27/3. Les mystères de la Passion

Les mystères de la Passion / 3

1946

Jeudi saint. Les deux semaines précédentes, le P. Balthasar a été absent pour deux retraites. Quand il rentre le mercredi soir, Adrienne est au bout de ses forces, « convaincue qu’aucun carême n’a été aussi démesurément exigeant ». Suivent des réflexions sur le péché : « Quand le Seigneur souffre, il ne doit pas seulement assumer le péché pur et simple mais, ce qui est plus pénible, toute sa préhistoire et toutes ses suites »… … …

Vendredi saint. « Les souffrances comme chaque année »… Le P. Balthasar reste auprès d’Adrienne presque toute la nuit. Entre les temps de souffrance, il y a des pauses, un quart d’heure ou un peu plus; pendant ces pauses, Adrienne évoque bien des choses de sa jeunesse… Elle raconta aussi que, dans son enfance, elle était presque toujours au lit le vendredi saint, elle attrapait tout d’un coup une forte fièvre, des maladies inexplicables, si bien qu’elle ne pouvait pas se représenter le vendredi saint autrement »… … … Toute la nuit souffrances physiques et souffrances spirituelles : angoisse, honte et déshonneur, dégoût et nausée… … … Le matin, quand le P. Balthasar va lui rendre visite, « c’est toujours encore le même tourment ».

Trois heures trente. « Adrienne décrit l’angoisse de la mort du Seigneur : aucun péché n’est oublié. Il les a tous pris dans sa souffrance, tous. Maintenant il a peur de la mort. J’ai soif… Il dit dans la plus grande angoisse : En tes mains, Père, je remets mon esprit. (Nous disons ensemble plusieurs fois cette prière)… … … Cette année, la pause avant la descente aux enfers est plus longue que d’habitude, jusque quatre heures et demie. Une conclusion tout à fait abrupte : ‘Maintenant nous devons y aller’. Aussitôt elle ne me reconnaît plus; je suis pour elle un étranger »…

Premier enfer. Vendredi saint 5 heures… … … « Le Seigneur n’a pas oublié un seul péché,  il les a tous pris sur lui jusqu’à sa mort finalement pour l’amour de tous… … La porte de l’enfer est très large. Les chemins qui mènent à Rome ne sont pas comparables à ceux de l’enfer. Mais il n’y a qu’une entrée : exactement par le milieu. C’est par cet endroit-là qu’entre le Seigneur. Et si quelqu’un va avec le Seigneur, il doit aussi passer exactement par le milieu. Car le Seigneur a vraiment pris sur lui tous les péchés. Il y a quelque chose à quoi on ne pense pas : quand le Seigneur va en enfer, il n’y va pas à vide, il y va avec tous les péchés pour les mettre en enfer, avec tous les péchés qu’il a pris sur lui. Il va en enfer pour les décharger ».

« Jusqu’à présent nous avons toujours dit qu’en arrivant en enfer il trouve le péché séparé des hommes. C’est vrai certes. Mais malgré cela, il va aussi en enfer parce qu’il est porteur des péchés, lui sans péché. Il est chargé de tous les péchés, il est mort pour tous et maintenant il les décharge tous en enfer. Il y entre comme le propriétaire de tous les péchés. Et vous comprenez, tant qu’il est suspendu à la croix tous jettent sur lui leurs péchés. Durant sa vie, il en avait déjà ramassé une belle collection. Maintenant sur la croix, ils lui jettent volontiers tous les autres »… … …

« Le Seigneur vient en enfer chargé de tout le péché du monde. Il entre par le chemin le plus central, en un endroit si étroit qu’au fond il n’existe pas…  A son entrée, il porte bien tout le péché. Un pécheur dégringole en quelque sorte tout simplement en enfer. Le Seigneur, par contre, qui est la pureté même, porte le péché. Et maintenant se pose la question… : quels péchés porte-t-il? Ceux d’Adam? Le péché qui existe depuis toujours? Ou bien celui de ses disciples convertis? Tous les péchés qui ont été commis jusqu’au moment de sa mort? Ceux-ci sûrement. Mais quand même certainement aussi tous les péchés à venir. Seulement le Seigneur doit reconnaître d’une certaine manière ces péchés à venir. Mon péché par exemple.  Le Seigneur me l’enlève, le porte en enfer, mais il doit pouvoir me dire alors : Adrienne, c’est maintenant ton péché qui est enlevé là. Il me l’a enlevé une première fois, mais justement parce que je suis Adrienne, je continue et je pèche à nouveau. Et maintenant le Seigneur a besoin d’un signe de reconnaissance de mon péché. Ceci est donné dans la confession. De ce point de vue, ma confession est comme une question au Seigneur : ‘Seigneur, as-tu aussi enlevé le péché que j’ai commis aujourd’hui?’ Et dès qu’il est regretté et confessé, le Seigneur répond et me dit : ‘Je l’ai reconnu, je l’ai porté’. Et alors son représentant peut donner l’absolution. Si par contre je ne me confesse pas, je n’ai pas la certitude que le Seigneur a porté aussi ce péché. Je puis peut-être m’imaginer qu’il l’a porté, je puis m’en tenir à la pensée qu’il a porté tous les péchés. Mais je ne sais pas si ce péché y est »…

« Supposons que vous portez un sac à dos d’un certain poids. Vous avez auparavant fait votre sac de telle sorte que les objets pointus ne vous piquent pas le dos. Le poids est adapté à vos forces. Puis arrive quelqu’un par derrière qui ajoute quelque chose dans le sac que vous portez déjà. Vous sentez peut-être vaguement que le poids a augmenté. Mais au seul poids, rien qu’en portant votre sac, vous ne pouvez pas savoir ce qu’il a ajouté. Si vous avez fait votre sac vous-même, en le défaisant vous saurez exactement ce qu’il y a dedans, comment vous devez le défaire. Si par contre des objets étrangers ont été ajoutés, vous ne pourrez pas défaire votre sac comme il faut. C’est ainsi que le Seigneur a chargé ses péchés. Il reconnaît chaque péché qu’il porte sur la croix et qu’il prend maintenant avec lui en enfer. Mais c’est comme si, au moment de sa mort, davantage encore de péchés que prévu étaient chargés sur lui et comme si, depuis ce moment, la reconnaissance du péché ne dépendait plus seulement de lui mais aussi du pécheur. L’homme doit être associé à cette reconnaissance car le Fils doit pouvoir prouver au Père qu’il y a des hommes qui se laissent sauver. Et ainsi dorénavant le signe de reconnaissance du péché qui est porté par le Seigneur se trouve dans la confession. Le Seigneur doit aussi recevoir cette reconnaissance de l’homme. Il doit pouvoir reconnaître ce qui plus tard, après sa Passion, lui est ajouté de péché à racheter. Le pécheur doit dire en quelque sorte au Seigneur : Seigneur, j’ai encore mis ceci dans le sac pour l’enfer ».

« La relation entre le péché que le Seigneur trouve en enfer à son arrivée et celui qu’il apporte est très mystérieuse. Ce sont deux aspects du mystère de l’enfer qui sont tous les deux vrais et corrects. Le Seigneur ne peut décharger réellement le péché que si l’homme le regrette. Jusqu’alors il le porte. Ce n’est que lorsque le repentir a lieu, dans lequel est inclus au moins virtuellement la confession du péché, que le péché est liquidé en enfer. Mais en enfer  les péchés sont aussi placés en quelque sorte pour la démonstration : en tant qu’effigies, et il n’est pas dit que les péchés déjà pardonnés, déjà aussi en tant qu’effigies, sont définitivement effacés, dépersonnalisés »… … …

« Cette institution de la confession que nous expérimentons maintenant est une affaire extrêmement sérieuse. On est tout près de la source de la grâce, mais également tout près de la possibilité de la rejeter. C’est quand même une offre énorme que le Père fait, n’est-ce pas : je reconnaîtrai votre péché si vous le reconnaissez. Au fond, il jette presque la grâce au pécheur comme s’il disait : je vais te donner un million à condition que tu acceptes. Même pas dire merci, simplement recevoir. Recevoir seulement le don de la confession; tout le reste – le ciel, la vie éternelle – suit de soi. Il y a bien sûr des confessions où le confesseur est presque seul actif; il façonne la confession des péchés, il suffit au pénitent de ne pas s’opposer, de consentir seulement »… … …

Le P. Balthasar propose à Adrienne de prier avec elle et il commence le Notre Père. Elle l’interrompt constamment pour ajouter de nouveaux mots. « C’est ainsi que naît le Notre Père en enfer.

Notre Père, car nous sommes devenus les frères de ton Fils par la confession; en portant notre fardeau, le Fils fait comme s’il portait son propre fardeau. En étant suspendu à la croix, il est comme l’un de nous, il ne veut pas se distinguer; et ainsi, par lui, nous sommes devenus ses frères et tu es notre Père.

Qui es aux cieux : Dans le ciel qui maintenant est loin et fermé, et c’est pour lui que le Fils passe à travers l’enfer. Mais toi aussi tu es en enfer, car l’enfer est le royaume de la justice que tu t’es réservée, et ainsi l’enfer n’est pas loin du ciel.

Que ton nom soit sanctifié, non seulement au ciel mais aussi en enfer, en ce sens que l’exigence de ta justice soit ici totalement remplie et que ton Fils fasse ce passage à travers l’enfer pour porter également ton amour dans le lieu de ta pure justice.

Que ton règne vienne, le règne  que le Fils nous apporte du ciel sur terre et en enfer. Par le fait qu’il passe à travers l’enfer et que par là il institue la confession, il nous apporte le royaume de Dieu. Nous n’avons pas besoin de le chercher loin, il vient à nous comme de lui-même par le Fils si seulement nous ne le rejetons pas ». Etc…. … …

Deuxième enfer (soir du vendredi saint). Quand le P. Balthasar arrive chez Adrienne, elle raconte : « Maintenant je vois à nouveau le fleuve »… … …Quand le Seigneur passe à travers l’enfer, « il laisse derrière lui une trace à peine perceptible mais qui servira à toute la foule des pécheurs pour s’orienter. Son passage à travers l’enfer est à peine indiqué. Il passe simplement. Il ne voit que ce qui est là. Mais en le voyant, il se passe quelque chose qui est directif pour tout l’enfer. Comme aussi dans l’Eglise un début peut avoir très peu d’apparence et les plus grands effets peuvent en découler »… … … L’enfer, « chacun doit se l’appliquer personnellement à soi-même uniquement. L’enfer existe à chaque fois pour moi. Je suis ce pécheur qui a certainement mérité l’enfer. Celui qui doit avouer : ‘Je n’ai pas aimé’, celui-là devrait savoir réellement qu’il doit espérer un miracle pour le sauver de l’enfer. Ce miracle, c’est la confession, mais celle-ci est instituée par le passage à travers l’enfer. Non pas à la croix déjà; ce n’est qu’après le croix et l’enfer que le Seigneur l’institue ».

Troisième enfer (matin du samedi saint) … … …

Quatrième enfer (samedi saint après-midi) … … …

Cinquième enfer (samedi saint, dans la soirée) … … …

Sixième enfer (samedi saint, très tard dans la soirée) … … … « Pour le catholique, tout ce qui ne se fait pas en direction de Dieu est péché, tout ce qui dans ma vie ne peut pas être mis en relation avec la volonté de Dieu. Je vais par exemple en vacances. Si j’y vais comme catholique, c’est pour pouvoir ensuite me remettre à mieux travailler pour Dieu. En tant que non catholique, j’y vais peut-être simplement pour prendre du plaisir, pour prendre une détente dont je n’ai peut-être pas besoin. Avec une telle disposition, je suis d’une certaine manière dans le péché. Ce qui par contre est utile pour Dieu n’est jamais péché. Il peut se faire que deux actions paraissent tout à fait semblables : prendre des vacances. Mais les unes sont des vacances chrétiennes, les autres sont des vacances de péché, selon que je cherche Dieu ou que je me cherche moi-même »… … …

Pâques… … …

« L’eucharistie a été instituée avant la Passion certes, mais elle n’a reçu sa véritable consécration que par la Passion sur la croix. L’institution lors de la dernière cène est comme une promesse ou une anticipation. Elle est une action dans un cercle d’amis pour quelques personnes seulement; ce n’est que par son extension réalisée à la croix que l’eucharistie elle-même reçoit son caractère eucharistique général embrassant la chrétienté. ‘Faites ceci en mémoire de moi’ : comme quelqu’un qui s’en va, qui montre un objet à ceux qu’il quitte et qui dit : chaque fois que vous vous en servirez, vous penserez à moi; maintenant justement je suis en train de terminer cet objet. Sur la croix il sera terminé parce qu’il acquerra alors l’ampleur voulue, sa portée ecclésiale. C’est la Passion qui lui donne cette ouverture »… … …

« Marie : lors de la résurrection elle recevra à nouveau dans sa plénitude la foi qu’elle n’avait gardée que sous la forme de la disponibilité, de l’attente, de l’espérance, alors que la plénitude se trouvait cachée avec le Fils auprès du Père. C’est une foi nouvelle, transformée… … … Pour le Fils, la fin de la croix et de l’enfer n’est pas l’abandon de sa grande responsabilité, la fin de sa mission. Tous deux, le Fils et la Mère, entrent au contraire d’une manière nouvelle dans leur grande mission pour le monde et l’humanité »… … …

 

1947


Mercredi saint… … … Angoisse. « La nuit, à nouveau des sueurs d’angoisse… … … Le Fils a promis au Père de faire la volonté du Père à un moment où il n’avait pas encore expérimenté ce que c’était que d’être homme. Maintenant, dans l’angoisse, comme il sent déjà ce que cela voudra dire, il en revient à son don de soi  plénier d’autrefois. Le sang qu’il sue n’est pas perdu. C’est la grâce qu’il offre à l’eucharistie par sa chair souffrante… … … La sueur de sang : le Seigneur commence déjà à donner sa propre substance »… … …  L’après-midi, à sa consultation : angoisse… … … « Jusqu’à présent le Fils n’a connu l’angoisse que sous la protection du Père. Comme de nager à sec. Maintenant il est jeté à la mer. Et il voit les vagues toujours plus exclusivement avec les yeux du Fils de l’homme et toujours moins avec ceux du Fils de Dieu… Il est dans l’eau et il voit venir la tempête, et il a une véritable angoisse. C’est tout autre chose de voir monter la tempête et de dire oui à la croix à partir de la rive du ciel que de faire la volonté du Père quand on est lié à un corps. Il avait accepté la croix comme Dieu, car on doit bien sûr être Dieu pour dire un tel oui au Père ».

« Angoisse face à ce qui vient dans une lumière étrangement trinitaire. Le Fils a de l’angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l’angoisse devant l’Esprit qu’il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu’amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre… Et puis il a aussi de l’angoisse pour lui comme par exemple nous avons de l’angoisse dans notre conscience quand nous avons entrepris quelque chose dont nous ne pouvons pas venir à bout. Mais lui, il a entrepris de porter la croix pour le monde entier avec le corps d’un homme ordinaire »… … …

Jeudi saint. « J’ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu’au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l’incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux sont un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulut rien en avoir pour lui, il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d’allégresse. Plus s’approche la Passion, plus s’éloigne la résurrection. Elle appartient au Père inviolablement; le Fils devient lui-même comme étranger vis-à-vis d’elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l’affaire exclusive du Père. Il est devenu comme indifférent au fait que ce soit lui justement qui va ressusciter, que ce soit lui justement qui va sauver le monde. L’effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu’il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père, se voile aussi la vue de la résurrection. Le mot de la croix : ‘En tes mains…’ est la dernière conséquence de ce qui commence à se produire en lui dès maintenant »… … …

« Le Fils a tout remis au Père, non seulement sa vie terrestre, mais aussi la disposition de son esprit. Il ne veut pas porter la croix en disposant de lui-même comme Dieu, et c’est comme s’il ne pouvait se débarrasser lui-même de cette divinité, il ne le peut que dans l’obéissance au Père qui peut intervenir en tout »… … … Le Fils dépouille sa vie de son caractère divin que le Père seul doit gérer… Le Père doit lui retirer le divin dans la Passion parce qu’il fait partie de sa mission qu’il meure comme un homme… … …

Nuit du jeudi saint au vendredi saint… … … Notre Père sur la croix. Notre Père qui es aux cieux. « Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n’étaient pas au pied de la croix. Il les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il sait par là la vérité du Père ». Que ton nom soit sanctifié. « Cette sainteté du Père est maintenant pour lui comme un concept humain, il n’est plus rempli de sa sainteté divine. C’est comme homme qu’il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint. Pour lui, Dieu Trinité était toujours saint; mais lui, il est comme détaché de la place de la deuxième personne… Il est comme quelqu’un qui est conscient d’avoir une mission  reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission, comme si lui-même n’en avait pas. Comme un enfant de riche qui joue avec le jouet d’un enfant pauvre et qui oublie que lui-même a chez lui des jouets beaucoup plus beaux ». Que ton règne vienne. « Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s’en va dans une angoisse qui l’aliène totalement. Comme s’il devait faire tomber d’en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu’il ne voit pas que la croix s’élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d’aujourd’hui à la vie éternelle ». Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. « Ici, il n’est plus que les autres. Il ne peut plus avoir besoin du pain de chaque jour. Mais il n’a pas le droit d’omettre cette demande parce que les autres en ont besoin. Et pourtant cette demande veut dire maintenant : donne-nous le corps de ton Fils. D’un saut le Corpus Domini est le vrai pain, ils doivent le recevoir. Lui-même n’en a pas non plus besoin parce qu’il l’est lui-même; il livre son corps au pain afin que le pain de chaque jour des chrétiens devienne eucharistique ». Pardonne-nous nos offenses. « Il porte toutes les offenses. Si le Père veut pardonner maintenant à un homme quelconque, il doit pardonner au Fils, l’innocent, à qui il est de toute façon pardonné parce qu’il n’a rien fait, mais à qui il faut pardonner parce qu’il porte tout… Et le Fils doit se tenir pour coupable parce que la faute des autres a en lui leur place libre. En lui, il n’y a plus de place libre. Il se peut qu’on y entre avec la conscience de son innocence et on voit tout d’un coup en lui le fardeau tout à fait écrasant des preuves et on est convaincu ». Comme nous pardonnons aussi. « Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu’on l’ait offensé, de sorte qu’il pardonne à tous alors qu’il est encore sous le fardeau des offenses de tous. Comme celui que tous ont outragé… Pour lui, c’est comme s’il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner, comme s’il devait pardonner afin que les autres puissent pardonner »… … … « Et le plus touchant est peut-être la manière dont le Fils prie maintenant : Ne nous soumets pas à la tentation. Il a vaincu la tentation. Mais son expérience est maintenant passée. Dans son impuissance, il est celui qui ne décide plus de ce qu’il est capable de faire et de ce dont il n’est pas capable. Il fait partie d’une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l’homme fatigué qui souffre. Qui supplie d’être délivré du mal. Plus faible au fond qu’au mont des oliviers. Et ce n’est que maintenant que vient la dernière demande : Que ta volonté soit faite. Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu’il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l’accomplit au ciel » … … …

Vendredi saint, midi. « Dans une sorte d’objectivité, le Crucifié voit l’oeuvre qui n’est pas accomplie : tous ceux qui sont loin de se convertir. La faiblesse des apôtres. Les gens qui avaient entendu sa prédication et on n’en voyait plus aucun. Les pharisiens endurcis, tous ceux pour qui il a fait des miracles et qui ne sont pas tous devenus témoins pour autant. Il est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu’il rend au Père sa force, sa divinité. Il ne se prononce pas sur le point de savoir s’il a bien ou mal agi. Il ne juge pas. Le péché du monde ne cesse de fondre toujours plus sur la croix, sur son corps nu. Son corps en fait l’expérience; il n’aurait pas tenu pour possible en quelque sorte qu’il y avait aussi ceci et cela. Non seulement les péchés du corps, mais toutes les sortes de péchés. En tant que Dieu, il voyait bien sûr du ciel chaque péché. Mais ce sentiment physique, expérimenté par le corps nu est nouveau. Des hommes purs, quand ils sont avec des pécheurs, expérimentent parfois quelque chose de ce genre et cela fait partie de ce qui est le plus répugnant : on préférerait vomir. Le Seigneur sur la croix est cloué; il ne peut pas s’éloigner. Il faut que tout soit exactement exécuté ».

Trois heures de l’après-midi. « Adrienne est fatiguée, épuisée, elle sent sa vie s’évanouir. Elle tient les yeux fermés, la tête appuyée en arrière. Elle dit : Plus on devient faible, plus on devient sensible au péché…, comme des constitutions tellement délicates qu’elle ne supportent rien. (Tout d’un coup dans une angoisse terrible) : Doit-on tout remettre au Père? … … In manus tuas … Remettre aussi l’angoisse au Père. (Puis longtemps immobile. Elle soupire profondément. Chuchote) : Le Père l’a abandonné!… Elle regarde vers le ciel avec de  grands yeux. Puis elle se tourne sur le côté, totalement épuisée; très longue pause, un léger gémissement. Puis tout d’un coup un clair Ha! Ha! Puis : C’est passé ».

… … … « On sait bien que les enfers attendent, qu’on vient de la croix. Mais maintenant on est comme suspendu… … … Peu après trois heures et demie elle se lève… … … Donc les péchés que le Seigneur a portés sur la croix, ils doivent aller quelque part. On doit les trouver là. Et on les trouve en enfer. Et avec la vue qu’il avait quand il les a portés, il doit maintenant les regarder en enfer. Il les connaît, il dit : Ha! Ha! Ceux-ci m’ont tordu les genoux et ceux-là m’ont tellement fatigués les reins. Il a un rapport physique avec eux. Maintenant il les rencontre à nouveau et il les reconnaît. N’est-ce pas qu’ils sont supprimés et en quelque sorte effacés? Mais ils sont quand même contenus dans sa confession et ils attendent maintenant encore en enfer, tous les péchés qui ont été confessés plus tard… Il les a tous confessés par substitution… mais malgré cela nous devons les confesser. Il a confessé les nôtres; pour lui, le péché était intemporel, il a souffert pour le péché d’il y a deux mille ans et pour le péché qui viendra dans deux mille ans. Mais en enfer il y a une distinction… Et ceux qui n’ont pas été confessés, ils ont quand même été confessés par lui. Ils sont là aussi »… … … « En enfer, on ne peut pas croire, ni espérer, ni aimer »… … …

Vendredi soir. « Descente de croix. Elle a le sentiment qu’il se passe quelque chose avec son corps. On utilise sa raideur pour quelque chose. Puis cela cesse totalement. Adrienne fait des visites de malades. Quand elle revient chez elle, elle sent nettement qu’on couche la croix, c’est au sol qu’on l’enlève de la croix. D’abord le sentiment d’une position changée, puis encore quelques secousses, un glissement en avant et une arrivée sur le sol. Le tout d’une manière infiniment passive, un sentiment tout nouveau de passivité en tous ses membres »… … …

« Le Fils est rendu à sa Mère. Elle est là, elle l’aide, elle le tient. Dans une nouvelle manière d’être ensemble. Pour elle, il n’est pas simplement mort. Elle l’a un peu comme on a l’accomplissement d’une prière. Il y a pour elle quelque chose de vivant dans cette mort. Comme quelqu’un qui serait caressé par une personne aimée et qui ensuite embrasserait sa propre main à l’endroit de la caresse. C’est plus qu’un simple souvenir. C’est un baiser qui vise l’aimé. Elle sent l’état du corps de son Fils : il a effacé le péché. Elle ne le sait pas avec des mots, mais elle le sait »… … …

« Dans son état de mort, le Seigneur conserve aussi une certaine perception de son corps. De même par exemple que dans une syncope donnée, on sent exactement ce qui se passe, mais on ne peut ni s’exprimer, ni réagir. Naturellement ce n’est pas une mort apparente. Ce qui se passe en réalité, c’est que son humanité passe au-delà de la mort de même qu’avant sa conception elle existait déjà dans la semence de Dieu. Le Fils de Dieu est beaucoup plus préformé dans la semence que Marie conçoit que ne l’est un homme. Mais naturellement cela ne veut pas dire que la semence ait  été vivante quelque part avant la conception; c’est l’Esprit qui couvre Marie de son ombre, il apporte quelque chose de manière créatrice de la même manière que la semence est présente avant la conception, et ce qui est apporté contient déjà le Fils tout entier. Dans la conception ordinaire, ce n’est que l’union des deux cellules qui fait advenir l’être humain, qui détermine aussi le sexe; pour la conception de Marie par contre, dans ce qui est apporté par l’Esprit, le Fils est déjà déterminé comme celui qu’il est en vérité.  De même le Fils, même en tant que mort, est aussi celui qui est devenu homme. Et cela, il le sait et il le sent, il reste lié à son corps de telle sorte qu’il a une sensation pour ce qui se passe avec son corps. D’autre part son âme n’est pas non plus en enfer sans le corps parce qu’elle expérimente et mesure avec le corps les péchés qu’elle rencontre en enfer. Adrienne explique cela par ce qu’elle vient de vivre : de six heures et demie à sept heures, elle a tricoté dans sa chambre et, malgré cela, elle a senti avec le même corps la descente de croix. Ce ne sont pas deux sortes de mains : celles qui tricotent et celles qui sont libérées des clous ».

« Ensuite la sensation des bandelettes qu’on lui met. Il y a là quelque chose d’agréable; comme un bon lit. On ne doit pas non plus s’y mettre soi-même, on y est mis. On s’en occupe »… … …

Samedi matin… … … « J’ai froid parce que je suis mort, mais j’ai froid aussi parce que cette bouillie des péchés me touche (bien que je sois chaude), si froide qu’elle l’emporte sur ma chaleur »… … … « Maintenant le Seigneur est étranger à lui-même. Plus rien n’a de valeur… … … Tout est parfaitement absurde. Je ne sais pas du tout si je suis moi-même en enfer… … … Je ne sais pas ce qu’est l’amour… … … Finalement je ne sais pas du tout qui je suis, ni même si je suis… … … Et le tout est effroyablement triste : avoir eu le corps crucifié pour arriver à ce soupçon de bien-être du fait qu’on est mort. C’est un bien-être purement négatif, une libération de la souffrance »… … …

Samedi saint après-midi. « Tout d’un coup le tombeau est fermé. Il y a là une ultime irrévocabilité. Et il est inconcevable que, jusqu’à un certain degré, le Fils soit enfermé là avec Dieu. Ce qui reste de Dieu dans le Christ, ce qui reste de lui en l’homme est justement suffisant pour expérimenter ce qu’a d’irrévocable la fermeture du tombeau. Ce n’est pas l’âme du Seigneur qui, séparée du corps, regarde pour ainsi dire d’en haut son corps, qui en prend congé, ce n’est pas non plus Dieu qui, libéré des liens de la chair, retourne en lui. Mais quelque chose qui reste, un vestige, comme une synthèse, une symbiose, dont le sens est justement d’expérimenter cette irrévocabilité de l’adieu, adieu au sens d’être séparé… : de la vie, de la croix, du travail, de tout amour. Ces restes de l’Homme-Dieu ne sont pas capables de contemplation, ils ne peuvent pas non plus simplement ‘attendre’, ils ont à utiliser tout ce qui reste du Seigneur. Dans le temps jusqu’à la résurrection. Il n’y a pas de contemplation du Père parce qu’il n’y a pas de recherche de lui, il n’y a pas de possession du Père, ni de renoncement au Père. Chercher, posséder, renoncer font partie du coeur de la contemplation. Maintenant il n’y a là rien de ce qui serait nécessaire pour arriver à la contemplation. … C’est dans la pure privation de la plénitude, qu’il a voulue, qu’il va en enfer ».

« Ce passage à travers l’enfer est certes tout à la fois une recherche du Père, une possession du Père et un renoncement au Père. Mais une possession qui ne possède pas. Une recherche qui renonce d’emblée à trouver. Un renoncement qui ne peut plus renoncer parce que depuis longtemps il a renoncé à tout. C’est une existence de reste qui ignore tout ce qu’ont été les trente années de contemplation. La contemplation est bien possession, recherche, renoncement, mais en présence de Dieu, dans un état inchoatif en direction de Dieu. Il y a un accroissement de la contemplation qui trouvera son apogée dans la vie éternelle du ciel. Sur terre (au cas où nous croyons à une contemplation comme celle de la grande Thérèse), nous voyons un certain nombre de degrés; le plus haut serait d’être toujours en Dieu et de savoir aussi qu’on est en Dieu. Dans la vie éternelle, nous saurons que nous sommes au ciel (au cas où il y en aurait un) »… … … … …

Le soir du samedi saint… … … « Les plus grands pécheurs sont les chrétiens… Et pourtant nos devons être chrétiens. Un homme à qui nous transmettons l’appel du Seigneur et qui fait la sourde oreille est plus pécheur que si on ne le lui avait pas transmis. Mais nous devons transmettre »… … …

Pâques … … … « On marche dans l’éternité de l’enfer, mais plus on avance, plus il y a d’enfer devant moi. C’est le contraste le plus fort au toujours-maintenant de l’éternité dans le ciel. En enfer, c’est au fond comme ceci : à chaque seconde que je vis en lui, les années que j’ai encore à y rester se multiplient. Naturellement, ce n’est qu’une image humaine pour cet état. Au purgatoire, il y a peut-être la possibilité de deviner que ça avance. En enfer, la situation est toujours plus désespérée »… … …

« Le Fils qui a racheté le monde par sa Passion, mais dont la Passion a d’abord été permise par Dieu Trinité, avait certes porté en tant qu’homme tout le fardeau des souffrances, mais il n’avait pas percé à jour le mystère ultime du Père : l’enfer, ce chaos d’avant la création du monde, que les hommes ne connaissaient pas, mais que maintenant ils étaient en mesure de faire émerger à nouveau par leurs péchés. Ou mieux : le chaos de l’enfer, qui est un chaos de péché, est comme un reflet du chaos au commencement de la création. Le Fils non plus, devenu homme, ne devine pas la démesure de ce chaos de péché. Il ne la devine pas non plus maintenant qu’il le traverse. Comme homme, il a tout pris sur lui dans son amour et sa bonté; il est un peu comme le cavalier qui est arrivé au bout du lac de Constance. Le lac de Constance, ce serait la croix. Mais la frayeur supplémentaire serait l’enfer. C’est ici qu’intervient le Père et il sauve le Fils de l’enfer comme le Fils a sauvé le monde de l’enfer. Et l’Esprit qui l’a porté aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l’entrée du tombeau d’où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu’un ».

« Le Fils a accompli l’oeuvre du Père, et la descente aux enfers à la fin lui ferait voir l’oeuvre accomplie. Il voit de l’intérieur ce qu’il a fait, sans deviner comment d’une certaine manière. Il a fait tomber sur lui le péché et il est mort sous son poids mais, tant qu’il était vivant, il ne pouvait pas mesurer la dimension exceptionnelle du fardeau. Une fois mort, il la mesure. Une comparaison. Je suis médecin et je suis en train de perdre mon sang. Je sais très bien qu’en cas de grave hémorragie je ne peux en perdre qu’un litre et demi sans mourir. Je saigne constamment pendant que vous vous affairez autour de moi. Je m’endors et je me réveille, et vous faites de longues mines auprès de mon lit. Je demande ce qu’il y a et vous dites : Tu as perdu deux litres. Ainsi sur la croix, le Fils a fait plus qu’il n’était humainement possible; cela, il ne pouvait pas le mesurer en tant qu’homme. Il ne le voulait pas non plus et il ne voulait pas faire appel à sa divinité pour le lui montrer. Ce n’est que dans l’objectivité de la vision de l’enfer qu’il le mesure, et ainsi cette objectivité est plus divine qu’humaine. Ce n’est que dans la confrontation de ce qu’il a souffert et de ce qu’il voit qu’il comprend à quel point le monde était perdu »… … …

« Une partie du mystère du Père que le Fils apprend à connaître en enfer, c’est cette incroyable menace du péché qui est beaucoup plus grande que ce qu’il en connaissait. Cette connaissance faisait partie en quelque sorte du domaine réservé du Père dans lequel le Fils est maintenant introduit. C’est ainsi qu’un chrétien cherche sans doute à faire un peu la volonté de Dieu, il entreprend ceci et cela; s’il est prêtre, il prêche et il absout et il prie et il écrit… Mais au fond personne ne sait ce qu’il fait. Personne n’a une vue d’ensemble de ce qu’il fait. Le Seigneur également, devenu homme, a remis au Père la vue d’ensemble avec tout le reste. Mais maintenant le Père, avant de le ressusciter, lui offre la connaissance, la vue d’ensemble du Père. La croix était pure obéissance. Mais avant de ressusciter, le Fils doit savoir ce qu’il a fait. Dans le prolongement de son  obéissance humaine. Il doit mesurer toute la distance qu’il y a entre l’homme pur et l’homme pécheur ».

« La résurrection se passe en un rien de temps. Aussi instantanément que son contraire, l’incarnation; autrefois, le Père le fit devenir sa semence, maintenant il le fait redevenir son Fils vivant. Le Fils de l’homme entre dans la naissance trinitaire. Le Père engendre éternellement le Fils. Mais dans cette éternité, il y a le moment où le Fils devient homme et où  il ressuscite d’entre les morts. Ces deux moments sont inclus dans un devenir originel, et cependant c’est à chaque fois une césure : un triple devenir du Fils. Dans son troisième devenir, il devient sans doute celui qu’il était depuis toujours, mais comme celui qui a fait l’expérience de la résurrection d’entre les morts. Il ne l’était pas auparavant. Et trente-trois ans plus tôt il est né de la Vierge Marie : il ne l’était pas non plus avant ».

« Celui qui ressuscite est saisi par la grandeur du Père. La pierre qui est roulée est pour l’Esprit un nouvel accès. Et, avec le Fils, le Père réveille tous les pécheurs : ils ont accès à l’Esprit »… … …

Lundi de Pâques. Marie et la résurrection. « Elle a senti la résurrection comme une naissance. Non en son corps qui a mis au monde le Fils, mais en esprit. Avec la joie particulière d’une mère quand son enfant est vivant, bouge, crie. Tout cela aussi dans une sorte de soudaineté et un sentiment qui jaillit comme pour une naissance. Sa désolation après la mort ressemblait aux derniers jours avant sa naissance : disposition d’Avent. Seulement tout était maintenant plus grand et, par la mort sur la croix, beaucoup plus sombre. Avant Noël, elle était associée comme celle qui doit le faire. Maintenant, elle est associée comme celle qui collabore. A la croix, sa propre contribution lui était inconnue, tout s’accomplissait dans le Fils »… … …

« Les tombeaux sont ouverts le vendredi saint (Mt 27,52-53) parce que ce qu’a fait le Seigneur sur la croix a été fait pour tous. Mais personne ne peut ressusciter avant lui. Tant que lui-même se trouve au tombeau, c’est pour tous les autres un temps d’attente. Mais qu’ils soient dans le tombeau ouvert se trouve en opposition à la situation du Seigneur dans le tombeau fermé : leur tombeau ouvert est la promesse de l’ouverture du tombeau du Seigneur. En cela ils sont ses précurseurs. Comme s’ils ne pouvaient pas ressusciter les mains vides, ils auraient reçu auparavant du Seigneur le gage qu’il leur serait permis d’apporter une contribution à la résurrection. Cela fait partie de la tendresse de l’amour du Seigneur qu’il fasse dépendre l’ouverture de son tombeau de la leur ».

« Le Seigneur se lève d’abord tout seul. Ensuite seulement les autres. Ici il n’est pas question de précurseurs. Quand il est ressuscité, ils se tiennent tout de suite au service de sa résurrection ».

 

1948… … … 1965 . A suivre

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Annexe : Le Père et le Fils dans la Passion


Après ces quelques aperçus sur les années 1941-1947 , voici quelques points de vue sur le Père et le Fils dans la Passion.

1. La solitude en Dieu

On a certes raison de dire que Dieu n’est pas solitaire, et pourtant il est quand même solitaire parce que autrement on retirerait à Dieu son don de lui-même. Qui dit don de soi doit dire aussi quelque part solitude. Quand le Fils, dans son abandon, crie vers le Père, il doit se passer quelque chose aussi dans le Père. L’amour est un mystère beaucoup plus profond que cette idée présumée qu’il doit rester toujours égal à lui-même. (NB 3, p. 323).

2. La main du Père

Il serait facile pour le Père d’étendre autour de la croix sa main protectrice; elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l’impuissance du Fils. Comme si cette impuissance ouvrait au Père une nouvelle possibilité : ne pas pouvoir, bien qu’il en ait le pouvoir. Quelque chose comme assumer une impuissance volontaire. Non seulement le Père n’a pas le droit d’envelopper la croix de manière à l’enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils… … … Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté du Père de l’envoyer en mission. Comme si, à la croix, il y avait comme une inversion de la demande : « Que ta volonté soit faite, non la mienne ».   (NB 3, p. 180).

3. L’impuissance du Père

L’Esprit Saint est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le pls clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l’autre désire. L’Esprit n’est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l’informateur qui indique de la manière la plus objective, la plus exacte, qui est Dieu le Fils et ce qu’il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu’il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l’Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise, de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu’il en a été décidé ainsi; ne le voulant pas, parce que, sur le moment, c’est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté. (NB 3, p. 180-181).

4. La discrétion du Père

Quand le Fils porte le fardeau du péché absolu, il expérimente en lui la somme du péché en tant qu’homme, qui souffre pour cela. Il comprend alors de manière nouvelle l’offense faite au Père. Il y a un étonnement de la souffrance qui correspond à un étonnement de sa compréhension. On ne peut pas dire que cet étonnement provenant de sa compréhension du péché le rapproche du Père. Il fait bien plutôt partie de son être sur la croix qu’ici la proximité et la distance vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes sont présentes en tant que données. Celui qui souffre ne peut pas fuir la souffrance pour se réfugier auprès du Père ou se laisser consoler dans sa souffrance par les hommes. Il doit persévérer dans la qualité de la souffrance absolue avec la qualité de la vue qui lui est donnée… … … Dans la souffrance absolue, il n’y a pas de prise pour l’imagination… … … La consolation du Père fait totalement défaut. Il y a là aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu’il le prend au sérieux aussi bien en tant qu’homme qu’en tant que Dieu. Le Fils de l’homme n’est en rien déficient. Ceci justement est pour le Fils une occasion d’une nouvelle angoisse essentielle. Il n’y a maintenant aucun moyen de s’entendre avec le Père. Les pieuses femmes et Jean se tiennent au pied de la croix, mais tout à fait sur le côté, ils n’ont que peu d’importance. Le Seigneur connaît leur existence, mais cette connaissance est sans portée. Cette connaissance fait partie du tableau et en même temps elle n’a pas le droit d’en faire partie parce que le Seigneur n’a à aucun moment une vue intelligible de son action. Ni le Fils ni sa Mère ne savent qu’ils « accomplissent » quelque chose. Et aucun des deux ne sait ce que fait l’autre. La Mère sait bien que son Fils souffre en tant que Fils de Dieu sans qu’il soit coupable; mais sa douleur ne lui permet pas de voir de quoi au fond il s’agit. D’habitude, les Juifs n’aiment rien tant que de savoir où ils en sont. Ici personne ne sait. (NB 3, p. 216-217).

5. Le Père se retire

A la croix, le Père s’était retiré tandis que le Fils s’étirait. « En tes mains… » Mais ce sont ses mains qui se retirent. Comme si un aveugle tendait la main vers la main d’un voyant; mais celui-ci veut que l’aveugle fasse l’expérience de l’abandon et retire sa main. C’est à cette main qui se retire que le Fils recommande son Esprit ». (NB 3, p. 188).

6. La mission voilée

C’est la volonté du Père que le Fils en tant qu’homme se crée un milieu chrétien – des amis, des disciples, des convertis -, qu’il rassemble autour de lui des croyants, comme doit essayer de le faire tout chrétien dans son milieu de vie. Mais la volonté du Père est aussi que le Fils fasse la connaissance de toute l’humanité, non seulement des gens qu’il rencontre par hasard, car il portera le péché de tous et il devra ainsi faire connaissance avec chaque personne. Il aurait pu se faire qu’il ne rencontre pas dans son milieu telle vertu particulière ou tel péché particulier; mais pour porter tous les péchés, il doit avoir fait l’expérience totale de la mesure de l’humain en bien comme en mal. En tant que moi humain, il doit faire la connaissance de chaque toi humain. Et cela non d’une manière psychologique, mais d’une manière qui lui est imposée par Dieu, qui le rend réceptif pour tout ce qui constitue la nature de chaque être humain qui est tombé. Dans sa Passion, il ressentira à quel point l’abandon de Dieu ou l’attachement à Dieu ou l’ignorance de Dieu que possède tel ou tel homme pécheur peut marquer l’homme.

De porter tous les péchés lui donnera une parfaite connaissance de ce que les hommes ont fait;  la parfaite connaissance de ce que lui fait, en portant, lui reste voilé sur la croix. Car ce qu’il fait comme sauveur de l’humanité est tellement accompli en présence du Père que lorsqu’il pousse le cri où il se dit abandonné de Dieu, sa mission lui est voilée. Ce renoncement à sentir sa mission (en tant que prise en charge de chaque péché) est inclus dans le fait qu’il a fait passer la volonté du Père avant la sienne. Au mont des oliviers il le sait parce que là sa vision du Père n’est pas encore totalement masquée; il voit que la volonté divine s’oppose à sa volonté humaine, et il le sait depuis toujours parce que, depuis toujours, il a accepté cette forme de vie et de mort. (NB 3, p. 348-349).

7. La Trinité dans la Passion

(Devant la Passion), le Fils, ne voulant plus être qu’homme, se remet lui-même au Père et à l’Esprit : la partie principale de sa personne divine… … … Le Fils, dans ce qui le distingue du Père et de l’Esprit, a bien entrepris de devenir homme et de souffrir. Mais il remet au Père et à l’Esprit ses possibilités « restantes » pour ainsi dire… … … Mais, en tant que Dieu, il sera toujours aussi homme et, en tant qu’homme, il sera toujours Dieu… … …  Son être de Dieu est pour ainsi dire inséparable des soucis terrestres de sa mission qui portent tous eux-mêmes le stigmate du ciel. Ce qui, au ciel, l’incita à s’incarner, ce fut son amour pour le Père et pour sa créature. C’est celle-ci qui retourne au Père, mais à présent comme quelque chose qui a été expérimenté, car le Fils sait maintenant ce que c’est que d’être homme. Et quand il retourne ainsi, il se produit aussitôt un échange en Dieu. Dieu le Père et Dieu l’Esprit reçoivent de Dieu le Fils ses soucis de mission spécifiquement humains. Et ils reçoivent par là comme une exigence de s’engager définitivement pour l’oeuvre de rédemption du Fils qui doit maintenant être accomplie… … … La remise de soi du Fils  au Père et à l’Esprit comporte pour Dieu l’exigence de participer à la croix, non pour soulager le Fils, mais dans le sens d’une collaboration féconde dont le fruit, par la volonté du Fils, doit revenir à l’humanité. Par là, le Père et l’Esprit sont totalement orientés vers la croix avec ce qui leur a été confié par le Fils. (NB 3, p. 179-180).

8. Le Père et l’Esprit devant la Passion

Quand, le jour des rameaux, le Fils, dans son bien-être, mesure déjà en lui-même la souffrance, les possibilités de ses membres et de ses organes, avec une appréciation que le Père et l’Esprit lui imposent, le Père et l’Esprit attendent pour ainsi dire le résultat pour ne pas trop limiter la mesure, afin de retirer du sacrifice du corps tout ce qui est possible, afin d’honorer le Fils en lui permettant l’ultime don de lui-même. La mort sera la fin, mais elle sera exploitée goutte à goutte. Ainsi déjà pour la création, pour l’ancienne Alliance, pour toute la vie du Fils, il y a une évaluation  de ce genre par Dieu : jusqu’où l’homme peut-il et doit-il être chargé? L’homme n’en est pas conscient, mais Dieu le sait et le veut afin que le sacrifice du Fils et le total don d’elle-même de la Mère soient décidés en toute conscience, qu’ils soient soufferts et reçus par Dieu. A la fin, le Fils ne doit pas pouvoir reprocher au Père qu’il aurait pu faire davantage. Ainsi, depuis longtemps, Dieu prend les mesures du corps humain afin que le « très bon » soit valable aussi là où la Parole de Dieu, envoyée par le Père dans le monde, revient à Dieu avec la mission corporelle accomplie. (NB 3, p. 253-254).


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