à sa vie éternelle plus de poids qu’à notre vie temporelle. L’homme a à s’adapter à la vie éternelle.

Il existe ici-bas une expérience de la vie éternelle, de l’au-delà, de la présence mystérieuse de Dieu; ce peut être dans une vision. Et puis tout disparaît pour ainsi dire. Ce n’est ni Dieu, ni la grâce, ni le saint qui se sont refusés ou retirés; la cause de cette limitation de l’expérience n’est pas dans l’éternel, mais dans la vie terrestre. Le ciel reste présent, qu’on le sente fort ou faiblement. Il demeure toujours possible au croyant de rencontrer Dieu sans expérience particulière, dans la simplicité de la foi. Dieu est là, et toute heure de la vie pourrait être une heure remplie de Dieu si l’homme le voulait.

Dieu dispose du temps. Il ne nous dit pas ce que sera demain. Il peut modifier au dernier instant ce que nous attendions avec le plus de certitude. Lui-même ne change pas ses desseins, mais nous les avons mal compris et nous avons attendu des choses qu’il ne voulait pas nous accorder. Nous ne devons pas voir l’ensemble du jour qui vient. Nous ne devons pas disposer nous-mêmes de notre temps et de notre vie. Nous devons nous livrer entre les mains de Dieu. Et c’est de cette manière que nous participons à la vie éternelle.

La suite en 25/2.

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