26/1. La foi d’Adrienne von Speyr

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Patrick Catry

La foi d’Adrienne von Speyr

 

AVANT-PROPOS

1. Repères biographiques

Adrienne von Speyr est née en 1902… comme Marthe Robin. L’une et l’autre ont reçu les stigmates de la Passion du Seigneur. Adrienne est morte en 1967 à la suite d’une très longue et douloureuse maladie, un cancer généralisé ; Marthe a quitté ce monde en 1981 après avoir été clouée sur son lit de paralysée durant des dizaines d’années. A la mort de Marthe, une soixantaine de foyers de charité étaient répandus dans le monde entier ; Adrienne laissait derrière elle un Institut séculier, qu’elle avait fondé avec le Père Hans Urs von Balthasar, et une oeuvre écrite, ou plutôt dictée, de quelque soixante volumes.

Née à La Chaux-de-Fonds dans le Jura suisse, Adrienne avait une soeur aînée et deux frères cadets. Sa langue maternelle était le français, mais elle dut se mettre à l’allemand quand sa famille s’établit à Bâle.

Elevée dans la tradition protestante, Adrienne est, très jeune, prise par Dieu, attentive à lui et à tout ce qui vient de lui. Elle veut lui donner tout ce qu’elle peut, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a. Très vite aussi, elle veut mettre sa vie au service des autres, et elle ne voit pas de meilleur moyen pour le faire que de devenir médecin, son père était oculiste. Mais comment se donner totalement à Dieu quand on est une jeune protestante ? Un essai chez les diaconesses de Saint-Loup lui montre que là n’est pas sa voie. Se marier ? Elle sent que ce n’est pas cela non plus qui lui convient tout à fait, mais elle ne voit pas d’autre solution, et elle se marie, un peu par pitié, avec un homme encore jeune, professeur d’Histoire à l’Université de Bâle, resté veuf avec deux petits garçons. Quand son mari meurt à la suite d’un accident, elle se trouve au bord du désespoir. Quelques années plus tard, elle se remarie avec un autre professeur d’Université, en élevant toujours les enfants de son premier mari.

Tout en menant une vie familiale et professionnelle, Adrienne continue sa recherche intense de Dieu. En 1940, elle rencontre Hans Urs von Balthasar alors aumônier d’étudiants à Bâle. Pour la première fois, elle découvre avec lui ce qu’est vraiment le catholicisme : ce qu’elle recherchait depuis toujours sans le savoir ; elle se convertit.

Les vingt-sept dernières années de sa vie sont marquées par une profusion de charismes extraordinaires, de pénitence aussi, de prière, de nuits, de lumières et de souffrances offertes1.

2. L’œuvre

Les œuvres d’Adrienne von Speyr peuvent se répartir en trois catégories : 1. Les commentaires de l’Ecriture : vingt-quatre volumes dans l’édition allemande. L’œuvre majeure d’Adrienne est sans aucun doute son commentaire de l’Evangile de saint Jean : deux mille pages. Les commentaires de l’Apocalypse et de l’évangile de saint Marc comptent de leur côté respectivement plus de huit cents et plus de sept cents pages. Adrienne a commenté également, entre autres textes, des lettres de saint Paul, les épîtres catholiques, quelques passages de l’Ancien testament. 2. Vingt-quatre volumes consacrés à des sujets divers de théologie et de spiritualité : le Dieu infini, la face du Père, l’homme devant Dieu, la prière, Marie, la confession, le mystère de la mort, etc. 3. Douze tomes d’œuvres posthumes qui n’ont été livrés intégralement au public qu’en 1985 à l’occasion d’un symposium qui s’est tenu à Rome et qui avait pour thème la mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr2. Ces œuvres posthumes constituent la partie proprement mystique de l’ensemble : son confesseur y a classé d’innombrables notes prises par lui au long des années.

Que ceux qui se méfient des manifestations surnaturelles insolites se rassurent : sue les quelque soixante volumes de l’œuvre, quarante-huit ne sont que sobres commentaires scripturaires, exposés théologiques et spirituels. Malgré cette sobriété, la prose se fait par endroits lumineuse : on est frappé par la beauté, le jaillissement, la profondeur des pensées exprimées, mais rien ne laisse supposer que telle ou telle page a été dictée dans l’extase. Quant aux douze tomes des œuvres posthumes, qui révèlent plus d’une chose hors du commun, elles contiennent encore beaucoup plus d’éléments qui concernent la foi de tous les baptisés, ainsi que le présent ouvrage essaie de le montrer.

Que ceux qui s’intéressent à la vie merveilleuse d’Adrienne von Speyr, qui croient Dieu capable de susciter et de conduire des Marthe Robin et tant d’autres dans son Eglise par des voies qui les dépassent eux-mêmes mais qui trouvent en ces exemples illustres matière à enrichissement de leur foi, qui reçoivent de ces expériences un stimulant pour leur vie chrétienne la plus quotidienne, qui découvrent chez ces privilégiés de la grâce des horizons nouveaux sur le Dieu vivant et sa révélation, que tous ceux-là prennent patience en fréquentant les œuvres d’Adrienne von Speyr déjà disponibles en traduction française3.

Il faut, dit-on, devant une vie et une œuvre où le surnaturel se fait très voyant, où le merveilleux abonde, opérer un discernement. La première chose à faire pour dis – cerner, c’est de cerner le problème, et le « problème », dans le cas d’Adrienne von Speyr, c’est près de seize mille pages : ce n’est pas l’affaire de quelques jours, ni d’un petit sondage, ni d’une vague impression au hasard d’une lecture. La deuxième chose à faire, si l’on est honnête, c’est d’être prêt à se laisser juger (discerner) soi-même par cette lecture ; sinon on est à côté de la question. Adrienne nous en avertit elle-même en quelque sorte à propos des révélations de l’Apocalypse : son auteur affirme qu’il a vraiment vu et entendu les choses dont il parle. Les croyants n’ont pas la possibilité d’examiner immédiatement l’authenticité des dires de l’apôtre, commente Adrienne, mais ils ont deux moyens indirects de le faire et ils doivent les utiliser tous deux en même temps : ils doivent voir si la vie de Jean a réellement part à la vie du Seigneur, si elle correspond à l’Evangile, et ils ont de plus à se regarder eux-mêmes pour examiner s’ils sont en état de saisir les choses qui sont au Seigneur. Sont-ils dans les conditions voulues pour recevoir ces révélations ? Et s’il y a désaccord entre eux et l’apôtre, la question est de savoir si ce qui les sépare de lui ne provient de leur inaptitude ou de leur éloignement. Jean n’a pas le droit de modifier sa mission. Il peut tout au plus, pour autant que cela fait partie de sa tâche, répéter ou expliquer ce qu’il a dit. Il ne peut rien retrancher de sa mission. C’est à eux de réaliser, pour eux-mêmes, l’unité qui existe entre ce qui est au Seigneur et ce qui est à l’apôtre4.

3. Le présent livre

De l’œuvre d’Adrienne von Speyr, on pourrait dire ce que saint Grégoire le Grand disait de l’Ecriture : c’est un fleuve immense, aux grandes profondeurs et aux rives basses, où l’éléphant peut nager et l’agneau barboter ; il y a en a pour les simples comme pour les savants : les simples peuvent s’édifier, les savants s’exercer.

L’œuvre d’Adrienne von Speyr, c’est également une immense forêt, semblable aux œuvres de certains Pères de l’Eglise, composées de commentaires de l’Ecriture qui s’étendent à l’infini. Pour ceux qui en ont le loisir et le goût, rien ne remplace le contact direct avec les sentiers de la forêt. La vie ne se résume pas. « Rien de beau ne se peut résumer » (Valéry). C’est pourquoi le présent livre n’est à peu près qu’une seule citation ; quelques réflexions jalonnent seules la marche.

Mieux vaut ne pas parler d’Adrienne von Speyr pour le moment, ni vouloir parler à sa place ; il faut la laisser parler d’abord, être attentif à son langage ; elle a des mots neufs pour dire Dieu : les changer, c’est la trahir. Son langage n’est peut-être pas toujours simple, et cependant foisonnent chez elles les lieux où il est simple comme celui de Thérèse de Lisieux. Elle a horreur des théories compliquées de la vie spirituelle, même de celles élaborées par des auteurs de renom.

Ce qui est proposé ici sur la foi, la prière et la mission, ce ne sont que quelques brindilles cueillies dans la forêt et quelques aspects seulement de ce qu’Adrienne a dit sur ces sujets. Mais ils sont tous trois très proches de l’un ou l’autre des onze thèmes fondamentaux de l’œuvre d’Adrienne von Speyr dégagés par Hans Urs von Balthasar : l’obéissance, le caractère incarné des réalités spirituelles, la confession, l’enfance, la théologie de la mystique, les visions, la prière, les nombres et les saints, les « passions », la descente du Christ aux enfers, la Trinité5.

 

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LA FOI

 

Adrienne von Speyr n’a laissé aucun ouvrage consacré spécialement à la foi. Mais dans tous ses écrits il n’est question que de cela parce qu’il n’y est question que de Dieu et de l’homme devant Dieu. Elle ne pouvait pas commenter l’Ecriture comme elle l’a fait sans rencontrer la foi à chaque instant. Seulement elle ne se contente pas de répéter l’Ecriture ; jamais elle n’aligne des citations pour prouver quelque chose. Chaque texte de l’Ecriture qui se présente, elle le laisse retentir en elle, sans le dire, et elle exprime ce qu’elle en a entendu : beaucoup plus, en général, qu’il ne semblait contenir de prime abord. Parce qu’elle connaît bien – de l’intérieur – les choses de Dieu, elle perçoit beaucoup de choses dans les paroles les plus simples et elle simplifie les paroles les plus embrouillées. L’Ecriture est parfois bien obscure, et les Pères ne se sont pas fait faute de le souligner. Dans ses commentaires suivis de l’Ecriture, jamais Adrienne ne se plaint de l’obscurité de ce qu’elle a à commenter. Il y a là sans doute un véritable tour de force de la grâce1.

1. L’ACCÈS A LA FOI

L’accès à la foi

La foi, c’est une histoire. Dans l’ancienne Alliance, Dieu a renoué des liens avec les hommes, et d’abord par la foi. La foi est comme un coin de la grâce originelle enfoncée dans la vie du pécheur. Dans le paradis, qui était le lieu de Dieu en ce monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans notre monde actuel, le croyant ne peut pas non plus se cacher de Dieu parce qu’il sait par la foi qu’il vit devant sa face, que Dieu le regarde. Il pourrait tout au plus essayer de se cacher en reniant sa foi, en la perdant, en s’imaginant qu’il est pour Dieu un inconnu. Le vrai croyant, lui, bâtit sa vie de foi dans la conscience que Dieu le voit. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer, de le prier. Et Dieu se révèle à chaque croyant de la manière qui lui semble bonne2.

Sans la foi en Dieu et sans l’amour pour le Fils, la vie terrestre est dépourvue de sens ; le terrestre s’empare de toutes nos pensées de sorte que la vie éternelle demeure pour nous totalement incompréhensible. Sans Dieu, la vie humaine commence dans la solitude, s’ouvre au monde et se termine dans la mort ; elle vient de la terre et s’enfonce à nouveau dans la terre. C’est une courbe qui monte et qui retombe ensuite inexorablement. C’est pourquoi cette vie n’a pas de sens. La vie en Dieu monte avec la vie terrestre ; mais quand elle a atteint son point culminant, elle s’ouvre sur l’infini et ne retombe plus sur la terre. Le croyant ne va pas à sa perte, il aura la vie éternelle dans laquelle nous verrons Dieu3.

Nous faisons partie du plan de Dieu, et c’est comme si nous ne devions plus nous occuper de notre propre indignité, nous sommes des élus4. La foi unifie le chrétien en l’intégrant dans le dessein de Dieu, et l’homme ne trouve son unité que dans le don toujours renouvelé de lui-même à Dieu qui est toujours nouveau à chaque instant5. Pour le chrétien, le commencement et la fin de sa vie « sont dans la main de Dieu et, dans l’entre-deux, cette main ne cesse de le tenir… Il n’existe pour le chrétien rien d’absolument inutile. Dieu lui donne tout dans l’intention qu’il s’en serve »6. Avoir la foi, c’est participer à la manière de voir de Dieu. Le curé d’Ars, qui vivait dans la vérité de Dieu, disait nettement la vérité aux gens qui venaient se confesser à lui ; souvent cela ne correspondait pas du tout à ce que le pénitent avait prévu. Il les faisait « participer à la manière de voir de Dieu » et, ce faisant, sans qu’ils le sachent, il leur apprenait à voir juste7. Pour le chrétien qui s’est livré au Seigneur dans la confession, voir juste, c’est savoir qu’il est un homme libéré « accompagnant le Seigneur et accompagné par lui » ; il sait qu’il n’a plus de raison « de se plaindre de la monotonie de sa vie ou de son manque de sens », qu’il n’a plus de raison non plus « de se laisser aller à la mélancolie et à la mauvaise humeur »8.

La foi nous fait entrer dans la sphère de la vérité de Dieu ; elle nous établit donc dans une certaine distance vis-à-vis de nous-mêmes. La mort aussi reçoit de Dieu sa vérité : le Fils est la vérité de la mort parce qu’il l’a endurée à l’intérieur de la plénitude de la vérité divine. Entrer dans la foi, c’est toujours aussi entrer dans la prière ; ce que nous disons dans la prière, il faut le laisser devenir vérité en nous de manière à ce que « notre foi soit la vérité de notre vie et non point une réserve pour les temps de nécessité »9.

Tout en l’homme et dans le monde a un sens pour Dieu. Dieu a fait don à l’homme de la sexualité comme pour lui faire pressentir ce qu’est la communion eucharistique et ce que c’est que recevoir Dieu en soi. Les rapports de l’homme et de la femme devraient leur apprendre le sens des relations avec Dieu ; l’homme et la femme devraient apprendre à désirer Dieu avec au moins autant d’ardeur qu’ils se désirent l’un l’autre10.

Le corps et ses passions sont donnés pour que l’esprit apprenne d’eux ce qu’est le désir spirituel et l’amour de Dieu11. Dans le monde de la foi, qui est le monde de Dieu, tout croyant trouve sa pâture, chacun trouve la nourriture qui lui convient, il n’y a aucun danger qu’il en manque jamais, sa vie sera toujours riche, pleine, essentielle. Il est impossible que la nourriture le déçoive. Ce qui ne veut pas dire qu’il obtiendra tout selon ses souhaits, ni qu’il est entré dans un pays de cocagne et qu’il pourra cueillir les bénédictions de Dieu pour son bien-être. La nourriture du Seigneur est une nourriture objective ; subjectivement, elle peut souvent donner l’impression de manque et de faim. Mais ce manque et cette faim sont eux aussi plénitude dans le Seigneur12.

La foi est accessible à tous par la grâce du Seigneur. Personne ne peut dire que les circonstances extérieures ne lui auraient pas permis de croire13. Mais le seul moyen d’avoir accès à Dieu, c’est que lui-même nous donne d’avoir accès à lui. Avoir la foi, c’est être sauvé… par Dieu. Etre sauvé, c’est trouver la juste voie d’accès à lui. Réduits à nos propres moyens, nous ne serions jamais sauvés, nous ne trouverions jamais l’authentique voie d’accès à Dieu. Sans le don de Dieu, on pourrait tout au plus se faire soi-même une certaine idée de ce qu’il est et de ses dons, mais cela resterait théorique et dépourvu de vie. C’est la grâce qui nous fait goûter ces choses14.

Pour recevoir Dieu, il faut lui faire de la place, lui faire de la place pour tout ce qu’il peut être et tout ce qu’il peut apporter avec lui. Pour le recevoir, il faut être prêt à tout, c’est-à-dire à tout ce qu’on ne sait pas d’avance. Si on engage le petit doigt, on devrait peut-être bien aussi donner la main; et tout le reste. Pour recevoir Dieu, il faut essayer de ne pas se refuser, il faut une confiance aveugle. Si quelqu’un offre à son ami qui est dans le besoin l’argent qu’il a sur lui, il ne serait pas vraiment un ami s’il pensait intérieurement : « J’espère qu’il ne m’en prendra pas trop ». Il devrait au contraire regretter de n’avoir pas plus à lui offrir. Si Dieu prend réellement tout à quelqu’un, c’est sûrement qu’il a besoin de tout… Recevoir Dieu, c’est s’offrir à lui, même si notre don ne consiste qu’à présenter nos ténèbres à sa lumière. Qui accueille la lumière de Dieu doit être prêt à se laisser illuminer toujours davantage par elle, à correspondre toujours mieux aux dons comme aux exigences de l’amour de Dieu. De s’ouvrir à la lumière de Dieu permet à l’homme de lui exprimer son désir d’être pris par lui toujours plus à fond15.

Un oui humain n’est jamais un oui total. Beaucoup de recherche de soi peut se cacher dans ce oui. On peut accueillir le Seigneur pour des motifs très égoïstes. Par exemple, pour s’assurer une bonne petite place dans l’au-delà. Mais dès que le Seigneur prend notre oui au sérieux, dès qu’il vient vraiment, il chasse tout ce qui n’est pas conciliable avec lui. De sorte que nous pouvons très bien au début accueillir le Seigneur avec un cœur partagé, mais quand le Seigneur vient, il est capable de transformer notre demi-oui en un oui total. Ce n’est pas une raison pour nous reposer dans notre tiédeur, mais cette pensée peut consoler chacun de nous au sujet des autres. Le Seigneur achèvera en eux ce qu’ils n’ont pas commencé d’une manière tout à fait excellente. Il y faut parfois du temps16.

La perfection, c’est-à-dire la conformité aux vues de Dieu, consiste uniquement à se donner à Dieu dans la foi et dans l’amour. Pour être capable de croire, pour ne pouvoir chercher que Dieu seul, il faut se donner à ce que Dieu est, s’en remettre à lui, lui céder la place, s’abandonner à lui17.

« Quel signe nous donnes-tu » pour t’arroger le droit de chasser les marchands du temple ? Quel signe nous donnes-tu pour que nous croyions en toi ? Jésus propose un miracle à ses interlocuteurs : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours ». Mais, pour le moment, ils ne veulent pas en entendre parler parce qu’ils n’ont pas la foi. Car une foi qui ne compte que sur une vision n’est pas la foi. La foi n’est jamais le résultat d’un calcul. Sans doute la foi peut-elle naître à la vue d’un miracle, mais personne n’a le droit de faire dépendre sa foi d’un signe de ce genre. Si la grâce est et demeure invisible, on ne peut jamais exiger qu’elle devienne visible. Il nous faut être content de ce que Dieu nous donne. En tout cas, que la grâce soit visible ou non, Dieu demande toujours la foi18.

La présence du Seigneur aux croyants est discrète, il leur offre beaucoup de choses sans les contraindre. Il aurait suffi à Dieu d’un tout petit geste : Adam et Eve n’auraient pas mangé la pomme. Il y a dans la présence de Dieu une discrétion qui fait partie de la réalité de la création ; c’est pourquoi, de son côté, l’homme doit toujours se sentir heureux de ce qu’il a reçu pour son intelligence et pour sa foi19.

« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à la place des clous et si je ne mets pas ma main dans son côté, je ne croirai pas ». Thomas aurait mieux fait de ne pas mettre de conditions. Les autres disciples ont vu le Seigneur et Thomas doit participer à leur joie. Ils essaient de l’y associer, mais Thomas exige des preuves et des preuves sensibles. Il incarne le sceptique. Et cependant, malgré son incrédulité, il est vraiment à la recherche de la foi. Il voudrait être subjugué par l’évidence. Il ne dit pas qu’il ne croira pas, mais il veut vérifier pour croire, vérifier par tous les moyens à sa disposition. Il vit dans un état de doute dont il pense pouvoir se débarrasser par une démarche méthodique. Il se peut que sur ce chemin pénible, tout à coup la foi rayonnante lui soit rendue comme une récompense de ses efforts. Et cependant il manque à Thomas l’amour sans réserve du prochain. S’il aimait vraiment ses frères, il les croirait sur parole. Les autres ont pu voir les plaies du Seigneur sans l’avoir demandé. C’est le Seigneur qui a voulu qu’ils voient. Thomas, lui, exige ; il réclame d’être introduit dans l’intimité du Seigneur, il va trop loin. Il est faux de vouloir soi-même tout apprendre et tout éprouver. C’est une indiscrétion de la part de l’apôtre que de vouloir avancer pour ainsi dire la main à l’intérieur du mystère divin. Il veut disposer lui-même de sa foi, il ne laisse pas le Seigneur en disposer20.

Et cependant le Seigneur accomplit des miracles. « Il voit que (le) miracle est capable de faire naître la foi et de la maintenir en éveil… Le but des miracles, c’est de détacher les hommes du péché et de les amener à la foi21. Mais Dieu ne veut pas que ses signes, ses miracles ou ses grâces soulèvent l’enthousiasme de la communauté. De celle-ci, il ne veut que la foi et une foi qui inclut avant tout l’aveu de sa propre impuissance. Tout au long de l’histoire de l’Eglise, il y aura des charismes. Ils seront authentiques si celui qui est rempli des dons de Dieu est un signe de Dieu, comme un lieu de grâce et de force où les hommes trouvent la guérison de leur corps ou le courage de continuer leur chemin dans la foi et l’amour22.

Mieux que personne, Marie « sait comment accueillir les mystères de Dieu. Ce n’est que dans la distance d’un profond respect, de l’adoration, de la révérence aimante… qu’il est possible de voir les choses de Dieu ». On ne peut pas se les approprier sans préparation comme on le fait de l’histoire ou de la science ; « l’air des mystères célestes leur est tellement inhérent qu’ils ne sont perceptibles que dans une atmosphère de silence, de prière et de contemplation… C’est pourquoi les chrétiens ne trouvent le véritable accès au monde intérieur du Fils que dans ce silence effacé du cœur de Marie »23.

Il faut du temps pour nouer une amitié, il faut du temps pour entrer dans les vues de Dieu. Rien de ce qui est vraiment humain ne se laisse bousculer. Dans l’amour, l’homme ne se précipite pas simplement sur la femme pour la prendre, on ne conclut pas une amitié en une minute. Le Seigneur a toujours besoin de temps ; même quand il convertit quelqu’un soudainement, même quand il l’appelle tout à coup, il le prépare intérieurement à cet événement et il le prépare ensuite à ce qui va venir après24.

La transmission de la foi

La chose la meilleure qu’un homme puisse attendre d’un autre homme ici-bas est qu’il le conduise à Dieu25. La chose la plus haute qu’on puisse offrir à quelqu’un, c’est de lui transmettre la foi26.

Hippolyte de Rome (+ 235) aime Dieu avec passion, il voudrait le servir, il s’offre à lui, il veut faire tout ce que Dieu veut et il voudrait apporter Dieu au monde. Il voudrait opérer lui-même parmi les hommes comme une communion afin que tout homme qui entre en contact avec lui perçoive quelque chose du Seigneur27. « Tu es un homme, un pécheur comme moi, mais ta foi brûlante fait de ton moi une porte ouverte sur Dieu… Tu commets peut-être des fautes, tu n’es pas ‘saint’, mais parce que tu brûles, tes fautes ne me troublent guère ; tu peux me montrer le chemin de l’amour… Le chrétien idéal est celui qui, dans la grâce, est prêt à prendre tout chemin que le Seigneur lui indique. Dans ce oui parfait, il ne livre pas seulement son moi, il abandonne aussi la conscience de son insuffisance. Il sait : tout seul, je n’en sortirai pas. J’ai besoin de soutien28.

« Etes-vous chrétien ? Que donnez-vous aux hommes que vous aimez le plus ? Le Seigneur, n’est-ce pas ? De lui, vous n’avez sans doute qu’une vague idée. Vous leur donnez votre vague idée. Et vous savez cependant que le cadeau que vous faites est beaucoup plus grand que vous ne pouvez le deviner. Il peut avoir pour vous et pour les autres des répercussions telles que vous n’avez aucune idée de ce que vous avez donné en vérité. Je connais quelqu’un qui une fois peut-être a fait quelque chose comme ça… C’est une affaire tout à fait folle »… Quand on partage le Seigneur avec quelqu’un, on en reçoit toujours une part soi-même. Si je vous offre un gâteau, il est vraisemblable que vous allez le partager avec moi. Bien sûr je ne vous offre pas le gâteau dans l’intention de le manger moi-même. Mais enfin, c’est logique que j’en reçoive une part. Tout comme j’espérais bien que vous accepteriez le gâteau. Et il y aura une joie commune parce qu’on le mangera ensemble29.

Entre deux êtres qui s’aiment, bien des choses demeurent mystérieuses et cachées. S’ils se comprennent l’un l’autre, il y a comme une adaptation réciproque sur un arrière-fond d’incompris. La plus grande part de leur âme demeure justement tournée vers Dieu dans l’amour, et la relation d’une âme à Dieu n’est pas totalement accessible à autrui30.

La transmission de la foi n’est pas la transmission d’une pensée personnelle. Quand on voit vivre un homme qui a des convictions humaines, on peut être impressionné par la force d’âme qui émane de lui ; quand on voit vivre un croyant par contre, on peut être frappé au contraire par la disproportion qui existe entre la force de sa foi et le peu d’apparence de son moi… Pour transmettre la foi, on doit se détourner totalement de soi et conduire à Dieu31. Par ses propres forces, on ne peut pas amener quelqu’un à croire au Seigneur tel qu’il est, on ne peut l’amener qu’à une fausse image du Seigneur. Entre le désir de convertir quelqu’un au Seigneur et le désir de le convertir à soi, le passage est souvent imperceptible32.

Quand un chrétien cherche à amener quelqu’un à la foi, il lui montre les vérités de la foi. Si ce chrétien est un mystique, il ne racontera pas à l’autre ses visions pensant ainsi l’amener plus rapidement à la foi. Le disciple peut deviner que son maître possède des expériences de prière dont il peut avoir à peine le pressentiment tant qu’il ne sait pas encore prier lui-même et tant qu’il n’a pas reçu les mêmes grâces. Le maître lui transmettra les vérités de foi communes non sans les relier à son expérience personnelle de la foi ; il ne lui transmettra pas la doctrine comme quelque chose d’abstrait, d’appris dans les livres ; il la lui transmettra comme émanant de son expérience de foi, comme fondée sur des réalités concrètes et précises, dans le cadre de l’enseignement de l’Eglise. C’est ainsi qu’a agi le Fils : la vérité qu’il nous apporte est intimement liée à ce qu’il sait d’expérience comme homme-Dieu ainsi qu’aux mots et aux idées qu’il utilise pour nous les communiquer. Il ne dit pas : Regardez le Père comme je le regarde. Il trouve dans l’Esprit Saint un langage humain de paraboles et d’expressions susceptibles d’agir sur l’esprit humain33.

On peut bien se douter ici que l’expérience personnelle d’Adrienne n’est pas loin. Personne, au fond, n’est plus qualifié que le mystique pour transmettre la foi, et cependant le mystique est souvent peu considéré de son vivant. Vianney n’est qu’un prêtre parmi les autres dans l’Eglise ; beaucoup le vénèrent mais, officiellement, l’Eglise ne fait rien pour lui, on le tolère plutôt. C’est que l’Eglise a une vie propre qui, même quand elle semble éteinte, est incomparablement plus forte que l’expérience mystique d’un individu34.

2. L’ŒUVRE DE LA FOI

Dieu s’adapte à tout homme ; quiconque prie, reçoit ; qui cherche, trouve ; à qui frappe, on ouvrira. Dieu est prêt à recevoir les hommes tels qu’ils sont. Dans un premier temps, ils peuvent rester eux-mêmes ; puis Dieu, qui les reçoit, les formera. Dieu tient compte de la personnalité de chacun, Dieu est libre et assez puissant pour le faire et transformer ensuite les êtres selon sa volonté. Sa vérité, son enseignement, son Eglise ont de l’espace pour les intellectuels comme pour les simples, pour ceux qui sont accablés comme pour ceux dont la vie est facile. Bien que Dieu soit un, sa volonté d’adaptation est infiniment variée. Les disciples n’ont pas besoin de se risquer à faire rien de surhumain pour être reçus par Dieu ; ils doivent se présenter à lui avec le sentiment qu’ils font par là la chose la plus naturelle du monde. Ils ne doivent pas penser que, pour être de bons chrétiens, ils doivent tout mettre à l’envers, qu’ils doivent se transformer de fond en comble pour se rendre peu à peu dignes de Dieu. Dieu s’occupera lui-même de la dignité. Il leur suffit de venir. Ils doivent rester simples, mais ils doivent aussi savoir que, dans la simplicité, toutes les voies sont ouvertes35.

Les lis des champs

Les lis des champs ne peinent ni ne filent, et ils sont plus magnifiques que Salomon. Leur beauté croît chaque jour. Ils prennent tout ce qui leur est offert. Ils sont des témoins de la gloire de Dieu. Et ils en témoignent en étant simplement ce qu’ils doivent être : des lis magnifiques qui n’ont pas besoin de se faire du souci pour leur croissance. De même les disciples doivent être ce qu’on attend d’eux et tout leur travail doit consister à demeurer dans cet état. Et comme ils sont hommes et qu’ils ont à lutter contre beaucoup de tentations, ce travail suffira à remplir leur vie. Comme les lis, nous devons recevoir ce qui nous est donné et notre travail consiste à continuer à recevoir. Le Seigneur sait que c’est lui qui nous apporte toute la gloire du Père et quand il nous invite à participer avec lui à la glorification du Père, c’est pour nous conduire à la gloire qu’il a en vue pour nous. Nous devons devenir des lis dans le royaume de Dieu. Dieu se réjouit de ses lis, et le Fils s’en réjouit avec lui ; et cette joie de Dieu suffit aux lis. Notre joie véritable et unique doit être la joie que Dieu trouve en nous : il doit nous suffire d’être tels que Dieu nous veut. Notre travail consiste à croître comme les lis, comme Dieu en a décidé. Certes nous devons travailler. Mais notre travail consiste à faire la volonté de Dieu et, ce faisant, nous sommes tels que Dieu nous veut. Les lis des champs ne durent qu’un instant : le Père se sert de ces lis pour permettre au Fils de donner un enseignement à ses disciples. Les lis passent parce qu’il n’était pas dans l’intention de Dieu de les faire durer, le Fils veut montrer à ses disciples que la vie qu’eux-mêmes reçoivent de Dieu est beaucoup plus grande, intemporelle, éternelle36.

Pour le Seigneur, tous les croyants sont des petits parce que la foi inclut un renoncement à toute fausse maturité. Le faux adulte s’imagine être en possession d’une maturité qui lui permettrait de mener sa vie selon son bon plaisir. Le croyant, par contre, sait qu’il doit essayer de marcher sur le chemin que le Seigneur lui indique sans chercher à être plus malin que lui. La fausse maturité se vante d’une fausse liberté qui ne veut pas de Dieu ; la liberté que Dieu nous donne est la liberté du Fils de l’homme qui consiste à faire la volonté du Père. A l’intérieur de cette volonté, nous sommes parfaitement libres. Dès que notre foi, notre amour, notre espérance appartiennent totalement au Seigneur, nous sommes des petits qui reconnaissent quelqu’un de plus grand qu’eux. Et plus nous voyons la grandeur du Seigneur, plus nous voyons que nous sommes des petits. Nous sommes des enfants de Dieu comme l’enfant que le Seigneur a pris dans ses bras et qu’il a placé au milieu de ses disciples37.

Les enfants ne savent pas tout. On ne sait jamais tout à fait à quoi on s’expose en s’engageant dans le mariage ou dans l’état religieux, en se faisant baptiser ou en se convertissant. Il en est ainsi de toute obéissance38. Nous ne connaissons pas l’heure de Dieu. Le Seigneur nous commande la vigilance. Veiller demande une ascèse. Dans la veille, on lutte contre le sommeil afin d’avoir du temps pour le Seigneur et on renonce aussi à une part de son bien-être. Veiller, c’est être prêt à entendre la voix du Seigneur, et la meilleure ascèse est de prendre sur soi ce dont le Seigneur nous a chargés. Veiller, c’est en toutes choses – dans le travail, dans la détente, avant tout dans nos paroles – être tels que notre conversation avec le Seigneur ne s’interrompe pas39.

A douze ans, Jésus n’a rien expliqué d’avance à ses parents. L’obéissance au Père était pour lui trop immédiate. « De toute façon ils n’auraient pas compris » et « ils ne doivent pas encore comprendre. Bien qu’ils soient ses parents, qu’ils aient les devoirs et les droits des parents, il faut pourtant qu’à ce moment précis ils soient traités comme des chrétiens ordinaires. Nul chrétien n’échappera à ce choc entre l’Etre-toujours-plus-grand de Dieu et l’obéissance aveugle de l’homme qu’il implique et exige. Les parents du Christ doivent eux-mêmes dès à présent rencontrer dans leur fils la présence cachée des mystères insondables de Dieu »40.

Qui a une foi pleine ne fait plus obstacle aux desseins de Dieu sur lui41. Le vent et la tempête obéissent à la voix du Seigneur. Ils obéissent aveuglément. « Je ne dis pas que toute obéissance doive être aveugle ou que l’obéissance aveugle est la meilleure. La meilleure obéissance est celle qu’on nous demande présentement. Le Seigneur nous éduque de telle sorte qu’il puisse exiger subitement de nous quelque chose que nous ne comprenons pas. Et si cela nous semble trop dur, pensons à la tempête et à la mer ; il y a une chose dont on peut être sûr : c’est sa voix qui nous demande cela42.

Dans le contrat avec Dieu, il n’y a pas de clauses de réserves. Et si, intérieurement, on en mettait, le Seigneur se chargera de nous faire sentir et savoir que tout contrat avec lui débouche sur l’infini et qu’il est fatal que nous ayons à perdre pied à un moment ou à un autre, que nous ayons l’impression qu’on nous en demande trop. Avec le temps, nous comprendrons qu’il est raisonnablement impossible d’imposer au Seigneur des conditions, de limiter la durée de notre service, de mesurer le don de nous-mêmes. Le Seigneur veut tout : le don tout entier de nous-mêmes et notre temps tout entier43.

Le Seigneur nous invite à la vie éternelle. Mais cette invitation nous place devant un choix. Il y a la porte étroite et la voie spacieuse. Sur la voie spacieuse, on emmène avec soi toutes les possibilités de la vie et on choisit de les garder toutes : Dieu et Mammon, le bien et le mal ; mais cela ne mène nulle part : le but poursuivi ne cesse de reculer, le temps lui-même se fait pesant et stagnant. Sur la voie étroite, on ne risque pas de ne pas trouver la porte, et la porte c’est le Seigneur. Mais la porte et la voie qui conduisent à la vie sont si étroites, si peu spectaculaires, qu’il faut chercher pour les trouver. Le Seigneur se trouve à l’entrée de la porte et c’est lui qui l’ouvre. Qui ne cherche pas passera devant sans la remarquer. Tout le but du chemin est de conduire au ciel ; il n’a d’autre issue que la vie éternelle qui est la vie du Père, du Fils et de l’Esprit. Le Père, le Fils et l’Esprit sont si comblants qu’ils sont toute la vie et il n’y a en eux aucune place pour autre chose que la vie éternelle. Alors je ne désire plus la vie éternelle pour moi, je voudrais seulement que se réalise le désir de la vie éternelle que Dieu m’a donné. Non pas en moi ni par moi, mais selon le dessein et la volonté de Dieu. Sur la voie étroite, on ne devrait plus avoir de place pour des réflexions sur soi-même. Qui aime l’amour de Dieu et la vie éternelle de Dieu et voit là sa mission marche en toute sécurité44.

Quand Lazare sort vivant du tombeau à la voix du Seigneur, il fait ce que nous faisons tous quand nous obéissons : il laisse la force de la Parole de Dieu être plus forte que lui-même ; dans cette force, il sort du tombeau45.

Il n’y a pas de ruptures dans la surnature. Le plan de Dieu se déroule dans l’espace de la durée éternelle. En comparaison, les projets de l’homme sont toujours à court terme : ils sont toujours limités aux possibilités humaines et menacés par ce que l’homme appelle les coups du destin. Le croyant, lui aussi, dresse des plans, mais il ajoute la clause : s’il plaît à Dieu ; il élabore des projets, mais il inscrit ceux-ci dans le cadre du plan de Dieu, il se laisse mettre par Dieu où Dieu le veut pour faire ce que Dieu exige de lui. Il sait que ce qu’il fait n’est pas un début ; le début est en Dieu ; le croyant s’inscrit dans une tradition ; ce qu’il entreprend, n’importe lequel de ses frères pourrait, en soi, le poursuivre. Sa vie s’écoule comme une prière : il en laisse à Dieu la conformation, ce qui ne veut pas dire qu’il renonce à penser et à prévoir. Le croyant qui s’est mis à la suite du Fils ne connaît pas plus que lui l’heure de Dieu ; cela inclut pour lui de renoncer à diriger lui-même les événements de chaque jour, mais cela le fait participer à la vie éternelle de Dieu. Il y a des discontinuités dans la réalisation des projets d’une génération à l’autre. Qui entre dans les projets de Dieu est assuré de la continuité. Le Dieu éternel ne bouleverse pas ses projets, et aucune main humaine ne peut détruire les relations qu’il entretient avec le monde. Ce qui pour le non-croyant est accident est inclus en Dieu dans sa providence, et l’homme n’a pas la possibilité de la contraindre à modifier son cours. La nature est sans cesse exposée à des ruptures, il n’y a pas de ruptures dans la surnature46.

Le saint est celui qui se laisse faire par Dieu lui-même. Tout son travail et toute son humilité consistent à ne pas opposer de résistance à l’œuvre du Seigneur en lui, à lui permettre de lui donner ce qui lui semble bon. C’est ainsi qu’il imite l’Eglise céleste parée pour son Epoux ; la sainteté consiste à se parer éternellement pour Dieu Trinité de même que la vie du Fils a été une preuve incessamment renouvelée de son amour du Père, une certaine manière de se parer pour le Père. La sainteté vient toujours de Dieu et retourne à lui. Elle est la voie que le Fils a tracée d’avance du Père au Père. En la donnant à ses élus, le Fils donne ce qui lui est le plus propre, ce qui a marqué sa vie terrestre : une attente de Dieu donnée par Dieu47.

Si j’ai vraiment confiance en quelqu’un, il ne peut jamais me prendre en défaut. J’ai avec lui une sorte d’intimité qui n’est pas fixée par moi mais par lui, parce que j’ai confiance. Il peut venir et s’en aller, il sait qu’il est toujours attendu et qu’à aucune minute je ne fais jamais rien dont il serait exclu. Naturellement dans ma profession ou ailleurs je peux faire des choses qu’il ne comprend pas. Mais ça n’a pas d’importance. Il ne peut pas me surprendre. Et comme ça, je sais : il me prend comme je suis. Il m’impose peut-être certaines exigences pour m’introduire moi aussi dans la confiance, pour pouvoir accomplir un devoir qu’il a à mon égard. Il se peut que j’aie commencé quelque chose parce que je ne savais pas qu’il allait venir maintenant, et je dois terminer ce que j’ai commencé : il doit attendre un instant. Et cependant mon âme est prête à le recevoir. Ce n’était que des motifs extérieurs qui me demandaient de terminer mon travail. Il est évident pour lui qu’il est le bienvenu quand même. Et s’il veut aussi ma confiance, il me donnera également quelque chose de son intimité, il apprendra à être ouvert avec moi. Si c’est un homme et moi une femme, il sera peut-être plus difficile pour lui que pour moi d’être totalement ouvert. Il se peut qu’il soit plus dérangé par ma présence inattendue que moi par la sienne. Et maintenant si l’autre c’est le Seigneur et que je suis croyant, je dois d’abord apprendre à marcher sous son regard et à n’être jamais dérangé par lui, c’est-à-dire que je dois toujours être prêt à faire ce qu’il veut. Le Seigneur répond à cette attitude en donnant son intimité. Et celle-ci est infiniment plus variée que celle d’un être humain. Il peut donner à quelqu’un sa croix, son angoisse, sa nuit. Afin qu’on soit toujours avec lui. Et afin que notre disponibilité à certaines choses nous conduise à la disponibilité à toutes choses. Vous comprenez ?48.

Cependant ma liberté est si grande qu’elle est capable de réduire à néant la volonté de Dieu49. Tout péché est une non-réponse à un appel. Le jugement (dernier) nous permettra de nous voir avec les yeux de Dieu, de voir toutes nos lacunes, tout le vide qu’il y a en nous, toutes les fois où nous n’avons pas répondu à un appel de la grâce. Le jugement, c’est le péché à la lumière de l’objectivité de Dieu : l’homme devra comparer ce qu’il a fait avec ce qu’il aurait dû faire. Le jugement sera de voir ce qui manque, la grâce refusée. Dans la confession, on ne voit jamais toute la portée de son péché. Au jugement dernier, Dieu ne peut épargner à personne de voir ce qu’il n’a pas vu autrefois50. Tout refus de la grâce est une espèce de suicide, parce que la vie c’est l’acceptation joyeuse de toutes les grâces que Dieu offre par lui-même, par le Christ, par l’Eglise51.

Est péché tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Par exemple, si je vais en vacances, c’est dans le but de pouvoir mieux travailler ensuite pour Dieu. Je ne vais pas en vacances simplement pour jouir de vacances, pour prendre pour moi-même une détente dont j’ai peut-être besoin : avec cette attitude, je serais déjà d’une certaine manière dans le péché. Des vacances peuvent être extérieurement semblables : les unes seront chrétiennes, les autres seront des vacances de péché ; d’un côté je cherche Dieu, de l’autre je me cherche moi-même52.

Si nous n’avions pas péché, nous aurions gardé le sens de l’absolu53. On parle trop légèrement de « petits péchés » ; peut-être nous vantons-nous de ne pas en avoir commis de grands. Et nous ne réfléchissons pas au poids inimaginablement lourd pour le Seigneur de tous les péchés véniels du monde. C’est pourquoi il faudrait se garder de dire qu’on n’a commis aucun péché grave54.

Si on est tiède, Satan également est tiède ; mais si on commence à s’intéresser à Dieu, le diable aussi se réveille et commence à s’occuper de nous. « Le tiède est plus près de Satan que celui qui s’est éveillé. Pour le tiède, le diable n’a pas besoin de s’agiter. Il a le temps d’attendre, il est sûr de sa propriété… La plus grande efficacité du diable se déploie là où l’on ne croit pas en lui, chez les tièdes et les blasés. Celui qui ne croit pas en Dieu ne croit pas non plus au diable ; et ainsi toute lutte s’avère inutile55.

Ce sont là des réflexions que l’on trouve dans toute la littérature spirituelle. Adrienne note aussi, dans son commentaire de l’Epître aux Ephésiens, que des saints ont été sensibles, jusqu’à en être mal à l’aise, à la puanteur du diable, du péché56. Il faudrait parcourir les trois tomes du Journal d’Adrienne pour voir plus précisément ce qu’elle en a subi et ce qu’elle en savait.

L’ouverture à la grâce

« Les esprits impurs se prosternaient devant lui et s’écriaient : Tu es le Fils de Dieu. Mais il les menaçaient pour qu’ils ne le fassent pas connaître ». Les esprits impurs ne peuvent pas se taire. Ce n’est pas qu’ils entendent louer le Seigneur : ils veulent manifester leur intelligence. Une connaissance purement théorique de Dieu ne conduit jamais à la reconnaissance du Dieu vivant et de son Fils vivant qu’il a envoyé dans le monde. Le Dieu ainsi conçu serait un faux Dieu, une ombre, un cadre vide ; et le Seigneur ne veut rien avoir à faire avec tout cela57.

Pour entrer dans la foi de l’Eglise, il faut se laisser juger par elle. Il faut s’abandonner au Seigneur, non jouer avec lui d’une manière purement théorique. Une foi purement intellectuelle ne suffit pas ; pour atteindre le Seigneur, la foi doit avoir l’amour, elle doit se soumettre à l’amour58. L’obéissance est l’essence et le cœur de la foi59.

« Nous avons prophétisé en ton nom, nous avons chassé des démons en ton nom, nous avons opéré en ton nom quantités de miracles ». Ils ont utilisé le nom du Seigneur pour satisfaire leur désir de renommée ; leur parole n’était que mensonge. Ils se sont approprié ce qui appartient au Seigneur (il n’est pas de miracle, en effet, qui n’ait une origine divine) ; ils ont voulu réduire le Seigneur à n’être qu’une fonction d’eux-mêmes60.

Heureux, par contre, les cœurs purs : ceux qui ont reçu de Dieu la pureté du cœur. Ceux qui ont le cœur pur sont ceux qui ouvrent toujours totalement leur cœur à Dieu pour qu’il voie tout ce qui s’y passe. Dieu voit tout, bien sûr, même ce que l’homme voudrait lui cacher. Mais quand un homme offre son cœur à Dieu, quand il lui montre tout ce qu’il est, il sait que Dieu purifie le cœur qu’il lui tend et que, par là, tout souci de lui-même lui est enlevé. Personne ne reçoit de Dieu un cœur pur pour le garder pour lui-même : il n’est donné par Dieu que pour s’en servir. C’est le Fils de Dieu qui donne à nos cœurs la pureté, et il nous fait don de ce qu’il a lui-même : la vision du Père. Le Fils, qui a le cœur pur, voit sans cesse le Père et, à ceux qui ont le cœur pur, il donne l’assurance qu’eux aussi verront le Père. Le Fils ne veut pas garder jalousement pour lui-même sa vision du Père, il veut nous la communiquer. Il sait que la vision du Père, qui durera toute l’éternité, est ce qu’il peut nous communiquer de plus grand. Et la pureté du cœur qu’il exige de nous est une toute petite chose comparée au don parfait de la vision de Dieu61. « La purification a lieu quand une personne s’abandonne à ce que le Seigneur exige d’elle, même si elle-même ne le comprend pas »62.

Il est impossible de chercher et de reconnaître le Seigneur si on se sent parfait et pleinement satisfait de soi. « Le premier degré de la reconnaissance de Dieu est toujours le sentiment de sa propre insuffisance. Mais celui qui s’avoue pécheur est aussitôt reconnu par le Seigneur et se trouve ainsi habilité à le reconnaître ». L’humiliation demandée est d’ailleurs facilitée par le fait que le Seigneur s’est humilié bien davantage63. « Celui qui penserait ou dirait qu’entre Dieu et lui tout est en ordre, celui-là ne saurait ni ce qu’est Dieu ni ce qu’est l’homme »64.

Là où commence l’amour vrai, le toi entre dans la conscience du moi ; celui-ci s’ouvre et se donne pour que le toi se développe. C’est ce que le moi souhaite. Le moi est même reconnaissant qu’on lui enlève quelque chose si cela peut être essentiel pour le toi. Le moi estime qu’il n’y a pour lui-même rien d’essentiel ; tout ce qu’il a n’a justement de valeur que si cela peut être pris par le toi ; le moi sait alors que le toi devient en lui plus vivant. Il en résulte bien sûr pour le moi une certaine diminution de la conscience de soi. Car ce qu’il reçoit du toi ne lui appartient pas non plus, c’est quelque chose qui est commun aux deux mais qui appartient d’abord au toi. En sa vérité notre être est échange : don et accueil réciproques. Aucune espèce d’équation ne doit être établie entre les deux : c’est un courant qui ne supporte pas qu’on lui impose des limites. Tout échange d’amour qui veut être chrétien doit s’immerger dans l’échange personnel de la Trinité de Dieu : l’échange y est osmose. L’amour créé est invité à participer à l’amour trinitaire, non pas en devenant Dieu, mais en accueillant ce que Dieu veut nous communiquer de lui-même. L’égoïsme peut se glisser également dans nos relations avec Dieu, tout comme dans le mariage. On peut conclure une espèce de pacte avec Dieu dans la prière : je lui fais un peu plaisir et il me rendra service, il me protégera et finalement il m’aidera à gagner le ciel. Mais le ciel de Dieu est un échange d’amour et aucun égoïste ne peut y entrer. Il doit d’abord avoir mis son centre en dehors de lui-même. Plus effacée sera la conscience de soi centrée sur soi, plus le chrétien sera réellement en Dieu65.

Le chrétien ne doit pas avoir les yeux fixés sur lui-même et sur ses impuissances ; la foi doit l’ouvrir sur Dieu et ses possibilités. « Dieu ne cesse de transformer le monde de l’homme, … ce monde possède une plénitude et une diversité incroyables, … jamais deux printemps ne se ressemblent ». Mais l’homme, « par son manque de foi et d’amour, par son indolence morose vis-à-vis de la vie et de ses richesses, peut nuire gravement à soi et à son entourage, alors qu’il aurait la possibilité de l’ennoblir profondément ainsi que lui-même, par sa coopération et par son travail »66.

Chaque jour Dieu fait du nouveau, même dans la vie apparemment la plus monotone : il suffit d’ouvrir les yeux… de la foi. Illusion ? Toujours la foi implique un « moment de renoncement à soi-même pour laisser la place à Dieu ». Personne ne parvient à la foi par la seule discussion, bien que la foi puisse très bien se défendre par la raison. « Mais le christianisme est plus riche que toute raison, si riche qu’il ne peut être cerné par aucun argument ». Qui ne connaît que la raison n’a pas de place en lui pour le Seigneur et pour la foi67.

La Mère du Seigneur, elle, ne cherche jamais quelque chose pour elle-même, quelque chose qu’elle pourrait avoir en propre ; elle est « si indifférente à elle-même qu’elle veut uniquement ce qui lui est donné… Qu’il me soit fait selon ta parole… Dieu exauce son renoncement à elle-même en le prenant au sérieux »68. En disant oui à Dieu, en laissant Dieu agir en elle, en lui cédant la place, Marie « embrasse dans la foi la fécondité infinie que Dieu lui a réservée quand il a décidé l’incarnation de la grâce dans le Fils »69. Si quelqu’un a réellement la foi, s’il vit vraiment dans la proximité du Seigneur, s’il a été touché par la grâce, il devine, il sait, il sent certaines choses ; il s’est ouvert à la grâce comme à une puissance qui, dans l’âme, est plus forte que le moi. La grâce veut être reçue comme ayant dans l’âme tous les droits, elle les revendique tous parce que c’est l’âme tout entière qu’elle veut conduire à Dieu70. Celui qui, devant Dieu, fait des réserves ne connaît rien de la foi, de l’amour et de l’espérance71.

« Ce qui distingue la foi chrétienne d’un autre enrichissement de connaissance et de savoir, c’est qu’elle est vivante et se développe jusqu’à ce qu’elle soit devenue la chose primordiale dans l’homme et que l’homme lui-même soit devenu secondaire ». La personnalité ne disparaît pas pour autant, bien au contraire : elle est libérée d’elle-même « afin de vivre pour l’amour »72.

Il est vrai que, quand on passe de l’incroyance à la foi ou d’une foi tiède à une foi totale qui devient le centre de toute la vie, on passe par une phase d’aliénation. Mais quand la vie sera devenue une vie de foi, « quand l’Esprit du Seigneur aura tout pénétré », alors seulement « on pourra fêter une résurrection dans le Seigneur ». L’existence aura trouvé un sens nouveau. Elle se trouvera insérée dans le mystère de la dépendance totale du Fils par rapport au Père, « dans la possession infinie du Père qui est l’expropriation infinie du Fils et son dépouillement total… La foi chrétienne se tient au milieu entre le Père et le Fils et donc au point le plus vif de Dieu et de sa brûlante prodigalité »73.

Quand un homme, devenu chrétien, commence à aimer le Seigneur, il se trouve soudainement placé devant un amour tout autre que l’amour humain, toujours si menacé : un amour constant, un amour qui ne passe pas, un amour que le Seigneur ne reniera jamais. L’angoisse de pouvoir être un jour repoussé est exclue; s’il peut être question un jour d’infidélité, il ne pourra jamais s’agir que de la sienne… L’homme donc s’expose à cet amour éternel, il se laisse aimer afin d’apprendre lui-même à aimer. Si son amour à lui est inventif, s’il cherche à grandir, à donner de meilleures preuves de son existence, il sait qu’aucun amour n’est plus inventif que celui du Seigneur, que son amour à lui ne peut jamais être plus fécond que lorsqu’il vit de la fécondité du Seigneur, que pour pouvoir donner lui-même il doit commencer par recevoir. Et si, au début de son amour, il se heurte à des limites, il lui faut reconnaître, quand il les rencontre, que ce n’est pas le Seigneur qui les impose : elles n’existent qu’à cause de l’imperfection de son amour pour le Seigneur, parce qu’il a craint d’être pris par le vertige de l’infini74.

Il ne faut pas s’occuper trop longtemps de ses propres fautes, sinon on manquera de temps pour regarder vers Dieu. Le psalmiste demande pardon à Dieu pour des fautes qu’il ne voit pas parfaitement et il confie à Dieu la connaissance exacte de son péché. S’il était accablé par son indignité, il ne pourrait plus louer la gloire de Dieu75.

Dieu peut nous donner un jour une vision claire et amère de nos péchés et de tout ce qui nous empêche d’être vraiment à lui. Mais il ne faut pas traîner constamment ces choses avec nous comme objets de contemplation : elles sont sur le seuil de la contemplation ; après cela, il ne s’agit plus que de Dieu. Au ciel, l’humilité passera par une transformation. Ici-bas l’humilité consiste à reconnaître toujours mieux que nous ne sommes rien et que Dieu est tout. L’humilité céleste ignore le premier aspect de l’humilité terrestre ; au ciel, nous ne reconnaîtrons qu’une chose : que Dieu est tout. Nous n’aurons plus besoin de comparer avec nous. Et il est possible, dès ici-bas, d’accomplir plus ou moins ce passage76.

Si, ici-bas, on dit à un saint qu’il est saint, il ne le croira pas ; ou bien, s’il le croit, cela portera préjudice à sa sainteté. Au ciel, par contre, le saint peut, sans dommage, être conscient de sa sainteté parce que la sainteté qui, ici-bas, était déjà service, le devient au ciel d’une autre manière. Au ciel on doit être conscient de sa sainteté pour être en mesure de l’utiliser pleinement pour le service. Ce qui est impossible sur terre est nécessaire au ciel. Au ciel, il n’y a plus de danger que la conscience de la sainteté soit un préjudice. Non seulement le saint doit y accepter ce don particulier de Dieu, il doit aussi être en mesure de le remercier. Et pour cela, il doit en être conscient. Il n’y a pas pour autant nivellement de la sainteté comme si la conscience d’être un saint était allégée par la pensée que tous sont également saints. Il y a encore des distinctions et des particularités au ciel, mais elles sont manifestes pour tous et elles servent à tous. Ici-bas la mesure de conscience de soi doit être moindre : juste ce qu’il faut pour accomplir sa mission et se donner plus totalement à Dieu77.

Les jours ordinaires

A l’instant où la foi se fait jour en moi, ma première réponse à la foi est d’adorer, de remercier, de désirer me donner moi-même à cette foi. Tout de suite il y a un don de tout ce que j’ai, même si je n’ai pas une claire conscience de ce que je possède. Ce premier acte de ma foi essaie pour ainsi dire de faire sourire Dieu. Dans l’amour humain, on sait à peu près comment faire plaisir à celui qu’on aime: avec tel ou tel cadeau, on connaît ses goûts, et la plupart du temps on tombe juste. Mais quand je commence à croire, je ne sais pas ce que Dieu voudrait; dans la gaucherie de ma foi naissante, qui est aussi le début de mon amour pour lui, je lui offre tout ce que je possède: ma prière, mes aptitudes, moi-même. La foi inclut donc toutes les œuvres. Le don de l’amour qui est fait à l’homme avec la foi aimante est la possibilité en lui de réjouir Dieu78.

Tout comme les ‘œuvres’, l’obéissance est « l’expression et la preuve la plus humaine de l’amour. L’amour veut obéir, il ne voudrait faire que la volonté du bien-aimé, sans être pris lui-même en considération. Et cela nullement par ‘abnégation’, par ‘sanctification de soi’, par ‘mortification’ ou par un autre entraînement ascétique, mais par la simple nécessité de l’amour lui-même. Dans toute sa faiblesse, mais entièrement résolu, il s’offre: ‘Fais de moi ce que tu veux!’ Ainsi est l’amour, prêt à tout, disposé à suivre à travers tout, que cela plaise ou non. Il n’a en tête que l’honneur et la gloire du bien-aimé. Il n’a pas d’égards pour lui-même. Il ne pense pas à ce qu’il abandonne et à quoi il renonce, il ne considère pas les difficultés de son entreprise ni ce que les autres font ou disent. Il va son chemin dans la force de l’amour qu’il a reçu… Et il ne demande pas davantage s’il est capable ou non. Au pire des cas, il succombe dans l’accomplissement de sa mission. Qu’importe?79.

« Personne ne peut dire qu’il a étudié la science chrétienne et qu’elle l’a laissé froid. Si c’était le cas, la cause en serait qu’au cours de son étude, il s’est raidi contre la substance des commandements, qu’il y a eu résistance consciente. Cette résistance est la seule chose qui pourrait nous empêcher de comprendre les commandements du seigneur et d’être saisi par eux »80. Adrienne n’y va pas par quatre chemins: la puissance de la révélation de Dieu est telle qu’il faut se fermer volontairement les yeux à un moment ou à un autre pour ne pas y adhérer. La foi et les commandements, c’est tout un; la foi et les œuvres, c’est tout un; on peut refuser la foi simplement parce qu’on voit trop bien qu’elle est intimement liée à des commandements, à des œuvres dont on ne veut pas.

Le Fils a traduit dans l’acte de sa vie la volonté du Père; il ne s’en est jamais séparé. La Passion est le sommet de son œuvre parce qu’il n’y est plus qu’instrument; il ne se contente plus de faire, il se laisse faire: que ta volonté soit faite. La ‘foi’ du Fils devient tout à fait aveugle, il fait confiance au Père aveuglément. Alors même qu’il pense qu’il ne pourra plus porter le poids de la Passion, le Fils continue à le porter parce qu’il est devenu le pur porteur de la volonté divine. Auparavant il y avait comme deux volontés qui se corroboraient réciproquement: chacune des deux faisait la volonté de l’autre. Maintenant la volonté du Fils est que seule la volonté du Père se fasse. Toute la volonté du Fils est comme absorbée par la seule volonté du Père. Tel est le ‘service’ du Fils. C’est ainsi que son œuvre triomphe parce que, quand le Fils n’agit plus, le Père accomplit en lui toute sa volonté et il opère tout ce qu’il veut81.

La foi est impossible sans les œuvres. Dès que je crois, je sais que ce n’est plus moi, c’est Dieu en moi, c’est-à-dire que je dois me tenir à sa disposition. Saisi en même temps par la distance énorme qui me sépare de lui, il n’y a plus qu’une chose que je cherche, espère et souhaite: faire ce qu’il exige de moi. Peu importe pour l’instant ce qu’est cette exigence; que ce soit ce que j’aime, ce que j’ai toujours fait, ce que je fais à contrecœur, ce que j’estime impossible: le Seigneur est en mesure de tout me donner ou de tout m’enlever et de m’enlever même d’y comprendre quelque chose. Le point central de la foi est celui où nous rendons à Dieu ce qui nous est propre comme le Fils l’a fait totalement sur la croix. Cette ‘indifférence’, je ne puis l’atteindre par la seule réflexion, elle fait partie du don de l’amour et n’est compréhensible que dans l’amour. A cet instant, l’impossible est tellement devenu possible qu’en dépit de tous les combats, il n’y a plus de combat. Je me déclare vaincu82.

Le christianisme est une confession qui exige la foi et donc « l’abandon à un infini qu’on ne peut embrasser du regard ». Il y aura toujours des hommes qui, au dernier moment, refuseront la foi parce qu’ils veulent continuer à diriger leur vie eux-mêmes. Ils redoutent au fond l’amour vivant qui est au cœur du christianisme. « Ils ressemblent à ces femmes qui, tant qu’elles sont dans leur âge de fécondité, ne peuvent se décider à se marier. Se donner, oui peut-être elles le feraient, mais les conséquences, c’est-à-dire l’enfant, elles n’en veulent pas »83.

Toute religion a ses malfaçons. Même après avoir cru un jour vraiment en Dieu, l’homme est toujours capable de se fabriquer un autre Dieu: le Dieu de son caprice, de son auto-adoration. « Même dans l’Eglise, on peut arriver au point qu’intérieurement toute la vie religieuse d’un chrétien soit étouffée, écrasée, vidée par l’absence totale d’engagement, et que cette absence de vie soit comblée par des lois fausses ou de sa propre invention »84. Dieu mesure les vertus (et les mérites) de chacun à une aune connue de lui seul85.

Comment avoir une relation juste à Dieu? Il y a une manière de réduire le Seigneur à notre format humain, même dans notre méditation et dans notre prière. Il n’est pas facile de mettre en relation quotidien et Trinité. Et cependant le Christ lui-même a vécu dans une ouverture continuelle au Père et à l’Esprit, et il nous a invités à l’imiter. La solution consiste à renoncer vraiment à soi-même sans trop réfléchir à tout ce que nous faisons et sans nous regarder pour ainsi dire dans la glace (soi-disant pour le Seigneur). Le Christ et sa mère acceptent les humiliations pour ce qu’elles sont. Ils les reçoivent dans l’obéissance comme elles doivent être vécues. Sans les minimiser ni les majorer, ni avec enthousiasme, ni l’âme en tumulte. Ils laissent aux choses de la vie de tous les jours le sens que Dieu leur donne. Ce n’est qu’ainsi que le quotidien peut être vécu en Dieu, que dans les petites choses peut-être on peut faire l’expérience de Dieu Trinité tel qu’il est et non tel que je me le représente. Il se peut fort bien que nombre d’éléments de la vie de tous les jours doivent être accueillis simplement, tels qu’ils se présentent, sans pieuses déformations visant à les mettre à tout prix, d’une manière artificielle, en relation avec le Seigneur. « Seul ce qui est abordé d’une manière humainement vraie peut aussi procurer une relation vraie à Dieu. Ce n’est pas facile »86. Et cependant le jour ordinaire le plus gris se trouve au centre de l’Eglise et doit y être vécu87.

« Le Seigneur, lui aussi, a vu venir le quotidien avec sa petitesse ». Il ne l’a pas mis de côté, « il l’a accueilli afin de pouvoir – à cette minute même – le reprendre comme sien »88. Quand le Fils monte au ciel le jour de l’Ascension, les disciples le voient disparaître dans la nuée; c’est comme une apparition naturelle. Mais ils comprennent ce qu’elle signifie: le ciel de l’éternité, le retour au Père, la vie dans la vie éternelle de Dieu. Eux-mêmes restent sur terre et tout ce qu’ils savent demeure incomplet. Mais il y a une chose qu’ils ont reconnue: c’est l’attitude du ciel vis-à-vis de la terre, la générosité du Père qui a donné son Fils au monde par amour. Et l’espérance nouvelle qui leur a été donnée porte désormais toute choses: c’est elle qui rend leur foi et leur amour dignes d’être vécus chrétiennement; aucun de leurs actes de foi ou d’amour ne peut plus désormais reposer sur lui-même, mais par l’espérance il lui est possible d’être totalement ouvert à Dieu. Il en est de même pour toute œuvre, pour tout acte de la vie chrétienne: ils font partie de la vision éternelle, ils sont assumés par elle, ils préparent le chemin vers elle89.

Tout acte, mais aussi toute parole du chrétien a quelque chose à voir avec le Seigneur. Dieu est tellement en nous qu’il veut donner au mot humain le plus simple la force de sa propre parole90. La présence en nous du Seigneur eucharistique crée entre lui et nous une transparence réciproque. Toutes nos paroles, « qu’elles soient dites à voix basse ou à voix haute, ou même uniquement pensées, ne se rapportent plus uniquement à nous », elles s’adressent aussi à lui91. Même nos paroles les plus profanes ne sont plus neutres: elles ont un rapport au Seigneur. Si le Fils est la Parole du Père, l’unique Parole que le Père lui-même a dite, alors, nous chrétiens, nous devons dire chacune des paroles que nous prononçons de telle manière qu’elle puisse retourner dans la vérité de l’unique Parole. Nous ne comprendrons pas le sens plein de chaque parole, mais nous devrions essayer de le faire. En entendant notre parole, Dieu peut lui donner le complément dont elle a besoin pour qu’elle reçoive le sens de la vérité éternelle. En acclamant Jésus: ‘Salut, roi des juifs!’, les soldats ne pensaient pas si bien dire92.

A l’existence insensée du possédé de Gérasa, Adrienne oppose l’existence du chrétien, dans laquelle il n’y aurait de place que pour ce qui est parfaitement sensé: elle consisterait à s’occuper sans cesse du Seigneur. « C’est la grâce que nous lui demandons ». Dans les périodes où nous prions beaucoup, nous prions en quelque sorte aussi durant le sommeil. Si, le soir, nous nous endormons en pensant au Seigneur ou à sa Mère, le matin nous nous réveillons le plus souvent en pensant encore à eux. Cela nous montre que notre sommeil aussi était dans la main de Dieu, que nous pouvons nous reposer tranquillement parce que Dieu veille sur nous, parce que, dans la pause de la détente et du sommeil, il nous donne de commencer le jour qui vient avec un nouvel amour pour lui. Nous devrions être tellement pris par les pensées chrétiennes et par l’amour du Seigneur que toutes nos journées se déroulent dans cette lumière93.

3. NUIT ET LUMIÈRE

La lumière

Dieu exige de l’homme la foi; et celle-ci ne peut être limitée intérieurement par la nature humaine; de soi, elle est surnaturelle et l’homme naturel l’atteint et la possède d’une manière surnaturelle. Malgré sa nature, et peut-être justement à cause de sa nature avec laquelle elle doit lutter depuis le péché originel, l’homme est en mesure, par la grâce, de rester ouvert à la grâce; en croyant, en aimant, en priant, il est capable de mener une authentique vie surnaturelle. La foi, qui est fondée sur son état d’enfant de Dieu, le rend capable de faire l’expérience de Dieu, de comprendre sa parole dans la prière, de percevoir ses exigences divines même quand il ne peut encore les expliquer en détail, et d’adapter son moi créé tout entier à l’obéissance surnaturelle. La foi crée en l’homme des espaces nouveaux, plus que naturels, pour rencontrer Dieu. C’est pourquoi on pourrait dire qu’il est ‘naturel’ pour l’homme de percevoir le surnaturel, parce qu’il est également ‘naturel’ que Dieu, quand il impose à l’homme des exigences surnaturelles, lui donne aussi un champ de conscience où celui-ci peut le rencontrer et lui répondre d’une manière digne de l’homme. D’où les consolations dans la prière, la certitude d’être entendu de Dieu, un certain sentiment de la présence de Dieu avec qui parle l’orant. Ce sont là des preuves surnaturelles de l’existence de Dieu, des preuves qu’on peut lui parler et qu’il peut nous répondre94.

Maintes personnes ont un jour entendu ou vu quelque chose de Dieu, mais il n’y a pas eu de suite. Il y avait peut-être là quelque chose d’important. Mais le bénéficiaire ne s’est pas mis suffisamment à la disposition de Dieu. Comprendre quelque chose de Dieu oblige au don de soi-même. Si on perçoit quelque chose sans se donner pleinement, il n’y a pas de fécondité. Bien sûr il y a aussi de fausses compréhensions. Mais il y a ce que Dieu fait de toute manière, que nous écoutions ou non: Dieu parle, l’Esprit parle; mais si celui à qui Dieu s’adresse se ferme, il n’entendra rien… Beaucoup plus de personnes pourraient l’entendre si seulement elles le voulaient. C’est un préjugé de penser que très peu de personnes seulement pourraient l’entendre95.

Le Père, le Fils et l’Esprit nous communiquent la lumière trinitaire de Dieu. Chaque jour et à chaque instant, nous pouvons être illuminés par sa plénitude. Il y a là tant de lumière que même la vie terrestre la plus longue ne suffit pas pour la recevoir tout entière. Cette lumière continue son chemin dans la vie éternelle, dans la vie de la Trinité, dans la vie à laquelle nous sommes invités au ciel; et, dans la vie éternelle, elle ne cesse de rayonner. Mais notre péché affaiblit notre capacité de recevoir la lumière. Ou bien on ne la voit plus ou bien on la voit autrement qu’elle est ou bien on la voit, mais on ferme les yeux le plus vite possible pour ne pas être obligé de la voir parce qu’elle est incompatible avec notre péché. En nous créant, Dieu le Père nous a donné des yeux, il nous a donné la foi qui est un sens pour le percevoir. Le péché a transformé l’œil spirituel de l’homme; le péché a précipité l’homme dans les ténèbres et quand il reçoit maintenant à nouveau la grâce de la foi, il doit lutter pour demeurer dans la lumière. Infatigablement la grâce ne cesse de révéler le Père, le Fils et l’Esprit. La lumière a le pouvoir de nous rendre présente à tout instant l’absolue actualité de Dieu, de nous la faire entrer pour ainsi dire dans la tête, d’en faire autre chose qu’un simple souvenir ou une proposition purement théorique. Il suffit de se mettre en contact avec la lumière divine par la prière, la lecture de l’Ecriture ou toute autre trace de Dieu dans le monde pour être aussitôt atteint d’une manière directe par la lumière de la vérité. Et l’on sait inexorablement alors qu’il faut accorder toute son existence à cette lumière96.

Nous ne pouvons pas nous représenter comment Dieu le Père, le Fils et l’Esprit se comportent d’eux-mêmes à l’égard du monde. En tant que croyants, il nous est possible de croire aux mystères de Dieu et de les tenir pour vrais. Mais si Dieu le veut, il peut accorder à un homme une lumière tout à fait subite sur ces mystères: comment Dieu se conduit vis-à-vis de l’homme et non seulement comment l’homme vit pour Dieu. Ce que Dieu est en lui-même est, pour la créature, si extraordinaire qu’elle n’a pas la possibilité de l’enfermer dans des concepts et des mots limités. Ce n’est que d’une manière indirecte qu’elle peut recevoir et transmettre quelque chose de la lumière que Dieu veut bien lui communiquer97.

La foi permet au croyant de voir ce que le non-croyant ou quelqu’un de moins croyant ne verrait pas. Jean voit la Ville sainte, la nouvelle Jérusalem, descendre du ciel d’auprès de Dieu. Elle descend maintenant d’auprès de Dieu: elle est sainte par Dieu, par l’Esprit de sainteté de Dieu qui est un Esprit un et trine. Pour voir cela, Jean doit avoir été rempli lui-même de cet Esprit de sainteté de Dieu jusqu’à correspondre à l’objet qu’il voit. Celui qui verrait le même objet sans le même Esprit n’aurait pas ressenti comme lui la sainteté de la Ville venant de Dieu98.

Pour celui qui est sans péché, tout le contenu de sa foi devient concret et proche; il s’y trouve introduit, bien qu’en même temps tout devienne inconcevablement grand. Par contre plus le péché de l’homme est bas, plus il empêche la vision spirituelle: tout devient abstrait et lointain99.

La foi d’Abraham était si solide qu’elle possédait la force d’un savoir. Il possédait la certitude que sa foi contenait Dieu, il s’est laissé conduire par elle comme par Dieu lui-même. Il n’a ni hésité ni douté. Et quand il s’est mis en route pour offrir son fils, ce n’est pas en lui-même qu’il a trouvé la force, mais dans sa foi, en Dieu. La grandeur du sacrifice qu’on lui demandait était pour lui la garantie que c’était Dieu qui le voulait. Ce qu’il a à faire au nom de Dieu, justement parce qu’il croit, il le fait sans vouloir mettre de réserves. Ce qu’il veut par-dessus tout, c’est accomplir la volonté de Dieu: peu importe l’œuvre précise qui lui sera demandée. Il sait ce qu’il souffre, mais il sait encore beaucoup plus ce que Dieu attend de lui. Il n’opère pas de calculs entre ce qu’il perd et la volonté de Dieu, il offre purement et simplement ce qu’il doit offrir avec une virilité qui est totalement portée par sa foi100.

Abraham comprend sans comprendre. Comme Marie, il a dit oui d’avance. Parce que Marie a dit oui d’avance à Dieu, toute sa vie reçoit un sens. Son oui, qui l’accompagne à chaque instant de son existence, « éclaire chaque tournant de sa vie, confère à chaque situation son sens plénier et (lui) donne… dans toutes les circonstances la grâce toujours neuve de comprendre101.

Le Seigneur apparaît aux disciples le soir de Pâques, toutes portes étant closes. Celui qui dit dans la foi: ‘Seigneur, reste avec nous’ se trouve dans la grâce de l’expérience des apôtres. Le plus petit acte d’adoration véritable fait toucher Dieu. Toutes les possibilités de la foi, depuis l’absence totale de vision jusqu’à la vision parfaite, se déploient à partir de cette salle aux portes closes. Qu’on soit voyant ou non est secondaire par rapport à la réalité primordiale qui est celle-ci: dans la foi, Dieu se tient à notre disposition, il vient à nous, il se manifeste à nous, que nous le voyions ou non. Et cependant « une vie chrétienne peut très bien se dérouler entièrement dans la foi aveugle ». Tout entraînement à essayer d’expérimenter l’au-delà est faux, tout désir déjà même de l’expérimenter: il dépend uniquement de la grâce du Seigneur de l’accorder102.

Tout ce que nous faisons ici-bas, nous le faisons devant la cour des saints. Il est possible de réaliser soudainement que tous sont là. Cette expérience peut être variée: elle peut être claire vision que le ciel est présent, elle peut aussi consister simplement à le savoir. Mais pour celui qui un jour a vu, ce savoir a une autre nuance que pour celui qui vit dans la foi nue103. On sait que, pour Adrienne, ce ne fut pas toujours de la foi nue et qu’elle a parfois réellement vécu au milieu de la ‘cour céleste’.

Elle affirme aussi, à propos des trois disciples privilégiés témoins de la transfiguration, qu’il est difficile de devoir continuer à vivre quand on a fait une haute expérience et qu’on doit vivre sans elle. Après la Transfiguration, les disciples restent avec leur Maître. Il est pour eux le même qu’avant, mais ils ont de plus en eux le souvenir de ce qui s’est passé sur la montagne. Ils savent que, s’ils ne comprennent pas mieux le Seigneur, cela dépend d’eux avant tout: ils ne sont pas en mesure de le voir constamment comme le Fils du Père. Un instant, dans la grâce, ils ont pu le voir ainsi, une grâce tout à fait spéciale. Et cependant, maintenant que la grâce de la vision est passée, on ne peut pas dire que toute la grâce soit passée. Ils continuent à vivre dans la grâce, une grâce plus quotidienne, plus petite à leurs yeux, mais une grâce quand même qui leur permet de se souvenir toujours de la grandeur de la grâce dont ils ont fait l’expérience. Que les disciples puissent continuer à vivre avec le Seigneur donne à leur vie quotidienne un autre visage: ce qu’il y a de divin en elle est maintenant pour eux beaucoup plus réel. Ils sont les premiers chrétiens auxquels a été donnée une certaine connaissance du ciel; ils ont vécu quelque chose de semblable à ce qu’ont expérimenté les prophètes. Ils n’ont pas le droit de compter que l’événement se reproduira. Ils doivent au contraire apprendre à être obéissants, à vivre toujours dans l’amour. Ils n’ont pas le droit non plus de se sentir désormais prophètes ou saints. Le Seigneur n’explique pas à ses disciples ce qui s’est passé. Ils doivent s’en tirer tout seuls dans la prière. Dieu leur a fait faire un saut pour lequel ils n’ont pas reçu d’explication. La seule chose qui leur fut dite, c’est l’interdiction d’en parler. Il y a là quelque chose qui se reproduit dans l’Eglise. Il n’est aucune grâce pour laquelle on n’ait quelque chose à payer: un prix imposé par le Seigneur, non par soi-même. Quelle joie ce serait pour les disciples de pouvoir utiliser leur vision dans leur apostolat! Et c’est justement cela qu’ils ne doivent pas faire104.

On ne comprend une œuvre de Dieu que lorsqu’elle est achevée. Il faut laisser mûrir le temps pour comprendre son dessein105.

La nuit

Nous sommes et nous demeurons pour Dieu des êtres non nécessaires. Mais le fait même que nous soyons superflus est pour nous le moyen d’entrer dans la compréhension de sa surabondance. Quand nous nous oublions nous-mêmes, nous rencontrons sa grâce et, dans la grâce, le problème du moi n’existe plus, pas plus que le problème de saisir Dieu. Dieu ne veut pas que nous cherchions à le détailler et à le saisir comme on le fait d’un objet terrestre. Il ne nous montre de lui que ce qui nous comble, nous unifie, nous clarifie: sa grâce. Et aussi longtemps que l’homme est content de ce que Dieu lui donne de sa vie, il vit en Dieu et de Dieu, et tout est dans l’ordre. Il est alors comme celui qui aime: il est heureux si, chaque jour, celle qu’il aime lui fait don d’une heure et, après cela, il ne demande pas ce qu’elle peut bien faire aux autres heures. Ce n’est que lorsque l’homme commence à calculer et à soupeser ce que Dieu lui donne, quand il cherche à saisir et à dépasser la vie qu’il a en Dieu pour atteindre le secret de la vie éternelle, c’est alors qu’il s’éloigne, malheureux, de la vie106.

Jamais le Seigneur ne nous donne part au ciel sans la croix, mais jamais non plus il ne nous donne part à sa souffrance sans la béatitude, dès ici-bas107. Il n’est pas de nuit de Dieu sans lumière, avant ou après, avant et après. On ne peut pas être disciple sans que la croix fasse quelque part son apparition. On ne suit pas le Seigneur dans une gaieté intérieure et extérieure qui aurait déjà derrière elle tout combat, tout doute et toute fatigue108.

Il n’est pas dit que la Mère du Seigneur « nous conduira toujours sur le chemin le plus facile et le plus agréable. Elle ne peut ni ne doit le faire, car elle doit conduire les hommes au Fils qui a suivi le chemin de la croix et l’a emmenée, elle, avec lui sur ce chemin… Elle ne veut pas donner l’impression d’avoir de meilleures intentions que lui sur les hommes. Elle sait à quel point il a raison en réclamant l’abnégation et l’ascèse. Elle-même a pratiqué l’une et l’autre à la perfection. Tout chemin que ménage la Mère est un chemin de renoncement, de pénitence intérieure et extérieure. Mais du fait qu’on la rencontre sur ce chemin, il perd tout caractère triste et inhumain. Elle nous rend doucement attentifs à la nécessité de la croix, elle nous initie aux mystères de la Passion de son Fils et nous montre combien tous, sans exception, sont des mystères d’amour… Elle nous fait sentir sur le chemin le plus difficile que même l’obscurité est cachée dans l’amour du Fils et pleine de sens »109.

Toute la vie chrétienne a le caractère d’une fête, y compris la croix, et toute la vie chrétienne a un caractère de renoncement, y compris la fête. Cela n’empêche pas que l’Eglise fasse se succéder dans la liturgie les temps de fête et les temps de pénitence110.

Chacun pense volontiers que la croix qu’il porte est plus lourde que celle de son voisin, et il serait tout prêt à faire l’échange. La croix, c’est ce par quoi le Seigneur nous saisit pour nous garder près de lui. C’est justement cette croix qui nous permet de rencontrer le Seigneur. Sommes-nous prêts à dire au Seigneur, aujourd’hui et demain, de faire ce qu’il veut de notre souffrance? Qu’il nous la change, qu’il nous la rende plus lourde ou qu’il nous l’enlève: que ce soit uniquement selon ses désirs et non selon les nôtres. « Demandons au Seigneur qu’en tout ce qui est pénible il nous impose la mesure qui lui semble bonne, la mesure qui lui semble nécessaire et utile et que nous n’avons pas besoin de connaître parfaitement »111.

« On n’atteint pas la croix par l’entendement mais uniquement en renonçant à comprendre… La philosophie et la théologie peuvent bien, d’une manière ou d’une autre, être saisies de la démesure de Dieu, mais seul celui qui croit de façon vivante est véritablement entraîné dans la nuit du Dieu toujours-plus-grand »112.

Marie, la première, a dû apprendre à ne pas comprendre. Ce fut, par exemple, quand le Fils lui a dit: « Ne saviez-vous pas qu’il me faut être aux affaires de mon Père? ». « L’obéissance au Père est aussi pour la Mère une nouvelle initiation aux mystères de la vie chrétienne ». Elle doit apprendre le mystère de la distance de Dieu. Elle se faisait du souci pour son enfant qu’elle croyait perdu; elle a connu l’angoisse et on lui dit que ce n’est rien, que c’est normal. « Le mystère de cette distance, de sa réalité et de sa nécessité, n’est pas institué ici au temple pour la Mère seule, mais pour toute la chrétienté. C’est un privilège de la Mère de pouvoir la première en faire l’apprentissage ». Mais elle est aussi la première à en souffrir. Un espace infini s’ouvre ici. Le Fils lui-même provoque cette non-compréhension. Il n’explique rien, « il n’indique que la direction, il souligne la distance. La Mère doit en tirer un enseignement réellement nouveau: apprendre à ne pas comprendre… C’est le début de quelque chose qui n’aura pas de fin, … un acte d’ouverture à Dieu tout nouveau », non pas un néant vide, un trou noir, « mais l’occasion d’ouvrir son âme plus largement à Dieu et donc l’occasion d’une fécondité nouvelle »113.

La foi ne peut dominer son objet, elle doit se laisser conduire par Dieu114. Lors de la tempête sur le lac, Jésus demande à ses disciples: « Pourquoi avez-vous si peur? » On a peur quand on ne voit pas tout. Si nous savons que le Seigneur, lui, possède la vue d’ensemble de notre vie, de notre foi, de notre action, nous n’avons plus peur. Nous savons que nous n’avons à demander à personne des renseignements sur les prochaines minutes, sur les prochains jours, les prochaines semaines, les prochaines années: le Seigneur voit tout cela. Il nous donne la foi. Nous n’avons pas besoin d’avoir peur. Crainte et foi ne vont jamais ensemble115.

Les chemins de la grâce du Seigneur demeurent impénétrables. On ne peut jamais déduire une grâce d’une autre grâce. Les chemins de la grâce du Seigneur se moquent de tout système116. Il nous faut apprendre que l’absence du Seigneur est toujours aussi une présence117.

Pierre, qui ne voulait pas se laisser laver les pieds, doit finalement se laisser faire par le Seigneur. Le Seigneur n’explique pas, il affirme au contraire que, pour l’instant, Pierre ne peut comprendre. Pierre doit s’abandonner là où il ne comprend pas. « Il doit se contenter de savoir que le Seigneur le veut ainsi ». Ce sera toujours comme ça dans l’Eglise. « Ce que le Seigneur donne à entendre dépasse toujours ce que l’homme attend, et il faut que celui-ci se laisse dépasser… Il doit tout accepter, se plier, se laisser faire, en se mettant seulement à la disposition du Seigneur ». Il doit se confier au Seigneur « comme un objet ». « Il faut qu’il le fasse avec la ferme conviction que toutes les exigences du Seigneur sont justes, mais que rien en nous ne peut expliquer sa manière d’agir avant qu’il n’estime venu le moment de comprendre. Quand viendra le moment?… Lui seul peut en décider; il peut arriver ici-bas, mais tout aussi bien dans l’au-delà seulement… Bien des choses, dans le destin des individus, resteront toujours obscures et ne s’expliqueront que dans l’au-delà ». Quelqu’un a rencontré le Seigneur, c’est clair. « Mais ce qui résultera de cette rencontre n’est pas clair du tout et ne se dévoilera que par étapes »118.

Il faut s’en remettre à Dieu du sens des choses que l’on a faites ou que l’on doit faire, même si on ne voit plus rien. Il faut accepter de ne pas avoir une vue d’ensemble des choses119. Les sacrements participent à la nuit de la croix: on ne voit pas. Recevoir un sacrement, c’est chaque fois accueillir ce que Dieu donne dans le secret, et la volonté de Dieu n’a pas sa mesure dans le bien-être et le contentement que l’homme peut éprouver120. De lui-même, l’homme ne peut arriver qu’au vide du tombeau le matin de Pâques. Pour aller du tombeau vide au Seigneur vivant, il doit être conduit. C’est Dieu qui décidera de la manière dont on sera conduit. L’homme peut souhaiter pour lui-même que sa foi devienne vivante au tombeau vide, il ne peut souhaiter que cela se fasse par une vision d’anges121.

Il ne faut pas toujours demander des comptes au Seigneur. On ne peut pas toujours voir où on va, où il nous mène. Si on désire quelque chose de toi, donne-le; si on veut t’emprunter, ne fuis pas, sans toujours savoir si on va te rendre, ni ce qui va se passer. Ce que nous savons; c’est que tout ce qui est nôtre ne nous appartient plus mais appartient au Seigneur122.

Celui qui, un jour, a fait l’expérience de la grâce du Seigneur ne devrait pas au fond toujours demander pour lui de nouvelles grâces; ayant reçu une fois la grâce, il doit savoir qu’il se trouve maintenant engagé avec le Seigneur dans une relation dans laquelle il doit laisser au Seigneur seul le soin de lui accorder quelque chose. Dieu doit distribuer ses grâces comme il le veut. Et si Dieu m’a un jour tiré d’une difficulté, cela ne veut pas dire qu’il est obligé de me tirer de toutes les difficultés qui viendront encore. La grâce est gratuite123.

Dieu exige toujours des choses de notre foi. Et on ne sait pas pourquoi et on ne sait pas ce qu’il en fait. C’est mis en dépôt auprès de lui. C’est ça l’œuvre de la foi. C’est comme un peintre qui a un ami qu’il aime beaucoup; il peint pour son ami et il lui offre ses tableaux. Puis son ami lui demande un jour son meilleur pinceau, sans lui dire pourquoi. Il le lui donne en pensant peut-être que c’est une plaisanterie, mais le pinceau ne revient pas et il ne sait pas du tout ce que son ami en a fait. Puis son ami lui demande peut-être d’autres objets, des objets importants, qui semblent indispensables. C’est comme ça avec notre foi: on lui demande toujours quelque chose; quelque chose de nous, quelque chose de nos forces, de notre nature est mis en dépôt auprès du Seigneur124.

Et cependant « la foi n’est pas déçue ». Dieu nous demande quelque chose et nous aussi, nous lui adressons nos requêtes. « Dieu répond toujours à la foi qui demande, même s’il ne le fait pas comme l’attend peut-être humainement le croyant. La foi elle-même ne s’attend à rien de fixe; elle n’attend que la réponse surabondante de la grâce. Ce que celle-ci sera reste toujours imprévisible. La foi n’entend donc pas, dans la réponse de Dieu, ce qu’elle aimerait entendre; la réponse est à la question ce que le vin est à l’eau (aux noces de Cana) »125.

Le Seigneur « sait que tout repose dans la paix du Père » et que le pire qui puisse lui arriver à lui ainsi qu’aux siens « est encore un don de la paix du Père ». La paix du Seigneur est l’opposé de la paix du monde: elle consiste « dans le fait que toute sécurité lui est ôtée…Ils sont livrés à l’incommensurable où toute garantie est supprimée… Nous voudrions toujours posséder une paix pareille à celle du monde, une paix qui protège contre les agressions ». Mais la paix du Seigneur est dangereuse parce que incontrôlable. « Personne ne sait dans quelle aventure la paix du Seigneur va l’entraîner… Le Seigneur n’est pas venu pour réduire Dieu à la mesure humaine, mais pour dilater l’homme à la mesure de Dieu ». Il faut que les disciples se souviennent que leur chemin, qui débouchera sur les ténèbres, « n’est autre que la paix du Seigneur, cette paix qui leur a été promise en même temps que l’Esprit Saint »126.

Il se peut très bien qu’on ait à souffrir jusqu’à la fin, qu’on doive mourir dans l’obscurité et la souffrance, et qu’il ne soit nullement question pour nous de voir les cieux ouverts comme le diacre Etienne sur le point de mourir. « Ça n’a aucune importance, car on s’en remet à Dieu pour la manière dont il veut rencontrer le mourant. Le sens de la foi n’est pas que j’aie une mort facile, mais que j’entre dans la mort comme un vivant, de la manière dont le Seigneur me l’accordera. Peut-être dans l’obscurité, la souffrance et l’angoisse et sans plus rien voir. Mais peut-être aussi dans une dernière communication de la Bonne Nouvelle: Je vois le ciel ouvert127. On sait maintenant, par le ‘Journal’ d’Adrienne et par tout ce qu’a écrit Hans Urs von Balthasar, que la fin d’Adrienne fut très longue, douloureuse et enveloppée de ténèbres, ce qui ne l’empêcha pas de dire tout à fait à la fin: « Que c’est beau de mourir! »128.

4. L’ÉTERNEL

Un commencement

« L’heure vient et elle est déjà là, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’entendront, vivront ». Toute grâce est un commencement. A l’instant où le Seigneur fait son apparition dans le monde, tout ce qui va venir est déjà là. Dans l’hostie l’heure vient, mais elle est déjà là; la transsubstantiation vient, mais celui qui vient est déjà là. Dans la foi, tout ce qui est promis est déjà présent. Car le Seigneur, qui était au commencement auprès de Dieu, fait de tout ce qui commence et commencera quelque chose qui recevra sa plénitude. Ce qui, pour nous, est un essai de commencement, le Seigneur en voit l’achèvement. En tout mouvement que nous faisons, en toute respiration, en chaque pas de l’homme, le Seigneur voit un mouvement vers lui et vers le Père. Et toute grâce qu’il nous manifeste est un début et l’ouverture à une grâce plus grande qu’il ne nous est pas nécessaire de comprendre, mais à laquelle nous devons rester ouverts; la grâce reçue est en nous le germe d’une grâce nouvelle à recevoir. La communion d’aujourd’hui ne fait que laisser deviner ce que sera celle de demain129.

Toute lumière sur les choses de la foi, que le Seigneur donne à quelqu’un, toute vision qu’il peut accorder, n’est jamais quelque chose en quoi on pourrait se reposer ou séjourner; c’est toujours le point de départ d’un mouvement infini. Ce qui arrive dans la grâce, c’est un feu qui brûle: il suffit d’une allumette pour l’allumer; si on l’alimente, il peut brûler à l’infini parce que telle est la nature du feu. Un feu terrestre, on peut l’éteindre; le feu divin, qui brûle dans la foi, on ne peut pas l’éteindre parce qu’il contient la vie éternelle. Il est vrai qu’on peut apparemment étouffer la vie, on peut extérieurement bloquer une œuvre de foi ou la détruire, un poste de mission peut mourir, un croyant peut être tué ou emprisonné, mais cela ne touche pas la vie éternelle qui vit dans la foi. Ce qui vit et brûle dans le Seigneur est vie éternelle et feu éternel qui continuent à brûler dans le Seigneur d’une manière vivante. Personne n’est en mesure de dire où ce feu continue à se propager souterrainement. Quand l’œuvre de la foi est détruite extérieurement, le feu de cette foi est toujours à la disposition du Seigneur et il peut l’utiliser et le placer là où il le juge bon. Le sang des martyrs est fécond, d’une manière visible ou invisible; il en est de même pour l’obéissance. Mais l’homme n’est pas autorisé à abandonner, pour cette œuvre invisible, l’œuvre extérieure à laquelle il est attelé130.

Les perspectives chrétiennes se déploient à l’infini; elles ne sont jamais épuisées. Au fil des siècles, beaucoup de point de doctrine ont été formulées avec plus de clarté et de précision; mais, devant Dieu, nous nous trouvons toujours au commencement. Au-delà de tout énoncé, aussi clair soit-il, au-delà de tout concept bien circonscrit, demeurent toujours cachés des concepts plus vastes et plus grands. Les énoncés conceptuels concernant Dieu ne sont aucunement clos sur eux-mêmes: ils ne font jamais que conduire à une foi grandissante qui, au fur et à mesure qu’elle grandit, comprend toujours mieux qu’elle se trouve au commencement131.

« Pourquoi n’avez-vous pas encore la foi? », demande le Seigneur à ses disciples après avoir apaisé la tempête sur le lac. Le Seigneur est plus grand que nous ne le pensons et, à chaque instant, il peut nous donner de nouvelles preuves de sa puissance. Personne ne peut dire qu’il connaît exactement la grandeur de la puissance du Seigneur; si quelqu’un prétendait la connaître, il ne ferait que manifester l’étendue de sa propre impuissance. Il ne suffit pas non plus de dire: Je sais que Dieu est tout-puissant. Que veut dire en effet la toute-puissance? Mais si nous savons que la toute-puissance de Dieu qui est à son service est beaucoup plus grande que tout ce que nous pouvons nous représenter sous le nom de toute-puissance, nous savons que Dieu est celui qui est toujours plus grand, et que notre foi doit s’adapter à cette démesure. Personne n’a la possibilité de dire: Aujourd’hui je crois tant et tant, demain je croirai un peu plus, dans un an beaucoup plus, et dans cinq ans plus encore; ce serait revendiquer le droit d’avoir une vue d’ensemble de sa foi et cela, personne n’est capable de l’avoir. Il nous faut remettre au Seigneur la vue d’ensemble. Mais le Seigneur fait croître la foi comme il l’entend en donnant lui-même au croyant une intelligence des choses de la foi qui provient de la vue d’ensemble qu’il a. L’intelligence des choses de Dieu et la foi en lui grandissent l’une par l’autre parce que le Seigneur ne cesse de se donner toujours davantage au croyant132.

La foi est toujours ouverte à quelque chose qui est au-delà d’elle-même. La foi n’a pas son centre en elle-même mais en Dieu133. Elle doit rester ouverte sur Dieu au-delà de tout ce qu’elle a compris pour recevoir toujours de nouveaux développements. « Aux heures où Dieu se promène dans le paradis, Adam est libre de vivre avec lui et de toujours apprendre quelque chose de nouveau de lui ». L’homme était capable d’entendre la parole du Père et d’y mêler la sienne sans affaiblir la parole de Dieu. Dieu continuait toujours à parler et l’homme était capable de répéter ce qu’il avait dit, et sa foi était toujours capable de s’élargir. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas continuellement nourri par le sens de Dieu. Ce que Dieu dit d’illimité, l’homme lui impose aussitôt ses limites. « Sa foi ne croit plus que ce qui, dans la parole de Dieu, lui semble adapté à sa nature humaine. Il établit un certain rapport entre ce que Dieu peut dire et ce que lui peut comprendre. De la sorte, il a enlevé à la parole de Dieu son infinité et à la foi son ouverture »134.

« Ne vous étonnez pas », dit le Seigneur: « Soyez ouverts à ce que vous ne comprenez pas, donnez-moi votre foi comme des enfants, prenez de ma main ce qui vient, prenez ce qui vient, peu importe ce que c’est, prenez-le avec reconnaissance non avec des questions, avec appétit non avec méfiance, soyez prêts à toutes les possibilités, sans les soupeser. Celui qui s’étonne, critique, compare, celui-là s’occupe beaucoup plus de ce qu’il sait déjà, de ce qu’il possède, de ce qu’il a expérimenté, de ce qu’il est, de ce qu’il considère avec son intelligence comme donné une fois pour toutes, plutôt que de ce que Dieu lui offre d’une manière toute nouvelle et essentielle. Celui qui est ouvert à Dieu ne peut s’étonner de rien. Celui qui s’étonne montre qu’il est occupé de lui-même au lieu d’être occupé de Dieu. Celui qui vit en Dieu sait si fort que Dieu dépasse toujours toutes choses et surpasse toute attente qu’on ne peut comparer ce qu’il fait avec ce qui a été. S’étonner, c’est commencer à douter et à ne pas croire, parce que c’est commencer à vouloir avoir raison »135.

Rien de tel pour s’ouvrir à l’infini de Dieu, selon Adrienne, que de fréquenter l’Apocalypse de saint Jean. Elle-même en a ‘composé’ un volumineux commentaire; il n’est pas sûr qu’il existe au monde exégèse plus autorisée de ce livre scellé. Si l’Evangile de Jean décrit la vérité de Dieu dans son apparition parmi les hommes en donnant de nombreux aperçus sur la vérité divine, l’Apocalypse par contre décrit une vérité de Dieu qui est située sur un autre plan auquel Jean n’a accès que par le ravissement. L’Apocalypse est impossible sans l’Evangile. On pourrait vivre au besoin sans l’Apocalypse parce que l’Evangile de Jean le contient déjà de manière inclusive, on ne pourrait se passer de l’Evangile. On peut vivre dans la foi pure, mais personne ne peut vivre que de visions. Cependant l’Apocalypse est une explication de l’Evangile qui fait éclater l’humain dans l’incompréhensible de Dieu, il est l’indispensable complément de l’Evangile pour nous ouvrir à l’infini de Dieu. L’Apocalypse, avec son tourbillon de visions imprévisibles, nous place devant l’immensité de la vérité de Dieu face à toute vérité terrestre. C’est l’expérience que devait faire le disciple bien-aimé pour la transmettre à l’Eglise136.

Le passage

Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle manière que la mort devienne un don du mourant à Dieu… Quand le Fils souffre à en mourir, plus il souffre, plus grand est le don qu’il peut offrir au Père avec son corps… Je ne puis pas mourir en tant que chrétien sans que le Seigneur meure avec moi, sans qu’il m’assiste de l’Esprit Saint137.

L’homme porte en lui le sceau de la Trinité. Il ne peut donc se comprendre lui-même que dans et par la Trinité, que s’il situe son être et son origine dans l’origine éternelle de Dieu, que s’il ne met plus son centre en lui-même mais dans le Fils de Dieu, que s’il se laisse consumer au feu de l’amour de l’Esprit Saint. Et chaque fois que la vie de Dieu semble se rétrécir et se limiter, lors de l’Incarnation ou lors de la mort du Fils, c’est toujours pour dépasser toutes les évidences humaines. La vie de Dieu est toujours imprévisible, toujours différente de ce qu’on avait imaginé. Il en est de même pour la fin de l’homme: la limite humaine et la mort de l’homme deviennent des lieux par excellence de l’apparition de la vie éternelle parce que l’éminence infinie de l’origine divine s’y manifeste de manière irrécusable. La destinée de l’homme livrée à elle-même est sans issue, pur malheur, écoulement vers le néant. Mais quand la Trinité se penche vers l’homme, ce qui était le malheur de l’homme devient pour lui la pure béatitude de la connaissance et de l’amour de Dieu qui est pour nous désormais toujours plus grand138.

Le Fils est le chemin qui nous mène vers le Père, mais vient le moment où « l’homme venant du Fils se présente devant le Père, le moment où le Fils nous remet au Père, nus et dépouillés. C’est un moment dangereux, car à cet instant même, nous quittons l’abri du Fils, nous ne sommes plus couverts par lui. Et en ce moment où le Fils nous offre au Père, où il se retire pour nous présenter au Père, le Père nous verra tels que nous sommes… Le Fils ne se tient plus devant nous, mais derrière nous… Le geste par lequel le Fils nous offre au Père est le même geste que celui d’une mère qui présente son enfant. Ce geste, il l’a appris de sa mère. Il nous porte comme sa mère l’a porté… De nous, il désire en ce moment d’abandon que nous soyons pareils à lui dans les bras de sa mère: rien qu’un enfant et confiance absolue. Que nous ne soyons que ce que nous sommes: des enfants de Dieu qui, par la grâce du Fils, retournent chez le Père, sans aucune angoisse, ni devant cette reddition, ni devant la mort, ni devant l’amour. Tout ce que l’on ferait encore dans l’angoisse et le souci de notre salut ne ferait que nous détourner du Seigneur… La seule chose qu’il exige de nous est de nous laisser remettre par lui au Père »139.

L’au-delà

Par sa vie dans le temps, le Seigneur donne part à tous les hommes à sa vie au-delà du temps, parce que sa propre vie dans le temps est empruntée à l’éternité, est incluse et emportée dans sa vie de l’éternité. Il est l’Alpha et l’Omega. Lui qui a séjourné parmi nous était là avant et il sera là éternellement. Sa vie embrasse toute l’éternité. Durant le temps où il a vécu sur la terre, le Fils n’a pas quitté son éternité, et il n’a pas fait que la garder, il a façonné aussi notre vie éternelle selon un dessein qui existait depuis l’éternité et qui aura de l’effet pour l’éternité. Dans sa vie éternelle, il a pris un espace de temps de vie humaine, mais sans séparer celle-ci de sa vie éternelle. Inversement, il a concrétisé pour nous le temps de toute sa vie éternelle dans le temps de sa vie humaine. Par la force de sa vie terrestre, il a rendu toutes nos vies terrestres capables de la vie éternelle, et il a montré par là à chacun d’entre nous que la vie temporelle, dans sa temporalité, participe déjà à la vie éternelle au-delà du temps. Quand un homme commence à croire, il livre tout son être aux mains du Seigneur, et le Seigneur s’en charge: il ne se charge pas seulement du souci de la vie temporelle qui lui reste, il se charge aussi de sa vie éternelle future. Le croyant livre pour ainsi dire au Seigneur sa vie éternelle pour recevoir à la place la vie éternelle du Seigneur et en vivre. Mais celle-ci n’est pas une vie temporelle prolongée et améliorée, le croyant participe à l’authentique éternité, à la vie éternelle de Dieu dans la Trinité. Et plus il abandonne au Seigneur dans la foi sa vie temporelle et éternelle, plus il est introduit dès ici-bas dans la vie éternelle du Seigneur. Ceci est proprement le don que le Seigneur nous fait quand il vit notre vie temporelle et qu’il la vit avec son éternité… Le Seigneur doit être pour nous l’Alpha et l’Omega, le commencement et la fin. Peu importe ce qui adviendra de moi. Peu importe la fin qu’il me donnera puisque je n’ai plus de fin qui ne soit aussi la sienne140.

Une vie temporelle qui est vécue dans la foi et l’amour devient comme une fonction de la vie éternelle: dès le temps présent, elle se laisse envahir toujours plus par la vie éternelle. Mais il peut se faire aussi qu’une vie temporelle, après avoir été un certain temps à la rencontre de la vie éternelle, se replie sur elle-même et évite le contact avec la vie éternelle. Même ceux qui refusent la vie éternelle et s’en détournent devront prendre contact avec elle dans le jugement, parce que le jugement se passe dans la vie éternelle et, de la sorte, tous entrent en contact avec la vie éternelle au moins dans le jugement141.

Le ciel n’est pas une chose bizarre comme il pourrait sembler depuis la terre, quand par exemple on réfléchit au fait qu’on verra Dieu. Pour Jean non plus il n’était pas facile de vivre sur terre avec le Seigneur, il semblait parfois que le Fils et le Père oubliaient que le disciple n’était qu’un homme. La vie en Dieu paraît souvent ici-bas nous en demander trop. Au ciel, on ne ressentira plus la vie au ciel comme une exigence trop grande. Une fois pour toutes, Dieu aura élevé ses créatures dans le monde de sa plénitude. Dieu demeure dans l’éternité celui qui est toujours plus grand encore que ce qu’on en a compris et découvert; les créatures reçoivent le don de ne cesser de s’étonner de ce qu’il est. Elles le savent pour toujours et cependant chaque seconde de l’éternité est imperturbablement fraîche et neuve. Cette fraîcheur toujours nouvelle des sentiments fait partie essentiellement de la plénitude. Sur terre, il nous faut souvent perdre ce qu’on aime pour lui trouver une nouvelle valeur. Au ciel, il n’y a pas d’accoutumance et aucune séparation ne sera nécessaire pour donner du sel à la vie142.

La foi est une entrée dans la vie éternelle. Celui qui ‘hait’ sa vie ici-bas la donne tout entière à Dieu pour qu’il en fasse ce qu’il veut. Lui, qui est la vie éternelle, nous remplira. Qui livre sa vie d’ici-bas et la garde pour la vie éternelle retrouvera dans la vie de l’au-delà sa vie d’ici-bas, car la vie du Seigneur ici-bas continue également dans sa vie éternelle. Celui qui meurt alors qu’il vit déjà de la vie éternelle parce qu’il a donné à Dieu sa vie d’ici-bas, va dans l’éternité comme quelqu’un qui vient de l’éternité et, de la sorte, sa vie éternelle dans l’au-delà ne pourra pas être sans relation avec sa vie éternelle d’ici-bas. Il continuera là-haut à aimer ceux d’ici-bas et à vivre pour eux depuis le ciel. L’ici-bas et l’au-delà sont un dans le Seigneur qui inclut en lui toute la vie éternelle143.

Nous avons le devoir d’essayer de comprendre ce qu’est l’éternité de Dieu parce que c’est à elle que nous sommes destinés quand nous quitterons notre temps éphémère144. Pour comprendre le temps de l’éternité, nous sommes comme des enfants. Le petit enfant n’a pas une idée précise de ce qui le sépare de Noël; alors sa mère lui explique quand ce sera: « Demain, et puis encore demain, et beaucoup de demains, et puis tout à coup c’est Noël »145.

Dans la vie éternelle, ce ne sera pas l’homme qui construira sa vision de Dieu en rassemblant toutes les expériences de Dieu qu’il a faites dans le temps; ce sera Dieu qui nous fera le don de l’expérience de lui-même, de la possession de sa vie éternelle, de la vue de son infinité, selon sa mesure à lui et son bon vouloir146.

Nous sommes des pécheurs; nous avons besoin, dans la mort, d’une purification, d’une transformation douloureuse. Mais nous sommes entourés à droite et à gauche: d’un côté par le Fils qui, dans sa mission, a trouvé pour nous une place, de l’autre par sa Mère qui va vers le Père avec le oui qu’elle a dit pour toute l’humanité. De la sorte, toute contemplation du Seigneur et de sa Mère est une invitation à la vie éternelle. Non pas une invitation à aller dans un ciel qui nous serait étranger, mais une invitation à aller dans la demeure de Dieu qui, dans la foi, est notre patrie. Tout oui dit au Fils par un homme est déposé là. Le oui de Marie a frayé une large voie vers le ciel, une voie si large qu’aucun croyant ne peut la manquer, que tout le monde peut la suivre pour arriver au Fils et échanger son temps éphémère contre le temps éternel de Dieu Trinité147.

Dieu essuiera toute larme dans le ciel. Mais y aura-t-il encore dans le ciel des larmes que Dieu devra essuyer? Les élus pourront connaître un début de larmes pour que Dieu puisse les essuyer, pour que Dieu puisse montrer qu’il enlève toute douleur dès qu’elle se fait jour, qu’il console tout de suite, et pour que les élus ne pensent pas, dans leur vie éternelle, que la douleur leur est épargnée pour le moment, mais qu’il pourrait se produire un jour des événements qu’ils auraient à redouter. En essuyant toute larme, Dieu montre qu’il demeure le consolateur éternel, que rien ne peut plus les atteindre qu’il ne soit prêt à assumer aussitôt. Il crée de la sorte pour eux une nouvelle relation, une nouvelle dépendance, une nouvelle manière d’être enfant. Ici-bas aussi il y a des souffrances dont l’homme ne voudrait pas être privé parce qu’elles sont une occasion pour l’amour de se manifester, et ces souffrances demeurent dans son souvenir comme les preuves les plus indubitables de l’amour: qui se laisse consoler ne joue pas à celui qui se suffit en tout et, pour celui qu’on aime, c’est une grande joie de pouvoir faire quelque chose, ne serait-ce que d’essuyer des larmes. Au ciel, cela ne va pas jusqu’à la souffrance, mais jusqu’au point où l’on sait que l’amour de Dieu est tout prêt à essuyer les larmes. La seule tristesse qui pourrait nous atteindre au ciel, ce serait que Dieu ne soit pas assez glorifié, mais ce n’est pas possible parce que la louange des hommes est incluse désormais dans celle du Fils, qui est parfaite. Au ciel, on ne pourrait se plaindre que d’une chose: c’est que quelqu’un se détourne de Dieu; mais cela non plus n’existe pas parce que Dieu tourne tout vers lui, recueille tout en lui et remplit tout148.

Il existe encore au ciel de l’humilité: elle consiste pour ainsi dire à ne jamais se défendre des grâces que Dieu veut nous accorder. Elle est à la fois conscience de l’écart absolu qui existe entre Dieu et la créature – qui s’exprime ici-bas dans le « Je ne suis pas digne » – et totale adhésion à tout ce que Dieu donne et communique149.

Au ciel, on verra Dieu, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de mystères. La différence est que ce seront désormais des mystères célestes et non plus des obscurités terrestres. Si Dieu demeure alors encore celui qui est toujours plus grand dans ses mystères éternels, il remplit cependant à chaque fois ce que les élus désirent expérimenter de son mystère, mais le souhait part de lui et c’est lui qui l’inspire. Par contre, les bonnes questions que nous avons posées sur terre recevront toutes leurs réponses au ciel; vue du ciel, la terre deviendra transparente. Ce qui, ici-bas, a causé de l’inquiétude, ce qui dans les questions de la terre n’était pas totalement conforme à Dieu, deviendra transparent jusqu’en son tréfonds150.

La suite en 26/2   -   Voir les Notes en 26/4.

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