Abbaye

32 C. L’année de la foi avec AvS

 

 

32 C

 

L’année de la foi

 

avec

 

Adrienne von Speyr

 

III

 

121. Assimiler

Qui n’assimile pas les grâces qu’il reçoit, sa vie intérieure ne demeure pas stable, elle décroît… (De même pour le corps : s’il ne mange pas, il maigrit). De même il y a des taches qui se forment dans l’âme et on doit recevoir de nouvelles grâces pour se purifier… L’action de la grâce peut aussi s’étendre à des choses qui sont totalement soustraites à la connaissance de l’homme et qui sont malgré tout présentes en lui. Le corps aussi reçoit sa vie d’une manière qui demeure inconsciente. Naturellement quand l’âme comprend et le peut, elle doit coopérer avec la grâce (496).

122. Le trésor

Quand Paul s’est converti, la vision de Damas est décisive pour sa foi. Vision et foi coïncident, si bien qu’on ne peut pas contester que la vision soit à l’origine de sa foi. Mais c’est un cas extrêmement rare. La plupart du temps, la vision ne sert pas à engendrer la foi de celui qui voit ou à l’augmenter, mais à enrichir le trésor de la foi de l’Eglise (190).

123. Faire impression sur Dieu

Toute prière va à Dieu. Et il arrive qu’un croyant qui prie avec tiédeur se voit comblé tout d’un coup au-delà de toute attente; il peut être comblé tellement au-delà de son attente que même ce qu’il désirait semble maintenant sans importance. Peut-être avait-il demandé quelque chose sans grande conviction, seulement parce que quelqu’un avait attiré son attention sur ce moyen. Et maintenant il ne peut pas s’imaginer comment ses mots ont pu faire impression sur Dieu.

Il ne se doute justement pas de l’importance de la communion des saints, de l’Eglise, de tous ceux qui prient à travers le monde, de tout le ciel aussi qui, à sa manière, transmet les demandes de la terre. La Mère de Dieu les entend et les transmet; les saints aussi interviennent d’une manière qui correspond à leur mission terrestre, seulement ils le font maintenant avec plus de liberté; les anges le font comme aides des hommes en vertu de leur nature angélique; ils sont là avec tout leur être, leur disponibilité, leur amour, pour transmettre (46).

124. Attendre l’Esprit

Se rendre disponible à tout ce qui peut arriver doit pouvoir être exigé de tout chrétien parce que la grâce de la nouvelle Alliance dépasse fondamentalement toutes les attentes de l’ancienne, toutes les perspectives des prophéties. Regardant maintenant le passé à partir de la vie du Seigneur, nous pouvons établir qu’il y avait un accomplissement dans le prolongement de l’attente. Mais le mode de l’accomplissement ne pouvait absolument pas être pressenti par l’ancienne Alliance (453).

125.  Humiliation

L’Eglise doit être mise à nu et humiliée comme le Fils sur la croix. Devant le Fils, elle ne peut pas prétendre à une intimité qui ne lui serait pas totalement abandonnée... Il n’a pas besoin de répondre tout de suite à l’abandon de l’Epouse en l’embrassant avec amour. L’Epouse n’y a aucun droit : le Seigneur peut donner à sa réponse la forme qu’il veut. Il peut aussi se procurer un accès à l’intimité de l’Epouse d’une autre manière. Elle doit être préparée par l’humiliation à recevoir l’Epoux de toutes les manières qui lui plaisent.

Il peut aussi lui montrer les obstacles qu’elle lui oppose, si réellement elle veut arriver un jour à la source de sa fécondité. Et si déjà elle le repousse, elle supportera encore moins ses enfants qui auront besoin de ses sources comme nourriture! Le Seigneur l’humilie parce que ce n’est que dans l’humilité qu’elle peut nourrir ses enfants dans le sens du Seigneur. Mais il ne la laisse pas tomber, c’est justement en l’humiliant qu’il lui montre qu’il se soucie d’elle constamment… Il ne laisse pas tomber cette Eglise stérile, il l’emmène avec lui plus loin vers la croix.

Qui est l’Epouse en somme? On ne le comprend que si on regarde sa relation au Seigneur. Il faut partir du Seigneur et du besoin qu’il a d’une Eglise dans laquelle il peut répandre sa grâce. Elle ne doit faire totalement qu’un avec lui et c’est pourquoi les chrétiens ne doivent faire qu’un entre eux. L’unité réside dans le fait que le Seigneur attire à lui son Epouse, et les chrétiens en font partie dans la mesure où ils se laissent attirer vers le Seigneur dans l’unité de l’Eglise (277).

126. L’hôtel
Il est difficile de décrire l’Esprit et de dire quelque chose de lui parce qu’il est capable des plus petites choses comme des plus grandes… Là où on commence à savoir quelque chose de l’Esprit, là se termine ce qui nous est propre : on est accueilli et pris en charge, l’Esprit témoigne, on est son hôte. Nous devenons tellement les hôtes de Dieu que nous finissons par être dans notre propre maison non seulement en Dieu ou dans l’Eglise mais là aussi où rien ne nous dépossède parce que « l’hôtel » consiste à demeurer libre pour la rencontre. Dans la sainte communion, la rencontre avec le Fils reçoit une certaine forme, on se rencontre. Mais parce que l’Esprit ne s’est pas fait homme, on ne peut donner une forme à aucune de nos rencontres avec lui. L’amour du Fils est tel que nous devons nous y heurter et de là aussi rencontrer sa personne. Pour l’Esprit, la paix de la rencontre est à nouveau mouvement. Les vierges qui vont à la rencontre de l’Epoux avec leurs lampes connaissent l’époux; mais les vierges sages sont poussées par l’Esprit sans pour autant le connaître assez pour pouvoir décrire sa présence; et après la rencontre avec l’Epoux, elles sont poussées plus loin avec lui jusque dans la salle des noces célestes (464-465).
127. Le buisson ardent

Quand j’ai vu brûler le buisson, il me semblait incompréhensible que le feu de Dieu puisse brûler sans consumer. Mais j’ai compris que c’était le feu de la pureté et de la sainteté de Dieu dont il n’est pas permis d’approcher avec ses propres mesures. C’est de lui que proviennent les missions : Moïse reçoit la sienne du sein de ce feu extraordinaire; toute mission commence là où le feu de Dieu devient visible en sa nature qui nous est incompréhensible. En chaque mission s’ouvre une distance entre Dieu et l’envoyé; celui-ci voudrait la franchir parce qu’il se sent appelé, attiré, interrogé; mais Dieu fixe la distance, on n’entrera pas dans son domaine, c’est de là qu’il fait le don de la mission.

A l’origine, lors de la création, Dieu voulait donner aussi à tout homme en chemin une mission précise que chacun aurait reconnue, gardée et exercée comme venant de Dieu. Il n’y aurait pas eu le sentiment que Dieu était loin. Maintenant, par le péché, la distance a fait son apparition, d’abord comme signe que Dieu se détourne du péché, mais ensuite aussi dans le cadre de ses nouvelles dispositions dont le dessein est de ramener à lui les pécheurs. C’est pourquoi Moïse est gardé à distance. Dieu est seul dans son feu qui brûle et ne consume pas… Pour les morts, dans le monde d’en bas, il y a aussi une flamme qui brûle mais ne consume pas, qui attire, mais qui en même temps indique le chemin… Pour les morts aussi, ce feu qui attire et repousse sera incompréhensible. Ils ne voudront pas non plus le comprendre, ils voudront d’abord s’obstiner dans leurs propres limites, et toutes les idées qu’ils se sont faites dans leur vie de pécheurs ou aussi de justes, ils voudront les utiliser pour contester avec Dieu comme Moïse en face du feu. Le dialogue paradisiaque des hommes avec Dieu n’est plus possible; pour le renouer, le Fils doit obtenir le samedi saint que les hommes soient autorisés à entrer dans le feu du Père. Ils doivent le désirer et le vouloir : faire effort pour sortir de leurs propres limites et de leurs propres idées, et être plongés dans le monde du feu divin où Dieu maintient sa puissance souveraine. Le purgatoire tout d’abord ne force rien; le pécheur se sent attiré par Dieu, mais il se voit lui-même totalement détourné de Dieu (c’est de cette manière qu’il sent le non de Dieu à son état de péché), et maintenant il doit dépasser son éloignement de Dieu pour être sensible au feu qui brûle sans consumer.

Si Moïse était allé dans le feu qui ne consume pas le buisson, il aurait été brûlé tout entier. Cela caractérise l’ancienne Alliance. C’est le Fils qui apportera la condition qui permettra que le pécheur ne soit pas consumé par le feu de Dieu. Jusque-là Dieu garde jalousement cette propriété du feu. Vis-à-vis de Moïse, il se fait reconnaître comme Dieu, il l’intéresse aussi par le feu, mais il ne le laisse pas s’approcher. Cela ne lui est pas possible sinon Moïse se précipiterait dans ce que Dieu a de consumant, dans sa justice. Qu’un homme, s’en remettant au feu de Dieu, puisse se précipiter en Dieu, ce n’est que le samedi saint du Fils qui l’a obtenu. Il y a là un mystère trinitaire… C’est le Fils qui va instituer le purgatoire pour amener au Père ceux qui auront été purifiés en se laissant brûler dans le feu du Père sans être consumés. Mais l’Esprit Saint est le gardien de l’inaccessibilité du Père dans le feu tout autant que celui qui attire l’homme dans le feu. Pour Moïse, il est celui qui attire comme celui qui repousse. Il est ce qui distingue les deux aspects, qui ne les laisse pas se réunir, il est l’amour patient, qui a besoin de temps et qui a le temps. Moïse veut tout savoir mieux que les autres : il veut s’approcher de Dieu, Dieu le lui interdit et il lui donne en retour une mission, mais Moïse n’en veut pas. Il se dit en quelque sorte : si tu ne m’accordes pas ce que je veux, je ne fais pas non plus ce que tu veux. Dieu a éveillé son attention par le feu, le feu l’a mis en conversation avec Dieu, mais parce que Dieu met des limites, Moïse se sent autorisé à en mettre aussi de son côté. La confession et le purgatoire sont offerts au pécheur, mais celui-ci veut y entrer avec ses propres mesures. Le feu brûle mais ne consume pas, Moïse en conclut : il ne va pas non plus me consumer. Il y a la possibilité de s’approcher de la pureté de Dieu et de garder alors le contrôle jusqu’à un certain point, ne pas permettre que soit dirigé le moi auquel on tient. Mais ici Dieu crie : « Halte! » Le buisson est une créature de Dieu : il peut y habiter; le pécheur en tant que tel n’est pas sa créature : Dieu devrait le consumer. En tout cas, il doit brûler totalement son repli sur lui-même (316-318).

128. Transparence

Beaucoup de mots sont mis sur les lèvres du prêtre par l’Eglise : pour la messe, le bréviaire, les sacrements; pour d’autres mots, le prêtre doit dire ceux que l’Esprit Saint lui inspire, qu’au fond il invente pour lui et il ne doit pas s’y fermer. Il n’est pas seulement un serviteur de l’Eglise mais, par son don de lui-même, par son oui au service sacerdotal…, il est devenu un serviteur personnel de Dieu. Il est obligé vis-à-vis de Dieu tout autant que vis-à-vis de l’Eglise. Ainsi il doit garder toujours éveillée sa joie dans la foi l’espérance et l’amour pour recevoir l’Esprit comme un croyant vivant, comme un « espérant » vivant et comme un « aimant » vivant, et être transparent à Dieu et aux hommes. Il doit avoir renoncé totalement à lui-même pour vivre à la suite du Christ véritablement et sans partage, le Christ qui s’est livré à Dieu et au monde dans son obéissance humano-divine et sa prière incessante. Comme le Fils a pris l’Esprit comme règle, il doit aussi reconnaître le Fils et l’Esprit comme règles de son existence pour qu’en accomplisant ainsi la volonté du père il transmette à la communauté la Parole et la bénédiction de Dieu (492).

129. Suivre le rythme

La foi vivante n’est pas la même chose qu’une foi morte plus l’amour. Parce que la foi n’est pas un savoir. Pas un simple savoir appuyé sur l’autorité de Dieu. Pas simplement tenir pour vraies des propositions abstraites, les dogmes ecclésiastiques. Il fait partie essentiellement de la foi d’accepter ce que Dieu a préparé pour moi de vérité et, pour cela, l’amour est nécessaire. Pour croire comme il faut, je dois avoir l’amour.

Quand un professeur raconte une histoire à une classe, il adapte son récit aux enfants. Malgré cela, c’est à sa manière que chaque enfant entendra l’histoire et y participera. Il fait partie de la grandeur de Dieu de donner à chaque personne d’expérimenter la foi de manière différente. De plus, pour un homme vivant, la foi n’est jamais fermée. Si Dieu lui donne la foi aujourd’hui, il espère que l’homme, demain et après-demain, va tirer de sa foi de nouvelles conséquences et la comprendre par là de manière nouvelle. Pour que la classe comprenne un axiome mathématique ardu, il y a auparavant tout un travail préparatoire. On commence par les opérations les plus simples; pour les opérations moyennement difficiles, beaucoup ne comprennent plus, on doit revenir avec eux à ce qui est plus simple. Tant que les élèves suivent, on peut espérer qu’ils comprendront aussi ce qui est plus difficile, mais non s’ils « décrochent ». Pour reconnaître Dieu dans la foi, nous devons essayer de suivre le rythme de son amour pour nous (37).

130. Prostitution

Les pécheurs connaissent leur propre honte, c’est pourquoi ils sont en mesure d’indiquer et de dénoncer ce qu’il y a de plus honteux dans l’Eglise. Si j’inflige une blessure à un  ami et qu’il porte un vêtement qui la cache, je puis lui dire où il est blessé et il pourrait encore être blessé plus facilement… La même Eglise est composée de Marie et de Pierre, Pierre qui renie, Pierre qui ne cesse au cours des siècles de nouer des compromissions avec le monde. L’Eglise ne se prostitue pas elle-même, de son propre gré. Ce sont les pécheurs qui la prostituent, les pécheurs qu’elle doit tolérer en son sein (507-508).

131. Les pénitents

Le prêtre ne doit pas (ne peut pas, n’a pas le droit) se soustraire à l’influence de ses pénitents ou à d’autres chrétiens à qui il a à faire et qui se fient à lui (qui lui sont confiés). Prêtres et laïcs ne font qu’un dans l’Eglise et la consécration reçue par les uns réalise en tous ses membres une Eglise sacerdotale (474).

132. Les hautes mathématiques

Si on veut faire connaître le Seigneur Jésus à un enfant, on lui raconte des histoires tirées de l’évangile et par là on éclaire sa propre vie. Il était indocile, on lui montre combien Jésus enfant était docile; et parce qu’un enfant aime bien aimer et être aimé, il essaie de ne pas faire de peine à Jésus enfant. L’adulte qui éduque l’enfant doit en quelque sorte être animé par l’Esprit pour savoir comment présenter les choses. Pour l’enfant, l’Esprit demeure caché derrière le Christ enfant. En voyant comment Jésus se comporte, il apprend à connaître le bien qui convient à un jeune chrétien. Ainsi l’enfant est conduit aussi bien par le Seigneur que par l’Esprit Saint dans celui qui l’éduque.

Mais quand l’Esprit réclame pour lui l’être humain qui grandit, il y aura de vastes domaines où le Christ ne pourra plus être donné en exemple de manière aussi concrète; les vérités deviennent « plus abstraites » et maintenant c’est l’Esprit d’abord qui conduit.Un étudiant chrétien qui voudrait devenir médecin a sans doute dans le Christ un certain modèle de vie, mais il a aussi devant lui une « idée » qui est formée et qui est dominée par l’Esprit. Pas simplement dans un prolongement du Christ. Il y a des transpositions et de nouveaux domaines et des formes nouvelles où l’Esprit intervient avec une certaine visibilité. Si un chrétien désire l’esprit d’enfance, il peut sans doute regarder Jésus enfant et considérer l’attitude du Fils à l’égard du Père; mais il doit, en le faisant, se tourner aussi vers l’Esprit de connaissance qui n’est jamais parfaitement évident. Et on ne doit pas penser que’on ne peut se tourner vers l’Esprit que pour de « hautes mathématiques »; il aide tout autant à affronter la vie quotidienne dans un sens chrétien (435-436).

133. Etre discret vis-à-vis de Dieu

Ce qui est propre au Fils appartient au Père. Et Dieu seul sait ce qu’est la Parole divine, le contenu qu’elle a; lui seul la voit nue et infinie et éternelle, dans sa portée divine illimitée. Et ces profondeurs de la Parole qui nous restent inaccessibles, il se peut d’ailleurs qu’elles ne soient pas exprimées; elles font partie du silence de Dieu et de son mystère trinitaire, elles font partie de ce qui est issu de l’être de Dieu pour les autres personnes divines et n’ont de sens que pour elles, si bien que nous ne les percevons pas. Cette Parole secrète, qui n’est perceptible que dans l’échange divin en Dieu, pour Dieu, par Dieu, appartient au mystère du toujours-plus divin. Mais il peut se faire que Dieu enlève tout à coup un voile pour nous montrer l’une de ses paroles dans toute sa profondeur. Si nous voulions exprimer quelque chose de cette Parole secrète, nous pourrions seulement dire qu’elle est divine, qu’elle est en harmonie sans doute avec la doctrine chrétienne, mais qu’en ce qui concerne son sens intra-divin elle reste en la garde de Dieu. Cette Parole non dite, que nous ne savons pas où placer, qui nous rappelle quelque chose qui pourrait être son expression exacte, a alors pour nous avant tout le sens qu’étant elle-même non dite elle nous invite aussi au silence, un silence de vénération qui s’arrête devant le mystère ultime. Nous ne croirons plus que nous devons et pouvons, par une recherche plus approfondie ou une prière plus intense, obtenir d’avoir accès à des régions où nous ne sommes pas invités. La Parole infinie nous invite à reconnaître nos limites, à être discret vis-à-vis de Dieu et à ne pas chercher à lui extorquer ce qu’il ne veut pas dire.

Quand nous chercherons à comprendre, nous ne serons plus tentés non plus de nous engager dans des chemins qu’il nous interdit pour quelque raison que ce soit. Mais ce silence de Dieu nous invite tout autant à une participation intérieure. Dans la méditation, la prière, la louange, la supplique ou la plainte, nous devons tout à coup nous arrêter parce que quelque chose de plus grand se révèle dans le silence. Si nous nous taisons, cela ne doit être ni apathie, ni mauvaise humeur, ni épuisement, mais vénération et participation, introduction paisible dans un espace où nous n’ouvrons plus les yeux (38).

134.  L’insaisissable

Le Fils qui de toute éternité et pour toute l’éternité vit avec le Père en tant que Parole du Père ne perd jamais sa propriété d’être Parole. Pour le Père, le Fils est toujours également digne d’être aimé, toujours également précieux; entre eux, rien ne s’épuise, rien n’est jamais dépassé, rien de la Parole de Dieu ne perd de sa force. La relation des personnes en Dieu est toujours également comblée, et ainsi la Parole de Dieu, qu’elle soit exprimée ou secrète, est toujours également actuelle, en service, adorante, disponible. Et ce service et cette adoration et cette disponibilité sont perceptibles par nous, dans une certaine mesure déterminée par Dieu, même si ce que nous pouvons en saisir débouche sans cesse dans le toujours-plus-grand que nous ne pouvons percevoir. Tout est plus grand et, du fait que c’est plus grand, c’est aussi différent. Quand nous disons plus grand, nous pensons, nous, hommes, accroissement de ce que nous pouvons saisir; en réalité la Parole grandit qualitativement : elle devient autre, elle devient divine, substantiellement insaisissable.

135. Les vagues de l’océan

Le Fils devient pour nous pain, dans le pain il demeure chair, il est mangé par nous; pendant la sainte eucharistie, ce miracle s’accomplit sous nos yeux, nous ne remarquons rien avec nos sens, mais pour la foi la transsubstantiation est vérité. Et si cette transformation signifie pour chaque croyant un sommet, elle est justement par là l’exemple que la Parole est transformée par son être-plus en Dieu. Quand nous regardons une vague de la mer, comment elle se meut, se retourne et passe en d’autres vagues, quand de plus nous entendons constamment le ressac sur le rivage, cette vague unique est pour nous une parabole de la toute-puissance mystérieuse de l’océan; devant cette plénitude, tous nos sens, tout notre être sont impuissants. Notre raison non plus n’en vient pas à bout bien que Dieu ait créé cette mer pour nous. Mais nous-mêmes, il nous a créés pour le Fils avec la mer et avec le tout, nous sommes entraînés dans cette nouvelle croissance qui nous dépasse absolument. Nous pouvons aligner des parties de sens sans pénétrer jamais jusqu’au cœur de la vérité ni en avoir une vue d’ensemble, et l’instabilité infinie des choses – d’abord en elles-mêmes, puis dans leur relation au Christ – nous renvoie au toujours-plus qui se trouve dans la Parole de Dieu, en Dieu lui-même. Quand nous disons « plus grand », nous pensons en même temps « autrement », quand nous disons « autrement », nous avouons notre impuissance à saisir cet être autrement. (39).

136. Déboucher dans le silence de Dieu

Nous avons une idée de l’être des choses, et même de la Parole de Dieu, mais nous ne pouvons ni la saisir, ni la décrire, ni l’assimiler. Plus une vérité est en Dieu, plus elle est élevée, plus elle lui appartient, moins nous pouvons la comprendre. Le ciel de Dieu, tel qu’il est réellement, est aussi élevé au-dessus de nos représentations de son ciel que le contenu divin de la Parole de Dieu est au-dessus de ce que nous en comprenons. Si dans une assemblée de priants, qui appartiennent vraiment à Dieu et qui cherchent à faire sa volonté, quelqu’un devait dire quelque chose de son frère, il exprimerait quelques petites choses compréhensibles, mais dès qu’il en viendrait à l’essentiel et qu’il devrait décrire quelque chose du mystère de son âme devant Dieu, de sa prière, de son don de lui-même, il ne pourrait plus que balbutier et il devrait bientôt se taire. Ce qu’est l’être humain par le Christ en Dieu, comment lui-même est transformé dans le toujours-plus de Dieu, on ne peut ni l’imaginer ni l’exprimer. Au beau milieu du pressentiment le plus brûlant, la parole doit déboucher dans le silence de Dieu (40).

137. Connaître Dieu sans la foi?

Est-ce que la raison peut connaître Dieu sans la foi? Certainement, dans une certaine mesure, comme ce scientifique, qui se posait la question de l’origine dernière, doit accepter qu’il existe une origine au-delà du monde, une origine « divine ». Les dieux des païens aussi sont une preuve qu’il existe une connaissance naturelle de Dieu, mais ils révèlent en même temps les impasses où s’engage cette connaissance si elle reste en dehors de la révélation centrale de Dieu. Si la connaissance naturelle de Dieu suffisait, les hommes devraient avoir dès le début un Dieu et une foi. Mais si le Dieu vivant se révèle dans l’histoire d’Israël et dans le Christ et toutes les voies du salut qui s’y rattachent, il montre ainsi qu’une révélation « naturelle » ne suffit pas à l’homme. Elle peut être pour la question une première impulsion, une chiquenaude qui met tout en branle; mais s’il n’y avait rien de plus, l’homme, très vite, mettrait à nouveau à la place de Dieu ses propres images, des images de lui-même, celles qu’il a toujours reconnues comme place de Dieu, c’est-à-dire comme le lieu où lui, l’homme, s’arrête et où Dieu commence. Les idoles sont le signe évident que l’homme sait que Dieu s’est réservé son lieu, mais il sait aussi qu’il est incapable de garder libre pour Dieu cette place. La connaissance naturelle de Dieu peut le conduire jusqu’au point où la connaissance surnaturelle doit commencer si cela doit rester authentique (32).

138.  La question du commencement

Supposons que plusieurs chercheurs dans différents pays, s’occupant du même objet, travaillant avec les mêmes méthodes et les mêmes instruments, mais sans aucun rapport avec la culture chrétienne, rencontrent tous le même jour la question du commencement : l’origine de la vie. Tous en arriveraient à la pensée de quelque chose comme Dieu : l’un appellerait Dieu, un autre l’incompréhensible ou la puissance de l’être, etc. Cette rencontre serait pour tous obligatoire, tous devraient s’occuper de la question, car leur propre vie est liée à cette cellule primitive; la question est posée par eux et elle les renvoie à eux-mêmes. Chacun alors, selon son caractère et son tempérament, se ferait une idée de l’origine, une image, et l’honorerait d’une manière ou d’une autre, l’un en l’adorant, un autre en y renonçant, un troisième au contraire en la combattant et en la provoquant, et celui-ci irait peut-être si loin qu’il en arriverait à nier totalement l’origine – pour la provoquer. Chacun se ferait de l’origine l’une ou l’autre « idole », une « image taillée », parce qu’il serait convaincu de l’existence de cette origine, mais il ne reçoit de l’origine aucune indication obligatoire pour l’image. Par contre si l’un d’entre eux découvre l’Ecriture sainte, s’il apprend à connaître le christianisme, il voit alors que son image n’a nul besoin de se trouver en opposition à ce qui se révèle ici, que lui et les autres chercheurs ont tous un commencement dont la réalisation vient ici à sa rencontre. Il peut par là arriver à la foi (33).

139. Se tenir prêt

Ce qui se passe pour l’adoration et le service de Dieu en raison de la connaissance naturelle qu’on a de lui fait partie d’un ordre provisoire qui n’est pas mauvais en tant que tel. Dans quelle mesure l’homme et son image se projettent dans cette relation est secondaire par rapport au fait premier qu’il en voit les limites et en tienne compte aussi longtemps qu’il n’est pas entré en contact avec la révélation plénière. Le mieux qu’il peut faire est de reconnaître que l’image de Dieu qu’il s’est faite est quelque chose qui lui correspond et, en tant que croyant qui en sait si peu sur Dieu, de se tenir le plus possible ouvert et prêt pour toute révélation authentique de Dieu par lui-même.

Il peut acquérir quelque chose de cette attitude en se basant sur sa propre raison. S’il connaît d’autres hommes qu’il respecte et estime, il peut déjà par courtoisie naturelle du cœur, par tolérance et par concession, comprendre que s’ils projettent quelque chose d’eux-mêmes dans leurs différentes représentations de Dieu, lui aussi sans doute se met lui-même dans la sienne si bien que sous ce rapport il n’a sur eux aucun avantage. Mais quand alors il revient à l’origine de toutes ces images, parce que la pensée qu’il y a autant de divinités qu’il y a d’hommes, ne peut le satisfaire, quand il voit comment toutes les images ne sont que différentes manières de voir de l’unique impulsion originelle, alors l’idée lui viendra qu’il n’y a sans doute quand même qu’un seul Dieu. Et si, d’une manière ou d’une autre, il entre en contact avec la révélation biblique, il se voit à nouveau confirmé dans cette opinion. Il se peut aussi qu’il reconnaisse comme justes et nécessaires certaines exigences surnaturelles de Dieu à lui adressées qui ne veulent pas cadrer avec son image intellectuelle de Dieu. Il peut finalement faire le pas de la foi chrétienne. Mais il reste que les premiers pas sur ce chemin étaient ceux d’une connaissance « naturelle ». Dieu a créé des hommes naturels et il les a rendus capables de faire des pas vers lui qui deviennent une marche avec Dieu et dans la force de Dieu (33-34).

140. Le coup de grâce

Le Paul surnaturel prend naissance là où le Saul naturel s’abandonne dans la foi. Saul tombe par terre pour que l’esprit de Paul aussi reconnaisse cette chute comme son point de départ, pour que la surnature devienne libre dans le choc de conversion de la nature et pour qu’il reconnaisse dans la nature le cadeau que Dieu lui fait pour la nourrir. Car les actes surnaturels s’enracinent dans les actes naturels de l’esprit. Paul pourrait dire : « Quand Dieu m’a rencontré, je suis tombé à genoux et je me suis fait mal. Je fus saisi si puissamment par Dieu de manière surnaturelle que mon moi naturel s’est évanoui, le Saul tout entier a sombré dans la chute, le coup qu’a ressenti le Saul naturel est devenu dans mon esprit l’image de son bouleversement ». Si tout ne s’était déroulé que dans son âme, sa conversion aurait été pour lui beaucoup moins impressionnante. Très souvent on a le sentiment que le corps est là pour donner une forme durable aux bouleversements de l’âme. L’impulsion que reçoit l’âme se grave en elle par les souffrances du corps. Et ce qui vaut pour le corps vaut équivalemment pour le domaine naturel tout entier : c’est comme si Dieu avait créé la nature de l’homme pour avoir un témoin naturel de sa surnature, un destinataire des coups de sa grâce (34-35).

141. A pied ou en voiture

Par le lien matériel aux formes du pain et du vin, l’eucharistie peut inciter à se rendre compte de la disponibilité constante du Seigneur à s’unir à nous, ou mieux à unir notre existence temporelle à son existence éternelle de Dieu Trinité. Car la parabole qu’est l’eucharistie renvoie, au-delà de la personne du Fils qui se donne, au Père qui le donne et à l’Esprit qui est lui-même don de lui-même. Cette parabole renvoie donc au mode d’être de Dieu qui est l’amour toujours en acte. Ainsi, par le mystère de l’eucharistie, le croyant est amené non seulement à l’incompréhensible de Dieu mais, par la réalité du don de soi du Seigneur, à la réalité de Dieu lui-même qui est le don de soi absolu. Et dans la mesure où l’engagement sacramentel est signe d’un amour infini du Seigneur – amour qui se lie librement -, il devient aussi révélation de l’amour de Dieu, qui est un amour illimité et infini, libre de tout lien.

L’eucharistie est ici comme le résumé significatif de l’existence tout entière de Dieu devenu homme et elle est par là une introduction significative au mode d’être de Dieu Trinité : cet être, jusqu’au fond, est à jamais ouverture toujours en acte maintenant de l’amour trinitaire.

De temps à autre, pour un instant, l’homme s’éveille comme d’un rêve à l’expérience : Je suis! Aujourd’hui! Dans ce monde! Se réveiller ainsi, si l’expérience est authentique, ne se passe pas dans la solitude, mais dans une communion : avec l’homme qui passe à pied ou en voiture, avec tous les hommes, avec le siècle tout entier, etc. C’est en existant ensemble dans le réel que mon existence reçoit son sens; jamais isolé en moi-même, mais dans le tout dont je suis une partie. Chrétiennement, cela n’aurait aucun sens que « moi », j’existe si je n’étais aussi dans le tout du monde et finalement dans la communion de l’amour trinitaire. Toute pensée que je gaspille pour mon moi est, chrétiennement, une pensée perdue si le sens de ce moi ne se situe pas dans la solidarité, le don de soi, le service du tout. Nous existons tous réellement en tant que nous sommes avec le Seigneur eucharistique en qui Dieu fait si bien advenir dans le monde son être trinitaire qu’il se prodigue à tous (101).

142. La patrie

L’Eglise, c’est la patrie du Seigneur. C’est là qu’on le rencontre, dans l’eucahristie entre autres (478).

143. Aller au KT à quinze ans

Je ne sais jamais comment on fait bien avec le Bon Dieu. Personne ne me dit ce que je dois faire. Vous savez, je crois tout autrement que celles qui vont au catéchisme. (Où se trouve la différence?) Je m’occupe du Bon Dieu presque toute la journée … Ou peut-être que c’est exagéré. Je ne sais pas comment je dois dire. Vous comprenez : quand les autres vont au catéchisme, elles se disent : Qu’est-ce qu’on doit apprendre par cœur dans l’histoire biblique pour aujourd’hui. Et moi, je dis : Dieu, j’espère que je vais apprendre quelque chose sur toi! (On n’apprend donc rien?) Difficile à dire… Non, l’affaire, la grande affaire, je ne l’ai pas encore apprise. (Alors on cherche le Bon Dieu plutôt qu’on ne le trouve?) On ne peut pas dire comme ça non plus. Quand on est toute seule et qu’on prie un peu, alors on le trouve. Mais au catéchisme, on ne fait que le chercher. Et si on le trouvait au catéchisme, on le trouverait aussi autrement aux autres heures (215).

144. Baptême de l’enfant

Lors du baptême, l’enfant reçoit l’Esprit saint (501).

145. Ceux qui sont en chemin

Ce que le Seigneur a montré lors de la multiplication des pains, il l’a institué pour toujours dans les sacrements. Ils sont destinés à tous les hommes. Les sacrements : ceux qui les reçoivent représentent tous ceux qui se trouvent derrière eux, tous ceux qui sont en chemin sans trouver l’accès aux sacrements, ou bien ceux qui se sont détournés d’eux par le péché… Dans l’eucharistie, nous jouissons du Corps du Seigneur comme au cours du repas de la dernière cène il a rompu le pain pour les siens et leur a donné sa chair. Ce repas, pour les disciples, n’était pas une image mais réalité. Et quand le Seigneur rompait le pain, c’était un acte qu’accomplissait réellement le Seigneur; et les paroles qu’il dit alors étaient d’une efficacité pleinement céleste. L’eucharistie n’est pas seulement une intention humaine, elle n’est pas seulement l’aspiration de notre foi vers le Seigneur, qui nous fait ouvrir la bouche et recevoir une nourriture au sens spirituel, elle est présence du Seigneur réel et réception de son Corps qu’il nous offre. Image et réalité ne font qu’un inséparablement. Il serait ridicule de supposer qu’un affamé qui n’a pas la foi serait rassasié en recevant une hostie et qu’il pourrait ensuite accomplir un dur labeur. Et pourtant c’est le Seigneur tout entier, corps et âme, pour le croyant tout entier, corps et âme, nourriture pour la vie éternelle, et il y a eu des saints qui n’ont été maintenus en vie, physiquement, que par la réception de la communion. Mais ces saints… ne communient jamais pour eux seuls, mais avec les autres, en offrant leur communion… pour que les anonymes innombrables soient nourris avec eux comme lors de la multiplication des pains (498-499).

146. Le feu de Dieu

Les holocaustes sont des manières pour l’homme de s’approcher du feu de Dieu. Quand, pour offrir un sacrifice, les hommes se servent du feu que Dieu leur offre et qu’ils reconnaissent que le feu est pour Dieu une manière d’apparaître, ils prennent sur eux quelque chose du châtiment qu’ils méritent et ils s’avancent sur un chemin de pénitence vers la justice divine. Ce n’est que depuis le péché que le feu est devenu un chemin vers Dieu, qu’il garde ce signe positif qui est marqué en même temps par la négativité du péché. En voyant leurs sacrifices se consumer, deux choses sont révélées aux hommes en parabole : leur péché et la nature de Dieu. Le feu qui consume sépare et en même temps réunit; ici encore il y a un renvoi à la nouvelle Alliance. L’homme peut mettre le feu à un sacrifice pour Dieu et reconnaître alors que Dieu aussi brûle en lui-même, que dans le feu du sacrifice se rencontrent la nature humaine et la nature divine. Cette rencontre sera le Christ (319).

147. Le Christ, fondement de notre vie

(1 Co 3,11-15) : Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui est posé : Jésus Christ. Que l’on bâtisse sur ce fondement avec de l’or, de l’argent ou des pierres précieuses, du bois, du foin ou de la paille, l’œuvre de chacun sera mise en évidence. Le jour (du Seigneur) la fera connaître parce que la révélation se fait dans le feu et le feu éprouvera l’œuvre de chacun. Celui dont l’oeuvre tiendra recevra sa récompense. Celui dont l’œuvre sera consumée subira un dommage; lui-même sera sauvé, mais comme à travers le feu.

Le Christ est le fondement posé par Dieu lui-même en un lieu donné de manière définitive; nous avons à nous en tirer avec ce fondement qui est ici et pas ailleurs; c’est suivant ce fondement que nous devons concevoir notre construction, notre vie personnelle, et il n’y a de vie véritable que si elle s’accorde avec le fondement. Ainsi le Christ, en tant que fondement, est juge des vivants et des morts; et, en construisant, nous remettons à son jugement notre vie et notre mort. Dans tout ce que nous construisons (durant notre vie), il y a une relation au fondement et il faut s’expliquer avec lui; tout ce que nous construisons aboutit à son tribunal. Il n’est aucun instant qui n’ait ce jugement à l’arrière-plan de même qu’il n’en est aucun qui n’ait à l’arrière-plan la mort (319-320).

148. Une seconde de notre vie

Le lieu de la construction est déterminé par le fondement qui a été posé. Mais parce que nous sommes libres, nous pouvons choisir les matériaux de construction et le genre de construction; mais si nous nous souvenons que le Christ reste le fondement, nous nous conformerons à ce qui a été fixé à l’avance pour donner à notre construction unité et style et, même là où nous sommes libres et où nous devons agir nous-mêmes, nous ne nous écarterons pas du plan d’ensemble.

Si notre vie et notre mort sont remis au Seigneur, si nous vivons pour lui et mourons pour lui, il est clair que les deux ne font qu’un, et ils le sont en lui. Si donc nous savons par la foi qu’il nous regarde et nous juge, qu’il recueille tout ce qui est nôtre et voit en tout notre intention, nous devons comprendre en même temps que ce regard du Seigneur embrasse notre vie comme notre mort et notre purification après la mort, car il nous voit dans l’unité que nous sommes en lui. Cette unité nous avons aussi à nous efforcer d’y arriver en nous. Il n’est aucune seconde de notre vie où nous pouvons faire abstraction de l’instant de notre mort. Car pour le Seigneur, sa relation à notre vie et à notre mort est la même (320).

149. La qualité de la construction

Ce sont les matériaux avec lesquels nous construisons – du solide ou du fragile - qui indiquent si nous construisons selon le Seigneur ou non. Ce n’est pas notre appréciation des matériaux qui est décisif, c’est notre obéissance au fondement. Vivre veut dire être un bâtisseur, mourir veut dire cesser de bâtir et, en tant que bâtisseurs, nous ne savons jamais quand notre construction est terminée. Si en construisant nous tenons compte du fondement, la construction peut être arrêtée à toute heure; ce n’est pas la quantité des constructions qui est décisive mais l’attitude du bâtisseur, et c’est cette attitude qui sera soumise à l’épreuve par le feu du Seigneur. Toute œuvre, qu’elle soit bonne ou mauvaise, doit passer par l’épreuve du feu, elle doit être testée face à l’amour objectif du Seigneur qui est aussi objectif que sa caractéristique d’être le fondement. Au début et à la fin de notre oeuvre se trouve la même objectivité, et nous ne pouvons y échapper ni ici ni là. Que le feu arrive, nous le savons aussi sûrement que le Seigneur est venu. Se préparer au feu qui arrive veut dire se conformer au fondement qui a été posé. Si je me conforme au Seigneur, le Seigneur n’a pas besoin de me redresser. Le jugement du feu qui vient portera surtout sur l’objectivité de l’amour du Seigneur comme fondement de ma construction (320-321).

150. Le feu qui éprouve la qualité de la construction

Je ne suis donc pas examiné par le feu sans posséder le fondement du Christ, ce fondement est donné comme un contrepoids au feu. Cela veut dire pour moi qu’en construisant je dois me tenir à l’amour du Seigneur, je dois donc juger les œuvres selon la grâce et non l’inverse. C’est pourquoi aussi, en passant dans le feu de son jugement, il m’est permis de regarder l’amour.

Le jour du Seigneur la fera connaître. Non pas le jour où, à notre mort, nous irons vers le Seigneur, mais le jour où le Seigneur viendra. Le centre de gravité du jour se trouve en lui et cela parce qu’il est mort pour nous, parce que son feu est le fruit de son samedi saint, parce que son intention était de commencer avec nous là où nous sommes arrivés à la fin. En son jour se trouve inclus toute sa vie, sa Passion et sa mort pour nous. Ce jour montrera si l’unité entre son fondement et notre construction peut être reconnue par lui, c’est-à-dire si dans nos oeuvres sa grâce est visible. Si l’extérieur, la construction, correspond au fondement; si l’intérieur, le fondement, est visible dans la construction. Il pourrait se faire qu’au jour du Seigneur une vie chrétienne extérieure s’avère n’être pas du tout une vie intérieure, que le Seigneur ne puisse pas y reconnaître son Esprit, ni trouver d’unité dans la « construction » entre le « fondement » et le « jour ». Quand la rencontre a lieu (à travers notre vie), c’est comme la rencontre de la confession et du purgatoire. La confession comprise ici comme représentant tous les sacrements qui doivent avoir une influence sur toute notre vie à partir des fondations. Mais, depuis le jour du Seigneur, le feu qui éprouve, c’est la rencontre du Seigneur avec notre oeuvre portée par lui. C’est presque une rencontre du Seigneur avec lui-même pour qu’il se reconnaisse dans le miroir que nous devons être. Ce qui gêne une nette réflexion du miroir doit être évacué par le feu (321).

151.  Est-ce que l’amour était authentique?

C‘est dans le feu que se révèle la valeur de l’oeuvre. Elle est devant le feu comme quelque chose de terminé;  ni le Seigneur ni l’homme n’y changent encore quelque chose. Elle est là isolée, détachée de tout ce qui la gêne et la promeut, de toutes les possibilités qui pourraient être déployées à partir d’elle, en être mis en œuvre. A son objectivité correspond l’objectivité du regard éprouvant du feu. L’homme doit livrer son oeuvre à une tout autre évaluation et s’y adapter. Son oeuvre est là comme celle d’un étranger. Le côté intérieur de l’œuvre également, ce que l’homme y a investi d’amour subjectif et objectif, se trouve devant lui uni et attaché à son œuvre de manière nouvelle et inséparable d’elle. Dans la mesure où l’amour était authentique, c’est lui qui fait la solidité de l’oeuvre (322).

152. Est-ce une oeuvre qui provient de la foi?

Et maintenant le feu éprouve, il brûle là sans consumer. Il met sous les yeux de l’homme la qualité de son oeuvre : est-ce une oeuvre qui provient de la foi? Est-elle oui ou non déterminée par le Seigneur? Lors de cet examen, les mesures humaines ne suffisent plus, même les mesures de l’amour du Seigneur semblent ne plus suffire non plus : l’amour de l’homme pour le Seigneur est maintenant inclus dans l’oeuvre et l’amour du Seigneur pour l’homme est inclus dans le feu. Ce n’est que la manière dont l’oeuvre réagit dans le feu qui révélera à l’homme sa vie, son oeuvre et tout ce qu’il y a mis. Tout est si objectif et si convaincant que l’homme ne peut plus dire le moindre petit mot. Tout ce qui a été fait est définitif, on ne peut plus rien corriger (322).

153. Ce qui est au Seigneur ne peut pas brûler

Devant le buisson ardent, l’homme se trouvait encore à distance, car le feu était en Dieu. Moïse avait encore la possibilité de prendre position. Ici, dans le feu du jugement après la mort, le feu s’empare de son oeuvre; lui-même n’est plus que témoin.

Si son oeuvre tient bon, il recevra sa récompense. Si l’homme avait une foi authentique de telle sorte qu’il a bâti en fonction du fondement et qu’il s’est senti constamment  engagé vis-à-vis du fondement, l’esprit et la force du Seigneur resteront visibles en chaque partie de cette construction. Ce qui est au Seigneur ne peut pas brûler. Et l’homme est récompensé : la relation du Seigneur à lui est établie de manière neuve et indissoluble. Un fondement éternel est posé. Mais la récompense, c’est le Seigneur lui-même. Depuis le premier fondement jusqu’ici toutes les phases ne sont que des aspects de la même activité du Seigneur (322).

154.  Du ciel, collaborer à ce qui se passe dans le monde

Si l’œuvre est consumée, l’homme subira un dommage. Il ne peut pas se maintenir; il doit lâcher ce que jusque là il considérait comme sien. Le dommage qu’il subit sera visible dans son oeuvre : il doit reconnaître partout la distance entre une oeuvre qui tient bon et la sienne. Dans ce brasier objectif, on ne peut rien sauver en le camouflant. La connaissance pénètre tous les recoins, mais de le reconnaître est pénible, car le fondement n’est pas à sa disposition pour une nouvelle construction; c’est par le dommage, par le châtiment, qu’il se rend compte.

Lui-même sera sauvé, mais comme à travers le feu. Le feu purifiera l’homme pour qu’il aille vers la croix, c’est par la croix qu’il pourra être sauvé, mais avec le dommage qu’il aura subi. Si un homme sauve son oeuvre avec lui dans le ciel, tant que dure la terre, il restera intéressé du haut du ciel à son oeuvre terrestre, il pourra collaborer à ce qui se passe dans le monde dans un sens qui est à comprendre aussi d’une manière terrestre. Ce ne sera pas possible de la même manière pour celui qui ne sauve pas son œuvre avec lui dans l’au-delà. Une bonne parole chrétienne dite ici-bas continue d’agir; celui qui l’a dite peut, au ciel, soutenir sa fécondité terrestre. Ce qu’il a semé ici-bas lui assure un apostolat dans le ciel. Non que là-haut on ne continue à édifier que son œuvre personnelle mais, par elle, on a pour ainsi dire un point d’attache. Par contre ceux qui ici-bas n’ont rien voulu faire de chrétien seront tout d’abord suffisamment occupés à s’habituer aux « usages » du ciel (323).

155. Chercher Dieu

Dieu nous trouve avant que nous le cherchions (434).

156. Les talents du Fils

Quand Adrienne souffre beaucoup, elle voit constamment des anges. – Quand le Fils, durant sa Passion, dépose auprès du Père tout ce qui peut le réconforter, cela se trouve alors réellement auprès du Père. Mais ce qui est déposé n’a pas une existence isolée, indépendante, cela fait partie de l’ensemble de sa mission comme un aspect qui, maintenant justement, pour que la mission soit complète, doit être incompréhensible. En tant que dépôt, cela appartient aussi au Père et est à sa disposition, et le Père a le droit  de le changer. Ce qui est déposé n’est pas un dépôt figé, cela doit occuper une fonction dans l’ensemble de la mission. Cela profitera à l’humanité parce que, par amour pour elle, le Fils renonce à tout sur la croix. Ce sont les « talents » que le Père lui a donnés comme au bon serviteur et qui doivent rapporter. Ils portent du fruit pour le Père bien que, sur la croix, le Fils ne sache pas ce qu’ils deviennent, car il les a donnés sans condition. Il ne les a pas déposés pour en disposer quand même encore plus tard.

De même quand un chrétien offre quelque chose à Dieu et à son trésor de prière pour qu’il en fasse libre usage, il ne peut pas décemment revenir en arrière. Supposons qu’il ait beaucoup prié et médité et qu’il en ait remis le fruit à Dieu; si arrive un temps de détresse et que ce soit la nuit, il a besoin d’aide. Il ne peut pas dire à Dieu : Donne-moi maintenant un peu de ce que j’ai déposé auprès de toi. Ce serait mesquin. Car  son intention était bien  de mettre à la libre disposition de Dieu ce qui lui appartenait (47).

157. Les rayons de miel

(A. est totalement au bout de ses forces; elle a le sentiment que ça ne va plus. Il n’y a que ses pensées qui sont libres et ne sont pas dans le noir. Tout d’un coup elle voit le dépôt du Seigneur  et elle remarque que ses souffrances à elle font partie d’un service du Seigneur).

Je vois les anges qui s’approchent de moi et je les regarde. Ils forment tous ensemble comme des soleils, ils viennent de tous côtés, en figures qui ressemblent à des roues. Maintenant je comprends : ces anges ont une mission qui ont un rapport avec mes souffrances. Ils viennent chercher quelque chose. Ils emportent avec eux quelque chose de cette souffrance, quelque chose qui n’est pas la souffrance elle-même, mais en quelque sorte ce qui en elle est utilisable, son produit. Ils vident les rayons (comme on vide des rayons de miel). Et cela fait du bien de penser que ce sont des experts et qu’ils vont traiter comme il faut ce qu’ils viennent chercher.

C’est étrange au fond qu’il nous soit donné d’en voir quelque chose. Et cela nous rend heureux et tout ce que font les anges, on le ressent dans cette joie. Et alors on est content aussi de continuer à souffrir (48).

158. Une Passion inutile

Dans la Passion, l’amour reçoit la forme de ne pas pouvoir se communiquer. Seuls le Père et l’Esprit savent ce qui se passe dans le Fils; dans ce qui se passe – « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne » -, la volonté du Fils se ramène à celle du Père, disparaît si bien en elle que, de la sorte, la fécondité du sacrifice, la grâce même du sacrifice semble se perdre. Il n’y a plus aucune visibilité. Cette forme de l’amour, le Fils la voudrait sans cesse chez ceux qu’il invite à la connaître d’expérience. Il voudrait ne pas devoir l’épargner à ceux qui sont destinés à la souffrance. Ils ne pourront pas plus comprendre le sens de la souffrance que ceux à qui le sacrifice est destiné. Ceci comme préliminaire à la croix qui, pour le Fils, est une souffrance jusqu’à la mort tout à fait inutile. Cette expérience de l’inutilité commence déjà au mont des oliviers, où sa propre façon de voir se perd dans la volonté du Père, où ses propres limites disparaissent dans ce que le Père a d’inconcevable. On peut faire un saut qui n’arrivera nulle part. On donne le meilleur de ce qu’on a, sa propre substance, et on ne voit pas à quoi elle aboutit. On reste dépouillé, interrogateur, perplexe, aveugle, avec le sentiment d’être devenu finalement incapable. On est même si dépouillé qu’il serait absurde d’exiger de quelqu’un un autre sacrifice. La solitude a maintenant pris une forme qui exclut toute communion. La fécondité en est écartée. Il n’y a là plus rien de logique qui offrirait une ébauche pour autre chose. Ce qui est déterminant, c’est que cette souffrance n’ouvre aucun avenir. Elle est essentiellement si vaine qu’elle ne peut rien contenir, qu’on ne peut rien en tirer. Si quelqu’un me dit : « Votre souffrance est féconde », c’est un pont qui est en quelque sorte jeté. Mais pour le Seigneur il n’en est pas question du tout maintenant. Il a sa Passion devant lui comme un « alpha privatif » (243).

159. Le pain du Père

La semence du Père, par l’Esprit Saint, devient homme que Marie reçoit. Elle le reçoit comme eucharistie du Père, c’est une première sainte communion. Elue pour cela, elle reçoit du Père l’être du Fils qui est si pur don qu’il s’est laissé transformer en pain du Père. Le pain, c’est ici la substance de la semence dont la femme peut jouir. Dans la parabole, le Père aussi est le semeur; la semence, le Fils, croît dans la Mère et maintenant le pain est prêt pour tous : l’eucharistie. Quand la Mère donne le Fils au monde, le pain commence à être partagé. Plus tard, le Fils se donne lui-même en partage aux hommes et confirme par là l’oeuvre du Père et son être propre qui est d’être l’eucharistie du Père. Et il confirme la conduite de sa Mère qui partage. Dans le corps du Fils sont donc unis l’eucharistie du Père et celle du Fils; elle est incarnation qui va si loin que le Fils, pour retourner au père, se laisse partager entre tous. En donnant son corps dans l’eucharistie, il fait ici-bas ce que le Père fit du ciel quand il donna sa Parole comme semence à la Mère. La pensée du Père de laisser le Fils devenir homme était si belle que le Fils ne connaît rien de meilleur à laisser aux hommes en les quittant que l’eucharistie qui prend son origine dans l’incarnation qui est l’eucharistie du Père (529-530).

160. Deviner quelque chose du Père

L’image du Père est devenue vivante pour nous avant tout dans l’Ancien Testament et par les paroles du Fils. Quant au Fils, nous le voyons d’abord comme incarné, dans toutes les situations de sa vie terrestre et de sa mort; il est toujours et partout l’Homme-Dieu. Mais cette rencontre elle-même avec l’Homme-Dieu nous est procurée par l’Esprit Saint; nous devons être animés par lui pour saisir quelque chose de ce que Dieu peut être comme homme et l’homme comme Dieu. Alors nous remarquons aussi combien nous avons besoin de lui pour deviner quelque chose du Père et finalement aussi pour que l’Esprit lui-même devienne pour nous une réalité. On ne parvient à lui que par lui (464).

161. Tenir les rênes ou payer les impôts?

Ici-bas, il est possible de croire en Dieu d’une certaine manière et en même temps de tenir les rênes : mon autorité, finalement c’est ma raison. Je fais sans doute certaines choses pour Dieu, mais je me réserve de faire davantage plus tard au cas où la foi en Dieu deviendrait pour moi plus évidente. Si Dieu exigeait de moi un engagement total, il devrait se montrer à moi plus concrètement. Qu’il reste aussi caché est pour moi le signe que, dans le monde tel que je l’expérimente et le connais, je dois m’occuper aussi selon ma propre raison et ma conscience. La vie m’apprend suffisamment ce que je dois respecter, où je dois obéir ou non pour m’en sortir sans dommage.

Dans le purgatoire, je me trouve tout d’un coup devant une autorité absolue qui ne va pas m’épargner, mais à laquelle tout d’abord je ne me soumets pas. Elle me prend cependant dans sa sphère d’influence tel que je suis et, en s’imposant à moi, se fait reconnaître suffisamment comme autorité. Elle fait preuve d’autorité non par exemple par les moyens de pression dont elle dispose (comme ici-bas par exemple l’administration des impôts), elle s’impose par elle-même. A maints égards, elle rappelle le Dieu de l’ancienne Alliance et la crainte qu’il inspire. Le Fils de Dieu qui administre le purgatoire a une manière semblable d’éveiller et de maintenir notre crainte si bien qu’au purgatoire l’amour semble, au début, être tout à fait un élément de la crainte; on sait que l’amour existe, mais on ne le ressent pas, il fait partie de la preuve que le Fils donne lui-même de son autorité. Quand l’administration des impôts cherche à me prendre et que je ne peux plus lui échapper, la sanction devient inévitable. Cela n’a plus de sens alors de philosopher sur la nature et les pouvoirs de l’autorité, je fais l’expérience de son pouvoir et je dois payer. Toutes mes idées aussi sur la peur sont dépassées quand je sens réellement la crainte. Il en est de même dans le purgatoire; seulement ici je suis fixé encore beaucoup plus solidement, c’est-à-dire absolument et sans issue possible : je suis livré à la force unique qui gouverne ici. Ce n’est pas de l’obéissance (ce serait un pouvoir qui m’appartient), mais l’effet d’une force qui m’est extérieure et qui simplement me « met par terre ». Il n’y a pas d’échappatoires : aucune idée d’un avenir, d’une espérance, d’un programme; seuls comptent les faits : le Seigneur qui se tient devant moi comme un tout inentamable, qui ne peut être travaillé peu à peu et assimilé. Et si je ressens quelque aide de son amour, cela fait partie aussi de la question de ma fixation. Rien n’en est distrait (339).

162. Le violon et l’amitié

En tant que Fils unique du Père, le Fils a une expérience immédiate du Père. En tant que second Adam, il vit dans une distance à Dieu propre à la créature; le Père l’envoie en « voyage » chez les hommes et, pendant ce voyage, il a à tout moment la possibilité d’entrer en contact avec le Père. Mais en tant qu’homme dans le monde déchu, il est envoyé pour ainsi dire dans une île de cannibales où il n’y a pas de téléphone. Le difficile est d’avoir une vue d’ensemble de tous ces aspects.
La distance, c’est comme une corde (de violon) : il faut la frotter pour en tirer des sons. Avec le terme « frotter », est signifiée ici la vision que le Fils a du Père. Et c’est le Père qui lui-même règle la tension de la corde. Pour la Passion, il l’a tendue à nouveau afin que le Fils en tire des sons plus graves ou plus aigus, toujours en réponse à la tension réglée par le Père. Si la corde n’avait pas une longueur déterminée, si elle était fendue par exemple, on ne pourrait plus rien en tirer. Ou bien, pour plus de justesse, on pourrait peut-être changer l’image : la corde qui représente le Fils est tendue plus ou moins par le Père, sa tension correspond plutôt à la volonté du Père et elle est plus ou moins constante. Mais là où la corde est frottée et quand elle est frottée, le Fils est abandonné. L’accordement de la corde, le Père l’a arrêté; le Fils ne le remarque pour ainsi dire que lorsqu’il s’apprête à en jouer. Le Père est là sans signaler constamment sa présence; le Fils peut à tout moment, quand il le veut, prendre le violon. Mais il n’a pas besoin de le faire, il peut renoncer à la vision.

La manière dont il en joue, dans l’aigu ou dans le grave, correspond à son besoin de prière et de conversation avec le Père, à son besoin de lui répondre. On pourrait dire qu’il joue dans le grave quand sa prière n’a rien de particulier, quand il est rempli de certitude, quand il annonce sans angoisse, dans le pur amour, qu’il est venu pour glorifier le Père. Il joue dans l’aigu au mont des oliviers, quand il est dans la plus grande nécessité et qu’il attend impatiemment une réponse du Père. Et cette réponse se trouve somme toute dans le fait que le Fils dit : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». De même dans une amitié, la relation fondamentale peut toujours être la même, mais on peut en jouer et y avoir recours de différentes manières. C’est tantôt connaître d’une manière habituelle l’existence de l’ami, tantôt avoir avec lui une conversation approfondie. Dans le premier cas, je sais qu’il y a correspondance : pendant que je pense ou fais ceci ou cela, l’ami de son côté pensera et fera quelque chose de conforme à notre relation. Dans la conversation, ce qui est commun et réciproque est plus clairement sensible. Ainsi la relation du Père et du Fils est absolument constante, dans l’éternité certes, mais aussi quand le Fils devenu homme assume, dans cette relation constante, de nouvelles variations de distances. La même mélodie peut maintenant se jouer en différentes tonalités ou variations pour ainsi dire. Le Fils peut prendre l’instrument en tant que Dieu, en tant que nouvel Adam, en tant que Rédempteur. Il peut varier son jeu à l’extrême. Quand, durant la Passion, le Père se cache, c’est parce qu’il est entré dans le jeu du Fils. Il y a aussi la possibilité que la corde que touche le Fils ne donne d’elle-même aucun son (199-200).

163. Solitude

Est-ce que d’ici-bas on peut faire appel aux « pauvres âmes du purgatoire »? Pour le moment, elles ne peuvent rien faire elles-mêmes, elles ne sont même pas libres de leurs pensées. Elles ne le redeviendront que lorsqu’elles auront part à la liberté de Dieu dans une prière profonde et  qu’ainsi elles seront parvenues, vis-à-vis de Dieu, à une liberté nouvelle. Ce n’est qu’alors, peut-être à la sortie du purgatoire, qu’elles pourront aussi ressentir à nouveau l’amour des autres comme elles éprouvent l’amour du Seigneur. Si on fait appel aux âmes qui sont dans le purgatoire proprement dit, elles ne l’entendent pas elles-mêmes car elles sont fixées; mais le Seigneur l’entend et il peut exaucer la prière. Au purgatoire, l’âme est réellement isolée. Elle ne peut que regarder devant elle, non à côté d’elle. Il n’y a pour elle aucune possibilité de comparer : comment le Seigneur procède avec les autres âmes, sur terre ou au purgatoire. Elle est dans une sorte de solitude, totalement occupée de la relation que Dieu a avec elle. Ce n’est que lorsqu’elle est totalement purifiée  et qu’elle est totalement détachée d’elle-même que s’ouvre à nouveau pour elle l’expérience de la communion des saints dont elle a dû auparavant se sentir exclue comme indigne (340).

164. La croix et l’enfer

Sur la croix, le Fils souffre par amour pour le Père. A la croix, le Père reçoit la preuve de l’amour du Fils pour lui et pour les hommes. Il ressent cette preuve avec une évidence insurpassable. Car la souffrance est objective, aussi objective que l’amour du Fils pour le Père et pour les hommes. Et l’Esprit que le Fils renvoie au Père est le témoin de cette objectivité et il rapporte objectivement au Père, sans y rien changer, son témoignage de la souffrance et de la mort du Fils. « En tes mains… » : ces mots contiennent également ceci : l’Esprit est remis au Père et il se donne lui-même de telle sorte que le Père reçoit une participation totale à l’objectivité de la souffrance, de la nécessité de la souffrance et de la volonté de souffrir.

Le Père répond au Fils. Sa réponse réside dans le fait qu’il montre l’enfer au Fils. Si le Fils a pris sur lui la croix par amour pour le Père et pour les hommes, c’est par amour pour le Fils et pour les hommes que le Père a créé l’enfer. Avec l’Esprit que le Fils lui a maintenant renvoyé – l’Esprit qui garantit l’objectivité de cette offrande -,  le Père montre au Fils en enfer ce qu’a d’objectif son amour pour lui; cet amour réside dans le fait de montrer mais, dans le fait de montrer, il y a également l’objectivité de son amour paternel pour les hommes. Le Fils est seul à accomplir sur la croix l’œuvre de la rédemption. Le Père, en montrant l’enfer, est seul à découvrir au Fils ce qu’a accompli la croix. Dans l’enfer objectif, le Fils voit dans le Père l’image antithétique de ce que sa croix avait d’objectif. Et la vision de l’enfer reste en tout cas et pour toujours la réponse à la croix. C’est l’achèvement de la croix. L’enfer qui est montré, tel que le Fils le voit, est la preuve que le Père a recueilli la mort du Fils sur la croix (296-297).

165.  Les deux millions

Le Fils vit ici-bas uni à sa propre existence dans le ciel, car il n’a rien perdu de sa divinité. Mais ici-bas il vit en fonction de l’amour divin qui a décidé du salut; et il est pour lui si prioritaire de présenter cette décision qu’il ne s’attache plus à son existence céleste. Pour lui, le sens de son existence est de nous montrer l’ampleur de la grâce de Dieu Trinité qui est destinée à l’homme et lui est donnée.

Et ainsi de même qu’il « est » dans le monde, « nous » y sommes nous aussi, parce que tout ce qu’il exprime nous concerne. Nous sommes parce que nous sommes concernés dans le Fils. Les hommes que nous sommes sont ceux auxquels l’amour du Père est destiné. Le Fils vit pleinement cette vie qui est la nôtre, il est donc nous. Il nous fait voir ce que nous sommes, mais il ne joue aucun « rôle », il ne fait pas de « théâtre ». Il ne joue pas, il vit. Il ne nous invite pas à jouer avec lui mais à vivre de sa vie.

Supposons qu’un grand pécheur rencontre un prêtre. Le pécheur ne voit plus d’issue à sa vie. Par sa vie, le prêtre peut lui présenter peut-être ce qu’il doit faire. Le prêtre peut sortir de l’isolement de son « existence sainte », la quitter d’une certaine manière, pour marcher pas à pas avec le pécheur de sorte que celui-ci le suive. Il peut alors se faire que le pécheur ne regarde plus ce qu’il est lui-même (l’image qu’il s’est faite de lui-même), mais celui qui marche avec lui et dont l’existence est là pour lui présenter son existence propre…

C’est justement en tenant compte du Père et de la vie éternelle et du jugement par l’être divin que nous recevons tout ce dont nous avons besoin pour aller, dans la confiance de la foi, vers ce qui nous attend. Ceci en totale contraste avec l’ancienne Alliance. Là, je suis ce que je suis. Dans la nouvelle Alliance, je suis ce que le Seigneur est. Et le Seigneur est ce qu’il doit être selon la décision de Dieu Trinité. Il nous représente. Il s’est fait le représentant de l’image de nous-mêmes qui est ébauchée dans le ciel…

Le jugement de la confession est là pour réduire la distance entre lui et nous. Le Seigneur porte la confession dans la souffrance; il laisse s’accomplir sur lui le jugement afin qu’il puisse s’accomplir en nous dans le sens du salut. Comme si quelqu’un qui a deux millions disait à un mendiant : nous sommes également riches. Comment cela? Parce que je n’ai gagné l’un des millions que pour t’en faire cadeau. En partageant de la sorte, le Seigneur nous donne en même temps sa richesse et sa pauvreté, sa pureté et sa confession. Et finalement il n’est pas nécessaire qu’on fasse une telle différence entre richesse et pauvreté, car les deux ne font qu’exprimer la nature du Seigneur : il se donne à nous tel qu’il est (185-186).

166. La mère qui a plusieurs enfants

Nous avons une idée de l’amour du Père pour le Fils, car nous connaissons entre humains quelque chose de comparable et nous pouvons en quelque sorte exhausser nos expériences à l’infini. Et quand nous essayons de penser l’Esprit tant bien que mal, nous voyons que le Père non seulement aime la personne de l’Esprit comme celle du Fils, mais aussi qu’il aime la relation d’amour entre le Fils et l’Esprit et qu’il reçoit un fruit de cette relation d’amour : elle est importante pour le Père, elle l’enrichit, il l’aime et compte sur elle. De même une mère qui a plusieurs enfants est enrichie par chaque nouvel enfant, non seulement par sa nouvelle relation à l’enfant, mais aussi par la relation du nouvel enfant avec ses frères et sœurs, et par la relation de chacun d’eux avec les autres. Par cette image, il pourrait même sembler qu’on pourrait saisir plus facilement les relations des trois personnes divines que la relation d’une mère à ses dix enfants. Cette impression se dissipe quand on prend en considération le fait que Dieu le Père trouve si infiniment parfaites ses relations au Fils et à l’Esprit et les relations du Fils et de l’Esprit que, pour en exprimer quelque chose, il crée l’univers (90).

167.  L’amour à deux

Adam est le symbole du monde; pour satisfaire le désir d’Adam, Dieu lui donne la femme. Dès avant le péché, Adam a donc un souhait, il a en lui quelque chose de bon qui demande à être exaucé. C’est en quelque sorte un signe : Dieu qui rencontre Adam au paradis lui a montré sa relation à l’Esprit qui planait au-dessus des eaux, il ne lui a pas montré sa relation au Fils. A la place de celle-ci, il lui montre Eve, mais Eve ne peut pas le satisfaire pleinement; elle montre que l’amour à deux seulement est impossible et n’a pas d’avenir. En étant seul avec Dieu, Adam garde en lui un désir inassouvi, il devait pouvoir connaître aussi l’amour entre humains. (Un ermite chrétien ne cesse d’avoir aussi le monde dans sa relation avec Dieu). Adam n’avait pas le droit de voir accompli en lui seul le sens de la création. Mais entre humains non plus l’amour ne satisfait pas totalement (90-91).

168. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas

Quand le Christ arrive ici-bas, à la place du monde, il institue l’Eglise et, par elle, il introduit dans le monde le jeu des forces : Père – Fils – Esprit – Eglise. Sur la croix, il a vaincu le mal du monde en son fondement et d’une manière universelle, il a ainsi la possibilité d’inclure tous les hommes dans sa relation d’amour avec l’Eglise : les croyants et ceux qui ne connaissent rien de lui, également ceux qui le combattent, tous sont inclus d’emblée. Mais, à aucun moment,  le Fils n’accueille l’Eglise (et par elle, le monde) dans une relation exclusive avec lui, il l’accueille tout de suite dans la pluralité de ses relations avec le Père et avec l’Esprit. Et à la Pentecôte, il envoie l’Esprit sur l’Eglise afin que l’Eglise (et en elle, le monde) soit désormais aux yeux du Père à l’intérieur de la relation d’amour du Fils et de l’Esprit, de l’Esprit et du Fils. Le Père n’a plus besoin maintenant de voir son monde « extra muros », il est inclus dans la relation d’amour entre le Fils et l’Esprit et il participe à l’amour trinitaire. Et ce n’est pas seulement le monde comme un tout qui y participe, c’est chaque être humain individuellement, de sorte que se font jour une infinité de facettes de l’amour et que chaque acte d’amour est recueilli dans le trésor d’amour du Père. C’est ainsi qu’on comprend aussi que l’Eglise peut tout recueillir dans son trésor et qu’elle crée partout des concepts qui, s’ils sont compris correctement, peuvent servir à découvrir partout et à l’infini l’amour prévoyant du Père; par tout ce que l’Eglise crée de neuf, par toute parole qui est formulée dans l’amour, l’amour du Père veut renforcer la relation d’amour que l’Eglise a pour le monde. Et on comprend aussi  comment la croix remporte la victoire sur le péché, non seulement comme la plupart du temps nous la voyons – comme l’antidote aux différents péchés – mais de telle sorte qu’elle triomphe de la totalité du péché (et aussi du péché originel) et transforme le monde et  l’établit en Dieu encore plus profondément que le péché pouvait l’en détourner (91-92).

169.  Un trésor

Avec la clarté  grandit le mystère. Par exemple plus la Mère du Seigneur explique son mystère, plus il apparaît mystérieux. Quand la promesse s’est accomplie en elle-même et que l’Esprit l’a couverte de son ombre avec la semence du Père, se sont accomplies en elle des choses dont elle avait connaissance certes, mais aucunement comment elle en fit l’expérience. Son expérience dépasse sa connaissance et, dans ce fait qu’elle est dépassée, il y a deux choses : elle reçoit davantage de compréhension et tout est beaucoup plus mystérieux que ce qu’elle pensait. Le mystère grandit en elle : il s’éclaire et il constitue cependant en même temps une réserve, un trésor, dont vont vivre toutes les générations de l’Eglise pour pénétrer plus profondément dans son mystère. Ils n’arriveront jamais au bout (26-27).

170.  Solidarité

Le pécheur pense d’abord avoir commis un péché tout à fait précis, personnel, aux contours nets; en réalité il est tombé dans une communauté de pécheurs, il participe à leur destinée qu’on ne peut pas embrasser d’un seul coup d’œil; en tant que voleur, il fait partie d’une bande incalculable  et mondiale de voleurs, d’une humanité qui vole. Il peut confesser : « Je suis un voleur comme il y en tant ». Mais la plupart d’entre eux ne vont pas se confesser si bien qu’en se confessant il devient responsable en quelque sorte pour eux tous. Plus son péché est clair pour lui, plus mystérieuse aussi sera sa solidarité avec tous les pécheurs, solidarité qui est tout à fait claire aussi dans la mort du Seigneur sur la croix. Et si le voleur est pardonné, cela ne le délie pas de la solidarité avec les pécheurs, il n’est pas celui qui est blanchi et qui maintenant prend ses distances vis-à-vis des autres; justement parce qu’il a été purifié, il leur appartient plus profondément d’une manière nouvelle.

Il en est ainsi pour tout dans le royaume de Dieu. C’est au milieu de mystères qui ravissent mais qui ne sont pas dévoilés que vit Marie avec son enfant, que le Seigneur vit avec nous, que nous vivons dans l’Eglise et que l’Eglise est catholique, embrassant tous les hommes, se souciant de tous au nom du Seigneur, au nom de Pierre… Et cela parce que le Seigneur, durant les trois jours de sa passion et de sa mort, a enduré pour nous la confession, nous l’a donnée dans cette position clef, dans sa clarté, mais entourée du mystère de son origine : le mystère de son sacrifice pour le monde dans lequel tout l’amour de Dieu Trinité se révèle – et se cache (27-28).

171. La règle

Le Christ est comme un fondateur d’Ordre. A l’Eglise il a donné sa Règle : l’Esprit Saint (420).

172. L’attente

Une femme enceinte sait qu’elle ne peut pas fixer elle-même l’heure de la naissance. Il y a en elle une loi qui régit les choses et à laquelle elle ne peut se soustraire. Marie n’est pas seulement soumise à cette loi de la vie naissante, elle est aussi soumise à la loi divine. C’est son esprit tout entier aussi bien que tout son corps qu’elle doit tenir complètement disponibles; être constamment attentive à ce que le Fils lui suggère; après la naissance aussi elle sera toujours prête à accueillir du nouveau, exactement à l’heure qui lui convient à lui.

Pour les disciples, la foi nouvelle ne commencera que lorsque le Seigneur devenu adulte se mettra à prêcher dans le pays et qu’il aura besoin de collaborateurs. Marie a appris cette foi de façon continue : par le germe de vie en elle, par le nourrisson à son sein, par le garçon et par l’homme. Et comme Marie, la Mère,  devient l’Eglise Epouse, l’Eglise ne peut jamais oublier le temps de l’Avent et du petit enfant. Elle n’en est pas quitte du fait que l’enfant est encore mineur et qu’il ne peut rien dire, que les bergers l’adorent, que Marie est en quelque sorte une vague médiatrice de toutes les grâces, qu’entre-temps l’enfant de douze ans dit des paroles étonnantes; entre tout cela il y a le quotidien, la vie qui continue, toute l’attitude de la Mère qui exprime sa nature et qui devrait aussi façonner la nature de l’Eglise : attendre l’enfant, rester orientée vers l’enfant. L’Eglise, dans ses définitions et d’autres instructions, part beaucoup trop d’elle-même au lieu de partir du Seigneur. Marie est toujours partie du Fils (148-149).

173. Le fiasco

En tant que Dieu dans le ciel, le Fils saisissait d’un seul coup d’œil l’ensemble des relations d’amour entre Dieu et sa créature. Maintenant, ici-bas, il doit apprendre à aimer son prochain sans avoir de vue d’ensemble. Lui manifester d’une certaine manière un amour humain naïf qui est prêt à se développer, à se laisser former par des expériences successives, et qui sera déçu comme aucun autre amour humain jusque là. Il doit être spontané et parfait, pas seulement divin cependant, mais totalement humain. Et pourtant il est condamné dès le départ au plus grand fiasco. Cela, le Fils le sait en tant que Dieu, et il le pressent en tant qu’homme, mais il ne lui est pas permis pour autant de se laisser dégoûter de l’amour. Et même par chaque déception et par chaque rejet il doit apprendre à aimer malgré tout, et  seulement alors comme il faut, non seulement dans le cœur, mais aussi en acte si bien que plus tard les croyants pourront se référer à son attitude comme à l’amour le plus évident. Nous devons le recevoir non seulement parce qu’il nous concerne nous aussi mais parce qu’il est une partie de son enseignement, et c’est pourquoi il est manifesté objectivement et on peut le constater pas à pas dans l’évangile comme n’importe quelle vérité objective. On peut ouvrir les évangiles où on veut, partout apparaissent de nouveaux aspects de l’amour du Seigneur : de son amour humain, chrétien, divin. Le Nouveau Testament est « le livre de l’amour », qui verset après verset ne présente et  n’expose rien d’autre (142-143).

174.  La performance

Le corps du Seigneur s’attend à la flagellation. Il sait ce qui arrive, il s’y prépare docilement. Et pourtant la souffrance et la manière dont cela fera mal, il ne peut pas le savoir exactement à l’avance. Peut-être qu’il attend plus l’humiliation que la souffrance; et celle-ci viendrait comme un supplément… Il doit aussi apprendre l’attente parfaite : être totalement présent à ce qui lui arrive maintenant précisément; enregistrer de ses yeux ce qui est préparé là : comment on va chercher les cordes pour lui, comment on les prépare et on les place; mais saisir aussi ce qui humainement n’est pas visible, ce qu’il ne peut savoir que comme Fils de Dieu; et ceci cependant de telle manière que ne soit pas diminuée la surprise des coups qui vont venir.

Se préparer à la flagellation veut dire : se déshabiller totalement. Ne rien garder. Ne rien disposer, ne rien diriger par soi-même. Si l’on ne dégageait que le dos, cela voudrait dire qu’on s’attend à ce que le dos seul soit concerné. Il ne faut pas que vienne la pensée : j’espère qu’on ne frappera pas ici et j’espère qu’on ne frappera pas là. Ou bien j’espère que je perdrai vite connaissance… Même en recevant les coups, il ne peut pas y avoir l’intention de se tenir comme ceci ou comme cela pour se protéger à d’autres endroits, pour s’épargner d’autres souffrances, moindres, par une « souffrance plus vive ». La préparation veut dire : être prêt pour tout ce qui va venir. Et « pour tout » veut dire encore une fois non « ce qui est plus mauvais » ou « ce qui est le plus mauvais »… mais être prêt exactement pour ce qui va venir. Le Fils ne fixe la mesure à aucun point de vue. Il n’a pas le droit maintenant de souhaiter que chaque coup fasse le maximum de mal. Il n’a pas le droit d’aspirer à une performance sportive. Il doit arriver au résultat que le Père permet (252).

175.  Etre à la hauteur?

Avant la flagellation, le Fils connaît une angoisse « élémentaire »: il pourrait peut-être ne pas être à la hauteur de la mesure du Père. Pour les coups qui sont plus faibles, c’est l’angoisse que le Père pourrait faire arrêter les coups avant terme parce qu’il ne répond pas à son attente. Pour les coups qui sont plus forts que ce à quoi le corps s’attendait, encore une fois l’angoisse qu’il pourrait ne pas être assez résistant. L’angoisse de ne pas avoir éduqué son corps assez sévèrement pour qu’il soit à la hauteur des tribulations qui sont nécessaires à la rédemption. Mais le véritable exercice n’est pas un entraînement corporel, c’est une indifférence : tout recevoir tel que c’est donné. Cela peut signifier pour le Fils une grande humiliation que le Père n’exige pas de lui plus que ce qu’il reçoit.

A la fin de la flagellation, le Seigneur est totalement épuisé. Mais il ne voit aucune utilité à ce qu’il a souffert, ni non plus que le Père ait reçu cette souffrance; il ne ressent aucun apaisement : « Au moins c’est passé! » C’est simplement quelque chose qui a cessé. Aucune réflexion du genre :  Est-ce fini? Ou bien ça va peut-être recommencer par le début? Ou bien est-ce que tout cela n’était qu’un prélude? Le Fils ne pose pas de question; il se tient devant le Père avec un amour inchangé, avec une obéissance de mission inchangée. Il ne se laisse pas aigrir, irriter, il ne pense pas avec méfiance : Qu’est-ce qu’il peut encore avoir en vue? Toute obéissance ecclésiale et chrétienne renvoie à cette relation Père-Fils (253).

176. Le bon sens

Il y a un souffle de l’Esprit qui demeure immuable tout au long de la Révélation. Il est toujours reconnaissable là où un homme quitte sa voie et chercher à prêter une obéissance immédiate. Ce qu’il fait est humainement incompréhensible, mais il sait qu’il s’agit d’une mission reçue de Dieu. Abraham quitte son pays et, en offrant son fils, il anticipe le geste de Dieu; Moïse cherche à entendre et à obéir, il conduit son peuple à travers le désert contre toute raison humaine; les prophètes disent des paroles qui contredisent le bon sens; les apôtres abandonnent leur métier et misent tout sur l’unique carte du Seigneur; une Jeanne d’Arc entend des voix et fait ce qu’aucune jeune fille ne ferait; une Bernadette, qui ne sait ni lire ni écrire, cesse de parler comme les autres enfants et ne dit que la seule chose qui est sa mission; le curé d’Ars entend dans son confessionnal même ce qu’on ne lui dit pas et se risque à prendre position sur ce non dit. Toujours il s’agit d’une obéissance qui dépasse la compréhension personnelle. C’est ce qui fait l’unité de l’inspiration… Abraham obéit dans l’Esprit Saint. Bernadette rend témoignage dans l’Esprit Saint de ce qu’elle a vu. Grâce à l’accompagnement particulier de l’Eglise, tous ont la certitude de leur chemin et de leur conduite (453 et 458).

177.  « Je ne comprends pas! »

Comparaison : un enfant possède un trésor, par exemple une image que sa maîtresse lui a donnée et qu’il a cachée en lieu sûr. Puis il se laisse si bien convaincre par son frère qu’il en vient à perdre toute méfiance et qu’il lui montre le trésor. Ce dévoilement du trésor est une extrême concession. Mais le frère lui arrache l’image des mains et l’emporte avec des cris de triomphe.

Le point de comparaison ne réside pas dans le sentiment d’avoir été abusé éprouvé par l’enfant, mais dans le sens que notre offre la plus extrême n’est jamais qu’un tout petit morceau de ce que le Saint Esprit projette pour nous et qu’il lui reste toujours à faire l’essentiel. Et le fait d’emporter est une plus grande grâce que le simple fait qu’on lui permette de voir, concession extrême… Chaque fois que l’homme soupire : « Je ne comprends pas », l’Esprit pourrait lui répliquer : « Enfin tu l’as compris! » (446-447).

178. L’inattendu

Avec toutes les données diverses de ce qui nous arrive, nous devons faire l’unité de notre vie dans le Seigneur. C’est une exigence de la vie chrétienne. Ma dernière confession, mon programme de travail, mes relations avec ma famille, ma prière d’hier, quelques rencontres inattendues, une lettre commencée : tout cela doit s’intégrer à mon existence d’aujourd’hui, se refléter dans mon aujourd’hui, sans contradiction, sans créer de rupture, même si l’aujourd’hui est tout différent de la journée d’hier. La substance de la mission, la conduite de l’envoyé doivent être identiques (171).

179. Revue de détail

Ici-bas, l’homme pense rarement à la mort, plus rarement encore au purgatoire. Et s’il lui arrive se s’en souvenir, il pense à tout ce qui n’est pas net dans son âme, qui l’empêche d’arriver à Dieu, il cherche à le discerner et à la rigueur à le combattre. Après la mort, la question de la connaissance sera toute différente. Les parties de son être que l’homme ressentait comme mauvaises, paraîtront tout autrement; là où il pensait qu’il n’y avait rien de particulier, il rencontrera les plus grands obstacles.

Etant donné qu’ici-bas il faisait une « revue de détail »  avant de se confesser, il pouvait se regarder dans le miroir d’une confession et constater et rassembler ses péchés comme des points isolés; en tant qu’être social, il avait après tout une certaine connaissance de l’homme, il possédait par sa conscience une certaine connaissance de lui-même et il pouvait, soutenu par la foi et par l’Esprit Saint, prendre des résolutions pour améliorer sa vie (343).

180. Se tenir devant la face de Dieu

Dans le purgatoire, la connaissance de soi n’est plus valable parce que la mesure, c’est Dieu qui s’en occupe : l’homme doit être tel que Dieu le connaît. Et la mesure de la communauté précédente dans laquelle chacun avait ses fautes, chacun avait à compter avec les fautes des autres, n’est plus valable parce qu’il doit entrer dans la communion des rachetés qui sont totalement dirigés par Dieu et se trouvent devant la face de Dieu (343).

181. Tout mais pas ça

Si on demande à quelqu’un : « Que feriez-vous si vous saviez que dans une demi-heure votre maison va brûler? », il peut réfléchir calmement et répondre tout à fait judicieusement : « Peut-être appeler des gens pour évacuer, etc. » Mais si la maison brûle effectivement, dans la pratique, tout est différent. Il peut y avoir de la panique. Par rapport à la vie, le purgatoire, c’est la pratique. Il y a là pour l’homme des choses qu’il ne comprend pas, qu’il ne voit pas, qu’il ne peut pas utiliser, la distance habituelle et la vue d’ensemble habituelles ont disparu. Car c’est basé finalement sur une expérience du Seigneur et les hommes y sont livrés dans un processus qui leur est étranger. Si on regarde le purgatoire de manière théorique sans s’y trouver, cela nous donne la grande consolation qu’il soit la purification décisive. De plus, il nous ôte la liberté de dire non, la réflexion sur nous-mêmes et il nous amène à un large acquiescement. Et parce qu’on aime bien être propre, on donne son consentement. Mais quand  on y entre, la première chose qui se passe certainement, c’est que tout en nous se hérisse : ce qui arrive là, c’est ce que nous ne voulions à aucun prix, ce qui nous répugne absolument. Et ce n’est que lorsque cela cessera que ce sera peut-être justement ce que nous souhaiterions maintenant. Entre-temps il y a l’apprentissage invisible qui fait passer du non au oui.  Quand, à un endroit de l’âme s’allume le oui, le non angoissé redouble à l’instant suivant, jusqu’au moment où, après une durée non mesurable, toute l’âme brûle du oui (343-344).

182.  Rejeter la faute sur les autres?

Au purgatoire, on n’a aucune vue d’ensemble. Quelque chose commence et semble s’arrêter; autre chose ne fait toujours que commencer, à l’infini. On ne peut pas suivre le déroulement. Supposons que, dans une opération, on extraie de l’organisme du péché de mon âme l’organe central de l’orgueil, les organes du péché qui restent seront complètement troublés dans leur fonctionnement intérieur, ils en deviendront d’autant plus pesants et gênants. Ce qui se produit, c’est le contraire d’un soulagement sans que, paradoxalement, je puisse le comprendre comme un progrès. Plus l’organisme du péché est désintégré, moins l’homme s’y reconnaît en lui-même.

Au début, il y avait une exigence totale qui dépassait de loin le sommet de mes capacités. La réaction involontaire est : « Non, ça, je ne peux pas ». Cette paroi est beaucoup trop à pic pour que je puisse l’escalader! Mais qui est ce moi qui parle ainsi? On me donne un rapide coup d’œil sur ma vie et je reconnais que j’aurais dû le faire. J’avais en moi la possibilité de faire tout autrement. Je ne peux rejeter  la faute sur personne. On sonnait, mais j’étais trop paresseux pour ouvrir la porte, et ainsi je n’ai justement pas reçu l’argent que m’apportait le facteur… Avec ce rapide coup d’œil rétrospectif, il ne s’agit pas d’abord de m’amener à me repentir, mais seulement de comprendre ce qu’il en était. Et dans cette vue, il y a une norme : j’aurais pu faire autrement. Mais maintenant Dieu ne veut pas que l’homme se perde en pensées élégiaques ni dans un repentir imparfait replié sur lui-même; il veut  diriger le tout. Le coup d’œil rétrospectif ne sert qu’à ébranler l’assurance, qu’à montrer le caractère futile de nos petites décisions dans le cadre de notre manque de décision pour les choses les plus importantes (344).

183. Un chemin qui doit aboutir en Dieu

A un certain moment au purgatoire, l’exigence se fâche. Elle représente la colère de Dieu qui  veut rentrer dans ses droits. Elle demande (et c’est somme toute un signe de longanimité que cela soit demandé), mais je ne peux pas répondre. La colère de l’exigence m’intimide aussi. C’est alors que s’élève ma prière : « Rends-moi docile ». Le oui qui est là inclus n’est pas un oui qui comprend, c’est la reddition de mon intelligence aux vues de Dieu. C’est comme un mouvement de la puissance de Dieu dans mon impuissance. Il y a sans doute là un minimum d’intelligence, car je sais finalement qu’il y a une nécessité qui guide le tout, que je suis placé sur un chemin qui doit aboutir en Dieu. « Donc c’est pour mon bien ». De laisser ainsi place à Dieu est comme une première minime ouverture sur le ciel, une espérance inavouée au milieu de la loi d’airain de la nécessité (345).

184. Totalement bousculé

Dans le purgatoire, ce serait une espérance trompeuse si l’homme pensait qu’il y aurait désormais une interaction entre la grâce et le mérite. Cette illusion est aussitôt réduite à néant étant donné que cela commence absolument sans égards ni sentiment. Ça me tombe dessus. Ici-bas, la pénitence la plus sévère peut être acceptée pour ainsi dire, on peut se l’approprier. Ici toutes les lignes de communication avec le monde sont coupées; il n’est pas question de « participer », de « faire des concessions ». C’est une agression. On a donné le petit doigt et on est totalement bousculé. Dans le purgatoire, il n’y a pas de transition, pas d’apprentissage, pas d’égards, pas de « convenances humaines ». Tout cela est réduit à néant. On est pour ainsi dire livré au mépris de son meilleur ami. C’est l’homme en moi qui est méprisé, l’homme qui s’est rendu étranger à l’humanité de Dieu, qui s’est détourné de l’être humain de Dieu. Cet homme me dégoûte. Je ne peux pas me mépriser moi-même; tout ce qui est digne de mépris, je dois le déduire du fait que je suis méprisé (345).

185.  L’entreprise de démolition

Au purgatoire, l’accord donné au début délie de l’obligation de comprendre moi-même. C’est un succédané de l’obéissance, cela permet de laisser faire plus que ce que l’on comprend. C’est une répétition machinale de ce qui a été dit auparavant plutôt qu’un acte autonome. Ce n’est pas une prière qui réjouit, c’est  dénué d’émotion et même de réalité. Et il n’y a personne pour guider la prière, en tout cas on ne le voit pas. On est continuellement humilié, mais on ne peut pas localiser celui qui humilie. Seul importe que soit ressentie la profondeur de l’humiliation. La puissance humiliante est infiniment étrangère, et il n’y a pas de rapprochement possible, aucune manière de se faire bien voir, aucune curiosité. Cette puissance est d’une objectivité effrayante, elle continue à « travailler » même si cela me semble insupportable. On est vendu à une « entreprise de démolition » parce qu’on doit bâtir ici un nouvel édifice (345).

186.  Le bourreau qui pétrit l’âme

Au purgatoire,on est dépouillé de toute dignité propre. Il règne une froide intransigeance. Le bourreau semble même « de mauvaise humeur » en quelque sorte, peut-être que son travail ne lui procure aucun plaisir, en tout cas c’est le pur contraire de mon humiliation. Il n’existe aucune espèce relation humaine. Aucune trace de compassion. C’est un travail de justice. Naturellement on ne peut pas dire que le Seigneur trouve sa « joie » dans le purgatoire. Mais pendant qu’il le gère, il demeure invisible, ce sont pour ainsi dire des mains étrangères qui pétrissent l’âme. L’impression d’être « transformé » éveille une légère lueur d’espoir : il se passe pourtant peut-être quelque chose. Mais non. Il n’y a pas d’écoulement du temps. Je suis pétri et je reste le même. Le processus vise une compréhension rapide comme l’éclair : tout cela était grâce. Mais pour arriver à ce que tout ce qui était faux tombe de quelqu’un, comme le Saul de Paul, il n’y a pas de « développement ». Je reste en quelque sorte livré à moi-même ou au pouvoir du processus sur lequel je ne peux pas agir. Et ce que le processus opère en moi me semble pour l’instant dénué de sens parce qu’aucun résultat ne se fait sentir (346).

187.  La manie de vouloir tout savoir mieux que les autres

Mes « fonctions » sont testées : comment je fonctionne. Ici-bas par exemple je fonctionnais comme un être de communion. Quand on me posait une question, je répondais. Mais maintenant je n’ai pas à fonctionner dans la sécurité d’une communauté, je dois le faire sans protection, devant Dieu.  On va voir ce dont je suis capable jusque dans mes fonctions les plus intimes. Et je ne peux rien si on ne vient pas à mon aide. Mais l’aide ne vient pas comme un soutien miséricordieux, elle vient comme une volonté d’en sortir malgré mon incapacité. Cette volonté ne se soucie pas de mon impuissance, elle peut faire que j’en sois capable. Si je dis : « Je ne peux pas », alors elle dit : « Je peux utiliser des moyens pour que tu le fasses ». Et à l’arrière-plan le contraire : « En es-tu capable? » -  « Oui, je peux! » – « Non, tu ne peux pas, parce que je ne veux pas que tu puisses le faire ». Tout ceci avec le plus cruel sérieux. Toute la perpétuelle manie de vouloir tout savoir mieux que les autres doit être ébranlée jusqu’au tréfonds; toutes les opinions et tous les systèmes tenus en réserve, toutes les idées  et toutes les habitudes toutes faites doivent être supprimés, plus encore être arrachés de force afin qu’il y ait de la place pour Dieu (346).

188. On ne me demande pas mon accord

Au purgatoire, il ne s’agit pas des habitudes terrestres comme telles : vêtements, repas, conversations, lectures, etc. Il s’agit des accoutumances au péché pour voir les obstacles, les choses, tels que Dieu nous les montre. Qu’il soit plus fâcheux pour nous d’arriver en retard au concert qu’à la messe. Les habitudes mauvaises doivent être extirpées, tous les jugements que nous portions sur ces choses doivent être réformés.

Et comme le purgatoire est une préparation à la vie éternelle, tout doit être parfaitement en ordre. Cela ne se fait pas sans qu’on y soit poussé d’une manière désagréable. On ne vous laisse aucun répit. Pour le recueillement contemplatif, on avait eu tout le temps de sa vie. On ne peut pas arriver au purgatoire en exigeant d’avoir maintenant du temps pour se recueillir intérieurement. Au contraire, on est toujours inexorablement  arraché quand on ne s’y attend pas. La mesure et la manière de ce à quoi il faut réfléchir ne sont pas fixés par l’homme mais par le Seigneur; à cause de mon état de pécheur, mes perspectives sont absolument fausses et le plus souvent stériles. A y regarder de plus près, il faut qu’on m’arrache beaucoup plus de choses que je ne me l’étais imaginé.

Le tout, sans discussion préalable, sans qu’on m’ait demandé mon accord, et apparemment sans ordre. Ça commence quelque part et  ça continue à creuser. Il n’est pas possible de coopérer. Il n’est pas dit si le travail effectué vaut quelque chose. On ne sait pas si on en a accompli la millionième partie ou si ce sera bientôt fini. Pour l’allure non plus il n’y a rien à faire. C’est un état de pure passivité. Et ceci avec un grand découragement (ce qui ne veut pas dire indifférence). Le découragement est un premier signe qu’on renonce à vouloir diriger soi-même les choses. L’ignorance aussi est beaucoup trop profonde pour qu’on puisse entreprendre quelque chose d’utile. Tout est fait pour vous rendre étranger à vous-même. On se dit : « Ça doit bien avoir un sens, mais je ne sais pas lequel. Je ne me sens pas non plus appelé à examiner ce sens. Mais il m’est encore moins permis de me rendre encore plus étranger à ce sens que je ne le suis déjà en y ajoutant quelque chose de propre » (347).

189.  « Je suis une ruine! »

Dans le purgatoire, les autres ne jouent somme toute aucun rôle. Ils n’existent pas, il n’y a donc pas non plus un besoin de communiquer. Aucune curiosité pour savoir comment ça se passe pour eux dans cet état. Un vide. L’amour n’est pas là, mais le péché non plus, dans la mesure où on n’a pas la possibilité d’en commettre. Pour l’instant on est envoûté par quelque chose qui ne souffre aucune distraction.

Provisoirement, les péchés d’autrefois ne sont pas vus en détail. Ils ne sont là que comme un vague obstacle à la compréhension. Pour le moment, on se sent plus mauvais que coupable. Et « mauvais » veut dire : je suis tout autre que je ne l’avais pensé. Il me semble être quelqu’un qui ne s’est plus regardé dans un miroir depuis une éternité; je pensais que je paraissais encore tout à fait présentable, mais je dois comprendre que je suis une ruine. Le spectacle est si inattendu que je me demande si c’est réellement un miroir. Je reconnais quelques traits, mais le tableau d’ensemble est si incroyable… Comme si j’avais écrit une page entière et qu’on l’ait découpée en morceaux avec des ciseaux; on me présente des mots isolés et on me demande : Est-ce que vous reconnaissez votre bien? Il n’est pas encore question d’espérer changer. S’il arrive qu’une lueur apparaisse pendant qu’on est malaxé, elle disparaît tout de suite à nouveau. Il faut d’abord que me soient présentés jusqu’au bout tous mes programmes et toutes mes bonnes idées et toutes mes bonnes intentions. Le plus important, c’est l’humiliation (347-348).

190.  Il suffisait de dire oui à la grâce

Dès le sein de sa Mère, le Fils attend les autres hommes, ceux qui croient à son mystère et qui feront avec lui la volonté du Père. Il sait déjà comment sa Mère a assumé cette tâche et comment elle laisse faire la volonté de Dieu. Comme s’il suffisait de dire oui à la grâce, de la laisser agir en soi et ensuite de ne plus s’écarter de ce chemin. Et bien que, pour le Fils, ce ne soit pas facile d’être devenu homme, il ressent un soulagement à être sur le chemin de la volonté du Père; il est décidé à rester homme et à persévérer dans sa tâche; ce qui le soulage, c’est qu’il comprendra toutes choses comme volonté du père, qu’il pourra regarder toutes choses de ce point de vue. En tant que Dieu, il n’avait pas de désir plus ardent que d’être homme comme le Père l’attendait de lui. Et il voit que sa Mère aussi, en tant que rachetée, vit tout à fait de ce désir (140-141).

191. Une réponse aimante

L’homme, image de Dieu. L’homme est image pour Dieu, non pour lui-même, mais il peut avoir le pressentiment d’être à l’image de Dieu, avoir le pressentiment de cette signification qu’il a pour Dieu. Il ne devrait donc que chercher à rester ce que Dieu veut le voir être, persister dans une réponse aimante à Dieu qui permet à Dieu de voir en lui son image (523).

192. Une goutte d’eau

Dans une fontaine jaillissante, l’élément jaillissant, c’est sa source, et quand le jet d’eau a accompli sa course vers le haut et vers le bas, il rentre dans l’eau ordinaire. Quand j’étais enfant, je pensais toujours : ainsi en est-il de notre vie sur terre et de notre entrée dans l’éternité. La vie a une forme, mais elle est toujours déjà passée quand on la saisit. Si on a de la chance, il y a peut-être,  quand on regarde la fontaine jaillissante, quelque chose qui ressemble à l’existence. Le jet d’eau, on le voit continuellement. Mais au fond il n’a pas réellement d’existence. L’existence humaine de l’homme se répète toujours dans ce perpétuel mouvement de montée et de descente, mais justement la personnalité que je suis à présent ne se répète pas. Il y a l’endroit où l’on voit exactement comment l’eau qui descend tombe sur le plan d’eau au repos : un peu de mouvement, puis elle est absorbée, assimilée par l’éternité. Un instant on peut suivre l’absorption, puis pour l’œil tout est tout de suite à nouveau uniforme. Quand j’étais enfant, je pensais toujours : étrange, je peux discerner ce qui coule, ce qui est temporel, mais l’eau dans le bassin, ce qui est éternel, je ne le peux plus. Mais dans l’éternité, on doit pouvoir le faire. Dieu le peut. Pour Dieu, chaque goutte d’eau dans le bassin de la fontaine est aussi vivante et discernable que chacune de celles qui se distinguent dans le jet d’eau qui monte et qui brille dans le soleil (68).

193. Les exigences de l’Esprit

Marie voit d’abord l’Esprit comme une exigence; l’ange l’a représenté pour elle, mais désormais il sera continuellement dans sa vie. Elle devra être toujours prête pour l’Esprit, comme la femme est toujours prête pour la venue de son mari. On n’en a jamais fini avec l’Esprit. Celui qui s’est un jour confessé se déclare prêt à toujours se confesser encore. L’Esprit qui exige maintenant de Marie une disponibilité totale, ne cessera de se manifester. Et parmi les nombreux contacts qui sont liés à la venue de l’Esprit, elle ne sait pas non plus comment et quand elle est couverte de son ombre. Mais elle comprend l’exigence d’une disponibilité totale jusqu’au recoin le plus secret de son corps. Elle doit être mise à contribution et elle doit aussi aimer Dieu le Père, le Fils et l’Esprit sans aucune restriction. Elle veut aussi être totalement docile. Là où pourrait se faire jour la tentation de résister ou de se fermer, elle voit de nouvelles occasions d’aimer. Pas plus qu’une femme enceinte ne peut se dérober à sa grossesse, Marie ne veut pas se dérober aux exigences croissantes, toujours plus grandes. Elle reconnaît cette croissance des exigences au fait qu’elle ne comprend pas et au signe de la souffrance qui se dessine en elle. Elle sait très bien qu’avec l’enfant la croix grandit en elle, et elle acquiesce d’avance à cette croix. Son oui consiste avant tout dans le fait qu’elle continue à s’abandonner sans limite à l’action en elle de l’Esprit qui lui apporte le Fils et la croix. Elle ne cesse de tout remettre au Père. Car c’est bien de lui que l’ange est venu (119-120).

194.  Un danger nous menace

Mais si nous ne faisons pas attention, un danger nous menace : ne voir en Jésus que l’homme et considérer sa connaissance du Père et son existence dans l’Esprit comme quelque chose d’abstrait et d’irréel. D’où l’importance essentielle d’une méditation trinitaire du Fils. Il est pour nous la lumière trinitaire. Pas plus qu’un prêtre, même quand il ne célèbre pas, ne peut se défaire de son caractère sacerdotal, le Christ ne peut se défaire de la Trinité. Si on est en relation avec lui, on ne peut à aucun moment faire abstraction de la Trinité. Et nous ne pouvons pas seulement méditer de l’extérieur comment le Fils vit du Père et de l’Esprit, nous devons goûter la nourriture qu’il mange et qu’il nous offre (115).

195.   Confirmation

Il est requis de l’évêque, avant une confirmation, qu’il ait veillé la nuit et qu’il soit à jeun. D’une mortification purificatrice de ce genre, l’Eglise espère un effet pour l’administration du sacrement : l’Esprit agira avec plus de liberté par l’instrument qui administre le sacrement. Bien que le Seigneur n’ait rien de coupable à purifier, il se met, en allant au désert, dans un état de plus grand don de lui-même, il affaiblit volontairement ses forces physiques simplement afin d’être plus préparé pour la croix (140).

196.  Inventer une histoire

L’exemple de deux personnes qui inventent une histoire ensemble ou écrivent une lettre à deux : chacun continue quand l’autre s’arrête, et chacun s’arrête quand l’autre recommence. Plus grand est l’amour de deux personnes, plus fortes et plus naturelles seront l’intimité et la profondeur de leur conversation. Et dans le dialogue il ne peut rien se passer qui briserait l’amour (67-68).

197.  Recevoir les verges

Pour recevoir l’encouragement du Seigneur après la confession, tel qu’il est pensé dans l’amour, l’Eglise doit être passée par l’humiliation. Ce n’est qu’alors qu’elle comprend la miséricorde qui lui est de nouveau accordée. Mais alors, comme  rapidement elle se croit rétablie dans ses anciens « droits »! Elle est comme un enfant qui exulte de ce que la « punition » soit passée. Il peut alors se faire que le Seigneur exige justement pour l’absolution une nouvelle pénitence douloureuse et qu’il traite l’Eglise comme un petit enfant qui doit se mettre à nu pour recevoir les verges. Jamais ne peut apparaître le sentiment que nous aurions fait assez pénitence, que nous aurions droit à un bon moment de tranquillité. C’est justement ce sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait qui doit nous être retiré jusqu’à ce que nous renoncions à tout calcul. C’est justement quand nous pensons voir que les choses avancent qu’elles peuvent se reproduire un certain nombre de fois jusqu’à nous donner le vertige. Et quand alors la grâce du Seigneur redevient visible dans l’Eglise, elle doit savoir qu’elle vit elle-même totalement de cette grâce; ce qu’elle partage ne lui appartient pas, elle ne fait que transmettre ce qu’elle a elle-même reçu. Le prêtre aussi justement qui exerce un ministère dans l’Eglise doit savoir cela : il ne possède pas le ministère, c’est le ministère qui le possède, et il ne peut que l’exercer que s’il rend constamment tout pouvoir au Seigneur (281).

198.  S’offrir sans limite

Le oui qui tient tout disponible, c’est l’attitude de confession. La juste attitude de confession, c’est de se laisser adapter. Le désir de Marie serait que cette attitude soit accessible aux humains : qu’ils se confessent comme elle-même s’est confessée sans péché. Dans un abandon sans pruderie, sans brusque retrait si Dieu ou le ministère ecclésial intervient. Qu’elle puisse  ainsi s’offrir sans limite est justement le signe qu’elle n’a pas de péché, c’est certain. C’est le péché qui, dans la confession, empêche le pécheur de tout montrer. Il devrait confesser qu’il ment et sa vanité l’en empêchera, etc. Le péché empêche aussi de voir le caractère joyeux de la confession. La Mère, qui se tient ouverte à l’Esprit dans l’attitude de confession, le fait dans la joie (120).

199.  La « confession » de Marie

Le pécheur se confesse pour son propre bien : afin que le péché lui soit enlevé. La Mère par contre « se confesse » afin que l’Esprit trouve en elle ce qu’il veut. Peu importe sa personne. C’est une grande différence. Dans les monastères, les confessions devraient au fond être très proches de l’attitude de la Mère. Les religieuses inventent souvent des péchés quelconques parce que rien d’autre qui soit raisonnable ne leur vient à l’esprit. Elle devrait alors simplement s’ouvrir de telle sorte que le confesseur puisse leur inspirer quelque chose par cette ouverture. L’ouverture totale devrait être l’acte principal de leur confession. On peut déjà leur faire comprendre cela et c’est essentiel pour la vie contemplative. L’accusation de péchés particuliers, du manque constant d’amour, devrait aussi se faire avec le désir que la volonté de Dieu se réalise pleinement en elles. (Il va de soi que les péchés graves doivent être confessés explicitement). Si par contre on vient chaque semaine au confessionnal avec un programme fixe, alors les portes sont fermées, il ne se passe rien et, à la longue, le tout devient insupportable. Mais surtout le confesseur devrait pouvoir intervenir dans l’âme pour la former, ce qui requiert bien sûr de lui beaucoup de prière et de discernement (120-121).

200.  Prévenance du Rédempteur

La présence eucharistique avec son don de soi  à nous dans la communion est la révélation d’une attitude constante du Fils qui est au ciel, attitude qui, dans l’acte historique de son don de lui-même au cénacle et sur la croix, était déjà totalement présence comme cette attitude constante, éternelle. C’est la même attitude divino-humaine que nous méditons tantôt à partir du temps vers l’éternité, tantôt à partir de l’éternité vers le temps. C’est seulement ce qu’il y a de péché et de péché originel en nous qui nous empêche de comprendre le parfait caractère d’événement qui est dans l’être du Seigneur. Ainsi déjà le signe efficace de manger sa chair et de boire son sang est une prévenance du Rédempteur à l’égard des hommes qui ne peuvent pas surmonter totalement leur éloignement de Dieu durant leur vie. Mais cette prévenance exige en même temps qu’on s’exerce : de l’acte de réception de la communion et de l’action de grâce à l’acte d’une existence dans la foi qui vit  constamment de la vie éternelle (100).

201. Le visible et l’invisible

Le soir, quand j’éteins la lumière et que la fenêtre reste ouverte, il arrive qu’il se passe deux choses différentes. Il peut se faire que tout d’un coup on voie un ange qu’on ne voyait pas auparavant, comme si disparaissait le monde qui a fait le jour et que les anges auraient justement attendu cet instant pour devenir visibles et faire entrer le ciel à la place de la terre. Cela n’empêche pas que l’autre monde soit là en même temps : l’œil sensible ne voit plus rien pour un instant, les choses familières sont absorbées par les ténèbres, peu à peu on distingue quelques contours : l’ouverture de la fenêtre, le lampadaire dehors, la place, les ombres des arbres projetées sur le mur. Quand l’œil s’habitue à l’obscurité, il voit davantage.

Deux mondes se rencontrent : le monde terrestre et le monde céleste, comme dans un kaléidoscope : des petites pièces isolées qui ensemble donnent une figure. Une image. Dans la figure, les limites des deux mondes ne sont plus sensibles, on ne peut pas dire où commence l’un et où l’autre se termine. C’est ainsi que surgit la question du fini et de l’infini. Comment les deux mondes s’accordent-ils? Qu’en est-il de l’influence du ciel sur la terre, de la terre sur le ciel? Le fini ne serait-il qu’une projection, la feuille d’un arbre presque dépouillé, qui est  secouée par le vent et qui montre des contours étranges qui ne cessent de changer d’apparence? Si on ne savait pas que c’est une feuille, on pourrait penser que c’est un oiseau, un doigt, autre chose. Et dans ce qu’on connaît on cherche des comparaisons, on ne cherche pas dans ce qu’on ne connaît pas; on sait cependant que chaque image et chaque comparaison a sa place sur une courbe parabolique qui renvoie à l’éternel et à l’infini, et qu’on est emporté d’image en image, de ce qui est le plus connu jusqu’à ce qui n’est que deviné et au-delà jusqu’à ce qui n’est pas visible, jusqu’à l’incompréhensible, finalement jusqu’à ce qui est totalement inconnu, qui n’appartient plus qu’à Dieu et se passe dans son royaume.

Et quand on est ainsi porté, la prière commence à sourdre. Tout d’un coup surgissent tant de choses qui ont leur place dans le ciel, qui viennent de l’atmosphère intime du ciel et qui justement n’ont pour nous aucun visage, aucun nom. De là naissent une vénération et un sens pour l’infini en Dieu. Une ardeur à l’accepter, un oui à ce qui dépasse à tout point de vue la raison et ce qu’elle peut comprendre.

D’être ainsi dépassé engendre en quelque sorte une image de Dieu dont cependant on ne peut se faire aucune image. C’est comme l’enchantement d’un voir plus, d’une expérience au-delà, qui se trouve en dehors de notre sphère propre. Et on pressent alors qu’ici toute spéculation et toute volonté de donner un nom aux choses sont dépassées; car si la pensée pouvait peut-être aussi se formuler et trouver sa place dans l’un ou l’autre système, le vrai détenteur de la pensée reste cependant Dieu lui-même. La pensée n’a sa forme définitive, achevée, que dans l’infini de Dieu; en nous elle garde toujours le caractère de l’inachevé, en tout cas de l’inachevable. Mais ce sont nos propres limites – là même où elles se dilatent en Dieu – qui nous donnent pour un instant le sentiment de l’inachevé dans l’infini. En réalité une chose a besoin de l’infini pour avoir un contour et un caractère défini, et pour pouvoir s’insérer dans ce qui est connu de tout le monde. Notre hésitation est vaincue et surmontée quand nous voyons que notre résistance à abandonner le contour humain a pour fondement le sentiment de l’inachevé et que le véritable lieu du fini est l’infini, ce qui n’a pas de contour (58-59).

202. Un passage en Dieu

Celui qui prie réellement, sous quelque forme que ce soit – méditation, messe, prière vocale ou immersion dans l’adoration du Seigneur -, a part à la vie du Seigneur, à chacune des manifestations de sa vie au ciel comme sur la terre. Tant qu’un croyant travaille sur terre et qu’il a peut-être une mission faite des tâches les plus diverses, il ne pourra sans doute jamais être totalement uni, même dans sa prière la plus profonde. Mais quand il avance en âge et que sa santé s’altère et que la mort ne cesse de se rapprocher, ses adieux graduels au monde peuvent devenir une participation plus forte à la vie du Seigneur, jusqu’à la limite de la sortie  de sa propre vie; et c’est une forme de mort qu’on peut imaginer, qui ne serait plus que le point final d’un règlement de comptes commencé depuis longtemps, l’instant où est coupé le dernier fil qui rattache encore à la terre. Quand un vrai religieux ou un vrai priant voit venir la mort de cette manière, il peut tout à fait continuer son travail jusqu’au dernier jour de sa vie, car même dans son activité il renonce toujours plus à fond à son propre moi. On pourrait même dire qu’une mort chrétienne normale devrait être la conclusion d’un passage en Dieu qui s’est étendu sur toute la vie, de sorte que Dieu, en recevant le mourant, ne trouverait plus en lui que ce qui lui appartient, ce qu’il avait lui-même semé en lui et qui a poussé pendant toute sa vie. C’est ainsi en tout cas qu’il en est de la mort d’un saint qui appartient totalement au Seigneur comme son bien propre et qui est simplement repris par lui comme sa propriété (283).

203.  Cette chose prodigieuse

Dieu le Père, le Fils et l’Esprit se font face de toute éternité sans qu’on puisse prendre l’un pour l’autre et leur unité de nature ne permet jamais de percevoir comme interchangeable ce qui est propre à chacun et qui les unit inséparablement. Le Père perçoit dans la nature divine du Fils ce que lui, le Père, possède, mais que le Fils également possède comme ce qui lui est donné en propre et qui est rendu par lui de sorte qu’il est tout autant différent qu’uni dans la nature.

C’est dans l’amour que Dieu le Père crée l’homme, mais l’homme le déçoit et fait tout ce qu’il peut pour échapper à l’ordre établi par Dieu, un ordre qui était la propriété de Dieu, qui faisait partie de l’amour de Dieu, qui unissait l’homme à Dieu et qu’il accordait à l’homme. Mais le diable incita l’homme à se détacher de cette unité avec  Dieu.

Il se produit alors cette chose prodigieuse que Dieu le Père, dans son amour, envoie son Fils à l’humanité égarée. Le Fils devient un homme qui ne peut décevoir le Père, qui n’interrompt pas la circulation de l’amour, que le Père reconnaît comme son Fils divin parce qu’il ne vit que dans l’amour. C’est ainsi que le Fils crée ici-bas une image, une expression, une extrapolation de la Trinité; il vit d’une manière totalement trinitaire bien qu’il soit homme parmi les hommes, il exprime pour nous avec toute son existence ce qui est trinitaire, il le vit devant nous, il le représente, le réalise au sein de la création. Et il donne toujours aux problèmes des hommes concernant la lutte contre le mal, la rédemption du monde, une solution trinitaire (98).

204.  Adam qui découvre le monde

En créant le monde, Dieu a commencé à installer devant lui des êtres limités, achevés, comme le fait un artiste. Puis il créa Adam et celui-ci se trouva dans un monde où il découvrit du plus grand et du plus petit que lui. Il pouvait prendre en main des fleurs et des pierres et, de ce fait, ressentir un sentiment de supériorité vis-à-vis d’un objet qui était à la portée de la main. Il avait sans doute aussi un sentiment semblable vis-à-vis des petits animaux. Il voyait aussi des chemins. Le chemin d’un petit animal, il pouvait le suivre. En comparant son pas à celui de ces animaux, par rapport à l’un son pas était plus rapide, pour un autre il ne pouvait pas le suivre. Il y avait aussi les oiseaux; quand il les avait en mains, c’était de petites bêtes; quand il les libérait, ils étaient capables de faire soudain ce dont il était incapable. Il voyait couler le ruisseau et il pouvait courir à côté de lui; tantôt le ruisseau coulait plus rapidement que lui et tantôt plus lentement. En saisissant partout des proportions différentes, Adam pouvait les référer à lui et, par comparaison, se faire la mesure des choses. Et comme le temps changeait de manière rythmique, il pouvait aussi distinguer les jours et les nuits (48-49).

205. Adam devant l’infini

Mais quand, au paradis, Adam rencontrait Dieu et parlait avec lui, il savait qu’il se trouvait en présence de l’infini, de la démesure, comme un être créé devant son Créateur. Mais la différence infinie entre le monde de Dieu et le monde créé n’était pas pour lui une question inquiétante. Il ne ressentait pas du tout la distance comme un abîme infranchissable. Mesurer et juger les distances et les changements et le cours du temps de ce monde étaient alors faciles pour lui. Partout dans les choses créées et dans leurs mesures, il y avait des points de départ, des passages, des choses comparables entre le créé et le non-créé, le fini et l’infini. Il y avait là, chaque jour, une pierre, immuable, elle ne se couvrait pas de mousse, elle n’était pas usée par l’eau, on ne pouvait voir en elle aucune trace du temps : qu’elle soit aussi inaltérable et aussi inattaquable pouvait lui donner une idée de la vie éternelle que rien d’éphémère n’altère. Adam cependant ne pouvait pas savoir ce qu’il adviendrait de cette pierre au cours des années par l’effet des conditions atmosphériques ou d’autres hasards; peut-être que la petite mesure de temps qu’il s’appliquait à lui-même n’était pas du tout justifiée pour la durée et en quelque sorte pour la « vie » d’une pierre, si bien qu’il devait se poser la question de savoir si son critère pour connaître les choses était finalement adéquat (49).

206.  L’homme n’est pas créé par Dieu pour être abandonné

Les êtres de la nature qui sont limités, finis, complets, ont été créés pour l’homme afin que, dans sa finitude, il connaisse et ait à sa disposition d’autres êtres limités. Mais par le rapport des choses à lui-même et par son propre rapport aux choses et à leurs mesures, qui sont autres et  autonomes, Adam est mis, au-delà de lui-même, sur le chemin de l’infini. Pour lui, la pierre est au moins une image de ce qui est en repos, l’occasion de se faire, au sujet des choses, des pensées et des idées qui dépassent son monde humain et son imagination. Et ainsi, dans sa conversation avec Dieu, Adam peut dire des choses  qui dépassent sa pensée mais, tout en étant dépassé par Dieu, il peut malgré tout garder avec lui une certaine intimité, et une partie de la foi y trouve son fondement. Adam croit comme quelqu’un qui est dépassé par la nature et la surnature. Les limites assignées à sa pensée ne sont pas du tout pour lui occasion d’angoisse et de doute parce que ce qui le dépasse absolument, c’est Dieu, qui le rencontre vraiment, qui lui fait bon accueil, qui le garde et se soucie de lui. Ce qu’il ne peut faire lui-même, Dieu le peut. Et ainsi en pensant à ce qui est fini et changeant comme en pensant à ce qui demeure et est immuable, la foi en Dieu devient pour lui ce qui sert de norme. Et dans la suite des jours il apprend à connaître l’éternité de Dieu qui accompagne et réalise tout changement. Du fait que Dieu lui fasse bon accueil, les deux choses – ce qui est changeant et ce qui est immuable – reçoivent leur sens. L’homme limité, qui vit dans ce qui est limité, est cependant créé par Dieu, devant Dieu, pour Dieu, et tout le fini est pour lui occasion et préparation de relations avec Dieu. L’homme n’est pas créé par Dieu pour être abandonné, il est placé par Dieu dans un monde qu’il a créé.

Par là est déjà esquissé ce qui s’accomplira dans l’incarnation de Dieu :  en fin de compte le monde a été créé pour le Fils; les choses ont d’abord été créées pour l’homme; mais les choses et l’homme pour qui elles sont faites existent en vue d’un sommet qui sera l’accueil définitif de Dieu : le Fils qui se fait homme (49-50).

207.  Etre accompagné par Dieu

Le Père envoie l’Esprit Saint afin que le Fils ne soit pas seul, ni comme Dieu ni comme homme. Quand le Fils devient homme, il a ainsi l’Esprit auprès de lui, non seulement en tant qu’il est Dieu, mais aussi en tant qu’il est homme. En tant qu’homme,  il vit sous le signe de l’Esprit Saint que le Père a fait descendre sur lui. Quand le Fils dépose sa forme de Dieu auprès du Père pour être d’autant plus homme, il vit néanmoins dans la divinité de l’Esprit Saint qui lui a été envoyée et avec elle. Et il voit en lui les effets de cet Esprit. Naturellement il n’a aucune sorte d’inclination au péché, c’est pourquoi il éprouve ce que peut éprouver de l’Esprit Saint un homme sans péché. Et il reçoit par la pureté de l’Esprit une opposition encore plus forte au péché. Mais il a reçu l’Esprit avant tout pour être accompagné par Dieu (85).

208. Les missions de l’Esprit

Il y a toutes sortes d’aspects de l’Esprit dans l’œuvre de la rédemption. L’Esprit couvre la Mère de son ombre et fait que le Fils devienne homme; comme porteur de la semence, il est le représentant du Père. Il est également le représentant du Père dans le Fils qui agit : en tant que rappel, conduite, soutien, consolation. Il l’est également dans le prochain du Fils en devenant en eux à sa place l’image et le représentant du Père. Nulle part l’Esprit n’agit seul, mais il accomplit la mission du Père pour rendre possible la mission du Fils à tout point de vue (85).

209.  Tout péché est contre l’amour

Par l’Esprit qui lui est donné, l’homme pécheur reçoit  une impulsion pour se détourner du péché… C’est l’Esprit qui découvre le péché dans le pécheur, lui donne un nom, l’éclaire. L’Esprit que le Père nous envoie à nous, pécheurs, crée une sorte de facilité pour commencer à aimer le Fils. C’est par l’Esprit que le Fils – mais aussi le pécheur – découvre le péché.

Le pécheur abandonnera son péché quand l’impulsion de l’Esprit sera en lui plus puissante que l’impulsion du péché. Une impulsion à l’amour est nécessaire en l’homme pour que la force de l’amour divin dans le Fils puisse l’emporter sur celle du péché. Tout péché est contre l’amour; quand l’homme s’en aperçoit et qu’en même temps il veut l’amour, il peut être libéré du mal. Et c’est l’Esprit qui crée en lui cette impulsion (85-86).

210.  Le don de l’Esprit au Fils et au pécheur

Le Père ne veut pas que le Fils s’offre d’une manière eucharistique à celui qui ne possède pas l’Esprit. Il est vain de demander si le Fils ne serait pas prêt à le faire. Mais dès l’Ancienne Alliance le Père a revendiqué une sorte de privilège, il s’est réservé une sorte de norme de justice sur la manière dont le Fils doit se répandre lui-même dans le monde. Comme si le Père ne voulait pas prodiguer encore une fois cette prodigalité mais la faire devenir féconde. En envoyant l’Esprit au Fils et au pécheur il donne à ce dernier la possibilité de recevoir le Fils afin que sa prodigalité ne soit pas simplement vaine. Et le Fils, qui de lui-même voudrait « aimer à fond », se plie dans l’obéissance à la consigne du Père telle que la lui montrent sa mission et l’Esprit qui lui est donné en même temps. Et l’homme aussi doit obéir et c’est dans cette participation de l’homme que se trouve le don de l’Esprit et son impulsion dans l’âme (86).

211. Sortir de l’obscur

Au commencement, le péché fut de manger de l’arbre de la connaissance. Mais maintenant l’homme, en sortant du péché, peut arriver à la connaissance : intégré au mouvement de l’Esprit Saint, il peut s’efforcer de sortir de l’obscur pour atteindre la clarté de la connaissance dans l’Esprit (86).

212. L’obscur du Père

Le Fils vient du Père et va au Père; l’Esprit accomplit un mouvement inverse. On peut le dire comme ceci : le Père envoie le Fils et il attend son retour; il attend l’Esprit pour l’envoyer à nouveau. On pourrait penser à deux mouvements circulaires marchant en sens contraire dans lesquels le Fils et l’Esprit se rencontrent tantôt dans le Père et tantôt en dehors du Père. On pourrait essayer de se représenter encore une autre sorte de rencontre : le Fils s’efforçant justement d’entrer dans l’obscur du Père et l’Esprit sortant justement de l’obscur du Père. Mais ce n’est pas ici qu’ils se rencontrent. Ils ne se rencontrent que dans le monde d’un côté et dans la vie éternelle du Père de l’autre. Dans le Père ils se rencontrent éternellement sans que leur mouvement dans le Père en arriverait à un état immobile (86).

213. Un étonnement

Il y a des réflexions spéculatives sur le contenu de la foi, mais celles-ci atteignent vite leurs limites si elles ne sont pas poursuivies dans la prière. Viennent les moments où la prière corrige une question, et alors elle contient aussi déjà la vraie réponse. La joie peut alors nous inonder soudainement pour le fait que nous sommes des humains, limités dans nos possibilités, mais de telle sorte que nos limites ne cessent de nous rendre attentifs à l’infini, à l’illimité, à l’éternel et qu’il nous est donné d’avoir au-dessus de nous dans l’éternité le Dieu toujours plus grand. Notre prière devient alors un Te Deum, un étonnement reconnaissant qui débouche sur l’adoration (80).

214. Appropriations

Les actions des personnes divines ad extra sont certes communes, mais elles sont opérées par une personne avec l’accompagnement des autres, et le caractère de l’action manifeste le caractère de la personne qui agit. Comme les personnes en Dieu se distinguent par leur opposition à l’intérieur de l’unité de nature, on peut reconnaître, dans une action déterminée du Dieu unique, une seule personne même si elle n’agit pas indépendamment des autres. La création comme telle renvoie clairement au Père, justement parce qu’il est Père, bien qu’elle soit, bien entendu, l’œuvre de Dieu Trinité tout entier. Et on peut comparer le monde et le Fils parce qu’ils sont issus tous deux du Père. Et on peut reconnaître le propre du Fils à partir de la nature créée du monde. Et parce que le Père et le Fils sont présents dans l’acte de la création, l’Esprit Saint y collabore aussi, par son souffle. Il souffle où il veut, mais toujours entre le Père et le Fils. D’où vient qu’en suivant les traces de l’Esprit, on rencontrera toujours le Père et le Fils (81-82).

215. Le feu de la honte

Puis commence le feu (du purgatoire), qui est au fond l’envahissement d’une honte toujours plus profonde. Ce qu’on va chercher en moi, ce péché, c’est cela tout simplement qui me couvre de honte. C’est d’abord une impression qui est en suspens comme d’une manière neutre entre celui qui examine et celui qui est examiné. Je m’épouvante avec Dieu de ce péché. Mais plus cela dure, plus l’horreur me pénètre en tant que sujet. Ce qui se passait jusqu’à présent se produisait davantage du point de vue du feu et de son objectivité, peu à peu je deviens moi-même l’objet qu’on jette dans le feu (382).

216. Le Fils veut devenir homme

Le Fils veut devenir homme pour être ici-bas aussi  le Fils du Père, comme les autres hommes sont ses enfants. Cette volonté est en rapport intime avec sa propriété de Fils et la révèle. L’Esprit collabore à l’œuvre du Père et du Fils en couvrant la Vierge de son ombre; il est ici nettement en évidence, ce qui montre sa liberté et sa responsabilité, et cependant il reste pleinement uni au Père et au Fils. Il se substitue d’une certaine manière au Père dans ce nouvel engendrement du Fils.

L’incarnation du Fils est le paradigme qui fonde en somme les appropriations, c’est en elle qu’on reconnaît le plus clairement leur justification, et c’est d’après elle qu’on a  à s’orienter pour les autres appropriations qui sont révélées (82).

217. Apprendre par l’expérience

Il y a tous ceux qui, par une grâce particulière, font avec le Seigneur quelque chose de son expérience de la croix. Naturellement, cela ne concerne pas tout le douloureux que connaissent généralement les chrétiens. Bien qu’il soit vrai que – dans une lointaine analogie à la croix – Dieu peut à tout moment nous mettre en situation d’apprendre par une expérience intérieure, qui s’appuie d’une certaine manière sur l’expérience du Seigneur, des vérités de Dieu que nous connaissons et que nous devons annoncer (264-265).

218. La théorie et la pratique

De la croix, on ne voit la plupart du temps que la pratique; mais elle a aussi un aspect théorique. Et dans l’enseignement chrétien, on ne voit la plupart du temps que la théorie, mais il n’existe pas sans la pratique. Il y a une manière d’apprendre la théorie qui n’est possible que par la pratique, mais aussi à l’inverse. Une pure identité n’existe pas ou bien elle ne cesse d’être relayée par une tension. Dans la mesure où le Fils sur la croix doit être aussi celui qui, sans rien voir, s’abandonne (à la puissance du péché et à la volonté du Père), il est « pratique » sans théorie : la théorie de cette pratique ne se trouve alors que dans le Père ou dans l’Esprit. Quelque chose d’analogue peut exister dans les missions ecclésiales doubles : de par sa fonction, le confesseur a une vue d’ensemble qu’il n’est pas permis à son pénitent d’avoir, afin que le pénitent puisse remplir sa mission qui est de pur abandon, de pure souffrance (265).

219. Redire des paroles sans les comprendre totalement

Ici-bas le Fils ne parlera pas autrement qu’en conversation avec Dieu et pour le glorifier. Chaque parole qu’il exprime tire toute sa substance de la Parole qu’il est; elle est remplie de l’absolue vérité de Dieu. Il comprendra ses paroles comme il les dit, il les remplira comme il les connaît. Les hommes les saisiront et les rediront, sans les changer apparemment, comme ils les ont apprises de lui, ils ne peuvent pas leur donner aussi leur plénitude divine, ni les comprendre comme il les comprend (157).

220. Ne pas effrayer les gens de bonne volonté

Ainsi une angoisse saisit le Fils : par l’usage des mots humains, il pourrait encore agrandir la distance qui sépare le monde de Dieu. Il devra commencer à parler très prudemment, très doucement, pour ne pas découvrir d’emblée le malentendu flagrant. C’est surtout là où les hommes sont disposés à faire ce qu’il attend qu’il doit être prudent; il doit employer des mots plus petits en quelque sorte pour ne pas effrayer les gens de bonne volonté qu’il veut faire entrer dans sa manière de parler et de penser, pour ne pas les mettre tout de suite en présence de la distance tout entière. Dans une conversation, il faut bien que les deux adaptent quelque peu réciproquement leurs idées pour qu’ils comprennent à peu près la même chose. Quand le Fils appelle quelqu’un : « Toi, suis-moi », c’est un mot atténué; il est question de marcher derrière lui. Ce n’est que peu à peu que le mot révélera tout ce qu’il contient (157).

221. Parler prudemment

Le Fils doit parler prudemment parce qu’il doit mettre, dans les mots qui vont rester, le plus possible de la vérité qu’il connaît. Quand les hommes les emploieront plus tard, on devra sentir qu’ils sont sortis un jour de sa bouche; on ne doit pas pouvoir les utiliser dans des phrases vides. Les hommes doivent pouvoir se souvenir que lui et lui seul connaît exactement  leur contenu, et cela doit les amener à grandir dans la Parole.

Quand quelqu’un essaie de parler une langue étrangère et qu’il souligne ses mots avec des gestes, on devinera ce qu’il veut dire même si les mots demeurent incompréhensibles. C’est ainsi qu’on peut lire dans l’attitude du Fils combien de prix a pour lui ce qu’il dit, et cela doit amener les auditeurs à les comprendre en son sens (157-158).

222. Éveiller de l’intérêt pour Dieu

Le Fils, parce qu’il est à la fois homme et Dieu, dispose des moyens les plus variés pour entrer en relation avec les hommes. La question est seulement de savoir si ces moyens conviennent pour des hommes qui ont  abusé, pour le péché, de tous leurs moyens d’expression. Comment s’y prendre pour qu’il se sentent interpellés? Les moyens de la pureté feront difficilement l’affaire. Ne devrait-on pas suborner ou corrompre un peu les hommes  pour qu’ils écoutent?  Et est-ce que les objectifs  du Fils les intéresseront? Par exemple d’agir pour la plus grande gloire du Père? Quelqu’un d’impur, on ne peut pas le toucher avec un tel but à moins  qu’on lui montre des avantages personnels, qu’on se montre arrangeant avec ses desseins qui sont sans amour. Le Fils n’a pas d’autres possibilités que celles qui sont dans sa pureté en tant que Dieu et homme. Montrer le Père, éveiller de l’intérêt pour Dieu. Et le seul intérêt ne suffit pas, l’homme doit l’accompagner un bout de chemin. C’est beaucoup plus difficile à obtenir. Et l’acte extérieur ne suffit pas  non plus, il faut participer à la vie intérieure du Fils. L’homme doit  consentir à offrir en lui un espace pour la mission du Fils (158).

223. Mourir en pleine maturité

Le Seigneur comprend que son heure arrive. C’est avec un pressentiment presque physique qu’il sait ce que veut dire se séparer de son corps. Il est tellement devenu chair que la pensée de devoir mourir en pleine maturité le touche aussi durement dans sa chair que dans son esprit. Au beau milieu de sa tâche, il doit partir, la croix sera une fin précipitée. Humainement, il aurait aimé préparer plus soigneusement cette dernière tâche, il aurait souhaité plus de temps pour rassembler ses disciples, mieux les instruire, il aurait aimé fonder plus profondément son Eglise, approfondir son enseignement. C’est ainsi qu’une certaine déception s’insinue en lui, une inquiétude même : bientôt en tant qu’homme j’arriverai devant mon Père, Dieu, avec une tâche que j’aurais voulu avoir accompli autrement, j’aurais voulu qu’elle soit plus grande. Il ne peut s’empêcher de comparer le petit territoire où il a commencé sa mission avec le vaste monde dans lequel elle devrait s’étendre. Autrefois aussi quand le Père avait installé dans le paradis les premiers humains, il avait été plein d’espérance, et le péché que les hommes ont répandu ensuite sur la terre fut pour Dieu une déception. Est-ce que cette fois-ci le Fils comblera l’espérance du Père (227-228)?

224.  L’angoisse du Fils

Devant la Passion, angoisse du Fils que son angoisse puisse trouver un écho en Dieu Trinité. L’angoisse du Fils augmentera jusqu’à sa mort et elle se communiquera au monde entier par le tremblement de terre et l’obscurcissement du jour; irait-elle jusqu’à Dieu lui-même? Pour le Fils, la vue de Pâques a maintenant déjà disparu; son esprit est totalement occupé par la Passion qui constitue de plus en plus l’horizon de ses pensées, même s’il attend son retour auprès du Père.

Ce qui se trouve derrière lui, il le voit comme recouvert du voile du péché du monde : ce qu’il a vécu et fait en tant qu’homme, ce que furent ses amis et ses préférences, ce qui fut dur et pénible, tout ce qui, dans son existence, a été frappant , tout est maintenant placé dans l’éclairage de la Passion qui arrive. Ce qui était bon lui semble ne pas avoir été assez bon; peut-être que cela aurait dû être fait tout autrement. Ce qui était mauvais et lui a fait mal aurait dû être sans doute beaucoup plus douloureux : comme s’il avait trop considéré le mal avec des yeux humains, alors que le Père doit le voir avec des yeux divins (228).

225. La Trinité dans la Passion

Parce que le Fils se dirige maintenant à la Passion et qu’il le sait – il l’a prédit -,  et que de plus il « dépose »  d’une manière décisive auprès du Père et de l’Esprit son être de Fils, c’est comme si une scission s’introduisait en Dieu lui-même. Comme si le Père et l’Esprit devaient maintenant se heurter rudement au fait que Dieu le Fils, qui est tout à la fois Dieu et homme, va souffrir maintenant comme homme-Dieu; eux qui ne sont pas incarnés, c’est comme s’ils devaient entrer en contact avec sa Passion par l’inséparable unité de l’homme-Dieu. Comme si jusqu’à présent le Fils avait été pour ainsi dire un prêt du ciel à la terre et comme s’il s’enracinait maintenant si définitivement dans la terre que le céleste apparaisse pour lui presque comme le provisoire. Et il n’y a pas de possibilité de lui réserver quelque chose du ciel si ce n’est celle de lui voiler le ciel encore plus totalement afin que sa Passion soit totale et sans appel. Bien que le Père et l’Esprit ne soient pas incarnés, cet état voilé du ciel ressemble fort à un déguisement physique qui va jusqu’à les rendre méconnaissables (229-230).

226.  Le Seigneur dort très peu

Durant les dernières semaines qui ont précédé la Passion, le Seigneur dort très peu. Il veille et se prépare. Il dort entre-deux pour de brefs moments parce que, pour se préparer à la croix, il ne recourt pas pour son corps à des facultés surnaturelles. Pour lui-même, il ne peut rien faire d’extraordinaire, il doit accomplir avec ses forces habituelles des œuvres qui dépassent la mesure. Pour ce qu’il ressent et supporte maintenant, il est totalement homme. S’il récupère en dormant, c’est pour être ensuite d’autant plus éveillé pour sa Passion. Il n’y a pas en quelque sorte une mesure optimale de veille dont on lui laisserait le soin de la régler lui-même; par la veille, il en arrive à une très grande fatigue dont il ne peut se remettre qu’en dormant  (230).

227. Il est comme s’il n’avait jamais vu le Père

Juste avant la Passion, dans sa vision du Père, le Seigneur est préparé à l’abandon. Il y a des moments où ce n’est plus que comme homme qu’il est en mesure chercher le Père. Comme si grandissait en lui un oubli du ciel, comme si se perdait au loin son expérience divine du ciel. Quand il pense à Dieu, il doit le faire de plus en plus comme un croyant, comme l’un de ceux qui n’ont pas vu le Père (230).

228. Porter le péché de tous les hommes

Le Fils se trouve comme devant le Père avec la quintessence du péché du monde. En lui, qui veut la volonté du Père, le Père rencontre le refus entier des pécheurs. Le Fils devient véritablement un homme si bien qu’il prend toutes les manières d’un homme, il devient le prochain des « autres », des pécheurs. Et pourtant il est parfaitement pur : il montre ainsi au Père dans la possibilité qu’il a d’être un homme l’impossibilité qu’il a d’être comme les autres hommes : il vit donc la contradiction. Ce n’est que dans cette contradiction qu’il devient Rédempteur : en prenant totalement sur lui et en portant ce qui est incompatible avec lui. Quand il rencontre les hommes qui le méprisent, l’insultent, le frappent, lui crachent dessus, il rencontre les images de ceux qu’il porte en lui bien qu’il soit le contraire de tous les pécheurs, et même parce qu‘il en est le contraire. En ce qui lui arrive, il les reconnaît tous, avec toutes les nuances de la nature humaine. Il se trouve au centre afin que les attaques de tous l’atteignent de tous côtés, il les incarne tous mais, par son attitude,  il montre également à tous ceux qui entrent ainsi en contact avec lui le point de vue de Dieu (230-231).

229. Le Père ne peut pas être irrité contre le Fils

La chair du Fils qui va mourir sur la croix est capable de porter toutes les souffrances et tous les outrages. Comme un homme les subit, mais toujours avec l’intensification inconcevable qui s’exerce sur lui par la présence de tous les méchants. Et Dieu voit cela et, dès à présent, il peut regarder les pécheurs autrement. Non plus avec colère, parce qu’ils sont le contraire de ce qui est dans le Fils; le Fils les porte en lui, c’est dans le Fils que se trouve leur rédemption. Il s’est produit une translation inconcevable : les pécheurs sont dans le Fils, c’est pourquoi le Fils est dans les pécheurs. Et le Père ne peut pas être irrité contre lui (231).

230.  Se laisser déterminer par le Seigneur

La prière n’est pas avant tout mon activité, dont je détermine et remplis moi-même la teneur, elle est l’offre que je fais de me laisser déterminer et remplir par le Seigneur. La petite Thérèse ne veut être pour Jésus enfant qu’un jouet : il peut s’en servir, l’oublier ou l’éventrer. Le purgatoire est là spécialement pour ouvrir l’intelligence et montrer le péché par l’expiation. Et le péché, ce n’est pas seulement le fait que j’ai péché, mais aussi que j’ai minimisé le péché et que je ne me suis pas préparé à faire pénitence. C’est pourquoi, au purgatoire, la prière la plus profonde, c’est la disponibilité la plus profonde à se laisser montrer son propre péché par le Seigneur et ainsi à pouvoir accéder au mystère de la croix. Il peut se faire que plus la prière est profonde, plus le priant s’y sent en sécurité; mais le but est peut-être de lui dévoiler l’insécurité de son état. La prière, même la prière extatique, peut être ici-bas une fuite devant les tâches les plus évidentes. Il y a aussi une installation dans la prière. Pour montrer cela à celui qui fait pénitence, le Seigneur peut le faire entrer dans la prière pour ensuite, tout d’un coup, le mener de ce qui lui est coutumier  à l’insolite (369).

231. Nous n’allons pas au même pas que lui

Marie cherche son Fils (âgé de douze ans) et elle le retrouve au bout de trois jours. Mais maintenant c’est tout différent de ce qui était auparavant. Dans l’attitude  de la Mère quand elle cherchait, dans l’attitude  du Fils quand il se laisse trouver, il y a quelque chose que nous devrions toujours faire et toujours recevoir comme un cadeau. Quelque chose du Fils se dérobe constamment à nous, non parce que comme autrefois il serait resté en arrière volontairement, mais parce que nous n’allons pas au même pas que lui. Nous devrions apprendre à le retrouver sans cesse dans la nouvelle situation où il se trouve (166).

232. Laisser un vêtement dans l’armoire pendant des années

Le pécheur préfère le péché, dans la foi il élimine l’amour. Mais dans son manque de charité il ne nie pas nécessairement que Dieu existe et qu’il le punira. Il met de côté cette vérité comme quelqu’un qui est dans l’obscurité avec un livre en main, il ne peut pas le lire. Sa foi est intellectuelle et, de ce point de vue, elle est intacte, mais il ne vit pas son histoire, ce qui n’est possible que dans l’amour. Il en va pour lui tout autrement que pour un catéchumène qui commence à croire d’une manière intellectuelle mais qui n’a pas encore fait l’expérience de la foi plénière. Il y a chez lui une espèce d’amour qui tend vers la foi même si pour le moment il invente encore beaucoup cette foi. Le gros pécheur, lui, sait ce qu’était la grâce dont il s’est détourné. S’il se confesse comme il faut, il peut recouvrer l’amour et intégrer à nouveau la foi. Mais jusque là la foi est pour lui comme un vêtement qu’on ne porte pas. Celui qui laisse un vêtement dans l’armoire pendant des années, le vêtement ne lui va plus quand il le ressort, il a grossi ou maigri, la mode a changé, etc., il faudrait apporter certaines modifications. Pour le pécheur, c’est  l’homme qui doit se réajuster, pas le vêtement. Il pense qu’il n’a qu’à le sortir de l’armoire, il ne pense pas à l’ajustement nécessaire. Mais justement, Dieu exige toujours de l’homme quelque chose de nouveau. Autre chose de celui qui a vingt-et-un ans que de celui qui en a vingt-deux. L’homme devrait constamment s’adapter à la foi. D’où la difficulté de porter à nouveau un vêtement de foi qui n’a pas été porté depuis longtemps (36).

233. Une présence de Dieu

Nous connaissons l’omniprésence de Dieu dans toute la création. Et pourtant, en maints endroits, cette présence semble comme plus dense : là où l’on prie, là où s’élève sa maison et partout aussi où un chrétien, un homme, vit dans la grâce. Et encore, dans un autre sens, là où quelqu’un – prêtre, religieux, religieuse – a consacré sa vie à Dieu. Même rencontrée dans la rue en passant, cette personne rappelle la présence de Dieu, et le quotidien autour d’elle est coloré par son existence. En d’autres lieux, qu’on pourrait qualifier de peu denses, vit le pécheur, et les indices de son état de péché rayonnent également et colorent son milieu. Un changement s’est fait : tout à l’heure Dieu était ici; et maintenant, au même lieu, il y a une absence de Dieu, auparavant il y avait une lueur de joie, maintenant de la tristesse, tout à l’heure de la responsabilité, maintenant des questions sans réponse (70).

234. Parler de Dieu

Ici-bas, celui qui parle de Dieu sait qu’il parle d’un sujet qui est beaucoup plus grand que ce qu’il peut saisir. Il espère que celui qui l’écoute le comprendra dans le même sens et qu’il sera agrandi par sa parole. Et quand on dit une parole au sujet de Dieu, elle est chaque fois nouvelle même si on l’a déjà souvent dite, car chaque fois elle ouvre pour donner l’auditeur au Dieu plus grand. Quelque chose est saisi et davantage encore est mis en dépôt dans la grâce. Quand un chrétien dit : « Dieu est amour », il sait d’une certaine manière ce qu’il veut dire et il sait en même temps qu’il n’a saisi et défini ni Dieu ni l’amour. Ce qui lui échappe est mis en dépôt auprès de Dieu… Ce don est le côté de la foi qui est tourné vers Dieu, qui dépasse ce qui a été compris ici-bas (307).

235. Transparence

Au ciel, ce que les personnes se communiquent l’une à l’autre se fait d’une manière si parfaitement véridique que cela touche chaque fois le cœur de l’autre et s’impose comme étant la vérité. En ce monde, ce qui est dit doit souvent être soumis à une vérification, au ciel  nous sommes placés à un niveau de vérité surnaturelle dans laquelle chacun est transparent pour l’autre. Et la vérité peut tout aussi bien être connue directement que transmise par un autre, ou bien elle peut être vue conjointement par deux personnes dans l’amour réciproque. Les trois possibilités sont équivalentes (68).

236. Tendre vers l’absolu

Nous les hommes, nous sommes là pour devenir. Mais, en devenant,  nous ne sommes pas des abandonnés, des réprouvés dans un no man’s land. Si nous avons la foi, notre devenir est inséré dans l’être de Dieu et orienté vers cet être toujours plus grand. C’est pourquoi il n’est jamais désespéré. Et les choses que Dieu nous donne pour rendre possible notre devenir en lui : la foi, l’espérance, l’amour, sont des choses qui sont en lui, avec la qualité de ce qui est absolu, et on ne peut pas dire qu’il nous les donne réduits, d’une manière relative seulement. Il nous les donne simplement dans notre devenir afin que, portés par eux, nous tendions vers son absolu (106-107).

237. Les anges sont comme des enfants

Les anges par contre sont des êtres qui sont simplement  donnés. On ne voit pas en eux qu’ils aient à lutter, à réfléchir, à se faire violence, à se développer. Ils sont parfaits sans s’être donné du mal. Ainsi ils nous donnent beaucoup non seulement pour élever nos prières, mais aussi par tout ce qu’ils sont pour nous comme exemples. Il est vrai que ce qui est angélique ne devient jamais un élément de notre nature, mais certaines de leurs qualités se laissent très bien transmettre à nous : la manière dont ils ont continuellement les yeux tournés vers Dieu, leur manière de ne pas se laisser détourner, de ne mettre rien en doute et de ne jamais désespérer, et tout leur naturel qui est absolument inouï. Nous, avec nos éternelles objections, nous semblons ne jamais vouloir croire que réellement toutes choses ont été créées pour le Christ, partout nous voulons voir des exceptions, mettre des réserves. Les anges sont tout à fait comme des enfants pour admettre les choses et pour prier. Et tout ce qui a les qualités de l’enfance  leur saute tout de suite aux yeux (46-47).

238.L’impatient

Quelqu’un qui était très impatient de commencer son purgatoire. Ici-bas déjà, il avait été un chrétien impatient qui ne s’était jamais senti à l’aise dans l’Eglise parce qu’il ne voyait partout que des abus, des choses surannées et sclérosées; mais il n’avait rien entrepris concrètement pour améliorer les choses. Quand il fut dans la « salle d’attente » du purgatoire, il comprit que la première chose qu’il avait à faire était d’aller faire un tour dans l’Eglise terrestre pour apprendre à tout regarder avec le regard de Dieu. Dégoûté, mais sans pouvoir critiquer, il dut passer dans les églises, regarder tout ce qu’il y avait en elles de suranné, de mauvais goût, et en même temps il devait toujours d’abord chercher chez les autres ce qui était juste. Ce qui était juste se trouvait chaque fois quand les usages de l’Eglise – litanies, indulgences, pèlerinages, etc. – étaient regardés et compris dans leur intention originelle. C’est celle-ci qu’il devait reconnaître, tout seul et sans dialogue possible, car il n’y a pas ce genre de choses dans le purgatoire (374-375).

239. Dur, dur d’être prophète

Les prophètes obéissent à la Loi, cela va de soi pour les Juifs. La Loi détermine leur vie de croyants en famille, dans leur tribu et dans leur peuple, elle les oblige strictement et totalement, comme tous les autres juifs. Mais quand un prophète entend la voix de Dieu et reçoit une mission, son devoir d’obéissance reçoit un tout autre visage. Son obéissance devient personnelle, elle est difficile à faire comprendre aux autres, étant donné qu’elle l’oblige d’abord lui-même. Il peut la reconnaître tout de suite ou rester longtemps incertain ou se défendre avec entêtement jusqu’au moment où il se soumet. Mais l’obéissance des prophètes le dépasse toujours lui-même : « Dis à mon peuple : ainsi parle le Seigneur! » La mission requiert  de transmettre, d’être un instrument, elle a déjà implicitement une forme ecclésiale dans le fait que constamment elle dépasse ce que la vie vétérotestamentaire dans la Loi semble requérir. Que le Dieu juste puisse trop en demander est, pour chaque prophète, presque incompréhensible et souvent insupportable. Car en tant que Juif croyant, il essaie au moins, dans sa fidélité personnelle à la Loi, dans ses obligations de prière et dans ses obligations rituelles, d’observer la juste mesure entre Dieu et l’homme, entre l’exigence et la pratique. Il sait certes que Dieu est infiniment plus grand et plus puissant que lui, qu’il voit beaucoup plus loin; mais le pacte d’alliance, il semble pourtant d’une certaine manière qu’on peut en faire le tour, justement parce que Dieu n’est pas devenu homme, il apparaît comme le partenaire qui doit, tout comme l’homme, s’en tenir aux clauses du contrat, et qu’on aurait pour ainsi dire le droit d’avertir au cas où il semblerait oublier une clause (167).

240. Connaissance naturelle et surnaturelle de Dieu

La question comporte plusieurs niveaux. Il ne peut pas y avoir de révélation naturelle de Dieu qui ne serait pas un aspect de sa révélation surnaturelle. On peut considérer la création comme un tout composé d’êtres purement naturels, mais tous, par eux-mêmes, en tant qu’images et signes de Dieu, renvoient au-delà de leur nature. Chaque plante, chaque pierre. Dans quelle mesure l’homme, avec sa raison naturelle, est capable de lire ce langage des signes est une autre question (29).

 

(La suite en 32 D. L’année de la foi avec AvS)

 

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