26/2. La foi d’Adrienne von Speyr

 

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LA PRIÈRE

 

Dans sa présentation de la vie et de l’œuvre d’Adrienne von Speyr, Hans Urs von Balthasar note que « la mission d’Adrienne pour l’Eglise d’aujourd’hui est essentiellement une nouvelle vivification de la prière »1. Cette affirmation peut étonner de prime abord: Adrienne n’a laissé que deux ouvrages consacrés explicitement à la prière2; et puis ne serait-ce pas trop restreindre ses horizons que de limiter son influence à une vivification de la prière? Cependant, ainsi que le note H.U. von Balthasar, le frêle esquif de la prière « nous porte, au-delà de tous les concepts » sur l’océan infini de Dieu3. La prière n’est pas une petite activité marginale et surérogatoire; elle est au cœur de la vie du chrétien, et le chrétien vaut ce que vaut sa prière. Et si, par malheur, la prière n’avait plus grand sens pour lui, il aurait en fait perdu l’essentiel de son identité; il aurait perdu le frêle esquif qui pouvait le mettre en contact avec Dieu. Prier, c’est entrer dans le monde de Dieu. Vivifier cette relation essentielle, Adrienne le fait implicitement tout au long de ses œuvres en initiant au Dieu vivant. Si elle réussit à montrer à quelqu’un l’existence vitale de l’au-delà, elle déclenche par le fait même le réflexe de la prière authentique. Mais il vaut la peine de recueillir certaines de ses réflexions explicites sur la prière éparpillées dans un certain nombre de ses œuvres.

1. LE PARTENAIRE DE LA PRIÈRE

L’initiative de Dieu

« Savez-vous ce qu’est la prière? Laisser parler Dieu »4. Cette affirmation, qui pourrait n’être qu’un mot dans l’air, est le fondement de tout pour Adrienne, et elle s’en explique longuement. Pour prier, il faut entrer dans sa chambre et fermer la porte. Le plus important dans la prière, c’est d’abord que Dieu puisse nous y atteindre. Dans la prière, la parole de Dieu a la priorité sur la parole de l’homme. Il faut du silence pour percevoir la voix de Dieu5.

Après la chute, Dieu a appelé l’homme coupable et lui a parlé. L’invraisemblable est arrivé: bien que l’homme se fût détourné de lui, l’Éternel a lié conversation avec l’éphémère. Cette conversation est l’origine de la prière. Celui qui prie a constamment la possibilité de parler à Dieu de sorte que la finitude humaine participe à l’infini de Dieu et qu’elle reçoit une réponse provenant de l’éternité. Dieu est encore allé plus loin. Le Fils devenu homme a invité les croyants à le suivre et à vivre dans son intimité. Tant qu’il vit sur terre, les apôtres partagent sa vie tandis que lui, qui communique sa vie à ses apôtres, continue à vivre dans le Père. Le Fils est donc médiateur. Pour le disciple, suivre le Fils, ce n’est pas seulement vivre à côté de lui, c’est vivre dans la vie du Fils, c’est être avec le Fils dans le monde de la vie du Père. Le Fils, dans sa vie terrestre, est le point de contact entre le fini et l’infini, et il donne à ses disciples de participer parfaitement à la vie du Père. Les disciples y vivent par la parole du Fils; ils apprennent immédiatement de lui ce qu’il veut leur dire, mais aussi ce qu’est le mystère de Dieu Trinité6.

La prière « n’est pas seulement une parole adressée à Dieu, elle est en même temps, et bien plus encore, une écoute de sa parole, une disponibilité à faire ce qu’il dit. La prière n’est pas un monologue, c’est un dialogue, elle n’est pas seulement l’expression des besoins de l’homme et de ses opinions, mais la disposition ouverte à tout ce que Dieu dit et à tout ce dont il a besoin »7. Car Dieu aussi a des besoins.

« Celui qui prie reçoit la parole (de Dieu) comme un mystère qu’il doit conserver dans son cœur, mais aussi comme une invitation pressante à agir en chrétien et comme un élargissement de sa manière de voir »8.

L’homme arrive à la prière avec des idées d’homme, il devrait en repartir avec les idées de Dieu. L’homme qui se met à prier s’attend à trouver Dieu comme partenaire de la conversation. S’il a suffisamment de révérence envers lui, il cherche à lui laisser tout l’espace qu’il veut occuper au lieu de lui présenter ses propres idées. Le chrétien ne peut s’empêcher d’arriver à la prière avec certaines espérances précises. Il se présente devant Dieu et, par sa foi, Dieu a pour lui un visage; il est souvent à peine conscient qu’un croyant n’est justement pas capable de préciser ce visage. Dans sa rencontre avec Dieu, il s’attend à de l’inattendu, mais de l’inattendu qui soit une réponse à son attente. Il devrait comprendre qu’il lui faut abandonner toute forme d’attente de ce genre9.

En toute prière, on doit rester totalement ouvert, souple, malléable, car Dieu peut la conduire tout autrement qu’on ne le pensait. On voulait prier pour telle communauté ou telle région, et tout à coup il n’y a plus là qu’une seule personne pour qui on doit prier maintenant, qu’on la connaisse ou non. Ou bien, au contraire, on voulait prier pour quelqu’un et on doit prier pour un groupe, pour la communauté dont cette personne fait partie10.

Il faut toujours demander à Dieu le vrai sens de la prière. Dieu accorde tout ce qu’on lui demande dans son Esprit. Dieu veut qu’on le prie dans l’Esprit de son Fils, et le Fils demande et reçoit ce que le Père veut lui donner. Mais si, en commençant la prière, on n’a que le désir de chercher son propre avantage, Dieu ne peut pas correspondre à cette prière et celui qui prie aura le sentiment de ne pas être exaucé par Dieu. Ce n’est pas que Dieu exige et présuppose une transformation totale et peut-être impossible de l’homme; mais il donne le vrai sens de la prière si on le lui demande. Celui qui prie doit se laisser conduire. Et alors tout grandit en même temps: l’intelligence, la foi, le don de soi, la prière et ce qu’on reçoit. Et même si au début de la prière on a dit un oui total, ce oui grandit encore parce que Dieu grandit en lui11.

Plus profonde est la prière, plus on se met à la disposition de Dieu pour être façonné par lui. Et ce travail de Dieu peut consister à laisser quelqu’un assis. Une seule chose est sûre, c’est qu’il accomplit sa volonté12.

On ne sait peut-être pas très bien où commence la prière quand on se met à écouter Dieu. En fait, la prière est déjà commencée quand on se met à l’écoute. « Lorsque Dieu parle, il n’est presque pas nécessaire que l’homme réplique parce que Dieu dit si parfaitement toute chose que les plus longs énoncés ne pourraient le dire mieux. Or Dieu a de l’homme une connaissance complète; aussi sa parole rencontre-t-elle exactement ce dont il a besoin et est-elle toujours la réponse à la question qu’il formule ou qu’il garde en soi »13.

Nous ne pouvons pas avoir une vue d’ensemble de notre foi ou de notre mission, mais lui sait. Les païens croient que c’est la puissance de leurs paroles qui les fera entendre de Dieu. Le chrétien sait que le pouvoir de les entendre se trouve en Dieu. Toute notre vie est saisie par Dieu qui nous a créés, qui nous connaît, qui sait toujours ce dont nous avons besoin. Il le sait avant que nous le lui demandions. Il nous faut apprendre à faire confiance à Dieu en tout. Quand on a vu cela, on peut être tout à fait indifférent à tout ce qui nous concerne. Nous devons entreprendre dans la foi ce que nous devons faire pour répondre à notre mission même si nous ne voyons pas où cela nous mène, parce que Dieu sait ce dont nous avons besoin et que lui a une vue d’ensemble. L’indifférence, c’est de renoncer à son propre savoir parce qu’on sait que le savoir de Dieu est meilleur. L’indifférence est facile quand on croit, c’est-à-dire quand on sait que le Père sait mieux que nous. L’indifférence n’est difficile que lorsqu’on est convaincu qu’au fond on sait mieux que lui. Et cependant nous devons prier, et prier sans nous lasser. En priant, nous entrons dans la manière de penser de Dieu, nous faisons nôtres ses désirs. Tout ce qui nous concerne, nous devons le prendre avec nous dans la prière et le soumettre de la sorte une fois de plus à sa volonté. Nous pouvons prier aussi pour demander des choses terrestres dans la mesure où elles ont un rapport avec la volonté de Dieu. On peut prier pour le prochain, y compris pour les besoins que nous lui connaissons, mais en laissant toujours une ouverture sur ses besoins inconnus afin que Dieu nous exauce du point de vue qui est le sien et qui domine toutes les situations14.

« Quand nous prions, il faut nous rappeler que Dieu sait ce dont nous avons besoin, s’il s’agit d’une prière de demande, et comment nous aimerions l’adorer, s’il s’agit d’une prière d’adoration. Cette connaissance ne doit pas rester purement théorique, elle doit nous servir de stimulant et nous aider à nous présenter nus devant Dieu, à prier dans une ouverture totale qui ne fait aucune réserve et qui, là où il y en aurait, cherche à les dévoiler devant Dieu »15.

En toute prière, on attend d’une manière ou d’une autre « la suite des ordres de Dieu », comme les apôtres au cénacle avant la Pentecôte16.

C’est ce que doit apprendre Joseph à cause de la charge qu’il a de la Mère et de l’Enfant. Il doit leur donner des consignes, mais « au fond, il lui est demandé d’avoir plus de discernement qu’il ne peut humainement en posséder; la prière est le lieu où il acquiert un discernement toujours plus grand ». Lui, l’homme simple et ignorant, s’est vu confier la Mère et l’Enfant. « Il doit dans la prière apprendre à écouter… Il doit intensifier sa prière personnelle à Dieu afin d’apprendre lui-même ce qu’on attend de lui… Aussi sa prière est-elle à la fois humble et vigilante; l’humilité lui apprend à toujours voir petit ce qui est petit et à ne pas résister à ce qui est grand. En priant ainsi, il apprend à s’ouvrir entièrement à Dieu… »17

« Le premier lieu où un novice peut s’exercer à l’obéissance, c’est la prière. Il prie pour essayer d’être obéissant à Dieu. Dans cette prière, il se tait afin que Dieu puisse parler. Il se tient silencieux pour entendre, il cherche ce qu’il trouvera certainement, l’amour de Dieu ». Il cherche l’amour par obéissance, et personne ne peut lui apprendre l’amour que Dieu lui-même18.

Or l’amour ne s’interrompt jamais. « Quand, après avoir prié un certain temps, on cesse sa prière, il peut se faire qu’on mette un point là où le Bon Dieu n’a pas encore terminé… Et Dieu est alors comme celui qui, d’une pièce voisine, crie soudain quelque chose ou qui, simplement, patiente jusqu’à la prochaine pause pour continuer la conversation. Et l’on voit que ce qu’on fait entre temps se trouvait déjà fortement sous l’influence de ce que Dieu avait encore à nous dire »19.

« Et si l’homme qui a un jour prié essayait de renoncer à la prière et de l’oublier tout à fait, il devrait savoir que, comme il a retrouvé Adam, Dieu pourra le retrouver, lui, après chacune de ses dérobades ». Celui qui ne prie plus touche cependant Dieu à nouveau rien qu’en pensant à lui. « Adam sait bien que Dieu se promène encore dans le paradis. Qui, un jour, a conversé avec Dieu en reste marqué pour toujours; il n’est point de défection qui puisse faire oublier Dieu »20. L’homme n’a pas le choix: il ne peut décider que Dieu n’existe plus. Il peut tout au plus s’imaginer qu’il est en son pouvoir de le faire.

La prière a trois niveaux. Il y a la prière visible: tu me vois prier. Au-dessous de cette prière visible, il y a ce que tu ne vois pas: ma méditation peut-être qui est encore contrôlable dans une certaine mesure. Finalement, ce qui est tout à fait intime: le contact immédiat avec le Seigneur, la prière dans laquelle au fond tout est offert pour un contact immédiat, même si on ne réalise pas bien ce qui se passe alors. Ce que le Seigneur touche d’une manière immédiate ne peut pas être manipulé. Mais réellement je ne veux plus pécher, je lui livre une surface toujours plus grande de moi-même21.

Ton Père voit dans le secret: c’est la récompense de celui qui s’est mis à l’écart pour prier. Quand il a congédié le monde qui l’entourait, l’orant est comme nu devant Dieu. Il n’a pas de secret pour lui, il est là ouvert et Dieu voit tout. Et il laisse Dieu faire dans le secret tout ce qu’il veut. Il se laisse approfondir et dilater par Dieu parce que ce qui est caché en Dieu est beaucoup plus grand et plus puissant que son propre secret. En se séparant du monde, il permet pour ainsi dire à Dieu de faire davantage qu’il n’aurait pu le faire sans cette séparation. Et à vrai dire c’est la récompense de l’orant qu’il puisse exister entre Dieu et lui une telle intimité22. Pour parler des relations de l’homme avec Dieu, on ne peut se dispenser des comparaisons de l’amour humain. Ce qu’il y a de plus profond dans l’humain sera toujours le meilleur symbole de ce qui se passe dans les relations entre l’homme et Dieu.

Toute prière faite de mots humains part de la finitude humaine pour être accueillie par l’infini du Père. Et ce n’est pas le nombre des prières qui établit le total des rencontres de Dieu avec l’âme; Dieu donne à chaque prière un effet en profondeur, il transporte l’orant tout entier dans l’atmosphère de l’infini même si l’orant ne croit pas qu’il prie23.

Engagé déjà dans l’éternité de Dieu par sa prière, l’orant véritable ne considère pas sa dernière heure comme une borne frontière. Il vit dans l’espérance de pouvoir continuer à accompagner fidèlement l’éternité de Dieu, il espère tellement être à sa disposition pour la recevoir que sa dernière heure n’a pas besoin d’être tellement remarquée; sa prière ne sera pas interrompue par elle et Dieu non plus n’aura pour ainsi dire pas besoin d’interrompre ce qu’il fait déjà; la vie de l’orant entrera presque sans qu’il s’en rende compte dans l’éternité à laquelle il participait déjà dans sa prière silencieuse24.

L’apôtre Jean se penchant sur la poitrine de Jésus pour lui demander: « Seigneur, qui est-ce? » est un symbole de la prière véritable. « La vraie prière, dans l’Eglise, est ce geste de se pencher amoureusement vers le Seigneur. Le catholique ne prie ni debout ni assis, mais penché vers le Seigneur. Il peut le faire parce qu’il repose déjà sur la poitrine de Jésus. Ce geste de l’apôtre est un pur mystère de tendresse. Il se fait un nid dans le cœur du Seigneur. Il ose s’approcher du Seigneur, se pencher vers lui, parce qu’il possède la véritable humilité, une humilité qui ne s’écarte pas du Seigneur, mais entre en lui. Une humilité qui se détourne de sa propre personne et se perd totalement dans le Seigneur. Se trouver à genoux devant le Seigneur, perdu dans le mystère de son amour, est quelque chose de si radieux, de si éblouissant qu’il est impossible de s’imaginer un plus grand bonheur ». Jean se fait plus petit pour être plus près du Seigneur. « Il ne se penche pas parce qu’il est un pécheur misérable, mais parce que le Seigneur est si grand et si bon. Il ne se penche pas pour s’humilier, mais pour que Dieu soit plus grand. Il possède cet amour qui ne réfléchit pas, qui ne calcule pas, mais sent tout simplement la gloire du bien-aimé… Il vit immédiatement et naïvement dans l’amour ». Mais l’amour ne connaît pas d’exclusivités. « Tous sont invités à prendre part à ses mystères »25.

Maintenant que le Seigneur est ressuscité d’entre les morts, il continue à se manifester pour que les croyants soient en mesure de le prier convenablement. « Car le Seigneur apparaît aussi sans qu’on le voie. Toute prière chrétienne implique une apparition du seigneur, toute parole chrétienne prononcée dans la prière est entendue par lui et aura une réponse. Dans la prière, le ciel est ouvert; et que la foi le perçoive visiblement ou invisiblement, qu’elle rencontre le Seigneur à tel ou tel de gré de visibilité, elle s’en remet au Seigneur qui apparaît »26.

« Dans tout entretien qu’on a avec lui, c’est le Seigneur qui le premier prend la parole »27; c’est lui aussi qui, finalement, aura toujours le dernier mot, et ce n’est pas triste.

Celui qui parle à Dieu ne parle pas dans le vide, il a vraiment un partenaire. Aussi longtemps que la foi n’est qu’une sorte de devoir inculqué, il y a après la prière la satisfaction du devoir accompli. Mais dès que Dieu a vraiment touché un croyant et que celui-ci a fait l’expérience que, dans la prière, il a vraiment à faire à Dieu, que Dieu s’adresse à lui personnellement, tout change. Dieu s’adresse à lui personnellement, cela peut vouloir dire qu’il sait que Dieu exige quelque chose de lui, ou bien qu’il comprend que Dieu se laisse appeler et qu’il vient à l’aide quand on a besoin de lui, ou bien que Dieu possède des mystères remplis de joie qu’il veut communiquer28.

L’amour ne se fait pas remarquer

Qui a vraiment rencontré le Dieu vivant a désappris, dans l’objectivité de Dieu, à souhaiter quelque chose pour lui-même; ou bien s’il désire quelque chose pour lui-même, sa demande est étroitement liée à sa mission. Il s’oublie lui-même, il laisse faire Dieu29.

Mais comment s’y prendre pour laisser faire Dieu, pour lui laisser la place? « Il n’y a qu’un moyen, très simple »: nous devons donner la main à la Vierge. Alors le centre est libre pour le Seigneur. « Dès qu’on commence à prier: donner la main à la Mère afin que le Seigneur soit le centre de la prière. Vous comprenez? Surtout ne plus penser à soi. C’est la meilleure manière de faire ». On est si souvent distrait: pendant l’action de grâce à la messe, pendant la méditation. On y introduit trop ses propres plans. Naturellement pendant la médiation on peut jeter un coup d’œil sur les heures qui vont suivre et y réfléchir du point de vue de l’Evangile. Mais pas trop, sinon le centre n’est plus libre pour le Seigneur. Après la messe, ne faire que rendre grâce. Nous sommes tellement habitués à savoir que le Seigneur est le centre de la messe que nous oublions que nous devons le connaître d’une manière toujours nouvelle30.

Il ne faut même pas que le regret de ses péchés occupe trop de place. « Celui qui s’est confessé ne doit plus regarder ses péchés passés que dans la lumière qui vient de (Dieu). Comme la Samaritaine que le Seigneur a délivrée de ses péchés: elle sait bien qu’elle était une pécheresse, mais elle vit tout entière dans la grâce nouvelle ». La vie de foi doit être marquée davantage par la volonté du Seigneur lui-même que par la personnalité de chaque croyant. « S’il n’en était pas ainsi, si nous étions livrés à nous-mêmes, notre prière se concentrerait vite sur nos propres intérêts ou ressemblerait à un catalogue interminable de désirs. Mais si nous prions Dieu comme il veut, la réflexion sur nous-mêmes diminue et finit par disparaître »31.

C’est pour quoi la position du corps dans la prière a aussi son importance. Il faut choisir la position du corps qui permet de s’oublier soi-même le plus facilement. Si la position est inconfortable, elle centre la prière sur soi plutôt que sur Dieu. Ce n’est pas la position du corps en tant que telle qui est importante, c’est l’humilité, c’est-à-dire l’oubli de soi qui ne se met pas soi-même en travers de la route pour aller à Dieu32.

Le but du Fils est que l’homme, lui aussi, aspire au Père. « La soif et le désir que le Fils éveille en lui ne pourront jamais cesser d’être soif et désir parce que leur objet et leur but sont Dieu seul. Car c’est à lui que les chrétiens aspirent. Ils n’aspirent pas avant tout à leur sainteté, à leur béatitude ou à un autre état personnel, à un degré de prière ou de perfection. Dieu seul est leur but. Qui voudrait aspirer à autre chose qu’à Dieu aspirerait finalement à sa propre personne. Celui par contre qui aspire à Dieu aspire le moins possible à lui-même… Jamais le Fils n’a aspiré à sa sainteté personnelle; sa sainteté, c’était de faire en tout la volonté du Père. Rechercher sa sainteté personnelle signifierait encore établir des limites et des mesures »33.

La meilleure manière de s’occuper de soi selon Dieu, c’est de ne plus s’occuper de soi et d’en laisser le soin à Dieu. Le Fils nous enseigne que, durant la prière, nous devons « laisser derrière nous tout ce qui nous entoure et nous préoccupe dans le monde… Si nous nous rendions auprès de Dieu avec nos préoccupations de tous les jours, nous ne serions jamais réellement libres pour un vrai entretien avec lui, toute l’inquiétude de nos soucis et de nos travaux pénétrerait avec nous dans le silence de Dieu et nous empêcherait d’écouter et de recevoir dans le recueillement… Et même si ce n’est pas facile de se tenir devant Dieu entièrement dépouillé de ses propres préoccupations, cela reste néanmoins la condition indispensable pour obtenir ses dons les plus précieux. Ce n’est pas que Dieu se désintéresse de nos affaires terrestres. Mais il faudrait que nous ayons encore plus d’intérêt pour les siennes »34.

Le disciple (Jean) ne se met jamais en avant, même dans la prière. « Il ne demande pas à tout instant à son ami quel service il pourrait lui rendre ou quels sont ses désirs… Par ces questions indiscrètes, il mettrait en lumière plutôt son propre amour, au lieu de penser à celui qu’il aime ». Ce n’est pas la même chose de prier simplement pour adorer le Seigneur ou pour lui rappeler qu’on est encore là et qu’on attend ses faveurs. L’amour véritable se tient prêt pour le moment où l’on aura besoin de lui. L’amour ne se fait jamais remarquer lui-même35.

Il peut y avoir tant d’égoïsme plus ou moins inconscient jusque dans la prière! « Quand l’homme et la femme se donnent l’un à l’autre en pensant à tout autre chose, ils sont incapables de s’unir vraiment dans l’amour. Il en est de même pour l’amour entre l’homme et Dieu. Bien des choses dans les prières et les exercices de pénitence du chrétien sont égoïstes, mesquines, détournées de Dieu: tout cela entrave leur fécondité ». Demander au Père quelque chose au nom du Fils, c’est la condition pour être exaucé. « Demander au nom du Seigneur, c’est demander avec son accord… Mais quand savons-nous exactement ce que le Fils veut et désire? Nous ne pouvons le préciser que très rarement. Il n’y a donc qu’un seul moyen: nous plier à sa volonté, demander au Père ce qu’il désire, même si les détails nous restent inconnus »36.

Tout au long de sa vie, l’homme profère trois paroles distinctes. Deux de ces paroles sont pures parce qu’elles sont dites en Dieu et avec Dieu: la première est le premier balbutiement de l’enfant, avant l’éveil de l’égoïsme; c’est de l’amour immédiat; la deuxième parole de l’homme qui est pure, c’est sa dernière, quand il renonce à son égoïsme et à son mensonge, et qu’il retourne à Dieu: c’est à nouveau une parole dite en Dieu, c’est un retour au premier mot balbutiant de l’enfant, c’est à nouveau de l’amour immédiat. Ces deux paroles sont dites dans la faiblesse, quand l’homme n’oppose aucune résistance à l’amour de Dieu. L’enfant qui balbutie ne s’est pas encore découvert lui-même, le mourant s’est oublié à nouveau. Entre l’enfant et le mourant, il y a ce qu’on appelle ‘notre vie’: l’homme s’éloigne de Dieu pour mener sa propre existence, il ne dit plus ses paroles en Dieu, il essaie de dire ses propres paroles comme s’il s’était créé lui-même. Nous nous chassons nous-mêmes du paradis, nous nous exilons nous-mêmes de notre vie avec Dieu. Le paradis, ce n’est pas l’inconscience de l’enfant en tant que telle, et la conscience de soi ne signifie pas non plus nécessairement l’éloignement de Dieu. Le paradis, c’est la vie en Dieu, et même l’esprit conscient de lui-même en est capable. Mais seulement par le Christ37.

Dieu se laisse influencer

Dans la prière il se passe toujours plus de choses que ce que l’orant peut attendre. « Si ce qu’il attendait en vertu de sa volonté et de sa prière particulières ne se réalise pas, alors il se passe autre chose à la place, quelque chose de meilleur et de plus riche. On ne peut pas dire que le Père décide de tout, tout seul, et que chaque volonté doit plier devant la sienne, que toute prière n’a pour but que de rendre l’homme conforme à la volonté de Dieu. Il est tout aussi vrai que le Père lui-même, dans sa volonté souveraine et définitive, veut se laisser déterminer par le Fils et, dans le Fils, par les hommes et par leurs demandes. La solution de cette énigme ne peut être trouvée que dans l’amour… De la part du Père, c’est un acte d’amour que de nous permettre de le déterminer par l’amour, et c’est un acte d’amour de la part du Fils que de nous permettre de nous servir de son nom dans la prière pour déterminer le Père »38.

Toute prière va à Dieu. Et il peut arriver qu’un croyant qui a prié avec tiédeur se voie tout à coup rempli au-delà de toute attente. Peut-être priait-il sans grande conviction pour obtenir quelque chose, uniquement parce que quelqu’un lui avait indiqué ce moyen. Et maintenant il n’arrive pas à s’imaginer comment ses paroles ont pu avoir une influence sur Dieu39.

C’est incroyable, mais c’est ce que le croyant fait tous les jours par sa prière: il se croit capable d’attirer l’attention de Dieu. Cependant quand on s’approche du Seigneur avec une prière ou une suggestion, ce n’est pas avec le sentiment que le Seigneur n’aurait pas remarqué ce qui nous manque ou qu’il a oublié que nous sommes dans le besoin ou dans la gêne; mais, malgré son omniscience, nous attirons son attention sur des choses qui nous tiennent à cœur dans l’espoir que quelque chose d’essentiel et d’utile pour nous-mêmes ou pour d’autres résultera de cette conversation40.

L’homme s’oublie lui-même dans la prière, et sa situation, et son péché, et ses soucis. Quand il prie, il est en conversation avec Dieu Trinité dans la vie éternelle. La prière a une portée qui demeure cachée à celui qui prie. Ce qu’il sait, c’est qu’il participe à quelque chose de mystérieux, que sa foi l’invite à la prière et lui en montre le chemin41.

Toute prière est mystérieuse parce qu’elle va au-delà d’elle-même. Elle sous-entend toujours aussi, si elle est juste: « Je te demande ceci ou cela au cas où c’est ta volonté, au cas où tu le juges bon ». On peut avoir la meilleure bonne volonté du monde et désirer beaucoup de choses qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes: cela ne suffit pas pour qu’elles soient dans la volonté de Dieu et dans les plans de son royaume. La fécondité de la prière est soumise à Dieu42. Et cependant toute prière vraie a une influence sur lui.

Quand je prie, je parle avec Dieu; il entend mes paroles dans le sens de la foi, c’est-à-dire avec une dimension que j’ignore. Et cela non seulement parce que Dieu traduit la prière dans le sens et dans la langue de son éternité, mais aussi parce que je prie en communion avec d’innombrables croyants qui sont capables de mieux prier que moi, qui ont des relations plus intimes avec Dieu et qui ont pour ainsi dire habitué Dieu à entendre des prières de plénitude. Pour ces deux raisons, les paroles de ma prière ne sont pas nécessairement identiques à ce que Dieu entend. D’autre part, je sais par la foi que mes paroles arrivent jusqu’à Dieu; il les entend et y répond dans le silence selon qu’il le juge bon. Et si ma prière avait un but précis, telle personne par exemple, mon désir est maintenant entre les mains de Dieu. Je m’attends donc que Dieu fasse quelque chose; il va de soi pour moi que celui que j’ai recommandé à Dieu éprouvera d’une manière ou d’une autre les effets de ma prière43.

Dieu ‘arrondit’ nos prières pour les entendre dans son sens à lui, il leur ajoute ce qui leur manque44. Le Seigneur, de son côté, ‘arrondit’ lui aussi toutes les prières que nous lui adressons pour les présenter au Père. Que le ciel ‘arrondisse’ les prières de la terre est une idée qu’on retrouve littéralement chez l’apôtre et mystique qu’était le Père Lamy, curé de La Courneuve. Rapprochement de hasard ou influence du Père Lamy sur Adrienne? Rien n’indique jusqu’à présent qu’Adrienne von Speyr ait connu le livre du Comte Paul Biver où se trouve cette note: « La Sainte Vierge offre nos prières à Dieu. Elle les embellit… La prière, même faite sans grande attention est toujours une prière, et notre sainte Mère parachève ce qui manque. C’est un peu comme les saints que nous invoquons. Prenons un exemple. Si nous demandons à l’un dix francs et qu’il ne soit capable de nous en donner que sept, cinq ou trois, cela n’importe pas: il a recours à la très sainte Vierge qui arrondit le chiffre, et il nous donne les dix francs »45.

Dieu nous a donné des pouvoirs et d’abord le pouvoir de devenir ses enfants. Par là, il nous a donné pouvoir sur lui: le pouvoir d’exiger de lui, de nous présenter devant lui avec la liberté des enfants et d’exiger l’héritage. Désormais toutes les portes sont ouvertes. Il y a des choses que, dès à présent, il est en notre pouvoir d’exiger catégoriquement de Dieu. Nous pouvons exiger que, de nous qui sommes pécheurs, il fasse ses enfants. Nous pouvons exiger qu’il nous donne son Esprit. Nous pouvons exiger de pouvoir accomplir sa volonté. Nous pouvons exiger de vivre en son Fils. Nous pouvons exiger que tout contribue à notre bien. Nous pouvons exiger la vie éternelle. Naturellement nous ne pouvons pas exiger de Dieu des choses qui demeurent toujours en sa liberté: qu’il nous appelle au sacerdoce, qu’il nous donne tel ou tel charisme. Mais nous pouvons exiger son amour, et dans cet amour il ne peut rien nous refuser46.

Dans sa jeunesse, Jean-Marie Vianney a fait une expérience de prière. Un jour, il dit un Notre Père comme s’il avait pensé: je vais vite prier encore un petit peu. Et tout à coup il remarque que la prière est devenue vivante en lui. Elle est devenue comme une clef qui lui ouvre toutes les richesses de Dieu. Comme si Dieu lui avait donné, par la prière, la possibilité d’avoir accès à ses trésors. Celui qui a accès aux trésors de Dieu comprend qu’il peut oser les choses les plus folles. Vianney comprend tout à coup qu’il a accès à tout le pays de la grâce. En priant, il peut tout emporter. Et il s’enhardit jusqu’à voir, avec la grâce, dans le cœur des pécheurs. Il reçoit aussi la certitude de pouvoir le faire. « Dieu peut tout »: pour la plupart des chrétiens, c’est un mot vide de sens. Ils n’ont pas le courage d’entrer dans ce tout. Dieu se réjouit qu’on le dépouille. Comme Thomas More se réjouit quand sa fille va le ‘taper’47.

Dieu est reconnaissant pour toute prière, même médiocre. Dieu est reconnaissant pour tout sacrement reçu par les chrétiens même quand ils ne se donnent pas beaucoup de mal pour être à la hauteur. Et Dieu exprime sa reconnaissance en insufflant dans les sacrements tant de sa force vivante48.

Toute prière est trinitaire

A cause de l’unité de l’être de Dieu, il est impossible qu’une personne divine demeure jamais en retrait par rapport à une autre. Chacune des trois personnes participe si également à toutes les œuvres de Dieu qu’il nous est permis de nous savoir toujours entourés du mystère des trois personnes. Tout croyant ordinaire comme chaque saint participe à tout le mystère qui fut offert à la Mère du Seigneur. Et plus un être humain est pur, plus purement il fera l’expérience qu’il peut prier Dieu comme le plus proche des proches, si proche à vrai dire qu’il ne perçoit plus de différence entre le Père, le Fils et l’Esprit, bien qu’il connaisse la Trinité et bien qu’il comprenne la Trinité de la grâce qu’il expérimente et reçoit49.

Ce que l’orant vise n’est rien d’autre que l’échange de l’amour trinitaire; cet amour est une telle plénitude que cela ne le dérange pas que le monde y entre avec ses orants pour y participer50.

Parce que le Fils s’est fait homme, on pourrait croire qu’il vaut mieux s’adresser surtout à lui dans la prière comme si l’expérience qu’il a de notre monde le rendait plus capable de nous comprendre. Et quand vient la fête de l’Esprit, il nous semble un peu pénible de devoir nous occuper de lui à présent, de lui confier notre prière. Mais dès qu’on prie l’Esprit Saint, on remarque que la difficulté qu’on redoutait n’existe pas. Seulement la prière est différente parce qu’on sait maintenant qu’on est environné de l’Esprit. En s’approchant de lui, on se sent comme entouré de ses soins et caché en lui. Il sait d’avance ce que nous avons à dire dans la prière, pourquoi nous le prions et, parce qu’il sait tout, il rend la prière facile. Mais la prière à l’Esprit Saint a une particularité: plus que d’habitude, on pressent la grandeur et l’infinité de Dieu… Nous avons le droit d’attendre avec certitude de recevoir de lui davantage que ce que nous avons demandé, un peu comme si une langue étrangère nous devenait compréhensible ou que s’ouvre devant nous un domaine qui nous était jusqu’alors inconnu51.

Personne n’a le droit de prier sans s’appuyer sur la prière du Seigneur; personne ne peut croire sans vouloir croire à la vision que le Fils a du Père. Le Fils voit le Père et il répand continuellement ce qu’il voit sous une forme adaptée à la foi de ceux qui le suivent. Il voit la plénitude; le temps qu’il passe sur terre est rempli d’éternité. Et cette plénitude est si infinie que tout croyant peut y avoir part52.

Une fois pour toutes nous sommes dans la prière du Fils, « non en nous y plaçant, mais en raison de la plénitude de sa grâce… De sa part, il s’agit d’une invitation sans artifice, dans laquelle il ne cache aucune exception: c’est pour tous, en effet, qu’il est venu dans le monde, et tout homme, croyant ou non, pourrait, s’il consultait l’Ecriture, affirmer: je suis concerné…Une eucharistie qui ne serait pas participation au dialogue du Père et du Fils dans l’Esprit n’en serait pas une »53.

Revêtu de notre nature, le Fils a été en mesure de parler au Père dans la vérité. « En nous découvrant son chemin sur la terre comme un chemin de prière, il nous invite à sa suite. Nous aussi, nous pouvons et nous devons prier »54.

S’occuper du Seigneur, c’est déjà entrer dans la prière. « La prière, dans toute sa pureté, serait la participation à l’échange du Seigneur avec son Père dans l’Esprit Saint… Tout prière bien faite nous rapproche de l’attitude du Seigneur et nous en transmet quelque chose… Toute prière chrétienne est en fin de compte une insertion dans cette volonté du Père que le Fils accomplit. Comme le Fils, dans chacune de ses actions, fait entièrement la volonté de son Père, de même chacune de nos prières chrétiennes a une part totale à la volonté du Père »55.

Nous savons que le mystère insondable qui unit le Fils au Père et le Père au Fils est un mystère d’obéissance aimante. Ce mystère indicible est pour le Fils le centre de tout. « C’est pourquoi, nous qui avons à suivre le Seigneur, il nous faut, dans le silence de la prière et de l’adoration, auquel le Seigneur lui-même nous renvoie, prier le Père de vouloir bien insérer notre… existence actuelle dans l’existence omniprésente (de son Fils), notre obéissance de chrétien dans son obéissance divino-humaine incessante, afin que nous ayons part dans la foi à son indicible mystère d’obéissance… Dieu veuille faire de notre oui une imitation du oui parfait de son Fils »56.

Adrienne von Speyr a commenté plusieurs fois le Notre Père; une fois au moins elle a commenté, dans l’extase, le Notre Père de Jésus en croix. En voici de larges extraits: Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean ne se trouvaient au pied de la croix. Il sait leur présence, il perçoit en eux sa propre parole et il saisit par là la vérité du Père. Que ton nom soit sanctifié. Cette sainteté du Père est pour lui à présent comme une notion humaine qui n’est plus à remplir de sa sainteté divine. En tant qu’homme, il a pour ainsi dire à chercher ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais il a comme perdu sa place de deuxième personne. Il sait bien qu’il ne faut pas prononcer le nom du Père sans ceux du Fils et de l’Esprit. En langage humain: il est comme quelqu’un qui est conscient d’avoir une mission reçue de Dieu et qui cependant envie tous ceux qui ont une mission, comme si lui n’en avait pas. Comme un enfant riche qui s’amuse avec le jouet d’une enfant pauvre et qui oublie qu’il a chez lui beaucoup de jouets beaucoup plus beaux. Que ton règne vienne. C’est un cri de détresse du haut de la croix. Sans savoir que le règne vient justement parce que lui s’en va; au contraire, il dit ces mots dans la dernière aliénation de l’angoisse. Comme si le royaume des cieux devait tomber d’en haut sur la croix, parce qu’il ne voit pas que la croix s’élève vers le ciel et y ouvre une brèche, qu’elle en brise les portes avec violence, qu’elle établit le passage de la vie présente à la vie éternelle. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Ici, il n’est plus que les autres. Lui-même ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il ne peut omettre cette demande parce que les autres ont encore besoin de pain. Et cependant cette demande signifie à présent: donne-nous le corps de ton Fils. D’un bond: le corpus Domini est le vrai pain; ils doivent le recevoir. Lui-même n’en a pas besoin non plus parce qu’il est lui-même ce pain; il livre son corps dans le pain afin que le pain quotidien des chrétiens devienne eucharistique. Pardonne-nous nos offenses. Il porte toutes les offenses. Si le Père veut à présent pardonner à quelqu’un, il doit pardonner au Fils, l’innocent, qui est pardonné de toute façon puisqu’il n’a rien fait, mais qui doit recevoir le pardon parce qu’il porte tout. Affaire tout à fait subtile. Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui un espace libre… Comme nous pardonnons aussi. Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu’on lui ait fait quelque chose, de sorte qu’il pardonne à tous alors qu’il porte encore le poids des fautes de tous. Comme celui que tous ont couvert d’opprobres… C’est comme s’il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner; c’est comme s’il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner. Cela lui coûte de la peine de pardonner parce que, à présent, tout ce qu’il doit faire lui-même lui coûte de la peine parce qu’on dispose totalement de lui. Il est difficile d’être actif dans la Passion. C’est pourquoi les paroles sur la croix ont tellement plus de poids que toutes les autres paroles; elles sont comme une avalanche, elles grandissent en se répandant, de Marie et de Jean jusqu’à nous, et on voit que toute leur force se trouvait déjà à l’origine. Cela nous crée une obligation énorme. Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant: Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu’il est capable et de ce qu’il est incapable de faire. Il fait partie en quelque sorte de la foule énorme de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l’homme fatigué qui souffre, qui supplie d’être délivré du mal. Plus faible à vrai dire qu’au mont des oliviers. Et ce n’est que maintenant qu’arrive la dernière demande: Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce entre de sa prière. Le Père ne doit pas penser que, sur la croix, il a encore quelque désir, un désir autre que le désir unique d’accomplir la volonté du Père sur la croix terrestre comme il l’accomplit au ciel57.

2. CONCRÈTEMENT

Le temps de la prière

Le bon moment pour Dieu, c’est toujours le moment présent58. La prière ne doit jamais être abandonnée pour se livrer uniquement à l’action. On peut se détourner de la vie essentielle, qui est intérieure, par un excès d’activités. On peut s’éloigner de ce centre sans guère le remarquer, sans voir non plus la part d’amour-propre qui s’est glissée dans cet activisme et qui refuse d’accepter tout blâme venant de l’Eglise. Il peut être permis, exceptionnellement, de prendre sur soi par amour une double charge de travail. Mais pas continuellement, car celui qui n’écoute plus ce que Dieu veut n’entend plus que ce qu’il veut lui-même et il ne fait donc plus que ce qui l’intéresse. Chaque parole prononcée ici-bas par le Fils faisait partie d’une prière au Père. Pour lui, il n’y avait aucune action qui ne fût en totale liaison avec le Père. Et toujours il a laissé le Père éprouver son action, bien qu’à cause de l’unité en lui de l’homme et de Dieu, il n’y eût pas le moindre danger qu’il s’éloignât du Père59.

Toute mission active demeure en tant que telle incomplète. Il est impossible de tout faire. Non seulement pour que l’action puisse être ‘arrondie’ (complétée) par la souffrance. La contemplation aussi la parachève (l’arrondit): le temps qu’on doit nécessairement soustraire à l’action. Beaucoup de ce qui pourrait être fait doit demeurer non fait pour l’amour de la prière, même chez un curé fort occupé60.

En tout ce que fait Marie, la prière a une telle place qu’on comprend, quand on l’a vue, la certitude qui peut être la sienne et en même temps sa candeur. Ce qu’elle pense et réalise va de soi pour elle parce que c’est enraciné dans la prière et que cela y demeure enraciné. Ce qu’elle pense et fait mûrit dans la prière comme un fruit au soleil, comme un pain au four. Aucune espèce d’impatience61.

Il n’est pas permis que la prière soit une fuite. Parce que tout le monde vous tape sur les nerfs, on se réfugierait dans la prière. En soi, cela pourrait être juste si l’on est prêt à se laisser déranger à nouveau pour les exigences de la mission. Est fausse la prière qui chercherait à fuir la mission62.

« Celui qui prie devrait aussi, en dehors de la prière explicite, pouvoir vivre de la prière. La prière devrait englober et exprimer tout ce qui, au long de la vie, est vrai, tout ce qui passe. Elle devrait témoigner que nous avons établi notre demeure en Dieu… Il y a aussi une sorte d’évolution d’une prière à l’autre, parce que le croyant ne connaît pas d’arrêt dans sa vie, pas plus que le Fils qui, parti du Père et retourné vers le Père, ne s’est jamais arrêté dans son cheminement ». Celui qui prie se trouve à la suite du Fils; il est entraîné dans son passage au Père, mouvement qui inclut toujours celui qui vient du Père63.

La persévérance dans la prière provient de l’amour. « Il se peut que de devoir prier quotidiennement les heures de l’office dans un monastère me dégoûte un jour terriblement. Toujours les mêmes psaumes et les voix stridentes de mes sœurs… Mais je devrais justement penser que, derrière tout cela, il y a le Seigneur ». Une mère qui prépare tous les jours une bouillie compliquée pour son enfant et qui, tous les jours, doit laver une quantité de langes ne sera jamais dégoûtée parce qu’elle le fait pour son enfant. Elle ne va pas un jour tout envoyer promener pour aller faire un tour. Elle est tout heureuse d’avoir un enfant. « Et si on comprend bien le Seigneur et son amour, on ne se laissera pas énerver ». Ce qui me déplaît n’a pas d’importance, comparé à la santé de l’enfant et à son bien-être64.

C’est un peu comme pour la prière durant la maladie. Tant qu’on est en bonne santé, il y a harmonie entre la prière et le travail; dès que la pensée est libre, elle retrouve la prière sans avoir à renouer des fils qui auraient été rompus. Mais quand on est malade et affaibli, il arrive que les pauses entre les prières proprement dites se fassent plus longues. Mais il se peut aussi qu’on découvre que dans l’entre-temps on avait quelque chose d’autre à faire, peut-être simplement souffrir et se sentir faible, faire l’expérience de son impuissance, et on découvre que cela aussi était une mission. On est faible et on sait que tout est bien comme Dieu le veut65.

« Souvent je suis assise à mon bureau et je tricote; tandis que les mains sont occupées, l’esprit est libre; une prière lui est donnée qu’il n’a pas cherchée. Parce qu’on était au fond dans un endroit tranquille ». L’âme se sait habitée, et cela s’exprime en prière. Quand on a avec quelqu’un une conversation qui est interrompue pour une raison ou pour une autre et qu’on la reprend plus tard, dans l’entre-temps on reste ouvert à cette conversation. On n’a pas besoin de réfléchir à ce qui a été dit ni à penser à la suite, on demeure simplement en état de poursuivre la conversation, on se tient à sa disposition. Peu importe si entre temps je travaille, lis ou réfléchis à autre chose. Je reste prête à poursuivre la conversation et cela ne demande aucun effort. Même chose pour la prière (pour les visions, dit Adrienne)66.

Les manières de prier

« A supposer que je n’aie pas commis de péché et que je veuille quand même me confesser, je vous dis: J’ai du mal à trouver de quoi m’accuser, comment dois-je faire? Vous me répondrez: Vous n’avez certainement pas prié comme vous le deviez. Je ne pourrai que vous répondre: Certainement pas! Et si, pendant des années, je faisais tous mes efforts pour faire mieux, je devrais toujours redire: Certainement pas »67.

« L’homme prie. Il bredouille quelques paroles. Peut-être sait-il exactement ce qu’il veut et l’exprime-t-il de manière abrupte et vigoureuse. Peut-être se sent-il si petit et indigne devant la majesté de Dieu qu’il ne sait pas dire ce qui remplit son cœur, qu’il a recours aux prières composées par l’Eglise, en balbutie une ou la récite de toute son énergie. Peut-être prie-t-il par devoir et se sent-il par après libéré d’une obligation. Peut-être prie-t-il comme on fait un beau travail, avec la crainte de changer quoi que ce soit aux paroles, avec le sentiment qu’il doit maintenir ses demandes invariablement toute sa vie durant. Peut-être s’est-il mis plusieurs fois à prier et n’en est pas plus avancé, saisi qu’il est finalement par son indignité et son incapacité, à tel point qu’il ne prononce rien d’autres que des oraisons jaculatoires ou un soupir: Tu vois comment je suis, tu sais bien ce dont j’ai besoin… Ou bien est-il frappé d’une telle grâce, rempli d’une telle joie qu’il bredouille son merci et s’offre comme il peut. Toutes ces formes de prières et bien d’autres encore forment ensemble une image bigarrée: pour chacun, la prière est différente; pour chacun, celle d’aujourd’hui est différente de celle d’hier, elle est un paysage changeant… »68.

De même qu’on peut se jeter dans de la bonne musique, on peut se jeter dans la prière. Sans effort, comme on plonge dans l’eau. L’authentique musicien est simplement au service de la musique. Il ne se concentre pas sur sa propre imperfection: « Si seulement j’avais des doigts moins gauches, si je m’étais davantage exercé jadis! » Sans réfléchir sur ce qui est parfait et sur ce qui est imparfait, il démarre, il improvise aussi, sans narcissisme. Je joue du Schubert, je ne me joue pas moi-même. Et ce que j’ai, je le mets dans Schubert. Je ne cherche pas à vous en faire accroire. Dans la prière, on ne s’ouvre pas artificiellement pour l’amour de soi. Cela ne servirait qu’à se rétrécir. Ne pas être malheureux parce qu’on n’a pas eu de conditions favorables au départ69.

L’homme a, comme la mer, ses marées, son flux et son reflux, il connaît comme la nature, l’alternance des saisons, la joie et la désolation, la croix et l’aube pascale. Beaucoup de choses dans la nature ressemblent à la prière. La nature n’a rien de monotone; le temps est un événement perpétuel que Dieu a donné au monde, et le temps se reflète dans toute recherche de Dieu, « dans tout effort de se rapprocher de lui par la prière. La création a, pour celui qui prie, un sens plus profond: il y voit tout ce que Dieu a préparé en vue de l’homme. Et il peut découvrir dans la nature et sa temporalité des occasions de prier qui sont toujours nouvelles, si bien que s’ouvrent à lui, tout à coup, des choses dont il n’avait pas jusqu’ici perçu le sens pour la prière. Et cela lui permet de poursuivre, consolé, ses prières parce que Dieu met à l’intérieur des formules – si monotones qu’elles puissent paraître – richesse et diversité »70.

La prière n’est jamais ennuyeuse, ose écrire Adrienne! Même répétée indéfiniment, elle ne devient jamais ennuyeuse « parce qu’elle est un entretien avec Dieu qui ne peut jamais ennuyer et dont la parole est toujours nouvelle, même quand elle paraît exactement la même ». Un orant ne perd jamais son temps parce que prier, c’est se tenir devant Dieu71.

Ce qui importe, « c’est que notre prière soit vraie… Et si la douleur nous touche, ne l’abandonnons pas à Dieu dans le vague, remettons-la lui dans une prière vraie. Quand on souffre, il y a très bien moyen de s’arranger pour que ce soit ‘supportable’, et l’on diminue Dieu. Nous devrions assumer la souffrance comme Dieu la donne ou la permet. Alors la douce volonté du Seigneur viendra également à bout de notre nature rebelle »72.

« Quand nous parvenons à prier vraiment, que les paroles prononcées dans la prière deviennent vérité, nous sommes immanquablement entraînés dans la contemplation. Le plus souvent nous savons à peine ce que nous prions ou bien nous ne le savons que d’une manière imprécise; nous remplissons un devoir, nous passons, en priant, d’une chose à une autre, ou nous nous trouvons dans le besoin et nous sommes reconnaissants de pouvoir le dire à quelqu’un. La prière qui est vraiment prière n’est pas loin de la contemplation. Car lorsque nous prions en vérité, nous sommes davantage en Dieu qu’en nous-mêmes, et nous participons davantage à la prière du ciel qu’à celle de la terre »73.

Prier vraiment, ça change vraiment quelque chose. « Il peut se faire qu’un homme prie avec le sentiment d’être écrasé par le poids de la vie quotidienne, d’être enfoncé sous un énorme chaos de choses… Or, il doit savoir que Dieu est l’ennemi du chaos, bien plus, qu’il fait de tout ce chaos un monde ordonné, un cosmos créateur. Celui qui, en finissant sa prière, serait aussi accablé et troublé qu’en la commençant, n’aurait pas vraiment prié…A-t-il vraiment prié? Alors, lui qui montait la garde devant son domaine s’est effacé devant Dieu, et Dieu a pu immédiatement s’attaquer à son chaos »74.

Pour prier vraiment, il n’est pas nécessaire de dire beaucoup de paroles, ni d’agiter beaucoup de pensées. La méditation peut s’occuper des mystères de la Trinité, des choses du ciel et de la vie éternelle. Souvent ça commence par une parole du Seigneur. Parfois la méditation suit un certain cours d’un point à un autre, d’autres fois on est pris simplement par un mystère. Parfois on retient pour le lendemain matin tel sujet de méditation et ça va très bien. D’autres fois, « quand je veux commencer, j’ai oublié ce que j’avais prévu et j’y suis ramenée directement ». Parfois aussi c’est un autre sujet qui se présente et la méditation se déroule sans points de méditation. « Le plus souvent on est au ciel; être au ciel, c’est être ensemble, et on n’a pas besoin de se parler beaucoup. On peut participer tout simplement »75.

Quand on a toujours prié avec les prières qu’on connaît depuis son enfance et avec les prières de l’Eglise, le passage à une prière sans paroles peut avoir quelque chose d’un peu angoissant. Si on nous dit: « Ouvrez-vous totalement à Dieu, faites silence pour qu’il puisse vous parler », on peut se demander: « Y a-t-il vraiment un chemin ici? Peut-on connaître Dieu de cette manière? Est-ce qu’on ne va pas simplement se rencontrer soi-même et se fourvoyer? » Un peu le doute des mages quand ils suivaient l’étoile: n’est-ce pas une étoile tout ordinaire? Et cependant elle les a menés à l’Enfant76.

Il y a en l’homme des paroles qui ne sont pas prononcées mais qui existent quand même. Tout ce qui est vivant et spirituel s’appuie sur une parole même si elle n’est pas dite. L’homme ne s’éveille à lui-même que par la parole. C’est pourquoi le silence aussi est fondé sur la parole, il est une partie de la parole. Dans une conversation entre deux êtres qui s’aiment, beaucoup demeure inexprimé, mais cet inexprimé demeure entre eux comme une parole essentielle. Toute parole qui est dite en Dieu, que ce soit une parole de Dieu ou une parole de l’homme, est et demeure dite; elle est dite d’une manière si essentielle qu’elle peut n’être pas proférée extérieurement. Cela ne veut pas dire que le dialogue est superflu parce que, de toute façon, Dieu sait tout d’avance. Au contraire, le dialogue est si profond, si essentiel, que le simple fait d’être ensemble vaut déjà tout un discours. La parole consciente, formulée, sentie est superflue. Se regarder l’un l’autre est déjà un dialogue. Pour celui qui croit en Dieu et l’aime, voir une quelconque manifestation de Dieu dans le monde – par exemple deux êtres qui s’aiment, quelque chose de beau ou quelque chose de douloureux, quelque chose qui révèle l’amour de Dieu dans la création – est immédiatement un dialogue. La vraie contemplation est le contraire du quiétisme, elle est toujours un feu vivant, une éclosion de vie…, une parole vivante de Dieu qui brûle dans la substance de l’homme comme un feu caché. Quand Dieu a parlé une fois, quand une âme l’a entendu, le silence n’est plus jamais un silence vide, il n’est plus jamais non plus un écho simplement de la parole, il est une forme de réponse, un accueil de la parole, un accueil vivant, actif. Dans le silence, l’âme devient le sein de la parole. Ce silence est présupposé par toute conversation et lui seul permet de poursuivre le dialogue. Par le silence, l’homme qui a entendu est devenu autre. Même s’il n’a pas pleinement compris la parole, elle continue à vivre et à agir en lui… Une même prédication entendue par mille personnes sera reçue par chacune dans le silence d’une manière tout à fait particulière et unique77.

Il y a une obligation de grandir dans la prière. Comment le faire comprendre aux gens? « C’est comme pour une langue étrangère. On apprend à l’élève mot pour mot. La langue de Dieu et des saints. Et tout à coup ils se mettent à parler cette langue couramment. Mais ce n’est possible que si on leur a enseigné très clairement les premières notions. Dans une relation toi-moi. Alors l’élève entend aussi comment le maître parle la langue avec les autres, il écoute et il acquiert la pratique. Le maître peut être Dieu lui-même ou la Mère de Dieu ou un prêtre. Il n’est pas absolument nécessaire que ce soit un homme. Dieu peut ouvrir le ciel à un enfant »78.

Enfin pour Adrienne, il n’y a pas de prière vraie sans pénitence. « La prière doit être appuyée par la pénitence. Une vie sans pénitence est une vie dans la tiédeur. Une prière sans pénitence n’est pas une vraie prière… Beaucoup diront: un tel est malade, il ne peut pas faire pénitence. Ou bien: un tel a trop à faire, il est dispensé de pénitence. C’est faux. Pas d’exercice de pénitence les jours de fête, sinon aucun jour sans exercice de pénitence. Personne ne peut assurer que le malade a fait suffisamment pénitence ou que celui qui est fort occupé a fait suffisamment pénitence, ou bien que tel autre qui semble tout faire correctement agisse vraiment comme il faut. La tendance à l’orgueil n’est vraiment vaincue que par l’exercice de pénitence. Même si j’ai beaucoup de travail, je n’ai pas le droit d’oublier les exercices de pénitence »79.

Le contenu de la prière

Pour Adrienne, tout est matière à prière. Elle ne s’occupe guère des distractions. Toutes les personnes, toutes les situations qui se présentent à notre mémoire nous sont comme envoyées par le ciel pour qu’on leur apporte l’aide de notre prière (et de notre pénitence)80.

On peut se raccrocher à tout dans la prière. A une joie ou à une souffrance qu’on a éprouvée et par laquelle on a appris à mieux connaître Dieu; ou bien à une histoire qu’on nous a racontée. Ou bien à l’une ou l’autre chose de la création. Et on peut se laisser mener plus loin par tout. Un beau paysage: beauté et clarté surtout. Un plan que j’ai: le plan de Dieu sur nous ou sur le monde81.

On dit toujours dans la prière: « Que ta volonté soit faite », mais on ne fait pas très attention à ce qu’on dit parce qu’il est très difficile de se représenter la volonté du Père. Souvent on souhaite quelque chose pour soi-même et on trouve qu’on ne devrait pas importuner Dieu avec cela… Souvent les petits riens sont lourds à supporter, mais ils sont si petits qu’on ne voudrait pas en faire l’objet d’une prière particulière, on garde en quelque sorte sa ‘dignité’ devant Dieu, et ce n’est sans doute pas juste. On devrait comprendre qu’il faut emporter avec soi les petits riens dans la prière et les laisser là s’ouvrir à quelque chose de plus grand. Mais ça ne se fait pas toujours parce que les petits riens nous troublent et nous empêchent en quelque sorte d’y voir clair82.

Et cependant chacun de nos problèmes, tout ce qui nous trouble doit devenir une question que nous posons au Seigneur dans la prière parce que seul le Seigneur peut y répondre… Il serait bon que tout ce que nous possédons, notre corps, notre âme et notre esprit, que toutes les questions de notre vie, nous les présentions au Seigneur: rien que cela nous le ferait déjà rencontrer83.

Le Journal d’Adrienne, au 8 juin 1941, note que le ‘Suscipe’ de saint Ignace est depuis longtemps sa prière préférée84. On trouve d’ailleurs d’innombrables témoignages de cette assertion dans l’ensemble des œuvres posthumes. Voici cette prière du ‘Suscipe’ qu’on trouve dans les Exercices (n°234) de saint Ignace: « Seigneur, prends et reçois ma liberté, ma mémoire, mon intelligence, ma volonté, tout ce que j’ai et possède. Tu me l’as donné: à toi, Seigneur, je le rends. Tout est à toi, fais-en ce que tu veux. Donne-moi ton amour et ta grâce: cela me suffit ». Raymond Peyret a noté de son côté l’influence de ce texte sur la prière de Marthe Robin85.

Mais y a-t-il mieux que le Notre Père ou le Je vous salue Marie? « Le Notre Père est un don du Seigneur pour tous les jours ». On ne peut pas l’épuiser. Il est toujours capable de nous tenir éveillés dans notre foi. Dans la plus simple prière, Dieu peut tout à coup faire le don d’une lumière toute nouvelle, faire découvrir une autre profondeur. Et on ne pourra plus jamais redire cette prière sans penser à la lumière reçue un jour86.

« Quand je commence à prier… un Notre Père par exemple, je me tourne vers le Dieu que je connais et je lui dis les mots que je sais… Je suis à genoux dans cette pièce, les mains jointes, j’ai telle journée derrière moi; quelle qu’elle ait été, je puis l’introduire dans ma prière. Tout le jour j’ai été un enfant de Dieu, tantôt plus, tantôt moins, et je prie maintenant avec les mots que le Fils nous a donnés. Aucun Notre Père cependant ne ressemble à un autre. Dieu m’attire tantôt d’une façon, tantôt d’une autre, il ma saisit tantôt à la surface, tantôt au plus profond. C’est Dieu lui-même qui donne à toute rencontre avec lui la forme qu’il veut lui donner »87.

Tout chrétien a la possibilité de vivifier toujours à nouveau ses prières les plus simples comme le Notre Père. Il peut réfléchir au sens de chaque mot et de chaque phrase, il peut en rapprocher des vérités qu’il connaît par ailleurs et, par des lectures et des conversations, en ruminant aussi ce qu’il a entendu dans les prédications, il peut toujours trouver une nouvelle matière pour sa prière. Souvent il recevra de Dieu lui-même des lumières et des consolations qui influeront sur toutes ses prières88.

De même pour le Je vous salue Marie. Répété tous les jours d’innombrables fois, il n’est jamais usé. Les mystères qu’il évoque se font plus proches, plus dignes d’être aimés; il nous apprend à deviner la plénitude de Dieu, son amour surtout. Marie et son enfant baignent dans l’amour; on sent combien cet amour rayonne d’eux. Cet amour ne repousse pas; au contraire, il attire, il fait participer à ce qu’il est. Ce qu’il y a de surnaturel dans la Mère et l’enfant fait que la prière de salutation devient une salutation du ciel. Si elle n’était pas cela, on serait dégoûté depuis longtemps de cette prière. C’est comme si la prière ouvrait le ciel. La grâce peut prendre toutes sortes de formes: la grâce d’avoir la foi, celle de connaître la grâce de Marie, de pouvoir la prier, de savoir qu’elle m’entend. Mais la grâce est toujours plus grande que ce qu’on peut en détailler. Elle déborde le temps. La grâce, c’est peut-être d’avoir maintenant le courage de supporter ces souffrances; mais celles-ci, comme la grâce, sont elles-mêmes fécondes et engendrent autre chose. Si la grâce est si grande et si débordante, c’est qu’elle provient constamment de l’échange du Père, du Fils et de l’Esprit. La grâce est comme une voie lactée qui coule du ciel sur la terre et réunit le monde à Dieu. L’orant est sur terre, Dieu est au ciel, et la grâce c’est la distance sans cesse franchie. Elle va, elle souffle, elle se répand89.

Si tout est objet de prière, tout aussi est objet d’action de grâce. L’action de grâce est un devoir. On n’a pas le droit de remercier pour certaines choses et pas pour d’autres. La reconnaissance est une forme de l’amour, elle n’exclut donc rien. Elle nous rend si proches de Dieu que, par elle, nous recevons de lui un nouvel amour qui rend possible notre vie chrétienne90.

Adrienne von Speyr a commenté jour après jour l’Evangile selon saint Marc pour les premiers membres de l’Institut Saint-Jean. Un certain nombre des 353 exposés de ce commentaire se terminent par une invitation à la prière, qui s’inspire du texte de l’Evangile. Parcourir toutes ces invitations à la prière serait une manière très concrète d’entrer dans la prière d’Adrienne. En voici quelques échantillons:

« Nous demandons au Seigneur de bien vouloir nous donner la grâce de croître vers lui à l’occasion de toute critique, qu’elle soit justifiée ou non »91.

« Nous terminons par une prière à la Mère de Dieu. Nous la remercions d’avoir pris sur elle pour nous tant de souffrances… Nous lui demandons de bien vouloir nous accompagner aux heures où nous ne comprenons plus notre voie de chrétien. Avec elle nous louons le Seigneur qui a fait en elle de grandes choses »92.

« Concluons en demandant au Seigneur de ne pas nous laisser devenir chemin (où tombe le grain du semeur) et de ne pas permettre à Satan de voler la parole qui est en nous; qu’il nous apprenne aussi à supporter que, de ce que nous semons en son nom, beaucoup se perde »93.

« Terminons en demandant au Seigneur qu’en tout ce qui est difficile il nous impose la mesure qu’il juge à propos, selon que cela lui semble nécessaire et que cela peut être utile, d’une manière que nous n’avons pas besoin de comprendre »94.

« Terminons en demandant à Dieu qu’il ne permette jamais que nous allions à sa rencontre avec notre propre volonté, mais qu’il veuille bien, en chacune de nos prières, nous montrer sa volonté, de sorte qu’en toutes nos demandes nous n’attendions de lui que ce qui correspond à son désir »95.

« Terminons en demandant au Seigneur que, par le pouvoir qu’il a sur la vie et sur la mort, il fasse de notre mort comme de notre vie, pour nous-mêmes et pour tous ceux qui ont affaire à nous, une révélation de sa grâce96.

3. TOUTE PRIÈRE EST UNE COMMUNION

Les saints et la prière

Nous demandons aux saints de soutenir nos requêtes auprès de Dieu parce que nous avons confiance qu’ils savent mieux que nous la bonne manière de présenter à Dieu notre prière97.

Quand on se met à prier Dieu, il arrive qu’on commence par inviter les saints, les anges et la Mère de Dieu à être présents et qu’on leur demande de permettre qu’on ait part à leur prière… Tous ceux que nous invoquons au ciel sont occupés à prier98. Ce dont on peut être sûr, c’est que, si on les appelle, ils nous sont présents invisiblement et ils nous aident.

En recommandant aux anges et aux saints notre prière, on voudrait qu’ils nous aident à trouver les mots justes pour nous adresser à Dieu Trinité, on voudrait qu’ils nous les suggèrent; on voudrait aussi qu’ils s’approprient notre prière telle qu’elle est avec son contenu et ses désirs, qu’ils fassent leurs nos besoins, qu’ils habillent nos prières de leurs paroles, qu’ils les transmettent à Dieu comme s’il s’agissait de ce qui leur est le plus personnel. Ce faisant, il arrive que notre prière se transforme, que ce qui nous semble important se déplace: on se ‘convertit’ au point de vue des saints et du ciel, et cela nous conduit à préférer leurs désirs aux nôtres parce que leur avis nous semble finalement beaucoup plus plausible que le nôtre. On comprend que, dans la prière des saints, des ponts se construisent et des possibilités s’ouvrent auxquels nous ne pensions pas99.

Invoquer un saint, c’est pour ainsi dire le relier de nouveau à la terre; c’est comme si ma prière le plaçait en un lieu nouveau: maintenant il est comme à genoux à côté de moi, il prie avec moi selon l’habitude qu’il avait autrefois ici-bas, mais maintenant il prie en même temps au ciel; pour lui il n’y a pas de distance. En priant avec moi, il ne perd rien de son activité au ciel, mais celle-ci acquiert, par notre prière commune, une nuance nouvelle qui provient en quelque sorte de ma prière. Dans une prière qui se fait ainsi dans la communion des saints, des liens se tissent en tous sens: de moi vers le saint que je prie, de moi à Dieu, du saint à moi et du saint à Dieu, de Dieu à moi et de Dieu au saint. Quand un saint prie à côté de moi et avec moi, il examine pour ainsi dire en même temps ma prière, il examine mon désir, il le prend en lui après l’avoir examiné et purifié, il le transmet à Dieu, puis Dieu le lui rend et il me transmet en quelque sorte le résultat. Mais tout cela se déroule sans que le saint soit une sorte de station intermédiaire (au ciel) entre Dieu et moi. On pense: il est là-haut en présence de la majesté de Dieu, je suis ici-bas dans une obscurité épaisse. Mais la prière dans la communion des saints ne me permet pas seulement de lever les yeux vers le ciel, elle ne fait pas que me rapprocher un tant soit peu du ciel pour me donner une nouvelle confiance dans mes difficultés, elle rapproche le ciel de moi100.

L’Eglise sait que ses membres qui meurent ne l’oublieront pas quand ils seront dans la vision de Dieu, ils lui rendront son amour, ils la soutiendront. Finalement on ne sait pas si l’Eglise pourrait subsister si tous les saints – ceux qui vivent encore ici-bas, ceux qui ne sont pas encore nés et tous ceux qui iront au ciel un jour ou l’autre – ne lui offraient pas leur aide active pour préparer les hommes à la vision de Dieu. L’éternité étant un éternel présent, Dieu peut mettre à la disposition de l’Eglise l’avenir aussi bien que le passé. Pas plus que je suis en mesure de dire que la prière que je fais maintenant aura un effet au Canada dans cinq minutes, on ne sait quel amour du ciel apporte maintenant son aide à l’Eglise. Tous ceux qui aident, quelle que soit l’époque où ils vivent, ont part d’une manière ou d’une autre à ce qui se passe en cet instant présent. L’événement temporel est inséré dans l’éternel et, dans son omniscience, Dieu est en mesure de laisser agir toutes les causes qu’il veut101.

Souvent on n’a aucune idée de l’aide apportée à toute prière par la communion des saints, par l’Eglise, par tous les orants dispersés sur la terre, et également par le ciel tout entier qui, à sa manière, porte plus loin les prières de la terre. La Mère de Dieu les entend et les transmet, les saints aussi s’y emploient d’une manière qui correspond à ce que fut leur mission terrestre, seulement ils ont maintenant plus de liberté; les anges aussi le font en vertu de leur nature d’anges parce qu’ils ont mission d’aider les hommes102.

Marie surtout nous apprend à prier. Elle est « celle qui apprend à chacun à prier le Fils »103. Elle-même « lance sa prière à Dieu comme une balle, avec la confiance qu’il la saisira »104.

Chaque fois qu’on s’occupe de la Mère, on s’approche du Fils. Elle nous invite à prier avec elle et à sa manière à elle. Et on peut inviter d’autres personnes à prier ensemble; on peut en inviter toujours davantage, des personnes et des communautés, et finalement le monde entier. Cela met Marie en joie105. « Ce qui caractérise la prière mariale, c’est d’inclure le monde dans sa prière sans vouloir tracer une limite quelconque entre soi et le monde »106.

Dans la prière comme dans toutes les autres circonstances de la vie, les rapports de Marie avec son Fils sont complexes. Le Fils demeure Dieu malgré l’abaissement de son Incarnation, et Marie demeure totalement partie intégrante de l’humanité malgré la grâce qui l’a rachetée par avance. Dans les échanges avec son Fils, non seulement elle donne et elle reçoit, mais elle se trouve placée devant son mystère: il est engendré par le Père et il voit le Père. Quand Marie prie avec son enfant, elle utilise les mots qu’il connaît, elle demande des choses qui lui semblent nécessaires, elle prie comme le fait une bonne croyante; mais elle sait que le Fils, qui entend ses paroles, les reprend et les présente à Dieu d’une manière qui la dépasse. Non seulement parce que le Père et l’Esprit Saint la reçoivent du Fils, mais parce que la prière du Fils lui-même, la manière qu’il a de parler au Père, lui demeurent inaccessibles: cela fait partie du mystère trinitaire107.

Dieu a besoin de Marie: il veut qu’elle soit la mère du Seigneur. Elle est si proche du Fils qu’elle le nourrit de son sang, elle si proche de l’ange à qui elle a confié son oui qu’elle comprend et porte tout ce qui est saisissable du mystère céleste; par son service, elle répond à ce mystère sans se détacher de lui, sans se mettre en opposition avec lui. Les mots qu’elle dit à son enfant sont adressés au Fils de Dieu qui est la deuxième personne de la Trinité; ils ont donc une relation directe à la Trinité. Elle ne se tient pas comme sur le seuil pour parler au centre incompréhensible de Dieu, elle qui n’est que créature; elle parle du lieu où elle est, et toute la Trinité l’entoure et l’entend là où elle est; il ne peut y avoir là aucun désordre parce qu’elle a la foi et que la foi lui permet de dire avec justesse ce qu’elle a à dire… En tant que médiatrice de la grâce, elle nous montre comment nous devons prier, comment nous pouvons parler au Fils, à l’Esprit et au Père sans souligner la distance qui nous sépare d’eux: cela ne ferait que nous éloigner de Dieu. Nous comprenons que, si nous sommes vrais et simples en priant le Seigneur, toute la Trinité ‘arrondit’ notre prière (lui donne ses justes dimensions, la complète), et la réponse nous vient de l’unité de Dieu, de la plénitude de l’amour trinitaire. Cela nous incite, quand nous prions, à ne pas perdre de vue cette plénitude divine108.

Rencontre de toute l’Église

La prière a toujours un aspect horizontal: elle inclut implicitement le monde entier et ses effets s’étendent au monde entier109.

Il peut y avoir dans la prière une sorte de rencontre anonyme avec toute l’Eglise. Celui qui prie chrétiennement sait qu’il n’est jamais seul, quel que soit le lieu où il prie. D’autres hommes aussi sont en prière et il existe quelque part un accès à toute prière. En priant, on entre dans le monde de la prière de tous les croyants, de l’Eglise dans son ensemble… L’orant isolé peut avoir l’impression d’être un ouvrier qui apporte une petite pierre à une construction extraordinairement grande. Et il est là pour apporter cette contribution même si sa pierre lui semble ridiculement petite comparée à l’ensemble de l’édifice. Et quand, dans la prière, il voit d’autres ouvriers avec leur charge sur les épaules, quand il voit sur leurs visages leur peine et leur labeur, quand il voit leurs mains usées par le travail, il peut aussi connaître dans la prière quelque chose de leur attitude de prière… Il peut arriver aussi qu’on soit trop faible pour prier avec vigueur, trop fatigué pour demander quelque chose, trop épuisé pour trouver les mots justes, et qu’on rencontre alors un grand orant à qui on peut confier sa propre prière; il la prend avec lui; ce qu’il en fait, c’est son affaire. Ou bien Dieu permet qu’on porte soi-même la prière d’autres personnes. Il se peut qu’on ne sache pas de quoi il s’agit exactement, mais on sait qu’en ce moment on porte quelque chose110.

Dans la prière, les chrétiens ne devraient pas se cacher les uns des autres. La prière de l’Eglise devrait toujours se dérouler de telle sorte que tous ceux prient soient sans voile en esprit les uns devant les autres. Mais quand cela arrive-t-il? Nous sommes dix femmes qui allons ensemble à l’église; nous disons ensemble le même rosaire, nous disons les mêmes mots et nous sommes très attentives à prier chacune pour soi sans que les autres aient accès ou part à notre prière… Quand nous entrons dans une église, nous devrions commencer par prier pour ceux qui sont là, puis nous immerger dans la prière commune, essayer de faire monter vers Dieu une prière commune… Seule une âme nue peut être féconde111.

Toute prière, finalement, dans l’Eglise inclut l’Eglise entière et a un effet dans toute l’Eglise. Personne n’est en mesure de sortir de la communion de l’Eglise pour prier, et personne n’en a le droit, personne ne peut prier que pour soi. Chacun doit savoir qu’en priant il est porté par la prière de tous les autres. Que ce soit une prière officielle de l’Eglise ou que ce soit une prière personnelle qu’il exprime, qu’il prie par devoir ou pour la seule joie de prier, avec ou sans sentiment: tout est recueilli et déjà porté par avance au Seigneur par la prière de tous les croyants. Quand on prie avec l’Eglise, il se produit dans le Seigneur comme une rencontre de notre prière avec la prière de l’Eglise. Si on prie hors de l’Eglise, l’Eglise certes prie pour nous, mais nous ne prions pas pour l’Eglise. Il manque à notre prière une force essentielle qui provient de l’union des deux dans le Seigneur112.

« La nuit, avant que les chiens se mettent à aboyer sans fin, il est des moments de silence parfait que les bruits de la nuit, le bruissement des feuilles par exemple, ne font que souligner. On est seul, mais on sait qu’au même moment on prie en beaucoup de lieux du monde, en de nombreux monastères on se lève la nuit pour aller au chœur, ou bien une mère quelque part implore pour son enfant, ou bien un jeune lutte dans la prière pour sa vocation, ou bien il rend grâce pour la vocation qu’il a reçue. Toutes prières du silence. Et c’est un bonheur infini que d’avoir le droit de prendre part à cette prière du monde, de ne pas devoir penser pour le moment à son manque de densité, ni non plus à tous ceux qui ne prient pas. On participe à une prière qui existe… et c’est merveilleux d’être admis à prier avec tous les autres dans le silence de la nuit »113.

La prière, une fête? « Les chrétiens célèbrent des fêtes: dans l’enceinte de l’église, chez eux dans l’esprit de l’Eglise, partout ils rencontrent des jours de fête. Et ils invitent aussi le Seigneur à participer à leur fête, comme les gens de Cana. C’est pour eux un miracle suffisant que le miracle par excellence, le Dieu incarné, veuille être parmi eux. Partout où il demeure, il transforme le quotidien en la réalité pleine d’espérance d’une obéissance croyante, un amour tiède en amour débordant… L’obéissance exige que nous célébrions les fêtes de Dieu. Et que nous les célébrions comme des fêtes joyeuses et débordantes, que nous nous accordions à leur contenu… Nous n’avons pas besoin de regarder en arrière, pleins d’inquiétude, sur nos médiocrités, il ne nous faut pas fêter comme des pécheurs moroses, nous pouvons participer dans l’obéissance à la prodigalité de la joie divine… Le Saint Esprit est l’organisateur de la fête, … il souffle dans l’Eglise à travers les siècles, afin que… nous soyons joyeux avec Dieu. Il n’est pas permis de se soucier d’hier ou de demain »114.

La prière, une fête? Il y a l’autre aspect de la réalité. Il y a aussi toutes les fausses prières, celles qui veulent imposer à Dieu leurs mesures, il y a tous ceux qui semblent prier alors que peu le font vraiment. « De même que le Seigneur a souffert pour tous, de même ceux qui prient en vérité souffrent pour tous ceux qui prient faussement. Le poids de plomb des fausses prières est accroché à la rare prière authentique »115.

On prie peut-être avec le désir qu’un tel et un tel prient mieux… et c’est une pensée d’orgueil. On pensait que la prière des autres était tiède, et on doit apprendre à ne plus prier pour que ces gens prient mieux, mais pour obtenir de prier soi-même avec leur simplicité et leur force116.

Et cependant on peut vraiment faire don à Dieu de sa prière pour qu’il l’utilise comme il lui semble bon. Mais quand un chrétien a fait don à Dieu et à son trésor de prière de quelque chose pour qu’il en fasse un libre usage, il serait inconvenant qu’il veuille reprendre son don. Supposons qu’il ait beaucoup prié et médité, et qu’il en ait remis le fruit à Dieu; puis vient pour lui un temps de détresse et d’obscurité: il a besoin d’aide. Il ne peut pas alors dire à Dieu: donne-moi maintenant ce que j’ai mis en dépôt auprès de toi. Ce serait sordide. Car son intention était bien de laisser à Dieu la libre disposition de ce qui lui appartenait117.

Il y a toujours communication en Dieu entre ceux qui prient. « Si une personne qui en aime une autre confie sa prière au Seigneur, le Seigneur l’utilise en faveur de l’œuvre de la personne aimée, même si l’autre ne l’a pas demandé expressément. En cueillant notre fruit, le Seigneur tient compte de ce que nous aimons d’un amour chrétien. Il ne se désintéresse pas du cercle personnel de celui qui prie »118.

La première, Marie « montre comment, quand il est chrétien, l’amour humain ne s’accomplit jamais qu’en Dieu ». « Tant que le Fils vivait à Nazareth, elle avait le ciel à la maison, parce que le Fils est à la fois au ciel et sur terre ». Quand il la quitte pour sa vie publique, Marie l’accompagne à distance. Ne le suivre qu’en pensée serait stérile, « mais l’accompagner en Dieu de ses pensées, l’accompagner de ses prières, voilà qui a un sens fécond et qui rétablit une proximité »119.

Celui qui prie a le pouvoir de rapprocher les siens de Dieu, de recommander pour la vie éternelle dès leur vie présente ceux qui lui sont confiés de telle sorte qu’il se produit un déplacement, que quelque chose de la vie terrestre s’insère dans la vie éternelle, soit mis sous protection divine. Les intéressés n’ont pas besoin de le savoir pour le moment, le fruit n’en existera pas moins120.

Le Fils a passé toute sa vie terrestre dans une prière au Père. Quand on se trouve en compagnie d’autres personnes, on devrait toujours faire naître une situation de prière même quand on sait que l’autre ne prie pas ou qu’il ne connaît qu’une prière de demande purement égoïste. Il faudrait qu’on garde la prière vivante au cœur de l’action; même si, sur le moment, on ne peut utiliser ni les pensées ni les mots de la prière, tout devrait cependant se trouver pris entre les parenthèses de la prière. Dans toute relation toi-moi, on devrait persévérer dans une prière telle que l’autre trouve suffisamment d’air pour y respirer. Si notre interlocuteur est catholique et qu’on lui dise: « J’y penserai », l’autre saura qu’on promet de prendre la chose dans la prière; cela crée une atmosphère commune. Il se souviendra de la conversation comme de quelque chose dont la prière n’était pas absente. Si mon interlocuteur n’est pas catholique, c’est plus difficile; on doit faire beaucoup pour lui, … je dois offrir à Dieu de prendre dans ma prière ce qui est nécessaire pour qu’il intervienne. Et Dieu peut me prendre au mot: « Tu ne te souviens plus de monsieur Dupont, il y a longtemps… ? » Et de l’imprévu peut se produire: ma foi peut devenir plus difficile, la consolation m’être enlevée, toute recherche de Dieu, toute prière peuvent devenir une vraie souffrance121.

L’éternité relie tous les temps entre eux si bien qu’en raison d’une prière d’aujourd’hui Dieu peut corriger quelque chose qui s’est passé il y a des milliers d’années122.

L’Eglise prie pour les mourants. En priant pour eux, elle veut les préparer à voir Dieu. Ceux qui prient pour les mourants ne voient pas Dieu mais, par la foi, ils savent que la vision existe. La prière contient une connaissance de la vision. En soi, il peut paraître étrange que des non-voyants préparent les autres à la vision. Mais il fait partie de la plus ancienne tradition de l’Eglise que certains de ses membres, dès ici-bas, commencent à voir et qu’il revient à l’Eglise de ‘gérer’ leur vision: ce sont la plupart du temps des ministres et des confesseurs sans visions qui ont à diriger les voyants. Personne ne sait quand un mourant commence à voir Dieu. Mais l’Eglise sait qu’elle a à l’y préparer. Il n’y a là chez elle aucune jalousie, aucun désir de voir avec le mourant; il n’y a là que l’amour le plus simple qui fait qu’une mère partage à ses enfants le pain qu’elle-même ne veut pas manger, dont elle prendra peut-être elle-même quelque chose quand ses enfants seront rassasiés123.

Dans le cas extrême de la préparation à la mort comme dans tout le reste de la vie, « ce qu’un être humain peut donner de plus profond à son prochain, c’est sa prière; ce qu’il lui donne alors est si profond qu’il est incapable de le lui montrer ». C’est un don sans intermédiaire à l’intimité de l’autre de quelque chose qui provient de ce qu’il y a de plus secret en lui124.

4. DÉPOUILLEMENT ET PLÉNITUDE

Plénitude

« Il y a des moments où l’on prie sans effort, où des pensées du monde l’on revient facilement à la prière, où l’on s’endort en priant parce que, entre les conversations qu’on a avec les hommes, la prière s’établit d’elle-même comme l’air ambiant. Sans que l’on fasse quoi que ce soit pour qu’il en soit ainsi… Elle est là, tout simplement. Il suffit de se trouver là où elle est. La prière est comme un livre ouvert dont on reprend la lecture après une interruption; point n’est besoin de signet, il n’y faut aucun effort. Pas plus qu’on ne remarque comment l’air remplit à nouveau la place qu’occupait un visiteur, un instant plus tôt, on ne réfléchit au geste que l’on fait pour reprendre la prière »125.

Quand on prie, on sait que la plus grande part de la prière est un don de Dieu. Même quand on prie quelque chose d’aussi connu que le Notre Père, même quand on est convaincu d’avoir pris soi-même la décision de prier et de se recueillir dans sa chambre pour accueillir en soi les pensées et les désirs du Fils: on reconnaît pourtant tout de suite que tout nous est donné. Toute parole que l’on dit dans la prière signifie beaucoup plus qu’on ne le saura jamais, elle a une plénitude qu’on ne pourra jamais lui donner nous-mêmes: Dieu doit l’entendre d’une manière divine et ce n’est qu’ainsi qu’elle devient une parole qui arrive jusqu’à lui. Et cette transformation de notre prière pour qu’elle atteigne Dieu est un pur don126.

Toute vraie prière connaît des moments où le croyant se sent transporté d’une manière ou d’une autre dans un monde qui n’est pas le sien: certaines limites – de ses capacités, de sa compréhension, de ses sentiments, de ses attentes – s’évanouissent pour faire place à quelque chose qu’il ne connaît pas mais dont il est sûr, dans la foi, que cela appartient à Dieu. Ces instants peuvent lui être donnés pour lui apporter consolation et courage, pour lui inspirer confiance, ou simplement peut-être pour l’accompagner dans sa foi et lui faire acquérir une certitude sur son chemin127.

Souvent le Seigneur se communique à celui qui prie en lui donnant de sentir sa présence. Cette expérience n’est pas accompagnée de phénomènes extraordinaires, mais elle donne une certitude. Nous sommes consolés. Nous savons que le Seigneur est là. Il n’est nulle part aussi présent que là où l’on cherche à s’approcher de lui. Et c’est ce qu’on essaie de faire dans la méditation. Nous devons savoir de manière neuve que, dans la méditation, le Seigneur est présent parmi nous avec toute sa gloire. Si nous en sommes pénétrés de toute la force de notre foi, il ne peut se faire que sa présence au milieu de nous ne nous accompagne pas tout le jour, et cela de telle sorte qu’il met tout en œuvre pour nous enrichir et rendre féconde notre vie. La fécondité de la vie consacrée tient à ce que le Seigneur nous communique sans cesse quelque chose de sa propre fécondité, non pour que nous accumulions des trésors pour nous, mais pour que nous puisions dans ses trésors afin de les distribuer avec lui128.

Il arrive parfois qu’on prie en quelque sorte d’une manière normale et ‘habituelle’ sans inclination particulière, mais aussi sans aucun ‘dégoût’, et tout à coup on est saisi par la présence de Dieu, on est totalement happé. Dieu fait connaître sa voix, son secret et sa présence, et c’est comme s’il priait parfaitement en nous si bien qu’on s’abandonne très volontiers à cette manière de dépouillement de soi. Et quand Dieu révèle ainsi son secret – peut-être était-ce le Fils qui nous a introduit dans sa prière au Père -, on est ensuite doucement relâché pour que maintenant on prie soi-même de la manière que Dieu vient de nous donner. Avec un feu nouveau, avec une présence autre que celle qu’on avait au début. Avant, c’était ce qui était ‘habituel’, à présent c’est une sorte de contrainte intérieure de l’amour: c’est comme si on ne pouvait pas faire autrement. On donnerait tout pour pouvoir continuer éternellement cette prière nouvelle. C’est comme si c’était notre prière, et cependant ce n’est pas la nôtre, c’est le dernier cadeau qu’on commence tout juste à utiliser, qu’on espérait depuis toujours et dont on se réjouissait à l’avance et qui maintenant est enfin arrivé totalement129.

La prière de l’Eglise et de chacun de ses membres est comme une musique céleste que le ciel entend… Ce qui est frappant, c’est que vraiment, en cet instant même, tant de gens prient et prient tout à fait simplement dans la joie; en présence du rayonnement de Dieu, ils ont oublié leur propre sort, leurs propres soucis, leurs responsabilités, ils n’ont plus d’importance à leurs propres yeux. Pour eux, ce n’est pas comme une ascèse consciente qui les rendrait étrangers à leur propre vie afin d’être libres pour les autres; non: parce qu’ils se donnent totalement, ils en oublient tout l’humain comme quelque chose de sans importance, et c’est ce qui est beau et qui sonne juste. On fait parfois soi-même l’expérience de quelque chose de semblable dans la prière. On se propose de prier, on s’y met, et tout à coup on n’est plus seul: on se trouve à l’unisson de la mélodie de la prière de tous130.

Il y a infiniment à apprendre du Livre de tous les saints, qu’il faudrait plutôt appeler le Livre de la prière de tous les saints: il fait partie des œuvres posthumes d’Adrienne. Voici, presque au hasard, comment, dans ce volume, sont caractérisés trois saints et leur prière:

Saint Benoît Joseph Labre (+ 1783): « Pour lui, la prière est aussi naturelle et aussi simple que le sommeil ou le manger pour un homme en bonne santé ». Thomas a Kempis (+ 1471): « Prier est pour lui plus important que de manger ou de dormir ». Saint Alphonse de Liguori (+ 1787): « Il est difficile de dire quand il commence et quand il cesse de prier… »131

Celui qui un jour a prié et s’est trouvé du fait même dans la vérité, porte en lui un germe de vérité qui est indestructible, une lumière qui, si petite et oubliée qu’elle soit, est inextinguible. « La prière appartient à la vérité »132.

Dépouillement

Tout ce qui, dans la prière, nous paraît négatif « fait aussi partie de la plénitude », note H.U. von Balthasar133.

On peut, dans la prière, faire l’expérience d’une proximité, d’une présence, d’une aide de Dieu ou de la Mère du Seigneur par exemple. Mais on peut nous demander de renoncer, dans la méditation d’aujourd’hui, à l’aspect sensible de cette proximité et de prier sans consolation134.

Que nous puissions prier est un don de la grâce de Dieu; sans cette grâce, nous serions comme Judas. A la dernière Cène, Jean a du mal à prier: la menace de la Passion imminente, la présence du traître le font entrer dans une sorte de nuit de la prière. Même quand personne ne nous empêche de prier, nous sommes souvent à nous-mêmes un obstacle suffisant. Ce n’est pas que Jean ne veuille pas prier, mais la trahison de Judas, son péché, la menace qu’il fait peser rendent Jean incapable de prier et d’aller à Dieu sans problèmes comme autrefois et d’être avec le Père en s’entretenant avec le Fils. Pour le moment, cette conversation est pour lui muette. Il y a ici une approche possible de la nuit mystique. Souvent, sans faute de notre part ni de la part de quelqu’un d’autre, l’ombre de la croix… nous empêche totalement de prendre part à la conversation divine135.

« Il y avait autrefois un mort merveilleux qui s’appelait la prière, il avait quelque chose d’une source limpide, il était plein de dialogue et d’amour; la vie humaine y trouvait son sens, la prière éclairait tout ce qu’elle touchait. Il semblait se propager et il faisait pousser la vie et l’amour comme des fleurs bien soignées. Mais à présent le Toi est – je ne dis pas absent car cela inclurait la pensée d’un retour possible – inconcevablement vide et inexistant »136.

Pour le chrétien qui accueille l’absence de consolation dans un pur abandon à Dieu, elle sera féconde. Il y a dans l’absence de consolation un certain niveau de la rencontre avec Dieu… Qui rencontre Dieu vraiment même dans l’absence de consolation, celui-là s’est donné à Dieu pour de bon. Un chrétien par contre qui ne s’engage pas tout à fait ne fera jamais l’expérience de l’absence totale de consolation dans la prière137.

Pour le curé d’Ars, le fil conducteur de sa vie, c’est le prochain, tous ceux qui se présentent à son confessionnal. Lui, le pasteur sans consolation, va consoler le pécheur désolé. Et le moyen qui lui permet de consoler le pécheur, c’est l’absence de consolation pour lui-même. La consolation, c’est ce qu’il y a pour lui de plus inaccessible: lui-même ne la trouve pas en Dieu et il ignore aussi la consolation qu’il doit donner. Très souvent quand il se rend à son confessionnal, il ne voit rien devant lui. Il ne sait qu’une chose: il y aura encore une fois quelqu’un qui sera là. C’est sa manière à lui de manquer de consolation. Souvent il se passe ceci: il voit qu’il a consolé quelqu’un, que la consolation s’est répandue dans les autres; mais une fois qu’il a vu cela, sa propre consolation ne va pas plus loin. Il n’a pas le droit de se consoler de la consolation qu’il a donnée. Il ressemble à un pêcheur de perles qui ne cesse de plonger; chaque fois qu’il a trouvé une perle, il doit aussitôt la donner et replonger dans un danger plus grand pour en trouver une autre. Et cela pour un patron qui lui est étranger. Et plus le curé d’Ars connaît quelque chose de la consolation – et il est obligé, pour les autres, d’en savoir quelque chose – plus ce qu’il en sait lui paraît irréel.

Si l’on connaît cet état, on doit avant tout y rester. Le grand danger, dans l’absence authentique de consolation, c’est la fuite. Fuite d’un état imposé par Dieu pour un autre que je choisirais moi-même. Le curé d’Ars le sait très bien: s’il n’était pas tout à fait honnête, s’il s’accrochait à l’état de consolation de ses pénitents, il leur ferait franchement tort. Il ne serait plus dans l’espèce d’impuissance que Dieu lui demande. Car l’absence de consolation donne à celui qui prie l’impression qu’il n’en peut plus. Cela le contraint à ne plus compter sur lui-même… On entre souvent dans la prière comme dans une salle où se trouvent exposés différents tableaux et l’on se demande: quel tableau vais-je contempler aujourd’hui? Mais parfois, dans la salle, il n’y a aucun tableau; alors c’est la salle elle-même qu’il faut contempler. On doit devenir soi-même un pur espace pour Dieu, se faire réceptif pour toute impression venant de lui. Aussi désarmé que possible.

Ceci n’est valable, naturellement, que pour une absence de consolation imposée par Dieu. Le discernement des esprits est ici indispensable. Celui qui se montre impossible avec les autres et ne trouve pas ensuite la paix dans la prière, on ne peut pas dire que l’absence de consolation qui est la sienne lui soit imposée par Dieu. Il n’y a de véritable absence de consolation que lorsqu’on porte les fruits que Dieu attend de nous malgré notre état subjectif138.

« Quand je sais que le Seigneur veut ma nuit, il ne m’est pas difficile de la supporter. Je suis capable de dire oui à ma privation actuelle en considération d’une plénitude ultérieure. La petite Thérèse décrit toujours la nuit comme si elle savait que le Seigneur a décidé cette épreuve; il se peut qu’elle le fasse pour ne pas inquiéter les autres ». La nuit proprement dite, c’est celle où l’on ne sait plus que le Seigneur en dispose139.

Si l’on rencontrait un saint sans le savoir, on se dirait peut-être: c’est un homme heureux (la joie fait certainement partie de la sainteté), c’est un homme sans problèmes, et l’on trouverait que la rencontre est agréable, sans plus. Et puis il y a le saint avec sa mission et sa prière; on ne peut jamais le prendre trop au sérieux dans sa prière: c’est là qu’il vit ses heures les plus belles mais aussi les plus difficiles. Les plus belles, quand il lui est permis de faire l’expérience des choses de Dieu et du ciel; les plus dures, quand Dieu lui fait subir des exercices crucifiants ou quand il lui fait voir des choses qui dépassent totalement l’être humain qu’il est… Ce n’est pas nécessairement la nuit obscure, ce peut être n’importe quel ‘travail d’éducation’ que Dieu entreprend sur son saint, et ça peut faire terriblement mal. Non pas surtout parce que Dieu corrige une faute, mais parce que Dieu permet que son saint participe à quelque chose qui reste totalement indéfinissable140.

Au ciel, il n’y aura plus de prière sèche, mais on gardera le sens de ce qu’est la prière sèche sur la terre et on aura le devoir de rendre plus douce la prière sèche des croyants, on aura le devoir d’intervenir là où, du fait d’une prière de pure sécheresse, il y a risque qu’il n’y ait plus de prière du tout. Au ciel, on a l’intelligence de tout ce qu’on a vécu autrefois sur la terre. Et c’est justement parce qu’au ciel on ne ressent plus la sécheresse qu’on est d’autant plus sensible à ce qu’elle soit ressentie sur la terre. Plus on reçoit d’amour au ciel, plus on comprend ceux qui, sur terre, ne reçoivent plus d’amour sensible141

La prière peut être ‘abstraite’ pour celui qui prie, elle ne l’est pas pour Dieu. L’orant doit espérer, avec le temps, être introduit plus avant dans le mystère. Il sait que Dieu sait tout. Mais il se peut que Dieu garde son mystère absolument inaccessible à l’orant. Celui-ci doit alors persévérer comme dans l’abstrait; tout se joue dans un acte où l’orant se donne à Dieu et où Dieu le reçoit. Dieu laisse dans l’obscurité la manière dont il fera usage de cette prière. Mais ce qui, pour l’homme, est abstrait est concret en Dieu et, si Dieu le veut, cet abstrait peut devenir concret également pour l’orant. Et ce n’est pas parce que l’orant participe à un mystère permanent qu’il lui est permis de vivre dans une sphère ‘sublime’ qui n’a rien à voir avec la vie de tous les jours. Même si la prière et la pénitence du Carmel concernent un péché du monde dont il n’est pas donné à l’orant ou à l’orante de voir le caractère concret, la prière du Carmel ne peut pas devenir une rêverie qui plane et que Dieu ne peut pas utiliser concrètement. Pas plus qu’il n’est permis à la carmélite de rencontrer ses sœurs en rêve. Plus elle a part au mystère de Dieu, plus sa conduite doit être lucide, plus les menues tâches de sa vie quotidienne doivent être adaptées à leur but, plus elle doit avoir l’oreille fine pour écouter ses sœurs. Qui soutiendrait qu’il est tellement pris dans les rets de la contemplation qu’il n’a plus d’yeux pour le monde qui l’entoure donnerait un triste témoignage sur la qualité de sa prière. La grande Thérèse interrompait son extase pour préparer le repas142

Toute prière vraie est exaucée

« Celui qui croit dans le vrai Dieu sait que sa prière est toujours exaucée de quelque manière »143. Aucune vraie prière n’est jamais perdue. Toute prière atteint un but connu de Dieu et de la personne atteinte par la prière, le plus souvent à l’insu de celui qui prie144.

« Si deux personnes ont une confiance réciproque totale, elles peuvent exiger l’une de l’autre ce qu’elles veulent, même des choses que l’autre ne comprend pas tout de suite. Tout sera accordé à celui qui demande, puisqu’il est sûr que tout lui vient dans l’amour. Ainsi celui qui est en confiance avec Dieu peut-il lui demander tout ce qu’il veut; Dieu le lui donnera parce que cet homme a confiance en lui, se fie à lui, et parce que Dieu sait que de son côté il peut tout obtenir de cet homme. C’est dans cette relation confiante que consiste la joie parfaite, qui est une joie en Dieu »145.

A celui qui désire quelque chose dans son Esprit, Dieu accorde tout ce qu’il demande. Il le donne toujours, mais avec une extension gracieuse, ainsi qu’il a décidé de le faire dans son vouloir divin, à sa manière à lui, qui ne correspond peut-être pas à la manière de l’orant. Mais si celui-ci est humble et qu’il désire sérieusement la volonté du Père, il sait que c’est dans l’amour du Fils qu’il reçoit ce que le Père lui accorde146.

C’est une obligation pour chacun de frapper à la porte de Dieu (Mt 7,7). Mais celui qui frappe ne sait pas ce qu’il y a derrière la porte. Il peut y avoir une distance énorme entre ce qu’on attendait et la réponse de Dieu. On ne sait jamais si on va nous répondre, comment et quand et où on va nous répondre. Il faut s’en remettre totalement à Dieu, mais on est tenu de frapper à la porte147.

« Quand, entre nous, nous nous disons oui ou non, nous savons ce que nous voulons dire. Mais quand c’est à la Parole de Dieu que nous disons oui ou non, Dieu sait ce qu’il entend et notre parole s’inscrit dans son éternité »148.

Notre parole est enregistrée, mais comment? Dieu exauce toujours la prière, mais parfois ailleurs qu’on s’y attendait. Pour le croyant, seuls importent la volonté de Dieu et son accomplissement. « Dieu aimerait que nous apprenions à croire de telle sorte que nous découvrions ses charismes en toutes choses, que nous comprenions aussi son quotidien comme une grâce inouïe et que nous n’ayons pas besoin de l’extraordinaire pour croire à son amour »149

L’exaucement de notre prière par le Seigneur est-il autre que ce que nous attendions? Il voit mieux, plus loin, plus profond que nous. Il va à l’essentiel. Le paralysé demande la guérison, et le Seigneur lui dit d’abord: « Tes péchés te sont remis ». Souvent dans l’Evangile, le Seigneur semble être à côté de la question. Ce qui se passe, c’est que la question n’était pas adaptée à la réponse que le Seigneur voulait donner150.

En toute prière, l’homme doit abandonner à Dieu ce que sera la réponse à sa prière. Même quand Dieu nous répond dans le sens espéré, même quand il nous envoie l’aide ou la délivrance désirées, personne ne peut mesurer ni expliquer l’étendue du cheminement invisible de la prière jusqu’à son exaucement. C’est pour quoi un chrétien ne s’étonne pas si la réponse à sa prière est toute différente de ce qu’il attendait. Il peut se faire que la difficulté qu’on voulait voir disparaître doive demeurer en place. Il se peut qu’à l’appel du croyant Dieu réponde par le silence; il faut alors que, dans la foi, le croyant comprenne que ce silence est une réponse. La foi qui sait qu’elle se trouve devant le silence de Dieu y consent. Elle sait que Dieu ne peut pas ne pas avoir entendu et qu’il a reçu dans son silence la parole de l’orant. Si le croyant le sait réellement, il a progressé par rapport à ce qu’il était au début de sa prière: il ne pense plus que Dieu devrait l’aider dans cette circonstance précise, il est convaincu que tout est très bien comme ça. Quand un homme a été amené par Dieu à entrer dans l’intelligence de son silence, sa foi s’en trouve dilatée, la participation de Dieu à cette foi est approfondie151.

Dans la prière, nous posons pour ainsi dire des questions au Seigneur et nous attendons d’une manière ou d’une autre une réponse qui n’a pas besoin d’être sensible et personnelle: toute paix et toute joie que nous ressentons dans une prière pure, mais toute peine aussi, font partie de la réponse du Seigneur152.

Que Dieu accueille la prière est toujours une pure grâce. Dieu est essentiellement libre et il dispose d’une profusion de possibilités. Supposons que je prie pour avoir de la pluie et toi pour avoir du beau temps, et que Dieu envoie du beau temps: il se peut que ma prière pour la pluie ait été jointe à ta prière à toi pour le beau temps153.

Toute prière vraie est exaucée, non la prière égoïste. Il y a des demandes au Père que le Fils soutient, mais il en est qu’il n’appuie pas. « Il n’appuiera aucune demande égoïste… Il n’appuiera pas la demande de ces pécheurs qui, détournés de Dieu, se souviennent, il est vrai, de la possibilité de la prière, mais l’exercent en dehors de la foi et de l’amour, comme une formule magique »154.

Il y a des prières qui ne sont pas exaucées tout de suite. A Cana, Marie a commencé par essuyer une espèce de refus. Mais le vin de la fin des noces est meilleur que celui du début. Il en est de même quand nous demandons quelque chose à Dieu; il nous accordera finalement plus que ce que nous avons désiré. A Cana, c’est du vin meilleur, plus tard ce sera une surabondance de pains ou une pêche merveilleuse155.

Toute croissance est lente et appartient à Dieu. Il y a des moments où le blé pousse pour ainsi dire à vue d’œil et d’autres moments où il semble que rien ne se passe. Ils faut laisser mûrir les choses en Dieu. Ceux qui sont consacrés à Dieu ne doivent pas s’impatienter s’ils ne voient pas le fruit de leur prière, pas plus qu’une mère qui porte un enfant sous son cœur n’a à se ronger d’impatience. Il y a des temps où le blé verdit, des temps où il mûrit et des temps où l’on ne voit rien. Le plus important est de ne pas oublier que toute croissance est un don de Dieu156.

La prière peut être quelque chose que le mystique (ou tout chrétien) offre à Dieu dans l’obscurité la plus complète, et Dieu peut transformer cette prière en résurrection à l’insu de celui qui prie. Un Jean de la croix peut prier dans la nuit noire avec le sentiment d’être totalement abandonné de Dieu, et sa prière mourante peut se transformer en un instant en jaillissement de vie pour l’Eglise et pour l’éternité: le fruit peut naître d’une semence qui semblait tout à fait stérile157.

Ce que Dieu aime le plus donner, c’est du divin. Aucune prière ne réjouit davantage le Père que la demande d’une grâce filiale, de pouvoir de quelque manière marcher sur les traces du Fils, parce que alors le Père est en état de donner ce qu’il donne le plus volontiers: l’Esprit158.

Prier, c’est converser avec le Seigneur, avec Dieu Trinité et son amour, c’est laisser couler en soi sa lumière, se laisser ouvrir à sa grâce, ne plus vouloir être que ce qu’il attend de nous. Peu importe la forme de cette prière: prière vocale ou prière contemplative, prière avec des mots connus empruntés à l’Evangile ou à la liturgie, prière avec des mots qui se présentent à l’instant à notre esprit ou contemplation sans paroles. La prière est aussi un exercice ascétique dans la mesure où nous n’y introduisons pas tout ce qui fait notre vie mais où nous laissons la place à ce qui est au Seigneur et à ce qui l’intéresse159.

Il est tout à fait légitime de prier à des intentions particulières, aussi bien dans la prière collective que dans la prière individuelle. « Ce droit est celui du prêtre à l’autel, non moins que celui de la simple petite vieille agenouillée près du dernier pilier ». Mais Dieu a aussi des intentions et il est normal qu’il en ait. « On peut faire dire une messe à une intention personnelle, mais on peut aussi la mettre à la disposition du Seigneur, à l’intention de son choix ». Entre Dieu et l’homme existe la possibilité de se faire réciproquement des cadeaux: c’est une œuvre de l’amour. Un chrétien, finalement, pourrait dire à Dieu: « Même si je viens avec mes désirs précis, fais-en ce que tu voudras »160.

« Jamais l’homme ne dispose de toute la vérité, toujours il en reste une partie auprès de Dieu ». En tout ce que nous faisons et décidons (en toutes nos prières), nous devrions toujours ajouter, au moins mentalement: « A condition que Dieu n’en dispose pas autrement »161.

La suite en 26 C   -   Voir les Notes en 26 D

 

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