27/2. Les mystères de la Passion

Les mystères de la Passion / 2

1943


Dimanche des rameaux. Le P. Balthasar a été absent quelque temps. A son retour à Bâle, il trouve Adrienne faible et presque sans courage. « Elle ne sait pas comment elle devra supporter la souffrance qui vient. Tout commence à disparaître : sens et contours. Le jour des Sept douleurs (Adrienne n’était pas au courant de la fête), les sept plaies du coeur saignent. Le soir, quand elle se déshabille et prend un bain, l’eau devient rouge. Elle reste dans le bain jusqu’à deux heures du matin parce qu’elle ne trouve pas la force de se relever ».

« Elle voit le péché du monde, informe et menaçant, une masse sans forme. Cette masse doit prendre la forme de la croix… L’angoisse : d’abord le sentiment qu’on pourrait prévenir la Passion du Christ par quelque chose (de terrible peut-être). Un temps est encore accordé pour faire quelque chose pour s’y opposer. Mais quoi? Qu’est-ce que cela veut dire enfin? Puis, un jour, la découverte qu’il est trop tard, que le temps est passé, et il est maintenant décidé définitivement que le Christ doit souffrir ».

« Elle me demande ce qu’elle doit faire à présent. Je dis : Laisser faire pour que Dieu se serve d’elle. Dire oui à l’angoisse. Elle regarde, indignée, et dit : ‘Maintenant vous m’avez livrée, maintenant ça commence…’ Ce fut comme si tout d’un coup s’ouvraient les écluses de l’angoisse. Elle demande : ‘Pourquoi donc nous ne pouvons pas l’aimer?’ Et elle m’explique :  Dans un amour humain véritable, il est quand même si facile d’obéir. Si vous m’ordonniez réellement et sérieusement de sauter dans le Rhin par la fenêtre, je le ferais tout de suite. Je crois que je ferais tout ce dont je suis capable. Pourquoi cela ne va pas pour le Christ? Pourquoi nous ne pouvons pas l’aimer?  Nous prétendons l’aimer et nous ne faisons pas sa volonté. Intérieurement nous ne nous soucions pas de lui. Après lui avoir juré une fidélité éternelle, nous l’oublions au bout de vingt minutes. Il nous gêne. Nous le ressentons au milieu de nous comme un étranger. Notre amour pour lui a quelque chose d’artificiel : ce n’est pas de l’amour simple, total, joyeux, que nous manifestons d’habitude à quelqu’un. Pourquoi? Et pourtant j’ai essayé de l’aimer. Ces dernières années, je n’ai rien voulu d’autre que la volonté de Dieu, du plus profond de moi! Mais je ne l’ai pas faite! Pouvez-vous m’aider à l’aimer? »

Nuit de dimanche à lundi. « Angoisse, définitive, et sans intelligence pour la Passion du Seigneur. ‘Personne ne voit combien il doit souffrir, et infiniment. Nous parlons de cette souffrance comme si on pouvait la saisir avec des mots. Mais elle est sans fond. Et je suis séparée de lui, et je n’arrive plus à lui. Il est comme sur une autre planète. Devant moi il n’y a que l’aspect désespéré de mon péché, du péché de tous’. Je dis : Ne pas perdre espoir! Il y a une résurrection à la fin de la vie. Elle : Cela, je ne le sais pas. Un bateau qui coule ne traverse pas la mer, il sombre tout simplement ».

Le dimanche des rameaux, elle avait essayé de lire la Passion. Impossible. « Elle n’a pas le droit d’objectiver quoi que ce soit, elle doit seulement supporter avec patience. Je lui dis : Vous devez dire oui à cela. Elle : Cela, je ne le peux plus. Je suis déjà livrée. La porte est déjà fermée… L’angoisse est désespérée, sans fin.  Quand on a perdu un être très cher, on peut en quelque sorte prévoir une fin au temps du deuil, on peut s’imaginer que dans dix ans on pourra se réjouir à nouveau de quelque chose. Ici par contre c’est définitif. Ce que les hommes peuvent prévoir a toujours une fin. Même la mort. Un saut dans le Rhin aussi a une fin, même s’il est effectué de très haut. Mais ici, c’est un saut dans l’abîme absolu, dans ce qui n’a pas de fond, dans ce qui est totalement incertain surtout »…

L’après-midi, « elle était en voiture dans une belle rue toute verte; les arbres étaient en fleurs… Comme une tentation, la pensée : aimer tout cela et ne pas chercher plus loin. Tout d’un coup, dans cette splendeur, elle vit les yeux du Christ. Non le visage, mais seulement le regard du Christ fixé sur elle, avec une tristesse insondable, avec angoisse, avec amour; elle fut effrayée par le péché et l’infini de sa souffrance. Le regard comportait une exigence, une demande, à laquelle on ne pouvait se soustraire. Elle ne cessa de voir ce regard toute l’après-midi et dans la soirée. Et juste au moment où elle commençait à m’en parler, elle ferma tout d’un coup les yeux très fort parce qu’elle l’avait revu. ‘Comprenez-vous, dit-elle, il souffre réellement, et plus que ce qu’on peut imaginer. Mais personne d’entre nous ne veut le savoir et s’en occuper’. Quand je lui dis qu’elle le faisait, elle répondit : Il est seul. Je suis souillée de péchés du haut en bas. Toute éclaboussée »…

Mardi. « Durant la nuit, un rêve : soif brûlante de communier. Mais elle n’arrive jamais à l’église. Elle marche pendant des heures… A son réveil : des autels dans les églises : vides, déblayés, souillés, des messes profanées qui sont dites sans participation intérieure. Un tableau de désolation »…

Mardi soir. « Souffrances : spirituelles et corporelles… Chaque fois qu’un soupir de soulagement était possible et qu’un nouveau oui pouvait être dit : aussitôt une nouvelle souffrance. Le front presque insupportablement douloureux. En plus de l’angoisse ‘impersonnelle’, Adrienne a aussi de l’angoisse à cause des stigmates. A la fin, elle laisse aussi aller cette ‘réserve’ et elle dit son fiat à ce sujet ».

« Elle est désespérée pour elle-même et pour son manque d’amour. Entre deux, elle dit presque inconsciemment les choses les plus sublimes : ‘J’irais volontiers en enfer si vous ne péchez plus. Au fond je ne voudrais pas aller au ciel s’il y a encore un pécheur sur terre. Je ne peux quand même pas me promener dans le ciel, avec de la musique, si je sais qu’il y a encore là quelqu’un qui pèche. Croyez-vous qu’un jour on pourra être avec un pied dans le ciel et avec l’autre sur la terre pour continuer à souffrir? Ce serait le plus beau…’  Je ne cesse de comparer avec la Passion du Christ : il n’a pas eu non plus ceci et cela; ou bien il a dû aussi tout déguster. Elle dit avec un peu d’impatience : Vous n’avez pas le droit d’établir toujours des parallèles. Cela met tout dans une fausse lumière. Tout est tellement différent, si humiliant… Et il est parti si loin maintenant! »

« Durant la nuit, elle a souvent l’impression qu’il y a souvent beaucoup de pécheurs dans sa chambre, qui exigent quelque chose d’elle. Elle allume plusieurs fois la lumière pour voir qui est là, mais elle ne voit personne. Elle sait pourtant qu’ils sont là. Puis elle voit une quantité d’hommes qui regardent le chemin de croix : les spectateurs qui en attendent quelque chose sans vouloir y aller eux aussi, des hommes qui savent très bien qu’ils devraient se convertir aujourd’hui mais qui y mettent l’une ou l’autre condition : ‘Je voudrais bien, mais je ne peux pas abandonner ceci, etc.’ Ceux-ci lui inspirent une angoisse particulière ».

« L’après-midi, pendant la consultation, les plaies de ses mains s’ouvrent. Elle a toutes les peines du monde pour les cacher à ses patients. Elle est pleine d’angoisse… Elle éprouve une honte terrible pour les stigmates… »

« Le soir… Adrienne est tellement plongée dans l’angoisse qu’elle semble ne plus me voir. Elle regarde à ma droite et à ma gauche, extrêmement effrayée, et elle voit, voit, voit… Quoi? ‘Les péchés’. A quoi ressemblent-ils? Ah! Maintenant ils sont comme de gros fardeaux, à l’instant comme des diables ou aussi comme de lourdes pierres… Mais ils sont terribles. Je n’avais jamais pensé qu’ils étaient si terribles ».

Jeudi. « Je reste chez elle jusqu’au matin. Ce fut une nuit très pénible. Cela me sembla intérieurement plus pénible que précédemment. Mais Adrienne était plus abandonnée et plus calme… Cela recommença par le mont des oliviers : angoisse terrible et honte. Tout autour s’amoncellent les péchés qu’Adrienne voit, et elle me demande toute effarée et stupéfaite : ‘Je n’ai quand même pas commis tout cela?… Qu’ai-je à faire alors avec tout cela?’ Puis un nouvel effroi : Maintenant ils s’enfoncent en moi… Oh! Est-ce vrai que je doive être clouée de toute mon âme? Et quel bruit ils font! (Elle s’étonne que le P. Balthasar n’entende rien) . Ce tapage et ces blasphèmes. Et ils tombent sur moi comme des blocs. (Vraiment , le P. Balthasar n’entend rien?) Cette raillerie et cette dérision! Oh! Je ne veux plus l’entendre. Vous ne pouvez plus vous moquer de lui. Non, non, ça ne va pas, ça ne peut tout simplement pas continuer. Oh! Que pouvons-nous donc faire?A l’aide! (Elle demande au P. Balthasar de lui permettre de s’en aller). Il l’encourage à voix basse, lui montre la Passion du Christ, les pécheurs; il lui montre qu’elle peut aider. Qu’autrement il devrait tout porter tout seul. Elle dit à nouveau son oui. Nous disons le ‘Suscipe’ et ‘Anima Christi’. Elle les chuchote avec moi. Et c’est comme si on la prenait au mot : aussitôt nouvelles souffrances et nouvelles douleurs. D’abord la tête, l’endroit au front entre les deux yeux, de la pire manière. Puis peu à peu toutes les épines autour de la tête. Les mains et les pieds, le dos. Et puis, cette année pour la première fois, les épaules jusque tout près du cou, et les articulations sont comme disloquées. La main gauche fait beaucoup plus mal que la droite. Le coude gauche, très fort, et finalement d’une manière terrible. Vendredi midi, l’épaule gauche… Les plaies ont saigné un peu les jours précédents, mais elles n’ont pas saigné cette nuit. Elles étaient très visibles. Pas la plaie au front pourtant, ce qui inquiétait Adrienne. ‘Je les ai pourtant toutes livrées, sans excepter le front’… En même temps la plaie au coeur était la pire, et Adrienne fut souvent longtemps dans une sorte de syncope à cause de ses douleurs cardiaques. Souvent elle gémissait doucement après m’en avoir demandé la permission. Car précédemment je lui avais dit : ‘Etre tout à fait calme et brave et tenir bon’….Souvent elle fit des oraisons jaculatoires. Puis tout d’un coup, comme traquée par des furies, elle bondit à nouveau sur sa chaise et dit à mi-voix : ‘Oh! Non, non! Pas ça! Cela ne va pas! Vous ne pouvez pas lui faire ça!’ Puis elle se laissa tomber à nouveau en arrière en me regardant avec des yeux profondément tristes qui ne disaient toujours qu’extrême angoisse et demande d’aide. Elle n’eut de visions proprement dites qu’à la fin, quand elle vit tout d’un coup le Seigneur suspendu à la croix entre les deux brigands… » (Puis elle commença à énumérer lentement les noms de tous ceux qu’elle voulait prendre particulièrement dans sa passion : ‘Et le pape… et la Suisse… et même les Boches’). « Elle avait la piété touchante d’un enfant. Je devais constamment penser à l’agneau qui est conduit à l’abattoir mais qu’on fait mourir à petit feu ».

« Le vendredi matin, j’ai été chez elle de dix heures à midi. Ce fut comme les années précédentes : elle se sentit très mal au lit, souvent presque en syncope. Puis à nouveau elle sursautait violemment parce qu’une nouvelle douleur la prenait… Nous avons prié ensemble ». Toute la nuit elle avait demandé au P. Balthasar s’il pouvait la livrer à lui, s’il priait pour que sa volonté se fasse…

Vendredi après-midi. Elle était debout pour le dîner. Elle donna plusieurs coups de téléphone, elle eut des entretiens avec ses employées de maison, etc. L’après-midi, le P. Balthasar fut là pour la première fois à l’heure de la ‘mort du Christ’. « Vers trois heures, elle était étendue en bas sur le sofa. Très fatiguée et totalement sans force. Ses membres n’étaient plus aussi douloureux. Mais elle sentait encore son coeur très fort. Elle crut vraiment mourir. Elle devint toute paisible et souriante. Nous dîmes la prière ‘In manus tuas Domine’. Puis vint à nouveau une demi-heure d’interruption totale, une pause, bienheureuse; non dans l’atmosphère de Pâques; c’était ‘un bonheur épuisé, paisible’. Adrienne ne pensait pas que quelque chose d’autre viendrait encore maintenant. Tout d’un coup elle dit (elle était assise dans le fauteuil rouge) :’Oh! Je me sens mal. Je dois sortir’… Elle revint peu de temps après : c’était une nouvelle plaie au-dessous des autres. Elle n’avait pas senti le coup… Elle dit que la douleur qu’elle éprouvait était ‘comme une douleur étrangère, comme une douleur de cadavre’. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure environ que la nouvelle plaie commença à lui faire très mal… Plus tard elle sortit encore pour nettoyer sa plaie. Mais il ne s’en échappait plus alors que de l’eau ».

« Commença alors tout d’un coup quelque chose de nouveau : elle fut saisie de vertige et elle commença à sombrer, à tomber dans un abîme. Elle avait le sentiment de tomber sans fin et toujours plus loin, toujours plus vite. Elle me demanda de ne pas la quitter. ‘Je ne sais pas où je suis!’ Elle était assise là avec le P. Balthasar et elle parlait, mais en même temps les plus grandes parties de son moi étaient tout à fait ailleurs.  Une partie doit veiller auprès du cadavre du Seigneur. L’autre s’enfonce et s’enfonce toujours plus profondément… Puis elle parla longuement du devoir de veiller auprès des cadavres… Tout d’un coup elle s’arrêta : ‘Entends-tu les chuchotements?’ Je lui demandais ce que c’était. Elle écouta longuement, puis elle dit, effrayée : ‘Nous passons trop vite, c’est pourquoi on ne peut pas comprendre. Mais ce sont des choses horribles : blasphèmes et railleries’. Puis elle leva tout d’un coup la main et regarda, tendue et effrayée. Elle chuchota : ‘Tu vois?’ Comme je lui disais non comme toujours, elle dit très doucement : ‘Tout brûle’. Elle se tut un long moment et elle fut de nouveau très effrayée. Elle regarda tout autour d’elle et se gratta le bras gauche. Puis elle chuchota : ‘Ce sont les apostats’. Je lui demandai des explications avec ma voix habituelle. Elle fit signe que non : ‘Parle à voix basse. Maintenant je vois les visages. Ce sont tous ceux qui sont restés sourds à l’appel.  L’appel au sacerdoce ou à l’état religieux ou au baptême ou à l’Eglise ou à n’importe quelle manière de suivre le Christ. Je ne sais pas où ils sont, en tout cas pas tout à fait au fond avec les rustres (Groben). Je ne suis pas encore aussi bas et on ne peut pas les aider. Ils attendent de l’aide’. Je lui posais encore une fois une question à voix haute. Elle fit signe que non, comme effrayée. ‘Doucement, doucement’. Et elle expliqua : ‘Tu sais, c’est pénible pour eux qu’on les voie. Ils ont honte quand quelqu’un passe par là qui n’en est pas. C’est pour cela que nous ne devons pas faire de bruit maintenant’. Je lui demandai si c’était le purgatoire. ‘Je ne sais pas, dit-elle. Autrefois, quand j’ai vu le purgatoire, c’était tout différent. Ceux qui sont là, ce ne sont que les apostats. Je ne vois pas d’autres péché. Peut-être étaient-ils dans la vie des bourgeois tout à fait convenables et, du dehors, on n’a rien remarqué. Mais quelque part à l’intérieur, ils ont dit non à un appel de Dieu. Sais-tu ce qu’est ce lieu?’ Je lui lus alors 1 P 4, 6 : ‘Pour cela, l’Evangile fut annoncé aux morts’. Elle demanda : ‘Que sait-on de la descente du Christ aux enfers? Comment cela s’est fait?’ Je dis qu’on n’en savait presque rien. Son bras gauche lui faisait mal, il brûlait… Pendant ce temps, elle avait un très fort mal de tête; non plus la couronne d’épines, mais toute la tête sans précision. Et elle pensait que ce mal de tête était sans doute utilisé pour ceux-là. Au bout d’un quart d’heure, elle dit tout d’un coup à haute voix : ‘Ah! Maintenant c’est fini. Nous sommes maintenant passés…’ Recommença alors la descente vertigineuse. Elle ne cessait de me demander de ne pas la quitter. Elle me demanda si Lui était encore là. Elle ne voit rien de lui et ne le sent pas. Puis elle arriva ‘au fond’ : là il y avait à nouveau le fleuve des péchés. A nouveau l’horreur absolue et froide. Elle-même est dedans, elle ne ressent pas personnellement l’angoisse, mais elle est marquée par l’horreur autour d’elle ».

« Le fleuve est fait des péchés, et plus précisément de tout ce qui est écoeurant, de tout ce qui est mesquin, de tout ce qui est répugnant. Non pas de ‘grands’ péchés maintenant, mais surtout des calculs et des pactes avec Dieu (jusqu’où peut-on et doit-on aller?) Et la foule si immense qu’elle paraît interminable. Et pourtant sans cesse un nouveau péché qui passe, une nouvelle sorte de péché. Les péchés sont comme des blocs au milieu de masses qui s’écoulent, poisseuses et visqueuses ».

« La nuit dernière, j’avais constamment le sentiment d’une exigence démesurée. Comme une dactylo qui est capable de taper cent pages en travaillant de toutes ses forces et voilà qu’on lui en demande maintenant 150 catégoriquement et sans autre indication. C’était auparavant une exigence démesurée de souffrance. Maintenant, auprès du fleuve, c’est comme une exigence démesurée de connaissance. On ne doit pas seulement voir le péché, mais tous les péchés. Il y a des gens qui vont au bordel pour voir ce qu’il y a là. C’est un peu ce qui se passe maintenant ». Le P. Balthasar lui dit alors qu’on doit connaître les péchés si on veut aider les hommes dans le sens de Dieu…  Elle demanda au P. Balthasar de prier avec elle étant donné que maintenant elle pouvait se tenir à sa prière. « Pour elle-même, toute prière lui est retirée, tout amour et toute espérance. Je lui demandais si elle croyait encore. Elle hésita à répondre : ce n’est pas demandé maintenant. Il n’en est pas question maintenant ».

Nuit du vendredi au samedi. « La plupart du temps dans l’angoisse. Le fleuve, avec des coupures, où elle voit comme à travers des fenêtres les hommes à qui appartiennent les péchés. A un moment donné, ce furent les suicidés, parmi lesquels des prêtres aussi, du moins des prêtres d’autrefois. Le suicide comme manque absolu d’amour et de confiance : désespérer de Dieu. Des gens qui pensaient que l’exigence de Dieu était trop haute. Qui estimaient que cela irait mieux si on se faisait un cadre de vie plus petit, et qui devenaient de plus en plus renfermés jusqu’à ce qu’un jour ils se suppriment… Toute possibilité d’aider est tarie. Est-ce que ces personnes sont perdues pour l’éternité? Est-ce qu’elles sont là où se trouvent leurs péchés? Adrienne n’en sait rien. Les péchés eux-mêmes sont anonymes et dépourvus de forme ». … … …

« Comme toujours le samedi saint, elle était sans force personnelle. On voudrait bien aider quand on passe dans cette région, mais seulement par un reste de convenance humaine ou d’éducation, non par amour chrétien, comme par une sorte d’activisme inné. Et celui-ci est quand même tout à fait dénué de sens. C’est comme si on passait dans une rue où gisent dix mille blessés : on devrait commencer à les panser. Mais cela ne sert à rien. On pourrait en panser deux ou trois, mais on ne peut pas non plus les sauver, on ne peut pas non plus les charger sur soi et les porter, car aucun homme ne peut réellement porter un autre homme d’une manière purement humaine. Et l’amour lui est maintenant retiré ».

Samedi soir. « Adrienne est dans un état curieux : aucune espèce d’espérance encore, mais la prévision d’une possibilité qu’il puisse y avoir un jour à nouveau une espérance. Et même chose pour l’amour. Le fleuve de l’enfer s’est comme éloigné, il ne coule plus sans fin tout près, mais pour ainsi dire en bas : c’est comme si Adrienne s’en éloignait vers le haut. Dans cet état, elle parla longuement et elle dit une foule de choses surprenantes sur l’état du Christ le samedi saint. Comme j’étais fatigué et que je pensais oublier beaucoup de ce qu’elle disait, je lui demandai de me mettre un jour tout cela par écrit. Nous notâmes quelques mots-clefs et plus tard elle en écrivit l’essentiel. » (Cf. Ci-dessous). « Il s’agissait surtout de la question de savoir pourquoi le Christ devait aller en enfer avant de ressusciter. D’une part, c’est le plus court chemin vers le Père (l’objectivation de la Passion comme fait de ‘redevenir Dieu’); d’autre part, il s’agissait pour lui de voir le résultat de la Passion : l’enfer comme résidu des péchés ».

Le P. Balthasar demanda à Adrienne pourquoi elle-même devait ainsi voir l’enfer alors qu’elle était là si étrangère et si indifférente. « Elle dit : On ne peut reconnaître le péché que s’il n’a plus d’attrait pour nous; si on avait encore une réaction vivante, il nous tenterait et nous captiverait ». Le P. Balthasar la quitta « dans une sorte d’espérance commençante »… « Plus tard dans la nuit, elle dut aller une fois encore tout à fait dans le fleuve. Puis cela remonta à nouveau en quelque sorte et elle vit une fois encore les âmes qui brûlaient. Mais celles-ci étaient maintenant transformées : tout avait un sens, il y avait une aspiration vers le haut, c’est-à-dire un sens d’espérance. Adrienne comprit à ce moment-là le sens de l’espérance comme préparation à la rédemption. Ce n’est que là où il y a espérance que Pâques peut se produire. Cela peut être un espoir humain, et quand celui-ci est à son terme, pure espérance en Dieu ».

« Vers le matin du jour de Pâques, encore dans les bas-fonds (Unterwelt) . Tout d’un coup, eau et feu : l’eau venant d’en bas, le feu d’en haut. Et elle devait passer à travers les deux comme entre deux grands dangers. Elle m’expliqua : ce sont les péchés, la concupiscence et l’orgueil. Les péchés du corps et de l’esprit. (C’est pourquoi l’Eglise bénit aussi cette nuit l’eau et le feu) » … …

Pâques. « Au matin, Adrienne s’endormit. Elle se réveilla un peu avant quatre heures. Une voix disait : ‘C’est la grâce’. A ce moment-là, dit-elle, la lune apparut tout d’un coup sur son lit avec un large rayon. Peu après, elle fut transportée (versetzt) dans le ciel. ‘Le Christ est d’abord ressuscité au ciel (c’est ainsi qu’elle disait), puis sur la terre. Il a repris possession de sa divinité en quelque sorte pour reprendre ensuite possession de son humanité’. Adrienne vit la fête de la résurrection dans le ciel… Tous les saints et tous les anges étaient présents pour la glorification réciproque du Père et du Fils; et au Fils qui redescendait sur la terre pour communiquer son amour, tous pouvaient donner quelque chose du leur ».

« Adrienne expliqua encore ceci : ‘La vie du Christ sur la terre, ce fut pour ainsi dire comme s’il devenait toujours plus homme bien que, naturellement, dès le début il fût homme véritablement. Il ne cessa d’aller toujours plus loin vers le monde en s’éloignant du Père, jusqu’à ce qu’enfin sur la croix il ne fut plus qu’homme. Ici seulement définitivement et totalement homme, serviteur. En entrant dans la Passion, il se dépouilla pour ainsi dire de sa divinité’.  Adrienne utilisa une image : comme quelqu’un qui va entrer dans l’eau enlève ses vêtements et les dépose auprès du maître-nageur, ainsi il dépose non seulement sa divinité mais aussi ses ‘attributs’, surtout son amour, auprès du Père. Et de même que sur la plage on ne fait plus de distinctions entre les gens, tous justement ne sont plus que des humains, de même dans sa Passion, le Christ n’est plus discernable. Il est tout à fait nu. Dans cette nudité, il devient en quelque sorte totalement passif. Il n’est plus actif que dans la mesure où son action véritable, c’est justement la Passion, c’est de laisser venir sur lui la Passion. C’est pourquoi, à la fin, c’est le Père qui le ressuscite en lui rendant la gloire de sa divinité, et c’est pour cela qu’il doit d’abord fêter au ciel la résurrection. La demi-heure qui suit la mort le vendredi après-midi, avant la descente aux enfers, n’est pour ainsi dire qu’un instant de repos ‘dans le paradis’. Adrienne dit : ‘Déposer la valise provisoirement’. Le larron peut rester là, le Christ doit encore descendre »…   …   …

Le P. Balthasar demande à Adrienne si cette ‘résurrection dans le ciel’ était sans corps. « Elle dit que cela, elle ne le savait pas. Elle voit tout uniquement avec des corps, mais elle ne sait pas si ce n’est qu’un mode d’apparition pour qu’elle puisse comprendre. Plus tard elle dit : Cela n’a pas d’importance. Je citai : ‘Sive in corpore, sive extra corpus, nescio’. Elle rit et dit : Vous avez pour tout une citation de l’Écriture »…   …   …

Notes d’Adrienne pour le samedi saint 1943

« Le Christ doit passer par l’enfer pour retourner au Père; car c’est en voyant ce qu’il a obtenu qu’il doit pouvoir voir l’ampleur de ce qu’il a accompli; ce qu’il a obtenu est séparé, c’est le péché sans ceux qui lui appartiennent; une fois pour toutes il a opéré la séparation entre le péché et le pécheur; et dans l’enfer il rencontre d’abord le péché nu, le péché qui n’est plus associé à une personne.

Tant qu’il était sur le chemin de la croix et n’était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l’abandon soit totale; pour lui-même, il était devenu d’une certaine manière un homme pur et simple. Un retour était donc nécessaire, mais il ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l’homme : le péché. C’est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite…

Sur la croix, le Christ restait comme éclaté. Le commencement et la fin restaient dans la Trinité, mais le présent était séparé parce qu’il assumait la Passion, séparé par le poids de nos péchés sur ses épaules; et ce poids, il devait le revoir dans l’enfer comme poids séparé, horrible et menaçant dans son déploiement, mais privé de toute possibilité de déploiement parce que justement il était détaché de l’homme.

La grâce est toujours une fonction de l’unité du Père avec le Fils; étant donné que durant le passage à travers l’enfer, il n’y a plus de solidarité – ce n’est que subjectivement seulement que le Père laisse le Fils seul -, le Fils n’est plus accompagné non plus par sa grâce propre; il ne la reçoit pas, il ne la rayonne pas. Les péchés amassés en enfer ne sont ni effacés ni transformés par la grâce; ils sont donc privés de leur ultime possibilité de conversion, ils restent finalement tout à fait désolants.

Pour nous – en dehors de la Passion -, à la vue du Fils sur la croix, malgré tout ce qu’elle a d’horrible, il reste une espérance, annonciatrice de la grâce en quelque sorte. Mais quand nous contemplons son passage à travers l’enfer, l’ultime liaison avec l’espérance ou la foi ou l’amour est effacée de sorte que le tourment devient également objectif somme toute; très profondément, il n’est plus subi; ce n’est qu’en détruisant qu’il agit, mais sans trouver d’accueil.

C’est par la Passion, finalement aussi par la descente en enfer, que nos relations avec le Christ connaissent leur plus grande transformation, car c’est à partir de ce moment-là – étant donné qu’il vient de nous racheter – que nous avons droit à sa grâce; nous pouvons prier avec la certitude de l’obtenir. Elle ne dépend plus de lui seulement; il ne la distribue plus seulement en quelque sorte à son gré ou au hasard; il la donne sans mesure à tous ceux qui désirent la posséder et qui la demandent avec foi. La grâce est devenue désormais accessible à chacun.

La réalisation de ce qui est à atteindre par la nouvelle grâce se déroule dans le cadre de la loi chrétienne de la foi, de l’amour et de l’espérance; l’exaucement n’a plus besoin d’avoir des conséquences visibles, mais les conséquences sont infaillibles; depuis lors, chaque prière a son écho dans la mesure où c’est une vraie prière, c’est-à-dire une prière qui se met, dans la grâce, à la disposition de Dieu et ne désire de la grâce que ce qui est de son ressort ».

 

1944


Mercredi avant le dimanche de la Passion. « Tout le temps du carême déjà avait été une âpre souffrance. Aujourd’hui, l’une des soirées les plus affreuses que j’aie jamais vécues avec Adrienne. Cela commença par de l’effarement, de l’angoisse, des visions d’épouvante. Mais vint ensuite une torture physique qui rappelait une salle des supplices. Tous les membres d’Adrienne furent disloqués, l’un après l’autre, d’abord le coude gauche; l’os de l’avant-bras fut retourné aux trois-quarts dans l’articulation; Adrienne pleurait de douleur et tremblait de tout son corps, elle geignait et gémissait et montrait en même temps un courage inouï. La douleur violente qui, comme elle disait, dépassait de loin une douleur physique habituelle, dura peut-être cinq minutes. Puis la même chose commença pour le poignet, puis pour le genou, pour la cheville, enfin pour l’articulation de la hanche : l’os retourné dans la cavité glénoïdale et laissé dans la mauvaise position. Adrienne gisait par terre et gémissait. Elle reçut le tout comme une humiliation à peine supportable. Il y a des choses, dit-elle par la suite, qu’on ne peut expliquer au fond qu’au moyen d’exemples pris dans la sphère érotique. Cela lui parut ressembler au viol le plus brutal ».

« Elle me demandait constamment de remettre le tout à Dieu. Quand la douleur était à son paroxysme, elle criait : ‘Vite, vite! Donnez-moi toute au Bon Dieu! Fermement! Fermement!’ Cette torture dura environ une heure. Puis l’angoisse l’assaillit. Elle se leva, tout disparut autour d’elle, elle ne me connaissait plus, elle était dans un lointain inaccessible, dans une solitude absolue, elle cherchait les objets à tâtons autour d’elle, éperdue, sans les reconnaître. Elle s’assit à nouveau; elle fut saisie par un manque de souffle qui ne cessa de s’aggraver jusqu’à provoquer une syncope qui ressemblait à la mort et qui dura presque une demi-heure. Elle remuait parfois les lèvres pour dire : ‘Je m’en vais maintenant’. A un certain moment, elle fixa intensément son regard devant elle : elle voyait le Seigneur dans la Passion, il pleurait. La plupart du temps, les yeux d’Adrienne étaient voilés; par la suite, elle dit aussi qu’il y avait eu devant ses yeux comme une sorte de verre dépoli. Longtemps on ne sut pas si elle mourrait ou non. Une fois elle fit la remarque : ‘Ce n’est pas précisément la fête…’ Puis elle se remit peu à peu, elle s’étonna de devoir rester en vie ».

« Je la quittai peu avant minuit, elle était encore très faible. Elle resta assise jusqu’à deux heures du matin; il n’y eut plus d’autre douleurs, elle se remit un peu. Mais quand elle voulut monter les escaliers, elle tomba à nouveau et resta par terre une heure environ. Finalement elle put s’aliter vers trois heures et elle dormit assez longtemps; le matin, elle me téléphona pour me dire que cela allait mieux »…   … …

Jeudi. Le soir, comme la veille… … … Elle vit le Seigneur au mont des oliviers. « Elle me demanda avec la plus grande angoisse : ‘Que peut-on faire? Que pouvons-nous faire pour le consoler? Il est quand même affligé jusqu’à la mort! Ô que ne ferait-on pas pour obtenir de lui qu’un seul petit sourire!’ Après la disparition de la vision, elle dit : ‘Il y a des moments où on aime le Seigneur comme un petit enfant, comme un enfant malade qui va mourir. Et on cherche dans toute la ville ce qu’on pourrait lui apporter comme petite joie. On lui donnerait tout pour le faire sourire encore une fois!’ Puis recommencèrent les douleurs insupportables dans les membres et maintenant aussi à la tête ».

Vendredi. « Encore une fois quelque chose de semblable »…   …   …

Mardi de la semaine de la Passion…   …   …

Jeudi saint. (Le P. Balthasar a été absent pour une retraite; il revient à Bâle le mercredi de la semaine sainte)… « Extérieurement Adrienne est calme, mais elle a l’esprit profondément angoissé. Elle parle beaucoup de la confession…   …   …   (Entre autres choses), elle explique la nature de la confession comme pénitence. Quand je confesse par exemple un péché de concupiscence, cela inclut toujours aussi que j’assume un devoir. Plus mon repentir est parfait, plus le Seigneur me donne la grâce d’expier quelque chose de ce péché pour d’autres qui le commettent actuellement ou qui le commettront plus tard. On peut collaborer dans la catégorie où l’on pèche. Cela ne veut pas dire que ce péché sera commis moins fréquemment mais qu’il sera mieux expié »…   …   …

« Elle se trouve devant la souffrance comme devant un jugement ou une torture. Elle dit que ceux qui sont suppliciés ont de la chance car ils ne savent pas au fond ce qui les attend. Tandis qu’elle-même, chaque année, elle est suppliciée à nouveau ». ((Et pourtant Adrienne ne peut pas tenir pour absolument inévitable la Passion qui approche). « Celle-ci a toujours durant l’attente une sorte d’irréalité »…

Vendredi saint. « La soirée de jeudi et la nuit du jeudi au vendredi saint ressemblent à celles des années précédentes. Adrienne a souffert terriblement… Quand, dans l’angoisse, le sentiment de honte l’envahissait totalement, je devais prier avec elle; puis elle me demandait à nouveau de bien vouloir quand même tout remettre au Seigneur…   … Durant la nuit, elle vit plusieurs stations du chemin de croix et de la crucifixion. Ce qu’il y eut de nouveau, ce fut une douleur insupportable aux genoux : ils se trouvaient dans une position tout à fait fausse et on ne pouvait ni les étendre ni les plier davantage. Il ne servait à rien à Adrienne de changer la position de ses genoux, la douleur restait la même; même chose pour la croix dans le dos »… … …

Vendredi après-midi. « J’arrive chez elle vers trois heures; elle est assise à une table et me regarde, éperdue; elle n’a presque plus de force, elle est trop fatiguée pour penser. Dans la demi-heure qui suit, elle devient toujours plus faible, elle sombre finalement dans une syncope ressemblant à la mort, elle sent s’ouvrir la plaie du coeur et elle sent l’eau s’épancher. Puis elle reprend conscience et esquisse un sourire épuisé; les souffrances sont parties, les mains et les pieds sont comme insensibles, le tout est paralysé par une lassitude infinie. C’est le repos, mais pas de paix ni de vision. Après une demi-heure encore, elle dit tout d’un coup : Je commence à glisser! Et elle tombe jusqu’au fond de l’enfer. Dans les trois heures qui suivent, elle me décrit presque sans interruption ce qu’elle expérimente, d’une manière incroyablement précise et subtile; je ne puis qu’en rendre l’essentiel, je n’ajoute rien de moi-même et je garde tant bien que mal ses propres termes ».

« Elle décrit d’abord la descente :  quelque chose de moi reste en haut, ne descend pas dans les profondeurs; mais ce qui reste en haut est déposé dans un endroit en quelque sorte inaccessible. C’est la vraie vie qui vient de Dieu. Disons : foi, espérance et amour »…   …   … Dans l’enfer, l’homme est occupé de lui-même et il n’y a plus rien d’infini (Elle avait dit auparavant : ‘Le facteur d’infini est donné à l’âme par Dieu; c’est pourquoi on ne peut aimer quelqu’un que si on l’aime en Dieu et que si on le laisse libre pour Dieu. Et on ne peut ainsi le conduire à lui-même que si on l’arrache à la psychologie et qu’on le rende attentif à Dieu’). L’enfer est pure finitude. C’est un résidu, la mort; pas seulement la mort physique, mais la seconde mort, la mort spirituelle, la mort de l’âme »… … …

… « Elle se trouvait à nouveau près du fleuve de l’enfer. Elle sentait le fleuve passer derrière elle en lui frôlant le dos. Elle sentait son froid et sa fange gluante. Bien qu’il fût derrière elle, elle le voyait pourtant : il était fait des péchés abandonnés, ils flottaient comme des paquets dans l’eau boueuse, des paquets qui étaient enveloppés dans une sorte de toile de jute et qui contenaient différents péchés : orgueil, ambition démesurée, avarice, etc. Adrienne sentait le goût du fleuve dans sa bouche et rien ne l’aidait à lutter contre ce goût : ni nourriture, ni boisson. Il n’y avait personne dans le fleuve, seulement les péchés empaquetés par catégories. Le Seigneur non plus n’était pas visible, on savait seulement qu’il était présent là quelque part ».

« Mais devant le fleuve, il y avait beaucoup de monde. Il y avait là des groupes de cinq à vingt personnes, et chacune avait devant ou derrière elle  une torche, une colonne de feu. Tout d’abord Adrienne ne comprenait pas ce que cela signifiait. Puis elle comprit que ces personnes ne devaient faire qu’un avec leur torche. Elles devaient la saisir, se précipiter dans le feu. Pour le moment elles ne le faisaient pas, elles attendaient la décision en face du fleuve. Ou bien plus exactement : on les laissait là jusqu’à ce qu’elles aient décidé de brûler. Brûler veut dire : se tenir près de son péché, se jeter dans le purgatoire, montrer leur désir de purification. Car on n’entre que volontairement dans le feu purificateur, il y faut de l’humilité. Et bien des gens attendent ici jusqu’à ce qu’ils décident de brûler ».

« Adrienne donna des exemples. Prenons, dit-elle, l’un de nos braves bourgeois suisses, un homme rempli de principes, rempli de lui-même… L’homme meurt comme il est : il arrive maintenant pour ainsi dire dans un pays totalement étranger. Il n’y comprend rien de rien. Il a besoin de temps pour qu’il en vienne seulement à remarquer ce qu’avaient d’insensés ses principes inébranlables, qu’il n’est pas un type bien, mais un minable raté. Il était habitué à jouer l’homme fort, attablé au café en bras de chemise; maintenant il arrive pour ainsi dire dans un hôtel distingué à la table d’hôte, il fait d’abord remarquer à voix haute que lui, en tant que Suisse libre, il a bien le droit après tout de venir en bras de chemise si cela lui convient; comme personne ne rit, il commence petit à petit à éprouver de la gêne, il se fait de plus en plus petit »…

« Adrienne voit de très nombreuses âmes en semblable situation. Ce qui leur est commun, c’est une dureté de coeur. Elle me décrit toute une série de types qu’elle a vus là; parmi lesquels des gens comme il faut et pieux, à qui a manqué l’amour… … …Puis tous ceux qui, dans leur prière, promettaient à Dieu monts et merveilles et les lui offraient dans de longs discours au lieu de faire sa volonté; mais dans tous les sacrifices qu’ils apportaient ils ne faisaient justement pas la seule chose que Dieu voulait en vérité. Et encore des gens – des athées par exemple – qui étaient restés attachés à une fausse doctrine contre leur conviction intime ou qui étaient restés attachés à une moitié de foi »… …

« Qu’il puisse y avoir un état avant le purgatoire proprement dit est pour Adrienne (et naturellement pour moi aussi) une grande et surprenante découverte. On doit d’abord être ‘digne’ et vouloir aller dans les flammes. Tant qu’on n’est pas prêt, on est comme placé dans un coin en face de l’enfer. Sans Dieu et sans les hommes, tout seul avec soi, jusqu’à ce que l’existence devienne si ennuyeuse que s’éveille un désir de l’amour. Je demande à Adrienne ce qui reste alors d’un petit bourgeois après la purification. Elle me dit : dans le feu, arrive une grâce si incroyable qu’elle s’attache à tout ce qu’elle peut trouver de positif dans l’homme, qu’elle s’y entend pour tirer quelque chose de tout : des plus petits élans d’amour, des plus petites aumônes, du moindre mot amical. Naturellement ce n’est pas le but du feu de nous faire là-haut tous égaux comme si le feu éduquait chacun aussi longtemps qu’il faudrait pour qu’il arrive aussi loin que les saints. Là-haut, Dieu laisse aussi à chacun son caractère et ses proportions. Mais le tout sur la base commune de l’amour ».

« Devant l’enfer, on rencontre aussi tous les non baptisés et tous les enfants mort-nés. Je demande à Adrienne où ils sont. Elle dit : … … Ni au ciel, ni en enfer, ni dans le feu. Je demande ce qu’ils deviennent. Elle : on leur donne à boire. On leur donne lumière et intelligence. Moi : mais dans l’au-delà ils ne peuvent quand même plus se décider pour ou contre Dieu. Elle : non, cela leur est épargné, la grâce les élève plus haut, elle les prépare à la vision de Dieu sur un chemin spécial ». Adrienne se souvient d’une conférence  où un théologien avait dit que ces enfants ne verraient jamais Dieu. « Cela ne va pas, dit-elle, on ne peut absolument pas dire cela ».

Le P. Balthasar demande à Adrienne ce qu’il en est des enfants mort-nés. « Elle : ceux-ci sont dans le même cas que les enfants qui sont nés. Mais si on les a fait avorter, ceux qui les ont fait avorter doivent répondre d’eux; la grâce pour l’enfant leur est en quelque sorte soutirée par leur pénitence; et il est certes plus grave d’empêcher volontairement un être humain de naître, de pouvoir devenir chrétien et enfant de Dieu que de tuer un chrétien déjà constitué. On retire davantage à Dieu dans le premier cas ».

« Le samedi saint est le jour de l’intelligence et des connaissances. On doit tout examiner et tout comprendre. On est conduit dans l’au-delà comme dans un musée. Exactement comme dans une salle d’opération où sont alités différents malades, nus et en sang. On n’a pas le droit d’aider. Aujourd’hui la compassion vous est retirée. On doit seulement regarder et comprendre, sans participer ».

« Le samedi matin, Adrienne dit qu’elle réclame intérieurement cette participation. Plutôt participer au péché que de se trouver ainsi en dehors de tout! Le soir elle me dira que tout lui avait été retiré, même le goût de participer et de porter. Dans son état, tout est impossible : aussi bien ce qu’elle fait que son contraire. Physiquement, elle est dans  une lassitude extrême; depuis hier, elle sent des séquelles dans tous ses membres; ils sont de plomb, lourds et d’une lassitude sourde ».

« Adrienne dit qu’elle comprend bien maintenant pourquoi le Seigneur devait descendre ici. C’est l’ultime conséquence de l’incarnation. D’abord il était purement Dieu en lui-même, pur infini. Puis il devint homme, il contracta mille relations avec les autres hommes, il connut mille états, changeants et passagers, des efforts et de l’effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d’immense qui était toujours ouvert sur l’infini du Père. Maintenant, il lui manque encore la connaissance de ce que c’est que de n’être pas Dieu du tout, la connaissance pour ainsi dire de la pure finitude en son immensité ».

« Les deux larrons en croix, dit-elle, étaient symboliques. Ils indiquaient comme en deux paraboles, les deux chemins du Seigneur… … Ce ne sont pas seulement les deux possibilités de l’humanité, mais aussi les deux mouvements du Christ lui-même. Le premier mouvement est le chemin qui va du ciel à la croix. Sur ce chemin, le Seigneur envoie le larron de droite. Le deuxième chemin va de la croix à l’enfer; sur ce chemin, il doit suivre le larron de gauche pour le chercher là-bas »…. … …

« L’essentiel du samedi saint, dit Adrienne, c’est que toute spontanéité a cessé. Tout est rigide, seul le fleuve est en mouvement. Mais il est en mouvement comme mort, comme sur une plaque tournante, c’est mécanique. Maintenant tout aussi en moi est comme ça. Il n’y a rien qui se passe, pas d’événements. Les événements, c’est quelque chose de très mystérieux que les hommes ne comprennent toujours que quand ils sont passés. On ne les attrape jamais. L’instant de la conception est pour une femme un événement extrêmement important, l’origine de l’enfant; mais elle n’en sait rien. Elle ne sait même pas si elle a conçu. Il en va toujours ainsi pour nous en quelque sorte. Nous vivons entourés et portés par la vie et ses événements, par la croissance et la grâce. C’est ce qui en enfer cesse complètement. C’est pourquoi maintenant non plus il n’y a aucune espèce de chemin d’homme à homme. Je ne pourrais pas aller chez vous même si je le voulais ».

« Le samedi soir, je vais chez Adrienne dans l’espoir qu’il y aurait, comme les années précédentes, une sorte de passage vers Pâques, le commencement d’une clarté. Mais elle était descendue plus profondément que le matin. Elle me parla encore des péchés qu’elle voyait. C’était surtout ceux qui avaient vécu une double vie : l’une, religieuse mais fausse, par laquelle ils s’assurent contre Dieu; l’autre, égoïste, pour eux-mêmes. Ils se confessent, mais non en vérité. Pour la confession, ils ont tout un code chiffré : pour leur péché réel, ils disent tel autre péché précis. Pour quelque chose de profondément personnel, ils signalent quelque chose de commun, qui n’engage à rien. Ils font comme s’ils dévoilaient, mais ils cachent l’essentiel. Ils ont une sorte de vague repentir, mais qui ne va nulle part jusqu’au fond. Quand, par les circonstances ou par la grâce, ils ont été empêchés de commettre un péché, ils s’en attribuent à eux-mêmes le mérite. L’échelle de ces faux chrétiens va du peuple ordinaire aux fonctions les plus hautes de l’Eglise… … Elle me décrivit des détails effroyables que je préfère omettre. Toutes nos assurances sont à la lisière de l’enfer ».

« Tout d’un coup elle fut en extase »… … …

« Elle avait d’abord vu une foule interminable de pécheurs, chacun à côté de sa torche. Aucun ne brûlait, aucun ne voulait s’ouvrir et se donner totalement. C’était des bandes immenses, une procession interminable. C’était un spectacle si effroyable qu’Adrienne s’agita de plus en plus : ils doivent se  repentir, ils doivent brûler à tout prix! Tout d’un coup aussi l’ancienne Adrienne fut éveillée; la morte en bas et la vivante en haut ne furent qu’une pendant un moment, c’est pourquoi elle put s’offrir elle-même, elle put collaborer. Et elle vit devant elle, dans la boue profonde où marchaient des pieds innombrables, une tout autre trace : l’empreinte du pied du Seigneur, qui traversait toutes les autres. Une trace absolument pure, une trace qui montait. Elle en fut saisie tout entière : suivre cette trace! Et pour l’amour du ciel : doucement, et soi-même ne pas laisser de trace derrière soi afin que personne ne soit trompé et se mette à suivre ses traces à elle plutôt que celles du Seigneur. Elle savait qu’il y avait moyen de la suivre, qu’il y avait une corédemption ».

« Il se produisit alors un mouvement de vie dans la procession; tous vinrent et lui remirent leurs torches. Elle en recevait, elle en recevait! D’abord elle s’appuya pour avoir une meilleure position, puis elle s’éloigna du mur pour pouvoir en saisir davantage, pour pouvoir aussi en porter avec son dos, mais finalement il y en eut tellement qu’elle tomba par  terre. Quand elle revint à elle, elle vit le Seigneur debout devant elle, avec un regard indicible. Avec ce regard qui transperce tout l’être, qui est sa propriété. Dans ce regard, son âme était ouverte devant lui, c’était comme une confession parfaite. Et maintenant elle le savait : il y a une rédemption, également pour les autres. Tous peuvent s’ouvrir de la même manière et tous se confesseront. Mais elle-même – elle disait toujours ‘nous’ – avait le droit de procurer cela. Une joie énorme s’empara d’elle quand elle reconnut qu’il y avait à nouveau une communion entre elle et les pécheurs. C’était encore toujours la scène de l’enfer, mais ici se rencontraient deux groupes d’hommes dans l’unité du Christ : ceux qui avaient le droit d’aider et ceux qui étaient secourus… … … (Puis, avec les plus grandes peines, le P. Balthasar conduisit Adrienne jusqu’à sa chambre à coucher). Chaque pas dans l’escalier était une aventure et une pleine mesure de souffrances. Mais elle était heureuse et elle disait toujours : il y a une rédemption! »

« La nuit, Adrienne ne dormit pas à cause de ses souffrances; elle devait constamment changer de position ». (Mais le matin, à sept heures et demie, elle était au home Sainte-Catherine pour la messe)… … …

« L’après-midi, nous parlâmes longtemps du purgatoire et du ciel. Adrienne décrivit comment dans le purgatoire tout était purifié et soldé. A la fin de la purification, on a rattrapé toute négligence de manière à ce qu’on ne peut plus rien regretter. Au ciel, on ne pense jamais qu’on a négligé quelque chose sur terre. Cependant il n’y a pas uniformisation par le purgatoire, les différences demeurent qui sont conditionnées par la vie terrestre. Mais toute mensuration et toute comparaison sont supprimées. On peut seulement dire que les uns sont différents des autres. Les uns comprennent davantage, mais tous sont contents. Cela vaut naturellement pour les saints eux-mêmes; et ici il apparaît que les natures déjà sont de différentes tailles. Gratia supponit naturam : la sentence est valable jusque dans la plus haute béatitude. La petite Thérèse est certes une ‘grande sainte’, mais comme nature humaine, elle a un petit format comparé à celui de saint Paul. De ce que Dieu lui avait donné, elle a fait le maximum qu’elle a pu, c’est en cela que réside la grandeur de sa sainteté ».

« Adrienne mentionna aussi qu’à la sortie du purgatoire se trouve la Mère de Dieu, en quelque sorte comme l’hôtesse du ciel, qui introduit les invités dans la salle. Vers la fin, Adrienne eut encore une grande vision de la rédemption… … Elle me promit de me décrire cela plus tard ».

 

1945


Dimanche de la Passion. « Nouvelles intuitions sur les conditions préalables de la Passion en Dieu. Adrienne parle de la ‘pré-Passion’ du Fils dans le Père. Le Fils ‘souffre’ avant l’incarnation de ce que le Père, atteint par les hommes, souffre de sa création. Mais cette souffrance n’arrive pas dans les ténèbres comme plus tard sur la croix, elle arrive dans la lumière de l’amour. Malgré cela, c’est comme un exercice préparatoire à la Passion réelle avec la séparation du Père. Comme si un amant souffrait tout près de l’aimé au cas où celui-ci permettrait à l’amant de souffrir pour lui, de se laisser infliger une peine à sa place par exemple. Si quelque chose de ce genre se produit dans l’amour réciproque, c’est pour l’amant une vraie joie, car il ne fait rien plus volontiers que d’épargner une douleur quelconque à l’aimé. Ou bien comme un enfant qui apprend à marcher, tenu à la main par son père : l’enfant n’a aucune peur tant qu’il sent que son père le tient. Et s’il fait quelques pas, c’est plus la main de son père que ses propres jambes qui le maintiennent. Ce n’est que lorsque le père le lâche réellement et disparaît  et que l’enfant se sent seul que cela devient difficile. De même aussi pour le Fils sur la croix quand le Père l’abandonne pour qu’il apprenne ce que cela veut dire être laissé seul dans la souffrance »… … …

« Les jours suivants sont très durs. Les plaies ressortent fort. Adrienne dit cependant que, si elle a bien compris, il lui a été promis que c’était la dernière année où les plaies (les stigmates) seraient visibles extérieurement; plus tard, elles ne seraient plus senties qu’intérieurement, comme au début. Mais elle n’était pas tout à fait sûre ». (Le P. Balthasar s’absente alors pour une retraite à l’extérieur et ne revient qu’au début de la semaine sainte).

Mardi saint. « La soirée fut mauvaise; cela me donna une idée de ce qu’Adrienne avait souffert ces jours derniers et surtout la nuit. Elle était comme absente par pure angoisse; tout d’un coup elle tomba de sa chaise par terre et elle resta là allongée pendant une demi-heure environ dans des souffrances morales extrêmes sans me remarquer. Elle vit en esprit des scènes de la Passion qui lui étaient totalement présentes : les hommes d’aujourd’hui torturent le Seigneur, se ruent sur lui, le clouent toujours à nouveau et le foulent aux pieds pour ainsi dire de tout leur poids. La Mère du Seigneur aussi, ils la torturent de la même manière. Adrienne tremblait de tout son corps. Elle gémissait : ‘Non, non, pas cela!’ Ou bien elle poussait soudain un cri étouffé quand elle voyait quelque chose de nouveau. Elle m’appelait aussi, je devais aider, mais elle ne me voyait pas »… … … Le mercredi soir, Adrienne est plus calme, plus retenue, les souffrances et l’angoisse sont intérieures.

Nuit du jeudi au vendredi. « La nuit du mont des oliviers se déroula comme les années précédentes. Cela commença à nouveau par une grande angoisse, une inquiétude terrible, qu’elle cherchait à cacher; puis tout d’un coup ce fut la honte qui l’envahit; elle est par terre, se cache la tête et dit toujours : ‘Un manteau, s’il vous plaît!… Dois-je donc être si nue?’ Avec cela des souffrances corporelles. Adrienne s’était promise ‘d’être brave’, de se faire remarquer le moins possible pour ne pas trop m’accabler. La plupart du temps elle était à genoux ou allongée par terre pendant que s’accomplissait en elle la terrible procédure; elle ne fut emportée dans l’extase par les souffrances qu’un court moment : elle ne me reconnaissait plus. Pendant ce temps, elle vit une grande foule d’hommes – après coup elle les appela des pharisiens -, des gens qui, en partie aussi dans l’Eglise, ne veulent pas croire à la croix et à sa nécessité et à sa puissance, qui sont d’avis que tout irait très bien aussi sans la souffrance. A ceux-là, elle disait son sentiment et les réprimandait; après coup elle disait : ‘J’espère qu’ils ont compris!’ Entre deux, elle vit la Passion en de multiples tableaux, surtout le Seigneur en croix en différentes positions. Elle me le montrait du doigt : je devais aussi regarder, et elle me demandait instamment d’aider le Seigneur »… … … (Vers trois heures du matin, le P. Balthasar l’accompagna jusqu’à sa chambre à coucher, il dut presque la porter, tant elle chancelait).

Vendredi matin. « De dix heures à midi. Adrienne est extrêmement fatiguée; elle dit qu’elle mourrait bientôt; elle ne veut pas me croire quand je lui dis que ce ne sera pas une mort définitive ».

« L’après-midi à trois heures, je suis à nouveau chez elle. Elle ne répond pas : ‘Entrez’ quand je frappe; elle est assise comme une mourante devant le feu. Elle ouvre à peine les yeux, elle me regarde comme un étranger. La scène de la mort dure cette fois aussi plus longtemps. Adrienne est presque totalement absente, elle gémit doucement, elle est absolument sans force, elle s’affaisse sur elle-même, murmure une prière : ‘En tes mains…’ Finalement elle dit : ‘Nous voulons te remercier…’ Puis après trois heures et demie, elle se réveille lentement, elle regarde autour d’elle, étonnée, elle demande où elle est, remarque : C’est passé ».

« Puis elle voit le Seigneur devant elle sur la croix dans une vision… Le Seigneur est mort. Il est suspendu à la croix dans une obscurité totale. Bien au-dessus et, séparée de l’obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l’Esprit Saint, comme en attente. Dans cette lumière d’en haut, le Fils devient visible, lumière lui-même, transparent, spirituel (il semble avoir une sorte de corps spirituel, dit Adrienne, mais seulement pour que nous puissions le saisir), il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L’essentiel est achevé et déposé auprès du Père. C’est le fruit objectif de la rédemption, non l’amour éprouvé (que le Fils perdra en enfer). La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d’une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche qui n’est plus une mission dans le monde des vivants, mais qui concerne totalement le Père lui-même. Puis Adrienne voit comment le Fils redevient ténèbres et ne fait à nouveau plus qu’un avec le mort suspendu à la croix pour descendre dans le royaume du purgatoire et de l’enfer. Non comme s’il descendait avec son corps mort, mais il est dans l’état du mort, de celui qui n’est pas encore ressuscité. L’instant où le Père et le Fils se rencontrent après la mort et où le Seigneur demeure au ‘paradis’ n’est rencontre que comme point de départ d’une séparation renouvelée le samedi saint. Dans la séparation, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation »… … …

« La descente du Fils aux enfers, c’est le Père qui livre son secret… Un exemple. Il pourrait se faire que quelqu’un veuille faire connaître à son ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d’amour, son compte en banque, bref tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s’absentera et, plus tard, les deux n’en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir ce que son ami a regardé, il ne veut pas savoir s’il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance et toute question serait un signe de méfiance. L’amour remet la clef sans vouloir savoir ce qui s’ensuit, et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret a été laissé à la libre disposition de l’ami »… …

« Le Père accordera au Fils – et cela en étant lui-même absent – de connaître le mystère de ses ténèbres qu’il s’était réservé depuis toujours. C’est le mystère du Père qu’il a gardé pour lui jusqu’alors parce qu’il n’avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l’amour, la lumière, la vie. Il ne l’a pas envoyer pour juger, mais pour racheter. L’enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l’objet d’un ‘thème de conversation’ entre le Père et le Fils ».

« Adrienne insiste beaucoup sur ce caractère mystérieux du péché; il n’est qu’une partie des grands mystères de notre foi. Dans l’Eglise catholique, on rencontre souvent une mésestime ou un affadissement de tout ce qui relève du mystère. On croit qu’on perce tout, on croit peser la gravité des péchés, on les répartit par catégories et selon leur poids,  on délimite avec soin les vertus les unes des autres et on croit pouvoir déterminer entre vertu et péché une zone indifférente. On oublie par là à quel point le bien et le péché demeurent en Dieu des mystères insondables qu’on ne peut pas non plus percer à jour dans la confession et que personne n’a le droit de vouloir pénétrer totalement… … … Par notre confession, nous nous dévoilons devant le Fils. La descente aux enfers est d’une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils. Dans les deux cas, l’ultime cachot est ouvert et montré de telle sorte qu’on ne laisse rien caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière. C’est en cela qu’il y a une ressemblance entre la descente aux enfers et la confession. Dans le fait aussi que les deux se déroulent dans l’amour. On ne peut pas se confesser sans amour. En dehors de l’amour, on peut s’analyser aussi longtemps qu’on veut, se ‘soulager’ moralement en quelque sorte, avoir peut-être aussi ensuite le sentiment d’avoir fait une oeuvre méritoire : ce ne serait pas une confession. Peut-être pour l’âme une sorte de revue d’actualités hebdomadaire. Peut-être aussi quelque chose qui n’est pas très honnête, qui ne ferait qu’enfermer davantage encore l’âme dans son propre moi. On ne peut se confesser que si on aime Dieu, que si on possède du moins un début d’amour de Dieu, même si on ne reçoit à nouveau l’amour parfait que par l’absolution. La confession est l’amour qui cherche, l’absolution est l’amour trouvé ».

« Que le Père donc montre son enfer au Fils, c’est un mystère de l’amour du Père. Il le fait avec amour : il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l’enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d’en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu’à Pâques), mais il voit pourtant que l’amour est à l’oeuvre, son amour précisément qui s’est dégagé sur la croix. Qu’il voie cela, c’est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n’est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l’achèvement de l’oeuvre de rédemption, les effets de l’amour à l’intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l’amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l’amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification… … Les âmes marchent pour ainsi dire à tâtons des deux côtés, vers la justice et l’amour… …

En arrivant dans le purgatoire, elles apportaient avec elles leurs empreintes et leurs idées humaines qui étaient en quelque sorte enfermées dans leur subjectivité. Elles doivent maintenant apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l’amour de Dieu. Elles ne commencent pas toutes au même niveau. Les unes ont derrière elles une vie dans le péché, les autres une vie dans la grâce. Toutes sont pécheresses, mais elles ont saisi et reçu plus ou moins de la grâce. Toutes pourtant doivent mettre à jour leurs connaissances et s’adapter à l’atmosphère de Dieu. Elles doivent s’habituer à la justice du Père et à l’amour du Fils. En la matière, elles ne sont pas simplement passives, elles ne sont pas purifiées sans qu’elles le veuillent. Ce qu’a de passif le purgatoire, c’est qu’à présent elles ne sont mises que devant une possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l’amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d’être reconnus. Plus les âmes connaissent déjà l’amour et plus elles l’ont éprouvé, plus elles sont attendues par l’amour du Fils; plus elles étaient infatuées d’elles-mêmes dans la vie, voulant estimer toutes choses selon leur propre mesure morale, plus donc elles se trouvaient à côté de l’amour, plus elles tendent vers l’ancienne Alliance… …Aucun coin de l’âme n’a le droit de se soustraire à la justice et aucun à l’amour. L’âme doit s’offrir tout entière à la justice et tout entière à l’amour, elle doit apprendre à connaître l’unité du Père et du Fils, elle n’a pas le droit d’être le moins du monde éclectique. Elle doit apprendre à être catholique. Cet aspect catholique consiste dans le fait qu’on se tient à la disposition de Dieu tout entier et qu’on ne choisit pas soi-même. Celui qui se confesse ne peut cacher aucun péché grave sans réduire à néant toute la confession… … Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde, demander ici un peu plus d’indulgence tandis que là on veut bien porter éventuellement la juste expiation parce qu’on redoute la confrontation avec le pur amour. On doit se tourner de telle manière qu’on devienne accessible de tous les côtés à l’ensemble formé par la justice et par l’amour.

En contemplant tout d’abord ce mystère, le Seigneur voit pour ainsi dire l’institution, la constitution du purgatoire lui-même. Il le voit comme l’unité de la justice et de l’amour, de l’ancienne et de la nouvelle Alliance, donc comme conditionné aussi par la croix. A l’arrière-plan se trouve l’enfer qui n’est pas pénétré. Mais le Seigneur se trouve maintenant au milieu des deux extrêmes; d’un côté se trouve l’oeuvre du pur amour : la croix, de l’autre côté l’oeuvre de la pure justice : l’enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu’il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement et les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l’unité de l’amour du Père ni à l’intérieur de sa mission. C’est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l’enfer nu, mais la synthèse de l’enfer et de la croix, donc l’effet de l’amour du Fils à l’intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n’y avait que l’enfer définitif. Il n’y a de purgatoire que par l’acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu’il n’est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père.

Le Fils est ensuite conduit plus profondément dans le lieu de purification. C’est le lieu qu’Adrienne a déjà vu auparavant, où l’amour du Fils n’est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d’entrer dans la flamme de l’amour purifiant. Tous les lieux et tous les états où l’amour du Seigneur n’est pas reçu correspondent à cette région du purgatoire… … … Et plus le Fils pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l’oeuvre du Père; plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s’imposer avec son oeuvre; plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. Il ne peut pas agir le samedi saint, il reste lié dans la vision ».

« C’est pourquoi l’Église sur terre, qui vit dans l’amour, dont l’amour n’est pas lié, doit prier d’autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui n’accueillent pas encore l’amour du Seigneur, qui lient son amour; le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, dans la vision du samedi saint, n’est pas capable de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n’est pas coupé, ils ont un accès immédiat à l’amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde ».

« Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l’amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s’accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état. Elles ne souhaitent aucune aide et aucune prière de l’extérieur. Elles ne reconnaissent pas leur faute, elles ne sont pas prêtes à recevoir la pure grâce du pardon comme l’unique moyen de s’en sortir. Elles se targuent de leur propre justice, de leurs principes, de leur vie passée. Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu’elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment, pour chaque âme, il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et les conduire à l’amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l’amour du Fils sans que l’âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps la procédure agira… L’âme commence alors à souffrir en tous ses membres et à ressentir son incapacité à se tirer d’affaire elle-même, elle se voit forcée de renoncer à ses assurances. La cuirasse de morale pharisaïque dont elle s’était entourée lui devient insupportable. Elle comprend qu’elle n’en sortira pas toute seule : elle a besoin d’aide. Elle doit demander qu’on intercède pour elle. C’est alors que le Seigneur est libéré, lui qui était lié par son refus. C’est alors que sa prière pour l’âme devient efficace. Et elle qui jusqu’alors était prise dans les glaces se met en mouvement, aspire à l’amour, se dirige vers la sortie du purgatoire. C’est pendant que le pécheur désire l’amour et la pureté de manière toujours plus pressante qu’il se repent toujours plus de son péché, qu’il laisse la prière du Seigneur et de l’Eglise devenir en lui toujours plus efficace, que le changement décisif s’accomplit en lui. Dans la mesure où il reconnaît la gravité du péché, où il commence à voir toute l’étendue du monde du péché et de sa malice, il oublie les limites qui séparent sa propre faute de celle des autres. Il ne voit plus qu’une chose : l’offense infinie faite à Dieu par chaque péché. Il ne la reconnaît pas directement dans les autres (dans le purgatoire, on ne voit pas les autres), mais en jetant un regard en arrière sur son état, comment il était dans la vie et comment il était quand il est entré dans le lieu de la purification. C’est dans ce tableau de désolation qu’il reconnaît la nature du péché d’une manière générale. Il ne lui importe plus alors de savoir si lui-même ou un autre a commis le péché; il n’a donc plus le souci de sa purification et de sa rédemption personnelles, il ne calcule plus le temps pour ainsi dire qu’il doit encore passer ici. Il est tellement possédé par la pensée de l’expiation et de l’aide à apporter aux autres qu’il serait maintenant prêt à rester avec joie dans le feu jusqu’à la fin du monde si seulement Dieu en était moins offensé. Tout le poids passe du moi à l’amour de Dieu et, par l’amour de Dieu, à l’amour du prochain. L’âme ne veut plus atteindre de buts personnels, elle ne veut plus être qu’un instrument de l’amour. A l’instant où cette pensée la remplit, elle est sauvée. Il lui est permis de prier avec le Seigneur et avec l’Eglise, sa prière commence à être efficace dans la communion des saints, et ceci est l’absolution définitive avec laquelle elle entre au ciel. Le purgatoire, c’est le moi; le ciel, c’est les autres. Le passage se fait dans l’amour du Seigneur. L’ordre de l’amour dans le monde et dans le purgatoire est comme inversé; sur terre, le grand commandement du Seigneur est de nous aimer les uns les autres. Par l’amour du prochain, l’amour de Dieu est garanti et établi toujours plus solidement. Le chemin décisif vers Dieu passe par l’amour du prochain. Dans le purgatoire, c’est inversé : le pécheur reconnaît d’abord l’offense faite à Dieu dont il est responsable, il arrive à l’amour du Christ et, à partir de cet amour, l’amour des hommes s’ouvre pour lui. A l’instant où il voit que l’amour du Seigneur est eucharistie, c’est-à-dire partage infini avec les frères, il est sauvé : il passe de l’état de confession dans le  purgatoire à celui de communion qui est le ciel ».

Toujours le vendredi saint, le P. Balthasar est retournée chez Adrienne le soir vers neuf heures. Adrienne était descendue plus profondément dans le lieu de purification. « Déjà quand je la quittai dans l’après-midi, elle se sentait dans le voisinage de l’enfer. ‘J’ai à nouveau ce goût dans la bouche’, disait-elle, ‘glaise et boue’. Maintenant elle parle de son état. Elle se sent dédoublée dans l’Adrienne qui pourrait mener une vie décente dans sa maison et cette autre qui doit faire des voyages aventureux à travers l’au-delà. La deuxième voudrait bien être la première, mais dès qu’elle se voit comme la première, un profond dégoût d’elle-même la saisit : tranquillité, bien-être, la vie paisible, le pharisaïsme! Un tel contenu de vie serait encore plus insupportable que la vie en enfer sans amour. Dans les deux situations elle voudrait se confesser, se dévoiler, pour arriver au fond; cependant partout elle rencontre la même chose : le manque d’amour. Si elle demeure voilée, elle ne voit là qu’une fuite de la bonne foi, donc du pharisaïsme; si elle cherche à se donner telle qu’elle est, le résultat est le même. Et plus elle cherche à se ‘vêtir’, à se ‘donner’ telle qu’elle est, plus nu paraît son pharisaïsme. Elle me décrit cet état désespéré avec une précision tout à fait étonnante d’analyse psychique, avec la froide objectivité que pourrait avoir un chirurgien des âmes. Le sens ultime de cette analyse, elle ne le comprend pas. Je lui dis : dans cet état, vous pouvez faire ce que vous voulez, ce sera toujours faux parce que votre amour pour Dieu est maintenant déposé auprès de Dieu et, sans amour, il n’y a que pharisaïsme. Ce mot la touche profondément; elle le comprend bien et l’approuve tout à fait sans qu’une aide lui soit par là offerte ».

« Elle raconte ce qu’elle voit. Elle se trouve maintenant tout au fond, près du fleuve de l’enfer qu’elle a vu chaque année. Il s’écoule à nouveau sans fin et mécaniquement, sans vie propre. Il n’a pas de rive; il est au-dessus de la rive, il est plus haut que la rive et pourtant il ne déborde pas sur les côtés. Qu’il soit plus haut que la rive paraît comme une menace, on pourrait constamment être submergé, et pourtant le fleuve reste d’étrange manière à l’intérieur des limites qui lui sont imposées. On voit à cela que le péché est sans bornes, qu’il dépasse les limites de ce qui est concevable, mais qu’il n’est pas en mesure quand même d’aller au-delà de la rive que Dieu lui a imposée. Dans ce fleuve, Adrienne voit émerger deux planches ressemblant à un pont de fortune comme on en rencontre sur les torrents. Ce sont des poutres grossières, noircies au feu. Ce pont sert à décharger dans le fleuve de l’enfer les péchés qui ont été enlevés dans le lieu de la purification.  Aucun homme n’a jamais mis le pied dessus, et le Seigneur non plus ne le fait pas. N’y mettent le pied que ceux à qui a été confiée la tâche de porter les péchés en enfer. Adrienne ne sait pas qui c’est, peut-être des anges, pense-t-elle. Les déchargeurs apportent les péchés, gros et informes, comme le sont les péchés que charrie déjà le fleuve. Et pourtant ces péchés ont des proportions connues des déchargeurs. Pour parler de manière imagée : d’un pécheur sont déchargées dix brouettes pleines, d’un autre vingt brouettes. Le pécheur lui-même ne connaît pas les dimensions. Jamais il n’en a connaissance. Il sait seulement que son mensonge, sa luxure, etc., ont été enlevés. Il n’est jamais en mesure de comparer la quantité et le poids de ses péchés avec la quantité et le poids des péchés des autres. Cette quantité et ce poids sont objectivement connaissables. Le Seigneur aussi prend ses distances par rapport à ce savoir. S’il se souciait de cette quantité et de ce poids, il semblerait alors vouloir mesurer pour ainsi dire la somme totale des péchés enlevés. Mais justement cela, il ne le veut pas.  Il ne veut pas enlever seulement une certaine masse de péché, mais le péché du monde tout simplement. Tout le péché. Il ne veut jamais non plus regarder les péchés personnels séparés du pécheur. Il voit exactement le péché tant qu’il est attaché à l’homme qu’il aime. Il connaît ce qu’il y a en lui de bien et de mal. Mais seul lui importe l’homme, seul celui-ci l’intéresse. Dès qu’il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l’intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père. Seul l’amour intéresse le Fils; dans ses relations avec l’homme, il est conduit exclusivement par l’amour. Il ne veut rien savoir de ce qui ne serait pas l’amour. Le Seigneur n’aime pas moins un homme parce qu’il est pécheur. Il ne laisse jamais la mesure de son amour être déterminée par la mesure du péché. C’est pourquoi il ne veut pas connaître non plus les dimensions du péché. Il ne considère le péché que comme ce qui, dans le pécheur, empêche encore provisoirement l’accueil de son amour ».

« Après m’avoir expliqué cela et comme je terminais d’en prendre note, une exclamation d’effroi échappe à Adrienne. Je vois qu’elle est totalement absorbée et que son esprit est ailleurs. La scène qui suit fait partie des plus inoubliables que j’ai vécues avec elle ».

« Adrienne commence à aller et venir lentement dans la pièce, extrêmement concentrée. Sa mimique et ses gestes furent maintenant et au cours de cette scène (comme plus tard quand des scènes semblables se répétèrent) d’une force d’expression presque théâtrale.  Une sorte de pantomime fut jouée devant moi dont je devais retenir exactement le sens. Adrienne regardait devant elle avec un regard sombre; le regard se fit toujours plus grave, la marche plus lente; elle s’arrêta et commença à vaciller lentement d’avant en arrière. Je me souvins que lors du dernier samedi saint elle était tombée lourdement quand elle recevait les ‘torches’. Je me levai pour la soutenir par derrière. Mais elle se remit à marcher. Elle ne me voyait pas. Puis elle s’arrêta à nouveau et, au dernier moment, je dus à nouveau la soutenir. Cela recommença de la sorte plusieurs fois; elle avançait, j’étais derrière elle pour la rattraper en cas de besoin. Mais elle éprouva ce soutien comme une charge croissante. Ses gestes exprimaient qu’elle était gênée, qu’elle se sentait entravée. Elle regardait si ses mains portaient des menottes, elle exprimait son désespoir d’être liée. Puis elle me regarda sans me reconnaître le moins du monde. Elle commença à parler comme on parle avec quelqu’un qu’on n’a jamais vu. Elle parlait un haut allemand très peu aimable bien que très courtois, presque de l’allemand de théâtre qu’on n’entendait jamais de sa part d’habitude. ‘Qui êtes-vous?’ Elle n’entendit pas ma réponse. ‘Que voulez-vous de moi ici? Savez-vous qui je suis? Non, n’est-ce pas. Je vais essayer de vous l’expliquer. Voyez-vous, j’ai tout perdu. Je n’ai plus rien, vraiment plus rien… Je me suis perdue moi-même. Je ne suis plus qu’une faiblesse… J’ai perdu aussi ma profession ; vous comprenez : j’avais autrefois une tâche, une mission; je les ai perdues… Et maintenant je dois chercher Dieu, car Dieu aussi je l’ai perdu. Qu’est-ce qu’on peut faire?’ Je lui dis : ‘Je pourrais peut-être vous aider à chercher Dieu?’ Elle me regarda curieusement. ‘Si vous me connaissiez exactement, dit-elle, si vous saviez que je n’ai vraiment plus rien, que je n’ai même plus de nom, vous ne le feriez sans doute pas’. Cependant, dis-je, je le ferais même dans ce cas. Elle me regarda avec un sourire sceptique et elle me demanda : ‘Savez-vous ce que vous faites là? Avec moi que vous ne connaissez pas du tout, vous ne pouvez quand même pas vouloir faire ce chemin, jusqu’au bout, vraiment jusqu’au bout. Vous me laisseriez en plan longtemps avant’. Non, dis-je, je n’ai pas l’intention de la laisser en plan, je veux vraiment essayer d’aller avec elle jusqu’au bout. Adrienne alors devint pensive et elle dit très lentement : ‘Alors j’ai peut-être trouvé mon prochain ici en enfer’… … Puis elle me regarda, elle commença à sourire curieusement, d’une manière sceptique pour ainsi dire, et elle s’éveilla lentement comme d’un rêve. Il lui fallut du temps pour se retrouver dans sa pièce; lentement elle me reconnut, elle était infiniment étonnée. ‘Que faites-vous donc ici?’ Je dus rire terriblement avant qu’elle-même fût gagnée par mon rire incoercible. ‘Je ne vous ai jamais vu aussi joyeux’, dit-elle. ‘Pourquoi donc riez-vous comme ça?’… … Adrienne ne comprenait pas ma gaieté, elle commença à me raconter ce qui lui était arrivé. ‘J’étais en enfer, absolument seule. Je voyais les traces du Seigneur, mais pas lui. Je devais chercher Dieu, le Père. Et j’étais désespérée. Je voulais me précipiter dans le fleuve, sans arrêt. Mais il y avait quelqu’un qui me retenait toujours. Il m’entravait, j’étais dans son obéissance et cela m’était désagréable. Un homme tout à fait inconnu, pas antipathique, mais qui m’était totalement étranger. Puis je lui expliquai ma situation. Et, chose curieuse, il voulut m’aider, et m’aider jusqu’au bout. Je compris alors que c’était mon prochain’. ‘Mais c’était moi-même’, dis-je. Adrienne ne comprenait toujours pas. Elle ne voulait pas me croire. ‘J’ai avec vous une tout autre relation. Vous êtes mon ami, que j’aime en Dieu. Mais celui-là par contre était un homme totalement étranger’. Je riais encore toujours. Oui, lui dis-je, il peut bien se faire qu’on trouve son prochain en enfer, et tout d’un coup le prochain et l’ami sont une seule et même personne ».

Matin du samedi saint. Le P. Balthasar apprend au téléphone qu’Adrienne est dans une profonde angoisse et une grande solitude. « Au fond de l’enfer ». Quand il arrive chez elle dans l’après-midi, elle dicte ce qui suit sur Dieu Trinité et le péché comme préparation à la relation du Fils au péché en enfer.

« Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l’Esprit Saint. C’est lui qui donne à l’homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu’on reconnaît aussi en même temps tout ce qui l’entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c’est un acte concret; mais il a des rapports de tous côtés, des fils le relient à d’autres actes et à d’autres intentions, il a autour de lui une ‘sphère’, il est en relation avec d’autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l’Esprit Saint découvre tous ces rapports. D’une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l’envie de le commettre.

L’homme qui pourrait commettre un péché le connaît donc d’abord comme péché objectif. La tentation de le commettre peut alors naître en lui. Le péché reçoit une nouvelle relation à lui, il voit le plaisir et l’avantage que cela lui apporterait de le commettre. Il est entré dans le domaine de la tentation subjective, et ce domaine est celui du Fils. C’est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider. Comme aide subjective. Celle-ci va jusqu’à vaincre le péché ».

« Cette victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu’il est décidé que l’homme ne péchera pas, commence le domaine du Père ».  (Suit un long développement sur le domaine du Père, du Fils et de l’Esprit Saint en ce qui concerne le péché, et ensuite sur ce qui reste du péché en enfer). « En enfer, le péché est là comme ce qui est accompli… Le péché nu et ce que l’homme lui a donné de lui-même… Quand le péché est éliminé de l’homme, cela aussi doit être éliminé. Cela appartient désormais à l’enfer ».

« Et maintenant, le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père, mais où il voit ce qui est rejeté par le Père, où donc le Père ne peut être visible. Il le cherche tout de même. Dans l’objet il cherche l’Esprit Saint, dans la tentation il cherche son amour, dans le péché accompli il cherche Dieu. Mais parce qu’il n’y a ici que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père, auprès de qui il avait tout déposé, même s’il ne le voyait plus. Car sur la croix il se possédait encore lui-même comme étant le Fils. Ce qui ne veut pas dire que sur la croix il n’ait pas été totalement abandonné ou qu’il aurait joui d’une solitude satisfaite d’elle-même. Mais la Passion sur la croix était une Passion de solitude qui avait mis le toi en dépôt, qui avait renoncé au toi par amour. C’était une soif d’amour qui était de ce monde. En enfer, la soif n’est plus de ce monde, elle est du monde d’en bas, elle a une infinité et une éternité négatives. Sur la croix, le Seigneur voyait encore chacun des hommes vivants pour qui il souffrait même s’ils étaient infiniment nombreux. Et même si la croix était une exigence tout à fait démesurée, il avait pourtant conscience de s’être prodigué pour le péché du monde. On pouvait toujours encore prendre quelque chose au Fils, il avait donc toujours encore quelque chose à donner. En enfer par contre, il n’y a plus ni Dieu ni d’homme pour recevoir quelque chose. Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n’y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l’amour (même si c’était un amour déjà disparu), la recherche du Père se faisait dans une sorte d’amour productif. Ici, aucun amour n’est plus possible, parce qu’il n’y a plus la moindre chose digne d’être aimée. Le Fils est jeté dans quelque chose qui n’a plus besoin de sacrifice, parce que c’est ce qui est déjà rejeté. Auparavant la souffrance rédemptrice était une oeuvre du Fils; maintenant sa souffrance est une oeuvre du Père que le Fils regarde. C’est une souffrance qui n’est pas du tout incluse, pas du tout prévue dans l’oeuvre et la tâche du fils, c’est une exigence démesurée qui n’est plus dans le cadre de la mission du Fils mais au-delà de sa mission. C’est pourquoi la recherche de Dieu en enfer n’a pas d’espoir de le trouver, c’est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu’une chose, c’est que le Père n’y est pas. Plus le fleuve le submerge, plus le saisit cette absence absolue de Dieu. Ici aussi il y a une descente progressive dans la boue du péché : le Fils se tient  d’abord à la lisière du péché, mais ensuite il s’avère nécessaire qu’il entre dans le péché pour le saisir totalement. Sur la croix, le Fils a pris le péché en lui de manière active; ici, pour le saisir, il doit y entrer. Plus il y entre, plus le pénètre l’absence du Père. Dans l’objet, dans la tentation, dans le péché accompli, il trouve le pur négatif du Père. Les traces positives sont celles auxquelles on reconnaît que quelqu’un était là qui maintenant s’est éloigné. Ces traces révèlent quelque chose d’une présence antérieure. Mais il y a aussi des traces négatives, celles qui ne montrent en toute sûreté qu’une chose : l’absence absolue, celui qu’on cherche n’est sûrement pas là. Dans les trois états du péché, le Fils reconnaît une chose avec certitude : le Père n’est pas là. Car ce qu’il voit, c’est ce qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n’adhère plus rien de la relation originelle du Père à sa création ».

« C’est le nouveau chaos, c’est l’opposition originelle à Dieu. C’est à partir du premier chaos que Dieu avait créé le monde. Il avait ‘délivré’ le monde du chaos en le créant. L’enfer est le chaos restauré : il est fait du rejet de Dieu par le monde. Dans la mesure où le monde rejette Dieu, il ne reste plus à Dieu qu’à laisser le chaos revenir là où est le refus; la somme de tous les refus forme le chaos, l’enfer. Le premier chaos avant la création n’était ni bon ni mauvais; il était simplement une possibilité neutre. Le chaos maintenant, c’est le mal séparé du monde, et le monde se trouve maintenant au milieu entre le ciel et le chaos de l’enfer… … Par ce refus d’accueillir, Dieu est obligé de créer un nouveau chaos constitué par ces refus : l’enfer ».

« L’enfer est un mystère qui résulte de l’amour de Dieu pour le monde. Le péché en tant qu’objet est la conséquence du fait que dans l’amour doit régner la liberté et donc que le refus soit possible. Le péché en tant que tentation est le fait de ne pas accueillir la semence de Dieu dans le cadre du mystère de l’union : le mauvais usage de l’amour, l’accueil fait à moitié, le jeu, l’avortement. Le péché en tant qu’accompli, c’est le refus total lui-même. L’enfer contient le péché en tant qu’accompli, mais il est accompli en incluant nécessairement en lui l’objet comme la tentation subjective ».

« L’enfer, c’est aussi le résidu qui ne peut être sauvé, qui ne s’ouvre pas. Il est l’obscur contraire du lumineux mystère d’amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas (même après), de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s’ouvre pas : l’enfer… … … Malgré toute l’égalité de nature entre l’homme et la femme, l’homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l’origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l’enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l’enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère de la source ».

Après avoir dicté cela au P. Balthasar, Adrienne sombra à nouveau dans un état où elle ne le connaissait plus, où elle ne savait plus où elle était. « Elle croyait être seule. Elle s’agenouilla et fit toutes sortes de choses incompréhensibles sur le moment »…  … … A la fin, elle commença lentement à reconnaître le P. Balthasar. « Pour la deuxième fois elle avait expérimenté qu’en enfer l’ami devient un prochain anonyme, que là on est dépouillé de toute particularité et de tout lien personnels et qu’il ne reste plus qu’un amour anonyme et aveugle, qui ne connaît qu’une marche ensemble isolément ».

« Quand elle fut revenue à elle, elle m’expliqua ce que je n’avais pas compris. Elle était en enfer et elle savait qu’elle devait tout donner… … Elle devait être totalement donnée. Brûler entièrement et sombrer entièrement dans le fleuve. Une force quelconque, qui lui était pénible, l’en empêchait. (Pendant qu’elle était ‘ailleurs’, le Père Balthasar l’avait empêché plus d’une fois de faire des choses déraisonnables). Elle sentait à son bras comme de froides entraves de fer ou aussi des entraves boueuses. En enfer, elle ne pouvait éprouver l’obéissance que comme une sorte de lien mort « … … …

« Le soir à neuf heures, je revins chez elle une fois encore. Je frappai, elle me dit : Entrez. Elle était debout au milieu de la pièce. Elle ne me reconnut pas. Elle était à nouveau dans le même état extatique. Je m’assis, elle me regarda attentivement, mais froidement »… … Le P. Balthasar lui dit qu’il aimerait bien l’écouter… Il prit son bloc-notes et se mit à écrire ce qu’elle disait… … (Sur le péché et l’Esprit saint, le péché et le Père, le péché et le Fils, le péché et l’enfer, ce qu’il y a de plus caché dans le mystère du péché…) « A la forme de tentation subjective, on peut lire à qui appartient ce péché qui se trouve ici en enfer… L’homme prête au péché quelque chose de lui-même pour qu’il puisse prendre place en lui. Il investit une partie de lui-même dans le péché, il livre quelque chose de lui-même. Cette part de l’homme est corrompue et perdue par le péché, et elle doit être évacuée avec le péché. Certes quand l’homme se repent, quand il se confesse, il est celui à qui Dieu a pardonné, celui que Dieu considère comme pur parce que l’amour du Fils habite en lui. Mais malgré cela, il est celui qui doit confesser ce péché et qui, avec son péché, a repoussé ce que Dieu lui avait donné de plus personnel. Cette partie perdue de l’homme va en enfer avec le péché. L’homme a perdu l’intégrité que Dieu lui avait donnée parce qu’il n’a fait aucun cas de cette intégrité et cela parce qu’il ne connaissait pas l’amour. Car c’est seulement dans l’amour que l’homme est complet. Dans le péché, il perd quelque chose de lui-même. Ce manque, le Seigneur le compense par son amour. Il insère pour ainsi dire en l’homme la partie perdue. Mais que l’homme ait péché, cela le Seigneur ne peut pas non plus faire que cela ne soit pas. Il remplace ce qui est perdu par sa propre substance, et cela non pas strictement, mais avec surabondance, comme il le fait toujours. Il se fait ainsi qu’il y a maintenant dans le pécheur quelque chose qui ne lui appartient pas mais qui appartient au Seigneur. Il y a maintenant en ce pécheur une place que le Seigneur occupe. Depuis que cet homme s’est repenti et confessé, le Fils a plus de place en lui qu’auparavant parce que quelque chose de cet homme, qui en soi n’était pas mauvais, qui était neutre, qui faisait partie de sa personnalité, a disparu par son péché et est remplacé par la grâce du Seigneur. En ce qui concerne le péché, cet homme n’est plus intact, il n’est plus vierge, mais ce qu’il a perdu se termine devant Dieu par un gain parce que la grâce a remplacé plus abondamment ce qui avait été perdu. Parce que le pécheur qui a été pardonné appartient en quelque sorte plus étroitement à Dieu que celui qui n’a pas connu le repentir. Mais le moins correspondant à ce plus est conservé en enfer. Ce moins se trouve ici comme un témoignage contre le pécheur, comme ce que le pécheur a cédé au péché. Ce qui se trouve là est une disposition qui aurait pu être employée pour quelque chose de bon. Si un homme est fait de mille dispositions de ce genre, qu’il pourrait développer en vie chrétienne dans le Seigneur, il en a peut-être gaspillé cent en péché. Le Seigneur les a certes remplacées abondamment, mais en puisant dans le trésor de sa grâce. Lui, l’homme, ne s’appartient donc plus à cent pour cent. Une part de lui-même est une grâce du Seigneur. S’il était mort sans péché, il serait venu au ciel avec lui-même. Quand il arrive maintenant, c’est par une compensation du Seigneur. Il a été adapté au Seigneur dans un état indigne, c’est-à-dire dans l’état de pécheur alors qu’il aurait quand même été plus digne pour le Seigneur de s’adapter à un non pécheur. Ainsi celui qui a été pécheur se trouve certes maintenant plus proche du Seigneur, mais il est en même temps, en tant que pécheur, représenté en enfer de manière négative. Il sait qu’une effigie de lui, plus ou moins grande – sa taille, il ne la connaît pas, cela ne le regarde pas -, se trouve en enfer, enterrée et rejetée. Ce péché tout à fait personnel, qui est exclusivement sien, est présent enfer. Et ce, avec une part de lui-même, avec la part où le péché a vécu et prospéré. De savoir cela est profitable pour le pécheur : cela combat en lui le pharisaïsme. Il sait qu’il n’a plus jamais le droit de se considérer comme un juste. Cette tentation est passée; en tant que sauvé, il sait que l’enfer possède son reflet. Et de le savoir le rend dépendant de la grâce et de la vie du Seigneur. Quand viendra la tentation suivante, il se rappellera peut-être qui il est et il réclamera la grâce à grands cris. Et puis il est lié plus étroitement au Seigneur, il ne s’appartient plus à lui-même »… … …

« Nous avons besoin de cette connaissance de l’enfer et du purgatoire tout autant que du mystère de la croix et de la Passion pour pouvoir développer la vie chrétienne dans un sens trinitaire. Nous sommes accueillis de manière trinitaire dans la nouvelle alliance, ce qui signifie pour nous l’obligation d’y grandir aussi de manière trinitaire. Et si cette croissance ne doit pas être interrompue, si elle ne doit pas se dessécher avant l’heure, nous devons connaître par le Père, par le Fils et par l’Esprit Saint aussi bien ce qui est dans le ciel que ce qui est déposé en enfer. Mais tout cela n’est indiqué ici que sommairement parce que maintenant l’amour fait défaut. Et la vision de l’enfer n’a de sens que si elle a lieu à partir du ciel »… … …

… … … « Commença alors une longue conversation dont je n’ai retenu que quelques fragments. C’était comme un dialogue sur une scène imaginaire. Je devais m’efforcer de donner des réponses aussi claires, aussi précises et aussi véridiques que l’étaient les questions. Elle me demanda pourquoi j’étais ici en enfer. Je dis que c’était pour l’accompagner. Elle : Pourquoi m’accompagnez-vous? Moi : Par devoir et par amour. Elle : Par devoir et par amour? Alors je dois vous soumettre à un examen. Elle me posa des questions et elle ajouta finalement : Vous devez savoir ce que vous faites si vous voulez m’accompagner. En enfer, on ne peut qu’être seul, même si on y va à deux. On va ensemble et on est pourtant totalement séparés. Après avoir dit cela et d’autres choses, elle me regarda longuement avec un sourire mystérieux, elle s’éveilla lentement et elle se demanda avec méfiance qui pouvait être cet étranger… … … (Quand elle revint à elle, elle parla avec le P. Balthasar de ce qui s’était passé. Le P. Balthasar lui expliqua). « Un vague souvenir lui vint alors. Elle avait dû apprendre quelque chose à un étranger. Il était assis là comme une souche; il semblait n’y rien comprendre… Elle ne savait plus qu’une chose, c’est qu’elle… avait souffert de manière indicible. Solitude absolue, damnation, aucune trace d’espérance »… … (Quand le P. Balthasar prit congé d’elle, il lui posa la question) : « Tenez-vous la résurrection pour possible? Demain, c’est Pâques. Elle dit : C’est vrai, je le crois, mais pas encore en moi-même; je le crois par ce qui en moi vit dans votre foi ».

N.B. Mgr Albert Rouet estime qu’on ne sait plus ce que veut dire « Il est descendu aux enfers »  (dans J’aimerais vous dire, paru en 2009, p. 107). Il y a peut-être quelque chose à chercher chez Adrienne von Speyr.

La suite en 27/3.

 

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