Abbaye

32 D. L’année de la foi avec AvS

 

L’année de la foi

 

avec

 

Adrienne von Speyr

 

IV

 

 

241. Connaissance naturelle et surnaturelle de Dieu

On ne peut pas dire que la création en tant qu’acte de Dieu est une affaire naturelle; car derrière elle se trouve la volonté libre et puissante de Dieu de se révéler lui-même.  Et dans toute la création – en dehors de l’homme comme en lui-même – cette volonté de Dieu de se faire connaître jusqu’en ses profonds mystères intérieurs apparaît cachée et pourtant évidente. Quand Dieu se révèle à Adam au paradis et plus tard au peuple d’Israël et finalement à tous les hommes dans le Christ, c’est sans doute  quelque chose de nouveau, mais ce nouveau aussi correspond à la volonté fondamentale de Dieu, qui est une et la même, de se faire connaître et de se communiquer. Dans ce surnaturel il y a aussi le naturel étant donné qu’il met les créatures vis-à-vis de lui afin qu’elles puissent recevoir et porter la révélation qu’il fait de lui-même. Ainsi les deux domaines s’interpénètrent intimement et inséparablement (31-32).

242. Obscurité

(Etre ouvert ou fermé à la lumière de Dieu). Porteur du péché originel et de plus chargé de péchés personnels, l’homme ferme une de ses fenêtres sur Dieu jusqu’à se trouver totalement dans l’obscurité et emprisonné dans son péché et sa libre décision d’y persévérer. Le plus souvent, cette obscurité de l’âme s’installe petit à petit, une partie de l’âme après l’autre s’obscurcit (519).

243. Un mystère difficile

L’Ascension : c’est un mystère difficile, accablant. Presque comme si le Seigneur devait se dire : « Si déjà ici-bas je ne peux plus rien faire, comment ce sera alors dans le ciel où je ne pourrai plus atteindre les hommes directement? » Ici-bas il pouvait dire des paroles « limitées », compréhensibles, plus tard sa voix se fera entendre à partir de l’infini de Dieu. Et ses paroles sembleront  démodées, on ne les entendra plus dans leur fraîcheur immédiate, mais dans un livre ou par la bouche d’un autre qui les répétera Dieu sait comment et ce sera l’occasion de décrocher (304-305).

244. Tout le monde connaît les choses de l’amour

A. pense à son « Commentaire de saint Jean » : c’est une œuvre d’amour et jamais on ne pourra dire la part qu’y ont prise Jean, Ignace, Adrienne et Hans Urs. Aucun d’entre nous n’a intérêt à distinguer, justement parce que c’est une œuvre d’amour. Ce serait diabolique de mettre en évidence la part de chacun. Pour nous, le tout appartient à Dieu. Dans le ciel, sans doute avons-nous certains traits, mais nous sommes tous aussi les uns dans les autres, parce que nous sommes tous en Dieu. On vit là dans une communion perpétuelle; c’est plus qu’une fraternité, c’est une unité dans le Seigneur. Ici-bas, on doit faire un choix parmi les initiés, les amoureux : lui pourrait le savoir, etc. Au ciel, un choix n’est pas nécessaire parce que tout le monde connaît les choses de l’amour. Par cette participation infinie à l’amour qui remplit chacun totalement et le change continuellement, ce qui est personnel n’est pas étouffé; chacun reste lui-même, mais dans le sens donné par Dieu, parce que tous portent en eux la semence de Dieu (305-306).

245. Une croissance infinie?

Vu d’ici-bas, viser une croissance continuelle peut très vite sembler stupide : j’aime Dieu; je l’aime plus que vous ne le pensez, je l’aime de telle manière que je pourrais encore l’aimer plus, etc. Cela ne peut conduire qu’au dégoût. Au ciel, il y a une croissance infinie et, pour préciser, au sein de l’éternité. La croissance est là une réalité, pas seulement une possibilité. Et l’accomplissement dans le toi ne connaît pas de limites parce qu’il est en même temps un accomplissement en Dieu présent et dans l’éternité toujours actuelle (306).

246. Le Fils accomplit les prophéties

Celui qui a une parole inspirée l’exprime à l’instant où elle lui est donnée à dire. Mais elle peut être une parole de l’Esprit Saint qui a été dite dans l’éternité avant les temps préhistoriques et qui a été gardée là, prête d’une certaine manière, pour l’instant temporel présent. Il se peut aussi qu’elle ait été dite à l’homme il y a des années et qu’elle a été confiée pour être comprise, mais qu’il ne lui est permis de l’exprimer qu’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire que la parole de l’Esprit et celle de l’inspiré coïncident dans le temps. La parole est exprimée maintenant parce que la disponibilité de l’inspiré coïncide avec la volonté de Dieu qu’elle soit dite maintenant. Semblablement, le Christ accomplit dans le temps les prophéties passées au moment où sa disponibilité constante y est poussée par la volonté de Dieu. Et entre l’accomplissement de la prophétie et la vie du Seigneur il ne peut pas y avoir plus de contradiction qu’entre la prédiction du prophète et sa vie. La vie du Seigneur garantit et prouve que la prédiction trouve son dernier accomplissement dans son existence, contribue à l’unité de sa vie, donne son sens plénier à sa mission vis-à-vis pour le Père comme pour nous, et sa mission reçoit par là, de manière nouvelle, le sceau de sa divinité. D’accueillir les prophéties de telle manière et pas autrement, et de les accomplir de telle manière et pas autrement, le Seigneur tire pour nous l’obligation d’accueillir l’inspiration de telle manière et pas autrement, et de l’exprimer dans l’unité de notre vie (171-172).

247. Le Fils hérite de l’ancienne Alliance

Les prophéties de l’Ancienne Alliance sont une sorte d’héritage qu’assume le Fils; le Père et l’Esprit le lui ont attribué et il doit le façonner lui-même. Nous, les humains, nous possédons de même un héritage à la fois inconnu et connu. On connaît certaines caractéristiques de la famille, contre maintes autres on doit peut-être se défendre. Souvent, ce qui est transmis en héritage, c’est  un privilège, des talents particuliers.
Le Fils hérite de l’ancienne Alliance. Pour lui aussi il y a des choses qu’il ne connaît pas ou auxquelles il ne prête pas attention, auxquelles il se soumet simplement parce qu’elles lui appartiennent par la volonté du Père et parce que le Père les a préparées pour lui depuis toujours de manière discrète. Ce sont des  prophéties qui ne sont pas formulées expressément pour ainsi dire. « S’il est possible que ce calice passe » : dans une parole comme celle-là, il y a beaucoup de choses qui viennent de loin et on ne peut pas remonter exactement jusqu’à leur origine. La volonté du Père et les inspirations de l’Esprit constituent cet héritage auquel le Fils donne forme dans son existence terrestre en tant que Parole définitive et incarnée. Bien des choses dans sa vie demeurent en suspens parce qu’elles ne sont pas encore mûres pour un point précis du temps. Un enfant éveillé à la musique voudrait à cinq ans apprendre à jouer du piano, mais sa main est encore trop petite pour atteindre une octave; il doit attendre que sa main grandisse et puis voir aussi s’il a les talents suffisants; c’est de cela dépendra le choix de sa profession. Ainsi le Christ également doit laisser bien des choses ouvertes dans son existence jusqu’à ce que la volonté du Père se manifeste clairement. Jusque là, la décision reste cachée en Dieu. Une fois qu’elle est communiquée, il l’assume; la semence va fleurir. C’est très clair par exemple pour les miracles  qui n’ont lieu chaque fois que dans la situation donnée par le Père; alors aussi la force du Père est à sa disposition.
Les prophéties par contre que le Fils connaît, on peut les comparer à l’héritage connu qui doit être travaillé; cependant ici aussi le quand et le comment peuvent être cachés et ne sont révélés que dans une situation précise (173).

248. Toujours aller de l’avant

Si le Fils, en tant qu’homme, doit être l’amour parfait et accomplir toute sa tâche avec les moyens humains d’une vie limitée, d’un amour sans la pleine vision, d’un don de lui-même dans la foi, il doit forcément être saisi par le sentiment qu’il n’est pas à la hauteur, que c’est impossible. Il est évident qu’en tant que Dieu il peut tout; et il sait que sa décision divine de devenir homme était quelque chose de total et de parfait. Mais il s’agit maintenant de persévérer en tant qu’homme dans ce qui a été décidé divinement, d’accomplir comme homme ce qui est parfait, ce qu’aucun homme encore n’a accompli. Et parce qu’il a en lui la norme divine dont il ne peut s’écarter et qu’il l’a toujours sous les yeux, il sait constamment tout ce qu’il a à accomplir. Le plus difficile sera tout juste assez bon pour donner au Père la preuve qu’il correspond à son attente. Dans la décision divine, il y avait la garantie qu’elle pouvait être réalisée, que Dieu pouvait la réaliser. Et cette garantie était facile à réaliser au ciel quand le Fils se trouvait en présence du Père et de l’Esprit. Mais n’est-il pas presque ridicule qu’un homme veuille vivre lui-même selon une norme divine. Dans le meilleur des cas, elle peut sans doute lui servir à comprendre qu’en tant qu’homme il doit constamment aller de l’avant (144-145).

249. L’angoisse du Fils

Pour un enfant, c’est peu de chose de sauter du haut d’un mur élevé, et l’adulte, en passant devant un mur élevé, se rappellera ce qu’il avait pu faire quand il était enfant. Devenu un vieillard, il lui paraîtra impossible de refaire ce qu’il avait pu faire si facilement étant enfant. Le Fils ressent quelque chose de semblable quand il doit accomplir comme homme ce qu’il a décidé comme Dieu. Il ne s’agit pas non plus réaliser quelque chose une seule fois, ni de réussir en une heure. Il ne s’agit pas non plus de donner au Père une preuve de ce qu’il veut faire et peut faire et que le Père pourrait accepter en  remplacement de la réalisation tout entière. C’est l’ensemble qui est requis, c’est tout ce qui a été conçu par Dieu qui doit être accompli par l’homme. C’est cela la raison de son angoisse (145).

250. Savoir que ce sera l’échec

Angoisse de l’homme à qui le divin n’a pas été enlevé mais qui doit accomplir le plus difficile comme homme et non comme Dieu, et qui pour cela ne doit pas se servir du divin qui ne lui pas été retiré. C’est un peu comme si on mourait de faim bien qu’on ait à sa disposition des vivres en abondance.

Angoisse aussi de l’homme qui doit tout réaliser le premier, qui mesure le risque, qui sait que ce sera l’échec et qui s’y met quand même. Dans sa nature humaine se fait jour la question de savoir si ce qui est requis est réalisable ou si lui-même n’en demande pas trop à l’homme qu’il est. D’abord pour lui-même bien qu’ensuite il entraîne aussi les autres dans sa chute, ceux qui vont suivre. Cela veut dire que par son incarnation ce sera plus difficile pour les hommes ici-bas. Il est plus difficile d’être chrétien que juif.

Il y a l’angoisse de la naissance, l’angoisse de commencer. Entrer dès maintenant dans la réalité inévitable. Il sera soumis à l’événement  qui se met en marche. Il sera livré aux hommes dont il fait maintenant partie. Il aura la chance d’agir comme homme au milieu d’eux, mais ils se dresseront contre lui à une majorité infinie et ils lui feront des choses qu’ils ne peuvent pas faire à Dieu dans le ciel. Quand cela se met en marche, il ne peut plus que laisser faire. Comme pour la jeune fille, les fiançailles incluent l’abandon dans le mariage. Les fiançailles lui accordent certes un délai,  mais un délai qui diminue sans arrêt, les jours sont fixés (145-146).

251. Lutter dans la prière pour trouver la volonté de Dieu

Notre raison ne peut pas expliquer l’unité de nature des trois personnes divines; mais en tant que croyants, nous ne cessons de rencontrer dans le Christ des traces et des preuves de cette unité. Il fait ici-bas la volonté du Père sans sortir de l’unité divine, mais dans l’unité nouvellement contractée entre sa nature divine et sa nature humaine. En tant que Dieu (qui est devenu homme), il reste dans l’unité avec le Père et l’Esprit, et son obéissance ici-bas est l’obéissance de celui qui, par nature, ne fait qu’un avec eux, qui connaît exactement la volonté du Père, qui ne s’est jamais séparé d’elle et qui la fait ici-bas par définition parce que son incarnation déjà était l’expression de la volonté du Père. En tant qu’homme par contre (qui est Dieu), il cherche la volonté du Père, il doit lutter dans ses prières pour la trouver, pour la comprendre et avoir la force de la faire (189).

252. La foi du Fils devenu homme

Le premier Adam, Dieu le Père l’a créé par sa volonté et il l’a façonné avec de la glaise; par son origine, Adam est lié au Dieu créateur, mais Dieu l’a placé devant lui comme un être libre et indépendant. Par les prévenances de Dieu, Adam a une connaissance suffisante, il n’a pas besoin d’une vision directe, car Dieu reste en communication avec lui. Adam sait qu’il est dépendant et ce que Dieu veut de lui.

Il en est autrement pour le Fils. Au ciel, il voit le Père aussi bien dans son unité de nature que dans l’opposition des personnes. Dieu voit Dieu, et le Fils voit le Père. Ces deux points de vue ne font qu’un en ce qui concerne la vision. En devenant homme, le Fils prend avec lui sa vision, mais il la met là où se trouve l’homme avec qui il a contracté une nouvelle unité. Presque comme si cette vision était le cadeau que le Père offre au Fils; mais le Fils ne la prend pas avec lui de telle sorte qu’il jouirait ici-bas d’un privilège céleste; dans ce cadeau, il reste de la place pour la foi et il introduit justement par là dans la foi un élément qu’il peut  offrir aux hommes.

La nouveauté qu’il introduit est ceci : il fait de sa vision un élément de son don de lui-même aux hommes, et ce don de lui-même est désormais un élément de la foi chrétienne (190).

253.  La vision et la foi du Fils de Dieu

La vision du Père par le Fils est d’une part une « consolation » pour le Père qui se sait vu par le Fils et, d’autre part,  une nourriture pour l’Eglise qui est nourrie par la vision. Par cette double portée de la vision, le Fils est entièrement médiateur entre le Père et les hommes; lui-même n’utilise pas sa vision (pour se préparer à l’abandon de la croix)  pour lui-même, il construit avec elle un pont entre le ciel et  la terre.

La prière au mont des oliviers : « Que ta volonté soit faite, non la mienne », est sans doute la prière suprême du Fils, celle qui est la plus caractéristique. Bien que, dans la vision, sa volonté soit identique à celle du Père parce que apparaît là l’unité de nature, il y a cependant cette volonté du Fils que le calice passe loin de lui : sa « volonté de foi », non sa « volonté dans la vision ». Mais parce que sa « foi » (dans le sens de son don de lui-même dans sa mission terrestre) est parfaite, la « volonté de foi » coïncide avec elle; à peine est-elle exprimée que déjà elle est à nouveau totalement une avec la volonté du Père, l’unité est rétablie, non par la vision, mais par la « foi ». Le Fils atteint donc par la « foi » la perfection de la vision céleste sans permettre à la vision de dominer en lui la « foi », c’est-à-dire de remplacer les éléments de la « foi »  (qui pour les hommes peuvent être difficiles) par ceux de la vision (190-191).

254. Le Fils veut apprendre ce que c’est que vivre de la foi

Dans la vision, la compréhension du Fils est parfaite – non seulement il est compris par le Père mais il connaît aussi la volonté du Père -, la compréhension est le but, elle détient la clef. Mais le Fils en tant qu’homme veut toujours aussi parcourir  le chemin de la compréhension, apprendre par l’expérience comme les autres hommes (que l’on pense à la tentation). Il veut savoir ce par quoi un homme doit passer pour arriver à comprendre. Et ainsi il en arrive toujours à tirer des conclusions avec sa raison humaine quand sa raison de voyant a depuis toujours le résultat de la conclusion. (C’est comme un peintre qui peint et achève un tableau selon la nature; chez lui, il refait le même tableau de mémoire, ce qui est beaucoup plus difficile, et pourtant il veut le faire et il veut atteindre la perfection du premier). L’homme justement est une image de Dieu qui doit être capable de reproduire en quelque sorte dans sa finitude ce que Dieu est dans son éternité (191).

255. Le Fils ne veut pas savoir plus que ce que le Père veut

La vision du Fils, une fois devenu homme, devient une fonction de sa tâche et donc de son obéissance. Vous pouvez me demander de ne pas voir un objet que je vois pourtant des yeux du corps. Ainsi le Fils ici-bas peut regarder sans voir. Sur la croix ce sera tout à fait clair, car autrement on ne pourrait pas expliquer l’abandon sur la croix. C’est un abandon dans l’obéissance parce que cela correspond à la volonté du Père. Toute la vision du Père est écartée, non seulement ses différents éléments (comme auparavant quand le Fils ne voulait pas savoir l’heure du Père). D’une manière générale, ce qui se passe pour le Fils ici-bas, c’est que jamais il ne se permettra de vouloir voir Dieu par lui-même autrement ou plus que ce que Dieu veut. La prière au mont des oliviers nous donne une indication sur les possibilités infiniment variées des relations du Père au Fils et de la volonté du Fils de s’adapter à toutes; cela témoigne aussi de la volonté de Dieu de rendre fécondes dans notre foi ces possibilités trinitaires. L’histoire de l’Eglise – surtout aussi l’histoire de l’obéissance religieuse – ne cesse de montrer de nouvelles formes d’éventualités qui vont de la pleine vision à la vision partielle et au voilement partiel jusqu’au voilement  total sur la croix (191-192).

256.  Le Père peut exiger que le Fils arrive à ne plus le voir

Que le Fils ait la vision ou ne l’ait pas, cela fait partie des fonctions de son obéissance de mission, cela veut dire que ce n’est pas le Fils lui-même qui décide  de voir le Père; c’est dans l’obéissance que le Fils amène son esprit qui voit à cette disposition d’esprit que le Père tient prête pour l’obéissance du Fils et dans laquelle le Fils ne peut plus le voir. Par l’obéissance aveugle qui existe dans l’Eglise, Dieu donne à ses saints d’avoir part à cette disposition d’esprit. Pour bien la comprendre, il faut prêter attention à deux aspects de l’obéissance du Fils. Le Fils n’est pas si « fanatiquement » obéissant que, pour cette raison, il ne verrait plus le Père; il ne s’anéantit pas dans son obéissance, il regarde toujours la volonté du Père pour obéir. L’exagération - si on veut employer le terme – ne réside pas dans l’obéissance subjective, mais dans l’exigence objective du Père. Et c’est ici que se trouve aussi le deuxième aspect : le Père est si puissant qu’il peut exiger et obtenir du Fils qu’il arrive à ne plus le voir. C’est la gloire du Fils qu’il le fasse et que, par son obéissance, il manifeste la puissance du Père (192).

257. L’atmosphère du ciel

Dans la prière, on peut faire l’expérience que, par moments, le ciel est réellement offert, et le ciel est présence et adoration, réponse à toute question, entrée dans une joie toujours nouvelle. Sur terre, le chrétien fait l’expérience qu’il y a une atmosphère de prière qui transforme sa vie : tantôt plus difficile peut-être, tantôt plus facile, elle élève toutes choses en tout cas dans une atmosphère d’amour où la vie au fond est rendue possible. Cette atmosphère n’est pas une possibilité parmi d’autres, elle est celle qui rend tout possible, elle n’est pas un état à côté d’autres, elle est la condition pour cela, elle n’est pas « quelque chose » qui est digne d’efforts, elle est la base de tout effort.  A partir de cette expérience le chrétien reçoit un accès à ce que peut être le ciel. L’atmosphère du ciel a soufflé sur lui (71).

258. Dieu se penche sur celui qui prie

L’existence céleste est enrobée de joie et de vérité et aussi de la vue de l’amour éternel. Mais la prière terrestre, si elle est authentique, atteint toujours cette sphère même si elle n’en a pas conscience. Celui qui prie ici-bas, sa prière est entendue par le ciel tout entier : dans la plénitude de l’exaucement divin. Dieu se penche sur celui qui prie : il crie peut-être vers Dieu dans sa détresse, il se débat dans des difficultés apparemment  sans issue, et Dieu veut l’exaucer et lui faire réussir sa mission chrétienne; le ciel tout entier participe à cette rencontre et elle est pure joie pour le ciel, même si celui qui prie ne le sent pas pour le moment (71).

259.  Le cachot

Si un homme vit sans Dieu, il se heurte constamment à ses limites. Ou bien il vit alors résigné dans son enclos, il organise son cadre de vie de telle sorte qu’il se heurte le moins possible, qu’il oublie ses limites, que ses mouvements n’aient pas besoin de ressentir constamment les barrières connues. Ou bien s’il ne se résigne pas, il se cogne, il cherche partout à repousser les limites, parfois à sauter par-dessus, à les braver ou à faire semblant tranquillement de ne pas les voir – ce qui toujours suppose qu’on les connaît. Une fois pour toutes il a fait l’expérience que sa situation était bien établie, mais il cherche à prouver qu’elle est une erreur ou qu’elle est une contrainte à laquelle il n’a pas à se soumettre. Il se sert des dons de son esprit pour prolonger sa vie et la rendre plus agréable. Des deux manières, il est malheureux : qu’il se contente de se résigner ou qu’il secoue avec rage les barreaux de son cachot (71-72).

260.  Laisser à Dieu ses secrets

Pour le croyant, bien des limites peuvent être très étroites. Il les connaît. D’autres lui semblent de peu d’importance, car sa vie ne lui appartient plus, il ne demande pas l’heure, il a déjà remis à Dieu la part la plus importante du mystère de sa vie. Il fait partie de la sagesse de vie du chrétien de laisser à Dieu ses secrets et de se conformer à sa volonté dans l’obéissance (72).

261. Au ciel, tous sont porteurs d’amour

Les différences entre le ciel et la terre vont beaucoup plus loin que les relations de temps et d’espace, ils concernent surtout l’amour. Dans le ciel, l’Esprit d’amour souffle partout si bien qu’on ne peut pas lui échapper; c’est l’Esprit de l’amour divin, un amour supérieur devant lequel la créature s’étonne sans cesse et qui stimule tous ses actes et toutes ses pensées. Ce que veut dire « voir Dieu » est compris plutôt dans le sens qu’au ciel l’amour vous inonde et vous touche si fort , vous accompagne et vous remplit tellement, que tout est entrepris et réalisé par lui, et que chaque sens est entraîné par lui. Au ciel, tous sont porteurs d’amour. Ils le portent comme une possession, mais une possession qui est destinée à être échangée, comme un prêt et un don définitif tout à la fois, continuellement partagé sans jamais être diminué du fait du partage (72-73).

262. L’amour porte et est porté

Pour notre amour terrestre, c’est comme pour la connaissance et tous les dons que l’Esprit Saint communique : même les expériences d’une vie longue et riche n’arrivent jamais à se faire une idée  – même la plus pauvre – de la nature l’amour céleste. Il y a des choses aussi dans l’amour qui portent ici-bas le même nom qu’au ciel, mais ce qui ici-bas est un terme humain devient là-haut un terme divin. Ce qui ici-bas est compréhensible pour un coeur humain et une foi humaine est dilaté de telle sorte que celui qui est au ciel le sait : autrefois ce n’était pas du bricolage, c’était un chemin, une direction, mais une direction qui s’annule et se dépasse elle-même dans la plénitude. Tout ce qui vit dans le ciel semble croître et cela croît parce que c’est exposé au souffle de l’amour, et la fécondité infinie de cette croissance renvoie à Dieu Trinité et au Seigneur incarné et à sa Mère, et cette fécondité au-delà du temps et de l’espace est toujours de l’amour. Il n’y a en lui ni division, ni discorde, tout pousse à une unité toujours plus grande dans l’amour qui porte et qui est porté. Ce principe d’unité dans l’amour sera sans doute toujours la première chose que comprendra de Dieu celui qui entre dans l’éternité (73).

263. Ce qui doit être brûlé

Quand l’âme a compris que c’est Dieu qui gère le feu du purgatoire, elle consent à ce que soit rassemblé tout ce qui en elle doit être brûlé. Elle se laisse explorer partout par la main de Dieu, jusque dans ses recoins les plus secrets. Elle n’en ressent ni joie ni honte; à ce moment-là, ce qui domine, c’est l’objectivité infinie de la main qui vérifie, qui examine ce qui est concerné par le feu. Le processus est aussi objectif qu’une clôture de comptes. Ou bien comme lorsque quelqu’un fait sa valise et réfléchit : il faut encore prendre ceci et cela et encore ça. L’âme n’est pas du tout en mesure de juger ce dont la main a besoin; il n’y a que la main qui le sait. L’âme est comme une spectatrice lors d’une démonstration : celle-ci n’a rien de théâtral bien sûr, elle a plutôt quelque chose de scientifique. L’âme est une « marchandise » dont on vérifie l’authenticité et la solidité. Pour elle, c’est la conséquence d’une autorisation qu’elle a en quelque sorte donnée à la main, la conséquence d’une certaine obéissance à laquelle elle a consenti. D’elle-même, on ne tient pas compte durant  le processus (382).

264. Tout ce que le Seigneur ne peut pas supporter en moi

Il faut parler du feu de plusieurs points de vue : du point de vue de la puissance qui le gère et qui peut l’allumer; du point de vue de la matière qui doit y entrer; du point de vue de la conscience que je suis moi-même cette matière et que je suis exposé nu et sans défense à ce feu consumant; et finalement du point de vue de la brûlure et de la douleur provoquées par le feu : il est allumé et il consume lentement et continuellement en moi tout ce que le Seigneur ne veut pas supporter en moi plus longtemps. Ne peut rester que ce qui tient sous son regard, uniquement ce qu’il peut présenter au Père : ma nature créée et le fait qu’il habite en moi (382).

265.  Le feu de l’amour et le feu de la souffrance

Dans le purgatoire, le feu que le Seigneur apporte et allume pour qu’il consume, c’est le feu divin. Il provient de ce qui en Dieu est toujours jaillissant, de son être et de son commencement toujours nouveaux. Il est comme l’étincelle sous le sabot du cheval : feu de contact, feu de l’action. Mais feu aussi qui est toujours présent et dont nous faisons l’expérience si nous aussi nous sommes présents (auprès de Dieu). Que nous soyons là n’apporte rien au feu; il est déjà là en soi; qu’il soit là pour nous ne le change pas. C’est le feu de l’amour et le feu de la souffrance. En tant que feu de l’amour, il est une caractéristique de ce que le Père est pour le Fils, de ce que chaque personne en Dieu est pour l’autre. En tant que feu de la souffrance, il est la caractéristique de Dieu Trinité qui ne supporte rien de ce qui n’est pas pur et le consume. Et le Fils, en tant que porteur de tout péché et de toute impureté, se donne au Père par amour pour être consommé par ce feu divin. Il souffre sous ce feu, et une expression de cette souffrance, qui est en même temps amour, réside dans son abandon. Dans son cri d’abandon sur la croix, il se laisse consumer par le feu du Père, parce que maintenant tout en lui est rassemblé de ce qui l’empêche d’avoir une part active à l’action du feu. C’est ainsi qu’il alimente passivement le feu (383).

266. Le serpent qui mord et le feu qui mord

Le serpent est une expression du péché. Il mord. Tout péché mord. Car tout péché nous donne de la peine, du souci, il nous torture et nous savons d’emblée, quand nous péchons intentionnellement, que nous aurons à le payer. Maintenant à vrai dire, non parce que Dieu va nous châtier – cela se trouve sur une autre feuille -, mais réellement parce que tout péché est venimeux, parce que le serpent mord. Que le serpent doive mordre, c’est au fond la revanche de Dieu sur lui. Il lui donne l’existence, mais il lui donne de mordre. Et les hommes aussi doivent faire l’expérience de cette morsure quand ils pèchent. Ils ne doivent pas seulement  être attirés par le péché, mais aussi être repoussés par lui. Ils ne doivent pas seulement craindre le châtiment de Dieu,mais dans l’acte même du péché éprouver du dégoût pour le poison du péché.

Que le feu aussi morde, c’est le pendant de la morsure du serpent. Mais le feu n’est pas la morsure du poison, c’est celle de l’amour. Le feu ne plante pas le péché, il le déracine. En enfer, le pur feu du serpent n’aurait pas le contrepoison du feu de Dieu. Dans le purgatoire, c’est le feu de Dieu qui consume en moi tout ce qui appartient à l’enfer, ce qui mord est jeté dans les flammes du serpent (383).

267. Le Seigneur est le premier à se précipiter dans le feu

Quand le feu du purgatoire commence à bien brûler, il n’y a pas de différence entre le feu du Seigneur et lui-même. Il nous fait participer à son feu dans lequel il a brûlé et brûle lui-même. En lâchant sur nous ce feu, il s’y précipite lui-même le premier. A l’instant où je comprends cela, je suis sauvé. Je ne le comprends pas tout de suite. Au début, je suis comme enfermé dans ma souffrance et je pense m’y éloigner du Seigneur.  Le Seigneur n’est pour moi tout d’abord que celui qui gère le feu. A la fin, je brûle dans son feu avec lui (384).

268. Etre mûr pour la vision

Au ciel, nous verrons  et nous connaîtrons Dieu. Le début de cette connaissance se trouve au purgatoire, quand on comprend que le Seigneur est le feu et qu’il est consumé par le feu, et cela de telle manière qu’il souffre avec moi comme feu de la souffrance, et je suis ainsi inclus dans son feu en tant que feu de l’amour qu’il est en tant que Dieu. Tout d’abord, c’est comme si j’arrivais au Seigneur en venant du feu que je subis; plus tard, c’est comme si je venais de la souffrance du Seigneur, qui souffre avec moi, pour arriver au feu et pour le comprendre tandis qu’il me brûle. Quand on a fini de brûler, on est mûr pour la vision de Dieu. On fait déjà l’expérience de Dieu avec une telle proximité qu’elle est la porte de la vision (383).

269. Faire l’expérience de sa propre faiblesse

Quand on a fini de brûler (au purgatoire), il y a comme une faiblesse, une sorte de défaillance : ce sont les adieux définitifs à soi-même. On doit s’habituer au vêtement  dans le Seigneur que le Seigneur nous a façonné, ce vêtement assumera notre faiblesse pour nous donner de la force, la force en Dieu. Mais il faut d’abord qu’on fasse à fond l’expérience de sa propre faiblesse pour être emporté dans la force. Et plus le feu brûle, plus je ne suis plus que soumission. Je ne voudrais à aucun prix faire quelque chose qui me priverait de cette compréhension et de cet amour que le Seigneur brûle de me donner. Je suis tellement pris par le feu que toute résistance se dissout (384-385).

270. Un vrai feu

Dans le purgatoire, le feu est un vrai feu; pour l’expérience qu’on fait en lui, on ne peut trouver aucun autre terme  que brûler. (Mais sans imaginer un bûcher sur lequel on se trouverait). On sent qu’il attaque, qu’il embrase, qu’il consume. Il bouleverse l’âme, il « jaillit » aussi et il produit les figures les plus étranges comme dans un feu dans la cheminée. Et comme après un grand incendie, il reste peut-être des choses dont on ne savait pas qu’elles étaient incombustibles. D’autres choses attisent les flammes et brûlent d’une manière prodigieuse, d’autres encore ne servent qu’à entretenir le feu et brûlent plus lentement. Tout cela, on ne le savait pas (385).

271. Ceci encore devrait être brûlé

Entre-temps, au purgatoire, on sent bien l’amour du Seigneur sans doute, mais on ne se réclame pas maintenant de cet amour parce qu’on essaie de tout mettre au service du feu et de la souffrance et qu’on veut éviter toute espèce de jugement et d’appréciation personnels. Comme le feu, comme en même temps la connaissance de Dieu, cet amour a encore quelque chose d’intransigeant. Et je ne voudrais pas adoucir cette âpreté et cette rigueur par une profession d’amour prématurée. Je pourrais tout au plus indiquer moi-même quelque chose et dire : ceci encore devrait aussi être brûlé, comme si cela avait pu échapper au regard de Dieu. Je pourrais le dire par besoin d’exactitude, pas du tout parce que je craindrais que Dieu ne le saurait pas (385).

272. Le feu doit saisir l’âme comme l’amour pour le Père a conduit le Fils…

Quand quelqu’un aime beaucoup Dieu, il cherche à tout faire pour lui : dans sa prière, ses occupations, son attitude habituelle. Il cherche à donner à toutes choses la profondeur que Dieu demande; il connaît la qualité de ce que Dieu apprécie. Ici, dans le feu, le Fils montre maintenant qu’il sait exactement ce que le Père apprécie et que son amour – celui du Fils – n’a de valeur que dans la mesure où il correspond à celui du Père. Ainsi le feu doit saisir l’âme comme l’amour pour le Père a conduit le Fils à la souffrance, il doit la plonger dans la totalité de la souffrance du Fils pour qu’elle puisse aussi refléter la totalité de son amour pour le Père. La totalité de la souffrance, le Fils la connaît par son humanité et, dans le purgatoire, il s’unit pour ainsi dire tellement à celui qu’il est en train de purifier qu’il  vérifie comme de l’intérieur la qualité du feu. Il aime son prochain comme lui-même. D’où ce  déplacement : dès le début, il est là où je suis (385-386).

273. Et qui est mon prochain?

Pour moi, au purgatoire, mon prochain pour le moment c’est uniquement le Seigneur, il ne m’est pas donné maintenant d’autre prochain. Ce n’est que tout à fait à la fin, avant l’entrée au ciel, que le prochain m’est rendu – seulement par le Seigneur -, car maintenant je peux le rencontrer de la manière dont le Seigneur et Dieu l’aiment (386).

274. L’enfant de quatre ans

Le feu du purgatoire s’adapte aussi aux différents stades de la vie. L’enfant de quatre ans aussi qui arrive dans l’éternité avec l’état de conscience qui est le sien doit être éduqué pour Dieu selon ses capacités de compréhension jusqu’à ce qu’il soit mûr pour l’éternité avec la maturité de conscience qui est la sienne. (Cela contribuera certainement à la variété du ciel que tous n’y arrivent pas avec la même expérience du monde). Un enfant de cet âge aussi, qui ne peut pas encore se confesser, doit être préparé pour Dieu; se réjouir de Dieu, l’envie de lui faire plaisir, être devant lui propre et net, l’espérance de le voir : tout cela peut être éveillé en lui (386).

275.  Une fille de dix-huit ans

D’une manière générale, je veux ce Dieu veut, mais je ne pense pas beaucoup à la distance qu’il y a entre ma volonté approximative et étroite, et sa volonté divine et infinie. Quand commence l’examen (au purgatoire), je ne suis pas opposée à son caractère désagréable parce que je comprends que la volonté de Dieu s’exprime maintenant au-delà de ce que je comprends. C’est comme si tu me lisais une poésie qu’au début je ne comprends pas; mais je te fais crédit : je la trouve belle parce que tu la trouves belle. Que je me déclare d’accord avec toi, cela a davantage affaire à mon sens de la beauté qu’à ma raison : je veux commencer à voir avec tes yeux.

C’est une obéissance qui est liée à un certain désir; commencer à ne plus vouloir calculer. Le cours de la procédure n’est pas suivi dans l’impatience, on ne compte pas les coups qu’on reçoit, on ne calcule pas où l’on se trouve, combien de temps cela pourrait encore durer. On s’abandonne à ce qui a été décidé. On ne demande pas si cela pourrait faire plus ou moins mal, on ne répartit pas non plus les douleurs sur les différents péchés qu’on a commis. On assume tout, on donne à Dieu son blanc-seing. Il en est ainsi pour les purifications dans lesquelles on entre sans comprendre soi-même ses péchés, on commence par les subir. La compréhension de ses péchés ne vient qu’après. Le tout nous est étranger comme le buisson ardent l’était pour Moïse, et il ne lui était pourtant pas permis de s’approcher pour l’examiner. D’une manière générale, ce qui est pénible, c’est le fait qu’on n’est pas convenable. Mais ce qui est pénible est approuvé en tant que tel, il y a en lui quelque chose de naturel (386-387).

276. Une entrée sans méfiance au purgatoire

On est mis au purgatoire dans une sorte d’innocence. On est ouvert à tout, on veut se laisser conduire. On est sans aucune méfiance quand on est placé sur le chemin de Dieu. On est encore si novice qu’on peut être entièrement utilisé. Et ce trait doit atteindre toute sa pureté par la purification. Toutes les scories doivent en être enlevées. Mais si dès ici-bas on a mis l’amour de Dieu au-dessus de tout, cette manière d’être peut dominer dès le début. Le purgatoire et la confession ici ne font qu’un. L’âme désire tellement Dieu qu’elle ne pose pas de conditions; la question reste en quelque sorte pendante de savoir si Dieu la rencontrera sous le mode de la confession ou du purgatoire… C’est l’amour dans le châtiment et le châtiment dans l’amour.  La justice nue est dépassée par le passage du Seigneur à travers l’enfer (387-388).

277. Désirer ce qu’il désire

Dans l’obscurité du purgatoire se trouvent bien des choses de l’obscurité de l’enfer du Seigneur. C’est pourquoi la confession et l’enfer sont aussi des expressions de l’amour du Seigneur. Le pécheur est confessé et nettoyé dans le feu par l’amour du Seigneur. Et au beau milieu de ce que le purgatoire a de pénible on peut être totalement saisi par cet amour. Au beau milieu du malaise, il peut y avoir une sorte de bien-être qui ne se trouve pas en nous-mêmes mais dans le Seigneur. On désire ce qu’il désire. Le caractère pénible nous devient soudain précieux : il lui appartient. De même que le premier rapport sexuel est pénible pour la femme et que sa joie se trouve totalement en son mari (388).

278. Phase terminale

Quand le Seigneur révèle son amour comme but et comme force motrice, c’est peut-être la phase terminale du purgatoire; mais il se peut aussi qu’il le fasse dès son stade initial. C’est une relation à lui immédiate, en quelque sorte sponsale, qui est créée. Dans la confession, l’amour du prochain joue toujours un rôle déterminant; dans le purgatoire, on est tourné totalement vers le Seigneur. Mais, dans cette relation, une souffrance inattendue peut être requise. De quelle durée et de quelle genre, c’est le Seigneur qui en décide. Il peut se faire que j’aie commis peu de fautes et que le Seigneur veuille être indulgent : je dois pour ainsi dire arriver au ciel en faisant l’expérience de son amour. Mais tout en connaissant son amour, je peux aussi être amené à passer par des choses dures et obscures bien qu’ici aussi l’espérance et la joie demeurent l’essentiel. Et ce qui est typique, c’est que cet amour s’adresse aussi à moi en tout ce qui m’était inconnu et caché. Il prend tout en lui, il est si grand qu’il n’est pas gêné par nos limites (388).

279. Purgatoire et Passion : le Seigneur a brûlé pour le Père

A un certain moment au purgatoire est dépassé le mouvement de la honte qui cherche à se protéger : tout se trouve également ouvert devant Dieu. Et je sais que, s’il y a en moi quelque chose de faux qui est caché, le Seigneur va l’arranger. Ce qui à un niveau inférieur fait mal est joie à un niveau supérieur. Le Seigneur a le droit de tout toucher, son droit est l’évidence même.

Ce qui est pénible peut être objectivement présent; mais on le vit comme l’accès à une plus grande volonté de Dieu. Aussi importun et aussi incompréhensible que cela puisse paraître, c’est élevé en Dieu  en tant que souffrance. Parce que Dieu le désire, cela a son sens; parce que c’est  utile, je n’ai pas à m’en occuper. Je sens la souffrance, mais dans une sphère dont l’appréciation m’est retirée. Il me serait impossible de me révolter contre elle, je préfère ne pas dire que cela m’est désagréable. C’est bien tel que c’est, même si cela fait mal, car cela appartient à Dieu. Et parce que le tout est un commencement, on approuve justement que cela se fasse : on souhaiterait davantage au cas où Dieu souhaiterait davantage. C’est comme une ouverture au-delà de notre propre disponibilité. Ici-bas j’ai disposé de mon corps, maintenant je remets entre les mains de Dieu tout ce dont je puis disposer au cas où il voudrait l’utiliser. Je ne dispose pas du tout de ce qui est maintenant désagréable, mais je suis heureux si c’est utilisé; c’est remis au même titre que ce qui est agréable et dont je dispose. Et sans que j’y réfléchisse, ce qui est douloureux a une relation avec la Passion du Seigneur : en brûlant pour le Père, il fait entrer en lui sa créature (388-389).

280. Une connaissance toujours plus profonde de Dieu

Nous ne devons certes pas représenter Dieu inconsidérément à l’image de l’homme. Mais le Fils est devenu homme afin que par ce qu’il a d’humain nous apprenions à mieux connaître Dieu. De plus la relation de l’Ancien Testament au Nouveau nous est donnée par laquelle nous sommes initiés à une connaissance toujours plus profonde de Dieu. L’image de Dieu en Israël était celle d’un Dieu unique; dans son passage au Nouveau Testament, cette image prend les traits beaucoup plus précis de Dieu Trinité. Bien des paroles des prophètes semblent en être restées à un niveau de compréhension de Dieu qui ne correspond plus à notre foi néotestamentaire et ne lui permet guère de s’enrichir parce qu’il leur manque le visage du Christ. Ce n’est que la foi néotestamentaire qui donnera à ces paroles leur plénitude. D’autres paroles de l’Ancien Testament sont déjà en route vers cette plénitude (97).

281. Deviner l’amour du Crucifié

L’incarnation du Fils est pour nous la distinction des personnes de la Trinité et ensuite la distinction de nos personnes pour la Trinité. Dans la foi, il n’est pas difficile de deviner l’amour du Crucifié pour nous et de deviner, par cet amour, quelque chose du don d’eux-mêmes du Père et de l’Esprit au monde. Et ce n’est qu’à partir d’ici que rétrospectivement nous voyons combien il serait difficile pour nous, sans cet amour devenu visible du Fils (et ensuite de l’Eglise et de l’Ecriture sainte, qui elle aussi est un don de la Parole de Dieu), de nous représenter quelque chose du don de l’amour de Dieu pour le monde (97).

282. Ponce Pilate

La révélation du Christ est au service de la révélation  de la Trinité. Quand la dogmatique estompe à nouveau cette distinction des personnes ou la rend superficielle en ne voulant parler que d’appropriations extérieures, on devra faire attention  à ce que tout le credo ne s’effondre pas jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Ponce Pilate comme donnée reconnaissable et sûre tandis que tout le reste serait réduit au rang de discours en paraboles (97).

283.   Echanger de l’amour

L’homme est capable de parler; par là il est à même d’une double parole : à Dieu et à son prochain. Par la parole, il peut s’entendre avec Dieu : entendre la parole de Dieu et lui répondre. C’est ainsi que se forme la prière; dans la prière apparaît la loi et, par la loi, se manifeste l’amour; celui-ci se trouvait à l’origine et il s’est  donné une expression par la parole. Dans les relations avec le prochain aussi c’est l’amour qui est à l’origine de la parole et de l’entente. La parole est le moyen pour échanger de l’amour  (21).

284. Une parole qui naît de l’amour

Que dans le Dieu éternel il y ait une Parole est l’expression de l’amour en Dieu : la Parole est engendrée dans l’amour, il lui est répondu dans l’amour, elle sert à l’échange de l’amour trinitaire. Ce que le Fils fait au ciel en tant que Parole, il continuera à le faire sur terre, en devenant homme, d’une manière adaptée aux hommes. Mais maintenant c’est réellement la Parole de Dieu qui en lui s’adresse aux hommes, qui s’exprime, que nous accueillons comme Parole de Dieu et à laquelle nous répondons quand nous prions, quand nous vivons par elle et qu’il nous est permis de la rendre au ciel d’une certaine manière (21).

285. La prière : une parole reçue dans l’amour

Notre prière maintenant n’est plus avant tout l’expression de nous-mêmes, de nos besoins et de notre indigence, c’est une parole dans l’échange d’amour de Dieu qu’il nous attribue dans sa Parole éternelle et à laquelle nous répondons en renvoyant le Fils au Père. C’est par la Parole divine que notre prière est fécondée, c’est de cette Parole que notre prière reçoit son contenu et son sens dernier. L’échange de l’amour divin dans lequel nous sommes admis, nous n’en aurons jamais une vue d’ensemble; la parole chrétienne à peine exprimée est aussitôt emportée au ciel où, rendue disponible et utilisable, elle est employée. Nous parlons et nous prions tournés vers le ciel, et la parole qui semble petite dans notre bouche, reçoit là des dimensions d’éternité. Dieu le Père l’entend comme son Fils. De la sorte il n’y a pas pour nous de limites de réception qu’on pourrait déterminer; nous exprimons quelque chose en tant que chrétiens : intervient alors l’espérance que la parole sera reçue dans l’amour, et c’est uniquement la foi qui nous en assure (21-22).

286. Nous pouvons aider Dieu

Dieu a besoin de plus d’amour, c’est pourquoi il a besoin aussi de plus de prière. Comme priants et comme vivant conformément à cette prière, nous pouvons aider Dieu à trouver ce dont il a besoin. Et comme notre prière est emportée dans l’invisibilité de l’Eglise et de Dieu Trinité, il y a ainsi, selon la promesse de Dieu, dans nos actes également ( et dans les actes des autres auxquels nous pouvons  avoir part dans la prière) toute une sphère qui demeure pour nous invisible. En tant qu’hommes, nous comptons sur les effets de nos actes et sur les réponses qui leur seront données. Comment Dieu réagit, nous ne savons pas. Ses temps et ses espaces sont autres, ses conclusions et sa manière d’avancer également. Ce n’est que dans la foi et dans l’amour que nous savons que nos actes sont gardés chez lui et que chez  Dieu tout a son effet en son lieu et à son heure. Nous le savons : si notre prière et nos actes sont chrétiennement en ordre, au ciel correspond un ordre semblable même si nous ne voyons pas la correspondance (22).

287. La faiblesse féconde de ceux qui aiment

La Parole de Dieu devient un homme parmi nous. Elle est donc capable d’être sur terre comme l’un de nous. Nous comprenons que toute Parole en Dieu peut faire tout ce que Dieu lui donne. La Parole dans la confession, la Parole dans la prédication, la Parole de la consécration, toute Parole de la prière, aucune ne sera jamais privée de la force et du sens qui furent donnés à la Parole incarnée et qui participent à la vie éternelle. Par conséquent  quand nous vivons en croyants, nous participons à la vie divine par la Parole. Elle nous charge d’une responsabilité; mais elle nous offre aussi sécurité, tranquillité d’âme, patience. Cette sécurité quand on nous demande quelque chose, non seulement pendant la prière, mais à tout instant de notre existence, c’est sans doute ce dont nous avons le plus besoin. Par nous-mêmes nous sommes sans force et incapables; mais en répondant, nous sommes tellement dans la Parole que la force de la Parole suffit pour assumer notre faiblesse stérile et en faire la faiblesse féconde de ceux qui aiment (22).

288. La justice, le châtiment et la pénitence : expressions de l’amour

Ce que le Christ opère en son Eglise, c’est la volonté du Père, c’est aussi le souffle de l’Esprit; c’est donc toujours l’expression de l’amour trinitaire. C’est pourquoi quand l’Eglise ressent en elle l’oeuvre de l’Epoux, elle ne peut en rester à une simple relation toi – moi; elle doit toujours percevoir dans l’oeuvre du Fils en elle la volonté inconcevable du Père et l’objectivation de l’amour divin dans l’Esprit Saint. Cela lui permet de voir l’amour en toute forme, y compris dans la justice, le châtiment et la pénitence. Il n’est pas nécessaire que l’amour soit ressenti immédiatement comme tel pour pouvoir être cru et même expérimenté comme amour. Mais ceci exige une objectivation de l’amour de l’Eglise comme obéissance : ce n’est que dans l’obéissance que tout souffle de l’Esprit peut être conçu comme amour. Sans cette obéissance, l’Eglise s’abandonnerait à ses sentiments et apprécierait l’un comme amour et l’autre comme autre chose. Si elle sait que c’est Dieu Trinité qui agit en elle, elle doit se situer elle-même du point de vue de l’éternité et là, en Dieu, toute manifestation à l’extérieur de la vie trinitaire est amour (495).

289. Suis-je le gardien de mon frère?

Dans la Trinité, chacun a le souci de l’autre. Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère? » Dans la Trinité, c’est oui depuis toujours. Le soin des âmes (la pastorale) n’a pas été inventée dans le monde (474).

290. Rendre Dieu concret

Le Christ résume pour nous le Père et l’Esprit dans les sacrements… Le temps de Jésus Christ ici-bas est au milieu de son éternité : son existence historique dans le temps est là pour montrer sa réalité éternelle. Nous n’étions plus réceptifs pour la réalité et la vérité cachées en Dieu, alors le Fils devient chair pour nous rendre à nouveau Dieu comme une réalité. Le sacrement ne cesse de nous donner la concrétisation de Dieu dans le Christ; c’est l’oeuvre de son éternité, opérée dans le temps pour nous faire don à travers tous les temps de quelque chose de sa vie éternelle (496-497).

291. La colère du Fils

En Dieu Trinité, la colère du Fils est illimitée. Cette colère est vivante à côté de son amour divin; cette colère est vivante et, à côté de cela, il adore et il est adoré; cette colère est vivante et, à côté, il reçoit l’amour du Père et des hommes; car tout cela ne peut pas voiler ce que les hommes font de mal et celui qu’ils projettent de faire. Cette colère est … divine, et donc pour les hommes indéfinissable parce que l’objet propre de cette colère, le péché, ils ne peuvent pas non plus le voir dans toute sa portée et toute sa vérité. Mais jusqu’à l’incarnation, le pécheur ne fait qu’un avec son péché au regard de Dieu, et il semble ainsi qu’on ne peut pas imaginer comment la colère de Dieu peut toucher le péché sans qu’en même temps le pécheur tombe raide mort. Cependant il y a en Dieu dès maintenant un niveau où l’amour de Dieu distingue le péché et le pécheur, un niveau d’attente où le pécheur racheté est ramené tandis que derrière lui brûle l’enfer en tant que quintessence de tous les péchés, de ce qui offense Dieu continuellement et avec quoi il n’y a pas d’arrangement possible. Et tandis que tous les pécheurs se trouvent devant cet arrière-plan, qui appartient à l’enfer, le tableau d’ensemble constitue pour le Fils aussi un outrage perpétuel; mais celui-ci ressent davantage encore l’outrage fait au Père que celui qui le touche personnellement (310).

292. Comment séparer le péché du pécheur?

Le Fils donc est en colère parce que les hommes pèchent : un fait qu’on ne peut pas cacher; mais il est aussi en colère parce que le Père est en colère et qu’il est offensé, et cette colère ne peut pas se calmer tant que sa création pèche. Cette colère qui existe avant l’incarnation est continuellement avivée par le péché. Et comme la rencontre est constante entre le péché et la colère, il semble qu’on ne puisse pas espérer une victoire sur l’enfer, c’est-à-dire une séparation efficace du péché et du pécheur (311).

293. Un homme qui vit dans la grâce

Pour que la séparation du péché et du pécheur puisse se produire, le Fils doit devenir homme. En devenant homme, le Fils se dépouille de son existence céleste; ce faisant, il va dépouiller les hommes de leur être d’enfer, il va pouvoir les en séparer. Mais la colère de Dieu, avec son caractère absolu, est pour ainsi dire incoercible. Elle est  tellement entière, elle est tellement pure essence de colère, qu’il ne semble pas qu’elle puisse être influencée par d’autres propriétés de Dieu. Et pourtant Dieu n’a pas créé le monde dans la colère, et l’homme pourrait contribuer à ce que Dieu regarde sa création avec faveur. C’est dans cette possibilité que le Fils s’engage par son incarnation. Sur lui, le Fils éternel, le regard bienveillant du Père est posé depuis toujours; maintenant il se dépouille de sa divinité et revêt l’humanité mais, avec lui, il attire aussi le regard d’amour du Père sur le monde. En se dépouillant, le Fils ici-bas est comme un homme qui vit dans la grâce, dans le bonheur parfait d’être aimé par le Père. Soumis à la loi et à une destinée humaines, il prouve qu’il peut quand même rester totalement dans le Père. C’est presque comme si, par pure joie d’être un homme, il déposait sa divinité auprès du Père, comme si, dans sa condition humaine également, il pouvait sentir avec joie l’amour trinitaire de Dieu et lui répondre (311).

294. La colère du doux agneau dans le temple

Et voilà qu’il voit les marchands dans le temple, le temple qui devrait être consacré à l’adoration et à la reconnaissance du Père et représenter ici-bas l’esprit du ciel. Ici les hommes devraient remercier Dieu pour leur existence, se laisser enseigner et remplir par lui, s’exercer à leur vie éternelle avec Dieu. Et ici règne le péché. La prière est évincée; les affaires, l’égoïsme, la ruse et l’escroquerie prennent sa place. Dieu est évincé de sa maison, sa présence est oubliée, son commandement méprisé, son amour de Créateur dédaigné, sa sagesse remplacée par l’astuce des hommes. La colère qui saisit maintenant le Fils est une colère divino-humaine, une colère chrétienne. Elle n’a plus la démesure de la colère céleste, c’est la colère d’un humain limité, mais une colère qui est si juste et si vraie qu’en tant que telle elle peut être colère de Dieu. Etant la colère d’un homme, elle est subjectivement limitée, elle est également limitée dans son objet (le péché des pécheurs qui sont ici) et finalement dans ses effets : dans les coups qu’il porte avec son fouet, un acte immédiat, dépourvu d’équivoque. A vrai dire, cette colère s’empare tellement du Fils qu’en cet instant rien d’autre en lui n’est visible que la colère. Mais en cela aussi il est limité;  en se déchaînant – il renverse les tables, etc. -, il arrive à ses fins. C’est une colère justifiée qui ne fait pas perdre au Fils son attitude de prière au Père, il obéit même au Père qui veut cette colère et son expression. Le Fils n’en est pas compromis ni assimilé aux pécheurs qu’il corrige; au contraire, il se sépare d’eux encore plus nettement. Les intérêts du Père sont pour lui aussi saints ici qu’au ciel. Son attitude envers le Père est totalement intacte. Sa colère humaine est si bien en harmonie avec sa colère divine que rien ne peut l’arrêter. On perçoit aussi là que Dieu ne veut pas voir dans les croyants uniquement les propriétés du doux agneau (294).

295. Une colère limitée et une colère infinie

Mais si la colère humaine du Christ est en accord avec la colère divine en son fond, elle est quand même différente  dans ses effets du fait de sa finitude. Elle touche les hommes dans le domaine limité où ils y sont sensibles d’une manière dépourvue d’équivoque. Quand, dans le temps présent, un homme  est touché directement par la colère de Dieu, il a besoin d’une explication dans la foi pour que tout malentendu soit écarté. Ici par contre tout est expliqué parce que la colère de Dieu (à laquelle participe réellement la colère du Christ) a une forme humaine évidente et parce que cet accès de colère fait partie de sa mission qui est donnée comme la réaction de Dieu contre le péché. Comme toute colère juste, c’est une colère contre le péché et, de ce fait, c’est la même colère que dans le ciel, mais non la colère infinie de Dieu, c’est une colère qui est devenue limitée dans le Christ (312-313).

296. Une colère dans l’amour

Ici-bas, le Christ doit pour ainsi dire réapprendre la colère (à propos des vendeurs chassés du temple). Il doit pour ainsi dire oublier les dimensions de la colère céleste pour apprendre la colère chrétienne adéquate. Il doit se l’approprier comme s’il n’avait que la possibilité de l’offrir à Dieu comme un croyant et de l’adapter à lui : avec les limites et la retenue de l’homme dont la colère est justifiée dans la mesure où elle est en harmonie avec la volonté divine. La colère du Seigneur est claire et authentique – celui qui voit maintenant ses gestes, entend sa voix et ne sait rien d’autre de lui, ne peut pas distinguer sa colère de n’importe quelle autre colère humaine. Et pourtant c’est une colère dans l’indifférence, l’obéissance et l’amour (313).

297. La solitude de l’homme en colère

La colère du Christ est double. C’est une colère humaine et chrétienne qui éclate à l’occasion de la profanation de la maison de son Père. Mais elle renvoie en même temps à l’origine de sa mission étant donné qu’il est devenu homme à cause de l’outrage fait au Père et de sa colère. Il est accordé à l’état d’âme du Père, il l’est par amour pour le Père et, dans cet amour, il comprend la volonté du Père de l’envoyer. Mais il justifie aussi par là toute colère chrétienne qui a pour objet le péché et comme origine et but la plus grande gloire du Père. Une colère de ce genre détruit pour pouvoir reconstruire. Comme le montre la scène dans le temple, elle est cause de scandale. Elle rend solitaire celui qui est en colère, et dans une situation inconfortable, on le montre du doigt. Et pourtant la colère est bonne si elle est la colère du Christ. Les chrétiens doivent y avoir part comme ils ont part aux souffrances et aux joies du Christ. S’il l’avait pu, il n’aurait pas seulement renversé les tables, dispersé les marchandises et frappé les hommes, il aurait détruit le temple profané, car il sait très bien qu’à peine il sera parti les hommes reviendront avec leurs marchandises. Il sait très bien qu’il n’est pas donné à un homme, serait-il Dieu,  de détruire par colère de telle manière que la correction atteigne son but. Sa colère peut être un signal d’alarme qui reste gravé dans la mémoire des pécheurs : ils continueront à pécher comme des êtres marqués, mais pour vaincre le péché il faut d’autres moyens (313).

298. Derrière la colère : la grâce

Mais Dieu dans le ciel voit que sa colère a trouvé ici-bas une expression. Une traduction adéquate dans une colère limitée, humaine, mais vraie et juste. Et le Fils est prêt à laisser sa vie en signe de cette colère. Il se laisse consumer par son zèle pour la maison de son Père. Il se met tout entier au service de la colère du Père : c’est en raison de cette colère qu’il a déjà abandonné sa vie dans le ciel, pour la même raison il laissera aussi sa vie terrestre. La vague isolée de colère qui fit rage dans le temple se transformera sur le chemin de la croix en un véritable déferlement de vagues. Mais alors le Fils dirigera totalement sur lui-même le fouet de la colère éternelle. Dans la colère au temple, la Passion est déjà commencée, la colère du Seigneur a déjà alors la couleur  de la Passion. Et parce que le Fils dans sa Passion a dirigé sur lui absolument toute la colère de Dieu, après la résurrection et dans le temps de l’Eglise, la colère de Dieu sur le péché qui continue d’exister est comme mise entre parenthèses dans la rédemption de l’humanité. Non que la colère de Dieu n’ait simplement plus cours, mais elle brûle au sein du feu de l’amour : quand un chrétien commet un péché, elle brûle à l’extérieur même si – ou bien si juste alors – à l’arrière-plan se trouve la grâce (313-314).

299. La colère d’une mère

Le Seigneur a souffert à l’avance sur la croix pour nous les puînés; les offenses que nous infligeons aujourd’hui au Père étaient déjà incluses dans sa croix. Donc la colère de Dieu à laquelle on pouvait s’attendre pour plus tard était incluse dans la croix, la colère du jugement  insérée dans la volonté de salut sans que la colère de Dieu en devienne pour autant irréelle ou impuissante. Une mère peut corriger son enfant avec une véritable colère sans renier son amour pour lui ne fût-ce qu’un instant (314).

300. Le chrétien moyen au purgatoire

Une âme moyenne qui prie superficiellement et qui s’attend à un peu de purgatoire. Comment  ça va se passer, elle ne le sait pas. Et il peut se faire qu’un purgatoire « moyen » aussi lui soit d’abord destiné, mi-châtiment, mi-bienveillance aimante. Elle en est étonnée : « C’est manifestement le maximum de ce qu’elle peut supporter ». Elle se rend compte alors de ses limites, elle en est un peu humiliée. Et pourtant il ne lui vient pas à l’esprit de demander plus. Cela convient en quelque sorte à l’idée superficielle de la justice qu’elle s’est faite. Le maximum qu’on peut maintenant obtenir d’elle, c’est qu’elle ne se défende pas mais qu’elle s’abandonne. Tout se passe tellement sur une ligne moyenne qu’elle ne se sent pas du tout obligée de se demander si elle n’aurait pas mérité beaucoup plus et qu’elle devrait justement demander ce plus. Après un début d’épouvante et une certaine humiliation, elle s’abandonne moyennement  à la procédure moyenne qui correspond à la prière moyenne de son âme (367).

301. Une prière plus profonde au purgatoire

La même au bout d’un certain temps, ou aussi une autre âme qui d’emblée commence au stade d’une prière plus profonde. C’est une prière dans une souffrance plus profonde, dans une surprise et une humiliation plus profondes. Et plus la souffrance devient insupportable, plus elle est vraiment ressentie, plus la prière se détache du processus du châtiment. Elle n’est pas non plus un dialogue avec la procédure du châtiment, car ce qui est important, ce n’est pas que celui-ci humilie, mais que l’âme prenne conscience de ce qui est honteux en elle. C’est comme une certaine expérience de la présence de Dieu quand l’homme a péché : plus est sûr le sentiment de cette présence, plus grande est l’humiliation. Et plus ardente aussi se fait la prière. Mais plus ardente est la prière, plus aussi le châtiment est bienvenu, plus on comprend sa nécessité. C’est au châtiment que l’âme se mesure elle-même. Plus le châtiment lui semble mérité, plus clairement elle comprend que c’est son châtiment pour son péché. (Comme si quelqu’un s’était irrité de plus en plus pour un forfait commis par quelqu’un et finalement on le convainc que c’est lui qui l’a commis). Au fond pendant que s’exécute le châtiment, c’est la prière qui fait comprendre. La prière est norme, soutien, direction. C’est le Seigneur qui, invisiblement, guide cette prière, ne la laisse ni se relâcher, ni se dénaturer. L’état permanent est en quelque sorte investi par une direction, un courant, un progrès. Mais de même que le premier degré n’était qu’une introduction à un état, ce second degré n’est qu’une introduction à un développement. Le premier degré était en somme pour l’enfant l’invitation pressante à aller à l’école, le second degré est l’invitation pressante à apprendre quelque chose à l’école (367-368).

302. Se réveiller rempli de honte en comprenant son péché

La prière profonde. Dans le purgatoire aussi il y a l’obéissance au Seigneur. C’est lui qui détermine la profondeur de la prière. Quand il le veut, il peut offrir à l’âme une sorte de prière parfaite dans laquelle elle oublie tout ce qui n’est pas lui, non dans une vision pour le moment, mais dans la profondeur d’un abandon qui la transporte là où il veut qu’elle soit, si bien qu’au milieu de sa prière elle peut tout d’un coup se réveiller remplie de honte en comprenant son péché. Elle se trouve maintenant devant lui, dépouillée et livrée et profondément humiliée, et son moi n’est presque plus qu’une fonction de son péché. C’est donc à cela ressemble le péché concret! Et cela maintenant non en méditant la scène du mont des oliviers où l’on voit le Seigneur dans l’angoisse et la honte à cause de mon péché, mais en accompagnant paradoxalement le Seigneur jusqu’à la croix, en portant le péché avec lui : c’est maintenant mon péché le plus personnel et dont j’ai fait l’expérience. C’est une vue sur la croix qui est caractéristique du purgatoire, où par l’expérience de son propre péché on a le regard libre pour voir ce que le Seigneur a fait sur la croix : il a porté mon péché (368).

303. La semence du Père

L’Esprit est l’Autre en Dieu; il n’est jamais écarté de la relation Père – Fils mais, dans cette relation, il est libre de souffler où il veut, à l’intérieur et au-delà. Il sait ce que veut dire être « en » Dieu bien qu’il soit Dieu lui-même. Cette liberté de l’Esprit est visible aussi dans le fait que c’est lui qui apporte le Fils sur terre. Ce qui est là extraordinaire c’est qu’il ne procède pas seulement du Père et qu’il apporte à la Mère la semence du Père, mais c’est aussi qu’il procède du Fils et que pourtant il apporte le Fils au monde. C’est une image parlante de la vie éternelle. Nous, dans le temps, nous devons être heureux de descendre de quelqu’un et d’engendrer. Dans la vie éternelle, le cercle peut se refermer sur l’origine. Car il faut penser à ceci : l’Esprit apporte à la Mère pas seulement une semence humaine mais une semence divine (393-394).

304. L’Esprit qui procède du Père et du Fils

Tout homme est issu d’un père et d’une mère; il a un lien avec les deux, ce qui signifie aussi bien réserve que limitation. Les parents forment en quelque sorte l’horizon de ses possibilités, ils portent, tracés en eux, ce qu’il peut devenir. Il est chez lui dans les deux, mais aussi enclos et, vue de la sorte, sa place est un mouvement de va-et-vient entre les deux.

L’Esprit Saint procède du Père et du Fils, et il est envoyé de l’un à l’autre; qu’il soit spiré est l’instant premier d’un mouvement éternel qui reçoit de là son impulsion, mais sans qu’il soit enfermé entre le Père et le Fils. La mission du Fils qui sort du Père et retourne à lui, nous pouvons nous la représenter plus facilement. Se faire une idée de l’envoi de l’Esprit par le Père et le Fils est difficile, car c’est une mission in statu nascendi, une mission et un mouvement toujours nouveaux qui partent de l’origine; l’origine est toujours présente pour se continuer dans la mission (394).

305. L’Esprit est là pour être envoyé

L’Esprit qui descend sur l’homme ne reprend pas en réalité le chemin qui va vers le Père, il ne fait que remettre l’homme sur ce chemin du Père, ou bien il l’associe à la relation du Fils au Père; mais lui-même reste l’impulsion, tout comme le Père et le Fils agissent en lui comme impulsion originelle. Sans doute le Fils (qui en tant que deuxième personne divine est ordonné à l’Esprit) peut-il en tant qu’homme recevoir l’Esprit et le renvoyer au Père sur la croix; et quand un chrétien meurt, il rend aussi au Père, avec son esprit, l’Esprit Saint qui est en lui, et il peut aussi le rendre à la suite du Fils sur la croix en donnant pour ainsi dire à l’Esprit Saint une nouvelle impulsion, une nouvelle mission. La tâche principale de l’Esprit est d’être là pour être envoyé. Il est impensable que l’Esprit ne soit plus envoyé. Le Père qui envoie le Fils est unique; mais quand l’Esprit est envoyé, il y en a deux qui l’envoient, si bien qu’il est impossible de se représenter un point de repos pour l’Esprit qui est envoyé, parce que le lieu d’où il sort est le mouvement entre le Père et le Fils eux-mêmes. Le Père et le Fils l’envoient de la même manière et en même temps, en un mouvement unique, dans lequel on ne peut distinguer la part de chacun, ils l’envoient dans la communauté toujours naissante de l’envoi (394-395).

306. Le Père envoie l’Esprit sur l’Eglise

La mission apostolique des chrétiens en général provient certainement de la Trinité tout entière. Mais dans l’ancienne Alliance le Père se trouvait au premier plan tandis que le Fils et l’Esprit se trouvaient pour ainsi dire derrière lui; dans la nouvelle Alliance, au premier plan se trouve le Fils qui a la vaste mission de la rédemption et qui lance de nouvelles missions dans le domaine des siens. Mais il envoie de telle manière que le Père – en réponse à l’envoi du chrétien par le Fils – envoie l’Esprit Saint au chrétien et, par là, il confirme pour ainsi dire en l’achevant l’envoi filial. Le Fils envoie au Père; le Père envoie l’Esprit afin que le Fils perçoive l’Esprit sur celui qu’il a envoyé et que celui-ci ait part à la vie trinitaire du Fils. Pour le Fils, le fait que le Père envoie l’Esprit sur l’Eglise est le signe du suprême accord du Père et de la communication ultime qu’il fait de lui-même (395).

307. Concertations

Par sa nature, l’Esprit a le devoir de se tenir auprès du Père et aussi auprès du Fils; il se tient auprès du Père en quelque sorte comme un conseiller pour discuter de la mission du Fils et pour partager d’une certaine manière au Père son expérience du monde; et le Père a pour ainsi dire en lui un tableau de l’expérience du monde qu’il consulte pour déterminer le chemin du Fils. L’Esprit se tient alors aussi auprès du Fils, et le Fils confère avec lui et il voit et il examine en lui et à ce qu’il est la grandeur de ce qu’il va entreprendre et la possibilité de le réaliser. Et c’est alors comme si, dans cette double concertation avec l’Esprit, le Père et le Fils prennent leur décision définitive. Le Père mesure exactement ce qu’il demande au Fils, le Fils ce qu’il se demande à lui-même. L’Esprit est en quelque sorte pour les deux un garant (396).

308. L’Esprit qui mesure le chemin du Fils

L’Esprit procède du Père et du Fils, et parce qu’il est l’Esprit de pureté, il reste éternellement dans la fraîcheur de celui qui vient de procéder, tandis que les hommes pécheurs perdent très vite la fraîcheur de l’origine. Avant la chute, Adam possédait quelque chose de cette fraîcheur permanente d’avoir été créé dans la grâce. Malgré la distance infinie entre l’Esprit qui est Dieu et Adam qui est créature, il y a entre les deux une ressemblance dans le fait qu’ils ne s’éloignent pas de l’origine. Après la chute, là justement où se trouvait la principale ressemblance se trouvera la principale différence. Et l’Esprit qui reste dans un état irréprochable rendra visible ce que la défection a de répréhensible. Si deux amoureux avaient tout d’abord les mêmes sentiments, mais que l’un des deux cesse d’aimer, la distance peut se mesurer dans celui qui continue à aimer. Si c’est le pécheur qui a créé cette distance, on ne peut la mesurer réellement qu’en Dieu, et l’Esprit est prêt pour la mesurer du fait qu’il est auprès du Père et du Fils. Là aussi se trouve la mesure du chemin que le Fils en devenant homme aura à parcourir (396-397).

309. Comment mesurer l’offense faite au Père?

Parce qu’il y avait, pour l’Esprit Saint et Adam, ce point de départ commun – la permanence dans la fraîcheur de la procession -, la défection de l’homme constitue pour l’Esprit une offense particulière. Adam a abandonné l’Esprit Saint de l’origine. On comprend mieux de la sorte le rôle de l’Esprit Saint dans la rédemption. Il est descendu sur le Fils lors de son baptême; sur la croix, le Fils le remet avec son esprit humain entre les mains du Père pour faire l’expérience de l’ultime exigence démesurée. Il le rend donc comme étant celui qui mesure, comme étant celui qui sert de mesure. Le Fils a vécu pour glorifier le Père, pour réparer l’offense du péché dont il devait chaque fois mesurer la grandeur. Il en était capable non en la mesurant à lui-même – car il ne voulait pas se faire lui-même la mesure de l’offense faite au Père -, mais en prenant pour cela l’Esprit qui habitait en lui. Mais sur la croix, où il prend sur lui toute l’offense concevable – et cette prise en charge dépasse ses possibilités humaines de non pécheur -, où donc il porte une mesure démesurée et rachète dans un toujours-plus, il abandonne sa mesure, non pour arriver à la conclusion que cela suffit maintenant, mais pour laisser au Père toute possibilité de charger sur lui ce qui est sans mesure. Exemple : un saint pourrait s’imposer pour ses péchés ou les péchés d’autrui une pénitence déterminée, par exemple des coups de discipline qu’il compterait. Mais tout d’un coup il ne veut plus continuer à mesurer : il ne compte plus, il laisse à Dieu le soin de compter; Dieu lui-même décidera quand ce sera suffisant) (397).

310. Le Fils livré à sa Mère et à la croix

Le Christ est l’enfant et le crucifié. Sa mère s’occupe de son corps, elle peut coucher l’enfant et le lever, l’habiller et le déshabiller. Malgré sa conscience divine, l’enfant ne peut rien en faire pour le moment parce que, maintenant, par obéissance au Père il se tient dans les limites que lui impose l’enfance. Néanmoins, dans cette dépendance, dans le fait qu’il est ainsi livré, il a un pressentiment de la croix. Certes, pour l’instant il n’est livré qu’à sa mère, ce qui est merveilleux; mais l’unité de sa mission est suffisamment forte pour lui donner le pressentiment d’une tout autre manière d’être livré. Ici, dans l’enfant, il y a une ligne qui va directement du début à la fin. Pour l’adolescent, d’autres liaisons s’ajouteront (204).

311. Avoir un corps humain quand on est le Fils de Dieu

L’enfant est lavé par sa mère. On en prend soin comme d’un objet, sans égard pour ses désirs personnels. Il doit assumer cela ainsi que les autres petites humiliations qui sont liées pour le petit enfant au fait qu’il a un corps.

Le Fils est Dieu, il doit accepter ce corps. Un corps déterminé. Il s’inscrira dans la mémoire des hommes comme une image particulière. Il n’est pas toute l’humanité, c’est un homme parmi d’autres, innombrables. Que Marie soit sa mère lui fait prendre goût pour ainsi dire à se limiter ainsi. En tant que telle, la semence de Dieu aurait toutes les possibilités; mais elle permet que certains traits humains du Fils soient déterminés par sa mère. Du côté de la semence de Dieu (dans laquelle l’Esprit Saint porte le Fils à sa mère) se trouve d’abord simplement la docilité obéissante du Fils vis-à-vis du Père d’entrer dans la création, dans l’humanité : il est prêt à ressembler de manière anonyme à « Adam » et aux siens. « Adam » et Marie sont ainsi ceux qui façonnent le Seigneur, en dépendance de la volonté trinitaire, pour donner au Fils un corps déterminé. Dieu en revient aux jours de la création et au paradis. Le Fils doit être le nouvel Adam, sans aucun péché, avec un corps vierge, et cette virginité du corps ne se limite pas à le garder intact, comme Adam aurait dû le faire ou n’importe quel homme après lui pouvait le faire, elle doit le garder dans un devenir créateur de par Dieu.

Dans la mesure où le Fils est issu de Dieu, il est en devenir; dans la mesure où il est issu de Marie, il ne change pas, mais il a les qualités du devenir (206-207).

312. Sur la croix, le Fils de Dieu ne peut plus disposer de son corps

En tant qu’enfant, le Fils est lié, incapable de disposer de son corps, de réaliser ses desseins, au cas où il en aurait. Il sait que viennent des années où il pourra décider de ses actes, c’est lui qui dira à ses disciples de se reposer quand ils seront fatigués, c’est lui qui maudira l’arbre stérile quand il aura faim. Tout ceci dans l’obéissance au Père. Mais à la fin, ce sera un retour au commencement : son corps flagellé, crucifié sera incapable de satisfaire ses besoins les plus élémentaires. Quand il dit que « cet esprit » n’est chassé que par le jeûne, il pense alors à un jeûne volontaire. Mais disposer ainsi de soi, cela lui est finalement enlevé. C’est une humiliation singulière devant Dieu : il semble maintenant que Dieu doive lui-même imposer la mesure de pénitence nécessaire, alors que tout homme préfère se fixer lui-même cette mesure. Dans cette humiliation, il peut s’en cacher encore une deuxième : pas plus de pénitence qu’il n’en est permis. Tout ce qui est volontaire est retiré  afin que puisse se produire ce qui relève du service (208).

313. S’habituer en vivre en homme

Quand le Seigneur est petit, il doit s’habituer au quotidien. Il est totalement occupé de son existence humaine. Non pas de lui-même, mais dela mission d’apprendre à connaître dans tous ses recoins l’état d’existence humaine. S’il le voulait, il pourrait voir continuellement le Père. Mais il se consacre à sa mission. Il voit en quelque sorte le Père de manière indirecte comme on a un objet à la lisière de son champ de vision, mais on ne le fixe pas. C’est l’humanité qu’il fixe et, plus précisément, la place qu’il a à prendre dans le peuple élu. C’est cela qu’il regarde. Quand par exemple il dit : « N’est-il pas écrit : le Seigneur parle à mon Seigneur? » (c’était déjà une sorte de vision de David), le Fils vit cela en voyant son origine, dans un état de vision (status visionis). Dans ses efforts pour apprendre à connaître tous les états de l’homme, il veut aussi apprendre à connaître l’état de l’homme en Dieu. Au moment où il parle, il pourrait entendre en même temps toutes les promesses de l’Ancienne Alliance. Mais maintenant il prend (au hasard) l’état de David, non par curiosité, pour voir ce que David voyait, mais pour être, dans sa mission, un médiateur irrécusable. L’exacte mesure de sa vision, c’est sa mission… Le Fils aurait pu vivre ses trente premières années tourné totalement vers le Père; apparemment, il aurait ensuite toujours été encore assez tôt pour se tourner vers le monde de manière active. Mais comme il voulait apporter le sacrifice entier, il s’y mit tout de suite. Il limite donc lui-même sa contemplation des trente années. Il vit dans le Père de telle manière qu’il fait l’entière volonté du Père. Il se laisse conduire par le Père de telle manière qu’il connaît d’expérience le plus haut degré de ce qu’un homme justement peut connaître du Père. Dans sa contemplation, il n’assume pas lui-même la direction. Il aurait pu le faire. Mais il fait de l’obéissance la mesure de sa contemplation. Les quarante jours de jeûne dans le désert sont certes contemplation, mais sans vision du Père dans un sens céleste, ils sont une contemplation conduite par le Père en vue de la Passion. Et le Fils ne s’écarte jamais des instructions du Père (221-222).

314. Se charger du péché des hommes

Quand le Christ – qui est Dieu, c’est-à-dire la vérité – regarde le péché des hommes en vue de la Passion qui approche, il en est touché si intimement qu’il commence à apprendre à le connaître et à le porter intérieurement sans faire de distinction entre lui et les pécheurs. Il le reçoit au plus intime de sa conscience et l’y enferme. Une fois qu’il l’a reçu, il ne peut plus s’en défaire, ni non plus faire que cela n’a pas été fait. Il ne peut ni s’en désolidariser, ni le purifier, parce que au contraire il est contraint à la croix, contraint à subir, à éprouver, à sonder partout son horreur et son poids. Il ne peut le faire en tant que Dieu, qui connaît toujours le temps limité dans lequel cela se fait, mais seulement en tant qu’homme qui se trouve devant la rédemption à opérer comme quelque chose dont il ne peut pas venir à bout. Le péché dont il se charge est si grand qu’il ne laisse en lui aucun espace libre, ni aucune possibilité de repentir. Il ne l’a pas d’une manière qui donnerait l’occasion d’une conversion. Il l’a comme détaché de tout ce qui pourrait dégager à nouveau un chemin vers Dieu. Il l’a pour l’avoir. Il l’a dans le but de le subir tel qu’il l’a : sans allègement, sans adoucissement, sans pouvoir le répartir ni s’en débarrasser petit à petit (238).

315. La semence du Père

La nature humaine du Fils est engendrée par le Père. Mais il donne en même temps à cette nature le caractère d’être créée puisque sa Mère participe à sa génération : elle est une créature et sa coopération est celle d’une créature. Dans son existence terrestre aussi, le Fils reste totalement porté par l’acte éternel d’engendrement du Père; et pourtant, parce qu’il est véritablement un homme, c’est une créature qui, dans sa nature humaine, ne se distingue pas des autres hommes ni des autres créatures. La « semence » que l’Esprit apporte à la Mère est ce que le Père a « engendré »; mais, par la médiation de l’Esprit Saint, elle devient susceptible d’être placée dans le sein de la Mère. Ainsi, que le Fils soit apporté par l’Esprit et que l’Esprit couvre la Mère de son ombre n’est pas superflu dans la mesure où s’accomplit ici une adaptation du divin à l’humain. Cette « semence », au moment où l’Esprit la porte, on ne peut pas l’imaginer, elle est divinement non visible. Mais elle est la forme la plus haute d’une semence (398).

316. Le Père a besoin du Fils et de l’Esprit

L’Esprit a l’expérience du monde. Le Fils sait qu’il l’aura en tant qu’homme. Il fera l’expérience du monde pécheur, il sera placé comme un homme sans rien de particulier parmi d’innombrables pécheurs. L’Esprit par contre a l’expérience du monde pour l’adapter à Dieu. Entre ces deux expériences du monde, il n’y a dans un premier temps aucune comparaison possible. C’est comme si Dieu le Père avait besoin des deux dans son plan éternel pour le monde. Sans doute le Père sait-il depuis toujours que l’homme va pécher. Mais depuis toujours il lui laisse pourtant la liberté de ne pas pécher. En laissant le choix à l’homme, il prévoit aussi de toute éternité les deux possibilités. Si l’homme ne pèche pas, l’Esprit de Dieu est prêt à se prodiguer dans la création dans une sorte d’eucharistie spirituelle. Si l’homme pèche, c’est le Fils qui est prêt à fournir l’eucharistie de sa chair et de son sang offerts (399).

317. Racheter sur la croix le monde pécheur

Au sujet du rôle du Fils et de l’Esprit, il y a encore quelque chose qu’à vrai dire on ne peut guère exprimer. Il est pour ainsi dire exigé de Dieu beaucoup plus d’amour s’il s’agit de racheter sur la croix le monde pécheur que de répandre son Esprit dans un monde qui n’aurait pas péché. Et bien que l’Esprit soit l’amour, on peut comprendre qu’il y ait une augmentation d’amour dans le fait que le Père se laisse retirer du cœur son Fils unique et bien-aimé, dans le fait que pour sauver le monde ne soit pas seulement requis l’envoi de l’Esprit mais aussi celui du Fils. Ce qui se passe maintenant, c’est que non seulement l’Esprit introduit l’œuvre du Fils, l’accompagne constamment et l’achève, mais que le Fils aussi communique l’Esprit, l’envoie et l’intègre à l’Eglise de bien des manières. Le Fils a dû faire son œuvre de rédemption pour que l’Esprit trouve sa place dans la nouvelle Alliance. Et cette place, l’Esprit l’a trouvée, il a reçu le rôle qu’il aurait dû jouer dans un monde sans péché, qu’il joue maintenant aussi dans le monde sauvé du péché, et il achève ainsi l’œuvre de création du Père (399-400).

318. L’Esprit, responsable du Fils

L’Esprit Saint porte la semence de Dieu. Il continue aussi à la porter après qu’il l’a transmise à la Mère; sa fonction de porteur de semence ne cesse pas. De même que le Père ne cesse d’engendrer le Fils, l’Esprit ne cesse de le porter. Il assume par là une véritable responsabilité pour le Fils, une responsabilité divine pour Dieu. Celle-ci a une double caractéristique : il atteste au Père qu’il la porte et il l’atteste aussi au Fils. Le Fils y voit une participation qui n’est pas celle d’un simple spectateur, mais une participation qui accompagne sa mission si activement que le Fils en tant qu’homme peut la remplir parfaitement dans le sens du Père. Non que cet accompagnement retirerait au Fils sa propre responsabilité, mais cet accompagnement lui garantit en Dieu même – dans le Père et dans l’Esprit – qu’il porte sa responsabilité filiale selon Dieu (400-401).

319.Assumer la responsabilité

Quand nous, pécheurs, nous avons à côté de nous quelqu’un qui nous dit : « Je porte la responsabilité », l’instant peut arriver très vite où nous nous disons : « S’il veut la porter, j’en suis en quelque sorte déchargé ». Un homme de bien par contre se sent d’autant plus obligé par la coresponsabilité d’un autre : il ne veut pas le charger des conséquences de ses propres fautes. Le fait justement qu’un autre assume la responsabilité charge le premier d’une responsabilité nouvelle, née de la crainte de d’être à charge au co-porteur (401).

320. L’Esprit montre au Fils son chemin

Au fond nous pouvons pas comparer les relations humaines avec les relations divines. La coresponsabilité de l’Esprit n’a pas d’influence sur celle du Fils. Le Fils se sait aussi responsable vis-à-vis du Père que l’Esprit l’est vis-à-vis de lui et vis-à-vis du Père. Cependant la responsabilité de l’Esprit pour le Fils n’est pas sans importance. Elle lui permet de pénétrer toujours plus profondément et pour ainsi dire d’une manière plus insouciante dans l’humain et, par là, de garder la mesure que lui impose sa divinité. Car il n’a pas la possibilité et il ne lui est pas permis de se séparer de sa divinité, il doit la prendre avec lui en tout ce qu’il fait, y compris quand il sera abandonné par le Père. Parce que l’expérience d’être homme est pour lui nouvelle (tandis qu’elle est propre à l’Esprit en tant que tel), il peut sans cesse recourir à l’Esprit pour être sûr que tout ce qu’il fait est juste. Et c’est ainsi qu’il peut oser avancer, car il reste en contact avec Dieu par l’Esprit qui lui montre le chemin et les limites, et l’introduit dans son être d’homme. L’Esprit apparaît ici-bas comme l’aîné qui peut indiquer son chemin au cadet. Le Fils possède ici-bas son infaillibilité divine, mais de plus il doit toujours compter avec Dieu tel qu’il est au ciel. Il doit se poser la question : « Comment le Père dans le ciel perçoit-il ce que je fais ici-bas? » C’est l’Esprit qui lui fait voir ce qu’il en est (401).

321. Le travail en commun

En tant que Dieu – et en tant qu’homme dans la prière et la contemplation – le Fils a une vision immédiate du Père, mais il a de plus une vision particulière du Père dans l’Esprit, par laquelle il peut voir comment ce qu’il fait comme homme réagit sur le Père. Quelqu’un qui aime peut, à côté de la vision immédiate de la personne aimée, avoir une instance qui lui permet de voir les effets de son comportement. Car il peut la regarder aussi de manière indirecte : se faire une idée des habitudes, des besoins, des actes, des manières de se comporter de la personne aimée, ce qu’elle aime, désire, ressent, et se comporter en conséquence. Cela lui donne un autre point de vue que s’il ne la considère que comme celle qu’il aime d’un amour débordant et qui répond de même. Dans l’amour, il y a une exigence. Celui qui aime doit accomplir les actes que la personne aimée attend de lui. D’autre part les actes de l’amour ne doivent pas troubler l’immédiateté de l’amour. Une jeune femme ne pourrait pas demander craintivement à son mari : si je fais ce que tu demandes, si je deviens ta collaboratrice, pourrai-je quand même être ta femme? Est-ce que notre vie commune s’épuisera dans l’action ou bien y aura-t-il des heures réservées à rien d’autre qu’à notre amour réciproque? Car justement le fait que tu suives ta mission devrait permettre ces heures de vie commune plus riches et plus belles. La vie commune ne doit cesser aussi se nourrir du travail en commun (401-402).

322. La nourrice

Quand le Père envoie le Fils, il lui donne l’Esprit plus que jamais pour ce temps. Il unit les missions du Fils et de l’Esprit, mais on ne doit pas oublier que l’Esprit qui guide le Fils est l’Esprit du Père, c’est pourquoi il n’est aucunement possible que le Père et le Fils deviennent étrangers l’un pour l’autre. Mais l’Esprit assume une responsabilité qui, pour être maintenue, requiert une prudence et une tendresse divines. Le Père met son Fils dans les bras de l’Esprit comme une mère met son enfant dans les bras d’une nourrice. L’Esprit est le premier christophore (402).

323. Nous ne savons rien de plus du Père…

Parce que le Fils et sa mission sont inséparables, l’Esprit porte les deux. Déjà la semence qu’il apporte à la Mère contient les deux. La mission, on ne doit pas l’imaginer comme un ensemble de tâches différentes, mais comme un tout qui vient du Père et retourne au Père sans qu’on puisse la diviser. C’est cette mission que porte l’Esprit. Ce qui fait que les missions du Fils et de l’Esprit se mélangent, car il fait partie de la mission du Fils de se laisser porter par l’Esprit comme il fait partie de la mission de l’Esprit de porter celle du Fils. Le Père ne cesse d’envoyer les deux; de lui, nous ne savons rien de plus parce que personne ne l’a jamais vu. Ce sont le Fils et l’Esprit qui rendent le Père visible pour nous (402-403).

324. L’abaissement de l’Esprit

L’Esprit souffle où il veut. Et il veut aller là où le Père et le Fils conjointement l’envoient. Et c’est directement, en spirant l’Esprit, qu’ils l’envoient. C’est en procédant du Père et du Fils que l’Esprit est envoyé. C’est en étant envoyé qu’il procède. Mais comme le Fils s’est abaissé et s’est en quelque sorte « diminué » pour devenir homme et pour accomplir en tant qu’homme (tout en étant Dieu en même temps) la volonté du Père, il y a pour l’Esprit un abaissement correspondant par lequel il cherche dans le Fils devenu homme la volonté du Père. Son abaissement réside dans le fait qu’il se laisse envoyer par le Fils devenu homme. Il ne croit pas devoir rester attaché à être envoyé par la divinité du Père et du Fils mais, par une sorte de renoncement, il se laisse en même temps envoyer par Dieu dans sa forme humaine. Quand il est ainsi envoyé, il exerce aussi son activité dans l’humiliation et le renoncement. Il souffle où il veut, mais maintenant cela dépend en partie des besoins du Fils. C’est une action intérieurement humble, effacée, toute au service du Fils (405).

325. Le Fils appelle l’Esprit à l’aide

Les besoins du Fils ne sont pas seulement ses besoins divins de faire du divin, mais aussi ses besoins humains, des besoins « diminués », qu’il ne peut pas réaliser tout seul et pour lesquels il appelle l’Esprit à l’aide pour ainsi dire. Tout ceci est contenu à l’avance dans le renoncement du Fils à tout faire tout seul en tant que Dieu, à tout faire tout seul pour la plus grande gloire du Père (ad majorem Gloriam Patris). En tant qu’homme, il veut dépendre de l’Esprit divin. Et, dans cette coopération du Fils et de l’Esprit à l’œuvre du salut, nous voyons à nouveau leur unité céleste dans l’accomplissement de l’unique volonté paternelle et trinitaire (405).

326. Qu’est-ce que l’Eglise doit désirer?

L’Eglise désire Dieu ardemment en quelque sorte, et elle ne sait pas exactement si c’est au Fils qu’elle aspire ou à l’Esprit Saint ou à Dieu le Père. C’est l’Esprit qui, inclus d’une certaine manière dans l’être humain du Fils, clarifie les besoins de l’Eglise en les échelonnant et en les faisant apparaître. L’Esprit ne se trouve jamais embarrassé pour montrer ce qui manque et où il faut s’engager. Il peut aussi donner à l’Eglise une forte conscience de ce qu’elle doit désirer avant que ses besoins soient satisfaits. Mais il peut aussi agir de manière inverse : lui-même voit quelque chose qu’elle devrait désirer absolument et inconditionnellement, et parfois il satisfait ces besoins avant même que l’Eglise se rende compte de sa pauvreté, pour n’éveiller qu’après coup en elle le sens de ce qui lui a été donné. C’est ainsi que l’Eglise n’a remarqué à quel point elle avait besoin de l’enseignement de la petite Thérèse que lorsqu’il fut là (405-406).

327. Douze ans

A l’âge de douze ans, le Fils parle de la maison de son Père dans laquelle il doit demeurer. Il doit le faire, de lui-même et en même temps poussé par l’Esprit. Pour la première fois, on voit qu’il vit et se maintient dans une mission trinitaire. Le Père est dans le temple et il est celui qui doit l’avoir. Le Fils doit être auprès de lui, s’occuper des affaires de son Père : de sa glorification, de l’interprétation de ses paroles, etc. Il ne le doit pas seulement pour le Père mais aussi pour l’Esprit qui le pousse. L’Esprit pousse le garçon de douze ans comme quelqu’un qui est pleinement responsable. Car l’Esprit est toujours l’Esprit tout entier et indivisible de Dieu; l’homme peut le comprendre, mais sans que l’Esprit soit diminué. L’Esprit reconnaît comme Dieu le garçon de douze ans et il le pousse comme Dieu. Il ne tient pas compte qu’il s’agit d’un enfant. L’enfant n’a certes pas à remplir la mesure d’un adulte, mais il doit remplir sa mesure divine à laquelle il doit correspondre et qu’il doit découvrir. On voit par là que Dieu, qui est devenu homme, ne se dirige pas, en tant que Dieu, d’après ses parents humains, bien qu’ensuite il en revienne aux comportements et aux rapports humains, filiaux et familiaux de sa maison (406).

328. Grandir

Quand il est dit de Jésus qu’il grandissait en âge et en sagesse et en grâce auprès de Dieu, c’est dans la mesure où sa conscience humaine mûrissait naturellement. Il a en cela à se soumettre à la mesure que Dieu attribue à un homme qui doit être chrétien. A un chrétien qui doit être en même temps l’incarnation de la doctrine chrétienne et qui le sait. Et cette connaissance concerne aussi la grâce. Un nourrisson n’a pas autant de grâce que celui qui s’éveille à la conscience ou qu’un adulte. Plus grande est la possibilité de pécher – ou au contraire la pureté de celui qui ne commet pas de péché – plus grande est la grâce. Si bien que le Fils grandit littéralement dans la grâce du Père. Comme le font les saints et tout bon chrétien. En tant que Dieu, le Fils a, dès le commencement, la plénitude de la grâce mais, en tant qu’homme, il l’acquiert (406-407).

329. Reconnaissance du Fils vis-à-vis de l’Esprit

Quand l’Esprit porte la semence, c’est lui qui gère la fécondité de Dieu. Il ne peut pour ainsi dire rendre la fécondité du Père au Fils que lorsque celui-ci a l’âge de porter du fruit. Bien sûr, si l’on regarde le fruit global de l’incarnation, le temps de l’enfance aussi est fécond. Mais la fécondité pleinement déployée, le Fils ne l’obtient que sur la croix. C’est pourquoi c’est à cet instant qu’il rend l’Esprit au Père. Jusqu’alors c’est l’Esprit qui portait et gérait la fécondité. Et quand plus tard le Fils le donne à l’Eglise, il y a une sorte d’inversion : c’est lui maintenant qui envoie l’Esprit et qui lui communique quelque chose de sa fécondité pour qu’il la partage à l’Eglise. C’est comme une reconnaissance du Fils vis-à-vis de l’Esprit : l’Esprit avait gardé ici-bas sa fécondité, il la lui rend maintenant qu’il est en pleine possession de sa propre fécondité, et il la lui donne pour remplir sa mission dans l’Eglise (407).

330. L’Esprit est comme la règle du Fils devenu homme

Le Père laisse le Fils aller dans le monde comme le premier homme qui sera parfait. Il lui donne l’Esprit Saint comme règle pour ainsi dire sur son chemin. Parce qu’il est le Fils et parce qu’il est parfait, le Fils ne manque pas d’obéir au Père directement. Mais cette obéissance « sans intermédiaire » ne fait toujours qu’un avec la règle de l’Esprit qui lui a été donnée. Dans la perfection de Dieu, aucune espèce de divergence n’est possible entre la règle (de l’Esprit) et la volonté de Dieu (du Père). Nous voyons surtout l’obéissance directe et perpétuelle du Fils à l’égard du Père, mais cette obéissance inclut toujours l’obéissance à l’Esprit. Il est impossible que l’Esprit soit en lui un facteur de conflit et donc comme l’occasion de se détacher du Père, car l’Esprit est toujours pour lui un don parfait que le Père parfait offre à sa perfection de Fils. Et quand, après sa résurrection, il insufflera dans les siens son Esprit, ce sera en tant qu’Esprit de la règle parfaite qu’il a lui-même observée parfaitement. L’Esprit est la règle de Dieu le Père que le Fils observe. Il est également la règle du Fils, parce qu’il l’a observée parfaitement et qu’il l’a traduite dans sa vie (407-408).

331. Une règle de vie

Les règles des ordres religieux devraient être directement dans l’Esprit Saint et par lui en Dieu. Tous les fondateurs authentiques ont essayé d’élaborer leurs règles de telle manière qu’elles expriment ce que le Seigneur, dans son enseignement, a dit aux siens de sa perfection de vie. Seulement ils n’ont peut-être pas toujours su que les règles de perfection que le Fils a données aux hommes étaient des extraits de la règle parfaite de l’Esprit Saint qui était vivante en lui, que le Fils a donc vécue et qu’il vit selon la règle totale et intégrale de l’Esprit. Mais aucun fondateur dans l’Eglise ne pourra jamais écrire une règle qui correspond pleinement à la règle de l’Esprit dans le Fils. Tant que nous sommes ici-bas, nous ne pourrons jamais mesurer pleinement non plus la portée d’une seule sentence du Seigneur. Nous voyons un reflet. Dans ce qu’il dit, nous voyons une vérité, nous l’ajoutons à d’autres, mais la vérité en sa totalité n’est qu’en Dieu. Nous voyons des fragments qui proviennent tous de la vérité, nous ne voyons pas l’ensemble. Comme pour un puzzle, nous pouvons mettre ensemble les morceaux de même couleur, chacun de nous travaille à une partie de l’ensemble du tableau. Ce n’est qu’au ciel que nous verrons le tableau achevé ou mieux, il nous sera permis de regarder en direction de la vérité parfaite : elle sera dévoilée et pourtant insaisissable (408).

332. L’Esprit prépare le Fils à la Passion

Le Fils qui, durant toute sa vie, se prépare par ses prières et ses sacrifices à la Passion totale qui arrive, sait vaguement qu’il est destiné au sacrifice pour le monde, même s’il ne veut pas en savoir le détail. Mais en priant avec l’Esprit et dans l’Esprit, il voit croître l’exigence. Au désert, il a vaincu la tentation, il s’est offert totalement au Père, mais il ne peut en tirer aucun apaisement, aucun soulagement, parce que l’Esprit le tient ouvert pour une exigence plus grande. En tant que Dieu, le Fils sait de quoi il s’agit. Mais, au Fils devenu homme, l’Esprit a la mission de présenter l’ensemble de manière neuve; c’est pourquoi il doit le préparer à une démesure. Non que le Christ limiterait son sacrifice et y opposerait des résistances, mais l’Esprit lui montre constamment que davantage est requis. Le même Esprit qui semblait avoir testé au ciel ce qui était possible, est vu ici-bas comme s’il dépassait sa propre mesure (408-409).

333. L’Esprit ne s’impose pas

L’Esprit montre continuellement au Fils ce qui serait encore à faire. Il le fait avec une sorte d’humilité divine. D’une certaine manière, il ne se permet pas de décider lui-même ce qui peut être demandé au Fils, ce qui se trouvait dans l’accord céleste. Sans doute reste-t-il la mesure objective, mais il ne s’interpose pas; d’une part il renvoie au Père, d’autre part il laisse au Fils le soin de décider librement. Si celui-ci disait : « Assez », il ne pourrait pas le contredire ou faire prévaloir son avis. Il ne fait qu’indiquer la grandeur du péché de l’humanité, la profondeur de l’offense faite au Père, il empêche qu’on en arrive à une conclusion prématurée. Il est ce qui est ouvert (409).

334. Le Fils et l’Esprit dans la souffrance

L’Esprit ne montre pas au Fils toute la mesure de la Passion elle-même, car elle se trouve au ciel auprès du Père. Une mesure se trouve aussi dans le temps, et le temps se trouve auprès du Père. Il ne mesure pas du tout, il n’indique pas les trajets parcourus – maintenant les souffrances d’introduction sont bientôt finies, maintenant la moitié de la croix, etc. -, mais tout comme le Fils, il laisse au Père le soin de mesurer. Pour le Fils, l’Esprit est la mesure non de la quantité et de la durée des souffrances, mais de ce qui serait objectivement à faire pour le péché du point de vue du monde. Quand le Fils regarde la grandeur de l’offense faite au Père, il est prêt en toute liberté à supporter jusqu’au bout les souffrances que le Père a fixées. En regardant le Père, il s’engage à chaque fois à nouveau dans une nouvelle souffrance. Il persévère dans le toujours-plus de la disponibilité étant donné qu’on ne lui montre pas la limite supérieure de ce qu’il doit atteindre. Le Fils comme l’Esprit remplissent maintenant, dans la souffrance, leur mission sans mesure. C’est le Père qui doit mesurer et fixer. Le Fils reste ouvert dans la souffrance, l’Esprit également dans l’initiation à la souffrance (409-410).

335. Le Fils ne doit pas gérer lui-même sa Passion

La loi de la souffrance exige en quelque sorte que le Fils et l’Esprit doivent y participer : l’un qui souffre comme il peut et l’autre qui est là à côté comme témoin qui gère et transmet. Le rôle de l’Esprit est de faire sans cesse découvrir pourquoi il faut souffrir. Le Fils n’a pas le droit de gérer sa Passion : supporter cette souffrance pour ceci et celle-là pour autre chose. Sinon il en viendrait lui-même à mesurer. C’est pourquoi c’est l’Esprit qui doit le lui montrer; il ne doit pas donner l’impression que par la souffrance tout se liquide petit à petit, mais que c’est toujours du nouveau qui s’ajoute. Cela ne ressemble pas du tout à un travail humain en commun. Et il se peut que le Fils et l’Esprit ne doivent pas non plus se rencontrer réellement dans la Passion, ils ne parlent pas la même langue pour ainsi dire; car si le Fils reconnaissait toujours l’Esprit comme l’Esprit du Père, il ne pourrait pas être aussi abandonné. Il sentirait un soulagement, il aurait une espérance. Il comprend certes ce que l’Esprit lui signale, mais il ne voit pas que cela correspond à sa propre souffrance. Il y a comme deux niveaux de vérité : l’un dans l’esprit du témoin, l’autre dans l’esprit de celui qui souffre. Si les deux niveaux coïncidaient, toute la vérité du Père serait évidente pour le Fils, il remettrait alors d’une certaine manière comme Dieu cet homme Jésus à la Passion, et il agirait avec l’Esprit comme un spectateur. Mais ce ne serait pas une souffrance humano-divine. Le Fils ne peut donc pas se trouver maintenant au niveau de l’Esprit, mais au niveau de son envoi dans le monde; ce dont il a besoin alors de sa conscience divine lui est donné par le Père selon les exigences de sa mission (410).

336. L’Esprit qui obéit au Fils

A la fin, le Fils mourant rend l’Esprit entre les mains du Père. L’Esprit ne retourne pas au Père de son propre mouvement, il est rendu. C’est un dernier consentement du Fils à la croix que le Père lui a donnée. Et il fait partie de la mission du Fils et de l’Esprit qu’ils se séparent à la croix. Comme si le Fils devait provoquer lui-même son ultime abandon. Le Père et l’Esprit ne parlent plus, c’est le Fils seul qui dit : « Je rends ». Ce n’est ni de la théorie ni de la contemplation, c’est un acte. « Entre tes mains » veut dire : à toi qui m’a donné ma mission. La mission de l’Esprit pour accompagner le Fils est terminée, et le Fils ne le renvoie pas n’importe où, mais entre les mains du Père; par cet envoi, il prend un ultime soin de l’Esprit. En retournant au Père, c’est l’Esprit qui obéit au Fils. Tant que le Fils avait auprès de lui l’Esprit comme règle, il obéissait à l’Esprit. Maintenant c’est l’Esprit qui obéit au Fils en retournant  au Père dans l’obéissance. Le Fils commence par là l’envoi de l’Esprit qu’il terminera après Pâques : c’est d’abord l’envoi au Père, puis l’envoi à l’Eglise et au monde (410-411).

337. Avoir l’oreille fine

Dans la conscience, l’Esprit oriente de concert avec l’homme. Je dois être docile et disponible si je veux entendre l’Esprit. L’Esprit oriente sans doute, mais avec moi, en incluant le don que je fais de moi-même. Je consens à lui être associé et il réalise cette association dans son orientation. Les « inspirations » de l’Esprit aussi ont lieu dans ce genre d’association, dans une union de « mérite et de grâce ». Mon mérite vis-à-vis de l’Esprit est ma disponibilité. Il y a sans doute des inspirations qui arrivent à l’improviste comme la voix à l’entrée de Damas. Mais d’habitude, il y a une courtoisie de l’Esprit. Il ne hurle pas à mes oreilles, il parle si je suis à l’écoute. Naturellement l’Esprit demande toujours plus parce que, dans ses inspirations aussi, il est le Dieu toujours plus grand. Et c’est par suite du péché originel que l’homme ne lui correspond pas totalement. Celui qui ne commet pas de péché (comme un Louis de Gonzague) a l’oreille fine pour entendre la voix de l’Esprit; mais lui aussi a l’impression que l’exigence le dépasse. Pour Marie, qui n’a pas le péché originel, elle n’a ni l’impression qu’elle correspond ni qu’elle ne correspond pas. « Voici la servante » ne s’oppose pas à « Ils me diront bienheureuse » : elle comprend les deux paroles dans l’Esprit (413).

338. Les « jeux » du Fils et de l’Esprit

Durant sa vie, Jésus a l’Esprit comme l’a un baptisé. Mais comme il est Dieu, l’Esprit l’accompagne comme Dieu accompagne Dieu. En tant que Dieu, le Fils est celui de qui l’Esprit procède, en tant qu’homme il l’écoute et se laisse orienter par lui (413-414).

339. Nos petites capacités

L’Esprit est donné aux hommes par le Fils, comme le Fils leur fut donné par le Père. Ainsi quand le Fils souffle l’Esprit dans l’Eglise et dans le monde, cela provient finalement aussi du Père, l’ordre divin des relations se reproduit dans le temps. Naturellement le Père est aussi dans le Fils et le Fils dans le Père quand le Fils envoie l’Esprit. Mais nos petites capacités ont besoin de ce genre d’explications pour comprendre les choses (414).

340. Etre homme et Dieu en même temps

Ici-bas, le Fils est un homme limité; au ciel, il est celui qui est toujours engendré par le Père. Et pendant cet événement éternel, l’Esprit procède sans cesse du Père et de lui. Vraiment : ici-bas homme limité, au ciel Dieu en train de naître. Ici-bas, il possède l’Esprit céleste que le Père lui a envoyé, au ciel l’Esprit ne cesse de procéder de lui et du Père. Le Fils incarné vit ainsi dans une tension entre son être céleste et son être terrestre; et sa relation à l’Esprit est marquée par la même tension. La parole qu’il dit ici-bas et qu’il dit dans l’Esprit Saint comme une parole limitée, a au ciel le mode d’être de l’engendrement du Fils par le Père, de la procession de l’Esprit du Père et du Fils (415).

341. Comment l’Esprit souffle où il veut?

Quand il est dit de l’Esprit qu’il « souffle où il veut », c’est une expression du mouvement trinitaire éternel. Nous imaginons que c’est une particularité de l’Esprit et cela semble arbitraire : celui-ci a l’Esprit parce que l’Esprit a soufflé de son côté, celui-là ne l’a pas parce qu’il ne se trouvait pas là où l’Esprit a soufflé. Mais cela veut dire tout autre chose : l’un reçoit l’Esprit parce que l’Esprit pouvait lui communiquer un état du souffle dont il était proche. Le souffle de l’Esprit ne limite pas son omniprésence. L’Esprit est un tout comme la lumière par exemple peut être regardée comme un tout. Et un homme peut être doté d’une vue plus ou moins claire pour voir telle ou telle partie de ce tout. Pour L’Eglise, le souffle de l’Esprit est quelque chose d’objectif et, pour celui à qui il se révèle, l’Esprit peut être également quelque chose d’objectif qui cherche à atteindre l’objectivité de l’Eglise et de l’Esprit, bien que cela puisse se réfracter de manière très différente selon les personnes (415-416).

342. L’Esprit ne s’est pas incarné

Dans l’incarnation, le Fils s’est abaissé, « amoindri », il a choisi une forme de communication liée à l’être humain et il a par là renoncé aussi à certaines formes d’expression – il y a renoncé à la fois pour lui et pour son Eglise – que l’Esprit est toujours libre de prendre et de distribuer, car l’Esprit ne s’est pas incarné (416).

343. La joie du Fils et de l’Esprit

Le Père possède dans sa nature quelque chose qui comporte le renoncement du Fils comme le non renoncement de l’Esprit. La tension entre le mode de révélation du Fils et celui de l’Esprit, qui proviennent tous deux de la volonté du Père, atteint en lui un équilibre. De même qu’un supérieur religieux – qui destine un membre de son ordre à la contemplation, un autre à l’action – n’est pas indifférent vis-à-vis de ces missions du fait qu’il y est engagé lui-même parce qu’il les a voulues, de même les modes de révélation de l’Esprit et du Fils se trouvent dans la volonté du Père. Cette volonté est d’abord comme un désir qui est réalisé et comblé dans les missions, et le Père laisse au Fils et à l’Esprit la joie de réaliser son désir à leur manière particulière et spontanée (416).

344. Une prostituée

Lors de la création, le Père a donné aux hommes une sorte de boussole : la conscience qui, s’ils sont honnêtes, peut leur indiquer, même dans le brouillard de l’état de péché, ce qui est objectif et ce qui est subjectif. Le Fils, quant à lui, apporte avec lui dans son humanité le fait qu’il est purement orienté vers le Père, il « croit » au Père d’une manière claire et objective, et cette foi est en même temps en lui la perfection de la conscience humaine. En vertu de cette « foi » objective, il peut, sans remonter à sa vision divine du Père, rester dans la parfaite vérité divine. Mais en donnant à l’Eglise son orientation vers le Père, le Fils lui donne la foi chrétienne comme la pure conscience chrétienne. Les chrétiens pourtant, dans la mesure où ils sont pécheurs, ne cessent de mêler à cette conscience de la foi des points de vue humains. Et comme le Christ, en devenant homme, a renoncé à sa gloire et qu’il est devenu un homme tellement discret que, pour beaucoup, on ne pouvait plus le distinguer des autres hommes qui sont pécheurs, il a voulu donner à son Epouse, l’Eglise, quelque chose de cette discrétion. Bien des aspects de la nature de l’Eglise et de son apparence extérieure restent ici-bas indécis; les pécheurs en elle obscurcissent sa pureté intérieure et la font apparaître comme une « prostituée » (416-417).

345. Etre conduit par l’Esprit

Le Christ a eu en lui l’Esprit comme règle et principe de conduite, et il a orienté vers le Père sa vie ici-bas en conséquence. Cet Esprit n’est pas mort, il est l’Esprit vivant et saint de Dieu, qui ne tolère jamais qu’on le repousse, qu’on l’enferme dans un coin de l’âme, qui au contraire veut toujours se répandre en tout ce que fait celui qui est conduit par lui. Il en fut ainsi en tout cas pour le Fils de Dieu, qui à tout instant était poussé par l’Esprit de Dieu (même si ce n’est pas toujours mentionné expressément) pour tout faire par cet Esprit en union avec le Père. Il en a fait l’expérience en tous ses actes humains avant de le communiquer plus tard à son Eglise. Durant toute sa vie, il a pour ainsi dire donné à l’Esprit de faire une nouvelle expérience de la terre et de l’homme, une expérience qui est inséparable de la sienne (418).

346. Ouverture à l’Esprit

Dans l’Esprit, le Seigneur choisit son Eglise comme Epouse. Afin qu’elle puisse l’être, elle doit être un seul Esprit avec lui. Il doit par conséquent la faire participer sans réserve à son Esprit divin. Dans le Fils, l’Esprit a pu tout faire. Naturellement un être humain est lié aux limites de sa nature, son quotidien est fait pour l’essentiel d’actes mesurables, limités. Mais si cet homme est Dieu et que l’Esprit de Dieu le conduit, ses actes limités reçoivent une justesse non seulement humaine, mais divine. Cette mesure du Fils de l’homme est maintenant offerte à l’Eglise et lui est appliquée. C’est une mesure humaine qui pourtant, par l’Esprit, reçoit continuellement part à la justesse divine. L’ouverture de son action humaine à son action divine, qui opérait visiblement dans les miracles du Seigneur, peut aussi devenir visible pour l’Eglise dans les miracles des saints (418).

347. Marie et l’Esprit

Quand l’Esprit couvre Marie de son ombre, pour notre compréhension il y a là d’abord un phénomène physique, mais qui est en même temps et tout autant un phénomène spirituel : là où le Fils est présent corporellement, il est présent avec son être de Fils tout entier. L’Esprit Saint doit donc préparer Marie à l’arrivée du Fils aussi bien physiquement que spirituellement . L’aspect physique de la grossesse est ce qui saute aux yeux, mais il a nécessairement comme suite une fécondité spirituelle. Pour la Mère, son acquiescement spirituel fut premier, et l’aspect corporel y était inclus; en devenant Mère corporellement, elle le devient aussi spirituellement. On peut ainsi distinguer quatre moments :

1. L’esprit de Marie dit son oui qui inclut la disponibilité de son corps.

2. Ensuite le corps de Marie dit oui et donne son acquiescement.

3. L’Esprit couvre le corps de son ombre.

4. En conséquence, l’esprit devient fécond; l’Esprit Saint prépare toute la personne de la Mère à la naissance du Fils (421).

348. Faire quelque chose pour se soumettre à l’Esprit

Après la Passion, le Fils va former son Eglise en la remplissant de son Esprit. Et elle aussi, comme Marie, doit apporter sa contribution pour qu’elle puisse lui rendre cet Esprit. Car l’Esprit de l’Eglise aussi doit participer au mouvement éternel du Fils qui part du Père et retourne au Père. En Marie, est préfiguré ce mouvement de l’Esprit. Elle aussi doit faire quelque chose pour se soumettre à l’Esprit, pour le comprendre et le laisser faire. A aucun instant, l’Esprit ne continuerait à travailler en Marie si son oui ne continuait pas constamment à se faire entendre. De même l’Eglise : elle doit constamment dire oui à l’Esprit et essayer de répondre à ses instructions. Et comme en Marie, il a aussi dans l’Eglise ses deux points de départ : il détermine l’échafaudage – l’aspect extérieur de l’Eglise – et également son esprit, et il vise sans cesse à ce que les deux ne fassent qu’un. Les instructions – qui concernent le ministère et les lois – et l’esprit qui aspire à Dieu doivent être féconds pour le Seigneur dans la concorde et dans la complémentarité réciproque comme le sont le corps et l’âme. Jamais la lettre du ministère n’a le droit de rester sans l’esprit, et l’esprit dans son travail doit pouvoir toujours s’appuyer sur la structure de l’Eglise et aussi appuyer cette structure (422-423).

349. Davantage de disponibilité à l’Esprit

Une fois que Marie est devenue enceinte corporellement, elle n’a pas mis fin à son oui. Elle est prête à aller aussi loin que Dieu le veut; sa mission la conduira beaucoup plus loin qu’elle pouvait l’imaginer. L’Eglise n’a pas davantage le droit de se contenter de ce qu’elle a déjà atteint, de prendre ses conciles et ses définitions pour un point final. Pour l’Esprit qui conduit l’Eglise, ils sont des occasions d’ouvrir du nouveau plutôt que d’enclore le passé. L’Esprit qui a couvert Marie de son ombre, corporellement et spirituellement, crée et trouve en elle des fonctions, toutes sortes de points de départ pour de nouvelle tâches. Sous le souffle de l’Esprit, du nouveau est possible : sa relation à Elisabeth, aux voisins, aux apôtres, à Jean, etc. Déjà dans sa grossesse il y a quantité de situations significatives. Ici aussi Marie est l’archétype de l’Eglise. Il va de soi qu’à partir de sa seule fonction d’être l’Epouse du Seigneur des milliers de ministères et de tâches divers peuvent se réaliser, des milliers de situations et de relations au monde dont les unes se répètent, les autres renaissent au cours des âges; mais tous sont animés par l’Esprit, et même modelés par lui. Mais il n’est pas nécessaire que quelque chose d’unique qui pourrait être né dans le souffle de l’Esprit soit « éternisé » par des définitions et d’autres principes. Cela irait aussi autrement. Pour Marie, ce fut différent. Il suffit que l’Esprit découvre des aspects et crée des relations qui peuvent être féconds par lui. Ils n’ont pas besoin non plus d’être fixés, ce qui peut-être empêcherait d’autres relations futures de s’installer. S’il y avait dans l’Eglise plus de disponibilité à l’Esprit Saint, on pourrait éviter beaucoup de principes (423-424).

350. Les coups de trompette de l’Esprit

Que l’Esprit couvre Marie de son ombre et que le Fils vienne au monde par elle, c’ est un événement éclatant. D’habitude, l’action de l’Esprit dans le domaine de l’Eglise est quelque chose d’incroyablement caché. Mais il y a toujours deux éléments : un authentique effort dans le secret et puis, de temps en temps, une intervention soudaine du ciel, qui tombe comme un éclair. Dans le silence de ses années de jeune fille, Marie a été préparée par l’Esprit Saint qui n’est jamais un Esprit de sommeil. Marie était éveillée. L’Eglise aussi doit être éveillée, présente aux coups de trompette de l’Esprit. On peut aussi en entendre quelque chose dans un demi sommeil, mais alors sans savoir exactement ce qui se passe. On ne pourra pas tirer les conséquences de ce qu’a dit l’Esprit. « Il y a eu un coup de tonnerre », dit le peuple quand le Père parle à Jésus; c’est ce que dit aussi une Eglise qui dort ou somnole quand l’Esprit lui parle. Et quand, après la parole, le silence revient, le somnolent se glisse sous les couvertures et pense : il n’y a sans doute rien eu(424).

351. Le saint ne chasse pas l’Esprit

Tout chrétien qui a reçu les sacrements possède l’Esprit Saint s’il ne le chasse pas par le péché. Le saint ne chasse pas l’Esprit. Et il a la possibilité de l’extrapoler comme une règle. Il ne lui ne parvient pas comme une vague impulsion, un vague effort en son for intérieur, mais comme une exigence claire, non équivoque. Le chrétien ordinaire se plaindra : « Naturellement, je devrais prier davantage, commettre moins de péchés, mais je ne le pourrai certainement pas. Je comprends que je devrais faire des efforts ». Par contre, celui qui est motivé lit dans l’Esprit une claire exigence. Il ne « devrait » pas, il « doit ». Et l’amélioration de la vie comporte des points précis qu’il peut observer. Qu’il sache si précisément ce que Dieu lui demande provient de l’Esprit qu’il s’est donné comme règle (424).

352. Les yeux dans les yeux

Quand la petite Thérèse conçoit sa « petite voie » et la grande Thérèse ses degrés de prière, elles ont clairement devant elles l’Esprit. Les saints ne peuvent pas recevoir l’Esprit sans le comprendre. Ils sont éveillés et ils doivent le rencontrer les yeux dans les yeux. Car l’Esprit se tient à côté d’eux. S’il était simplement en eux, ils devraient, pour voir l’Esprit, se regarder eux-mêmes, prendre leur expérience comme mesure. Le fait qu’il est à côté ne veut pas dire un éloignement, au contraire, cela veut dire libération, si bien que l’Esprit n’est pas déformé, contaminé par le moi, mais qu’il est visible en sa pureté (424-425).

353. Prier l’Esprit Saint

Pour prier l’Esprit Saint, on doit toujours le faire avec une certaine disponibilité. La grâce du Fils peut saisir quelqu’un d’une manière inattendue, comme Paul à Damas. La grâce de l’Esprit Saint par contre reste une réponse. C’est dans le sens de l’Esprit Saint et en son nom que le Seigneur dit : Priez et vous recevrez, etc. Quand la foi est donné soudainement à un non croyant, c’est davantage l’œuvre de Dieu Trinité au nom du Fils incarné. L’Esprit par contre – en ce qui le distingue du Père et du Fils – est toujours celui qui comble, celui qui éclaire quelque chose qui est déjà commencé (428).

354. Mérite

Si on posait à Marie la question de savoir où se trouve son mérite, elle refuserait certainement d’admettre qu’elle possède quoi que ce soit. Si on considère son existence, il est clair que tout son mérite se trouve dans la grâce. Mais la grâce dans laquelle elle vit et qu’elle transmet par delà les temps, est cependant son mérite justement en quelque sorte; car elle consent sans cesse à rester dans son rôle d’intermédiaire, à gérer les « affaires » du ciel en relation avec le monde, et même, si Dieu le veut, à apparaître dans le monde. Quand elle apparaît ainsi, ce n’est pas seulement une question de grâce, mais aussi de mérite, même s’il est très difficile de comparer les mérites au ciel avec ceux d’ici-bas, d’employer le même terme pour les deux. Mais de même que nous employons le terme « durée » pour la durée éternelle et pour la durée passagère, le terme « mérite » peut aussi s’employer pour l’activité de Marie sur terre et dans le ciel (430).

355. La semence

Le Fils est devenu évident pour nous par l’incarnation et, de la sorte, le Père l’est devenu aussi d’une certaine manière, en tant qu’il est le Père de celui qui s’est incarné. L’Esprit Saint ne devient pas évident pour nous parce qu’en partant de ce qu’il fait, il ne nous est pas permis de nous faire de lui une idée claire et nette. Pas plus que « le boulanger » est seulement celui qui fait le pain ou « le prêtre » seulement celui qui donne la communion, « l’Esprit » est seulement celui qui couvre Marie de son ombre, qui descend sous la forme d’une colombe lors du baptême de Jésus ou qui a les sept dons, etc. Nous nous approchons peut-être davantage de lui si nous partons de la propriété qui est la sienne d’être semence : aussi bien quand il se dévoile expressément avec la force de la semence que là où il personnifie en tant que semence l’unité du Père et du Fils si bien qu’il n’apparaît qu’uni à eux et qu’il n’est plus représentable isolément (431).

356. Renoncer à toute prétention

Dans son attitude, l’Esprit a des dimensions infinies. Il nous rend ainsi capables de prier au-delà de notre vie, au-delà de notre conscience, il nous rend capables de pénétrer dans des sphères que nous ne pourrions jamais atteindre d’une manière naturelle. La surnature de l’Esprit, si elle veut se découvrir à nous, n’est liée à aucune des limites de notre humanité. Il s’adresse certes à une seule personne, il agit en elle, mais il lui soustrait la gestion, souvent même la connaissance. Et on devine ici que l’Esprit, qui souffle où il veut, se tient lui-même totalement à la disposition du Père et du Fils pour ne rien décider lui-même, mais pour se laisser porter par les décisions et les desseins du Père et du Fils, sans savoir d’avance d’une certaine manière ce qu’ils vont décider. La qualité de l’Esprit dont nous percevons la présence dans notre prière est ainsi quelque chose « qui n’a pas d’apparence » par quoi il veut nous rapprocher du Père et du Fils dans l’acte de l’amour et une totale disponibilité. Nous devons vivre comme lui dans l’échange entre eux et avec eux, en renonçant à toute prétention, comme l’Esprit renonce même à tout ce qu’il pourrait devenir : Esprit d’humilité, de générosité et de don de lui-même. Justement comme l’Esprit qui disparaît dans le Père et dans le Fils, presque comme s’il n’était pas l’Esprit, comme s’il ne voulait pas être lui-même ou comme s’il ne voulait l’être que dans la mesure où cela dépend de la décision du Père, afin qu’on n’ait pas l’impression que le Père soit en quelque sorte lié à l’Esprit. Toute la maturité de l’Esprit atteindrait alors son sommet dans le fait qu’il veut apparaître et être mineur pour ne rien anticiper, pour ne pas lier Dieu à ce qu’il y a en lui, l’Esprit, de définitif et d’éternel, et d’y obliger Dieu (432).

357. Se laisser prendre par l’Esprit

L’Esprit Saint en Dieu participe totalement, bien sûr, à l’omniscience de Dieu. Devant le monde, il personnifie le savoir de Dieu, la connaissance de Dieu et l’amour dans une unité indissoluble parce que, en Dieu, l’amour n’est jamais sans la connaissance, ni la connaissance sans l’amour. Et quand cet Esprit se communique à nous d’une certaine manière, cette forme de connaissance et d’amour reçoit pour nous la forme de la foi si bien que, par lui, nous apprenons à croire ce qu’il connaît et aime. Pour nous, cela signifie avant tout que nous nous laissions prendre par l’Esprit; tout ce que nous connaissons et aimons, nous le mettons à la disposition de l’Esprit de telle sorte que nous le retrouvions dans la foi sous une forme qui correspond à sa connaissance et à son amour. Si nous faisons cela sérieusement, nous n’en serions plus à tâtonner longtemps dans notre foi, ni à chercher le véritable amour, mais nous nous soumettrions à l’Esprit dans une sorte de prière d’ensemble et d’offre globale pour nous laisser illuminer et transformer par ce qui lui appartient. Notre foi resterait la foi bien sûr, parce qu’elle ne saisit jamais totalement le divin, mais elle serait en tout point une foi authentique parce que, en raison de sa soumission, elle aurait été remise à la vérité de l’Esprit. Et certes d’une étape de la foi à l’autre, nous saurions que nous sommes dans la vérité parce que l’Esprit témoigne de lui-même et que, par cette soumission, nous ne nous éloignons en rien de ce que le Seigneur révèle à son Epouse, l’Eglise, et de ce qu’il signifie pour elle (432-433).

358. L’Esprit qui ouvre l’Ecriture

Il y a une nette distinction entre la foi par laquelle nous cherchons nous-mêmes à scruter et à toucher ce qui s’est passé en Terre sainte au temps du Christ et la foi par l’Esprit et à l’Esprit. Et la tentative première de nous rendre compte par nous-mêmes de ce que le Christ était ici-bas ne conduira nulle part sans l’Esprit. Car en chacune des circonstances de sa vie, le Fils ouvre une porte sur la vérité de Dieu Trinité; tout ce qu’il montre se trouve dans un rapport absolu avec la vérité tout entière, mais garde quelque chose de la manière dont l’accès fut accordé. Nous ne pourrons jamais détacher la vérité d’une parabole de la teneur du texte. L’Esprit par contre part toujours de la totalité. Lui qui n’est pas devenu homme, n’ouvre pas d’une manière humaine, à partir des détails, il ouvre d’une manière divine (433).

359. Mieux comprendre la foi par l’Esprit

Pour la foi, par l’Esprit il y a deux étapes. L’Esprit nous saisit – Dieu nous trouve avant que nous le cherchions – et nous montre le chemin vers le Fils de la même manière qu’il a pris le Fils avec sur le chemin du monde jusqu’à Marie. Ou bien nous avons appris à connaître le Seigneur et nous avons fait l’effort de nous donner à lui; l’Esprit nous conduit alors à une meilleure compréhension de ce qu’est la foi, de ce qu’est Dieu Trinité et à une meilleure manière de nous donner à lui. Sans l’Esprit, nous en serions restés à attribuer au Fils le format de notre humanité, mais au niveau de la perfection. Ces limites que nous avions mises, l’Esprit les fait sauter non seulement pour amener notre foi au niveau toujours plus grand du Fils, mais aussi pour l’amener à la connaissance et à l’amour tels l’Esprit lui-même les possède (434).

360. Devenir capable de recevoir l’Esprit

Par le baptême, l’homme devient capable de percevoir l’Esprit. Mais pour qu’il soit aussi conduit par l’Esprit, deux choses sont nécessaires. La première est qu’il désire ardemment l’Esprit, qu’il le veuille réellement. La deuxième, qu’il cherche à le connaître. Dès le baptême les germes de ces deux efforts sont déjà semés. Plus tard, en toute rencontre de l’Esprit, un nouveau germe sera implanté; l’homme est comme un champ qui a besoin de beaucoup de grains pour que les semences poussent. Les germes s’entraident secrètement.

361. Ne pas confondre notre esprit avec l’Esprit Saint

A l’école, je peux avoir entendu dire quelque chose sur la vérité chrétienne, plus tard un prêtre me dit ceci, un autre cela. Et quand il y a eu suffisamment de notions, l’étincelle peut jaillir. Pour pouvoir lever, un germe attend le suivant et aussi celui qui vient après. Il y a dans notre esprit humain une certaine ressemblance avec l’Esprit divin (y compris dans l’incroyance); c’est pourquoi, avant d’intervenir, l’Esprit Saint s’assure pour ainsi dire que nous ne le confondions pas avec notre propre esprit. Sinon nous risquerions de penser, à toute idée qui nous vient, que nous avons compris et, avec notre pouvoir d’imagination, nous construirions un tout fictif qui ne tiendrait pas. Nous ne devons pas disposer nous-mêmes des germes de l’Esprit Saint; ils doivent certes lever mais, pour le moment, ils ne nous sont confiés que pour les garder. Il revient à l’Esprit de les faire prospérer. Il s’en réserve le soin comme aussi lui appartiennent les réserves qu’il dépose en nous. Et quand quelque chose lève réellement, nous reconnaissons alors la force de l’Esprit et nous sommes plus disposés à nous laisser conduire par lui. On a souvent besoin de faire l’expérience de sa propre impuissance; nous connaissons certes les différentes vérités, mais nous ne sommes pas en mesure d’en tirer profit. Elles sont les points de garantie de l’Esprit en nous, ses points d’ancrage. Au début, c’est déjà quelque chose que nous reconnaissions qu’ils lui appartiennent (434-435).

362. Une prière qui se laisse faire

Parce que la conduite de l’Esprit le donne toujours lui-même  – il est celui qui souffle, qui ne cesse de procéder, qui ne s’arrête jamais, qui est dynamique -, cette conduite donne beaucoup de prière. Il ne s’agit pas tellement de nos intentions de prière ni de la sorte de prière que nous pratiquons. Mais ce doit être une prière de la plus grande proximité possible avec Dieu. Une prière qui laisse faire, qui se tient ouverte, si bien que l’Esprit peut y souffler partout. Une prière qui s’offre, une prière de disponibilité qui est presque sans objet. Ou bien une prière tournée vers le Fils (436-437).

363. L’Esprit me conduit où il veut

Celui qui est prêt pour être conduit et ne s’en tient qu’au Fils, peut toujours s’appuyer sur son existence terrestre : s’il est dans la sécheresse, il pense à la croix; s’il est consolé, il peut penser au Thabor. Mais un parallèle de ce genre peut faire courir le danger qu’on connaît trop bien le détail et, en conséquence, pas assez l’ensemble. Dans la conduite par l’Esprit, quelque chose de semblable n’est pas possible; on est là par moments dans l’incertitude. Mais celle-ci ne résulte pas de mon état intérieur, elle provient du fait que l’Esprit se sert de ma vie (peu importe ce qu’elle est) pour me conduire là où il veut (437).

364. Recevoir l’Esprit dans l’humilité

Le Fils devient homme par l’Esprit Saint quand l’Esprit descendit verticalement sur la Mère pour la couvrir de son ombre. Et depuis lors, par le baptême et la confirmation, cette descente verticale de l’Esprit divin sur les humains est toujours possible. C’est un autre processus que lors de la création. C’est un acte particulier, indépendant, pour qu’on reçoive le don de l’Esprit. Si le croyant reçoit cet Esprit dans l’humilité, l’Esprit lui donne la possibilité d’accomplir les actes de l’Esprit. Mais parce que le Christ a donné cet Esprit à l’Eglise et qu’il est un Esprit d’amour, il unit constamment l’Epoux et l’Epouse. Par conséquent il n’est pas seulement vivant de manière ponctuelle dans une descente verticale, il vit aussi horizontalement dans l’Eglise. En tant que tel, il est disponible, il est constamment accessible aux croyants par l’Eglise et par sa relation au Seigneur. Et ce qui vaut pour l’Eglise dans son ensemble vaut aussi pour chaque membre pris isolément : en tant que grâce sanctifiante, l’Esprit demeure, il est horizontal en nous et il ne cesse de l’être d’une manière active et toujours nouvelle pour toute la conduite chrétienne, également pour chaque réception des sacrements. Le chrétien peut aussi rencontrer l’Esprit horizontal dans l’Eglise, toucher pour ainsi dire dans l’Eglise l’Esprit substantiel (437-438).

365. Quand Dieu arrache à l’homme son accord

Celui qui, pour la première fois, découvre la différence entre son (bon) vouloir et la volonté de Dieu, dira peut-être bientôt à Dieu : « Je veux tout ce que tu veux ». Il imagine alors que Dieu exigera sans doute de lui un peu plus que ce que lui-même aurait exigé. Depuis longtemps peut-être, Dieu a déjà indiqué lui-même une direction précise où pourrait se trouver sa volonté. Mais quand cela devient sérieux, le point où il intervient se trouve tout à fait ailleurs. Ce n’est qu’alors que l’homme voit que cette direction qui semblait bien déterminée n’était pas si déterminée que ça. Il le voit en jetant un regard en arrière sur une ligne de rupture que Dieu a soudain franchie. La rupture s’est produite quand il a arraché à l’homme son accord et qu’il a commencé à opérer avec lui comme il l’entend. Il agit et l’homme n’a plus à donner son avis. Il a été préparé, façonné, accompagné, un certain temps. Puis tout d’un coup il est dépassé. Un calcul de hautes mathématiques est effectué dont il n’est pas supposé que l’homme le suive. Il reste dans l’incertitude. Également pour ce qui est du temps, car cela peut sembler durer sans fin.

D’être ainsi dépassé peut simplement laisser tout d’abord une impression « pénible ». Cette sensation peut aussi s’accroître jusqu’au sentiment d’être « brutalisé ». La première impression crée une distance : s’habituer à ce que la volonté divine soit autre. Dans la deuxième, il se produit une sorte de compréhension définitive que Dieu est intervenu et qu’il a pris, et il y a là un soulagement paradoxal : il garde un droit sur moi, c’est une mise sous tutelle définitive que je ne perçois plus en tant que « personne », mais en tant qu’objet de l’action de Dieu (446).

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Pour terminer cette année de la foi avec Adrienne von Speyr


Benoît XVI et les révélations privées

Benoît XVI nous a livré quelques réflexions sur les révélations privées dans son « Exhortation apostolique Verbum Domini sur la Parole de Dieu » (§ 14).

Il rappelle d’abord qu’il faut bien distinguer la Parole de Dieu des révélations privées. Il situe ensuite ces révélations privées par rapport à cette Parole : « Le rôle des révélations privées n’est pas de compléter la révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire ». Benoît XVI cite alors simplement le Catéchisme de l’Eglise catholique (n. 67).

Et il ajoute : « Le critère pour établir la vérité d’une révélation privée est son orientation vers le Christ lui-même… La révélation privée est une aide pour la foi, et elle se montre crédible précisément parce qu’elle renvoie à l’unique révélation biblique ».

Une précaution à prendre devant ce qui se présente comme une révélation privée, c’est de s’assurer qu’elle bénéficie de l’autorisation ecclésiastique : cette approbation « indique essentiellement que le message s’y rapportant ne contient rien qui s’oppose à la foi et aux bonnes mœurs ». Approuvée par l’autorité ecclésiastique, la révélation privée peut alors être rendue publique, « et les fidèles sont autorisés à y adhérer de manière prudente ».

La révélation privée qui ne contient rien qui s’oppose à la foi et aux bonnes mœurs peut n’avoir en fait qu’un intérêt relatif. Mais elle peut aussi, comme le dit Benoît XVI, « introduire de nouvelles expressions, faire émerger de nouvelles formes de piété ou en approfondir d’anciennes. Elle peut avoir un certain caractère prophétique (Cf. 1 Th 5,19-21) et elle peut être une aide valable pour comprendre et pour mieux vivre l’Évangile à l’heure actuelle. Elle ne doit donc pas être négligée. C’est une aide qui nous est offerte, mais il n’est pas obligatoire de s’en servir. Dans tous les cas, il doit s’agir de quelque chose qui nourrit la foi, l’espérance et la charité, qui sont pour tous le chemin permanent du salut ».

Benoît XVI et Adrienne von Speyr

En 1983 Jean-Paul II a exprimé à Hans Urs von Balthasar le souhait que se tienne à Rome un colloque sur Adrienne von Speyr dans le but de la faire mieux connaître. Ce colloque « supposait la publication de l’ensemble des œuvres d’Adrienne; c’est pourquoi les Œuvres posthumes (Nachlasswerke), tenues jusqu’alors en réserve, qui donnent un aperçu plus approfondi de ses expériences personnelles, ont été rendues publiques en 1985 avec l’approbation explicite du Pape » (HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 5). A cette époque, le Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi était le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI. En ce qui concerne l’approbation ecclésiastique, évoquée ci-dessus par Benoît XVI, on peut donc dire qu’Adrienne von Speyr a été bien servie.

A l’époque où, peu de temps après la mort d’Adrienne (1967), le Père Balthasar rédigeait son premier livre sur elle (Adrienne von Speyr et sa mission théologique), il notait avec humeur au sujet des révélations privées que les théologiens les écartent avec méfiance ou mépris, « en expliquant aux croyants qu’elles seraient souvent incertaines ou tout simplement fausses; que personne n’est obligé de les reconnaître, car de toute manière tout l’essentiel est présent dans l’enseignement de l’Eglise » (Ibid., p. 46-47). Et il ajoutait avec humour : « On peut ensuite se demander pourquoi Dieu se livre sans cesse à de telles entreprises auxquelles l’Eglise ne doit accorder que peu d’attention ou pas du tout ».

Ci-dessus, le pape théologien a tout dit à ce sujet avec les nuances voulues : la révélation privée, approuvée par l’autorité ecclésiastique, peut être une aide pour la foi, elle peut aider à comprendre et à mieux vivre l’Évangile à une époque donnée de l’histoire, elle ne doit donc pas être négligée. « C’est une aide qui est offerte, mais il n’est pas obligatoire de s’en servir ». Le Père Balthasar ne disait pas autre chose dans AvS et sa mission théologique (p. 9) : « Je suis convaincu qu’au moment où les œuvres (d’Adrienne) seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d’avoir réservé de telles grâces à l’Eglise d’aujourd’hui ». « Ceux que cela concernent » : pas tout le monde nécessairement.

Pour Benoît XVI, « le critère pour établir la vérité d’une révélation privée est son orientation vers le Christ lui-même… Elle se montre crédible précisément parce qu’elle renvoie à l’unique révélation biblique ». Il y a plus de quarante ans, le Père Balthasar écrivait que pour Adrienne « la mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c’est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l’Eglise entière (Ro 12,3-8), et c’est ainsi qu’Adrienne a compris sa mission. Cette grâce n’est pas donnée pour faire naître des excroissances périphériques en théologie, ni pour la construction de chapelles latérales dans la cathédrale de la dogmatique existante, mais au contraire pour que celle-ci soit approfondie et vivifiée en son centre… Si, dans la vie et l’œuvre d’Adrienne von Speyr, quelque chose est significatif, c’est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 47).

Adrienne elle-même a développé abondamment ce qu’elle comprenait sous le terme mystique. Sa théorie mystique « culmine en une seule affirmation : la mystique est une mission particulière, un service spécial dans l’Eglise, et ce service n’est accompli correctement que dans un total oubli de soi – elle aimait le terme ‘effacement’ – et dans une disposition de servante à l’égard de la Parole de Dieu. Comme tels, les états mystiques personnels sont sans intérêt et celui qui s’interrogerait sur sa propre psychologie serait infailliblement conduit à se détourner de l’essentiel – la Parole de Dieu – et à défigurer sa mission » (AvS et sa mission théologique, p. 29).

Dieu seul parle bien de Dieu

Dieu seul parle bien de Dieu, c’est le mot de Pascal. C’est pourquoi on a intérêt à écouter les mystiques qui laissent vraiment Dieu parler à travers ce qu’ils disent ou écrivent. « Dieu est toujours en dialogue personnel avec les êtres humains. Dieu parle toujours : à travers les prophètes et les apôtres, les saints et les mystiques » (Patriarche Bartholomée, A la rencontre du mystère, p. 268). C’est vrai en Orient (le patriarche Bartholomée), c’est vrai en Occident : « Le témoignage des mystiques est un témoignage parallèle à celui des docteurs de l’Eglise. Or il est pour une grande part l’apanage des femmes » (J. Daniélou, La résurrection, p. 12. A propos du témoignage des femmes concernant la résurrection de Jésus).

Mais il y a un temps pour tout, « et il faut que le temps soit mûr pour que puisse être publiquement dévoilé ce que le prophète (ou le mystique) a vu ou entendu » (C. Kessler, Dieu caché, Dieu révélé, p. 144). Mais quand le temps est-il mûr? Ce sont plutôt les humains qui doivent être mûrs. Dans la « Vie de Monsieur de Lantages », il est dit : « Nous écrivons pour ceux qui ne contestent point à Dieu le pouvoir d’opérer, quand il le veut, des prodiges » (Éphraïm, Agnès de Langeac, p. 161). Et parmi ces prodiges, il y a que Dieu est capable de se révéler où il veut et quand il veut. Si on conteste, si on refuse, Dieu ne va pas forcer les portes.

Les savants et les spécialistes sont nécessaires pour s’occuper des aspects purement historiques et scientifiques de la Bible et de la révélation : on retrouve ici le cardinal Ratzinger. « Mais le sens propre et décisif, écrit-il, est accessible aussi au simple croyant. La Bible est destinée à tous et donc compréhensible par tous ». Et le cardinal Ratzinger de citer saint Augustin : « Dans le ruisseau, à la source, s’abreuvent aussi bien le petit lapin que l’énorme bœuf. Et l’un comme l’autre est désaltéré. Chacun boit et obtient ce qui apaise sa soif » (J. Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, p. 108-109). Chez les mystiques aussi, il y en a pour les simples comme pour les savants. Et il n’est pas exclu que les simples soient les premiers à découvrir la source.

« Découvrir un saint qui joue aux cartes, ou qui lit un auteur païen, ou qui écoute de la musique, ou qui prise, est souvent un soulagement et un encouragement pour le lecteur, car cela le convainc que la grâce ne remplace pas la nature, et qu’il est en train de lire la vie d’un enfant d’Adam et de son propre frère ». C’est Newman qui écrivait cela (Saint Philippe Néri, 2010, p. 134-135). Il y a quelque chose de réjouissant à savoir qu’Adrienne exerçait la médecine, qu’elle était mariée, qu’elle avait lu « une grande partie de la littérature française moderne… et, avec prédilection, Colette, dont le don d’observation et la précision dans l’expression la fascinaient ». Elle lisait aussi toutes les œuvres des femmes écrivains (Béatrice Beck…, François Mallet-Joris, et bien d’autres). « Elle lisait Sartre et Simone de Beauvoir, Camus et Sachs, Peyrefitte et Michel de Saint-Pierre, mais aussi de nombreux romans policiers » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 31). Quant à la musique, non seulement Adrienne l’écoutait volontiers, mais elle avait pour la musique un « amour passionné ». Vers l’âge de dix ans, elle avait commencé à jouer du piano; et plus tard, à Bâle, elle suivit des leçons de piano avec le chef d’orchestre Münch qui exigeait d’elle trois heures de piano par jour. Devenue étudiante en médecine, elle se rendit finalement compte qu’elle ne pouvait mener de front la musique et la médecine, elle sacrifia donc la musique à ses futurs malades (Cf. HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 23). Enfin, étudiante, Adrienne aimait danser (« J’aime terriblement danser… Et pour danser, c’est très agréable que l’homme soit plus grand »), elle aimait surtout la valse (Cf. Œuvres posthumes, NB 7, p. 73 et 114).

Les œuvres d’Adrienne von Speyr

Certains, jusqu’à présent, ont du mal à prendre au sérieux Hans Urs von Balthasar quand il affirme que l’œuvre d’Adrienne von Speyr lui semble « beaucoup plus importante » que la sienne (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 9). Ce n’est pas une question d’humilité, vraie ou fausse, mais une question de réalisme et de clairvoyance. Si vraiment elle a reçu du ciel une « explication débordante » du credo catholique (L’Institut Saint-Jean, p. 35), on peut comprendre que Balthasar s’efface. Profusion d’intuitions neuves sur les mystères de Dieu, « kaléidoscope de lumières » (Cf. G. Narcisse, Le Christ en sa beauté, I, p. 11), l’œuvre d’Adrienne von Speyr est une source inépuisable.

Pour bâtir son œuvre théologique majeure (dix-sept volumes et plus de sept mille pages), le Père Balthasar a utilisé des éléments de l’œuvre d’Adrienne von Speyr. Il a essayé d’en exploiter une partie au moins dans le cadre de la théologie ecclésiale. Il a à peine ébauché au fond le travail d’insertion de l’œuvre d’AvS dans les grands courants de la théologie et de la spiritualité. Un labeur énorme attend encore les chercheurs amoureux de la Vérité. Mais il n’est pas indispensable de lire les exégètes, ni d’attendre le travail des chercheurs et des théologiens, pour aller boire à la source. D’autant plus que ces travaux ne sont pas forcément toujours une aide pour goûter la saveur de l’original. La pire des choses en quelque sorte qui puisse arriver à Adrienne von Speyr, ce serait justement qu’elle devienne la proie (exclusive) des professeurs et des étudiants en mal de thèse. Ne pas empêcher les gens d’entendre la musique!

« Si l’on voulait donner une vue d’ensemble de la théologie originale d’Adrienne, on serait bien en peine de dire par quel fil de ce tissu serré il faudrait commencer. Ses thèmes en effet traversent tous les traités de théologie, de la Trinité à l’Eglise en passant par la christologie, de la protologie à l’eschatologie » (L’Institut Saint-Jean, p. 50). Est-il indispensable d’ailleurs de chercher un fil directeur dans ces quelque soixante volumes (seize mille pages : des petites et des grandes) et essayer de faire entrer l’œuvre d’Adrienne von Speyr dans les catégories toutes prêtes de la théologie classique? Ce fil directeur est aussi simple et aussi évident que celui de la Révélation qui ouvre des perspectives à l’infini sur le mystère de Dieu dans le désordre indescriptible de la Bible.

« Notre mission »

L’ouvrage de Hans Urs von Balthasar paru en français sous le titre : L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes est la traduction de l’ouvrage en langue allemande Unser Auftrag. La traduction la plus obvie du titre serait Notre mission ou Notre tâche. C’est-à-dire celle d’Adrienne von Speyr et celle du Père Balthasar. Cet ouvrage est divisé en deux parties dont la première a pour titre : Genèse (p. 7-91) et la seconde : Principes (p. 93-142) . Notre mission : « Il existe dans l’Eglise des missions très diverses. Certaines sont solitaires face à Dieu…, mais il existe aussi des missions à deux »… comme celles de saint Jean de la croix et de sainte Thérèse d’Avila, de saint Jean Eudes et de Marie des Vallées, de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal (L’Institut Saint-Jean, p. 11-12). Pour le Père Balthasar, sa propre mission est inséparable de celle d’Adrienne. « Ce livre a d’abord un but : empêcher qu’après ma mort on essaie de séparer mon œuvre de celle d’Adrienne von Speyr (Ibid., p. 9).

Mais la mission double d’Adrienne et du P. Balthasar comporte de plus un double volet. D’une part la fondation de l’Institut Saint-Jean. Pour celui qui n’est pas au courant, le titre : les « Principes » ne disent pas grand-chose sur le contenu. Ces Principes esquissent en fait « un certain nombre d’éléments touchant la forme, l’esprit et le sens (de l’Institut Saint-Jean) en cette heure du monde et de l’Eglise » (Ibid., p. 95). D’autre part, la publication des Œuvres d’Adrienne, qui n’auraient jamais vu le jour sans la collaboration de HUvB. Pour ceux qui s’intéressent davantage aux œuvres d’Adrienne qu’à l’Institut Saint-Jean, la première partie, intitulée Genèse, offre un bref mais riche aperçu du chemin d’Adrienne et du P. Balthasar avant leur rencontre (p. 7-36), puis une vue d’ensemble de leur « travail théologique commun » (p. 37-91). Pour évoquer le chemin d’Adrienne avant sa rencontre avec HUvB et pour le « travail théologique commun », le Père Balthasar a fait un large appel aux Œuvres posthumes d’Adrienne, et il va donc ici, pour la connaissance d’Adrienne, beaucoup plus loin que dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique paru en 1968.

A propos des Œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr

Parmi les œuvres d’AvS, douze tomes (en treize volumes) figurent parmi les Œuvres posthumes (Nachlasswerke). De son vivant, le Père Balthasar ne voulait pas les mettre en circulation dans les librairies. Pour le colloque de Rome de 1985, consacré à Adrienne, c’est le Saint-Siège lui-même qui a osé rendre publics ces treize volumes. A ce jour (2013), aucun n’est encore paru en traduction française.

Le Père Balthasar a vu et entendu beaucoup de choses concernant AvS pendant les vingt-sept années qu’il l’a accompagnée sur son chemin de foi, depuis sa conversion (1940) jusqu’à sa mort (1967). Pour le Père Balthasar, il était évident qu’il ne pouvait pas garder pour lui-même tous les dons de Dieu dont il était témoin. Il a donc mis par écrit tout ce qu’il savait et il en a fait une édition privée hors commerce. Il l’a fait par fidélité à la mission de Dieu qu’il avait reçue avec AvS. Mais il avait l’impression qu’il n’était pas bon de mettre tout cela dans le grand public tout de suite : il n’était pas évident que tous les lecteurs possibles de ces œuvres aient « un don de discernement ecclésial suffisant », selon ses propres termes.

Et pourtant il y a dans ces Œuvres posthumes d’innombrables pages capables d’enrichir grandement notre compréhension de la Révélation. Elles pourraient être mises à la disposition de tous les croyants qui ont le souci d’approfondir leur foi chrétienne. Il y a là une profusion de données objectives qui sont un immense cadeau du ciel à l’Eglise d’aujourd’hui. Pourquoi le laisser sous le boisseau? Pourquoi laisser dormir ces trésors alors qu’ils sont faits pour la joie de tous les croyants?

Quant aux éléments plus personnels contenus dans ces Œuvres posthumes, on peut comprendre qu’il vaut mieux (pour le moment) ne pas les étaler. Quand les Carnets intimes de Maurice Blondel ont été livrés au public (Éditions du Cerf, Paris, 1961), on nous a avertis que ces carnets intimes ne sont pas publiés intégralement : « Maintenant que son humilité (celle de Blondel) ne peut plus en souffrir… on a jugé bon de faire connaître l’essentiel (de ces carnets intimes) après élimination des passages trop intimes… ou mettant en cause des tiers » (Introduction, p. 9 et 15). L’édition princeps en langue allemande des Œuvres posthumes d’AvS étant ce qu’elle est, ne pourrait-on pas envisager que des traductions puissent paraître en d’autres langues qui omettraient (pour le moment) ce qui est plus intime (concernant Adrienne, le P. Balthasar ou des tiers)?

 

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