26/3. La foi d’Adrienne von Speyr

 

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LA MISSION

1. Tout homme a une mission

La mission est omniprésente dans les écrits d’Adrienne von Speyr1. Tout homme, pour Dieu, a une mission, il n’y a pas d’exception. En accomplissant sur la croix l’œuvre de la rédemption, le Seigneur s’est acquis le droit de donner à tout croyant une mission particulière. Celle-ci peut sembler extrêmement simple ou au contraire très compliquée: elle demeure toujours une exigence. Mais il n’est possible à personne d’assurer qu’il a accompli tout ce qu’il devait faire. Personne non plus ne peut soutenir qu’il n’a jamais entendu l’exigence du Seigneur, car le Seigneur parle de telle manière que quiconque le veut est en mesure de l’entendre. Sa voix, ce peut être la plus légère inquiétude ou l’exigence la plus claire, on peut l’entendre dans la nuit et au fond de l’abîme, elle peut emporter au ciel et on peut entendre distinctement les paroles qu’elle prononce, on peut l’entendre quand on lit l’Ecriture ou quand on suit une prédication, on peut l’entendre dans l’exhortation du confesseur ou au plus profond du cœur: c’est toujours la voix du Seigneur et personne ne peut dire qu’il ne l’a pas entendue. Mais même quand on l’a bien entendue, il y a en toute parole plus que ce qu’on en a compris; il y a donc en toute parole l’exigence qu’on continue à écouter2.

Tout homme a une mission, personne n’en est exempt dans l’Église; « chaque chrétien est envoyé auprès de ceux que l’Eglise doit attirer au Seigneur ». Tout homme a une mission: et le prêtre qui parle, et le laïc par sa vie, et le mendiant qui demande un verre d’eau. « Tous, ils nous sensibilisent à l’amour, aussi différentes que soient leurs missions. Chacun est un moyen par lequel le Seigneur nous attire à lui, et il nous attire à lui afin de nous envoyer vers d’autres ». Il faut reconnaître cette mission même quand l’envoyé n’en est pas conscient. Le prêtre qui nous exhorte la connaît tandis que le mendiant qui nous sollicite l’ignore. « Et cependant tous deux pareillement sont des envoyés du Seigneur »3.

Quiconque s’approche du Seigneur reçoit une mission, et il arrive aussi qu’on s’approche de lui pour accomplir sa mission. Pendant que Jésus était à table dans la maison de Simon le lépreux, une femme vint avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de nard, pur et très coûteux (Mc 14,3). Le Seigneur ne verrouille pas ses portes. Cette femme a un but précis. Sait-elle qu’elle est une envoyée? A peine sans doute. C’est le cas de beaucoup de ceux qui cherchent le Seigneur et le rencontrent. Quelque chose les pousse; ils veulent faire quelque chose et ils ne devinent pas à l’avance qu’ils vont recevoir dans cette rencontre quelque chose qui est le sens de leur vie. Et la femme brisa le flacon d’albâtre et lui versa le parfum sur la tête. La femme brise le flacon, elle offre quelque chose de précieux; le flacon ne servira qu’une fois. Nous brisons notre flacon quand nous offrons notre vie au Seigneur. Cela peut se faire de beaucoup de manières. Offrir est toujours un renoncement: on renonce non seulement au parfum mais aussi au flacon, c’est-à-dire à notre vie avec la forme qu’on lui avait donnée soi-même. Pour pouvoir donner au Seigneur le contenu de notre vie, il nous faut renoncer également à la forme de vie qu’on avait choisie, répandre sa vie et attendre du Seigneur lui-même une forme nouvelle4.

L’homme doit avoir conscience qu’il est un élu et se laisser guider par cette certitude. Il a le devoir de penser que Dieu a pour lui des projets bien précis et qu’il a à se mettre à leur disposition. L’accueil de cette mission objective et sa mise en œuvre dans sa vie sont le résultat d’une action de l’Esprit Saint. Par celui-ci, l’homme est rendu capable de mieux saisir tout ce qu’il y a d’objectif dans les projets de Dieu et donc d’être prêt pour une vie éternelle qui ne porte pas seulement le visage de ses propres désirs et de ses espérances, mais qui correspond à l’être même de Dieu tel qu’il est en son éternité. D’être travaillé par l’Esprit n’enlève pas à l’homme sa personnalité: il ne devient pas un instrument anonyme et mort qui ne pourrait correspondre à ce qu’on attend de lui qu’en s’éteignant lui-même. Au contraire, l’action de l’Esprit réalise la libération de la personnalité telle que Dieu la projetait, et elle s’ouvre alors à l’Esprit d’une manière unique pour atteindre sa destinée éternelle5.

Dieu veut sauver tous les hommes; ce n’est pas lui qui efface leur nom du livre de vie de l’Agneau. Les noms de tous les hommes sont inscrits dans ce livre comme avec une encre invisible; et c’est comme si les hommes devaient apporter quelque chose pour que leur nom devienne visible. L’homme doit faire au moins un mouvement vers Dieu, se donner à sa volonté, sinon le nom est tenu en réserve. L’homme peut aussi n’accomplir que la moitié de ce qu’il doit faire, ne faire qu’une partie de ce qui lui est demandé: c’est pourquoi les noms inscrits dans le livre de vie sont plus ou moins lisibles. Il ne servirait à rien de faire le bien si le Seigneur n’avait inscrit notre nom dans le livre de vie, car l’action du Seigneur est toujours première, la nôtre n’est jamais qu’une réponse à la sienne. Il nous attend. Il n’attend pas contre l’homme, mais avec lui. L’homme devrait répondre par sa vie au Seigneur et au livre de vie… Une fois qu’un nom est devenu lisible dans le livre de vie, ce n’est pas fait une fois pour toutes. Cela demeure vivant. Si quelqu’un se détournait du Seigneur, son nom aussitôt disparaîtrait à nouveau6.

Tout le monde est capable d’entendre le Seigneur: pour cela il suffit d’être prêt à se mettre à son service. Celui qui a le sens du Seigneur sait qu’il est capable d’entendre et qu’il doit écouter réellement. Ecouter signifie croire, et croire veut dire porter du fruit. Tous ceux que le Seigneur est venu sauver ont à être féconds, chacun reçoit une mission particulière adaptée à ses dons et à son caractère7.

Bien sûr, « humainement parlant, personne n’est indispensable même si, du point de vue du Seigneur, on est irremplaçable. Humainement parlant, d’autres pourraient accomplir notre tâche aussi bien, voire mieux que nous, parce qu’ils ont des dispositions, des aptitudes, des expériences aussi bonnes ou meilleures que les nôtres. Du point de vue du Seigneur par contre, chacun est irremplaçable parce que chacun est indispensable à la plénitude de la gloire de Dieu… Etre disciple veut dire avoir mis à la disposition du Fils vie et amour, tout ce qu’on possède… Est disciple celui dont le Fils dispose… »8

A toutes les pages de l’Écriture, Adrienne discerne une mission personnelle reçue par des hommes. Elle nous habitue à comprendre que personne n’aura la droit de dire un jour qu’on ne lui a rien demandé, que le Seigneur ne lui a pas fait signe. Chacun reçoit du Seigneur un signe et même plus d’un, une mission et même plus d’une, mais rien n’est plus facile que de faire l’homme qui n’a rien vu, qui n’a rien entendu, qui ne savait pas qu’on s’adressait à lui. Et cependant on ne se détourne pas de Dieu sans en être conscient parce que Dieu qui appelle donne aussi à celui qu’il appelle la possibilité de l’entendre. Personne ne pourra dire qu’il était sourd, que ce n’est pas de sa faute s’il n’a rien entendu. Toute homme a une mission même celui qui récuse l’existence d’un être qui pourrait exiger de lui quelque chose. Tout homme a une mission, qu’il le veuille ou non. Toute mission est grande: elle mène l’homme à la rencontre de Dieu. Adrienne a l’art de faire pressentir quelque chose de la proximité de Dieu, mais elle ne s’arrête pas à ce que l’homme peut éprouver ou sentir, elle conduit toujours le moi jusqu’à Dieu lui-même, et Dieu – c’est curieux – a toujours quelque chose à nous demander, il a toujours de nouveaux projets pour nous, il sollicite notre collaboration comme s’il en avait vraiment besoin, là où nous sommes… ou bien ailleurs.

2. On ne choisit pas soi-même

Personne ne peut se laisser convertir pour se contenter d’aimer personnellement le Seigneur: il doit accepter la mission que le Seigneur veut lui donner. Le Seigneur n’accepte pas qu’un croyant s’offre à lui sans que, d’une manière ou d’une autre, l’amour du prochain soit inclus dans son offrande9.

Quand l’apôtre André a découvert qui était Jésus, il s’est empressé de le dire à son frère Simon: ‘Nous avons trouvé le Messie!’ « Toute grâce du Seigneur doit être aussitôt transmise à d’autres », commente Adrienne10.

Le Seigneur ne fait aucun don à un croyant, qui lui serait réservé à lui seul; tout don du Seigneur est toujours destiné finalement à l’Eglise11. Et l’Eglise elle-même a la mission de répandre la lumière: « Vous êtes la lumière du monde ». Elle est la ville perchée sur la montagne, exposée à tous les regards; le Seigneur a enlevé à son Église la possibilité de se cacher. Tous ceux qui cherchent la foi souhaitent voir la ville pour s’orienter d’après elle; ils veulent apprendre d’elle à connaître la foi pour arriver au Seigneur12.

Depuis la croix, le Seigneur ne fait plus rien sans nous. Autrefois le Seigneur était sur terre, maintenant il est au ciel. Mais cela n’empêche pas que tout se passe aujourd’hui d’une manière aussi concrète qu’autrefois. Le Seigneur se met en route, touche, bénit, interroge, guérit. Mais pour cela il a besoin de nous. Et nous pouvons le remercier de ce qu’il se serve de nos prières, non certes pour remplacer sa substance, mais pour la compléter cependant d’une certaine manière parce qu’il veut se servir de nous13. Le Seigneur ne veut pas accomplir son œuvre de rédemption sans la coopération de l’homme même si cette coopération semble très secondaire. Mais quiconque a une mission, aussi ridiculement petite qu’elle puisse paraître, l’a à l’intérieur de la mission du Seigneur14.

La mission de chacun est unique; elle est donnée par le Seigneur, on ne la choisit pas soi-même, on ne peut pas la remplacer par autre chose. Elle est quelque chose de définitif; qui l’a rejetée ne peut plus la retrouver. Abandonner la mission qu’on a reçue serait faire preuve d’orgueil: ce serait vouloir montrer à Dieu qu’on est plus haut que lui15.

Il n’est aucun instant où Dieu n’ait à notre endroit une volonté. Il n’y a pas à choisir entre plusieurs volontés de Dieu, il n’y en a qu’une16. Il appartient au serviteur de tenir son regard fixé sur le Seigneur, parce que tel est son service. Il ne peut pas connaître l’heure de Dieu, mais il sait qu’elle viendra17.

Même quand on est engagé totalement dans la mission qu’on a reçue, les événements se déroulent parfois d’une tout autre manière qu’on se l’était imaginé. C’est que Dieu garde la haute main sur la mission en tout son déroulement. On aurait voulu faire un tas de choses pour Dieu, et Dieu nous demande de consentir à l’impuissance qu’il nous impose, à l’impossibilité de faire quelque chose pour lui. Adrienne, empêchée par la maladie, regrette un peu intérieurement que cela lui interdise d’écrire d’autres livres et de faire d’autres choses. Et le ciel lui fait comprendre, par une petite mise en scène humoristique, qu’il est stupide d’avoir ces regrets: l’offrande de cette impuissance est plus importante que de pouvoir faire quelque chose. C’est toujours comme ça d’ailleurs: tout le monde veut avoir une autre mission que celle qu’il a; dans la prière, tout doit retrouver sa juste place. Le Seigneur porte toute la croix mais, par grâce, il peut donner aussi à certains membres de l’Eglise d’en porter quelque chose; celui qui est chargé d’une partie de la croix semble alors handicapé dans son action, mais le Seigneur reçoit par là une liberté qu’il n’avait pas auparavant d’aller dans le monde à la rencontre des hommes. Le tout fait partie du mystère de la croix18.

Pour chacun, la mission la meilleure est celle qu’il a reçue du Seigneur; de ce point de vue, peu importe celle des autres19. Un musicien aveugle célébrera par-dessus tout la merveille des sons et de l’ouïe. Un sourd capable de peindre merveilleusement célébrera les couleurs et les formes: quelles merveilles Dieu n’a-t-il pas créées pour l’œil! Celui qui veut être ouvert au monde de Dieu doit se garder d’une telle spécialisation. Ce que Dieu donne et la manière dont il le donne, c’est chaque fois ce qu’il y a de meilleur20.

Il ne faut pas revendiquer d’autre place que celle qui nous a été départie par l’amour21. Si Dieu a prévu de faire de moi une servante, je ne dois pas souhaiter être reine: ce serait lui désobéir. La seule chose importante est d’être là où Dieu veut qu’on soit22.

Tous ceux qui vivent vraiment dans la grâce se trouvent vis-à-vis du Seigneur dans la situation de l’épouse devant son mari, et ils ont part à la grâce de la Mère de Dieu. L’un peut faire l’expérience de cette grâce de manière mystique, l’autre non; si les missions sont différentes, la grâce est essentiellement la même. Dieu ne donnera pas les mêmes grâces à la femme qui travaille en usine et à la religieuse qui vit dans un monastère. Et cependant la mission de l’une n’a pas un caractère moins nuptial que celle de l’autre23.

Il est des missions sans équivoque, il en est d’autres où l’appelé est conduit par des chemins qui le déconcertent. « Les uns, dès l’instant où ils ont promis à Dieu l’obéissance, passent toute leur vie sans problèmes en accomplissant leur mission, ils sont conduits d’une tâche à l’autre et ils n’ont aucune question à se poser. Tandis que d’autres qui, au début, paraissaient tout aussi tranquilles et instruits de leur chemin, sont poussés par l’obéissance dans les plus effrayantes aventures de la foi pour parvenir exactement à l’endroit qu’ils voulaient à tout prix éviter, où toute vue est bouchée. Néanmoins, les deux voies restent une réponse à Dieu »24.

Tous les serviteurs de Dieu doivent le louer, les petits et les grands. Leur louange sera très différente ainsi que leur service, mais leur foi aura les mêmes dimensions. Tous doivent collaborer à l’œuvre commune; chacun reçoit la mission qui lui convient et, s’il l’accomplit parfaitement, peu importe qu’elle soit petite ou grande: elle répond parfaitement à l’attente de Dieu25.

Il y a la mission du prêtre, il y a celle du laïc, il y a une hiérarchie dans l’Eglise comme en Dieu lui-même. « Le Père est le principe; le Fils, consubstantiel au Père, vient de lui ». Mais cette hiérarchie céleste n’est pas un principe de valeur. Le Père est placé avant le Fils, cela n’inclut pas une gradation en Dieu. De même dans l’Eglise le sacerdoce précède le laïcat sans que cela implique une hiérarchie des valeurs26.

Il y a des chrétiens qui vivent dans le monde et d’autres qui vivent dans un monastère. « Toute vie chrétienne a sa clôture et son ouverture au monde: la contemplation et l’action… » Le laïc chrétien « n’est pas séparé de ses frères qui sont au couvent; il sait que les deux états portent leurs fardeaux réciproquement et que la prière fait l’unité entre eux… Dans la vie religieuse, on n’est pas séparé du monde… Où que l’on se trouve comme chrétien, on est dans le monde et on essaie de servir dans ce monde le Seigneur et ses frères… La vie au couvent n’est ni plus précieuse ni plus facile que la vie au dehors; les tentations sont autres, peut-être plus graves, car au couvent, toute chose apparemment minime a beaucoup de poids. L’état de vie que doit choisir le chrétien n’est pas affaire de goût ni d’évaluation de ses forces, il dépend uniquement de l’appel du Seigneur qui détermine le choix »27.

Les vagues de la mer vont et viennent, personne ne peut les saisir, elles sont imprévisibles. Si on essaie de suivre des yeux une vague qui se retire, on doit très vite y renoncer. La mer est l’image de l’infini, de l’éternel, la vague est comme l’instant qui vient, qui passe et qui est cependant toujours là à nouveau et exige quelque chose. La mission provient de Dieu infini, imprégnée d’éternité, et elle se décompose en décisions et en réponses rapides à chaque instant. Sur le rivage, on a l’impression d’être saisi par un événement éternel et quand l’angoisse nous saisit d’avoir manqué une vague, d’avoir négligé de prendre une décision, on retrouve la paix parce que de nouvelles vagues ne cessent d’arriver, de nouvelles réponses sont exigées, si rapidement que la nouvelle vague est déjà là avant que la dernière soit étalée sur le sable et se soit retirée. La petite vague est comme l’action, la vaste mer est comme la contemplation. Les deux forment une unité qui réside en Dieu, mais elle ne cesse d’être montrée à l’homme dans la vague. L’homme doit agir, mais il ne peut le faire que dans la contemplation, il ne peut prendre ses petites décisions que dans le cadre du grand dessein de Dieu, et cela lui donne l’impression d’être à l’abri dans le Seigneur, comme la vague en se retirant se cache de nouveau dans la mer, l’eau dans l’eau, sans qu’elle ait à garder sa forme personnelle. Toujours recommence le mouvement: chaque vague a ses contours propres, et chacune les perd à nouveau en se perdant dans le tout. Elle demeure présente dans l’omniprésence, incluse dans la grande liberté des eaux d’où elle est sortie et d’où elle a été envoyée28. Et cependant ailleurs Adrienne parle aussi du caractère inexorable de la grâce. Il est des appels qui ne retentissent qu’une fois. Qui a rencontré le Seigneur d’une manière indubitable n’a plus le droit de le quitter, car il est fort possible que la première rencontre soit aussi la dernière et que l’appel ne retentira pas une deuxième fois29. Il s’agit ici de l’appel qui engage toute la vie. Ailleurs Adrienne affirme encore que l’appel à renoncer à soi-même retentit plus d’une fois dans la vie, mais que, si l’on ne répond pas la première fois, l’appel se fait toujours plus faible. A un moment ou l’autre de la jeunesse, la voix du Seigneur se fait entendre très clairement, mais la plupart n’y prêtent pas attention à cause du bruit de leurs soucis et de leurs affaires30.

Il y a le grand appel et il y a tous les petits appels qui font partie de la trame de la vie. Il n’y a pas de hasard dans le monde de Dieu. Quand Jésus entre dans une synagogue et qu’il y trouve un homme à la main desséchée, ce n’est pas un hasard. Cet homme est là pour que Jésus puisse manifester sa mission et pour que cet homme reçoive la sienne. Ce qui paraît accidentel est prévu en Dieu. Le Père sait pourquoi le Fils et ce malade doivent se rencontrer, et non seulement il sait pourquoi, il sait aussi où et quand. Le lieu de la synagogue n’est pas fortuit. Dans la vie du Seigneur, dans notre propre vie, dans la vie de ceux qui nous sont confiés, nous ne cessons de reconnaître avec certitude que tout est organisé par Dieu… Et quand quelque chose nous paraît être du pur hasard, nous devons, en tant que chrétiens, voir plus profond et reconnaître là précisément un appel caché, une tâche secrète31.

Jésus et ses disciples sont dans les champs au milieu des moissons: il n’y a là rien que de très banal. Et les disciples cueillent des épis: ce geste n’est pas sans rapport avec la mission du Seigneur. Le Seigneur est toujours au centre de sa mission, et ses disciples lui obéissent, et voici qu’ils cueillent des épis le jour du sabbat. C’est une situation typiquement chrétienne. Le Seigneur n’est pas par hasard au milieu des moissons et ses disciples n’agissent pas en vain. Ce sera pour les pharisiens l’occasion d’une question, et l’occasion pour Jésus d’annoncer quelque chose d’essentiel sur le Père et sur le sens de la loi32.

Il appartient au croyant de discerner les signes de Dieu. Marie se rend en hâte dans le haut pays pour rendre visite à sa cousine Élisabeth. Marie se met en route « parce qu’elle se tient vis-à-vis de Dieu dans le rapport propre au vœu d’obéissance ». Les paroles de l’ange étaient assez allusives. « C’est à Marie qu’il revient, par son sens de l’obéissance… de donner une réalité à ces allusions et de prendre les moindres signes comme des ordres »33.

« Si nous mettons un mors dans la bouche des chevaux pour qu’ils nous obéissent, nous menons aussi leur corps tout entier ». Le plus important avec les chevaux, c’est de leur mettre le mors dans la bouche. Une fois cela fait, on les mène où on veut. L’homme qui croit en Dieu et le connaît doit apprendre cette obéissance. Pour le croyant, la Parole de Dieu est comme le mors dans la bouche: c’est elle qui le dirige et lui permet d’accomplir le service que le Seigneur lui demande34.

Toute mission enchaîne le chrétien au Seigneur. Moi, Paul, le prisonnier du Christ Jésus: « Celui qui se donne totalement au Seigneur vit avec lui comme s’il était enchaîné par lui… Vivre dans la volonté du Seigneur exige un abandon de tous les instants. C’est pourquoi il est naturel que Paul se considère comme prisonnier du Christ par sa mission ». Mais l’enchaînement est en quelque sorte réciproque: Paul est enchaîné au Christ, mais le Christ l’est à Paul. « Bien sûr le Seigneur est libre de faire ce qu’il veut. Mais si Paul est enchaîné au Seigneur, s’il ne le lâche plus, le Seigneur finit par paraître enchaîné également à Paul… Si Paul se trouve réellement en prison au moment où il écrit, le Seigneur la partage aussi avec lui35.

La mission de tout être est indélébile. « C’est une des qualités de l’Esprit, qu’une fois établi, il demeure à jamais ». C’est par lui que Marie est devenue la Mère du Seigneur; elle reste Mère pour l’éternité; de même « chaque chrétien reste à jamais ce qu’il est par l’Esprit. La marque que l’Esprit imprime dans un individu est indélébile. Il est inconcevable qu’un être humain, par exemple Jeanne d’Arc ou la petite Thérèse, ayant eu une tâche déterminée sur terre et ayant accompli une mission dans l’Esprit, ne possède plus cette mission au ciel… Toute fonction particulière sur terre sera poursuivie au ciel et, à partir du ciel, continuée sur terre. Le Saint Esprit marque si profondément les missions et les orientations particulières de l’apostolat, que ce qu’il fait d’un homme demeure à jamais »36.

On ne choisit pas soi-même sa voie ni ce qu’on va offrir de soi-même au Seigneur. La sainteté pour l’homme ne consiste pas à tout donner, elle consiste en ce que le Seigneur prend tout. Il se peut que l’homme n’offre tout qu’en paroles et il ne songe jamais qu’à quelque chose de limité. Malgré toute sa volonté de ne rien retenir pour lui, ce qu’il offre correspond toujours à une mesure humaine. Mais le Seigneur entend l’offre qui lui est faite telle qu’elle aurait dû être faite. Et quand le Seigneur prend tout, avec le sens que lui-même donne au mot tout, il se peut que l’homme pousse un cri et déplore qu’on lui prenne tant, mais la grâce de la sainteté consiste justement dans le fait que le Seigneur prenne l’offre au sérieux37.

On n’a jamais fini de s’adapter aux vues de Dieu. C’est pourquoi le chrétien doit toujours prier pour demander à Dieu si ce qu’il fait est juste. « Quand Dieu montre positivement ce qu’il faut faire, le croyant doit certainement aussi demander la grâce de se comporter comme Dieu le désire, afin de ne pas se contenter à bon compte, de ne pas ériger ses propres constructions à la place où Dieu a commencé à bâtir. Mais la prière dans le vide est différente, plus difficile, parce qu’il peut faire partie du dessein de Dieu que l’orant – même s’il est à sa juste place – soit totalement plongé dans l’obscurité et ne devine pas s’il fait bien. Alors il faut interroger incessamment; l’appel peut devenir un cri de détresse », l’angoisse peut pénétrer toute la prière38.

De toute façon Dieu a déjà choisi. Nous, nous n’avons pas à choisir; nous n’avons qu’à regarder où Dieu nous veut. Dieu a choisi depuis toujours. Le Fils est parfaitement adapté au Père, d’une part parce que le Père ne cesse de l’engendrer et d’autre part parce qu’il est Dieu et qu’il écarte donc tout ce qui n’est pas la volonté du Père; de lui-même, il ne veut que ce qui correspond à cette volonté. Quand il devient homme et ressemble tout à fait à une créature du Père, le Fils ne cesse d’être dans la volonté du Père malgré tout ce qui le sépare alors de lui. Nous aussi, nous sommes depuis toujours des élus de Dieu, nous sommes destinés à une place précise et nous devons veiller à nous y rendre. Evidemment nous avons la liberté de nous détourner de Dieu. Mais ne devons-nous pas dire aussi que nous avons la liberté de nous tourner vers Dieu? Et également que nous avons la liberté de ‘choisir’ ce qui est la volonté de Dieu pour nous? « Il me semble qu’on devrait se contenter de dire: Dieu nous donne la grâce de voir ce qu’il a choisi pour nous »39.

Je n’ai pas à choisir ce qui me convient le mieux, mais ce sur quoi tombe la plus claire lumière de la Trinité. Je ne dois pas me demander où mes vertus brilleront avec le plus d’éclat. Ce ne sont pas mes propres desseins qui doivent déterminer mon choix, c’est Dieu qui doit avoir le rôle déterminant. Evidemment il serait bien confortable d’agir toujours en toute certitude et d’avoir une vue d’ensemble du projet de Dieu sur notre vie. Marie, elle, s’est offerte à Dieu dans le plus complet abandon. Vouloir tout savoir d’avance, serait renier la destinée de Marie. Quand elle a conçu le Fils par l’Esprit Saint, elle s’est mise tout entière dans la lumière de la Trinité40, Elle a confié à Dieu la configuration de sa vie. « Elle ne connaît qu’une résolution et elle l’exécute sans détour, sans arrêt, sans retour en arrière: faire parfaitement en tout la volonté de Dieu »41.

Quand Dieu appelle: « Toi, suis-moi », c’est un appel qui demande une réponse immédiate: « Suis-moi dès le premier instant sans conditions ». Dieu n’aime pas qu’on s’approche de lui par étapes. Au oui de Marie répond l’Esprit Saint qui prend totalement possession d’elle, en un instant, sans tenir compte des lois humaines. Les fruits viendront en leur temps selon les besoins de Dieu, non selon les besoins de Marie. Marie suit une voie unique que Dieu a prévue pour elle42.

Jamais le mystique n’obéit à une mission qu’il aurait inventée lui-même, il n’obéit toujours qu’à une mission qui vient de Dieu. Il vit dans sa mission comme un nomade, il ne sait pas à quel moment il lui faudra démonter les tentes et aller ailleurs. Mais ce qu’il sait avec certitude, c’est que Dieu tient sa mission en main, que c’est lui qui la dirige et la règle43. Il est bien évident que cette conduite du mystique peut éclairer la conduite et la conscience de tout chrétien. A chacun Dieu dit: « Voilà le projet que j’ai pour toi »; sous-entendu: « Tu ne peux pas imaginer meilleur choix, j’ai plus d’imagination que toi, fais-moi confiance ».

Se livrer à la vérité de Dieu, c’est se laisser introduire dans quelque chose qui nous dépasse. Si on est avisé, on entrera dans le projet de Dieu, on y collaborera. L’insensé veut agir par lui-même: il ne sait pas ce que c’est que de se tenir disponible pour Dieu. L’insensé, lui aussi, veut bâtir une maison tout comme le fait celui qui est avisé: il voit bien que Dieu désire une maison. Longtemps sa maison peut faire illusion: elle ressemble en tout à la maison de l’homme avisé. La différence entre les deux maisons est cachée. L’une est bâtie sur le roc, l’autre sur le sable; l’une est centrée sur Dieu, l’autre sur le moi44.

La même chose est valable pour celui dont la mission est d’aider les autres à voir clair dans leur vie et à discerner le projet de Dieu sur eux. « Si je te contrains à accepter ma foi sans que tu y adhères intérieurement, je mérite de perdre ma foi… Si je te lie, je mérite d’être lié moi-même… Si je t’invente moi-même une mission qui correspond à mes désirs, à ma volonté, à mon jugement, je mérite de perdre la mienne ». Car si j’ai le devoir de te conduire, c’est certainement à ce que Dieu veut pour toi non à ce que moi je désire. Et si par malheur je t’entraînais à suivre mes désirs, je t’aurais construit une prison, je t’aurais privé de ta liberté devant Dieu, mais je serai puni là où j’aurai péché45.

Depuis toujours l’Esprit se tient à la disposition de Dieu pour être envoyé auprès des hommes afin de les éduquer pour Dieu. Toutes les missions des hommes ont ceci de commun qu’elles sont orientées vers le Fils. Dans l’ancienne Alliance, elles convergent vers le Fils; dans la nouvelle Alliance, elles partent du Fils et retournent à lui. Les missions sont variées: quelque chose de cette variété se remarque dans l’expérience de Jacob. Il lui faut faire l’expérience du surnaturel et apprendre à s’y adapter. En tout ce qui lui arrive, la première chose qu’il a à faire est d’être obéissant. Dans son rêve il doit voir ce que Dieu lui montre; dans son combat avec l’ange il doit faire l’expérience de ce que signifie lutter avec la présence de Dieu. Son mensonge lui-même est quelque chose qui le dépasse personnellement. Si Dieu le laissait tomber, Jacob ne comprendrait plus rien à ce qu’il a fait. Mais Dieu le tient comme il tient ses envoyés: au-delà de ce qu’ils comprennent, il ouvre de nouveaux horizons. Les possibilités de Dieu sont inépuisables et l’homme est comme une balle entre ses mains46.

3. L’accueil de la mission

L’homme a toujours la possibilité de répondre oui ou non, selon son bon plaisir, à l’offre que Dieu lui fait d’une mission47.

En fait, quand on a entendu la voix du Seigneur, la seule réponse valable est de lui dire: Viens! C’est court et net, mais cela inclut notre disponibilité à accueillir totalement sa venue. Si on l’invite comme hôte, on ne lui pose aucune condition alors que lui, en tant qu’invité, peut en mettre beaucoup. Et le Seigneur en pose une. Celui qui a entendu doit dire: Viens! Il doit se joindre à l’appel de l’Esprit et de l’Epouse dans l’Apocalypse. Pour chacun cet appel inclut l’obéissance jusqu’au dernier « Viens! » qu’il prononcera, jusqu’au dernier « Comme tu veux ». Viens toujours plus loin, prends possession de tout ce que tu veux en moi. Celui qui dit: « Viens! », sait que le Seigneur qui l’entend dispose à la fois du temps et de l’éternité, et donc que la venue du Seigneur a quelque chose d’éternel. Le Seigneur est venu un jour dans le monde, mais nous savons aussi que, lorsqu’il était témoin de la création du Père, il était déjà en train de venir; sa venue s’étend sur des milliers d’années et, en entrant visiblement dans notre vie temporelle, il a introduit notre vie dans sa vie éternelle. De la sorte il sera toute l’éternité celui qui vient. Le croyant renonce à sa sphère propre, il renonce à disposer de lui-même afin de se tenir prêt pour la venue du Seigneur48.

Quand on a reçu de Dieu une mission (et qui n’en a pas reçu?), il n’est pas permis de la lui rendre en invoquant un motif quelconque. Quand on a reçu de Dieu une mission, il est clair qu’il veut qu’on la mène à son terme; il y compte49.

Quand Marie dit oui, elle renonce à elle-même pour laisser Dieu agir en elle. « Car la coopération aux œuvres de la grâce est toujours le fruit d’un renoncement… Et Dieu n’attend que le consentement de l’homme pour lui montrer ce dont un homme est capable quand Dieu est avec lui. Personne n’a autant que Marie renoncé à tout ce qui lui était propre pour laisser gouverner Dieu seul; aussi à personne Dieu n’a-t-il donné un plus grand pouvoir de coopération qu’à elle »50.

Dieu donne à l’homme non seulement ce qui est nécessaire à sa vie, il lui donne aussi de correspondre mieux chaque jour à la proximité de Dieu51. C’est une grâce pour l’homme de pouvoir faire ce que Dieu désire52, car c’est entrer dans le mystère de sa fécondité. Tout renoncement à soi-même pour consentir à Dieu est fécond. De par nous-mêmes, nous, les créatures, nous ne pouvons être ni vrais, ni vivants, ni féconds. « Seul peut être fécond celui dont la relation à Dieu, à la vie éternelle, est vraie »53.

Quand un jeune décide de se consacrer totalement à Dieu, il se tient dans une disponibilité totale à tout ce que Dieu se propose de faire avec lui dans l’Église. Il se laisse éprouver et enseigner, il se laisse former comme de la cire dans la main de l’Église, il connaît la fécondité de l’Épouse et de l’Epoux54.

« Chaque fois qu’il s’est passé quelque chose de grand et d’heureux (dans la vie d’un chrétien), ce fut toujours un fruit et un rayonnement de l’obéissance. Il n’y a que le non et le refus qui soient stériles. C’est cela qui écarte la lumière qui aurait éclairé et réchauffé. Chaque oui, par contre, même le plus hésitant, fait entrer une lumière et germer une semence, aujourd’hui ou peut-être bien plus tard, ici ou tout ailleurs »55.

Il y a des saints dont le chemin est très abrupt; il en est d’autres dont le chemin monte doucement ou par intermittence. Mais quand quelqu’un s’est donné à Dieu et qu’il a compris ce que Dieu veut de lui, il n’est pas pour lui de ligne plus droite pour aller à Dieu que le chemin qui est le sien. Sans doute, pour ne pas l’effaroucher, Dieu peut avancer très doucement et s’adapter à ses états d’âme. Mais tout dépend de Dieu et Dieu peut aussi agir tout autrement. Paul est atteint par une lumière qui l’aveugle, il est renversé par terre, il entend la voix et il demande ce qu’il doit faire. Il n’y a pas pour lui de chemin à parcourir par étapes, il n’y a pas de signes avant-coureurs. De même pour les trois disciples au Thabor: ils voient tout à coup devant eux une image de la réalité céleste; le Seigneur ne les a pas introduits par degrés pour qu’ils puissent bien se rendre compte de tout l’événement56.

« Voyez les bateaux: si grands soient-ils et si rudes soient les vents qui les poussent, le pilote les mène là où il veut avec un tout petit gouvernail » (Jc 3,4). Le gouvernail, pour Adrienne, c’est le oui à Dieu. Il y a une disproportion apparente entre la masse du bateau et la petitesse du gouvernail. Et cependant le petit gouvernail suffit à assurer la direction du navire. Le point où l’homme décide de ses projets est minusculement petit par rapport à ce qui est brassé par lui, mais cela suffit. Saint Jacques montre par là combien il faut peu de choses pour faire la volonté de Dieu, pour ne pas tomber dans le péché, pour exécuter les plans de Dieu: il suffit de toucher au bon endroit. Les vents signifient tout ce qui s’oppose à l’obéissance à Dieu; le bateau symbolise la vie humaine. Les vents et le bateau peuvent être soumis par le don de soi à Dieu, par le oui qu’on lui dit et par la fidélité au oui. Le petit oui donne au pilote – à Dieu – de mener là où le veut l’énorme masse du bateau, la vie humaine tout entière. Dieu est en mesure de nous gouverner si nous lui disons oui. Le oui, le gouvernail, ne se dirige pas lui-même, il est constamment dirigé. Il accompagne tout le cours de la vie, il a à être constamment à la disposition de la main du pilote. C’est un oui pour un voyage, ce n’est pas un oui pour rester sur place; il doit toujours rester souple dans la main de Dieu, pour tourner et rester disponible au service du plan immuable du pilote en changeant lui-même de position. Le gouvernail du oui est en l’homme le point le plus caché et le plus saint par lequel il est en contact immédiat avec Dieu, par lequel Dieu l’a immédiatement en main, c’est le point où il s’abandonne aux mains du Seigneur, non avec un vague fatalisme, mais dans une obéissance pleine de respect. Il arrive aussi à l’occasion, quand les vents sont favorables par exemple, que le bateau semble maintenir le cap même quand le gouvernail n’est plus tout à fait en bon état. Mais le périple de la foi ne peut jamais se faire dans l’à-peu-près. De petites déviations au début ont par la suite des effets dévastateurs. Il faudrait ne jamais cesser de s’entraîner de manière consciente au oui central, il faudrait constamment voir si ce oui continue d’être juste, voir si on en est encore capable. Chaque jour aussi dans la prière, on devrait examiner brièvement son oui57.

Les plus petites choses font, elles aussi, partie de la mission: elles sont incluses dans le oui global qui a été donné. Il est de longues périodes où il n’y a qu’une chose à faire: persévérer et accomplir de petits riens qui sont cependant inscrits aussi dans la mission. Cela requiert parfois qu’on y engage toutes ses forces nerveuses et cela peut sembler le plus difficile de tout ce que le Seigneur nous demande. On a l’impression de devoir mourir sous des piqûres d’abeilles et on pense qu’on ne pourra pas les supporter plus longtemps58.

Quand Marie donne à l’ange son consentement, elle prononce son oui avec tout son corps et toute son âme; elle ne distingue pas ce qu’elle donne ni ce que Dieu lui prendra. Le don qu’elle fait d’elle-même est sans limites. Elle ne se demande pas si elle va se réserver quelque chose, elle ne calcule pas la somme de ce qu’elle perd. Son oui n’est que oui. Dieu est libre de disposer d’elle totalement. A l’annonce de l’ange, elle a donné une réponse digne de Dieu: « Qu’il me soit fait selon ta parole ». Une parole aussi grande que Dieu la veut. Elle livre aussitôt son esprit tout entier. En la couvrant de son ombre, l’Esprit Saint revendique aussi son corps. Le don de Marie est reçu: l’Esprit s’empare d’elle59.

La mission ne s’arrête jamais. Si on ne reçoit pas les disciples en un lieu donné, qu’ils aillent plus loin. Aucun apôtre ne peut dire: « Je possède une vérité qui appartient au Seigneur, mais personne n’en veut ». Il y a toujours quelqu’un qui la cherche: peut-être le cinquantième, peut-être le centième, peut-être le millième. En poursuivant son chemin, la mission cherche celui qui veut recevoir la Bonne Nouvelle et son messager60.

Dès que le Seigneur commence à vivre en nous, nous n’avons plus de temps pour nous. Toute notre vie est utilisée par le Seigneur. Il ne suffit pas de laisser le Seigneur agir en nous et de voir comment il vit en nous. Chaque minute de notre vie est appelée à la coopération la plus vive, la plus intense61.

Qui a reçu une mission du Seigneur ne peut plus disposer de soi. Il doit désormais se laisser mener où le Seigneur le veut. L’extension de la mission dépend totalement du Seigneur: lumière du monde ou lampe dans une chambre. Il n’y a que la désobéissance qui peut empêcher quelqu’un de remplir sa mission. Ce que le Seigneur commence porte la marque se son sérieux absolu. Dieu invite donc les hommes à demeurer à sa disposition; il ne se joue pas des hommes, mais il les prie également de ne pas jouer avec sa grâce. La mission reçue est éternelle, elle dure tant que dure l’Eglise. Les envoyés sont la lumière du monde, mais il arrive qu’ils sont plongés dans l’humilité par le Seigneur. Ils n’ont plus de droits sur eux-mêmes. Ils ne peuvent plus avoir de préférence personnelle qui ne serait pas la préférence de Dieu. Dieu les prend tels qu’ils sont, avec leurs fautes mêmes, et c’est aussi pour eux une cause d’humiliation. Personne ne peut attendre de se sentir parfait pour accomplir sa mission même s’il a l’impression d’être une fausse lumière6.

Le chrétien ne peut prendre ses distances vis-à-vis d’aucune des circonstances de sa vie; chacune d’elles doit le révéler comme chrétien. Ce qu’il dit ou fait doit faire savoir qu’il est conscient que Dieu est présent. Le Seigneur habite dans les croyants et ils annoncent sa présence par toute leur existence. Celle-ci appartient entièrement au service qu’ils ont voué si bien que celui-ci n’est pas limité à certaines heures tandis qu’ils en garderaient d’autres pour eux. Ils sont simplement là au nom du Seigneur63. Paul prie pour que ses chrétiens n’aient plus un seul coin en eux qui ne soit rempli de la volonté de Dieu64.

Ils doivent en cela imiter le Seigneur qui, au cours de sa vie terrestre, ne se reposait jamais de sa mission. Bien sûr le Seigneur connaît la faim et le besoin de se reposer, il aime se retrouver chez des amis ou chez d’autres personnes, mais jamais il ne cesse de se donner aux hommes et de leur révéler le Père. D’un point de vue purement humain, ce serait peut-être un bien pour le Seigneur de se détacher pour un temps de son ministère et d’être quelqu’un dans la foule tout simplement. Mais cela lui est impossible. Il est toujours en mission même quand l’ambiance est détendue, et ceux qui l’entourent se réjouissent de ce qu’il leur fait don de sa présence à table. Son attitude doit inspirer notre propre conduite dans la détente, les repas, les conversations. Nous ne devons jamais oublier qu’il est avec nous non moins réellement qu’à Béthanie autrefois ou au cours d’autres repas65.

Quelle que soit la mission à laquelle on est appelé, la première chose que Dieu nous demande c’est une obéissance absolue. C’est vrai de celui que Dieu a choisi pour le faire entrer dans la connaissance mystique, c’est vrai pour tout autre appel. L’obéissance que le Seigneur attend n’est pas celle qui se bornerait à suivre anxieusement de petites prescriptions, il attend une obéissance qui embrasse vraiment toute l’existence. L’obéissance doit être souple: l’homme doit s’adapter à Dieu, se montrer prêt pour toutes les formes d’existence que Dieu peut exiger de lui, auxquelles il ne s’attend pas et qui peuvent sortir de ses habitudes. Saint Nicolas de Flue doit tout quitter afin de se tenir prêt dans la solitude pour la rencontre mystique telle que Dieu la veut pour lui. D’autres vivront des rencontres semblables dans leur vie de tous les jours sans que les autres s’en rendent compte. C’est Dieu qui décide du mode de la rencontre66.

Dieu demande une obéissance intelligente. Quand il confie des missions aux siens, il s’attend qu’ils les mettent en œuvre selon leur intelligence et leur originalité67. « L’obéissant n’est jamais un instrument mort, il est un esprit vivant. Et l’obéissance n’est jamais un principe mécanique, mais un principe organique… Dans la parabole évangélique, les fidèles serviteurs exercent par obéissance leur esprit et leur force d’invention pour augmenter les talents de leur maître, et l’éloge qu’il leur adresse montre qu’il voulait savoir leur service compris justement de cette manière »68.

L’obéissance vraie est une obéissance confiante. Même quand l’homme ne voit pas ce que Dieu prévoit pour lui, il sait cependant que la Providence s’occupe de tout, qu’il n’a qu’à faire confiance et que le Seigneur fera le reste. Il n’essaiera pas d’aller à Dieu avec des mesures humaines; il ne le peut qu’avec la confiance. Si un homme ne se fie pas à Dieu, il lui est impossible d’être à la place que Dieu lui a assignée. S’il se trouve à la place où Dieu veut qu’il soit, alors il est sûr, sûr d’une certitude que Dieu lui donne et qui n’est pas humainement concevable. Ce n’est pas une certitude tiède et rassasiée, c’est une certitude qui porte en elle le mouvement de la réponse, qui accomplit la volonté du Père et s’engage sur le chemin préparé par Dieu69. Il sait dans la foi que, si Dieu lui a confié une mission, il sera capable de la remplir70.

L’obéissance est chose simple. L’exemple de Marie nous le montre plus clairement que tout discours. « L’âme de la Mère est toute simple… Ce n’est pas par elle-même que son âme est si simple, elle l’est par la proximité de Dieu qui lui permet de s’abandonner si totalement que tout le multiple et l’incompréhensible est assumé par Dieu lui-même. Dieu lui est si proche qu’à toutes les questions il apporte lui-même la réponse toute simple; il aplanit et résout tout ce qui paraît embrouillé, il modèle toutes les situations de sa vie de manière si simple et plénière que, s’il demeure bien un mystère, jamais il ne reste d’énigme angoissante. Elle vit tellement en Dieu qu’elle sait toujours ce qu’il attend d’elle et que, pour elle, il n’est rien de plus simple que de faire la pure volonté de Dieu, même s’il demande des choses difficiles et amères… Il y a beaucoup de questions dans la vie de Marie, mais elle ne s’y arrête pas. Elle ne se creuse pas la tête sur ce qui dépasse son entendement. Pour elle, aucun problème ne peut devenir essentiel car, comme tel, tout problème est une limite et Marie est pure disponibilité et ouverture à tout ce qui doit la trouver prête et ouverte. Ainsi dépasse-t-elle la multiplicité des choses incompréhensibles pour vivre dans l’infinie simplicité de l’accomplissement de la volonté divine »71.

Il y a en Marie des mystères qu’elle possède « sans les connaître ou du moins sans les pénétrer elle-même; pour sa tâche il ne lui est pas nécessaire de tout saisir… Sa tâche est de laisser le mystère s’opérer. Son oui libre l’a mise à la disposition de Dieu et, en conséquence, Dieu a disposé d’elle. Que désormais elle persévère simplement, qu’elle soit celle qui laisse faire, c’est là une œuvre assumée par la grâce…Il lui suffit de comprendre et de faire ce que la grâce à chaque instant lui montre et lui demande… Quelque chose de cette grâce mariale passe à tous les chrétiens: s’ils ont véritablement dit oui, le Seigneur se porte garant de leur vie ultérieure »72.

Dans les relations quotidiennes de Marie avec le Fils devenu adulte, elle reçoit de lui quelque chose de nouveau. Elle est devenue prête à être mise par lui partout où il a besoin d’elle, même si souvent elle ne comprend pas ses desseins, même si elle ne se trouve pas placée là où elle s’y serait attendue (Qui sont ma mère et mes frères?). Sa manière d’entrer dans les vues du Fils a le caractère fondamental de l’obéissance, une obéissance qui est en même temps un échange, mais un échange rempli de mystère, et Marie n’est pas introduite dans le mystère. On pourrait aussi bien dire qu’elle est introduite dans le mystère de l’absence d’échange. D’une manière bien plus profonde que tout autre croyant Marie a conscience du caractère mystérieux de Dieu et du monde de Dieu sans qu’elle y soit introduite elle-même plus que le Fils ne le veut. Certes elle a vu l’ange et ses horizons en ont été dilatés à l’infini, mais par cette dilatation même de ses horizons, elle sait définitivement qu’elle a à rester à sa place, elle sait qu’il ne lui revient pas de tout savoir à l’avance, mais qu’à chaque instant elle doit rester disponible pour le Seigneur dans une attente virginale73.

« En face de Dieu, (Marie) oublie toute prudence parce que l’immensité des plans divins s’ouvre devant ses yeux. Non seulement elle veut ce que Dieu veut, mais elle lui confie encore son oui pour qu’il en dispose, le façonne et le transforme. En disant oui, elle n’a aucun souhait, aucune préférence, aucun désir dont il faudrait tenir compte. Elle ne passe pas de contrat avec Dieu; elle souhaite seulement être acceptée dans la grâce, comme elle a été désirée dans la grâce… Si c’est Dieu qui se penche vers elle, sa réponse ne peut être qu’abandon dans une obéissance aveugle. Elle ignore tout calcul, toute garantie, ne manifeste pas la moindre réserve; elle ne sait qu’une chose: son rôle est celui de la servante qui, humblement, prend tellement la dernière place qu’elle préfère toujours ce qui lui est offert, ne cherche jamais à provoquer elle-même quoi que ce soit, ne prépare ni ne dirige la volonté et les désirs de Dieu »74.

L’obéissance à Dieu est l’acte de l’amour. Il ne met pas de limites, il ne pose pas de questions75. « Ce que Dieu veut, on le fait volontiers ». Sur le coup, ça peut être très désagréable, mais après coup c’est cependant ce qu’on fait de préférence. « Supposons que j’aie une tumeur qui me fait mal; le médecin me dit qu’il doit la couper sans m’endormir; sur le coup c’est très désagréable. Mais quand, après cela, je puis à nouveau mouvoir mon bras en toute liberté, je trouve que ça a été très judicieux. Avec le Bon Dieu c’est toujours encore beaucoup plus judicieux, c’est pourquoi vis-à-vis de lui il est impossible de faire des réserves »76.

« La mission invisible d’un homme est toujours proportionnelle à l’amour, même si sa mission visible apparaît microscopique et accessoire. Un amour parfait peut rester entièrement caché dans l’Eglise, tout en étant parfaitement efficace »77.

Dans le don total d’eux-mêmes à la volonté de Dieu, les saints ressemblent souvent aux enfants et même aux simples qui ne sont pas capables de critique78.

L’important est que « Dieu occupe vraiment toute la place dans le croyant. Cela ne va pas sans luttes. L’obéissance demande renoncement, discernement, pureté. Et plus il obéit, plus l’obéissant se rend compte qu’il n’est pas assez transparent, qu’il retient encore bien des choses dont il devrait se défaire. Il peut aussi être de mauvaise humeur; or une obéissance maussade n’en est pas une: Dieu veut voir les siens dans la joie ». La joie se cache dans l’obéissance chrétienne. « Si deux êtres qui s’aiment ont des désirs différents qui ne peuvent être satisfaits en même temps, ils voudront tous les deux, par amour et dans la joie de leur amour, renoncer à leur désir pour combler celui de l’autre. Le renoncement sera un renoncement d’amour et aura la joie comme motif. Aucun des deux ne voudra même prononcer le mot de renoncement. De sorte que tout geste chrétien d’obéissance doit se faire dans la joie, à l’intérieur de la joie pascale du Seigneur »79. C’est pourquoi Adrienne peut affirmer que « la vocation sacerdotale et religieuse n’est pas avant tout sacrifice et renoncement, mais disponibilité joyeuse vis-à-vis de Dieu »80.

Les portes de la cité céleste dont parle l’Apocalypse sont toujours ouvertes. Personne ne peut les manquer si ce n’est par sa faute. Rien d’autre n’est exigé que la disponibilité et l’humilité. L’humilité d’ailleurs est incluse dans la disponibilité: il n’y a pas de disponibilité orgueilleuse. Qui se met à la disposition de Dieu, Dieu prend soin de lui pour le conduire jusqu’à la porte de la cité céleste. Le croyant qui se donne avec confiance est conduit. Si on ne trouve pas la porte et qu’on se heurte au mur de la cité céleste, c’est qu’on a refusé quelque chose d’essentiel. Dieu ne cesse d’appeler les hommes à la sainteté. Si, à certaines époques, il y a moins de saints, la raison n’en est pas que Dieu en a prévu moins, c’est que davantage de personnes n’ont pas accepté leur mission et ne se sont pas laissé conduire. Sa laisser envoyer dans la mission de la sainteté, cela veut dire se livrer aux voies de Dieu avec confiance même quand on ne voit pas où cela mène81.

Quand Marie acquiert la certitude naturelle qu’elle est enceinte, son existence atteint une sphère nouvelle. Sa rencontre avec l’ange était le monde de sa prière et de ses relations avec Dieu. Mais elle est aussi une jeune fille qui a à vivre dans son milieu naturel. Elisabeth, sa cousine, en fait partie, et l’ange lui en a parlé. Marie se rend donc chez elle et elle emporte avec elle son secret dont elle ne sait pas ce qu’il adviendra au cours de sa visite. Son obéissance à Dieu ne s’oppose aucunement au besoin qu’elle a de voir Elisabeth et de parler avec elle. Il y a donc entre les deux parentes une conversation intime mais non indiscrète; cette conversation est nécessaire pour les deux: elle est le modèle d’une conversation entre femmes, d’un vrai partage et d’une rencontre féconde. C’est une conversation tout à fait naturelle et qui se passe en même temps tout en Dieu. Les deux femmes ont reçu une mission par leur fils et elles reçoivent aussi de Dieu de correspondre à leur mission et d’être fidèles à elles-mêmes tout naturellement. Elles s’entraident et se soutiennent l’une l’autre. Leur conversation ne touche pas ce qui les concerne personnellement: elles s’intéressent à ce que Dieu attend d’elles, à ce que leurs fils deviendront, à la manière dont elles peuvent laisser Dieu agir en elles; et laisser faire Dieu est une contribution éminemment active. Chacune des deux est remplie de respect pour la mission de l’autre et cherche à la soutenir82.

La rencontre de Marie et d’Elisabeth est exemplaire. Mais l’accomplissement de la mission ne suit que rarement une voie aussi rectiligne. Pour la plupart d’entre nous, il nous faut tenir compte de nos reniements. Ceux-ci ne suppriment pas la mission. « Tous, nous avons une mission à accomplir au-delà de nos reniements »83.

Pour qu’une mission soit vivante et le demeure, il faut qu’elle ait part à la vie du Seigneur. Il ne faut pas vouloir en faire sa propre affaire. Sinon elle n’est plus qu’un pierre morte tout juste bonne à paver l’enfer84.

Les faux mystiques ont tous cherché leur propre satisfaction, ils ont voulu tirer profit de leurs visions et en jouir; ils n’ont plus cherché Dieu, ils se sont cherchés eux-mêmes. « Les visions sont comme des enfants que Dieu donne et qu’on doit porter dans la pleine patience de la grossesse. Aucune mère n’ouvre son corps pour voir l’enfant plus tôt. Le faux mystique, lui, perd patience ». Le voyant de l’Apocalypse et, avant lui, tous les voyants de la Bible n’ont eu en vue que l’accomplissement d’un service. Seule importe la mission85.

« La volonté de Dieu doit être pour moi si grande que ma volonté n’est plus que chuchotée… Alors, peu importe où nous nous trouvons maintenant, quelle est l’importance de notre œuvre… Tout cela doit rester caché tant qu’il plaît à Dieu; s’il montre quelque chose, c’est bien; et si pour le moment il ne montre rien, cela ne doit pas nous paraître moins juste »86.

Toute mission doit vaincre beaucoup d’obstacles, car tout doit être mis à son service. Il y a beaucoup de choses qu’on donne spontanément et joyeusement, et il y en a peut-être encore plus qu’on doit en quelque sorte nous arracher contre notre gré. C’est dans la maladie qu’on expérimente le mieux ce passage. La maladie et le sentiment d’impuissance n’interrompent pas la mission. Dieu demande simplement alors qu’on lui offre autre chose87.

Il est d’autres obstacles que la maladie. L’essence de la sainteté est de remplir la mission trinitaire qu’on a. Celle-là et pas une autre. Il se peut que quelqu’un accomplisse vraiment bien sa mission tout en n’étant pas irréprochable sur tous les points et en gardant par exemple « un fichu caractère ». Très rares sont ceux qui correspondent à la grâce; ce sont les saints88.

Les saints peuvent avoir le sentiment de ne pas être à la hauteur de leur mission, tout comme les prêtres dans l’Eglise. Et ils se trouvent cependant entourés d’une grâce débordante. Sur la croix, le Christ n’en peut plus et il persévère jusqu’à la mort avec la force du Père en lui, avec une mission qu’il ne voit plus et qui est cependant l’expression d’un échange vivant entre le Père et lui. Tout chrétien peut se sentir un jour au bout de ses forces; dans la grâce il peut encore quelque chose, une grâce qui le dépasse et qui est cachée dans le trésor de prière de l’Eglise. Même celui qui ne connaît apparemment que des échecs, s’il persévère dans la foi, ne décevra pas Dieu et Dieu ne le décevra pas89.

Mais il demeure vrai que l’homme n’est jamais à la hauteur du projet de sainteté que Dieu a pour lui. Ce n’est pas parce que quelqu’un s’accuse d’avoir manqué de patience qu’il peut se consoler en se comparant à tel saint qui n’a pas toujours été non plus des plus patients. « Je n’ai pas à me comparer aux autres, ni même aux saints, il suffit que je garde devant les yeux l’image que Dieu a de moi ». Et si des saints ici-bas ont fait grosso modo ce que Dieu attendait d’eux, il reste toujours encore l’image de la perfection terrestre et humaine de Marie90.

La plupart de ceux qui veulent se donner entièrement au Seigneur, qu’ils soient prêtres ou laïcs, trouvent souvent que les difficultés sont trop grandes. Il y a des résistances dans leurs propres rangs91.

Les trois femmes qui se rendent au tombeau de Jésus le matin de Pâques se trouvent elles aussi devant une grosse difficulté. C’est Pâques et elles ne le savent pas. C’est comme si elles portaient encore en elles tous les tourments de la Passion et de la mort. Ces tourments ont en fait disparu, mais le problème des femmes est de savoir comment quitter ce temps de la Passion. Leur question résume bien toute leur difficulté: qui nous roulera la grosse pierre? Et puis il va s’avérer que leur souci était vain, qu’elles avaient tort de se faire du souci. Fondamentalement tous nos soucis sont toujours déjà des soucis de matin de Pâques; soucis personnels, soucis de communauté, soucis de mission: nous pouvons nous en décharger sur celui qui a porté la croix et qui est ressuscité. S’il veut nos missions et si nous cherchons à les accomplir dans son sens, il nous roulera toujours les pierres d’une manière ou d’une autre, peut-être au dernier moment, peut-être quand il n’y aura, semble-t-il, plus d’issue92.

Ce qui fait qu’il est malgré tout plus facile qu’on ne le croit de servir le Seigneur et l’Eglise93 bien que, encore une fois, l’épreuve fasse partie intégrante de la vocation et de la mission; l’épreuve est une donnée chrétienne qui n’épargne personne et le chrétien aurait même tout lieu de s’inquiéter s’il ne la rencontrait pas; l’épreuve est une conséquence immédiate de la mission94. « Nous aussi qui avons dans notre mission une goutte de souffrance, nous devons savoir que la souffrance chrétienne débouche dans la résurrection, que la souffrance n’est pas rendue moins amère par cette espérance, mais qu’elle n’engendre jamais le doute »95.

Quand quelqu’un renonce à tout et se met entièrement à la disposition du Seigneur, même s’il le fait avec beaucoup de joie, il recevra l’une ou l’autre souffrance à porter à la suite de son geste… La vie d’un saint est en tout cas une vie difficile. Dieu, il le sait, lui demande toujours plus, et sa souffrance la plus profonde est de voir l’abîme qui existe entre ce qu’il offre et ce que le Seigneur a à prendre. Le saint ne voit pas les progrès qu’il fait parce qu’il se mesure toujours à l’absolu vis-à-vis duquel aucun progrès n’est visible. Il a à peine appris toutes ses lettres comme un enfant qu’il devrait déjà posséder toute l’écriture comme un adulte96.

Jérémie est ici un modèle. Il a sa mission depuis toujours, avant même qu’il ait pu dire oui ou non, et cependant il se défend: il ne se croit pas digne de sa mission, et puis ça n’ira pas, il ne croit pas qu’il puisse être un bon interprète des paroles de Dieu. Et puis, quand il se met à parler, il jouit de l’assurance de ceux qui sont bénis de Dieu; quand il a fini, cette assurance le quitte. Il a tant à souffrir de son peuple qu’il ne voit plus que sa mission en était vraiment une. Il est le souffre-douleur du peuple, mais il estime surtout qu’il est le souffre-douleur de Dieu qui lui a confié une mission déraisonnable qui dépasse ses forces. Et il se plaint: il voudrait tellement une vie plus confortable. Mais même quand il s’insurge contre Dieu, il se sait vaincu d’avance, il a déjà dit oui pour une nouvelle mission. Et il doit toujours annoncer ce qu’il ne voudrait dire à aucun prix, ce que la prudence lui conseillerait de taire. Sa prière ressemble à ceci: « Que ta volonté soit faite, mais qu’une fois aussi la mienne se fasse ». Comme si Dieu n’était pas à la hauteur de l’intelligence de Jérémie qui sait ce que c’est qu’être prophète et humain; Dieu ne sait pas ce que c’est qu’être homme. Et cependant Jérémie veut toujours ce que Dieu veut, mais il faut qu’il se dispute avec lui. Les résistances de Jérémie rendent d’autant plus manifeste en contrepartie l’abandon absolu du Fils97.

Dieu attend de tout homme un témoignage, mais de personne il n’en attend autant que du Fils. Le témoignage du Fils, c’est toute sa vie terrestre. Tout ce qui en elle est contemplation et tout ce qui en elle est action témoigne du Père. Elle est une réponse avant même qu’une question soit posée. Jamais le Père ne lui pose une question sans qu’il soit sûr de la réponse du Fils. Le témoignage du Fils est parfait et il est permis au chrétien de croître en lui. Le témoignage du Seigneur est l’unique vrai témoignage parce qu’il est éternellement vrai. « Nous qui essayons de témoigner d’après le modèle qu’il nous a donné, nous ne sommes jamais vrais que pour des secondes. Lui, il est le miroir parfait du Père. En nous, il ne brille que de temps en temps. Nous nous éloignons de la vie de la vérité par le péché. Mais le Fils, même quand il meurt et que le Père l’abandonne, demeure le plus parfait témoignage de l’amour du Père »98.

4. Les imprévus de la mission

Tout peut arriver à celui qui a reçu une mission. Tout et donc souvent l’imprévu. Il en fut ainsi dans la vie de Marie. Il ne lui fut pas épargné, pas plus qu’au Fils, « d’être en contact avec le monde tel qu’il est », avec son péché et ses déficiences… « Il y a beaucoup de tensions dans son existence… Il n’y a rien qui ne puisse trouver sa place dans son attitude de totale disponibilité. Elle doit sans cesse demeurer vigilante: non pas simplement pour entendre dans la prière la voix de Dieu, pour demeurer silencieuse devant lui, mais pour assumer toute tâche nouvelle. La vigilance implique la participation; celle-ci la souffrance; et la souffrance, même après la résurrection, signifie toujours souffrir avec le Fils sur la croix »99.

Jean-Baptiste prêchait: c’était sa mission, c’était son travail. Il accomplit sa tâche dans l’attente du Seigneur, mais il ne le voit pas encore, il ne voit pas ses miracles, il ne sait pas ce que le Seigneur va annoncer et enseigner. Malgré cela il prêche: c’est sa mission; quelque chose va venir, mais il ignore ce que ce sera. Il se laisse placer en un lieu qu’il n’a pas choisi. Il consent à proclamer quelque chose dont il n’a encore aucune preuve. « Entre la mission du Baptiste et la nôtre, il peut y avoir des points de comparaison. Il se peut que nous ne sachions pas de quoi demain sera fait (jamais d’ailleurs nous ne le savons). Nous travaillons dans l’attente »100.

L’évangéliste saint Marc nous introduit dans la mission de Jean-Baptiste: il nous parle de son mode de vie, de son activité, du baptême, et il conclut froidement: « Après que Jean eut été livré… » Un envoyé a fait ce qu’il devait faire et puis il est livré: brève présentation de la vie d’un martyr. Et la vie continue. « Comme cela est fréquent dans l’histoire chrétienne! » Quelqu’un pense avoir encore à faire d’innombrables choses pour obéir à Dieu… et il est livré. « Mais la fin d’un chrétien n’a pas d’intérêt, comparée à sa mission ». Cela paraît dur à entendre. Personne ne s’intéresse à la fin d’un chrétien; il est livré et l’histoire continue. Comme cela est-il possible? Ce n’est possible que parce que la mission est plus importante que la vie et parce que la mort n’est pas un terme: elle est continuation ou même commencement. Nous devons considérer, nous aussi, que notre mission est plus importante que nous-mêmes. L’important est que nous demeurions au centre de notre mission sans spéculer sur ce que sera notre fin. Toute mission meurt avec l’envoyé, mais elle lève comme une semence et l’envoyé n’a pas besoin de le savoir. Il fut envoyé pour semer, le fruit appartient au Seigneur. Le mystère de la semence est central dans l’Evangile et dans notre vie chrétienne. Si elle vient de Dieu, la mission est immortelle101.

Peu importe le lieu où nous servons le Seigneur. Nous avons grandi sur un certain sol comme la semence de la parabole, nous avons servi le Seigneur en un lieu donné: cela ne nous donne pas le droit de considérer ce lieu comme définitif pour nous. Le Seigneur se sert de nous comme il le veut. On ne demande pas au fruit à quoi il voudrait servir. Le fruit qui a mûri sur mission de Dieu demeure sa propriété. Dieu nous a pour ainsi dire prêté à un sol qu’il avait choisi lui-même jusqu’au jour de notre maturité et jusqu’au temps de la faucille. Pour notre sensibilité, le temps de la faucille est toujours douloureux. Mais le Seigneur lui-même dispose de cette souffrance. c’est lui qui décide du jour de la moisson. Il ne le fait pas de façon arbitraire, mais le fruit n’est pas consulté102!

On ne peut pas s’embarquer avec le Seigneur sur le lac pour une traversée sans s’exposer à la tempête. Ce n’est pas un hasard qu’il y ait tempête: le Seigneur savait bien qu’il y en aurait une. Il sait que s’il introduit les autres dans sa vie pour les emmener sur l’autre rive, cela ne se fera pas sans tempête. L’autre rive, ce peut être Pâques, ce peut être la vie éternelle, ce peut être une attente dans une vie chrétienne. En tout cas, il s’agit toujours d’une attente au nom du Seigneur. Il y aura toujours une tempête: intérieure ou extérieure. Si on le sait, on ne s’inquiétera pas à l’avance. Nous la laisserons nous menacer dans l’espérance que nous serons capables de persévérer jusqu’au moment où le Seigneur permettra qu’elle s’apaise103.

Ce dont on peut être assuré, c’est que, si nous sommes de vrais croyants, le Seigneur nous demandera toujours plus que ce que nous pouvons lui donner; et cependant, à aucun moment, il ne nous en demandera trop104.

Le Seigneur demande exactement aux chrétiens le service dont ils sont capables par sa grâce. Dans la mission que le Seigneur confie à chacun, il n’y a pas de tâtonnements, pas d’incertitude. Il peut arriver que le chemin emprunté semble aberrant, il demeure le chemin du Seigneur. A vues humaines, ce peut être une voie assez discontinue. Ce qui en fait l’unité, c’est la volonté du Seigneur. Il se peut au contraire que la voie soit toute droite, claire et simple du début à la fin. Il est donné à beaucoup de demeurer simplement dans le Seigneur. Certains peuvent s’étonner que leur voie soit si simple, si petite, et le Seigneur n’a rien prévu d’autre pour eux; il exige peut-être d’eux de croître sans cesse dans l’invisible vers une prière plus pure, vers le dépassement de petites difficultés dont on peut à peine parler, mais qui demandent un combat incessant, et donc beaucoup d’amour et d’humilité, et c’est le service que le Seigneur attend d’eux. Quelle soit notre voie, personne n’a atteint le but et il nous faut demeurer ouvert à de nouveaux appels et à de nouvelles possibilités105.

Ni l’échec ni la réussite des hommes n’amène le Seigneur à réduire ses exigences. « Rien, dans la vie des chrétiens, n’est mesuré par le Seigneur selon les critères de la réussite ou de l’échec humains. On ne reçoit pas, parce qu’on a échoué, une tâche moindre, ni plus importante parce qu’on a réussi; dans les deux cas, seul le ‘toujours-plus’ est proposé »106.

Il faut faire des projets et travailler pour essayer de correspondre à ce que Dieu demande de nous. Mais Dieu demeure libre de réduire en miettes toutes ces constructions et tous ces projets pour ne demander que la seule disponibilité. Quelqu’un peut être préparé à telle ou telle tâche, et cela ne sert à rien. A la place du travail qu’il espérait faire pour Dieu et qu’il portait déjà dans sa prière, Dieu ne laisse apparaître que souffrance, maladie, impuissance, immense lassitude. Dieu ne cesse de décider de la mesure de ce qui est à porter. Dieu veut l’égalité d’humeur dans la sérénité même quand il ne laisse qu’impuissance et lassitude. Il n’y a pas lieu de se perdre en spéculations: il faut se situer par rapport à ce qui est, tel que cela est donné, avec gratitude pour ce que Dieu demande, enlève ou donne107.

« Une mission n’est pas seulement quelque chose qu’on reçoit et qu’on exécute une fois pour toutes. C’est aussi quelque chose qui grandit, qu’il faut assumer, ratifier chaque jour à nouveau. Marie reçoit sans cesse sa mission du Fils, jusqu’au sommet de la croix. Elle symbolise l’état jamais adulte du chrétien, de quelqu’un bien sûr qui grandit en grâce, et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, mais qui, en tant qu’il séjourne sur la terre, croît au rythme de la croissance de sa mission. Jamais il ne la surplombe ni ne la maîtrise »108.

Toujours l’avenir appartient à Dieu, et vivre dans l’espérance c’est vivre dans cet avenir109. Il faudrait toujours pouvoir recommencer comme le Seigneur en décide et donc être toujours prêt à « oublier la maison de son père », comme dit le psaume. Ne plus vouloir disposer de soi est la condition de la fécondité dans le Seigneur110.

Toutes les missions dans l’Eglise sont complémentaires les unes des autres, on n’a pas besoin d’en connaître dès à présent tous les aboutissants. Il ne faut pas vouloir tout savoir d’avance: cela ne pourrait que nuire à l’obéissance et à la mission qui est exigée aujourd’hui. Tout ce qui est nécessaire à une mission sera donné en temps voulu111.

Ici-bas on n’a jamais une vue d’ensemble des volontés de Dieu sur nous. Souvent on ne sait pas pourquoi Dieu appelle quelqu’un; on sait seulement que ce que Dieu veut est plus vrai que notre propre volonté. C’est pourquoi on obéit sans voir tout ce que contient l’ordre qui nous est donné112.

La disponibilité inclut qu’on accepte de se voir confier par Dieu une mission à laquelle on pourrait se croire inadapté. C’est toujours Dieu qui exige quelque chose de nous, et non l’inverse113.

Quand Jésus demande à Philippe: « Où achèterons-nous du pain pour tant de monde? », il lui pose cette question pour l’éprouver; lui savait ce qu’il allait faire. Le disciple n’a pas à savoir à quoi il sera utilisé dans les plans du Seigneur. Il ne sait même pas qu’il est déjà utilisé. Il n’a pas à le savoir car la décision qui le concerne est aux mains du Seigneur. Cependant il n’est pas utilisé comme un instrument mort mais comme une personne humaine. Pour répondre à l’appel, il n’est pas requis que l’homme perce les plans de Dieu; il lui est demandé de se laisser utiliser aveuglément par lui comme un instrument, il lui est demandé d’admettre que le Seigneur sait déjà ce qu’il va faire114.

Un chrétien pourrait chercher à se distinguer pour le Seigneur en augmentant de lui-même ses propres œuvres. Mais cela ne le mènerait pas loin. Le meilleur moyen d’augmenter ses œuvres est de se tenir sans relâche à la disposition de la volonté du Seigneur qui demeure encore inconnue. Le vrai chrétien choisit l’obéissance et rien d’autre115.

Moïse reçoit de Dieu sa mission comme un aveugle116, mais en fait l’obéissance n’est jamais aveugle. Les mages suivent l’étoile qui leur est apparue comme un signe du ciel: ils apprennent par là une obéissance dont ils ignoraient tout auparavant; « ce n’est pas une obéissance aveugle; au contraire, c’est une obéissance qui voit », une obéissance qui est déjà vision – car ils ne cessent de regarder l’étoile – et une obéissance qui débouche vraiment sur une vision: ils sont conduits jusqu’à voir le Fils117.

Quelle que soit sa mission, le chrétien n’a pas le droit de soupirer ni de se laisser dominer par l’angoisse118. Et cependant Elie a peur des menaces de Jézabel. « Dieu ne protège pas ses serviteurs de manière à les délivrer de toute crainte »119.

Dieu livre toujours plus ou moins les siens à l’inconnu même quand leur mission est bien établie. Marie et Joseph sont devant un mystère. Marie était déjà fiancée à Joseph et il possédait son oui. Et puis l’ange demande à Marie de se fiancer une deuxième fois. Elle dit oui à nouveau pour avoir part à la fécondité du ciel et de l’Esprit Saint qui la couvre de son ombre. Elle sera la mère du Fils. Mais le comment demeure un secret céleste qu’elle ne doit pas scruter. Elle doit simplement s’y livrer. Marie et Joseph ne se posent pas plus de questions qu’il est nécessaire. Le comment de leurs relations ultérieures est une question qui doit rester ouverte pour qu’ils demeurent dans la pleine vérité de Dieu. Ils ne cherchent pas à scruter ce que Dieu s’est réservé, ils n’ont pas la curiosité d’Adam et Eve. Ils laissent faire le ciel120.

Il est très essentiel à la sainteté de Marie qu’elle n’a pas l’habitude de se soucier des choses que Dieu ne veut pas lui montrer. Avec son intelligence humaine, elle comprend ce qu’elle doit comprendre, elle ne refuse pas non plus de comprendre les choses autrement si Dieu le désire. C’est une des caractéristiques de sa pureté d’âme121.

L’obéissance à Dieu, c’est de l’amour. Il peut se faire que l’obéissance que Dieu nous demande soit davantage l’acte de notre foi vivante que de l’amour, mais il peut se faire aussi que Dieu nous introduise si fort dans son amour qu’on lui obéit sans le remarquer, simplement à cause de la plénitude de l’amour122.

Si quelqu’un va jusqu’à offrir vraiment toute sa vie à Dieu pour ses frères, il entre dans le mystère de la substitution: par cet acte, il invite Dieu à disposer librement de sa vie et de sa mort, avant tout de sa mort intérieure dont Dieu lui-même détermine la forme. « Dieu peut alors lui enlever même ses biens spirituels innés auxquels il était attaché. Il se peut qu’il ait un caractère joyeux et que Dieu lui donne affliction et solitude; il se peut qu’il soit gâté intellectuellement et que Dieu lui enlève toutes ses relations raffinées en l’envoyant par exemple comme missionnaire dans des pays où ses talents intellectuels ne peuvent guère s’épanouir. A la suite d’une telle offre, Dieu oblige volontiers l’homme à faire ce qu’il n’aime pas faire ». Il accepte ce sacrifice qui consiste à donner sa vie pour ses frères en substitution… « Presque toujours il exigera ce que nous n’attendons pas, et nous ne saurons jamais pourquoi il exige précisément cela de nous. Car la substitution implique toujours l’imprévu, signe de tout sacrifice total »123.

La mission de tout chrétien s’ouvre toujours sur le Seigneur, elle s’ouvre toujours sur un au-delà, elle mène toujours plus loin, elle s’ouvre toujours à l’infini. La mission n’a jamais de terme. On ne peut pas avoir la mission de conduire quelqu’un jusqu’à l’Eglise et ensuite, quand cela est fait, rester là sans mission. La mission est intérieurement illimitée. Celui qui est vraiment sauvé s’oublie lui-même et il est aussitôt embauché pour coopérer au salut des autres. On ne peut pas mettre de limites à la mission du Seigneur. Si le Seigneur a libéré quelqu’un de la servitude du péché, c’est pour que d’autres soient libérés par lui; si le Seigneur a donné à quelqu’un une foi vivante, c’est pour qu’elle devienne vivante aussi chez d’autres. Le chrétien ne reçoit jamais un don du ciel pour le garder à son usage personnel: il fait partie de l’essence de l’amour de se répandre. De l’amour de l’homme et de la femme naît l’enfant, de la rencontre du Seigneur et du chrétien naît aussi quelque chose de neuf et de fécond. Et plus le Seigneur dispose d’une vie, plus elle est féconde124.

Une mission peut être féconde tout à fait à l’insu de celui qui l’accomplit, elle le demeure à travers les nuits, au-delà des reniements parfois. Si Pierre renie son maître, c’est qu’il n’y comprend plus rien. « Tant qu’il n’avait pas rencontré le seigneur, sa vie était simple », il en demeurait le maître. Maintenant il n’y voit plus clair, « parce qu’il fait partie de ceux qui ont une mission et que le contrôle a passé totalement au Seigneur. Aussi longtemps que le Seigneur était libre, Pierre pouvait le regarder avec admiration… Il se sentait transporté… A présent le Maître… a les mains liées; il est traîné sans défense devant le tribunal, giflé par un valet. Toute sa gloire s’écroule. Il n’a plus rien qui puisse en imposer à Pierre. La foi de celui-ci, fondée sur la gloire du Seigneur, s’effondre… A présent il semble à Pierre que sa foi a été une erreur ». Et Pierre se débarrasse de sa foi et de sa mission. « Il a hâte de reprendre sa vie normale de jadis, de disparaître au milieu de la foule ignorante… Pierre est le symbole de la faiblesse livrée à elle-même… Le Seigneur voit en lui combien il lui faudra souffrir, puisque même ses fidèles ne savent pas ce qu’est la fidélité. Il constate en Pierre le désarroi de l’Eglise lorsqu’elle oubliera le Seigneur; et aussi combien elle resterait sotte et impuissante si le Seigneur ne venait pas toujours à son aide pour la sortir de son désarroi »125.

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