30. L’Esprit Saint et le Père

 

 

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Adrienne von Speyr


L’Esprit Saint et le Père dans les jours saints

 

 


La croix est un événement trinitaire. Le Père et l’Esprit Saint  participent à la déréliction dont souffre le Fils (Cf. Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 50). Il faudrait relever dans toute l’oeuvre d’Adrienne von Speyr ce qu’elle dit de ce mystère. Pour en « faire comprendre la richesse incompréhensible », elle a recours à tout un « kaléidoscope de ‘vues’ sur lui, vues sans cesse changeantes et pourtant formées des mêmes éléments fondamentaux » (ibid.). La transcendance de Dieu non seulement légitime plusieurs approches, elle l’exige. Ci-dessous quelques vues du kaléidoscope concernant l’Esprit Saint aux jours de la Passion du Fils glanées dans le tome 3 des Oeuvres posthumes (Kreuz und Hölle. I. Teil. Die Passionen [= NB 3]) d’Adrienne von Speyr.

Patrick Catry

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I. L’Esprit Saint

1. Présence de l’Esprit Saint

Adrienne von Speyr connaît comme elle dit « le doux souffle de l’Esprit » (NB 3, p. 56). Le Père l’a mis à notre disposition. L’amour trinitaire a fait devenir homme la Parole qui était au commencement. C’est ce qu’il y a d’infini dans l’incarnation. Dieu le Père met à notre disposition son Fils, son Esprit, la prière. Et nous, nous mettons à sa disposition notre péché : quelle horreur! (NB 3, p. 321). La Passion est une conséquence de cette horreur.

L’Esprit procède du Père et du Fils. Dans son être propre, il a part à l’être propre du Père, à l’être propre du Fils, et puis encore à ce qui est inséparablement commun entre le Père et le Fils. (NB 3, p. 205).

La volonté du Père est l’unité avec le Fils dans l’Esprit Saint. Et qui dit unité dit amour, attachement, amitié, conversation, parole. (NB 3, p. 328).

Le Fils, lui, ne doit jamais être compris sans la Trinité, il renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l’Esprit Saint… De même que le Fils renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l’Esprit, de même aussi notre vie est dominée d’une manière infinie par la Trinité tout entière; les trois personnes façonnent ensemble cette vie et donc aussi la relation de l’homme au péché. (NB 3, p. 103).

Celui qui exerce un ministère dans l’Eglise doit être prêt, de soi, à tout ministère, à toute mission dans l’Eglise. Il n’a pas le droit de faire des réserves parce que la répartition des ministères ne dépend pas finalement de la mesure des qualités et des aptitudes propres, mais de la liberté de l’Esprit Saint et de l’obéissance à son endroit. (NB 3, p. 94).

2. L’Esprit Saint et le péché

Sur terre, le croyant reconnaît le péché par l’Esprit Saint. C’est lui qui donne à l’homme la faculté de reconnaître comme péché tel acte précis de telle manière qu’on reconnaît aussi tout ce qui l’entoure, ses développements, ses ramifications. Quand un homme commet un adultère, c’est un acte concret, mais il a des rapports de tous côtés, des fils qui le relient à d’autres actes et à d’autres intentions, il a autour de lui une « sphère », il est en relation avec d’autres péchés. On ne perçoit pas tout cela avec la seule raison naturelle. Si on vit dans la grâce, l’Esprit Saint découvre tous ces rapports. D’une manière tout à fait objective. Il dévoile les faits. Il introduit dans la nature du péché, naturellement sans éveiller le moins du monde l’envie de le commettre. (NB 3, p. 102).

Quand, sur terre, le Fils commence à rencontrer les péchés, ils sont pour lui douloureux, il voit surtout l’offense faite au Père, mais il en résulte aussi une relation singulière avec l’Esprit. L’Esprit  Saint est opposé au péché d’une manière élémentaire; naturellement le péché est insupportable pour tout l’être de Dieu, mais il est quand même dressé de manière particulière contre l’Esprit, de même aussi quand l’Esprit prend possession d’un homme, il lui fait comprendre avant tout l’aversion de Dieu pour le péché. Et ainsi le Fils, lors de son premier contact avec le péché, reconnaît par l’Esprit divin l’opposition du péché à Dieu et il reçoit par là, en tant que représentant de Dieu parmi les hommes, une relation au péché divine et personnelle pour ainsi dire. Comme si le péché n’était plus seulement quelque chose d’objectif qui est dressé contre Dieu, mais c’est comme s’il contenait en lui-même ces traits personnels qui sont intolérables pour Dieu en sa Trinité de personnes. (NB 3, p. 224-225).

Si on regarde le péché non plus à sa naissance dans le monde mais dans ce qui reste de lui en enfer, tout change… Dans l’enfer aussi le péché est présent en tant qu’objet, comme quelque chose de précis : par exemple avarice, adultère, colère, etc. Mais, pour le regarder, on n’a plus l’Esprit Saint. Il n’est donc plus éclairé par lui et ainsi, en enfer, il lui manque ce qu’il recevait par lui : profil, contours, dégradés, nuances. Il est maintenant objet en tant que grandeur « absolue »… Absolue dans le sens qu’il perd le caractère de pouvoir être décrit… Le péché perd ses contours… (NB 3, p. 103).

3. L’Esprit Saint est là pour aider le Père et le Fils dans la Passion

Il serait facile pour le Père d’étendre autour de la croix sa main protectrice; elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l’impuissance du Fils… Non seulement le Père n’a pas le droit d’envelopper la croix de manière à l’enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils… Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté de mission du Père. Comme si à la croix il y avait une sorte d’inversion de la demande : « Que ta volonté soit faite, non la mienne ».

L’Esprit Saint est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le plus clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l’autre désire. L’Esprit n’est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l’informateur qui indique de la manière la plus objective, la plus exacte, qui est Dieu le Fils et ce qu’il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu’il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l’Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu’il en a été décidé ainsi; ne voulant pas parce que, sur le moment, c’est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté. (NB 3, p. 180-181).

4. Angoisse trinitaire du  Fils

Avant la Passion, face à ce qui arrive, le Fils connaît une angoisse « étrangement trinitaire ». Le Fils a de l’angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l’angoisse devant l’Esprit qu’il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu’amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre. Le Fils voit cet engagement de l’Esprit qui l’a donné aussi à la Mère, qui est descendu sur lui au baptême. Et puis le Fils a aussi de l’angoisse pour lui-même, comme par exemple nous avons de l’angoisse dans notre conscience quand nous avons entrepris quelque chose dont nous ne pouvons pas venir à bout. (NB 3, p. 156).

5. Le Fils remet l’Esprit

Le Seigneur en croix a rendu son Esprit au Père. Il se prive de ce qui était indispensable à sa vie. Il fait par là un pas de plus vers la mort. (NB 3, p. 368).

Le Seigneur rend au Père son Esprit et, avec lui, toute espérance. Pour voir encore sa mission, il devrait avoir son Esprit, il aurait peut-être alors de l’espérance : l’espérance d’un christianisme futur, l’espérance que son chemin a un sens. Et ceux qui se tiennent au pied de la croix quand sa mission s’accomplit, il ne les voit plus comme des personnes qui croient en lui, ils ne sont pas là pour lui, ils ne lui offrent aucune consolation, ils ne voient pas non plus qu’il aurait atteint un résultat. (NB 3, p. 315).

En remettant l’Esprit, le Fils ne cesse pas d’être Dieu. Mais il se dessaisit du « troisième » Dieu, de l’Esprit-Dieu qui était en lui. Et son propre être de Dieu a pour lui maintenant aussi peu d’importance que la présence de ses amis au pied de la croix. Au baptême, l’Esprit était descendu sur lui pour qu’il ait une compréhension précise de sa tâche apostolique et aussi pour le début de sa Passion. Cette période est terminée. Il souffre jusqu’à la fin sans rien comprendre. (NB 3, p. 220).

Un travailleur intellectuel connaît les strates les plus variées de son esprit. Il peut par exemple se préparer à une tâche difficile par un jeu qui occupe son esprit autrement et le repose. Des choses qui ne sont pas à mettre en ordre immédiatement se rangent alors d’elles-mêmes. Il sait ce que veut dire « commuter », en largeur comme en profondeur. Pour savourer de belles choses aussi, c’est tantôt telle « partie » de l’esprit, tantôt telle autre qui doit être occupée. Le Seigneur sur la croix sait quelles « parties » de son esprit doivent être données quand il doit descendre dans l’ultime souffrance. Des parties qui sont en relation avec la présence de la personne de l’Esprit Saint en lui. C’est comme s’il soulageait sa raison comme un bateau jette son ballast par-dessus bord en cas de détresse. (NB 3, p. 220-221).

Il rend son Esprit au Père dans un acte de complète dépossession de lui-même. Comme s’il devait ne plus être qu’homme afin de montrer au Père qu’il veut honorer pleinement sur la croix son cadeau, son humanité. L’Esprit, il le rend si totalement qu’il s’exclame ensuite : « Pourquoi m’as-tu abandonné? »… Et le Père le prend au sérieux. Il recueille en lui l’Esprit qui lui est rendu, il ne laisse pas voir à celui qui meurt le signe spécifique de la rédemption du monde. (NB 3, p. 401-402).

En tout véritable croyant, l’Esprit Saint joue un rôle primordial. Mais il est impossible de préciser ici la limite entre raison naturelle et compréhension grâce à l’Esprit. Mais quand quelqu’un souffre terriblement, toute compréhension cesse. Dans une opération sans anesthésie par exemple, il ne sert à rien d’assurer au malade que cette souffrance extrême lui sera utile. La souffrance l’emporte sur toute explication. Pour que le calice du Seigneur soit vidé jusqu’au bout, il doit rendre l’Esprit. Sinon l’Esprit serait toujours capable encore de suggérer un sens à la souffrance. Le tout doit devenir totalement insensé… (NB 3, p. 219-220).

6. La sécurité du ciel

Le Père et l’Esprit qui ont envoyé le Fils avec une telle mission demeurent eux-mêmes dans la sécurité du ciel. Et pourtant est-ce que ce ciel peut être la sécurité quand le péché fait des ravages dans le monde? (NB 3, p. 294).

7. Le silence de l’Esprit

Ce qui est curieux…, c’est que l’Esprit Saint n’inspire aux évangélistes, au sujet de la descente aux enfers, rien de plus que le fait qu’elle ait eu lieu. Comme si l’Esprit s’en tenait strictement au fait qu’il a été rendu au Père par le Fils sur la croix, comme s’il ne disait rien, conformément à sa mission, comme s’il ne voyait pas et n’entendait pas, comme si le Seigneur aussi se taisait pour le moment, quand les évangélistes mettaient par écrit leurs évangiles. C’est un silence dans le silence du Père. Silence du Fils, silence de l’Esprit, il n’y a aucun mot à ce sujet; le Fils, qui dès le début était la Parole, est maintenant une Parole silencieuse et discrète. (NB 3, p. 287).

8. Le silence du samedi saint

Le Fils meurt en tant qu’homme sur la croix; mais, en tant que mort, il n’est pas séparé du fait qu’il est Parole : il est devenu la Parole muette du Père. Parce que la Parole était devenue chair et que la chair meurt, le Père se tait… Le Père se tait pour être un avec le Fils qui est devenu muet… L’Esprit Saint, en tant qu’échange d’amour, est aussi témoin de ce silence; il doit témoigner au Père et au Fils : au Père le silence du Fils, et au Fils le silence du Père. C’est pourquoi il se tait également pour se consacrer totalement à la médiation du silence. Servant ainsi de médiateur, il porte témoignage de ce silence des deux côtés : au ciel et à la terre; à la terre, de sorte qu’il apparaît comme le protecteur du mystère du samedi saint; comme tous les dons de l’Esprit, il garde aussi le don du samedi saint pour le transmettre aux hommes comme le requiert leur mission, comme l’Eglise en a besoin, comme il est nécessaire pour la présence continuelle du mystère divin. Son amour est si grand que cet amour ne réduit pas le mystère; quand il le révèle, il le fait apparaître avec des contours précis, jamais incertains. Ce qu’il en transmet donne aux hommes et à leur foi un zèle nouveau pour accompagner le Seigneur, pour porter avec lui et pour comprendre. Avec l’intelligence, il donne aussi une vénération plus profonde et nouvelle, une distance, une affliction, une attente. Les hommes deviennent dans leur propre esprit tellement ajustés à l’Esprit Saint qu’un tel approfondissement devient possible; et en en faisant l’expérience, ils voient aussi à quel point le Dieu de l’échange, l’Esprit Saint, est donné au Père et au Fils, à quel point il prend au sérieux sa qualité de témoin et de médiateur, à quel point il ne s’interpose à aucun instant, opérant d’une certaine manière comme un condensateur optique pour diriger vers lui-même les rayons de l’intelligence; se tenant de côté et transparent, il agit de telle sorte que tout devient plus compréhensible et plus clair. Mais il donne aussi en même temps à l’Eglise ce qui lui revient du mystère – le mystérieux, le réservé, l’intangible – sous une forme dure et claire comme le cristal. (NB 3, p. 338-339).

9. L’Esprit Saint et la résurrection

Adrienne voit la croix et, sur elle, le Seigneur mort. Il y est suspendu dans une obscurité totale. Bien au-dessus, et séparée de l’obscurité, sans transition, la lumière du Père et de l’Esprit Saint comme en attente. (NB 3, p. 89).

L’Esprit qui a porté (le Fils) aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l’entrée du tombeau d’où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu’un. (NB 3, p. 175).

 

II. Le Père


1. Le « Notre Père » sur la croix

« Notre Père qui es aux cieux ». Le Fils ne saurait plus que le Père est au ciel si Marie et Jean n’étaient pas au pied de la croix. Il les voit, il perçoit par là en eux sa propre parole et il voit par là la vérité du Père.

« Que ton  nom soit sanctifié »… C’est comme homme qu’il doit chercher en quelque sorte ce qui est saint… Il est comme quelqu’un qui est conscient d’avoir une mission reçue de Dieu et qui envie tous ceux qui ont reçu une mission comme si lui-même n’en avait pas.

« Que ton règne vienne ».  Dit sur la croix comme un cri de détresse. Sans avoir conscience que le règne justement vient par le fait que lui-même s’en va et qu’il s’en va dans une angoisse qui l’aliène totalement. Comme s’il devait faire tomber d’en haut sur la croix le royaume des cieux parce qu’il ne voit pas que la croix s’élève vers le ciel et ouvre une brèche dans le ciel, brise les portes avec violence, établit le passage de la vie d’aujourd’hui à la vie éternelle…

« Comme nous pardonnons aussi ». Il pardonne à tous, il a déjà pardonné avant même qu’on l’ait offensé, de sorte qu’il pardonne à tous alors qu’il est encore sous le fardeau des offenses de tous… Pour lui, c’est comme s’il devait pardonner afin que le Père puisse pardonner…

« Ne nous soumets pas à la tentation ». Il a vaincu la tentation… Il fait partie d’une certaine manière de la masse de ceux qui sont fatigués de résister à la tentation. Il est l’homme fatigué qui souffre, qui supplie d’être « délivré du mal ». Plus faible au fond qu’au mont des oliviers. Et ce n’est que maintenant que vient la dernière demande :

« Que ta volonté soit faite ».  Il résume tout en ce centre. Le Père ne doit pas penser qu’il a encore sur la croix un quelconque désir. Sauf un seul : sur la croix terrestre accomplir la volonté du Père comme il l’accomplit au ciel. (NB 3, p. 159).

Adrienne dans la Passion. Alors qu’elle est en proie au doute, qu’elle a l’impression que tout ce qu’elle souffre ne sert à rien, que tout n’est qu’illusion, le Père Balthasar dit avec elle d’innombrables fois : « Père, que ta volonté soit faite, non la mienne ». (NB 3, p. 26).

2. Connivences entre le Père et le Fils

Les surprises de l’amour

Le Père engendre éternellement le Fils…Il y a des choses du Fils qui ne peuvent être comprises que dans le Père… Mais l’Esprit procède des deux : dans son être propre, il a part à l’être propre du Père, à l’être propre du Fils, et puis encore à ce qui est inséparablement commun entre le Père et le Fils. Mais en Dieu tout est clair pour Dieu et transparent, aussi bien la proximité la plus intime que l’éloignement du fait que les personnes se trouvent l’une en face de l’autre. Chacune des personnes sait ce qui se passe dans les autres, et Dieu tout entier sait qu’il est Dieu. En Dieu, les possibilités de « surprises » se trouvent uniquement à l’intérieur de l’amour qui, selon sa nature, en tant qu’amour éternel également, est ce qui surprend toujours. Il va de soi que cela n’exclut pas l’omniscience de Dieu. Mais en Dieu, les mystères de l’amour sont plus prioritaires que les mystères de l’omniscience. Il y a le fait que les personnes procèdent les unes des autres et éternellement le fait de la rencontre toujours nouvelle des personnes qui sont issues les unes des autres. C’est là que réside la surprise éternelle et toujours nouvelle. (NB 3, p. 205).

Prévenance réciproque du Père et du Fils dans les enfers

Le samedi saint, le Seigneur se trouve tout d’abord au milieu des deux extrêmes; d’un côté se trouve l’oeuvre du pur amour : la croix, de l’autre côté l’oeuvre de la pure justice : l’enfer. Et il voit ce que le Père fait des deux : il voit la synthèse. Il y a ici une prévenance réciproque de la part du Père et de la part du Fils. La prévenance du Fils consiste en ce qu’il a déposé sa rédemption auprès du Père pour être initié au mystère du Père. Par sa souffrance sur la croix, il a en main la clef de la rédemption; en soi, il pourrait absoudre toutes les âmes tout de suite et tout simplement les conduire au ciel. Mais cela se ferait sans tenir compte du Père, cela ne se ferait donc pas dans l’unité de l’amour du Père ni à l’intérieur de sa mission. C’est pourquoi il doit se porter à la rencontre de la justice du Père. Le Père vient à la rencontre du Fils en ne lui montrant pas en premier lieu l’enfer nu, mais la synthèse de l’enfer et de la croix, donc l’effet de l’amour du Fils à l’intérieur de la pure justice. Avant la croix, il n’y avait que l’enfer définitif. Il n’y a de purgatoire que par l’acte rédempteur du Fils. Et le Père montre au Fils qu’il n’est pas sans être influencé par la rédemption, même si cette rédemption demeure provisoirement déposée auprès de lui, le Père. (NB 3, p. 94-95).

Le Fils a de l’angoisse devant le Père

Angoisse du Fils face à la Passion qui vient dans une lumière étrangement trinitaire. Le Fils a de l’angoisse pour le Père, angoisse de ne pas pouvoir satisfaire le Père, angoisse de lui rendre une mission non accomplie. Il a de l’angoisse devant l’Esprit qu’il porte et qui est en même temps auprès du Père et qui, en tant qu’amour, continue à servir de médiateur entre le Père au ciel et le Fils sur terre. (NB 3, p. 156).

Le Fils souffre pour le Père avant l’incarnation

Avant l’incarnation, le Fils souffre de ce que le Père, atteint par les hommes, souffre de sa création. Mais cette souffrance n’arrive pas dans les ténèbres comme plus tard sur la croix, elle arrive dans la lumière de l’amour. Malgré cela, c’est comme un exercice préparatoire à la Passion réelle avec la séparation du Père. Comme si un amant souffrait tout près de l’aimé au cas où celui-ci permettrait à l’amant de souffrir pour lui, de se laisser infliger une peine à sa place par exemple. Si quelque chose de ce genre se produit dans l’amour réciproque, c’est pour l’aimant une vraie joie, car il ne fait rien plus volontiers que d’épargner une douleur quelconque à l’aimé. (NB 3, p. 86).

La volonté du Père (et celle du Fils)

Au mont des oliviers, le Fils se trouve devant la volonté du Père qui lui paraît absolue, inaccessible, étrangère. Il la regarde avec étonnement, il la regarde presque fixement, comme s’il ne pouvait plus la mettre en harmonie avec ce qui lui avait paru durant toute sa vie être la volonté du Père. C’est maintenant un oui énorme, démesuré et, en comparaison, le sien n’est qu’un minuscule oui d’homme, à peine formulé – « Non pas ma volonté, mais la tienne » – pour laisser entrer le oui divin. Auparavant, entre la volonté du Père et la volonté obéissante du Fils il n’y avait aucune tension; il y avait la vision qui montrait toujours la volonté du Père comme étant ce qui était le plus digne d’efforts et la faisait embrasser. Maintenant la volonté du Père est comme à côté du Fils…; en lui, il n’y a que son oui humain donné au Père. (NB 3, p. 254).

Le point de vue du Père

Au mont des oliviers, le Seigneur est très viril. Qu’il dise : « S’il est possible, que ce calice passe loin de moi » est pour lui une humiliation. Il n’exprime pas seulement son accord avec la volonté du Père, il doit aussi souligner une volonté personnelle. Il doit aussi présenter son point de vue de manière nette en face du point de vue du Père. (NB 3, p. 244).

L’infini du Père dans la vie du Fils

Le Fils devenu homme contracta mille relations avec les autres hommes. Il connut mille états changeants et passagers, des efforts et de l’effervescence, il vécut une destinée qui suivait son cours, dans quelque chose d’immense qui était toujours ouvert sur l’infini du Père. NB 3, p. 79).

Le choix du Père

Le Père et le Fils ont tous deux fait un choix « mûri » : incarnation – non incarnation. C’est une alternative : ou bien, ou bien. Naturellement on ne peut pas dire  que le Père soit par là défavorisé, qu’il aura moins d’expérience que le Fils. L’homme et la femme aussi ne sont au fond complémentaires qu’à l’âge de la maturité. Et de même les saints qui ont fait l’expérience du péché et ceux qui ne l’ont pas faite. Il est impossible de dire qui est davantage humain : l’homme ou la femme, ou quel groupe de saints aime Dieu davantage… (NB 3, p. 190).

3. Le Père et la rédemption

La victoire sur le péché appartient au Père

C’est contre la tentation que lutte la grâce du Fils. Il offre son amour efficace, immédiat, pour aider… La victoire elle-même et le sacrifice qui y est inclus appartiennent au Père. Dès que le combat est fini, dès qu’il est décidé que l’homme ne péchera pas, commence le domaine du Père. Le Fils accompagne l’homme jusqu’à ce point par son intervention; le fruit du combat, il l’abandonne au Père parce que tout le fruit de son oeuvre, il le remet à la disposition du Père. Par amour, pour offrir au Père ce qu’il aime dans les hommes, c’est-à-dire ce qui les rend semblables au Fils et ce qu’ils ont de lui. Si le Fils demandait pour lui non seulement le combat mais aussi la victoire, il ne laisserait pour ainsi dire au Père aucune participation à l’oeuvre de la rédemption. Mais il veut que toute l’oeuvre aboutisse au Père parce qu’elle est partie du Père. Et que finalement elle est l’oeuvre du Père lui-même… Justement le Fils ne doit jamais être compris sans toute la Trinité, il renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l’Esprit Saint. Cela ne rabaisse aucunement le Fils, cela montre seulement qu’il est impossible de le détacher de sa relation au Père. De même que le Fils renvoie toujours au-delà de lui, au Père et à l’Esprit, de même aussi notre vie est dominée d’une manière infinie par la Trinité tout entière. Les trois personnes façonnent ensemble cette vie et donc aussi la relation de l’homme au péché. L’Esprit a une relation au péché en tant qu’objet, le Fils a une relation au péché en tant que tentation subjective, le Père a une relation au péché en tant que vaincu. (NB 3, p. 102-103).

La super-ruse du Père

Quand le diable envahit la terre à partir de l’enfer, quand il fait irruption dans la bonne création de Dieu, l’opposition entre le Père et l’enfer devient dramatique : il envoie son Fils sur terre pour donner réponse à la ruse du diable par une super-ruse. (NB 3, p. 238).

Le Père va sauver le monde

(Le Christ sur l’âne, le jour des rameaux). Il remercie le Père pour le corps qu’il lui a donné et qui peut servir à communiquer. Avec lui, il peut procurer de la joie aux autres. Il est là totalement pour les autres… Et quand il voit la souffrance qui vient, il se réjouit de pouvoir rendre ce corps au Père dans la mort et de ce que le Père, en raison de ce sacrifice, sauvera le monde. (NB 3, p. 252).

La lumière du Père

Il y a un « prix payé » par le Fils « pour conduire le monde à la lumière du Père ». (NB 3, p. 241).

Entrer dans la vie du Père

La substance fondamentale du purgatoire : l’intelligence des péchés que les hommes doivent atteindre là pour devenir capables d’entrer dans la vie du Père. (NB 3, p. 236).

Le Père peut être aimé par les hommes

Pour montrer au Père que la communication entre le Créateur et la créature est valable et que le Père peut être plus aimé qu’offensé par les hommes, le Fils a voulu acquérir à présent une expérience du Père totalement humaine, et ceci veut dire « aussi » une expérience essentiellement autre que celle du ciel… Quand le Fils rencontre Jean et déjà quand il rencontre sa Mère, ils ne sont pas avant tout pour lui des personnes qui l’aiment, mais des personnes qui aiment le Père. (NB 3, p. 226).

C’est le Père qui nous fait participer à la souffrance du Fils

Ce n’est pas le Christ qui nous fait participer à sa souffrance, c’est le Père. C’est lui qui distribue les destinées et attribue les souffrances. Le Christ préférerait nous l’épargner. Il y a ici comme une légère fissure dans la Trinité. Ce n’est que parce que le Père le veut que le Fils le veut aussi. Il aurait préféré ne nous donner que le bon côté de la souffrance, mais il doit nous laisser participer aussi à sa souffrance elle-même. Cette participation cependant est déjà sa grâce. (NB 3, p. 38).

Le ciel du Père

Il existe un choix ultime de Dieu : incarnation ou non incarnation. Ce choix est certes conditionné par le péché, mais il reste au fond un mystère entre le Père et le Fils parce que le Fils a le désir de se donner au Père dans une obéissance aveugle : jusqu’à la croix et l’enfer. Et le Père a depuis toujours le désir de montrer au Fils que le don aveugle qu’il fait de lui-même à la volonté du Père lui apporterait justement ce qu’au fond depuis toujours le Fils aurait le plus aimé faire : sauver le monde et l’apporter au Père, lui montrer et lui communiquer l’amour du Père… Là où le Fils pensait être le plus abandonné du Père, son abandon est utilisé pour forcer le cachot de l’abandon (l’enfer) et faire entrer le Fils avec le monde sauvé dans le ciel du Père. (NB 3, p. 190-191).

Le Fils rend son corps au Père

C’est singulier, cette restitution du corps au Père dans la mort. Toute la vie du chrétien devrait être vécue de telle sorte que la mort devienne un don du mourant à Dieu. Le Père fait s’incarner le Fils, il lui fait don de la vie humaine; le Fils la lui rend et le Père lui en est en quelque sorte reconnaissant; il fait don au Fils du corps de résurrection et, par là, il nous fait don à tous de la vie éternelle. En tant que Dieu, le Fils la possédait depuis toujours, mais maintenant il la reçoit aussi en tant que Fils de l’homme. C’est ainsi que le don du Père au Fils est autre pour le Fils lors de la résurrection que lors de l’incarnation…

Il est étrange que le Fils, en devenant homme, reçoive le même corps que nous : quelque chose qui accompagne notre vie consciente pour l’aider presque sans se faire remarquer; mais en mourant, il doit charger sur lui toutes les souffrances pour pouvoir le rendre au Père… Pour qu’il puisse le rendre au Père, toute l’histoire des souffrances du monde doit s’y graver. Il subira jusqu’à la mort la pleine mesure des souffrances… afin qu’il restitue au Père, avec la mission achevée, le corps que le Père lui avait donné pour porter le péché du monde. Plus il souffre, plus grandit le cadeau qu’il prépare pour le Père avec son corps… Mais la volonté du Père est enveloppée dans la volonté du Fils de le lui offrir. Il peut sembler aussi que là où le Fils n’en peut plus, le Père ne fasse simplement que prendre. Dans une entente préalable avec le Fils, qui dépasse tout ce qu’il peut donner lui-même. (NB 3, p. 181-182).

4. Présence du Père à la croix

(Sur la croix), il est de la plus haute importance pour le Fils qu’il remarque que le Père n’est plus là. Et pourtant le Père est là en vérité… Le Père n’est jamais plus présent que dans cette absence à la croix. (NB 3, p. 306).

Dans la Passion, le Fils, ne voulant plus être qu’homme, se remet lui-même au Père et à l’Esprit : la partie principale de sa personne divine; on ne peut pas dire la partie la plus essentielle car lorsque Dieu le Fils « n’est plus qu’homme », c’est en réalité en vertu de ce qu’il y a en lui de plus essentiel, car justement en tant que Fils, dans ce qui le distingue du Père et de l’Esprit, il a bien entrepris de devenir homme et de souffrir. Mais il remet au Père et à l’Esprit ses possibilités « restantes » pour ainsi dire… Ce qui, au ciel, l’incita à s’incarner, ce fut son amour pour le Père et pour sa créature. C’est celle-ci qui retourne au Père, mais à présent comme quelque chose qui a été expérimenté, car le Fils sait maintenant ce que c’est que d’être homme. Et quand il retourne ainsi, il se produit aussitôt un échange en Dieu. Dieu le Père et Dieu l’Esprit reçoivent de Dieu le Fils ses soucis de mission spécifiquement humains. Et ils reçoivent par là comme une exigence de s’engager définitivement pour l’oeuvre de rédemption du Fils qui doit maintenant être accomplie. La croix n’est pas encore accomplie. Et le temps éternel de Dieu doit maintenant s’adapter à l’instant temporel de la croix…

Ainsi avec cette remise du Fils, ce n’est pas seulement quelque chose qui est recommandé au Père et à l’Esprit, c’est quelque chose de temporel qui est inséré dans la durée éternelle. Cette remise du Fils comporte pour Dieu l’exigence de participer à la croix, non pour soulager le Fils, mais dans le sens d’une collaboration féconde, dont le fruit, par la volonté du Fils, doit revenir à l’humanité. Par là, le Père et l’Esprit sont totalement orientés vers la croix avec ce qui leur a été confié par le Fils. (NB 3, p. 179-180).

Le Fils a tout remis au Père, non seulement sa vie terrestre, mais aussi la disposition de son Esprit. Il ne veut pas porter la croix en disposant de lui-même comme Dieu, et c’est comme s’il ne pouvait se débarrasser lui-même de cette divinité; il ne le peut que dans l’obéissance au Père qui peut intervenir en tout… Le Père doit gérer seul le caractère divin du Fils… Le Père doit lui retirer le divin dans la Passion parce qu’il fait partie de l’ensemble de la mission que le Fils meure comme un homme. (NB 3, p. 157).

5. La main du Père

Dimanche des rameaux. Plus s’approche l’heure du Père, plus la souffrance apparaît au Fils urgente et nécessaire. Comme une pénitence qu’il prend sur lui pour l’offrir au Père à la place de ce que les hommes lui refusent. Il ne la voit pas seulement de manière négative : comment les hommes se retirent et comment la main du Père reste vide, elle qui aurait tant aimé recevoir d’eux un peu d’amour. (NB 3, p. 302).

Quand maintenant, sur la croix, le Fils remet son Esprit entre les mains du Père, il parle le langage du corps. Il formule des mots physiques, il est le Verbe fait chair, il parle cette langue humaine si clairement que les personnes présentes l’entendent et le comprennent. Et s’il parle des « mains » du Père, il unit le Père au fait qu’il possède lui-même un corps… C’est aussi un pendant de l’incarnation. Ici, le Fils a reçu son corps du Père; sur la croix, il le lui rend; et il fait alors presque comme si le Père lui-même avait un corps dans lequel le Fils peut déposer l’Esprit. Ces mains du Père sont intactes, ce sont des mains qui n’ont pas souffert et qui par là sont capables de garder l’Esprit éternellement, de le recueillir, de l’abriter. On peut se confier à ces mains. (NB 3, p. 183).

La résurrection, c’est comme si tout d’un coup la main du Père se posait sur l’épaule du Fils de telle sorte qu’il la sente et que, dans la joie qu’il en éprouve, il ne perçoit pas qu’il est conduit par elle. Tout ce qui se passe d’autre est secondaire, il n’y a que la main du Père qui est importante. Cette main, c’est la lumière… la lumière du Père. (NB 3, p. 240-241).

6. L’exigence du Père

Discrétion

Sur la croix, la consolation du Père fait totalement défaut. Il y a là aussi une discrétion du Père : il doit montrer au Fils qu’il le prend au sérieux en tant qu’homme aussi bien qu’en tant que Dieu… Il n’y a maintenant aucun moyen de s’entendre avec le Père. (NB 3, p. 217).

Abandon

Un enfant qui apprend à marcher, tenu à la main par son père : l’enfant n’a aucune peur tant qu’il sent que la main du père le tient. Et s’il fait quelques pas, c’est plus la main de son père que ses propres jambes qui le maintiennent. Ce n’est que lorsque le père le lâche réellement et disparaît et que l’enfant se sent seul que cela devient difficile. De même aussi pour le Fils sur la croix quand le Père l’abandonne pour qu’il apprenne ce que cela veut dire être laissé seul dans la souffrance. (NB 3, p. 86).

Inexorabilité

Au mont des oliviers, il y a l’inexorabilité du Père vis-à-vis du Fils. Le Père pourrait renvoyer éventuellement à la détresse de l’humanité ou à ce qui a été convenu autrefois et qui n’a cessé d’être confirmé par le Fils; il pourrait par là consoler le Fils et se consoler lui-même, réconforter le Fils et se réconforter lui-même. Mais l’absolu de la mission serait par là abandonné; par égard pour la rédemption justement, la mission ne doit être maintenant qu’absolue. Plus encore dans le Père que dans le Fils, car le Père et sa volonté sont le point absolu d’après lequel le Fils doit s’orienter dans sa marche à travers le temps et le fini. (NB 3, p. 246).

Exigence

Le mont des oliviers : le Fils fait à nouveau l’expérience de la solitude d’angoisse pour autant qu’il se trouve devant le Père. Car il se trouve simplement en face de lui, sans qu’il y ait rapprochement, sans intimité. Devant lui se trouve l’exigence inexorable du Père. La mission de racheter le monde ne lui paraît maintenant en aucune manière comme étant sa propre pensée, mais comme étant la pure exigence du Père. (NB 3, p. 243).

Le Père « a poussé le Fils dedans »

Quand le P. Balthasar envoie Adrienne dans le « trou », ils deviennent étrangers l’un à l’autre. Adrienne ne reconnaît plus tout à fait le P. Balthasar. Il devient en quelque sorte inaccessible et « pourtant la confiance n’est pas supprimée ». C’est ainsi que le Père « a poussé le Fils dedans », et maintenant il y a de l’angoisse entre les deux. « Non pas ma volonté » veut dire : non pas ma volonté bouleversée qui n’est plus intacte, qui fait l’expérience de l’angoisse… « Auparavant ma volonté était de toute éternité identique à ta volonté. Certes depuis l’incarnation il y avait dans ma volonté l’éventualité au moins potentielle de l’expérience du trouble; malgré cela, la certitude de l’unité ne cessait de percer. Mais maintenant c’est mon devoir de m’occuper de ce qui sépare le monde de toi. Ainsi je n’ai pas le droit d’obtenir par force de te voir, de contempler ton être; tu dois être maintenant pour moi tel que celui dont je fais maintenant l’expérience. Et le résultat, le fruit de cette angoisse, je ne le vois pas non plus ». (NB 3, p. 245).

Après la sueur de sang

Le Fils avant la Passion. Dans son trouble, le Fils n’entend pas au fond la Parole du Père… Tout d’un coup il ne sait plus très bien ce que cela veut dire, il ne sait plus très bien si le tout est une parole d’amour du Père qui ne pense qu’à l’amour, ou une parole d’envoi de celui qui pense totalement à la mission, une parole qui passerait par-dessus le Fils uniquement pour sauver la mission.

Comparaison : un espion aime une jeune fille, mais uniquement parce qu’il doit en tirer quelque chose. Et tout d’un coup la jeune fille s’aperçoit qu’il n’aime que sa mission, ou que peut-être il ne l’aime, elle, qu’accessoirement, par hasard. Et cela, même s’il protestait maintenant de son amour, parce que auparavant il ne lui avait jamais rien dit de sa mission. Ainsi le Fils vis-à-vis du Père après la sueur de sang…

Jusqu’à présent le Fils n’a connu l’angoisse que sous la protection du Père. Comme de nager à sec. Maintenant il est jeté à la mer. Et il voit les vagues toujours plus exclusivement avec les yeux du Fils de l’homme et toujours moins avec ceux du Fils de Dieu… Maintenant il est dans l’eau et il voit venir la tempête et il a une véritable angoisse. C’est tout autre chose de voir monter la tempête et de dire oui à la croix à partir de la rive du ciel que de faire la volonté du Père quand on est lié à un corps. Il avait accepté la croix comme Dieu, car on doit bien sûr être Dieu pour dire un tel oui au Père. (NB 3, p. 155-156).

7. Le silence du Père

La parole muette du Père

En tant que Parole incarnée, le Fils parle du Père par sa chair… Il est constamment… la Parole audible du Père. Le Père a confié au Fils d’être sa totale ouverture pour nous, d’être tout ce qu’il veut nous dire. Le Fils meurt en tant qu’homme sur la croix; mais en tant que mort, il ne s’est pas séparé du fait qu’il est Parole : il est devenu la Parole muette du Père. Parce que la Parole était devenue chair et que la chair meurt, le Père se tait. Ce silence du Père est l’accueil de la mission achevée du Fils. Il n’y a maintenant rien de plus à dire. Le Père se tait pour être un avec le Fils qui est devenu muet. Et les hommes doivent apprendre à se taire aussi dans ce silence entre la mort et la résurrection. Dans le silence est contenu la descente du Fils aux enfers. Elle s’accomplit dans ce silence de mort du Fils et dans le silence du Père qui est une réponse. C’est une marque d’égard de l’amour paternel qu’il se taise. Il ne veut pas signaler l’oeuvre accomplie par le Fils ailleurs que dans la résurrection. Celle-ci est le signe. Le Père, qui fera ressusciter lui-même le Fils, attend le Fils pour parler à nouveau; en reprenant la conversation avec lui, il recommencera aussi à parler avec nous… (NB 3, p. 337-338).

Dieu ne répond plus

(Sur la croix, le Seigneur essaie de prier : « Pourquoi m’as-tu abandonné? »)… C’était Dieu qui ne répondait plus à Dieu. Le Père entend l’appel du Fils, mais il ne réagit pas. Ce silence du Père doit engager le Fils dans un isolement extrême; il doit goutter la dernière goutte du calice qui est beaucoup plus amère que tout le reste. La soif sur la croix, les souffrances, le mépris du monde, l’abandon par les disciples : tout cela n’est presque rien comparé à l’absence de réponse du Père. Tout cela serait supportable si le Père l’encourageait et était là. Auparavant, le Fils connaissait toujours cet encouragement du Père. Maintenant, définitivement, il n’a pas le droit de le savoir. C’est bien pire que la mort d’un amour. L’existence du Père est sans doute supposée dans la question de l’abandon. Ce que fait le Père est pire qu’une absence, pire que le fait qu’il soit perdu. C’est l’acte voulu de le laisser tomber. (NB 3, p. 407-408).

Le  Père se cache

Le Fils rend son Esprit au Père dans un acte de complète dépossession de lui-même. Comme s’il devait ne plus être qu’homme afin de montrer au Père qu’il veut honorer pleinement sur la croix son cadeau, son humanité. L’Esprit, il le rend si totalement qu’il s’exclame ensuite : « Pourquoi m’as-tu abandonné? » Ceci pour prouver jusqu’au bout son humanité et pour prouver sa souffrance totale, naturellement aussi son amour total; mais de celui-ci, il ne sait rien à présent, il y renonce pour éprouver l’intégralité de la souffrance. Et le Père le prend au sérieux. Il recueille en lui l’Esprit qui lui est rendu, il ne laisse pas voir à celui qui meurt le signe spécifique de la rédemption du monde. Il voile son visage; mais qu’il le cache permet au Fils d’atteindre son but. Le Fils ne peut plus agir qu’en laissant faire et il ne saisit pas le signe de son action. Quand le Père est voilé, tout ce qui a un rapport avec son action est voilé pour lui. Que Dieu soit voilé, ce n’est pas seulement un brouillard, une absence de visibilité, c’est une déception sans nom… La croix était une erreur. (NB 3, p. 396).

La résurrection est voilée

Plus s’approche la Passion, plus s’éloigne la résurrection (dans la pensée du Fils). Elle appartient au Père inviolablement, le Fils devient comme un étranger vis-à-vis d’elle. Auparavant il éprouvait de la joie du fait que ce miracle du Père devait se produire pour lui : pouvoir retourner au Père avec le monde entier. Il y voyait sa participation. Il ajouterait son propre miracle au miracle du Père. Maintenant le tout devient l’affaire exclusive du Père… L’effroi devant la Passion qui arrive voile tout ce qu’il y a de commun entre lui et le Père. En même temps que se voile la vue du Père se voile aussi la vue de la résurrection. (NB 3, p. 156-157).

Le Père est voilé

Les enfants jouent tranquillement quand ils savent que leur mère est dans la pièce à côté. Le Fils, en tant que Dieu, a toujours su que le Père était là, tout à côté pour ainsi dire; à tout moment il était possible de le joindre et de vérifier. Sur la croix, cette conscience prend fin; le Père est voilé. Et maintenant le Fils doit lutter en lui-même contre cette possibilité de rejoindre le Père et de s’assurer. Et cette possibilité est si bien surmontée qu’il n’y a plus là que l’homme crucifié. (NB 3, p. 283).

L’obscurité du Père

Quand la mort a séparé le Fils du fardeau du péché, il n’en résulte pour lui aucun sentiment de libération. Aussitôt c’est pour lui une nouvelle forme de rencontre avec le péché. La mort sera vaincue à Pâques quand il ressuscitera. La mort est sans doute un événement décisif, mais le chemin conduit en enfer. Il conduit en même temps à la récompense, mais pour le moment celle-ci est cachée dans l’obscurité du Père. (NB 3, p. 225-226).

Le Père l’a abandonné

Sur la croix, le Fils est toujours plus écrasé par le péché au fur et à mesure qu’il rend au Père sa force, sa divinité…Doit-on tout remettre au Père?… Remettre aussi l’angoisse au Père… Le Père l’a abandonné. (NB 3, p. 160).

8. La souffrance du Père

Impuissance volontaire

Il serait facile pour le Père d’étendre autour de la croix sa main protectrice, elle est assez grande et assez puissante pour la dominer tout entière. Mais justement il ne lui est pas permis de le faire. Car il doit participer à l’impuissance du Fils. Comme si cette impuissance ouvrait au Père une nouvelle possibilité : ne pas pouvoir bien qu’il en ait le pouvoir. Quelque chose comme assumer une impuissance volontaire. Non seulement le Père n’a pas le droit d’envelopper la croix de manière à l’enlever au Fils, mais il doit prendre part à la mise en croix du Fils… Le Père laisse au Fils sa volonté propre qui, en son fond ultime, coïncide avec la volonté de mission du Père. Comme si à la croix, il y avait une sorte d’inversion de la demande : « Que ta volonté soit faite ». (NB 3, p. 180).

Impuissance imposée

Dans la Passion, l’Esprit est là pour aider le Père comme le Fils dans leur impuissance identique et pourtant opposée; il est comme un miroir qui se tient devant le Père comme devant le Fils pour que, le plus clairement possible, ils reconnaissent toujours ce que l’autre désire. L’Esprit n’est pas seulement aide, il est aussi, en un certain sens, l’informateur qui indique de la manière la plus objective qui est Dieu le Fils et ce qu’il désire donner, et qui est Dieu le Père et ce qu’il désire donner. Cette impuissance du Père, qui lui est comme imposée, approfondit la distance qui sépare le Père du Fils, et l’Esprit qui sert de médiateur entre la volonté du Père et celle du Fils met toute sa volonté à souligner la distance requise de la manière dont le Père et le Fils le demandent, voulant et ne voulant pas tout à la fois. Le voulant, parce qu’il en a été décidé ainsi; ne voulant pas parce que, sur le moment, c’est le plus difficile : ils sont comme prisonniers de leur propre volonté. (NB 3, p. 180-181).

Solitude du Père

On a certes raison de dire que Dieu n’est pas solitaire, et pourtant il est quand même solitaire parce que autrement on retirerait à Dieu son don de lui-même. Qui dit don de soi doit dire aussi quelque part solitude. Quand le Fils, dans son abandon, crie vers le Père, il doit se passer quelque chose aussi dans le Père. L’amour est un mystère beaucoup plus profond que cette idée présumée qu’il doit rester toujours égal à lui-même. (NB 3, p. 323).

Le Père abandonné

La traversée de l’enfer a pour sens de montrer au Fils ce que le Père a fait avec l’oeuvre de la rédemption, son effet… Il voit que le Père a séparé le péché des pécheurs… Le caractère obscur de l’enfer, qui est caché dans le Père, est en quelque sorte un pendant de l’obscurité de la croix. Quand le Fils abandonné – abandonné par le Père et par les hommes – porte le fardeau du péché pour sauver les hommes, il se tient en face du Père abandonné : abandonné par le Fils qu’il n’a pas le droit de recevoir alors, abandonné aussi par les hommes qui ne reconnaissent pas dans le Fils sa volonté. (NB 3, p. 189).

Le Père dépouillé

Désolation du Fils dans la Passion. On voit dans le Seigneur tout ce qui serait à faire. Mais il pense alors au Père. Donc tout ce qui serait à demander au Père, tout ce qui est entrepris contre le Père. Le Fils ressent beaucoup moins ce qui est fait à lui-même que ce qui offense le Père. C’est le Père surtout qui est dépouillé, d’abord de son monde, et maintenant du Fils qu’il a envoyé pour sauver le monde. Le Fils porte tellement le péché du monde qu’il se croit perdu avec lui pour le Père. (NB 3, p. 389).

9. Les mystères du Père

Chercher Dieu en enfer

Le samedi saint, le Fils commence à chercher Dieu en enfer, donc dans le mystère du Père, mais où il voit ce qui est rejeté par le Père, où donc le Père ne peut être visible. Il le cherche tout de même… Parce que ici il n’y a que ce qui est rejeté, repoussé, enlevé, il ne peut pas trouver. Il est ainsi dans une pure solitude. Cette solitude est pour lui toute différente de sa solitude sur la croix. Sur la croix, il pouvait encore appeler Dieu son Père auprès de qui il avait tout déposé, même s’il ne le voyait plus… Sur la croix, le Seigneur est mort pour communiquer la vie. Ici il n’y a plus de vie, tout est mort et rejeté. Sur la croix, la souffrance avait encore au moins le visage du sacrifice, et donc de l’amour, la recherche du Père se faisait dans une sorte d’amour productif. Ici aucun amour n’est plus possible parce qu’il n’y a plus la moindre chose digne d’être aimée… La recherche de Dieu en enfer n’a pas d’espoir de le trouver, c’est une recherche dans le chaos. Car derrière chaque péché, le Fils ne voit qu’une chose, c’est que le Père n’y est pas… Il y a une descente progressive dans la boue du péché… Plus il y entre, plus le pénètre l’absence du Père… Ce que le Fils voit, c’est ce qui est rejeté et éliminé définitivement par le Père, ce à quoi n’adhère plus rien de la relation originelle au Père. (NB 3, p. 105-106).

Le plus court chemin vers le Père

Pourquoi le Christ devait-il aller en enfer avant de ressusciter? D’une part, c’est le plus court chemin vers le Père. D’autre part, il s’agissait pour lui de voir le résultat de la Passion : l’enfer comme résidu des péchés. (NB 3, p. 63).

Voir la totalité du péché

Le Christ doit passer par l’enfer pour retourner au Père… Tant qu’il était sur le chemin de la croix et n’était que livré, sans doute restait-il le Fils pour le Père, comme toujours; mais pour lui, le Père était devenu un étranger afin que la mesure de l’abandon soit totale… Le retour au Père ne pouvait être obtenu que si le Fils voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l’homme : le péché. C’est en voyant la totalité du péché que sa glorification aussi fut rendue parfaite. (NB 3, p. 65-66).

Les mystères ultimes du Père

(Adrienne voit le Seigneur mort sur la croix)… Il est réuni au Père un instant. Dans cette réunion, il remet au Père la rédemption accomplie, mais seulement comme quelque chose de provisoire. L’essentiel est achevé et déposé auprès du Père… La réunion du Père et du Fils est comme ponctuelle et établie en vue d’une nouvelle séparation : le Père accueille la rédemption et le Fils reçoit sa nouvelle tâche qui n’est plus une mission dans le monde des vivants mais qui concerne totalement le Père lui-même… Il doit descendre dans le royaume du purgatoire et de l’enfer, dans l’état de mort de celui qui n’est pas encore ressuscité… Dans la séparation du samedi saint, le Père va initier le Fils à ses mystères ultimes, et cette initiation doit se faire dans la séparation. (NB 3, p. 90).

Le Père livre son secret

(La descente aux enfers, c’est le Père qui livre son secret). La révélation la plus parfaite se fait dans la plus grande discrétion… Il pourrait se faire que quelqu’un veuille faire connaître à un ami tous les secrets de sa vie; il lui remet pour cela les clefs de son bureau où se trouvent son journal et ses lettres d’amour, son compte en banque, bref, tous ses secrets. Lui-même ne veut pas être là quand son ami regardera tout cela, il s’absentera et, plus tard, les deux n’en parleront pas non plus. Celui qui a livré son secret ne veut pas savoir s’il a tout lu ou une partie seulement ou rien du tout. Cela devait simplement montrer sa pleine confiance et toute question serait un signe de méfiance. L’amour remet la clef sans savoir ce qui s’ensuit et la mesure où le secret a été partagé doit elle-même rester un secret. Car le secret est laissé à la libre disposition de l’ami. (NB 3, p. 90-91).

Un mystère entre le Père et le Fils

(La descente aux enfers). Le Père accordera au Fils – et cela en étant lui-même absent – de connaître le mystère de ses ténèbres qu’il s’était réservé depuis toujours. C’est le mystère du Père qu’il a gardé pour lui jusqu’alors parce qu’il n’avait remis au Fils que la rédemption, la miséricorde, l’amour, la lumière, la vie. Il ne l’a pas envoyé pour juger mais pour racheter. L’enfer est traité comme un mystère entre le Père et le Fils. Après le retour du Fils au ciel, il ne fera pas non plus l’objet d’un « thème de conversation » entre le Père et le Fils. (NB 3, p. 91).

La confession du Père

La descente aux enfers est d’une certaine manière le dévoilement, la confession du Père devant le Fils… L’ultime cachot est ouvert et montré de telle sorte que rien n’est laissé caché, la dernière chose justement doit venir à la lumière. (NB 3, p. 92).

Le mystère de l’amour du Père

Que le Père montre son enfer au Fils, c’est un mystère de l’amour du Père. Il ne fait pas tomber le Fils tout de suite dans l’enfer le plus profond, mais il le conduit pour ainsi dire à partir d’en haut et il commence par la partie du purgatoire qui est la plus proche du ciel. Le Fils rencontre ici ceux qui sont déjà purifiés par son amour rédempteur. Il ne voit certes pas le résultat de cette purification, la rédemption elle-même (ceci ne sera possible qu’à Pâques), mais il voit pourtant que l’amour est à l’oeuvre, son amour précisément qui s’est dégagé sur la croix. Qu’il voie cela, c’est une prévenance du Père. Le Père montre au Fils que, dans sa justice, il n’est pas insensible à la miséricorde du Fils; il lui montre, avant même l’achèvement de l’oeuvre de la rédemption, les effets de l’amour à l’intérieur du domaine de la justice. Il lui ouvre le cachot du côté où l’amour est visible. Le Fils voit ici que les âmes se trouvent entre la justice et l’amour, il voit comment les deux coïncident dans le processus de purification. (NB 3, p. 92-93).

Les ténèbres du Père

Le Fils est conduit ensuite plus profondément dans le lieu de la purification. C’est le lieu où l’amour du Fils n’est pas encore reçu, où les âmes refusent encore d’entrer dans la flamme de l’amour purifiant… Partout le Seigneur offre son amour, partout il rencontre le refus. Il tente d’intervenir auprès du Père pour les âmes qui refusent, mais dans la mesure où il se trouve à cet endroit du purgatoire, sa prière et son amour ne sont pas reçus… Ici, dans la vision du samedi saint, sa mission de Rédempteur est comme suspendue. Et plus il pénètre profondément dans le mystère du Père, plus grandit sa vénération pour l’oeuvre du Père, plus il veut laisser au Père sa liberté, moins il veut s’imposer avec son oeuvre, plus il devient pur don de lui-même au Père inconcevable en son action, plus il se livre aux ténèbres du Père. Il avance dans son mystère en tâtonnant. (NB 3, p. 95).

Le mystère de l’enfer, signe de la paternité du Père

L’enfer est l’obscur contraire du lumineux mystère d’amour qui existe entre le Père et le Fils. De même que le Père fait connaître son mystère au Fils non seulement comme mystère mais dans le mystère, comme ce dont on ne parle pas, de même il y a dans le péché un mystère; le mystère reste et ne s’ouvre pas : l’enfer. Dans l’amour, il reste toujours quelque chose de mystérieux : l’accueil de l’amour lui-même… Le mystère de l’accueil de l’amour entre l’homme et la femme est une lointaine parabole de la relation qui existe entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Malgré toute l’égalité de nature entre l’homme et la femme, l’homme est ce qui est originel, la femme ce qui est dérivé. De même le Père et le Fils sont de même nature dans la divinité, mais le Père reste la source du Fils, l’origine infinie du Fils. Le passage du Fils à travers l’enfer en tant que mystère du Père est un signe de la paternité du Père vis-à-vis du Fils. Par les ténèbres de l’enfer, le Fils se dirige à tâtons vers le mystère du Père. (NB 3, p. 107).

Le péché, mystère du Père

Une partie du mystère du Père que le Fils apprend à connaître en enfer, c’est cette incroyable menace du péché qui est beaucoup plus grande que ce qu’il en connaissait. Cette connaissance faisait en quelque sorte partie du domaine réservé du Père dans lequel le Fils est maintenant introduit. C’est ainsi qu’un chrétien cherche sans doute à faire un peu la volonté de Dieu, il entreprend ceci et cela; s’il est prêtre, il prêche et il absout et il prie et il écrit… Mais au fond personne ne sait ce qu’il fait. Personne n’a une vue d’ensemble de ce qu’il fait. Le Seigneur également, devenu homme, a remis au Père la vue d’ensemble avec tout le reste. Mais maintenant le Père, avant de le ressusciter, lui offre la connaissance, la vue d’ensemble du Père. La croix était pure obéissance. Mais avant de ressusciter, le Fils doit savoir ce qu’il a fait. Dans le prolongement de son obéissance humaine, il doit mesurer toute la distance qu’il y a entre l’homme pur et l’homme pécheur. (NB 3, p. 176).

L’obscurité du Père se découvre au Fils

Le samedi saint est le jour où l’obscurité du Père se découvre au Fils… C’est à partir du péché vaincu par la croix – péché qu’il est maintenant donné au Fils de voir – que devient clair pour lui le sens d’avoir été sur la croix. (NB 3, p. 194).

Mystère des relations Père-Fils

Le passage à travers l’enfer est tout à la fois une recherche du Père, une possession du Père et un renoncement au Père. Mais une possession qui ne possède pas, une recherche qui renonce d’emblée à trouver, un renoncement qui ne peut plus renoncer parce que depuis longtemps il a été renoncé à tout. (NB 3, p. 167-168).

Les vestiges de la colère de Dieu

Il y a dans le péché ce que le Père s’est réservé pour lui-même… C’est ce que l’Esprit n’a jamais éclairé, ce que le Père lui a constamment soustrait ainsi qu’au Fils. Ce sont les vestiges de la colère de Dieu, ce qui reste quand tout est dénoué. Ce qui était objectif était éclairé par l’Esprit Saint, mais les hommes ont refusé que l’objectif apparaisse. Ce qui est accompli par contre, c’est ce qui depuis toujours était obscur et ce que le Père n’a montré à personne, ni à l’Esprit, ni au Fils et encore moins aux hommes. C’est le péché qui n’a pas été exposé à la lumière, ce qu’il y a de plus caché dans le mystère du péché, ce sur quoi Dieu veille, son domaine réservé. (NB 3, p. 110-111).

10. Le purgatoire et le Père

Justice du Père et amour du Fils

En entrant dans le purgatoire, les âmes ne sont pas toutes au même niveau. Elles doivent y apprendre à juger selon la mesure de la justice et de l’amour de Dieu… Elles doivent s’habituer à la justice du Père et à l’amour du Fils… Ce qu’a de passif le purgatoire, c’est que les âmes ne sont mises que devant une seule possibilité : se laisser purifier, capituler devant la justice du Père et l’amour du Fils. Justice et amour attendent simplement d’être reconnus… L’âme doit s’offrir tout entière à la justice et tout entière à l’amour, elle doit apprendre à connaître l’unité du Père et du Fils… Dans le purgatoire, on ne peut pas mettre de conditions; on ne peut pas non plus vouloir faire juger tel péché par la justice et tel autre par la miséricorde… On doit se tourner de telle manière qu’on devienne accessible de tous les côtés à l’ensemble formé par la justice et par l’amour. (NB 3, p. 93-94).

La procédure du Père

Ceux qui se sont détournés, ceux qui ne veulent pas encore accueillir l’amour du Seigneur, le Fils doit les confier au Père ici en bas, il doit laisser s’accomplir en eux la procédure du Père. Les âmes sont enfermées dans cet état… Elles veulent expier leurs péchés selon un procédé qu’elles comprennent elles-mêmes. Elles sont ainsi remises à la procédure du Père qui sait bien, dans son mystère, comment pour chaque âme il a à combiner justice et miséricorde afin de les forcer et de les conduire à l’amour du Fils. Il mêle toujours déjà à sa justice une goutte de l’amour du Fils sans que l’âme le sache et le reconnaisse. Avec le temps, la procédure agira. (NB 3, p. 96).

La comptabilité du Père

Les péchés en enfer, séparés des pécheurs, le Fils ne veut pas les regarder… Il voit exactement le péché tant qu’il est attaché à l’homme qu’il aime. Seul lui importe l’homme, seul celui-ci l’intéresse. Dès qu’il arrive à séparer le péché du pécheur, le péché ne l’intéresse plus. Ce qui est enlevé appartient en quelque sorte à la comptabilité du Père. (NB 3, p. 99).

Prier le Père pour ceux qui n’accueillent pas encore l’amour

L’Eglise sur terre, qui vit dans l’amour, dont l’amour n’est pas lié, doit prier d’autant plus avec la Mère du Seigneur pour ceux qui, au-delà de la mort, n’accueillent pas encore l’amour du Seigneur, qui lient son amour. Le Père fera que ces prières deviennent efficaces en suppléance pour le Fils qui, selon la vision du samedi saint, n’est pas en mesure de prier efficacement. Pour les croyants sur terre, le fleuve de la grâce n’est pas coupé, ils ont accès immédiat à l’amour du Père. Ils interviennent avec leur prière pour le salut du monde. (NB 3, p. 95-96).

11. Pâques et le Père

La glorification réciproque

Le jour de Pâques, pour la résurrection du Fils dans le ciel, tous les saints et tous les anges sont là « pour la glorification réciproque du Père et du Fils ». (NB 3, p. 64).

Le Père ressuscite le Fils

La vie du Christ sur la terre, c’est comme s’il ne cessait d’aller toujours plus loin vers le monde en s’éloignant du Père bien que, naturellement, dès le début il fût homme véritablement. Il devint toujours plus obéissant, il fut toujours davantage au service du Père… Dans la Passion, le Fils devient en quelque sorte totalement passif… Il n’est plus actif que dans la mesure où il laisse venir sur lui la Passion. C’est pourquoi, à la fin, c’est le Père qui le ressuscite en lui rendant la gloire de sa divinité. (NB 3, p. 64).

Le double miracle du Père

J’ai su un jour que le Seigneur connaissait la résurrection jusqu’au moment de partir pour la croix. Mais le concept de résurrection change pour lui. Avant l’incarnation, à Nazareth et dans sa vie publique, résurrection voulait dire pour lui retour au Père. Le miracle consistant à ramener au Père le monde entier avec lui était toujours pour lui un miracle du Père, le contraire de son incarnation, mais les deux étant un miracle immense et parfait du Père. Il les a laissés se produire en lui, il était ce qui était fait par le Père. Dans les deux cas, il a laissé au Père toute la joie du miracle. Lui, le Fils, ne voulut rien en avoir pour lui; il lui suffisait de savoir que le Père agissait et que le tout était un miracle de joie, d’allégresse. (NB 3, p. 156).

Le Père sauve le Fils de l’enfer

Le Fils qui a racheté le monde par sa Passion, mais dont la Passion avait d’abord été permise par Dieu Trinité, avait certes porté en tant qu’homme tout le fardeau des souffrances, mais il n’avait pas percé à jour le mystère ultime du Père : l’enfer, ce chaos d’avant la création du monde… Ou mieux : le chaos de l’enfer, qui est un chaos de péché, est comme un reflet du chaos au commencement de la création. Le Fils non plus devenu homme ne devine pas la démesure de ce chaos du péché. Il ne la devine pas non plus maintenant qu’il le traverse (le samedi saint). Comme homme, il a tout pris sur lui dans son amour et dans sa bonté… C’est ici qu’intervient le Père et il sauve le Fils de l’enfer comme le Fils a sauvé le monde de l’enfer. Et l’Esprit qui l’a porté aux hommes comme semence du Père roule la pierre qui était devant l’entrée du tombeau d’où sort le Fils ressuscité, car rédemption et résurrection ne font qu’un. (NB 3, p. 175).

L’instant de la résurrection

La résurrection se passe en un rien de temps. Aussi instantanément que son contraire, l’incarnation; autrefois le Père le fit devenir sa semence, maintenant il le fait redevenir son Fils vivant. Le Fils de l’homme entre dans la naissance trinitaire. Le Père engendre éternellement le Fils. Mais dans cette éternité, il y a le moment où le Fils devient homme et où il ressuscite d’entre les morts. Ces deux moments sont inclus dans un devenir originel, et cependant c’est à chaque fois une césure : un triple devenir du Fils. Dans son troisième devenir, il devient sans doute celui qu’il était toujours, mais comme celui qui a fait l’expérience de la résurrection d’entre les morts. Il ne l’était pas auparavant. Et trente-trois ans plus tôt, il est né de la Vierge Marie : il ne l’était pas non plus avant. (NB 3, p. 176-177).

La grandeur du Père

Celui qui ressuscite (le Fils) est saisi par la grandeur du Père. La pierre qui a été roulée est pour l’Esprit un nouvel accès. Et, avec le Fils, le Père réveille tous les pécheurs : ils ont accès à l’Esprit. (NB 3, p. 177).

 

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A N N E X E


Après avoir ouvert quelques fenêtres sur le tome premier de La croix et l’enfer (Ci-dessus N° 27-30), la présente annexe se propose de conclure une première approche de ce volume sous forme d’abécédaire.

On se souviendra toujours que « les mots qui essaient de dire la foi ne cernent pas la réalité divine, ils nous orientent vers elle » (G. Thibon, Parodies et mirages, p. 170).

 

ABSURDE

L’oeuvre de la croix finalement est l’oeuvre du père : il prend au Fils sa vie et sa vue. Et quand le Père n’est plus vu, tout doit paraître absurde. (NB 3, p. 368).

ADRIENNE

Elle est présente à chaque page de ce volume. Ne sont notés ici que trois textes choisis.

Mercredi saint 1941. Alors que les souffrances ont déjà commencé, le P. Balthasar note ceci : Malgré ces grands événements intérieurs, Adrienne n’est jamais centrée sur elle-même ou sur ses expériences. Elle est absorbée par ses patients, par ses obligations mondaines et domestiques; entre autres, elle se fait constamment du souci, de manière touchante, pour une famille d’émigrés qu’elle héberge dans une propriété proche de la ville; elle a à chaque doigt mille causes, mille affaires et mille histoires à régler. Quant à ses deux garçons (du premier mariage de son mari), elle s’en occupe de la manière la plus tendre et la plus minutieuse, rien n’échappe à son regard. Elle fait du bien à droite et à gauche sans vouloir le savoir et, une fois la chose faite, elle n’y prête plus la moindre attention. Elle expédie toute chose avec entrain et humour. Sa perspicacité pour juger des hommes et des caractères ainsi que la manière dont elle exprime ses intuitions sont étonnantes. (NB 3, p. 19).

Jours saints 1941. Adrienne parle de son caractère : depuis sa jeunesse, elle est quelqu’un qui a toujours voulu l’impossible, qui allait toujours à l’extrême, à l’absolu… Elle raconte qu’avec sa première voiture, la célèbre ‘Rosemarie’, elle avait entrepris autrefois les choses les plus folles quand elle était encore en bonne santé et entreprenante. ‘Rosemarie’ avait reçu et tenu le principe qu’elle ne devait jamais revenir en arrière, même quand elle s’était trompée de chemin. Plutôt que de faire demi-tour, on avait donc préféré faire des détours pendant des heures… (NB 3, p. 21).

Vendredi saint 1941, entre 10 heures du soir et minuit, dans une pause de la prière, « elle raconte beaucoup de choses de sa vie d’autrefois qui lui reviennent alors et qui apparaissent dans une lumière nouvelle : enfance, jeunesse, études, amitiés, le mariage avec Emile et puis sa mort terrible, le deuxième mariage avec Werner Kaegi. De raconter tout cela semble la soulager. Aux premières heures du matin, elle sombre dans une souffrance toujours plus muette, elle gémit légèrement et essuie de ses mains tremblantes la sueur de son front. Il y a là un verre d’eau, elle en humecte son front de ses doigts fiévreux, à l’occasion elle en boit une gorgée sans que cela lui apporte du soulagement. Elle est tombée de sa chaise par terre où elle reste agenouillée et tremblante, elle tient les mains jointes ou les presse sur son visage. Elle lève souvent les yeux vers moi, qui suis assis à côté d’elle, avec une angoisse et un abandon sans mesure… » (NB 3, p. 23-24).

Le BOIS

Il y a deux périodes de la vie du Seigneur dont on sait peu de choses : son enfance et le « temps » après sa résurrection. Entre deux, il y a le temps du bois. Il en a fait la connaissance dans l’atelier de Joseph, et il meurt sur le bois. Ce bois de sa vie est une parabole du châtiment que Dieu a infligé à l’homme : les hommes doivent se donner beaucoup de mal. Lui-même s’échine comme un pécheur pour finalement mourir sur le bois à la place des pécheurs. Dans son travail comme dans sa mort, le bois est une parabole d’Adam qui a chuté; sur la croix, il embrasse totalement le bois, les bras étendus : il porte tout le châtiment. Cependant, auparavant déjà, dans son travail, il accomplissait l’expiation sans se distinguer des autres travailleurs. Mais les autres ne compensaient pas par leur expiation leur aliénation (qui ne cesse de se produire); même l’expiation de la mort naturelle ne suffit pas pour compenser le péché. Et ainsi, sur le bois de la croix, le Fils prend sur lui la pleine mesure de l’expiation. (NB 3, p. 282).

COMMUNION

Dans l’hostie, le Christ tout entier est présent avec tous ses mystères; et celui qui communie a dit oui à tout ce qu’il comprend et croit, au peu qu’il comprend et croit, et à l’infini qui lui demeure inconnu. (NB 3, p. 381).

CONFESSION

Le Christ confesse sur la croix devant le Père le péché de toute l’humanité : la prodigieuse réalité du péché du monde, le péché commis et celui qui le sera, avec son visage effrayant et menaçant qu’il ne peut plus supporter et à cause duquel il meurt dans la nudité et l’inutilité de la croix. Les grimaces du péché ne sont pas des démons ni des figures étranges inventées par l’imagination, elles montrent toutes ensemble les traits des pécheurs véritables. C’est la réalité de l’homme qui fait mourir Dieu incarné. Il ne peut y avoir pour lui d’autre arrangement avec le péché que celui de se donner lui-même, de laisser sa vie se répandre sous le poids de sa réalité épouvantable. (NB 3, p. 363).

COOPÉRATION

Pendant toute la vie du Seigneur, il y a des hommes qui l’aident sur un plan ou sur un autre. Mais toute sa vie va vers la croix, elle est promesse qui va vers son accomplissement. Et ainsi ceux qui l’aident au temps de la promesse, il les prend avec lui sur le chemin de son accomplissement. Leur activité serait de peu de valeur si le Seigneur ne se les attachait pas chemin faisant. Il n’opère pas tout tout d’un coup. Déjà pour la femme qui perdait son sang, une force était sortie de lui; mais c’est sur la croix que toute sa force sortira. Et sur ce chemin, il prend avec lui ceux qui l’aident.

C’est une coopération au sens large. Au sens strict, Dieu ne peut utiliser que des hommes qui sont élevés au-dessus d’eux-mêmes. Quiconque s’occupe de lui-même est inapte à la corédemption. L’une des oeuvres de Jean-Baptiste, c’est d’élever des disciples au-dessus d’eux-mêmes pour les rendre aptes au service du Seigneur. Il transmet ainsi la forme que lui-même possède : il a placé le sens de sa propre existence au-delà de lui-même, dans le Seigneur. (NB 3, p. 200-201).

CORÉDEMPTION

On ne peut pas dire que quiconque fait le bien participe à la corédemption au sens propre. On pourrait dire tout au plus que plus il fait le bien, plus il s’approche de la croix. Autour de la croix, il y a des sphères pour ainsi dire invisibles : certaines plus proches, d’autres plus éloignées. Et en s’approchant, il y a l’instant où celui qui agit ou souffre peut franchir le seuil de la corédemption. (NB 3, p. 201).

Par pure peur du panthéisme, on ne peut pas nier le fait que Dieu soit dans le monde. Par pure peur que la corédemption porte ombrage à l’oeuvre du Christ, on ne peut pas non plus nier l’existence de ceux qui ont été invités à la croix. Et moins encore l’existence de la grâce de la corédemption donnée par Dieu. (NB 3, p. 242).

CROIX

« C’est une théologie mystique qui devrait nous faire comprendre la croix de Jésus ». (M.-D. Philippe, Un feu sur la terre, p. 89). La croix et l’enfer I répond en partie à ce désir.

Le DIABLE

(Il y a des traces du diable en enfer). Mais lui, il est « plus loin derrière ». Là, il est seul, enchaîné. Le Fils ne va pas jusqu’à lui. Mais chaque pas qu’il fait en enfer réduit le domaine du diable. Chaque pas raccourcit la chaîne, la réduit, contracte sa masse. Comme si le diable avait tout d’abord été lié à une chaîne si longue qu’il ne la sentait pas et qu’il pensait pouvoir se promener librement. Maintenant, par la croix et l’enfer, la chaîne ne cesse de se réduire. Le serpent est lié et, à l’inverse, Dieu peut se promener toujours plus librement dans sa création comme autrefois au paradis. (NB 3, p. 234).

La progression du Seigneur en enfer fait reculer toujours plus loin le démoniaque et, pour lui-même, son domaine ne cesse de s’étendre. Ce qui se trouvait auparavant des hommes dans le domaine du démoniaque passe dans le domaine du Seigneur. La chaîne du diable est si raccourcie qu’elle se limite au domaine de l’enfer où il se trouve lui-même. (NB 3, p. 236).

Le Fils a toujours vu le démoniaque dans sa relation aux hommes : comme le principe le plus intime de leur non à Dieu. (NB 3, p. 235).

L’ERREUR

Le Christ en croix. Le sentiment que la croix a été une erreur. Le Seigneur a connu l’angoisse en ayant la perspective de la croix. Mais comme devant un passage vers la mort. Et s’il l’avait voulu, il aurait pu savoir que sa résurrection suivrait sa mort. Mais maintenant c’est comme si tout avait été poussé sur une autre voie, sur une mauvaise voie. Il est sur une ligne qui ne conduit nulle part. Il n’y a pas d’issue. Il a maintenant l’angoisse d’être égaré. C’est l’angoisse à l’état pur. Rien ne correspond. Ce qui est n’est pas ce qui devrait être. Mais on ne lui pose aucune question. Si on l’interrogeait, on pourrait apprendre que tout est faux. Il est comme quelqu’un qui n’est pas opéré au bon endroit : il a des souffrances atroces, mais pour rien. (NB 3, p. 217).

L’HEURE

Dans la vie publique, la divinité du Fils ne brillait qu’occasionnellement dans le quotidien humain. Dans la Passion, il s’enfonce toujours plus profondément dans la pure humanité de ses semblables, il est comme tissé avec eux pour former un unique tissu. L’heure, dont il sait qu’elle viendra, il l’a laissée totalement à la libre disposition du Père. Il ne veut pas la connaître avant tout pour pouvoir faire totalement en tant qu’homme l’humain qu’il lui reste à faire. Quand donc il abandonne définitivement sa volonté à celle du Père, il s’éloigne pour ainsi dire du Père; remplir le calice n’est plus que l’affaire du Père: lui, le Fils, il ne s’y prépare plus autrement que par la prière. Il n’entreprend aucune préparation, il ne liquide rien; il veut être touché par cette heure aussi durement et d’une manière aussi imprévisible que le Père le veut. (NB 3, p. 345).

Et si à l’avenir (après Pâques) il est question de l’amour chrétien, nous savons par le Seigneur que cet amour supporte et endure tout pour finalement rayonner et se répandre. Pâques est la fête de l’amour qui se fait connaître, qui éclot, qui se répand partout. L’heure que personne ne connaissait est arrivée. Son ignorance n’est plus nécessaire, on la connaît maintenant, c’est le jour et l’heure de la rencontre, de la plénitude de l’amour. (NB 3, p. 341).

JUGEMENT

A l’instant du jugement, je ne peux pas dire : là, la Providence m’a empêché de pécher; là, la grâce était si grande que je n’ai pas fait cette chose précise; ici, j’ai rendu visite au Seigneur dans un malade, un prisonnier. Je vois seulement partout où se trouvait le manque de charité et par conséquent le péché. (NB 3, p. 289).

PÂQUES

Et puis soudainement, beaucoup plus rapidement qu’en une seconde, vint la lumière. Et il était entouré d’une splendeur qui n’était pas supportable. Et on sut que c’était l’amour qui frappait tout : son don, son don de lui-même, sa joie et sa gloire. Christ Roi. Toute la gloire. Et au même instant il fut à nouveau l’un de nous, nous offrant la joie de Pâques; je ne sais pas comment on doit décrire cela sans être banal : il ne fait pas de manières; cela lui est tout naturel d’être là et de parler avec nous, et que les quarante jours commencent, et qu’il exige de nous la même joie de Pâques, la foi, la confiance. Il nous les donne, donc nous les avons. (NB 3, p. 322).

PÉCHÉ

Une part de l’obscurité du Père provient de ce que, si nous avons péché une fois, sans la grâce nous nous détournons toujours plus de Dieu. Le péché a en lui cette dynamique du toujours-plus. Ainsi la boue qu’il laisse derrière lui est infiniment plus grande que nous ne le pensons. (NB 3, p. 236).

Les gros PÉCHEURS

C’est cela qui est terrible : plus nous en savons sur le Seigneur, plus nous devenons de gros pécheurs. (NB 3, p. 54).

PORTES FERMÉES

Le Fils était dans les enfers, il était enseveli là où il devait se décomposer et il en sort aussitôt comme un fruit mûr. Il montre ce que peut la Parole et aussi le rayonnement qu’a le Père. Et quand maintenant il passe à travers les portes fermées et que les lois du monde terrestre ne sont plus valables pour lui, il montre la force de pénétration de sa fécondité. Il ne se laisse plus arrêter, repousser, chasser par nos péchés. Le chemin va tout droit vers le Père avec l’absence de fatigue qui est l’apanage du Rédempteur. (NB 3, p. 341).

PRIÈRE

La prière imparfaite… Je prie tant et tant pour que j’aille au ciel, tant et tant à des intentions précises qui sont importantes pour moi, et puis une part encore pour ma dureté de coeur qui est si prononcée qu’elle me frappe moi-même. Par là, toute ma prière est liée à ce qui me concerne. Si je cessais de ne regarder que moi-même et mes intérêts, et si je cherchais sérieusement à éviter le péché, ma prière serait d’elle-même comme ‘libre’, c’est-à-dire qu’elle serait utilisable pour les propres désirs de Dieu, elle pourrait être intégrée dans l’oeuvre de rédemption du Fils. (NB 3, p. 200).

Celui maintenant (après Pâques) qui prie le Seigneur, prie le Vainqueur qui renverse les valeurs de tout le passé, de tout ce qui a été vécu par lui. Les jours de la création sont devenus autres, la prière des créatures vers Dieu est intégrée dans la prière du Fils au Père. Le Père a touché le Fils mort pour le réveiller, il l’attend auprès de lui dans le ciel, mais le Fils emportera avec lui ce qu’il a semé sur terre. Dans le Fils lui-même a eu lieu une nouvelle rencontre du ciel et de la terre. Ce qui était condamné à mourir est enseveli dans la terre : tout le fardeau de notre péché; et ainsi le ciel peut recevoir ce que le Fils ramène comme moisson : l’amour céleste semé par lui sur terre.

Le premier des fruits, c’est notre prière, que le Fils a séparée du péché et purifiée. Le Père peut désormais reconnaître notre prière parce que le Fils y vit, parce que sa mort a porté du fruit en nous et qu’il apporte au Père ce fruit qui est le sien. (NB 3, p. 341).

RÉSURRECTION

Quand Dieu le Père ressuscite le Fils, il va chercher pour ainsi dire la Parole dans le silence. Le sens de la mort du Christ apparaît là encore une fois dans une lumière nouvelle. Il est mort et il est passé dans les enfers pour s’assurer que le péché est mort définitivement, qu’il est enseveli avec lui et qu’il ne peut plus y avoir de terme à sa mort. Il a pris le péché avec lui en enfer, le péché en tant que mort, dépouillé de sa vie, détaché de ceux qui le portaient autrefois. Et parce que ceci est pour les hommes la délivrance de leur péché, il entre dans la résurrection. Dès ce moment-là, il est totalement celui qui a opéré la rédemption, qui se révélera aux siens en tant que tel, sous une forme nouvelle, libre de tout ce qu’il a porté. Il l’a enduré jusqu’au bout.

La forme nouvelle du Seigneur durant les quarante jours est pour les hommes une nouvelle invitation à la suivre. Elle est plus légère, elle a en elle plus de certitude, la foi peut s’appuyer sur une présence vivante. La Seigneur a semé toute la rédemption, maintenant il apparaît comme la fécondité. Lui-même est le fruit parfait, mûr et prêt pour être à nouveau offert au Père. C’est de cette offrande que naît l’eucharistie de manière nouvelle et que prend naissance la confession. Le chemin du pécheur vers Dieu est devenu autre par le Fils : c’est le chemin de quelqu’un qui est sauvé. (NB 3, p. 340-341).

SILENCE

Que fait le chrétien? Il se dirige vers la croix. Quand il commence à croire tellement que la foi n’est plus pour lui une formalité, il cherche à entrer en conversation avec le Seigneur. La conversation a une caractéristique étrange : elle s’épanche le mieux dans le silence. Et c’est par le silence que s’éclaire la Parole.

Quand quelqu’un commence à croire comme il faut, il s’approche du Seigneur par sa Parole, il ouvre la Bible, il médite la vie du Seigneur, il écoute attentivement sa Parole. Mais il ne comprendra comme il faut que lorsqu’il avancera jusqu’au silence, jusqu’au moment où le Fils est abandonné par le Père et meurt dans une mort d’abandon, quand la nuit de son âme s’étend comme des ténèbres sur la création. C’est à partir de cette nuit que le jour, en revenant, peut devenir compréhensible et que, à partir de ce silence de mort, peut devenir compréhensible la Parole de vie. (NB 3, p. 208).

SOLITUDE de Marie

Marie a sa solitude particulière si elle est rachetée à l’avance, si elle n’a absolument aucune part personnelle au péché du monde. De même par exemple qu’un blanc au milieu de noirs se croit solitaire, ainsi elle au milieu des pécheurs. Dans le secret de son esprit, elle possède quelque chose qui l’isole; après la mort de son Fils, elle devient encore plus solitaire parce que Jean non plus ne peut pas comprendre ce par quoi elle passe : que son Fils soit enlevé par le péché auquel elle n’a aucune part si ce n’est qu’elle porte aussi les souffrances. Et tout ce qu’elle ne peut pas comprendre dans sa solitude rend sa solitude obscure et pénible parce qu’elle n’entend plus la réponse du Fils à ses questions. Quand elle cherche son Fils à l’âge de douze ans ou qu’elle va rendre visite au prédicateur, elle connaît toujours en quelque sorte une réponse dans sa prière. Dans la Passion et le samedi saint, cette réponse intérieure aussi se tarit. Le Père au ciel la connaîtra, elle sur terre ne la connaît pas. Elle ne se connaît pas comme mère et pas non plus comme épouse. L’Eglise en elle persévère dans la solitude. Sa virginité maternelle, son oui sincère sont le fondement de cette communion, mais elle ne le voit pas. Car elle qui n’a pas péché doit aller aussi loin que possible pour porter et ne pas comprendre. La foi et l’espérance sont repoussées tout à fait à l’arrière-plan; l’amour doit faire ses preuves en tant qu’amour là même où son objet lui échappe : le Fils est mort. Et le Fils était à l’origine de son amour, elle l’aimait sans le savoir avant même la visite de l’ange. Sa foi est maintenant une réponse à son enfer, toute son attitude dans la souffrance est la réponse qu’elle lui donne. (NB 3, p. 323-324).

SOUFFRANCES du Christ

« On a beaucoup dit, et beaucoup donné à voir les souffrances physiques du Christ. Je ne sais pas si l’on a assez parlé de ses souffrances morales ». (Didier Decoin, Dictionnaire amoureux de la Bible, p. 140). La croix et l’enfer I d’Adrienne von Speyr évoque très longuement les souffrances morales du Christ.

TENTATION

Un homme a une grande tentation. Le péché l’attire. Cet homme pense que Dieu lui en demande trop; commettre ce péché ne devrait être rien de grave, les autres font la même chose sans sourciller. Puis soudainement il reçoit un coup de la grâce. Il ne commet pas le péché. Il comprend combien il aurait par là offensé Dieu. Il est reconnaissant à Dieu de l’avoir protégé et, parce qu’il n’est pas égoïste, il voudrait en même temps aider ceux qui ont la même tentation. Par la grâce qu’il a reçue de ne pas commettre le péché, il résulte pour lui une volonté de sacrifice que, consciemment ou inconsciemment, il peut jeter dans la croix du Christ. (NB 3, p. 200).

Le TRIOMPHE du pécheur

Mont des oliviers. Dans son oui au Père, le Fils doit porter le non des pécheurs. Et le oui ne va pas couvrir le non, mais plus il est dit profondément comme oui, plus il pèsera de manière sensible et tragique, plus il se déploiera dans toute sa portée. Le combat entre le oui et le non jusqu’à la mort ne se déroulera pas de telle sorte que le non se fasse entendre toujours plus faiblement et que le Fils de Dieu triomphera de l’homme pécheur. Le non devra être porté de telle sorte qu’il tue l’homme, et le oui doit être dit jusqu’à ce qu’il soit totalement écrasé par le poids du non. (NB 3, p. 345).

 

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