27/1. Les mystères de la Passion

27/1

Adrienne von Speyr

Les mystères de la Passion du Christ

 

Introduction

Le tome 3 des Oeuvres posthumes d’Adrienne von Speyr (= AvS) : La croix et l’enfer, n’est pas encore paru en traduction française (Kreuz und Hölle. I. Die Passionen = Nachlasswerke 3. – 423 pages. – Désormais = NB 3). Les pages qui suivent voudraient en donner un certain aperçu.

Ce volume traite d’un des thèmes centraux de la théologie d’Adrienne von Speyr : la Passion du Christ avec surtout le samedi saint… Le samedi saint et le « gouffre sans fond du problème de l’enfer »… Le samedi saint, « centre mystérieux entre croix et résurrection, et donc au fond centre de toute la Révélation et de toute la théologie » (Introduction de Hans Urs von Balthasar [= HUvB] NB 3, p. 9-10).

De 1941 à sa mort en 1967 , chaque année, pendant la semaine sainte et souvent dès le temps du carême, Adrienne von Speyr a participé aux souffrances du Seigneur Jésus pendant sa Passion. Le Père Balthasar a pu assister à cet événement où se dévoilait un panorama de souffrances infiniment varié : angoisse, honte, opprobres, humiliations, abandon de Dieu et, bien sûr, une somme inépuisable de souffrances physiques.

Depuis le Moyen Age, un certain nombre de mystiques ont pu éprouver des parcelles de cette Passion, des aspects toujours très limités en comparaison de la vraie Passion. Pour Adrienne von Speyr, chaque année, la Passion se terminait le vendredi saint vers trois heures de l’après-midi par un état semblable à la mort. Et bientôt après commençait, pour durer jusqu’aux premières heures du dimanche de Pâques, la « descente aux enfers » dont Adrienne donnait chaque année de longues descriptions… « Descriptions toujours semblables et cependant toujours nouvelles qui cernaient de tous les côtés le mystère insondable »… Pareille expérience du samedi saint « semble bien être unique dans l’histoire de la théologie ». (HUvB, AvS et sa mission théologique, p. 52-55).

Les premières années, le plus souvent, c’est après coup que le P. Balthasar mettait par écrit, de mémoire, ce qui avait été dit. Par la suite, le texte publié est la reproduction exacte des sténogrammes qu’il prenait lui-même pendant les scènes et les dictées. « Nulle part je n’ai complété, arrondi, omis. Le livre est chronique et document, c’est pourquoi il faut prendre son parti de certaines longueurs et de certaines répétitions. Certains passages paraîtront obscurs; c’est volontairement qu’ils n’ont pas été éclairés par des compléments ». (NB 3, p. 12).

Le P. Balthasar recommande enfin de ne jamais séparer les descriptions de La croix et l’enfer de l’ensemble des oeuvres d’Adrienne von Speyr. Toutes ses méditations bibliques et nombre de ses exposés sur différents thèmes de théologie et de spiritualité constituent avec La croix et l’enfer toute une théologie de la rédemption. « Plus on se plongera dans l’oeuvre entière, plus son unité deviendra évidente ». (NB 3, p. 14).

Patrick Catry

 

1941

 

Le jour des Rameaux commence pour Adrienne une souffrance nouvelle, inconnue et violente. « Un sentiment de nausée absolue, pour ainsi dire surnaturelle. Elle a le sentiment que c’est une participation à une autre souffrance. Il y avait là constamment le sentiment d’une ‘présence’,  d’une ‘présence austère’ qui est également exigeante… Pas menaçante, mais amicale ». Et en même temps le sentiment d’être seule. « C’est comme si tous dormaient, on voudrait de temps en temps aller secouer les gens ». Tout à la fois sentiment de présence et d’abandon. C’est comme si le Christ était tout près, « mais justement en tant qu’abandonné. C’est pourquoi on reste seule tout en participant à lui ». Elle participe bien à la souffrance du Christ, mais seulement parce qu’il la fait participer, qu’il lui donne quelque chose du tout. Mais tout d’abord il porte bien tout, tout seul.

Mercredi saint. « Elle a eu une très mauvaise nuit »… « Souffrances comme jamais jusqu’à présent ». Elle dit qu’elle ne traite pas ses patients de manière douillette. « Ils doivent pouvoir supporter quelque chose. Mais si elle avait vu l’un de ses patients dans cet état, elle lui aurait certainement administré une bonne piqûre de morphine. Cela avait été presque insupportable ». Pas seulement des souffrances physiques, mais aussi des souffrances spirituelles. Le sentiment d’un grand abandon. De l’angoisse aussi, une sorte d’effroi… devant le bourbier du péché… « Et on est concerné… C’est comme si on voyait les péchés de l’intérieur pour ainsi dire… Mais au milieu des pires souffrances, une grande reconnaissance et la conscience que les souffrances ont un sens ».

Dans la nuit du mardi au mercredi saint, « elle n’a pas dormi un instant ». Et pourtant dans la matinée, elle fait des visites à des malades et elle doit en faire encore plusieurs.  Malgré ces grands événements intérieurs, elle est absorbée par ses patients, par ses obligations familiales et mondaines. Elle a toujours mille affaires et mille histoires à régler. « Elle expédie toute chose avec entrain et humour ».

Le soir du mercredi saint, elle est invitée chez des amis. Elle en est enchantée, mais elle est très fatiguée. HUvB aussi est là. « Elle ne veut rien manger, elle ne prend qu’un peu d’eau. Une nuit difficile l’attend, mais elle a bon courage… Je ne savais pas encore que la Passion proprement dite avait déjà commencé… Durant cette nuit du mercredi au jeudi vint pour la première fois la couronne d’épines… Cela commença en un point très précis du front, à droite. C’est comme une épine qui s’enfonce en faisant un mal terrible. Puis la même chose en un autre point; peu à peu tout autour de la tête. Les souffrances lui restèrent aussi le vendredi; elle ne cesse de porter involontairement la main en différents endroits de sa tête pour se convaincre qu’il n’y a pas là quelque chose qu’on pourrait sentir et retirer. Extérieurement, rien n’est visible… Elle me montre les endroits de sa tête où elle sent les épines. Ce n’est pas seulement une douleur, mais surtout aussi un poids et une compression effroyable du cerveau. Comme un bandeau de fer qui enserre le front, mais qui est trop étroit et qui comprime tout. Comme s’il avait d’abord été posé et qu’ensuite il avait été serré de plus en plus fort à l’aide d’une vis ». Quand le matin elle parla au P. Balthasar de ces douleurs à la tête, pour les décrire elle évita d’abord d’employer l’expression ‘couronne d’épines’ pour ne pas donner à entendre un rapport avec la Passion du Christ. « Durant toute la nuit, elle n’avait pas été consciente de ce rapport. Elle dit à la place : ‘anneau de fer’… Par la suite, elle avoue qu’elle savait que cette expression n’était pas exacte, mais qu’elle n’avait pas voulu lâcher l’autre terme ». A côté des souffrances physiques (nuit du mercredi au jeudi), le tourment du doute. Des doutes au sujet de tout : son catholicisme, l’Eglise, son confesseur, le Christ, Dieu. Tout semble être un produit de son orgueil infini, de sa vanité. Le lendemain, le P. Balthasar lui dit que cela avait été Satan. Et l’idée de Satan restera longtemps pour elle associée à l’idée de doute, de remise en question.

Nuit du jeudi au vendredi saint : le P. Balthasar est auprès d’Adrienne de 9 heures du soir à 4 heures du matin. « Ce qui a été vécu fut si dense et si effroyable que je ne peux encore en communiquer que peu de chose. Le plus effroyable est que je voyais toute la Passion sous mes yeux sans que je puisse aider de quelque manière celle qui souffrait… Au pied de la croix, en plein abandon, Marie aussi avait été là, et les femmes, et Jean. Eux non plus ne pouvaient pas aider, mais ils furent quand même introduits d’une certaine manière dans le mystère ». Toute la Passion, Adrienne la vécut d’abord sans visions. Elle ne voyait rien. Ce n’est que le samedi saint que survinrent quelques tableaux. « Elle expérimentait seulement des états intérieurs. Et ceux-ci ne se succédèrent pas non plus dans l’ordre chronologique ».

Cela commença le jeudi vers 4 heures de l’après-midi : angoisse, abandon, impuissance. Pendant ce temps, elle s’adonne encore à une quantité d’activités extérieures : visites, affaires, souper avec son fils aîné. En fait elle était déjà au milieu de la souffrance proprement dite. Vers 10 heures commencèrent les douleurs aux mains. « Forte douleur à la face externe de la main ». A l’intérieur, elle sent peu de chose ou rien. Quand les douleurs deviennent plus fortes, elle tient ses mains, la droite et la gauche, sur les bras du fauteuil, un peu écartées d’elle pour ne rien heurter. Plus tard, les pieds commencèrent à faire mal; c’est une souffrance incomparablement plus forte et plus insupportable que celle des mains. Ici elle a l’impression que les clous sont enfoncés très lentement. Cela dure un temps infini, les clous ne veulent pas « pénétrer », on les fait entrer par saccades avec une violence sauvage… « Je n’avais jamais imaginé que les pieds puissent faire si mal ». Ces souffrances durent toute la nuit. Vers le matin elles diminuent, mais vers 5 heures, tout le dos commence à faire mal. « Quand je la quittai vers 4 heures du matin, je crus bien faire de l’accompagner jusqu’à sa chambre et de lui dire qu’elle devait quand même s’étendre un peu. Je n’imaginais pas que justement le fait d’être couchée devait lui être particulièrement pénible. Car par suite de ces souffrances au dos, elle ne put trouver aucune position qui ne devînt aussitôt insupportable… Et pourtant elle était couchée ici dans un lit agréable, tandis que lui, il était suspendu verticalement sur la croix ».

Durant presque toute la nuit, la couronne d’épines fut douloureuse, toujours avec la même violence… Ce n’est que lorsque les plaies des mains et des pieds eurent cesser de brûler violemment que s’adoucirent aussi les douleurs de la tête et du dos, vers 3 heures de l’après-midi. Le dos resta toute l’après-midi comme brisé bien qu’il ne fît plus mal à proprement parler. Aux mains et aux pieds, il resta aussi une sorte d’écho de la souffrance. Une épine particulièrement douloureuse au milieu du front est encore très sensible le samedi, surtout quand on touche l’endroit. Mais elle dit que ces souffrances physiques avaient été presque comme un agrément ou une distraction comparées aux souffrances intérieures. Les physiques, on peut les localiser, on se trouve pour ainsi dire en face d’elles, on a pouvoir sur elles par l’esprit. Mais devant les souffrances de l’âme, il n’y a pas d’échappatoire, pas de refuge, pas d’espoir. Elles jouent d’un bout à l’autre toute la gamme des tourments : angoisse, amertume, abandon, dégoût, honte, profanation… « Relater quelque chose de tous ces états intérieurs est difficile et ne pourrait jamais que donner une image déformée de ce qui s’est passé. Les heures de la soirée du jeudi furent caractérisées par une angoisse et une inquiétude infinies… Toute consolation que j’essayais de lui donner – en renvoyant au Christ, à la fécondité infinie d’une telle souffrance – était amèrement rejetée. Tout ce que je disais était déformé et détourné de son sens avec un art douloureux. Je compris qu’il devait en être ainsi, que maintenant justement elle ne pouvait rien recevoir de consolant. Et elle aussi le comprenait d’une certaine manière, et c’était pour elle une nouvelle souffrance de devoir recevoir et interpréter mes paroles de la sorte et pas autrement… Et puis la pensée qui ne la lâche pas : à quoi sert tout cela? Peut-être que tout n’est que pure illusion. C’est par le pire des orgueils qu’elle s’imagine vouloir par là sauver les autres. Puis tout d’un coup : qu’est-ce que c’est en comparaison des millions et des milliards qui se perdent? Pour tous ceux-là on ne fait quand même rien. C’est dans cette mer que se perd le peu de souffrance comme si ce n’était rien. Elle voit le ‘bourbier’. Et elle-même n’est pas à côté, elle est dedans, elle-même damnée… « Puis dans une espèce de rumination : d’ailleurs est-ce qu’on rend service aux hommes en les aidant à se convertir? Est-ce qu’on ne ferait pas mieux de les laisser là où ils sont? Est-ce qu’on est capable d’assumer la responsabilité de les conduire sur un chemin qui aboutit là où elle est maintenant : dans la perdition? Il serait plus miséricordieux de le leur épargner…  Il n’y a sans doute aucune forme de doute et de défiance qu’elle n’ait connue en ces heures-là. »

Et le P. Balthasar ajoute : « Je ne suis plus en mesure de rendre tout le cours de ces idées formulées avec tant de finesse et souvent tant de froideur. Je sais seulement encore avec la plus grande netteté que revenait sans cesse entre deux comme un refrain le mot : ‘Mais je veux quand même’. Et comme suppliante, tournée vers moi : ‘N’est-ce pas? Vous savez bien que je veux!’ Et : ‘Si tout en moi ne veut pas, moi je veux quand même’. Sans cesse elle me demande de prier pour qu’elle veuille jusqu’au bout. Je dis avec elle d’innombrables fois : ‘Père, que ta volonté soit faite, non la mienne’. A un moment donné, elle dit : ‘Je veux, je veux, et même si tout cela ne rapportait que la dixième partie d’une unique conversion, je continuerais toujours à vouloir et à ne cesser de tout prendre sur moi’. Mais ces instants où, dans la souffrance, elle voit un sens possible étaient très courts comparés aux longs moments où tout lui semblait insensé et incompréhensible ».

« Ma présence est pour elle une consolation malgré les soupçons que j’ai mentionnés. Elle ne cesse de me demander si je ne voudrais pas aller dormir, je suis certainement très fatigué. Mais elle est quand même très heureuse que je reste. Bien qu’une consolation proprement dite ne soit pas possible. On peut seulement la fortifier dans la souffrance. Lui répéter sans cesse que c’est une participation à la souffrance du Christ et donc que c’est fécond et plein de sens au plus haut point. Elle écoute, certes, elle veut bien y croire, mais l’état dans lequel elle se trouve l’empêche de saisir et de comprendre intérieurement quoi que ce soit. Elle se torture avec les idées les plus insensées : ‘Oui, et si réellement quelques-uns devaient être sauvés par moi? Je dois alors prendre leur faute sur moi. Et si je mourais aujourd’hui, j’irais certainement en enfer chargée de cette faute’. Elle sent en elle la damnation. Il est impossible de l’en dissuader. Elle est dans un état d’enfer. Je lui dis que le Christ est passé par toute cette souffrance et que maintenant aussi il souffre en elle et avec elle. Elle ne cesse de demander, pleine d’angoisse : ‘Est-il là? En êtes-vous sûr? Le sentez-vous?’ Elle s’accroche à ma foi et à ce que je sens. Le samedi saint encore elle me dira qu’elle n’a plus aucune espérance personnelle, elle emprunte la mienne. Je lui explique le mot de l’Ecriture : ‘Il est devenu pour nous péché, malédiction’. Elle écoute, fait un signe de tête affirmatif, mais intérieurement elle ne peut rien y comprendre ».

Normalement le P. Balthasar aurait dû être absent durant cette semaine sainte, Adrienne était au courant. Il était revenu exprès pour Adrienne parce qu’il pressentait quelque chose. Elle-même s’étonne qu’il soit revenu… et qu’il ait pu prévoir quelque chose à partir des signes précurseurs. « Comment ai-je pu le savoir? Elle n’a pas eu le moindre pressentiment de ce qui arriverait ».

Le vendredi après-midi et le samedi matin furent pour Adrienne assez dégagés d’occupations alors que d’habitude le téléphone sonne sans arrêt dans la maison. « Aujourd’hui, rien. Son mari est absent pour les vacances, les garçons au service ou également en vacances. Malgré cela, elle explique que si un coup de téléphone venait d’un malade, elle irait immédiatement même maintenant. En tant que médecin, elle a quand même des devoirs. Elle ne sait pas où elle en puiserait la force, mais n’importe comment cela irait ». Le vendredi midi, à l’heure des souffrances les plus fortes, arriva un de ses fils; il la pria de bien vouloir se lever, de prendre le dîner avec lui et ensuite le café. « Elle était complètement épuisée et elle souffrait terriblement. Malgré cela, elle se leva et répondit à la volonté du garçon ».

Samedi saint. Le vendredi après-midi, comme le P. Balthasar l’avait supposé, les souffrances s’étaient terminées vers trois heures. « Je m’étais attendu à ce qu’ait lieu un grand soulagement; je ne pouvais rien m’imaginer de précis pour le samedi saint. Il arriva tout autre chose ».

De fait toutes les souffrances avaient disparu (sauf les « deux coeurs »); elle se sent « toute moulue, comme après une torture. Vers trois heures et demie, elle sent sortir d’elle-même une forte odeur de cadavre, insupportable ». Quand elle raconte plus tard le fait au P. Balthasar, elle sent encore ses mains pour être sûre que l’insupportable odeur est maintenant partie. « Elle monte dans sa chambre pour se laver. Cela ne sert à rien. Le savon non plus… Ni non plus l’eau de Cologne, qui ne lui donne que des nausées. Puis elle reprend de l’eau pour chasser l’odeur de l’eau de Cologne. Elle comprend qu’elle ne viendra pas à bout de cette odeur avec ces moyens-là. L’odeur disparaît du reste vers cinq heures ».

« Commencent alors des visions de l’enfer. Ces visions correspondent à un état général qui est justement un état dans l’enfer. C’est l’enfer qui manifestement est le mystère central du jour. Elle raconte qu’il n’y avait plus que deux choses. D’un côté, un vide et un abandon immenses; aucune souffrance physique certes, mais aucune lueur de jour spirituel non plus. De l’autre côté, l’enfer. Non comme si elle était elle-même en enfer en tant que damnée. Elle est dedans, réellement, mais en quelque sorte comme étrangère. Elle sent certes une sorte de compassion douloureuse pour cet état dans l’enfer et pour son horreur, mais non dans le sens d’une participation intérieure à cet état ».

Elle n’y a pas vu des personnes ou des âmes. Elle ne sait pas si quelqu’un se trouve dans cet état. « Peut-être que oui, peut-être aussi que non.  Il se peut que tout cela ne soit que le dépôt du monde, les péchés; ils sont si lourds qu’ils ont descendu au fond de tout, tandis que les âmes qui les commirent sont tout à fait ailleurs. L’essentiel de cet état, c’est son immensité, et avec cela son caractère désespéré. Dans la Passion, on a eu le droit de souffrir. On a participé à une souffrance énorme même si on ne comprenait plus que c’était une participation et qu’elle était utile. Ici par contre, d’emblée il n’y a aucune chance d’assumer quelque chose. C’est pourquoi elle reste indifférente. Il n’y a aucun accès à cette démesure qui s’étend devant elle, elle ne peut pas la saisir. L’enfer, dit-elle, c’est justement qu’on ne peut plus participer à rien ».

Est-ce qu’elle voit quelque chose? « Oui, certes. C’est comme un fleuve de boue, énorme, qui coule très lentement, une masse d’un brun foncé… Elle a le sentiment de patauger dans la boue et de presque s’y noyer; la boue lui vient jusqu’à la bouche. C’est écoeurant. Elle a une horreur naturelle des vers. Elle peut s’imaginer que le tout n’est composé que de vers… Et si on essayait de tuer l’un de ces vers, de l’écraser, six autres pousseraient à sa place. Le tout s’étend à perte de vue et est totalement sans espoir. Il n’y a pas de flammes; du moins elle n’en pas vues ».

« Ce samedi, il lui est totalement impossible de prier. Mais elle a le sentiment qu’elle pourra peut-être un jour prier à nouveau. Elle ne sent encore aucune consolation. Mais elle n’a plus de souffrances proprement dites non plus. Les visions qu’elle décrit ne sont pas au fond des visions, mais plutôt des interprétations d’un état. Surtout une solitude effroyable. Séparation de tous les humains. Le samedi matin, elle peut à peine parler avec les gens, il y a une distance infinie entre elle et son prochain le plus proche… D’habitude, quand elle conduit ou marche dans la rue, il y a toujours en elle un ‘tressaillement’ quand elle rencontre des gens. Car elle les aime tous; elle voudrait donner à chacun quelque chose de bon, caresser les enfants, adresser la parole aux vieilles personnes et leur dire quelque chose de gentil. Aujourd’hui, totale indifférence à l’égard de tous. Les gens devant sa voiture lui semblent n’être que des obstacles à la circulation, elle doit se donner de la peine pour ne pas en écraser quelques-uns par mégarde. Tout est loin. Elle est comme sans âme, comme ‘déplacée’. Elle ne peut pas non plus prier. Elle peut dire des mots, elle le fait aussi, mais ces mots n’ont pas de sens intérieur ». Le P. Balthasar lui demande si elle désire communier : « Non, ce samedi il serait quand même impossible qu’on communie ». Il était convenu entre le P. Balthasar et elle qu’elle se confesserait encore avant Pâques, mais « aujourd’hui, cela ne va pas. Aujourd’hui elle est étrangère non seulement aux péchés des autres, mais aussi aux siens… Son péché lui est aujourd’hui aussi indifférent que tout le reste. Cela ressemble à un blasphème, mais telle n’est pas son intention… Elle a l’impression d’être derrière une pierre et comme ‘scellée’. Le samedi saint appartient encore réellement à la Passion; on semble le sous-estimer dans l’Eglise catholique ».

« Le fait d’être totalement séparé des péchés – les siens et ceux des autres – devient toujours plus pour elle le mystère central de ce jour. Le péché se trouve devant soi comme un rocher, on est impuissant à le remuer ou à le percer. Elle fait très fort l’expérience de cette indifférence bien qu’elle en soit perplexe et qu’elle n’ait pas d’explication pour ce qu’elle éprouve… Ici on ne peut plus aider à porter… Peut-être aussi que la solitude est un facteur essentiel de l’enfer. Car c’est justement parce qu’on est solitaire et qu’on se trouve seul devant le ‘rocher’ du péché qu’on est si impuissant à remuer la moindre chose… »

« Elle s’étonne de toute la semaine de la Passion, de tous les événements qui s’y sont passés ». Le samedi, le P. Balthasar devait partir en voyage, il encourage encore Adrienne à tenir jusqu’au dimanche matin. Elle lui dit plus tard que ce départ justement ce jour-là lui avait été particulièrement pénible parce qu’elle s’était retrouvée dans une totale solitude, « une solitude au fond qui n’avait en soi plus rien d’humain. Aujourd’hui tout est irréel, comme théorique seulement ».

« Elle ne voudrait pas mourir aujourd’hui. Parce que ce ne serait pas une mort consentie, mais seulement un départ dans l’indifférence, une mort qui, comme elle dit, ne lui appartiendrait pas ». Ensuite le P. Balthasar demanda plusieurs fois à Adrienne de lui faire par écrit un récit du samedi saint. Elle mit longtemps à s’y mettre…

Le 11.05.1941, elle lui envoya finalement la lettre suivante : « Mon cher ami ». Elle commence par de longues réflexions sur le péché : ses propres péchés et les péchés des autres. Au terme de toute une évolution, elle arrive à la conclusion que ses péchés étaient une part des fautes de tous et que la masse des péchés de tous était constituée aussi des siens. « Mon péché principal consiste peut-être dans cette participation active au total; en soi et pour soi, ceci serait à nouveau difficilement surmontable – en tant que connaissance horrible – s’il n’en résultait pas la permission de collaborer à porter le péché de tous, et ceci aussi comme don de la grâce. C’est-à-dire qu’il m’est permis…, à la mesure de mes forces, d’aider à enlever le péché parce que justement je participe à sa somme totale dans une mesure qu’on ne peut pas calculer. Il ne s’agit pas de savoir combien j’ai moi-même à racheter…, mais il m’est permis d’offrir tout ce qui est en quelque sorte à ma disposition pour aider à porter… En général l’usage précis qui en est fait me demeure inconnu. Quelque part, il y a simplement quelque chose qui est enlevé ».

Adrienne ajoute alors : « Je vous ai décrit ces choses avec tant de précision pour vous faire mieux comprendre ce qui s’est passé le samedi saint. Le plus effrayant était sans doute la rupture du contact entre moi et les humains; il n’était donc plus question de collaborer à porter ou à aider d’une manière sentie, encore moins voulue. Les péchés que je voyais et éprouvais n’avaient plus aucune forme, ils n’étaient pas non plus compréhensibles humainement; il n’y avait aucun rapport de quelque sorte que ce soit entre eux et moi; ils me dépassaient malgré mes dispositions pécheresses; ils n’avaient plus rien en commun avec mes sentiments, avec mon âme, avec mon coeur. Ils étaient si prodigieux et si amorphes qu’ils étaient insaisissables; on n’aurait pas su par où les prendre; de toute façon il aurait été impossible de les saisir, cela ne serait pas venu à l’idée de personne, car le tout était repoussant; de toute façon, il était hors de question de s’en approcher… Il n’y avait là que du négatif; le caractère repoussant de ce que je voyais, en décourageant toute volonté de s’approcher, augmentait encore si possible la distance… (Et puis la solitude qu’elle éprouvait, elle était comme délaissée, abandonnée)… Tout désir était éteint. (Cette vision fut à peu près la même pendant les 36 heures que dura le « déplacement » – « Verlegung »)… Vous-même, qui êtes le seul avec qui j’aurais pu parler, vous n’étiez plus là quand de plus en plus le besoin de communiquer s’empara de moi et me tortura parce que je voyais très bien… que cela aurait été pure folie de parler à n’importe qui de mon état et du lieu où je me trouvais… (Et pourtant il était requis d’elle que tout soit saisi comme étant hors d’elle et sans relations avec son moi subjectif… Elle ne trouvait aucun contact avec ce fleuve de péchés ni non plus aucune possibilité d’intervenir et de les enlever… Elle ne peut rien enlever, rien soulager de ce qu’elle voyait). Ce n’est que du péché, sans la grâce, pire encore : sans regret. Et ce n’est que maintenant seulement – c’est-à-dire après que le samedi saint a été racheté par la semaine de Pâques et sa joie – que me saisit une véritable horreur quand je pense à ce que j’ai vécu, parce qu’une condition fondamentale pour cette horreur se trouve quand même dans l’amour ».

Le 20.V.41. « Physiquement, le samedi saint je ne ressentis pour ainsi dire rien. Je ne sais plus très bien si mes douleurs habituelles étaient là ou non, je l’ai oublié. Les souffrances supplémentaires en tout cas faisaient totalement défaut. Je ressentais seulement une grande lassitude, peut-être comme une conséquence de ce qui avait été vécu le vendredi, peut-être aussi comme un phénomène concomitant habituel de mon état psychique.

De ce que j’ai vu, je voudrais encore dire quelque chose parce que cela accompagnait constamment ce qui était vécu. La vision elle-même consistait en un fleuve qui coulait lentement et sans arrêt devant moi… Ce fleuve était interminable… Le fleuve se composait d’une masse visqueuse et sombre avec des reflets d’un ocre sale. Etant donné que sa consistance ne laissait pas expliquer son fort courant, je pressentais qu’il pouvait à tout instant tout inonder; mais il ne le fit pas. Cette possibilité menaçante et peut-être tout autant le fait qu’elle n’ait pas été utilisée lui donnait quelque chose d’inquiétant, de monstrueux… Je sais seulement, sans pouvoir non plus le moins du monde l’expliquer, que c’était des péchés, et des péchés mis en quelque sorte au rebut justement, sans possesseurs, c’est-à-dire des péchés sans supports qui passaient devant moi, et c’est sans doute ce manque de supports, de contours, qui les faisaient paraître si épouvantables; il leur manquait les relations actuelles à l’homme… Ils n’étaient pas plus ou moins mauvais, ils n’étaient pas explicables ou du moins ils n’étaient pas compréhensibles par certaines circonstances ou certaines données. On ne pouvait pas non plus leur donner un nom qui aurait pu les qualifier en quelque sorte et les aurait pour ainsi dire catalogués; ils étaient absolus, selon leur nature parfaits comme péchés.

Vous savez que j’aime prier. Le samedi saint, je ne pouvais pas prier, il me semblait qu’il n’y avait là aucun accès à Dieu. Quand alors je vous demandais de prier, j’espérais qu’un chemin me serait par là peut-être ouvert ou montré, mais il ne se produisit rien; je restai seule et inexaucée. Seule, je l’étais d’ailleurs déjà depuis la nuit du vendredi saint, mais cette première fois où je fus seule était déjà différente, c’est jusqu’à un certain point la solitude qui m’est restée, qui est tour à tour magnifique et atroce, mais qui cependant n’a rien de commun avec celle du samedi saint, car elle signifie en général quand même une présence; c’est ce qu’il y a de grand en elle. Et cette solitude devint, d’un point de vue humain, presque insupportablement pesante, elle fut cependant sensiblement adoucie par le fait que vous connaissiez son existence et non seulement que vous la compreniez et que vous la ressentiez, mais aussi que vous y participiez. Une fois de plus je vous en remercie ».

 

1942

 

« Le lundi saint, Adrienne était déjà assez profondément dans la nuit. La douleur en tous ses membres commençait déjà à devenir plus intense. Elle se confessa pour être ‘toute propre’. Elle avait voulu le faire avant qu’elle ne voie toutes choses de travers ».

« Le point qui l’occupe constamment, c’est l’amour du Christ, l’ingratitude des hommes. La pensée : ‘Aujourd’hui même tu me trahiras’. Que le Christ le sache déjà, qu’il s’y attende. Ce qui est particulièrement douloureux, c’est qu’il ne l’empêche pas, mais qu’il le laisse venir. Il aurait certes pu donner à Pierre des indications pour éviter le reniement ».

Puis : ‘Que le Seigneur nous fasse participer à sa souffrance’. « Au fond, ce n’est pas lui qui le fait, dit Adrienne, c’est le Père. C’est Dieu qui le fait, c’est lui qui distribue les destinées et attribue les souffrances. Le Christ préférerait nous l’épargner. ‘Il y a ici comme une légère fissure dans la Trinité’ : ce n’est que parce que le Père le veut que le Fils le veut aussi. Il aurait préféré ne nous donner que le bon côté de sa souffrance, mais il doit nous laisser participer aussi à sa souffrance elle-même. Cette participation cependant est déjà sa grâce. Malgré cela, c’est à nouveau amer, car nous sommes la cause de sa souffrance… »

« Je lui donne le conseil d’être très simple dans la souffrance… Elle : elle n’a pas le droit simplement de supporter avec résignation comme cent coups de bâton que l’on compte jusqu’à ce qu’ils soient finis. Elle n’a pas le droit d’être passive ».

Lundi soir. Un soir affreux. Je voulus plusieurs fois me lever et m’en aller. Elle souffrait d’un mal de tête épouvantable… Elle est inquiète et agitée, elle parle beaucoup de sa vie, elle raconte des détails très frappants et très précis, en partie pour ne rien cacher, en partie afin d’avoir des exemples pour ses expériences actuelles… (Elle ne cesse de se faire des reproches)… Enfant, elle fréquentait une classe où il n’y avait que des garçons. Et elle préférait toujours être avec des garçons plutôt qu’avec des filles. Un jour les garçons avaient fait une liste où figuraient tous leurs noms et ils lui avaient expliqué qu’ils étaient tous prêts à se marier avec elle. ‘Nous voulons tous te marier’ (Sic en français dans l’original). Ils lui remirent la liste solennellement. Adrienne répondit qu’il lui était impossible d’en choisir un, ‘parce que je vous aime tous’ (en français)… Elle voudrait bien n’être qu’un bois qui brûle et elle est uniquement fer. Ce qu’elle apporte est inutilisable et ne brûle pas. Nous devrions tous brûler. Tant de gens attendent notre flamme pour devenir chaleur et lumière! Elle parle longtemps sur ce thème.

Mardi soir. La veille au soir, elle avait porté tout d’un coup la main à la poitrine, elle semblait ressentir une violente douleur : c’était une nouvelle plaie. « Ce fut une douleur comme si une lance était retirée de la plaie fermée. Depuis, elle la sent constamment… Les autres plaies, elle les sent aussi mais pas d’une manière aussi aiguë et aussi brûlante. Assez souvent se répète dans la plaie la douleur extrêmement vive du coup ».

Puis arrive l’angoisse. « Une angoisse totalement indéfinissable. Elle ne peut pas imaginer, dit-elle, comment on pourrait avoir encore plus d’angoisse. Angoisse de quoi? Devant Dieu, devant le péché, devant les hommes, devant la souffrance, devant la tâche (Aufgabe) qu’elle ne peut pas remplir. Tout cela, et pas tout cela. Hier, elle a vu de loin un chemin dans les montagnes. Elle a vu des ponts qui passent par-dessus les abîmes. Et maintenant elle est sur le chemin et le chemin n’est plus visible. Tout est impraticable, très vertigineux, pourri et sans fond ».

« Elle ne voit que son propre penchant au mal. Elle a le sentiment qu’elle entraîne avec elle dans l’abîme tout son travail et tous ceux qu’elle voudrait aider »… A une distance infinie du Seigneur. Elle ne peut pas voir du tout où il souffre. Dans sa chambre elle a un crucifix dont la présence lui cause une peine épouvantable durant la nuit. Dans un magasin, elle a vu plusieurs croix où Jésus semblait toujours dans une position différente. Elle le voit maintenant se mouvoir d’une position à l’autre, elle voit comment il se tord parce que cela devient insupportable sur la croix. C’est pourquoi elle approuve qu’on recouvre d’un voile les tableaux en ce temps de carême. Mais le crucifix de sa chambre, elle ne peut pas le recouvrir d’un voile, ni l’enlever parce que la femme de chambre le remarquerait »… A part ça, consultations plus qu’abondantes. « Comme toujours quand ça ne va guère, sa mère vient en plus aussi lui rendre visite pour l’accaparer dans des bavardages totalement inutiles et énervants. Adrienne est maintenant au bout de ses forces ».

Mercredi. « Le matin, elle vient à la communion, toute éperdue et toute bouleversée. Elle ne sait pas si elle doit communier ou non. Je lui dis oui. Après, elle dit qu’à part un tout petit moment elle n’avait éprouvé qu’angoisse et effroi. Depuis le jour des Rameaux, l’hostie lui brûle à nouveau la langue comme un feu. Elle le sent toute la journée… Elle se plaint constamment de sa lâcheté et de sa souillure sans nom. Et pourtant elle voudrait rendre les hommes plus purs et les conduire à Dieu. Elle a rencontré aujourd’hui deux prêtres dans la rue qui étaient intérieurement souillés et sans une ombre d’amour véritable; mais elle a eu honte devant eux. Elle ose à peine regarder les gens parce que, dans son angoisse, elle se sent comme dévoilée devant tous et elle attend d’eux le pire ».

« Ce mercredi, la tête lui fait particulièrement mal. Toujours les mêmes épines au même endroit. Cela l’empêche de penser et presque de parler. Elle croit toujours qu’on doit voir les épines, et sa première pensée est qu’elle se couvre de ridicule devant les gens. Elle éprouve le besoin de se cogner la tête… contre le mur, pour enfoncer les épines une fois pour toutes, comme elle dit. Elle dit aussi que la croix au fond est en nous. Elle est enfoncée en nous. Elle la sent entre ses épaules et sa colonne vertébrale… » L’après-midi elle va voir le P. Balthasar, « poursuivie par une pure angoisse. Elle a la figure toute décomposée. Mais elle est intérieurement pleine d’amour et elle assure constamment entre deux qu’elle veut tout porter pour chacun de nous… »

Jeudi. « Insupportable. ‘Je ne peux plus’. Doutes. Il n’y a pas d’issue. Gutzwiller a raison : tout est faux ». Le P. Balthasar ne peut rien contre cet abîme. « Je ne sais rien et je ne vois rien. Je ne suis qu’un ‘petit garçon’. Le matin elle est chez moi parce que ça ne va plus… » L’après-midi, le P. Balthasar va chez elle. « Elle est toute défaite, très inquiète, elle voudrait mettre sa tête au feu. Elle voudrait se suicider. Elle va ensuite chez une patiente. Au retour, dans l’escalier, elle tombe en syncope. Elle reprend conscience par elle-même et se traîne dans sa chambre, elle s’étend un peu, m’appelle au téléphone, je dois seulement lui dire un mot. Je lui dis que c’est sa voie et qu’elle est appelée à y aller ».

« Angoisse. Cela sonne toute la journée à ses oreilles comme si on aiguisait un couteau.  Cela ne fait que commencer vraiment. Elle sent déjà le couteau sur la peau. ‘Je ne savais pas qu’on pouvait couper ainsi une âme en morceaux, la hacher’. Abandon en toutes choses. D’habitude quand on ressent de l’abandon, il y a toujours quelque part une pensée de consolation où l’on peut se retirer. Ici il n’y a plus rien. Tout est triste parce que Dieu est parti. Disparu sans laisser de traces ».

Nuit du vendredi saint. « Je reste à nouveau chez elle jusqu’à quatre heures du matin. C’est la même chose que l’an dernier ». Le P. Balthasar ne note que les différences. « Elle pense que c’est beaucoup plus douloureux et plus pénible. Pourtant elle est extérieurement plutôt plus paisible. Pas aussi confuse; elle est pour ainsi dire pure épouse de souffrance. La plupart du temps elle est à genoux par terre, ou bien elle est sur son lit à moitié redressée, ou bien elle se tient avec le visage dans un coin (par sentiment de honte), ou bien elle est assise, inquiète, et elle cherche constamment à changer de position ». Elle n’a pas de vision, elle éprouve ce que le Christ éprouve : abandon de Dieu, angoisse, douleur et honte. « De honte, elle voudrait se terrer dans le sol. Elle n’en peut plus… Entre deux, environ toutes les demi-heures, la douleur diminue un peu, elle n’est plus aussi cuisante, elle reste pour un temps plus constante. Pendant ce temps, elle est tout amour affectueux, espiègle même, et prête à de petites plaisanteries comme un enfant gravement malade… Plus tard, après avoir dit qu’elle aimerait tant mourir maintenant, elle commence à décrire son enterrement le lundi de Pâques. Tous ceux qui viendraient : Karl Barth aussi et Félix Staehelin et Frédéric Lieb, etc… » Mais après cela, elle s’enfonce à nouveau tout entière dans la souffrance.

« Le mal de tête domine cette fois. Surtout devant, au front, les épines. Elle a le sentiment qu’autrefois c’était un anneau qui ne pressait sa tête que de l’extérieur. Maintenant c’est comme une pression opposée, de l’intérieur. La tête semble éclater. C’est insupportable. Elle s’étonne toujours que je ne le voie pas et ne le sente pas. Au milieu de l’après-midi, tout devient sombre pour elle. Même la lumière qu’elle voit lui semble être la nuit. Et les péchés des hommes font une sorte de vacarme diffus, inouï (comme dans une gare). Elle souffre cette fois-ci plus consciemment. Elle demande avec angoisse : Je dois sans doute retourner demain en enfer? »…

Vendredi matin. Le P. Balthasar est chez Adrienne de 10 heures à midi. « Comme l’année dernière, le dos lui fait maintenant particulièrement mal. Puis le coeur, qui lâche presque. Plusieurs fois une sorte de syncope, tout près de la mort. Elle dit alors en revenant à elle : ‘Cela doit sans doute continuer’. Un instant la douleur semble s’arrêter. Tout devient sombre, éclairé seulement comme par de grandes torches. Puis elle revient à elle et la douleur recommence ».

Elle raconte ce qui s’est passé aux alentours de midi. « Vers 11 heures, elle a eu cette défaillance qui l’a conduite aux portes de la mort. Cela se répéta une fois encore après mon départ. Pendant ce temps, la plaie du coeur saignait légèrement et, en fait, il en sortit une sorte d’eau visqueuse et claire, une sorte de gélatine liquide. Durant la nuit, la plaie était devenue plus grande, c’est-à-dire que quelques-unes des plaies du coeur s’étaient maintenant réunies pour n’en faire qu’une seule grande. Mais ce saignement des plaies fut moralement égale à une énorme perte de sang. Plus exactement il saisit en quelque sorte le nerf vital comme si on devait donner quelque chose de la substance précieuse qui appartient à son être le plus intime et dont on ne possède qu’une très petite quantité ».

« L’après-midi, à deux heures et demie, elle s’endort, extrêmement épuisée. Elle se réveille à trois heures et demie : les douleurs sont parties, mais l’enfer est là.Tout est stricte et pure objectivité. Elle-même est comme du plomb. La bouche de l’âme colle à la terre et elle ne peut s’ouvrir à Dieu. Ni non plus au mal. L’année dernière, c’était une sorte de paysage avec le fleuve du péché. Maintenant le paysage est parti. Pas de rive. Et elle est à nouveau près du fleuve qui s’agite. Elle le touche avec son âme. Il remue autour d’elle et elle est la résistance au milieu. (Elle me dit cela au téléphone). Elle demande : ‘Pourquoi Jésus a-t-il pu dire : Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis, alors qu’il part pour l’enfer?’ Elle ne connaît pas d’autre réponse que celle-ci : peut-être que l’espace d’un instant il fut aussi bien en haut qu’en bas… Il n’y a qu’un mot qui qualifie son état actuel : horreur ». Le P. Balthasar demande : De quoi? Du péché? Oui et non. « Le péché est déjà beaucoup trop détaillé, dit-elle; quelque chose d’infini, d’anonyme, la faute originaire (Urschuld) avant même tout péché particulier ».

… « Cela lui semble beaucoup plus dur que l’an dernier, beaucoup plus désespéré. Elle ne peut pas prier… Le tout est comme une unique exigence qui lui reste incompréhensible… Je ne sais pas ce que cela veut dire et je meurs presque d’angoisse. Devant la démesure du péché, elle s’est ‘déjà à nouveau à moitié enfuie’. Elle ne peut rien faire, rien offrir… Elle dit à nouveau : ‘Aussi insensé que cela sonne, je voudrais être davantage pécheresse pour pouvoir aider’. Elle voudrait se trouver encore dans le fleuve du péché et de la vie qui espère. Où elle se trouve, il n’y a plus d’espérance ».

« … Le soir, elle parle longtemps du fleuve de l’enfer… Il est différent de celui de l’année précédente ». Le fleuve l’entoure et la touche de tous côtés. Elle est attachée au bord du fleuve : il y a là « une grande et incompréhensible exigence. Incompréhensible parce qu’elle paraît insensée : on pourrait en boire et en boire une éternité, cela ne diminuerait pas pour autant. C’est absolument indifférent à toute action humaine. C’est totalement inhumain… C’est extrêmement pénible que l’exigence ne puisse pas être comprise ».

« Ce sont les péchés non pardonnés », dit-elle.  « Ce qui n’entre pas dans le jugement du Christ, ce qui est réservé au Père ». Le P. Balthasar lui demande : ‘Mais pourtant tout le jugement est remis au Christ?’  « Oui, naturellement, dit-elle; malgré tout, il y a quelque chose de juste dans ce que je dis. Je la prie de m’expliquer. Elle : Il y a comme deux fleuves. L’un est compréhensible. Là, elle peut intervenir, collaborer. Ce sont les péchés qui conduisent à la grâce et qui sont en quelque sorte entourés par la grâce. Quand par exemple une jeune fille vit avec une crapule et que cela commence à ne plus aller et que ça va de plus en plus mal. La fille pense à mettre fin à ses jours bien que peut-être elle ait un enfant ou qu’elle soit enceinte. Elle se dirige vers le fleuve; en chemin , elle rencontre un ami de jeunesse qui l’entraîne, elle se donne à lui et les deux commencent une nouvelle vie. Elle se rappellera toujours alors son suicide comme quelque chose qui fut le commencement de son salut.  Non pour justifier le suicide, mais elle sera reconnaissante de ce qu’un jour, à une heure donnée, elle soit allée vers le fleuve. C’est ainsi que le péché et la grâce s’entrelacent dans le fleuve du Christ. Même un grand péché. Mais si la fille quitte à nouveau son ami et retourne au premier parce qu’elle a en quelque sorte de la nostalgie pour l’atmosphère canaille du premier, si par la suite elle répond avec ironie à tous les essais qui sont faits pour la ramener sur de meilleures voies, si elle répond à tout amour par un non glacial et persévère dans ce non jusqu’à la mort, la grâce n’a  pour ainsi dire plus de prise sur elle. Des âmes de ce genre se ferment à l’amour et elles doivent être comme forcées à la dynamite. Est-ce que Dieu le fait? Ce ne sont pas des pécheurs ignorants, des païens, mais ceux qui tout en connaissant l’amour de Dieu ont refusé la grâce ».

Dans la soirée, Adrienne a dû se rendre chez un patient. En cours de route, elle a rencontré beaucoup de gens. « Ceux-ci étaient divisés pour elle en sauvés et en non sauvés. Il y a des gens sans la grâce, mais qui attendent seulement la grâce en quelque sorte – la grâce peut entrer en action à tout instant – et ils peuvent s’ouvrir à elle et changer… Ils se trouvent déjà dans le domaine du salut ou dans le domaine où le salut est possible. Les non sauvés sont ceux qui ont refusé la grâce. Adrienne dit qu’elle a sans doute vu plus ou moins trois cents personnes et, parmi eux, il y avait vingt non sauvés. C’est ici que lui est venue la question de savoir s’il n’y avait pas une exigence très concrète de faire quelque chose pour ces personnes, de s’offrir pour eux. Peut-être aussi pour aider les prêtres qui se trouvent auprès d’un lit de mort et qui ont tout essayé en vain pour amener un homme à se convertir… »

« Elle continue à décrire le fleuve de l’enfer. Les pécheurs qui en font partie ne sont pas là. Le fleuve est anonyme. Est-ce qu’il est constitué de démons? Non, pas de démons individuellement… Mais il semble en quelque sorte bien vivant. En tout cas pas mort. On pourrait dire : si les mensonges étaient des dragons et l’impureté des vers, et d’autres péchés d’autres bêtes, tout le fleuve grouillerait comme d’un fouillis de ces bêtes. Elles sont infiniment voraces et affamées et elles cherchent les hommes. Elles ne se font rien l’une à l’autre. Car bien qu’elles puissent se manger les unes les autres, elles savent quand même qu’ensemble elles ont une puissance et qu’elles doivent partager tout le butin ensemble. Ce qu’une bête ne peut pas faire, l’autre le termine. Le fleuve cherche ainsi à entrer chez les hommes ».

Le P. Balthasar évoque Judas comme ‘fils de perdition’. « Elle dit : Judas, je ne le vois pas exactement comme ça. Il aurait pu être bien pire. Il fut le traître : nous le sommes tous quelque part. Il s’est repenti et a rendu l’argent. Il a eu une telle horreur de son péché qu’il a dû se pendre. Ce n’était pas beau, mais justement il fut saisi par un grand désespoir… Il aurait pu aussi commencer à mener une vie tranquille et satisfaite avec l’argent qu’il avait gagné et se moquer de tout ».

D’où vient ce fleuve? « Il vient des hommes et il continue à se faire avec les hommes ».  Le vendredi matin, elle demandait sans cesse au P. Balthasar de « l’aider à être pure, à n’être que don d’elle-même de part en part, offrande ». Elle ne cessait de regarder la cheminée et elle disait : être si ardente, si brûlante qu’il ne reste rien. « Vous devez m’y aider et vous devez me promettre de ne jamais m’épargner. Ne jamais me retenir pour des considérations humaines. Ne jamais penser que c’est maintenant assez, qu’on doit se reposer, qu’il est plus judicieux d’avancer lentement, etc. Elle voudrait aussi que je lui promette de toujours avancer… »

Samedi saint. « Elle n’est pas seulement fatiguée, elle est comme morte. La nuit fut une pure absence d’espérance. On n’a plus en soi la moindre racine qui pourrait pousser. Je ne puis me rattacher à rien pour lui inspirer courage et espérance. C’est un vide béant. Elle ne peut pas dire qu’elle désespère, ce serait beaucoup trop positif. Elle ne peut pas dire qu’elle doute de sa profession quand elle dit que tout est rien… Aujourd’hui elle ne pourrait orienter personne vers le christianisme avec une bonne conscience s’il devait arriver là où elle se trouve. Quand elle parle avec des gens, c’est comme une habitude d’autrefois, un mécanisme ».

« Elle n’a plus guère de douleurs. Encore un léger mal de tête seulement. Mais la souffrance d’hier était presque une consolation comparée au vide d’aujourd’hui. Elle n’a plus rien à porter. Au bord du fleuve, elle voit le Seigneur, raide et immobile. L’après-midi, une vision de la Mère de Dieu, dans une prairie à côté du fleuve. Elle tient fermement son enfant. Elle comprend alors ce qui est exigé : elle doit laisser aller l’enfant jusqu’au fleuve. Elle a peur. Puis elle dit oui. Avec une grandeur et une bonté intérieure infinie. L’enfant se trouve à terre devant elle, il fait quelques pas. Sa Mère le suit un peu. Entre-temps il est devenu homme et il se tient près du fleuve. Marie a disparu. Où est-elle? Elle prie quelque part, totalement séparée de lui ».

« Tout n’est que ‘comme si’. Elle lit aujourd’hui un livre parce qu’elle se souvient qu’autrefois on a fait quelque chose comme ça. Elle parle avec des gens : cela lui rappelle que dans l’autre vie c’était correct et convenable. Elle est contente que je vienne parce que dans l’autre vie elle aurait été contente. Elle ne dit pas : samedi saint, mais : la vie du samedi saint. Car cela lui semble être un état intemporel. Elle ne peut pas se réjouir pour demain. Elle est comme une poupée, ou mieux comme un catatonique qui prend toutes les positions qu’un autre lui donne. Hier soir, elle était tout à fait vide. Ce matin, elle était indiciblement triste et remplie d’horreur pour le péché. Ce soir par contre, elle n’a ni désir ni aucun autre mouvement de l’âme, mais elle a un désir infini pour après. Elle voudrait se retourner, car elle sent derrière elle couler la source de la grâce. Mais tout mouvement est coupé à la racine et rendu impossible ».

« Elle demande de la compassion. Elle demande toujours  aussi si je comprends. Elle semble croire que je ne saisis rien du tout à son état. Elle-même ne comprend pas ce qu’il signifie. Mais je ne vois toujours, moi aussi, qu’un sens partiel et je ne peux pas réunir les différents aspects. Souvent elle demande : ‘Pourquoi donc dois-je être en ce lieu de damnation? Je ne suis quand même pas damnée’. Elle sait qu’elle n’est pas là à cause de ses péchés ».

« Elle peut maintenant voir et embrasser d’un coup d’oeil sa vie d’autrefois, l’année et demie qui s’est écoulée depuis sa conversion. Ce temps lui paraît comme quelque chose de très propre. Elle peut le dire parce que, aujourd’hui, cette vie lui est totalement étrangère. Cela ne lui appartient pas du tout. Elle se compare à une vieille femme qui ne croit plus à la vie, qui pense qu’elle n’a jamais été jeune; et tout d’un coup, comme par inadvertance, elle ouvre une vieille boîte et apparaît une magnifique robe de bal blanche. Et en même temps le souvenir des joies de sa jeunesse. C’est ainsi qu’elle se souvient de son amour pour Dieu et de son don d’elle-même. Je lui demande si elle doute de l’existence de Dieu. Non. Mais on ne peut pas dire non plus qu’elle croit en Dieu. Ni non plus cependant qu’elle flotte entre la foi et le doute. Tout simplement ça n’entre pas en ligne de compte. Tout est suspendu ».

« Elle est terriblement seule. Elle sait aussi que je ne peux rien y faire. Je l’assure que je voudrais bien l’aider. Elle : Soyez honnête. Vous ne voulez pas. Vouloir est un devoir. Vous pouvez vouloir comme un homme correct ou un ami, avec des mouvements de l’âme, mais non avec le plus intime de votre personne. Là, je vous suis indifférente ».

Samedi soir. « Le fleuve n’est plus là, mais la solitude est restée. Elle peut prier, mais une prière totalement éteinte et sans joie. Offrir aussi. Elle le fait pour deux personnes dont elle dit que, durant les jours de souffrances, elle a trop peu pensé à elles. Aussitôt le mal de tête la saisit à nouveau, cette fois de l’extérieur seulement, sans la pression de l’intérieur. – Elle va à l’église Sainte-Claire. Elle ne peut pas entrer. Elle reste dehors dans sa voiture et elle prie un peu. Elle veut faire quelque chose pour moi : elle s’offre pour tout ce que je fais de travers ou mal, et pour toutes les lacunes de mon travail. Elle veut boucher ce trou. Elle affirme que cela a été accepté ».

Pâques. « La nuit, elle dort; elle se réveille vers quatre heures avec de grands battements de coeur, mais remplie d’une attente joyeuse… … … A sept heures et demie, elle vient à la messe au foyer Sainte-Catherine… … … Toute la journée, elle rayonne de bonheur, elle est comme un enfant. Elle voit clairement les nouvelles tâches, elle est pleine d’allant ».

La suite en 27/2.

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo