32/2. L’année de la foi avec AvS

32/2

L’année de la foi

avec Adrienne von Speyr

101. Recevoir une semence de Dieu

Les œuvres de l’Esprit sont immenses. Dans une communauté, dans une ville, etc., des milliers de vie se côtoient, partout il y a des approches, à des niveaux très divers, partout on peut reconnaître quelque chose de l’Esprit et pourtant on ne peut le fixer nulle part; dans un ordre qui nous semble un pur désordre, il conduit tout le monde au Seigneur. Tous ceux qui ont reçu en eux une semence de Dieu sont touchés par l’Esprit des manières les plus variées, ils sont en chemin vers l’amour trinitaire. Bien que nous soyons chair, malgré notre esprit rebelle, nous avons reçu l’Esprit qui conduit à l’unité. Toutes les langues que nous ne comprenons pas nous deviennent compréhensibles dans l’Esprit. Nous ne comprenons rien tant que nous ne voyons l’autre que comme un étranger; Dieu par contre, par l’Esprit Saint, voit en nous les frères de son Fils. Et par le Fils et l’Esprit le monde est en mouvement vers le mouvement éternel de Dieu. En mettant en relation réciproque sa vie trinitaire et le monde, Dieu a créé un « perpetuum mobile » qui ne s’arrêtera jamais… -  Le rôle de l’Esprit chez les hommes est varié pour la raison aussi que tous ne lui demandent pas également autant. Il y a des saints chez lesquels l’Esprit développe surtout l’amour pour le Fils (la petite Thérèse), d’autres à qui il inspire des points de vue et des œuvres spirituels (Ignace). Il y a l’intelligence qui refuse absolument l’Esprit. Une intelligence tout aussi grande peut s’ouvrir à lui et lui laisser tout l’espace. La disposition naturelle, au cas où elle s’ouvre, est toujours le point de départ de l’action de l’Esprit (93).

102. Apprendre à parler

Pour apprendre un petit enfant à parler, on commence avec des mots très simples. D’autres mots que l’enfant emploie, il les a simplement pris à ses parents sans en comprendre le sens. Et sa mère veillera à ce que l’enfant ne dise pas ensuite des syllabes dépourvues de signification, mais qu’il emploie les mots dans leur juste sens. Le Fils apprend la langue des hommes pour leur montrer ce que signifie au fond leur langue. Ce que signifient les mots en vérité, c’est-à-dire quelle vérité ils ont en Dieu. Il y avait certes déjà la langue de l’ancienne Alliance, mais le Fils lui donne un sens plus plein. Un enfant peut ainsi apprendre comment se dit « amour » en russe, et il peut décliner le mot. Mais il ne sait pas encore ce qu’est l’amour en vérité : il ne l’apprendra que plus tard, longtemps après avoir connu le mot. C’est ainsi que les notions de l’ancienne Alliance reçoivent dans la nouvelle leur sens plus profond (158).

103. Le baiser

La nouveauté incessante de l’instant est essentielle pour toute vie chrétienne. Toute communion devrait être comme si elle était la première. Chaque personne que le chrétien rencontre devrait être comme si elle était l’unique. Chaque minute de la vie du Fils doit être immédiatement tournée vers le Père; elle ne doit être affaiblie par aucun souvenir ni par aucune comparaison. – Si nous étions totalement purs, Dieu lui-même ne cesserait d’opérer « l’oubli » en prenant en lui ce qui a été fait et en nous plaçant dans une situation tout à fait nouvelle. Nos « expériences » dans le monde déchu ne permettent pas de recevoir en plénitude ce qui ne cesse d’arriver. Celui qui par avance connaît exactement le goût d’un baiser peut pour ainsi dire le goûter déjà par lui-même, il n’a pas besoin ou guère besoin pour cela du partenaire. Il est en mesure de formuler la réponse du toi même sans exprimer le toi. Dans l’amour vrai par contre, Dieu donne un oubli qui ne cesse de faire attendre le toi et, chaque fois, c’est comme la première fois. Un tel oubli n’a rien d’insensé, il ne fait pas oublier en même temps l’amour et la personne de l’aimé (136).

104. Parlementer

Toute l’éducation de l’Eglise par le Seigneur qui l’éprouve doit la conduire au-delà de son entêtement. Ni dans la contemplation, ni dans la confession, elle ne doit plus présenter et imposer ses propres désirs et ses propres projets. Elle doit se remettre entre ses mains et se laisser transformer… S’assurer que l’Eglise, dans ses croyants, parle sérieusement quand elle se dit prête à tout se laisser prendre… Le Seigneur pourrait en avoir un jour assez d’être payé en monnaie de singe, il pourrait finalement vouloir mettre en harmonie la parole de l’Epoux et celle de l’Epouse. De temps en temps, des explications brutales sont nécessaires pour que l’Epouse se rende compte de ce que les paroles du Seigneur veulent dire vraiment. Et qu’on n’est pas en mesure de parlementer avec le Seigneur. Car les droits du Seigneur sont des droits divins, intouchables (280).

105. Une courte journée

Mise en garde : « Fais attention, l’infini est la négation de tout ce que tu es! » On sait que, pendant la courte journée de notre vie, on ne le comprendra pas; mais déjà le fait de ne pas comprendre est, dans la prière, ouverture, disponibilité, acquiescement. On peut cependant réfléchir encore : que veut dire disponibilité, don de soi, foi? Que représente le simple oui d’un homme à son Dieu? La réponse sera : ce sont de pures ébauches que Dieu accueille et que seul il peut compléter, façonner, auxquelles lui seul peut donner un visage (60).

106. Comme il vous plaira

Devant la mort… être dans un état de pur abandon, comme pour une naissance, sans lutter, sans programme, sans résistance, dans une ouverture totale : « Comme il vous plaira ». Pour notre naissance, on ne nous a pas posé la question; on n’avait pas voix au chapitre. Cette attitude devrait faire de toute la vie terrestre une initiation à la vie éternelle. – Dans la faiblesse de la mort il y a une passivité qui se distingue un peu de l’indifférence; c’est un désintérêt. Dans l’indifférence, on est engagé dans ce qui a été décidé. Dans le désintérêt, la liquidation est si totale qu’on ne peut plus que se remettre à ce qui arrive. Pour le Seigneur, le temps avant la naissance est une expérience préliminaire à la croix qui est en marche sans qu’on puisse l’arrêter (152).

107. Prière du matin

(Dialogue avec Adrienne âgée de quinze ans). – (Comment fais-tu ta prière du matin?) On ne la commence jamais. J’ai toujours l’impression qu’on la continue. Un peu comme si j’avais dormi avec des amies dans la même chambre, elles se sont réveillées avant moi et elles ont commencé à parler ensemble de choses que je connais aussi. Je me suis réveillée plus tard et je les entends parler ensemble d’une manière tout à fait ordinaire, tout de suite je peux me mêler à la conversation : « Oui, je pense aussi comme ça ». Je suis tout de suite dans la course. C’est à peu près la même chose aussi pour la prière. On est dedans. (Et que dis-tu alors?) J’écoute d’abord un petit moment (214).

108. Les anges

La plupart du temps on s’imagine les anges comme des êtres totalement achevés, terminés. Mais ils vivent – dans le ciel également – entre deux pôles : Dieu Trinité et le monde des humains qui les appelle et qui vit sous leur protection. Il n’y a ainsi pour les anges, jusque dans leur substance et leur nature les plus profondes, aucune possibilité de se reposer parce qu’ils se trouvent comme au carrefour entre Dieu et le monde, donc au fond là où se trouve le Christ. Depuis l’éternité ils sont prêts à l’accompagner dans son incarnation. Pour pouvoir le faire, ils sont gratifiés par Dieu Trinité d’une indifférence qui leur est donnée avec leur nature : ils vivent dans une vision de Dieu qui les garde et les nourrit et leur indique en même temps leurs missions. Ce n’est pas en regardant la vie des hommes qu’ils savent où ils doivent intervenir, c’est en Dieu qu’ils voient ce qu’ils peuvent faire pour les hommes. C’est dans les yeux de Dieu qu’ils lisent ses désirs pour se consacrer ensuite aux hommes (41).

109. La bénédiction va à tous

Quand dans une église, quelque part, un prêtre se prépare à distribuer la communion et quand il montre d’abord l’hostie, c’est certes à ceux qui assistent à la messe et certainement aussi à ceux qui, aujourd’hui, pour une bonne raison, sont empêchés de communier et qui pourtant tiennent leur âme prête pour une communion spirituelle. Mais il la montre aussi à ceux qui n’avaient pas l’intention de communier plus souvent qu’à Pâques et à ceux qui, par un reste de conscience de la tradition, veulent encore se compter comme étant dans l’Eglise bien qu’ils ne pratiquent plus, et à ceux qui sont incroyants et se tiennent dehors, et l’un d’eux par hasard, peut-être attiré par la beauté de l’édifice, est entré dans l’espace de l’église. – Doit-on dire que le premier groupe et le second peut-être soient les seuls qui soient atteints par le geste de bénédiction de l’Eglise? Dans l’intention du Seigneur, la bénédiction va à tous, et de plus elle doit être reçue par ceux qui croient vraiment et par eux aussi transmise aux autres. En tout cas, la bénédiction a une force sociale qui veut atteindre tout le monde, également ceux qui ne se sentent pas concernés, les absents au-delà des murs et des frontières, peut-être aussi ceux qui ne sont pas encore nés et ceux qui sont morts depuis longtemps. La bénédiction du sacrement n’est pas liée au temps pas plus qu’à un espace. Quand Dieu le Père créa Adam, il pensait en lui au monde entier. Et ce n’est que le second Adam qui cherche vraiment à ramener à la maison le monde entier (499-500).

110. Le Fils s’est compliqué la tâche

Le Fils ne peut pas empêcher que l’un des douze le trahisse et qu’une partie seulement de ses auditeurs croient en lui. Il ne peut pas empêcher qu’il y en ait beaucoup pour qui il serait mieux de ne pas avoir entendu sa parole. Mais personne ne peut l’empêcher de persévérer dans l’attitude de l’obéissance parfaite, au plus intime de la volonté du Père. Pour lui en tant qu’homme, il doit y avoir des limites à ce qu’il peut faire parce que Dieu Trinité a accordé une certaine latitude à la liberté de l’homme et au diable. Lui-même en tant que Dieu s’est compliqué la tâche en tant qu’homme, et cela aussi en ne faisant qu’un avec la volonté du Père et de l’Esprit. Sa toute-puissance est si grande qu’en tant que Dieu il peut se limiter lui-même en tant qu’homme (174).

111. Marie aurait pu pécher

En soi, Marie aurait pu pécher (comme Adam). Elle se trouve entre Adam qui a péché et le Christ qui ne peut pas pécher. Ce qui les unit, tous les trois, c’est une certaine relation au péché. C’est à cause des péchés de tous les enfants d’Adam que le Fils est devenu homme : pour montrer au Père que la création est bonne, qu’on peut vivre sans péché dans la nature d’Adam. Adam a souillé par le péché la distance entre lui et Dieu, le Christ la purifie par la rédemption en y vivant l’amour trinitaire. De même que la distance entre Dieu et la créature devient par Adam un éloignement de Dieu, la même distance devient par le Christ une proximité de Dieu. L’expérience du péché qu’il trouve là reçoit le sens d’une expérience de l’amour : elle est traduite dans le Fils, par son obéissance, en une possibilité d’être au plus près de Dieu également dans l’expérience de l’éloignement de Dieu. Mais cette expérience, Marie la transmet au Fils : elle se trouve à l’endroit où se trouvait Adam, mais là où Adam s’est détourné, elle est restée tournée. De même que le Fils expérimente en Adam la possibilité du péché, de même il expérimente en Marie la possibilité de ne pas pécher. Il y a un instant où la situation d’Adam et de Marie est la même : l’instant avant qu’Adam prenne la pomme et l’instant avant que Marie donne son oui à l’ange (180).

112. Que signifie devenir totalement homme quand on est Dieu?

Ce qui se passe pour le Fils ici-bas, c’est que jamais il ne se permettra de vouloir voir Dieu par lui-même autrement ou plus que ce que Dieu veut. La prière au mont des oliviers nous donne une indication sur les possibilités infiniment variées des relations du Père au Fils et de la volonté du Fils de s’adapter à toutes… Que le Fils ait la vision ou ne l’ait pas, cela fait partie des fonctions de son obéissance de mission, cela veut dire que ce n’est pas le Fils lui-même qui décide de voir le Père… Par l’obéissance aveugle qui existe dans l’Eglise, Dieu donne à ses saints d’avoir part à cette disposition d’esprit . Pour bien la comprendre, il faut prêter attention à deux aspects de l’obéissance du Fils. Le Fils n’est pas si « fanatiquement » obéissant que, pour cette raison, il ne verrait plus le Père; il ne s’anéantit pas dans son obéissance, il regarde toujours la volonté du Père pour obéir. C’est ici que se trouve aussi le deuxième aspect : le Père est si puissant qu’il peut exiger et obtenir du Fils qu’il arrive à ne plus le voir. C’est la gloire du Fils qu’il le fasse et que, par son obéissance, il manifeste la puissance du Père (194)… On ne doit pas oublier que le Fils est totalement homme, que pour lui, qu’il soit Dieu ne signifie jamais une facilité (196).

113. L’Esprit Saint et le Fils devenu homme

L’Esprit Saint témoigne au Fils que Dieu est le Père qui l’engendre éternellement et lui l’éternellement engendré, le bien-aimé et l’envoyé. La tâche principale de l’Esprit pour le Fils se trouve là où se rencontrent les natures divine et humaine; il rend en quelque sorte supportable pour l’homme d’être Dieu et pour Dieu d’être homme. Supportable justement en confirmant : « Oui, tu es Dieu; oui, tu es homme! » Ceci est tout proche de l’événement de l’incarnation lui-même quand l’Esprit apporte à la Mère la semence divine et au Fils la sagesse de sa Mère. Et ceci sans engager l’un et l’autre dans une relation où ils perdraient leur spontanéité; la nouvelle relation les comble tous deux en toute liberté (181-182).

114. Les miracles du Christ et le miracle majeur

Les miracles divins ne sont limités ni à un lieu, ni à une époque. Mais le Dieu incarné lie ses miracles à sa présence humaine. Les miracles du Père, le Fils les laisse se produire par lui. Tant que le Fils est ici-bas, le Père n’opérera de miracles nulle part ailleurs que là où se trouve le Fils. C’est nouveau. Dans l’ancienne Alliance les miracles se produisaient n’importe où dans le pays des Juifs; ils n’étaient liés qu’à la foi en Dieu. Maintenant ils ne proviennent que du Messie qui est issu de ce peuple. Ceux qui doutent, ceux qui cherchent ne peuvent les attendre que là où est le Fils. Mais le Fils aussi est dans la foi : c’est en son nom que les apôtres opèrent des guérisons et chassent les esprits mauvais. De sorte que cela va déjà plus loin que la présence physique du Seigneur. Le premier miracle qu’il opère – à titre d’essai pour ainsi dire -, il l’opère par amour pour sa Mère : lors de sa rencontre avec Elisabeth. Là on ne peut guère dire qui opère le miracle. Dieu, naturellement, mais est-ce Dieu dans la Mère comme signe de la vérité du Fils, ou Dieu dans le Fils pour sa Mère? Ce premier miracle remplit déjà deux conditions essentielles des futurs miracles du Fils : la présence physique du Fils et la foi de sa Mère en lui; c’est pourquoi c’est peut-être un miracle de sa présence aussi bien qu’un miracle de la foi de Marie. – Le Fils, qui connaît le lien des miracles à son incarnation, laisse au Père le soin d’opérer ses miracles. A vrai dire, le Père les limite là où le Fils vit : physiquement ou bien dans la foi des disciples; mais, pour opérer des miracles, le Fils se lie totalement à la volonté du Père. Il les opère dans sa mission, et sa mission le limite dans l’espace et dans le temps. Par exemple, il ne donnera pas miraculeusement du pain à un peuple qui a faim et qui est loin de lui, il en donnera à des hommes pour qui il est visiblement présent. Pour le moment, les apôtres aussi sont liés à lui. Par la foi, mais aussi par les limites de leur vie commune elle-même. Quand ils sont envoyés, ils ne s’éloignent pas de lui plus que d’une journée de voyage. – Pour opérer des miracles, la seule question qui se pose pour le Fils, c’est uniquement celle de la volonté du Père. Non sa propre volonté en tant que Dieu. Cette volonté divine qui est la sienne, il n’en est pas question maintenant; en tant qu’homme il veut vivre directement de la volonté du Père. Comme si un amoureux pour l’amour de la bien-aimée voulait renoncer à ses goûts personnels pour considérer et apprécier toutes choses avec les yeux de sa bien-aimée. De même, le Fils ne tient pas compte maintenant de ses propres possibilités divines pour se régler en tant qu’homme uniquement sur la volonté du Père – une possibilité qu’il n’avait pas auparavant. – La réception des miracles est double : il y a les croyants qui y voient l’expression de la puissance de Dieu, et il y a les non croyants qui, par l’expérience certaine de quelque chose d’étonnant, sont introduits dans quelque chose de plus grand. Les premiers sont fortifiés dans la foi, les seconds sont acheminés vers la foi. Il y a aussi ceux qui refusent : ils sont témoins d’un miracle ou ils en ont entendu parler et, a priori, sans discussion, ils l’expliquent d’une manière naturelle ou comme un hasard. Les miracles contribuent ainsi à la division des esprits. – Le Fils évite soigneusement d’opérer un miracle pour se sauver lui-même. Il force pour ainsi dire par là le Père à une objectivité qui, en Dieu, est un équivalent de la croix. En abandonnant les miracles à la puissance du Père ou en se servant de la puissance miraculeuse du Père pour opérer des miracles qui font partie de sa mission, le Fils s’exclut lui-même afin qu’on ne tienne pas compte de lui en tant qu’homme. – Par ailleurs, il n’opère pas non plus de miracle pour lequel on pourrait se demander : est-ce réellement un miracle ou n’est-ce qu’un heureux concours de circonstances?… S’il voulait opérer un miracle par sa propre puissance (ce dont il est capable, bien sûr), il recourrait en tant qu’homme à sa divinité; mais bien qu’il reste Dieu tout en étant homme, il veut maintenant déposer auprès du Père ses puissances divines. Sinon il serait une espèce « d’homme miracle », un surhomme ou un « saint » pour l’amour de moi. – Mais pour les saints thaumaturges authentiques, il y a justement ceci qu’ils sont en croissance; le Fils par contre n’est pas en croissance, il est. S’il opérait maintenant lui-même ses propres miracles, son être serait à ces moments-là pour ainsi dire mi-homme et mi-Dieu. Sur le Thabor, il serait plus Dieu qu’homme, sur la croix plus homme que Dieu. C’est cette apparence qu’il veut éviter. Une fois pour toutes, il est qui il est : le Fils du Père, il est devenu homme et, par son être, il renvoie à l’amour du Père. Le miracle majeur qu’il nous apporte est celui de l’amour et de la foi : par sa venue, l’amour et la foi peuvent devenir des miracles manifestes pour la rencontre de l’homme avec le ciel. Ses miracles matériels ne sont ainsi que des coups d’oeil rapides dans le ciel, peut-être pour que nous puissions voir quelque chose plus facilement. Ou bien aussi pour que ceux qui viendront après, ceux qui cherchent, ceux qui doutent ne cessent d’être confrontés à l’absolu de Dieu. Si nous étions comme la Mère, la rencontre avec le Fils nous suffirait totalement comme pour elle a suffi sa rencontre avec l’ange. Ce n’est que parce que nous sommes pécheurs que nous avons besoin de preuves si manifestes (225-227).

115. Approches du mystère de Dieu

Si nous partons de la Trinité des personnes, un accès nous est donné parce que le Fils – et lui seulement – a été homme parmi nous et parce que nous comprenons les relations entre les humains. Néanmoins nous ne pouvons jamais comprendre totalement notre prochain. Ici il en est du spirituel comme du matériel : une part de la personne avec laquelle nous parlons est tournée vers nous, une autre pas. Il nous est difficile de dire dans quelle mesure nous pouvons comprendre une personne, en tout cas notre compréhension reste limitée. Quoi que nous comprenions, la certitude reste en nous qu’il y a beaucoup de choses que nous n’avons pas comprises et que l’ultime mystère de la liberté de l’autre nous demeure caché. A combien plus forte raison cela vaut-il pour Dieu. Si nous regardons le Fils comme notre prochain, ce qui est voilé en lui reste beaucoup plus grand que ce qui est dévoilé; si nous le regardons comme Dieu, tout ce qu’on peut concevoir de lui est encore beaucoup moins à la hauteur. – Mais quand nous rencontrons le Fils dans la foi vivante, nous renonçons vite à le comprendre totalement, d’autant plus volontiers que ce qu’il nous montre de lui est si comblant que nous sommes plus qu’occupés et plus qu’heureux avec ce qu’il nous a donné. Dans ces présents du Fils, nous ne voyons Dieu le Père et Dieu l’Esprit que dans leurs effets. Mais si nous pensons à la plénitude qui nous est donnée dans le Fils, nous sommes au fond reconnaissants de ne pas voir le Père. Ce que sa vision a de stupéfiant devrait faire voler notre esprit en éclats. Et pourtant nous savons par le Fils que plus nous le regardons, mieux nous sommes préparés à rencontrer le Père. Non que nous progressions par nous-mêmes en allant d’une chose comprise à la suivante, mais c’est la grâce de la méditation qui nous rapproche. Et ceci, c’est le Fils et son Esprit Saint qui l’opèrent en nous et, finalement, c’est aussi le Père lui-même agissant dans les deux. – Pour nous approcher du Père dans la foi, nous devons partir de la Parole de Dieu : Parole de l’Ancien Testament qui parvient à son sommet dans le Fils. Et de même que nous devons considérer les paroles de l’Ancien Testament comme agrandies, dilatées, dépassées par le Fils, de même toutes les paroles humaines du Fils sont ouvertes sur l’infiniment plus grand de Dieu. Le Fils renvoie au Père. Nous avons les concepts humains de paternité et de filiation, mais nous ne pouvons les employer que comme des indices du mystère de Dieu. Le Fils lui-même désire cette application, il veut nous mettre sur le chemin du Père. Ses paroles (ses actes, et ses miracles, et sa passion, et sa résurrection, il faut les comprendre ici aussi comme des paroles et des affirmations) ont toute leur valeur en tant qu’orientées vers le Père. Si, en suivant ses paroles, nous empruntons le chemin qu’il est, nous sommes sur le bon chemin. Quand et comment nous atteindrons le but, et ce que nous allons rencontrer en cours de route nous demeure caché. Il ne sert à rien de poser des questions, chaque jour nous le montrera. – Pour penser l’Esprit également nous avons comme point de départ notre propre esprit créé, qui est ce qui est le plus mystérieux, le plus inconcevable que nous connaissions dans le monde. Nous savons que son origine doit se trouver en Dieu parce qu’il dépasse toutes les choses créées et qu’il est orienté vers Dieu. Il est en même temps ce qui est le plus caché et ce qui est le plus évident, ce qui se connaît lui-même et qui pourtant aussi ne se connaît pas, ce qui reflète ce qu’il y a de plus personnel dans le prochain et à quoi nous le reconnaissons, et ce qui cependant nous en demeure toujours encore voilé. Si nous pensons à l’Esprit de Jésus, qui rayonne de lui, son Esprit sur lequel on ne peut se méprendre et qui est pourtant incompréhensible, nous commençons alors à regarder en direction de l’Esprit Saint et, parce que l’Esprit du Fils nous met toujours sur le chemin du Père, nous pressentons que l’Esprit des deux ne fait qu’un. – Et ainsi en partant de la connaissance vécue de chacune des personnes divines nous ne cessons de revenir à la connaissance de la Trinité, à sa vie intime, à la comparaison du credo : « Lumière née de la lumière », et le regard sur l’égalité de nature des personnes nous rappelle Dieu tout entier avec l’atmosphère de grâce qui émane de lui. – Il y a des réflexions spéculatives sur le contenu de la foi, mais celles-ci atteignent vite leurs limites si elles ne sont pas poursuivies dans la prière. Viennent les moments où la prière corrige une question, et alors elle contient aussi déjà la vraie réponse. La joie peut alors nous inonder soudainement pour le fait que nous sommes des humains, limités dans nos possibilités, mais de telle sorte que nos limites ne cessent de nous rendre attentifs à l’infini, à l’illimité, à l’éternel et qu’il nous est donné d’avoir au-dessus de nous dans l’éternité le Dieu toujours plus grand. Notre prière devient alors un Te Deum, un étonnement reconnaissant qui débouche sur l’adoration (78-80).

116. La nourriture

Nous prenons de la nourriture pour garder notre corps en vie. On ne sait pas ce que devient la nourriture que nous avons mangée, elle favorise invisiblement la vie de notre corps. De même pour l’âme, il y a des choses qui la nourrissent invisiblement. Par exemple les sacrements, par exemple la Parole de Dieu et toute parole ou tout écrit qui nourrit l’âme, le coeur et l’esprit (496).

117. Laisser faire Dieu

Qui a rencontré vraiment le Dieu vivant a désappris, dans l’objectivité de Dieu, à souhaiter quelque chose pour lui-même; ou bien s’il le fait, ce qu’il demande a un rapport étroit avec sa mission… Il s’oublie lui-même, il laisse faire Dieu (574).

118. Comme un ruisseau dans la forêt

Au ciel, tout ce qui est perçu, tout ce qui est dit, est contenu dans le fait que Dieu attire tout à lui. Et pourtant il reste quelque chose qu’il ne serait pas juste d’appeler désir mais qui, au sein de la vision de Dieu, est un cheminement joyeux vers lui. Nous aimons et nous sommes aimés, et l’échange d’amour est mouvement vers Dieu : on est toujours arrivé au but tout en demeurant en mouvement. Comme un ruisseau dans la forêt : on est charmé par sa présence et on peut en même temps le longer; c’est tout aussi beau qu’il soit ici comme il était là et qu’il continue à couler; tout ne fait qu’un. Rien que le mouvement de l’eau, qui fait partie de sa nature, nous charme, mais aussi que nous puissions nous déplacer avec lui. Que le ruisseau coule continuellement est aussi une surprise toujours nouvelle, car de l’eau nouvelle coule toujours dans le même ruisseau. De même au ciel il y a l’éternelle surprise que Dieu nous appelle constamment et que nous nous trouvions constamment devant lui dans la réponse. Et parce que ceci est un état, on ne peut pas dire que celui qui est au ciel depuis longtemps et se trouve en chemin vers Dieu soit plus joyeux et plus comblé que celui qui vient d’arriver ou que celui qui, arrivant de la terre, a le droit de venir pour ainsi dire en visite pour un moment (74-75).

119. Prière dans le ciel

Au ciel, on ne fait pas soi-même sa prière, on est pris dans la prière (c’est la première chose qu’on remarque). Qu’on soit ainsi pris est si directement un don du ciel que le mieux qu’on peut faire, c’est de comparer cela à une authentique contemplation donnée par Dieu; seulement la force de ceux qui prient avec nous et l’atmosphère de la prière sont si denses et si sensibles qu’on ne peut pas se défendre de l’impression que quelque chose de ce genre n’est pas possible sur terre! Ici-bas, dans des heures de grâce particulières, nous pouvons prier de telle sorte que nous sentons la présence du Seigneur dans son Esprit Saint, que nous sommes emportés dans une réalité ecclésiale de la prière qui efface tout ce qui est personnel pour faire place uniquement à la voix de Dieu et de son Eglise. Mais au ciel, c’est la voix de Dieu et de son ciel. Ce qui ici-bas se présente et s’impose constamment à celui qui prie comme tâche de l’Eglise, a au ciel un tout autre visage : on est adapté à la volonté de Dieu. D’une manière parfaite et en même temps si bienheureuse que les désirs et les demandes de celui qui prie sont totalement transformés. Le visage de Dieu est comme dévoilé dans sa voix, dans sa volonté et dans sa direction. Ici-bas, dans la prière, certaines voies sont visibles qu’on peut emprunter, peut-être aussi n’y a-t-il que des sentiers étroits. Mais il y a un chemin et il y a une conscience qui d’une manière ou d’une autre prend ce chemin. Au ciel – pour parler comme la Bible – il y a comme une sorte de forêt vierge; les voies sont invisibles et pourtant on se déplace au milieu d’une haute végétation avec une totale liberté; on peut découvrir là un rossignol caché, ici dans l’ombre profonde, une fleur. Pourtant cette marche dans cette densité ne s’effectue pas avec l’illusion que ce n’est pas difficile ou qu’on se déplace comme dans un conte; c’est Dieu qui nous montre ce qui est caché et nous conduit dans ce but, mais il le fait avec l’accompagnement du ciel tout entier. Et ce qui pourrait paraître un obstacle recèle seulement un surcroît de beauté, mais une fois encore il ne s’agit pas d’une beauté qui ne ferait que nous accabler et nous terrasser ou qu’il serait difficile d’atteindre. La joie du découvreur est une joie parfaite sans peine ni fatigue. On est surpris d’une découverte à l’autre; en fin de compte on ne se réjouit pas seulement parce que tant de gens se réjouissent avec nous, parce que la joie de tous est sensible, non seulement d’une manière personnelle et subjective, mais on se réjouit dans un sens qui est donné et qui dépasse de loin ce qui est personnel et conduit chaque fois au centre du mystère de Dieu. – Il y a l’adoration, l’ouverture totale de l’âme devant Dieu et l’amour pour lui au-delà de toute mesure, et dans l’amour on se laisse remplir par Dieu. Il y a aussi la prière d’intercession. Mais celle-ci aussi est nouvelle parce qu’elle est toujours offerte par les mains de Dieu. Ainsi le sacrifice devient allégresse, la demande devient action de grâce. Il règne une parfaite harmonie de la prière telle qu’on peut la vivre peut-être ici-bas pour quelques secondes : quand par exemple on prie dans une église et qu’on est si directement touché par la grâce qu’on s’imagine éprouver de manière sensible sa répartition sur tous ceux qui sont présents ou sur ceux qu’on a recommandés ou sur des gens qui nous sont totalement inconnus. Ici-bas, cela peut durer un instant, mais au ciel on connaît objectivement cette répartition, on est en plein dedans et elle tombe bien d’une manière infaillible. – La durée de la prière du ciel ne peut jamais être déterminée. Ici-bas on peut dire : à tel moment j’ai prié tandis qu’à un autre mes pensées ne s’occupaient pas de Dieu. Au ciel c’est tout différent : même si on s’occupait là de quelque chose d’autre, tout porterait quand même si fort la marque et le signe de la prière que toute séparation serait impossible. Je ne crois pas qu’on puisse comparer l’état dans le ciel à l’état d’Adam avant le péché. Dans le ciel, l’état est beaucoup plus ample et plus élevé. La rédemption par le Christ apporte à l’homme quelque chose de totalement nouveau. Le Père se laisse bouleverser par l’amour du Fils, par l’inouï, ce qui veut dire ici : il a racheté le monde sur la croix. Le caractère démesuré ce que le Fils a fait et son accueil par le Père, ce débordement de l’amour réciproque dans l’Esprit Saint, est d’une telle plénitude que toute prière en est portée et soulevée, reçoit son sens ultime et apporte constamment à celui qui prie de nouvelles expériences qui, malgré leur éternité, ne cessent d’être uniques. Il n’y a pas de répétition. Il n’y a pas non plus quelque chose comme un désoeuvrement dans le fait qu’on ne serait que spectateur. Rien de l’abondance du ciel n’est jamais superflu. Ce qui est plus grand au-dessus de nous reste toujours plus grand, et la proximité de Dieu en nous et sa présence demeurent en tout cas toujours une proximité intime, une présence immédiate (75-77).

120. Eucharistie et incarnation

Il y a dans l’incarnation une promesse de l’eucharistie, la promesse que Dieu demeure au milieu de nous. (L’Esprit est garant de cette promesse). Il y a dans l’eucharistie une confirmation de l’incarnation. Tout l’évangile paraît ainsi tendu entre incarnation et eucharistie. Qui lit aujourd’hui l’Evangile avec foi se trouve lui-même tendu entre les deux (incarnation et eucharistie). En recevant la parole, il comprend qu’il a reçu quelque chose de l’incarnation, et il ne comprendrait pas l’incarnation si l’eucharistie ne lui avait pas été donnée. En tant que chrétien, il a une conscience concrète que l’eucharistie lui a transmise et qui l’introduit dans la compréhension de l’incarnation. S’il n’y avait pas eu l’incarnation, je ne serais pas devenu le frère du Christ, il manquerait à ma vie une qualité particulière. Si je recevais l’eucharistie sans croire à l’incarnation, ma réception serait tout à fait incomplète, car il me manquerait l’essence qui est fournie par l’incarnation, ma communion ne serait plus rencontre de l’eucharistie et de l’incarnation en moi, elle resterait sans fondement (529).

121. Assimiler

Qui n’assimile pas les grâces qu’il reçoit, sa vie intérieure ne demeure pas stable, elle décroît… (De même pour le corps : s’il ne mange pas, il maigrit). De même il y a des taches qui se forment dans l’âme et on doit recevoir de nouvelles grâces pour se purifier… L’action de la grâce peut aussi s’étendre à des choses qui sont totalement soustraites à la connaissance de l’homme et qui sont malgré tout présentes en lui. Le corps aussi reçoit sa vie d’une manière qui demeure inconsciente. Naturellement quand l’âme comprend et le peut, elle doit coopérer avec la grâce (496).

122. Le trésor

Quand Paul s’est converti, la vision de Damas est décisive pour sa foi. Vision et foi coïncident, si bien qu’on ne peut pas contester que la vision soit à l’origine de sa foi. Mais c’est un cas extrêmement rare. La plupart du temps, la vision ne sert pas à engendrer la foi de celui qui voit ou à l’augmenter, mais à enrichir le trésor de la foi de l’Eglise (190).

123. Faire impression sur Dieu

Toute prière va à Dieu. Et il arrive qu’un croyant qui prie avec tiédeur se voit comblé tout d’un coup au-delà de toute attente; il peut être comblé tellement au-delà de son attente que même ce qu’il désirait semble maintenant sans importance. Peut-être avait-il demandé quelque chose sans grande conviction, seulement parce que quelqu’un avait attiré son attention sur ce moyen. Et maintenant il ne peut pas s’imaginer comment ses mots ont pu faire impression sur Dieu. – Il ne se doute justement pas de l’importance de la communion des saints, de l’Eglise, de tous ceux qui prient à travers le monde, de tout le ciel aussi qui, à sa manière, transmet les demandes de la terre. La Mère de Dieu les entend et les transmet; les saints aussi interviennent d’une manière qui correspond à leur mission terrestre, seulement ils le font maintenant avec plus de liberté; les anges le font comme aides des hommes en vertu de leur nature angélique; ils sont là avec tout leur être, leur disponibilité, leur amour, pour transmettre (46).

124. Attendre l’Esprit

Se rendre disponible à tout ce qui peut arriver doit pouvoir être exigé de tout chrétien parce que la grâce de la nouvelle Alliance dépasse fondamentalement toutes les attentes de l’ancienne, toutes les perspectives des prophéties. Regardant maintenant le passé à partir de la vie du Seigneur, nous pouvons établir qu’il y avait un accomplissement dans le prolongement de l’attente. Mais le mode de l’accomplissement ne pouvait absolument pas être pressenti par l’ancienne Alliance (453).

125. Humiliation

L’Eglise doit être mise à nu et humiliée comme le Fils sur la croix. Devant le Fils, elle ne peut pas prétendre à une intimité qui ne lui serait pas totalement abandonnée… Il n’a pas besoin de répondre tout de suite à l’abandon de l’Epouse en l’embrassant avec amour. L’Epouse n’y a aucun droit : le Seigneur peut donner à sa réponse la forme qu’il veut. Il peut aussi se procurer un accès à l’intimité de l’Epouse d’une autre manière. Elle doit être préparée par l’humiliation à recevoir l’Epoux de toutes les manières qui lui plaisent. – Il peut aussi lui montrer les obstacles qu’elle lui oppose, si réellement elle veut arriver un jour à la source de sa fécondité. Et si déjà elle le repousse, elle supportera encore moins ses enfants qui auront besoin de ses sources comme nourriture! Le Seigneur l’humilie parce que ce n’est que dans l’humilité qu’elle peut nourrir ses enfants dans le sens du Seigneur. Mais il ne la laisse pas tomber, c’est justement en l’humiliant qu’il lui montre qu’il se soucie d’elle constamment… Il ne laisse pas tomber cette Eglise stérile, il l’emmène avec lui plus loin vers la croix. – Qui est l’Epouse en somme? On ne le comprend que si on regarde sa relation au Seigneur. Il faut partir du Seigneur et du besoin qu’il a d’une Eglise dans laquelle il peut répandre sa grâce. Elle ne doit faire totalement qu’un avec lui et c’est pourquoi les chrétiens ne doivent faire qu’un entre eux. L’unité réside dans le fait que le Seigneur attire à lui son Epouse, et les chrétiens en font partie dans la mesure où ils se laissent attirer vers le Seigneur dans l’unité de l’Eglise (277).

126. L’hôtel

Il est difficile de décrire l’Esprit et de dire quelque chose de lui parce qu’il est capable des plus petites choses comme des plus grandes… Là où on commence à savoir quelque chose de l’Esprit, là se termine ce qui nous est propre : on est accueilli et pris en charge, l’Esprit témoigne, on est son hôte. Nous devenons tellement les hôtes de Dieu que nous finissons par être dans notre propre maison non seulement en Dieu ou dans l’Eglise mais là aussi où rien ne nous dépossède parce que « l’hôtel » consiste à demeurer libre pour la rencontre. Dans la sainte communion, la rencontre avec le Fils reçoit une certaine forme, on se rencontre. Mais parce que l’Esprit ne s’est pas fait homme, on ne peut donner une forme à aucune de nos rencontres avec lui. L’amour du Fils est tel que nous devons nous y heurter et de là aussi rencontrer sa personne. Pour l’Esprit, la paix de la rencontre est à nouveau mouvement. Les vierges qui vont à la rencontre de l’Epoux avec leurs lampes connaissent l’époux; mais les vierges sages sont poussées par l’Esprit sans pour autant le connaître assez pour pouvoir décrire sa présence; et après la rencontre avec l’Epoux, elles sont poussées plus loin avec lui jusque dans la salle des noces célestes (464-465).

127. Le buisson ardent

Quand j’ai vu brûler le buisson, il me semblait incompréhensible que le feu de Dieu puisse brûler sans se consumer. Mais j’ai compris que c’était le feu de la pureté et de la sainteté de Dieu dont il n’est pas permis d’approcher avec ses propres mesures. C’est de lui que proviennent les missions : Moïse reçoit la sienne du sein de ce feu extraordinaire; toute mission commence là où le feu de Dieu devient visible en sa nature qui nous est incompréhensible. En chaque mission s’ouvre une distance entre Dieu et l’envoyé; celui-ci voudrait la franchir parce qu’il se sent appelé, attiré, interrogé; mais Dieu fixe la distance, on n’entrera pas dans son domaine, c’est de là qu’il fait le don de la mission. – A l’origine, lors de la création, Dieu voulait donner aussi à tout homme en chemin une mission précise que chacun aurait reconnue, gardée et exercée comme venant de Dieu. Il n’y aurait pas eu le sentiment que Dieu était loin. Maintenant, par le péché, la distance a fait son apparition, d’abord comme signe que Dieu se détourne du péché, mais ensuite aussi dans le cadre de ses nouvelles dispositions dont le dessein est de ramener à lui les pécheurs. C’est pourquoi Moïse est gardé à distance. Dieu est seul dans son feu qui brûle et ne consume pas… Pour les morts, dans le monde d’en bas, il y a aussi une flamme qui brûle mais ne consume pas, qui attire, mais qui en même temps indique le chemin… Pour les morts aussi, ce feu qui attire et repousse sera incompréhensible. Ils ne voudront pas non plus le comprendre, ils voudront d’abord s’obstiner dans leurs propres limites, et toutes les idées qu’ils se sont faites dans leur vie de pécheurs ou aussi de justes, ils voudront les utiliser pour contester avec Dieu comme Moïse en face du feu. Le dialogue paradisiaque des hommes avec Dieu n’est plus possible; pour le renouer, le Fils doit obtenir le samedi saint que les hommes soient autorisés à entrer dans le feu du Père. Ils doivent le désirer et le vouloir : faire effort pour sortir de leurs propres limites et de leurs propres idées, et être plongés dans le monde du feu divin où Dieu maintient sa puissance souveraine. Le purgatoire tout d’abord ne force rien; le pécheur se sent attiré par Dieu, mais il se voit lui-même totalement détourné de Dieu (c’est de cette manière qu’il sent le non de Dieu à son état de péché), et maintenant il doit dépasser son éloignement de Dieu pour être sensible au feu qui brûle sans consumer. -  Si Moïse était allé dans le feu qui ne consume pas le buisson, il aurait été brûlé tout entier. Cela caractérise l’ancienne Alliance. C’est le Fils qui apportera la condition qui permettra que le pécheur ne soit pas consumé par le feu de Dieu. Jusque-là Dieu garde jalousement cette propriété du feu. Vis-à-vis de Moïse, il se fait reconnaître comme Dieu, il l’intéresse aussi par le feu, mais il ne le laisse pas s’approcher. Cela ne lui est pas possible sinon Moïse se précipiterait dans ce que Dieu a de consumant, dans sa justice. Qu’un homme, s’en remettant au feu de Dieu, puisse se précipiter en Dieu, ce n’est que le samedi saint du Fils qui l’a obtenu. Il y a là un mystère trinitaire… C’est le Fils qui va instituer le purgatoire pour amener au Père ceux qui auront été purifiés en se laissant brûler dans le feu du Père sans être consumés. Mais l’Esprit Saint est le gardien de l’inaccessibilité du Père dans le feu tout autant que celui qui attire l’homme dans le feu. Pour Moïse, il est celui qui attire comme celui qui repousse. Il est ce qui distingue les deux aspects, qui ne les laisse pas se réunir, il est l’amour patient, qui a besoin de temps et qui a le temps. – Moïse veut tout savoir mieux que les autres : il veut s’approcher de Dieu, Dieu le lui interdit et il lui donne en retour une mission, mais Moïse n’en veut pas. Il se dit en quelque sorte : si tu ne m’accordes pas ce que je veux, je ne fais pas non plus ce que tu veux. Dieu a éveillé son attention par le feu, le feu l’a mis en conversation avec Dieu, mais parce que Dieu met des limites, Moïse se sent autorisé à en mettre aussi de son côté. La confession et le purgatoire sont offerts au pécheur, mais celui-ci veut y entrer avec ses propres mesures. Le feu brûle mais ne consume pas, Moïse en conclut : il ne va pas non plus me consumer. Il y a la possibilité de s’approcher de la pureté de Dieu et de garder alors le contrôle jusqu’à un certain point, ne pas permettre que soit dirigé le moi auquel on tient. Mais ici Dieu crie : « Halte! » Le buisson est une créature de Dieu : il peut y habiter; le pécheur en tant que tel n’est pas sa créature : Dieu devrait le consumer. En tout cas, il doit brûler totalement son repli sur lui-même (316-318).

128. Transparence

Beaucoup de mots sont mis sur les lèvres du prêtre par l’Eglise : pour la messe, le bréviaire, les sacrements; pour d’autres mots, le prêtre doit dire ceux que l’Esprit Saint lui inspire, qu’au fond il invente pour lui et il ne doit pas s’y fermer. Il n’est pas seulement un serviteur de l’Eglise mais, par son don de lui-même, par son oui au service sacerdotal…, il est devenu un serviteur personnel de Dieu. Il est obligé vis-à-vis de Dieu tout autant que vis-à-vis de l’Eglise. Ainsi il doit garder toujours éveillée sa joie dans la foi, l’espérance et l’amour pour recevoir l’Esprit comme un croyant vivant, comme un « espérant » vivant et comme un « aimant » vivant, et être transparent à Dieu et aux hommes. Il doit avoir renoncé totalement à lui-même pour vivre à la suite du Christ véritablement et sans partage, le Christ qui s’est livré à Dieu et au monde dans son obéissance humano-divine et sa prière incessante. Comme le Fils a pris l’Esprit comme règle, il doit aussi reconnaître le Fils et l’Esprit comme règles de son existence pour qu’en accomplissant ainsi la volonté du Père il transmette à la communauté la parole et la bénédiction de Dieu (492).

129. Suivre le rythme

La foi vivante n’est pas la même chose qu’une foi morte plus l’amour. Parce que la foi n’est pas un savoir. Pas un simple savoir appuyé sur l’autorité de Dieu. Pas simplement tenir pour vraies des propositions abstraites, les dogmes ecclésiastiques. Il fait partie essentiellement de la foi d’accepter ce que Dieu a préparé pour moi de vérité et, pour cela, l’amour est nécessaire. Pour croire comme il faut, je dois avoir l’amour. – Quand un professeur raconte une histoire à une classe, il adapte son récit aux enfants. Malgré cela, c’est à sa manière que chaque enfant entendra l’histoire et y participera. Il fait partie de la grandeur de Dieu de donner à chaque personne d’expérimenter la foi de manière différente. De plus, pour un homme vivant, la foi n’est jamais fermée. Si Dieu lui donne la foi aujourd’hui, il espère que l’homme, demain et après-demain, va tirer de sa foi de nouvelles conséquences et la comprendre par là de manière nouvelle. Pour que la classe comprenne un axiome mathématique ardu, il y a auparavant tout un travail préparatoire. On commence par les opérations les plus simples; pour les opérations moyennement difficiles, beaucoup ne comprennent plus, on doit revenir avec eux à ce qui est plus simple. Tant que les élèves suivent, on peut espérer qu’ils comprendront aussi ce qui est plus difficile, mais non s’ils « décrochent ». Pour reconnaître Dieu dans la foi, nous devons essayer de suivre le rythme de son amour pour nous (37).

130. Prostitution

Les pécheurs connaissent leur propre honte, c’est pourquoi ils sont en mesure d’indiquer et de dénoncer ce qu’il y a de plus honteux dans l’Eglise. Si j’inflige une blessure à un ami et qu’il porte un vêtement qui la cache, je puis lui dire où il est blessé et il pourrait encore être blessé plus facilement… La même Eglise est composée de Marie et de Pierre, Pierre qui renie, Pierre qui ne cesse au cours des siècles de nouer des compromissions avec le monde. L’Eglise ne se prostitue pas elle-même, de son propre gré. Ce sont les pécheurs qui la prostituent, les pécheurs qu’elle doit tolérer en son sein (507-508).

131. Les pénitents

Le prêtre ne doit pas (ne peut pas, n’a pas le droit) se soustraire à l’influence de ses pénitents ou d’autres chrétiens à qui il a à faire et qui se fient à lui (qui lui sont confiés). Prêtres et laïcs ne font qu’un dans l’Eglise et la consécration reçue par les uns réalise en tous ses membres une Eglise sacerdotale (474).

132. Les hautes mathématiques

Si on veut faire connaître le Seigneur Jésus à un enfant, on lui raconte des histoires tirées de l’évangile et par là on éclaire sa propre vie. Il était indocile, on lui montre combien Jésus enfant était docile; et parce qu’un enfant aime bien aimer et être aimé, il essaie de ne pas faire de peine à Jésus enfant. L’adulte qui éduque l’enfant doit en quelque sorte être animé par l’Esprit pour savoir comment présenter les choses. Pour l’enfant, l’Esprit demeure caché derrière le Christ enfant. En voyant comment Jésus se comporte, il apprend à connaître le bien qui convient à un jeune chrétien. Ainsi l’enfant est conduit aussi bien par le Seigneur que par l’Esprit Saint dans celui qui l’éduque. – Mais quand l’Esprit réclame pour lui l’être humain qui grandit, il y aura de vastes domaines où le Christ ne pourra plus être donné en exemple de manière aussi concrète; les vérités deviennent « plus abstraites » et maintenant c’est l’Esprit d’abord qui conduit. Un étudiant chrétien qui voudrait devenir médecin a sans doute dans le Christ un certain modèle de vie, mais il a aussi devant lui une « idée » qui est formée et qui est dominée par l’Esprit. Pas simplement dans un prolongement du Christ. Il y a des transpositions et de nouveaux domaines et des formes nouvelles où l’Esprit intervient avec une certaine visibilité. Si un chrétien désire l’esprit d’enfance, il peut sans doute regarder Jésus enfant et considérer l’attitude du Fils à l’égard du Père; mais il doit, en le faisant, se tourner aussi vers l’Esprit de connaissance qui n’est jamais parfaitement évident. Et on ne doit pas penser qu’on ne peut se tourner vers l’Esprit que pour de « hautes mathématiques »; il aide tout autant à affronter la vie quotidienne dans un sens chrétien (435-436).

133. Etre discret vis-à-vis de Dieu

Ce qui est propre au Fils appartient au Père. Et Dieu seul sait ce qu’est la Parole divine, le contenu qu’elle a; lui seul la voit nue et infinie et éternelle, dans sa portée divine illimitée. Et ces profondeurs de la Parole qui nous restent inaccessibles, il se peut d’ailleurs qu’elles ne soient pas exprimées; elles font partie du silence de Dieu et de son mystère trinitaire, elles font partie de ce qui est issu de l’être de Dieu pour les autres personnes divines et n’ont de sens que pour elles, si bien que nous ne les percevons pas. Cette Parole secrète, qui n’est perceptible que dans l’échange divin en Dieu, pour Dieu, par Dieu, appartient au mystère du toujours-plus divin. Mais il peut se faire que Dieu enlève tout à coup un voile pour nous montrer l’une de ses paroles dans toute sa profondeur. Si nous voulions exprimer quelque chose de cette Parole secrète, nous pourrions seulement dire qu’elle est divine, qu’elle est en harmonie sans doute avec la doctrine chrétienne, mais qu’en ce qui concerne son sens intra-divin elle reste en la garde de Dieu. Cette Parole non dite, que nous ne savons pas où placer, qui nous rappelle quelque chose qui pourrait être son expression exacte, a alors pour nous avant tout le sens qu’étant elle-même non dite elle nous invite aussi au silence, un silence de vénération qui s’arrête devant le mystère ultime. Nous ne croirons plus que nous devons et pouvons, par une recherche plus approfondie ou une prière plus intense, obtenir d’avoir accès à des régions où nous ne sommes pas invités. La Parole infinie nous invite à reconnaître nos limites, à être discret vis-à-vis de Dieu et à ne pas chercher à lui extorquer ce qu’il ne veut pas dire. – Quand nous chercherons à comprendre, nous ne serons plus tentés non plus de nous engager dans des chemins qu’il nous interdit pour quelque raison que ce soit. Mais ce silence de Dieu nous invite tout autant à une participation intérieure. Dans la méditation, la prière, la louange, la supplique ou la plainte, nous devons tout à coup nous arrêter parce que quelque chose de plus grand se révèle dans le silence. Si nous nous taisons, cela ne doit être ni apathie, ni mauvaise humeur, ni épuisement, mais vénération et participation, introduction paisible dans un espace où nous n’ouvrons plus les yeux (38).

134. L’insaisissable

Le Fils qui de toute éternité et pour toute l’éternité vit avec le Père en tant que Parole du Père ne perd jamais sa propriété d’être Parole. Pour le Père, le Fils est toujours également digne d’être aimé, toujours également précieux; entre eux, rien ne s’épuise, rien n’est jamais dépassé, rien de la Parole de Dieu ne perd de sa force. La relation des personnes en Dieu est toujours également comblée, et ainsi la Parole de Dieu, qu’elle soit exprimée ou secrète, est toujours également actuelle, en service, adorante, disponible. Et ce service et cette adoration et cette disponibilité sont perceptibles par nous, dans une certaine mesure déterminée par Dieu, même si ce que nous pouvons en saisir débouche sans cesse dans le toujours-plus-grand que nous ne pouvons percevoir. Tout est plus grand et, du fait que c’est plus grand, c’est aussi différent. Quand nous disons plus grand, nous pensons, nous, hommes, accroissement de ce que nous pouvons saisir; en réalité la Parole grandit qualitativement : elle devient autre, elle devient divine, substantiellement insaisissable (39).

135. Les vagues de l’océan

Le Fils devient pour nous pain, dans le pain il demeure chair, il est mangé par nous; pendant la sainte eucharistie, ce miracle s’accomplit sous nos yeux, nous ne remarquons rien avec nos sens, mais pour la foi la transsubstantiation est vérité. Et si cette transformation signifie pour chaque croyant un sommet, elle est justement par là l’exemple que la Parole est transformée par son être-plus en Dieu. Quand nous regardons une vague de la mer, comment elle se meut, se retourne et passe en d’autres vagues, quand de plus nous entendons constamment le ressac sur le rivage, cette vague unique est pour nous une parabole de la toute-puissance mystérieuse de l’océan; devant cette plénitude, tous nos sens, tout notre être sont impuissants. Notre raison non plus n’en vient pas à bout bien que Dieu ait créé cette mer pour nous. Mais nous-mêmes, il nous a créés pour le Fils avec la mer et avec le tout, nous sommes entraînés dans cette nouvelle croissance qui nous dépasse absolument. Nous pouvons aligner des parties de sens sans pénétrer jamais jusqu’au cœur de la vérité ni en avoir une vue d’ensemble, et l’instabilité infinie des choses – d’abord en elles-mêmes, puis dans leur relation au Christ – nous renvoie au toujours-plus qui se trouve dans la Parole de Dieu, en Dieu lui-même. Quand nous disons « plus grand », nous pensons en même temps « autrement », quand nous disons « autrement », nous avouons notre impuissance à saisir cet être autrement. (39).

136. Déboucher dans le silence de Dieu

Nous avons une idée de l’être des choses, et même de la Parole de Dieu, mais nous ne pouvons ni la saisir, ni la décrire, ni l’assimiler. Plus une vérité est en Dieu, plus elle est élevée, plus elle lui appartient, moins nous pouvons la comprendre. Le ciel de Dieu, tel qu’il est réellement, est aussi élevé au-dessus de nos représentations de son ciel que le contenu divin de la Parole de Dieu est au-dessus de ce que nous en comprenons. Si dans une assemblée de priants, qui appartiennent vraiment à Dieu et qui cherchent à faire sa volonté, quelqu’un devait dire quelque chose de son frère, il exprimerait quelques petites choses compréhensibles, mais dès qu’il en viendrait à l’essentiel et qu’il devrait décrire quelque chose du mystère de son âme devant Dieu, de sa prière, de son don de lui-même, il ne pourrait plus que balbutier et il devrait bientôt se taire. Ce qu’est l’être humain par le Christ en Dieu, comment lui-même est transformé dans le toujours-plus de Dieu, on ne peut ni l’imaginer ni l’exprimer. Au beau milieu du pressentiment le plus brûlant, la parole doit déboucher dans le silence de Dieu (40).

137. Connaître Dieu sans la foi?

Est-ce que la raison peut connaître Dieu sans la foi? Certainement, dans une certaine mesure, comme ce scientifique, qui se posait la question de l’origine dernière, doit accepter qu’il existe une origine au-delà du monde, une origine « divine ». Les dieux des païens aussi sont une preuve qu’il existe une connaissance naturelle de Dieu, mais ils révèlent en même temps les impasses où s’engage cette connaissance si elle reste en dehors de la révélation centrale de Dieu. Si la connaissance naturelle de Dieu suffisait, les hommes devraient avoir dès le début un Dieu et une foi. Mais si le Dieu vivant se révèle dans l’histoire d’Israël et dans le Christ et toutes les voies du salut qui s’y rattachent, il montre ainsi qu’une révélation « naturelle » ne suffit pas à l’homme. Elle peut être pour la question une première impulsion, une chiquenaude qui met tout en branle; mais s’il n’y avait rien de plus, l’homme, très vite, mettrait à nouveau à la place de Dieu ses propres images, des images de lui-même, celles qu’il a toujours reconnues comme place de Dieu, c’est-à-dire comme le lieu où lui, l’homme, s’arrête et où Dieu commence. Les idoles sont le signe évident que l’homme sait que Dieu s’est réservé son lieu, mais il sait aussi qu’il est incapable de garder libre pour Dieu cette place. La connaissance naturelle de Dieu peut le conduire jusqu’au point où la connaissance surnaturelle doit commencer si cela doit rester authentique (32).

138. La question du commencement

Supposons que plusieurs chercheurs dans différents pays, s’occupant du même objet, travaillant avec les mêmes méthodes et les mêmes instruments, mais sans aucun rapport avec la culture chrétienne, rencontrent tous le même jour la question du commencement : l’origine de la vie. Tous en arriveraient à la pensée de quelque chose comme Dieu : l’un appellerait Dieu, un autre l’incompréhensible ou la puissance de l’être, etc. Cette rencontre serait pour tous obligatoire, tous devraient s’occuper de la question, car leur propre vie est liée à cette cellule primitive; la question est posée par eux et elle les renvoie à eux-mêmes. Chacun alors, selon son caractère et son tempérament, se ferait une idée de l’origine, une image, et l’honorerait d’une manière ou d’une autre, l’un en l’adorant, un autre en y renonçant, un troisième au contraire en la combattant et en la provoquant, et celui-ci irait peut-être si loin qu’il en arriverait à nier totalement l’origine – pour la provoquer. Chacun se ferait de l’origine l’une ou l’autre « idole », une « image taillée », parce qu’il serait convaincu de l’existence de cette origine, mais il ne reçoit de l’origine aucune indication obligatoire pour l’image. Par contre si l’un d’entre eux découvre l’Ecriture sainte, s’il apprend à connaître le christianisme, il voit alors que son image n’a nul besoin de se trouver en opposition à ce qui se révèle ici, que lui et les autres chercheurs ont tous un commencement dont la réalisation vient ici à sa rencontre. Il peut par là arriver à la foi (33).

139. Se tenir prêt

Ce qui se passe pour l’adoration et le service de Dieu en raison de la connaissance naturelle qu’on a de lui fait partie d’un ordre provisoire qui n’est pas mauvais en tant que tel. Dans quelle mesure l’homme et son image se projettent dans cette relation est secondaire par rapport au fait premier qu’il en voit les limites et en tienne compte aussi longtemps qu’il n’est pas entré en contact avec la révélation plénière. Le mieux qu’il peut faire est de reconnaître que l’image de Dieu qu’il s’est faite est quelque chose qui lui correspond et, en tant que croyant qui en sait si peu sur Dieu, de se tenir le plus possible ouvert et prêt pour toute révélation authentique de Dieu par lui-même. – Il peut acquérir quelque chose de cette attitude en se basant sur sa propre raison. S’il connaît d’autres hommes qu’il respecte et estime, il peut déjà par courtoisie naturelle du cœur, par tolérance et par concession, comprendre que s’ils projettent quelque chose d’eux-mêmes dans leurs différentes représentations de Dieu, lui aussi sans doute se met lui-même dans la sienne si bien que sous ce rapport il n’a sur eux aucun avantage. Mais quand alors il revient à l’origine de toutes ces images, parce que la pensée qu’il y a autant de divinités qu’il y a d’hommes, ne peut le satisfaire, quand il voit comment toutes les images ne sont que différentes manières de voir de l’unique impulsion originelle, alors l’idée lui viendra qu’il n’y a sans doute quand même qu’un seul Dieu. Et si, d’une manière ou d’une autre, il entre en contact avec la révélation biblique, il se voit à nouveau confirmé dans cette opinion. Il se peut aussi qu’il reconnaisse comme justes et nécessaires certaines exigences surnaturelles de Dieu à lui adressées qui ne veulent pas cadrer avec son image intellectuelle de Dieu. Il peut finalement faire le pas de la foi chrétienne. Mais il reste que les premiers pas sur ce chemin étaient ceux d’une connaissance « naturelle ». Dieu a créé des hommes naturels et il les a rendus capables de faire des pas vers lui qui deviennent une marche avec Dieu et dans la force de Dieu (33-34).

140. Le coup de grâce

Le Paul surnaturel prend naissance là où le Saul naturel s’abandonne dans la foi. Saul tombe par terre pour que l’esprit de Paul aussi reconnaisse cette chute comme son point de départ, pour que la surnature devienne libre dans le choc de conversion de la nature et pour qu’il reconnaisse dans la nature le cadeau que Dieu lui fait pour la nourrir. Car les actes surnaturels s’enracinent dans les actes naturels de l’esprit. Paul pourrait dire : « Quand Dieu m’a rencontré, je suis tombé à genoux et je me suis fait mal. Je fus saisi si puissamment par Dieu de manière surnaturelle que mon moi naturel s’est évanoui, le Saul tout entier a sombré dans la chute, le coup qu’a ressenti le Saul naturel est devenu dans mon esprit l’image de son bouleversement ». Si tout ne s’était déroulé que dans son âme, sa conversion aurait été pour lui beaucoup moins impressionnante. Très souvent on a le sentiment que le corps est là pour donner une forme durable aux bouleversements de l’âme. L’impulsion que reçoit l’âme se grave en elle par les souffrances du corps. Et ce qui vaut pour le corps vaut équivalemment pour le domaine naturel tout entier : c’est comme si Dieu avait créé la nature de l’homme pour avoir un témoin naturel de sa surnature, un destinataire des coups de sa grâce (34-35).

141. A pied ou en voiture

Par le lien matériel aux formes du pain et du vin, l’eucharistie peut inciter à se rendre compte de la disponibilité constante du Seigneur à s’unir à nous, ou mieux à unir notre existence temporelle à son existence éternelle de Dieu Trinité. Car la parabole qu’est l’eucharistie renvoie, au-delà de la personne du Fils qui se donne, au Père qui le donne et à l’Esprit qui est lui-même don de lui-même. Cette parabole renvoie donc au mode d’être de Dieu qui est l’amour toujours en acte. Ainsi, par le mystère de l’eucharistie, le croyant est amené non seulement à l’incompréhensible de Dieu mais, par la réalité du don de soi du Seigneur, à la réalité de Dieu lui-même qui est le don de soi absolu. Et dans la mesure où l’engagement sacramentel est signe d’un amour infini du Seigneur – amour qui se lie librement -, il devient aussi révélation de l’amour de Dieu, qui est un amour illimité et infini, libre de tout lien. -  L’eucharistie est ici comme le résumé significatif de l’existence tout entière de Dieu devenu homme et elle est par là une introduction significative au mode d’être de Dieu Trinité : cet être, jusqu’au fond, est à jamais ouverture toujours en acte maintenant de l’amour trinitaire. – De temps à autre, pour un instant, l’homme s’éveille comme d’un rêve à l’expérience : Je suis! Aujourd’hui! Dans ce monde! Se réveiller ainsi, si l’expérience est authentique, ne se passe pas dans la solitude, mais dans une communion : avec l’homme qui passe à pied ou en voiture, avec tous les hommes, avec le siècle tout entier, etc. C’est en existant ensemble dans le réel que mon existence reçoit son sens; jamais isolé en moi-même, mais dans le tout dont je suis une partie. Chrétiennement, cela n’aurait aucun sens que « moi », j’existe si je n’étais aussi dans le tout du monde et finalement dans la communion de l’amour trinitaire. Toute pensée que je gaspille pour mon moi est, chrétiennement, une pensée perdue si le sens de ce moi ne se situe pas dans la solidarité, le don de soi, le service du tout. Nous existons tous réellement en tant que nous sommes avec le Seigneur eucharistique en qui Dieu fait si bien advenir dans le monde son être trinitaire qu’il se prodigue à tous (101).

142. La patrie

L’Eglise, c’est la patrie du Seigneur. C’est là qu’on le rencontre, dans l’eucharistie entre autres (478).

143. Aller au KT à quinze ans

(Adrienne à quinze ans) : Je ne sais jamais comment on fait bien avec le Bon Dieu. Personne ne me dit ce que je dois faire. Vous savez, je crois tout autrement que celles qui vont au catéchisme. (Où se trouve la différence?) Je m’occupe du Bon Dieu presque toute la journée … Ou peut-être que c’est exagéré. Je ne sais pas comment je dois dire. Vous comprenez : quand les autres vont au catéchisme, elles se disent : Qu’est-ce qu’on doit apprendre par cœur dans l’histoire biblique pour aujourd’hui. Et moi, je dis : Dieu, j’espère que je vais apprendre quelque chose sur toi! (On n’apprend donc rien?) Difficile à dire… Non, l’affaire, la grande affaire, je ne l’ai pas encore apprise. (Alors on cherche le Bon Dieu plutôt qu’on ne le trouve?) On ne peut pas dire comme ça non plus. Quand on est toute seule et qu’on prie un peu, alors on le trouve. Mais au catéchisme, on ne fait que le chercher. Et si on le trouvait au catéchisme, on le trouverait aussi autrement aux autres heures (215).

144. Baptême de l’enfant

Lors du baptême, l’enfant reçoit l’Esprit Saint (501).

145. Ceux qui sont en chemin

Ce que le Seigneur a montré lors de la multiplication des pains, il l’a institué pour toujours dans les sacrements. Ils sont destinés à tous les hommes. Les sacrements : ceux qui les reçoivent représentent tous ceux qui se trouvent derrière eux, tous ceux qui sont en chemin sans trouver l’accès aux sacrements, ou bien ceux qui se sont détournés d’eux par le péché… Dans l’eucharistie, nous jouissons du Corps du Seigneur comme au cours du repas de la dernière cène il a rompu le pain pour les siens et leur a donné sa chair. Ce repas, pour les disciples, n’était pas une image mais réalité. Et quand le Seigneur rompait le pain, c’était un acte qu’accomplissait réellement le Seigneur; et les paroles qu’il dit alors étaient d’une efficacité pleinement céleste. L’eucharistie n’est pas seulement une intention humaine, elle n’est pas seulement l’aspiration de notre foi vers le Seigneur, qui nous fait ouvrir la bouche et recevoir une nourriture au sens spirituel, elle est présence du Seigneur réel et réception de son Corps qu’il nous offre. Image et réalité ne font qu’un inséparablement. Il serait ridicule de supposer qu’un affamé qui n’a pas la foi serait rassasié en recevant une hostie et qu’il pourrait ensuite accomplir un dur labeur. Et pourtant c’est le Seigneur tout entier, corps et âme, pour le croyant tout entier, corps et âme, nourriture pour la vie éternelle, et il y a eu des saints qui n’ont été maintenus en vie, physiquement, que par la réception de la communion. Mais ces saints… ne communient jamais pour eux seuls, mais avec les autres, en offrant leur communion… pour que les anonymes innombrables soient nourris avec eux comme lors de la multiplication des pains (498-499).

146. Le feu de Dieu

Les holocaustes sont des manières pour l’homme de s’approcher du feu de Dieu. Quand, pour offrir un sacrifice, les hommes se servent du feu que Dieu leur offre et qu’ils reconnaissent que le feu est pour Dieu une manière d’apparaître, ils prennent sur eux quelque chose du châtiment qu’ils méritent et ils s’avancent sur un chemin de pénitence vers la justice divine. Ce n’est que depuis le péché que le feu est devenu un chemin vers Dieu, qu’il garde ce signe positif qui est marqué en même temps par la négativité du péché. En voyant leurs sacrifices se consumer, deux choses sont révélées aux hommes en parabole : leur péché et la nature de Dieu. Le feu qui consume sépare et en même temps réunit; ici encore il y a un renvoi à la nouvelle Alliance. L’homme peut mettre le feu à un sacrifice pour Dieu et reconnaître alors que Dieu aussi brûle en lui-même, que dans le feu du sacrifice se rencontrent la nature humaine et la nature divine. Cette rencontre sera le Christ (319).

147. Le Christ, fondement de notre vie

(1 Co 3,11-15) : Personne ne peut poser d’autre fondement que celui qui est posé : Jésus Christ. Que l’on bâtisse sur ce fondement avec de l’or, de l’argent ou des pierres précieuses, du bois, du foin ou de la paille, l’œuvre de chacun sera mise en évidence. Le jour (du Seigneur) la fera connaître parce que la révélation se fait dans le feu et le feu éprouvera l’œuvre de chacun. Celui dont l’oeuvre tiendra recevra sa récompense. Celui dont l’œuvre sera consumée subira un dommage; lui-même sera sauvé, mais comme à travers le feu (1 Co. 3,11-15). – Le Christ est le fondement posé par Dieu lui-même en un lieu donné de manière définitive; nous avons à nous en tirer avec ce fondement qui est ici et pas ailleurs; c’est suivant ce fondement que nous devons concevoir notre construction, notre vie personnelle, et il n’y a de vie véritable que si elle s’accorde avec le fondement. Ainsi le Christ, en tant que fondement, est juge des vivants et des morts; et, en construisant, nous remettons à son jugement notre vie et notre mort. Dans tout ce que nous construisons (durant notre vie), il y a une relation au fondement et il faut s’expliquer avec lui; tout ce que nous construisons aboutit à son tribunal. Il n’est aucun instant qui n’ait ce jugement à l’arrière-plan de même qu’il n’en est aucun qui n’ait à l’arrière-plan la mort (319-320).

148. Une seconde de notre vie

Le lieu de la construction est déterminé par le fondement qui a été posé. Mais parce que nous sommes libres, nous pouvons choisir les matériaux de construction et le genre de construction; mais si nous nous souvenons que le Christ reste le fondement, nous nous conformerons à ce qui a été fixé à l’avance pour donner à notre construction unité et style et, même là où nous sommes libres et où nous devons agir nous-mêmes, nous ne nous écarterons pas du plan d’ensemble. – Si notre vie et notre mort sont remis au Seigneur, si nous vivons pour lui et mourons pour lui, il est clair que les deux ne font qu’un, et ils le sont en lui. Si donc nous savons par la foi qu’il nous regarde et nous juge, qu’il recueille tout ce qui est nôtre et voit en tout notre intention, nous devons comprendre en même temps que ce regard du Seigneur embrasse notre vie comme notre mort et notre purification après la mort, car il nous voit dans l’unité que nous sommes en lui. Cette unité nous avons aussi à nous efforcer d’y arriver en nous. Il n’est aucune seconde de notre vie où nous pouvons faire abstraction de l’instant de notre mort. Car pour le Seigneur, sa relation à notre vie et à notre mort est la même (320).

149. La qualité de la construction

Ce sont les matériaux avec lesquels nous construisons – du solide ou du fragile – qui indiquent si nous construisons selon le Seigneur ou non. Ce n’est pas notre appréciation des matériaux qui est décisif, c’est notre obéissance au fondement. Vivre veut dire être un bâtisseur, mourir veut dire cesser de bâtir et, en tant que bâtisseurs, nous ne savons jamais quand notre construction est terminée. Si en construisant nous tenons compte du fondement, la construction peut être arrêtée à toute heure; ce n’est pas la quantité des constructions qui est décisive mais l’attitude du bâtisseur, et c’est cette attitude qui sera soumise à l’épreuve par le feu du Seigneur. Toute œuvre, qu’elle soit bonne ou mauvaise, doit passer par l’épreuve du feu, elle doit être testée face à l’amour objectif du Seigneur qui est aussi objectif que sa caractéristique d’être le fondement. Au début et à la fin de notre oeuvre se trouve la même objectivité, et nous ne pouvons y échapper ni ici ni là. Que le feu arrive, nous le savons aussi sûrement que le Seigneur est venu. Se préparer au feu qui arrive veut dire se conformer au fondement qui a été posé. Si je me conforme au Seigneur, le Seigneur n’a pas besoin de me redresser. Le jugement du feu qui vient portera surtout sur l’objectivité de l’amour du Seigneur comme fondement de ma construction (320-321).

150. Le feu qui éprouve la qualité de la construction

Je ne suis donc pas examiné par le feu sans posséder le fondement du Christ, ce fondement est donné comme un contrepoids au feu. Cela veut dire pour moi qu’en construisant je dois me tenir à l’amour du Seigneur, je dois donc juger les œuvres selon la grâce et non l’inverse. C’est pourquoi aussi, en passant dans le feu de son jugement, il m’est permis de regarder l’amour. – Le jour du Seigneur la fera connaître. Non pas le jour où, à notre mort, nous irons vers le Seigneur, mais le jour où le Seigneur viendra. Le centre de gravité du jour se trouve en lui et cela parce qu’il est mort pour nous, parce que son feu est le fruit de son samedi saint, parce que son intention était de commencer avec nous là où nous sommes arrivés à la fin. En son jour se trouve inclus toute sa vie, sa Passion et sa mort pour nous. Ce jour montrera si l’unité entre son fondement et notre construction peut être reconnue par lui, c’est-à-dire si dans nos oeuvres sa grâce est visible. Si l’extérieur, la construction, correspond au fondement; si l’intérieur, le fondement, est visible dans la construction. Il pourrait se faire qu’au jour du Seigneur une vie chrétienne extérieure s’avère n’être pas du tout une vie intérieure, que le Seigneur ne puisse pas y reconnaître son Esprit, ni trouver d’unité dans la « construction » entre le « fondement » et le « jour ». Quand la rencontre a lieu (à travers notre vie), c’est comme la rencontre de la confession et du purgatoire. La confession comprise ici comme représentant tous les sacrements qui doivent avoir une influence sur toute notre vie à partir des fondations. Mais, depuis le jour du Seigneur, le feu qui éprouve, c’est la rencontre du Seigneur avec notre oeuvre portée par lui. C’est presque une rencontre du Seigneur avec lui-même pour qu’il se reconnaisse dans le miroir que nous devons être. Ce qui gêne une nette réflexion du miroir doit être évacué par le feu (321).

151. Est-ce que l’amour était authentique?

C’est dans le feu que se révèle la valeur de l’oeuvre. Elle est devant le feu comme quelque chose de terminé; ni le Seigneur ni l’homme n’y changent encore quelque chose. Elle est là isolée, détachée de tout ce qui la gêne et la promeut, de toutes les possibilités qui pourraient être déployées à partir d’elle, en être mis en œuvre. A son objectivité correspond l’objectivité du regard éprouvant du feu. L’homme doit livrer son oeuvre à une tout autre évaluation et s’y adapter. Son oeuvre est là comme celle d’un étranger. Le côté intérieur de l’œuvre également, ce que l’homme y a investi d’amour subjectif et objectif, se trouve devant lui uni et attaché à son œuvre de manière nouvelle et inséparable d’elle. Dans la mesure où l’amour était authentique, c’est lui qui fait la solidité de l’oeuvre (322).

152. Est-ce une oeuvre qui provient de la foi?

Et maintenant le feu éprouve, il brûle là sans consumer. Il met sous les yeux de l’homme la qualité de son oeuvre : est-ce une oeuvre qui provient de la foi? Est-elle oui ou non déterminée par le Seigneur? Lors de cet examen, les mesures humaines ne suffisent plus, même les mesures de l’amour du Seigneur semblent ne plus suffire non plus : l’amour de l’homme pour le Seigneur est maintenant inclus dans l’oeuvre et l’amour du Seigneur pour l’homme est inclus dans le feu. Ce n’est que la manière dont l’oeuvre réagit dans le feu qui révélera à l’homme sa vie, son oeuvre et tout ce qu’il y a mis. Tout est si objectif et si convaincant que l’homme ne peut plus dire le moindre petit mot. Tout ce qui a été fait est définitif, on ne peut plus rien corriger (322).

153. Ce qui est au Seigneur ne peut pas brûler

Devant le buisson ardent, l’homme se trouvait encore à distance, car le feu était en Dieu. Moïse avait encore la possibilité de prendre position. Ici, dans le feu du jugement après la mort, le feu s’empare de son oeuvre; lui-même n’est plus que témoin. – Si son oeuvre tient bon, il recevra sa récompense. Si l’homme avait une foi authentique de telle sorte qu’il a bâti en fonction du fondement et qu’il s’est senti constamment engagé vis-à-vis du fondement, l’esprit et la force du Seigneur resteront visibles en chaque partie de cette construction. Ce qui est au Seigneur ne peut pas brûler. Et l’homme est récompensé : la relation du Seigneur à lui est établie de manière neuve et indissoluble. Un fondement éternel est posé. Mais la récompense, c’est le Seigneur lui-même. Depuis le premier fondement jusqu’ici toutes les phases ne sont que des aspects de la même activité du Seigneur (322).

154. Du ciel, collaborer à ce qui se passe dans le monde

Si l’œuvre est consumée, l’homme subira un dommage. Il ne peut pas se maintenir; il doit lâcher ce que jusque là il considérait comme sien. Le dommage qu’il subit sera visible dans son oeuvre : il doit reconnaître partout la distance entre une oeuvre qui tient bon et la sienne. Dans ce brasier objectif, on ne peut rien sauver en le camouflant. La connaissance pénètre tous les recoins, mais de le reconnaître est pénible, car le fondement n’est pas à sa disposition pour une nouvelle construction; c’est par le dommage, par le châtiment, qu’il se rend compte. – Lui-même sera sauvé, mais comme à travers le feu. Le feu purifiera l’homme pour qu’il aille vers la croix, c’est par la croix qu’il pourra être sauvé, mais avec le dommage qu’il aura subi. Si un homme sauve son oeuvre avec lui dans le ciel, tant que dure la terre, il restera intéressé du haut du ciel à son oeuvre terrestre, il pourra collaborer à ce qui se passe dans le monde dans un sens qui est à comprendre aussi d’une manière terrestre. Ce ne sera pas possible de la même manière pour celui qui ne sauve pas son œuvre avec lui dans l’au-delà. Une bonne parole chrétienne dite ici-bas continue d’agir; celui qui l’a dite peut, au ciel, soutenir sa fécondité terrestre. Ce qu’il a semé ici-bas lui assure un apostolat dans le ciel. Non que là-haut on ne continue à édifier que son œuvre personnelle mais, par elle, on a pour ainsi dire un point d’attache. Par contre ceux qui ici-bas n’ont rien voulu faire de chrétien seront tout d’abord suffisamment occupés à s’habituer aux « usages » du ciel (323).

155. Chercher Dieu

Dieu nous trouve avant que nous le cherchions (434).

156. Les talents du Fils

Quand Adrienne souffre beaucoup, elle voit constamment des anges. – Quand le Fils, durant sa Passion, dépose auprès du Père tout ce qui peut le réconforter, cela se trouve alors réellement auprès du Père. Mais ce qui est déposé n’a pas une existence isolée, indépendante, cela fait partie de l’ensemble de sa mission comme un aspect qui, maintenant justement, pour que la mission soit complète, doit être incompréhensible. En tant que dépôt, cela appartient aussi au Père et est à sa disposition, et le Père a le droit de le changer. Ce qui est déposé n’est pas un dépôt figé, cela doit occuper une fonction dans l’ensemble de la mission. Cela profitera à l’humanité parce que, par amour pour elle, le Fils renonce à tout sur la croix. Ce sont les « talents » que le Père lui a donnés comme au bon serviteur et qui doivent rapporter. Ils portent du fruit pour le Père bien que, sur la croix, le Fils ne sache pas ce qu’ils deviennent, car il les a donnés sans condition. Il ne les a pas déposés pour en disposer quand même encore plus tard. – De même quand un chrétien offre quelque chose à Dieu et à son trésor de prière pour qu’il en fasse libre usage, il ne peut pas décemment revenir en arrière. Supposons qu’il ait beaucoup prié et médité et qu’il en ait remis le fruit à Dieu; si arrive un temps de détresse et que ce soit la nuit, il a besoin d’aide. Il ne peut pas dire à Dieu : Donne-moi maintenant un peu de ce que j’ai déposé auprès de toi. Ce serait mesquin. Car son intention était bien de mettre à la libre disposition de Dieu ce qui lui appartenait (47).

157. Les rayons de miel

A. est totalement au bout de ses forces; elle a le sentiment que ça ne va plus. Il n’y a que ses pensées qui sont libres et ne sont pas dans le noir. Tout d’un coup elle voit le dépôt du Seigneur et elle remarque que ses souffrances à elle font partie d’un service du Seigneur. Je vois les anges qui s’approchent de moi et je les regarde. Ils forment tous ensemble comme des soleils, ils viennent de tous côtés, en figures qui ressemblent à des roues. Maintenant je comprends : ces anges ont une mission qui ont un rapport avec mes souffrances. Ils viennent chercher quelque chose. Ils emportent avec eux quelque chose de cette souffrance, quelque chose qui n’est pas la souffrance elle-même, mais en quelque sorte ce qui en elle est utilisable, son produit. Ils vident les rayons (comme on vide des rayons de miel). Et cela fait du bien de penser que ce sont des experts et qu’ils vont traiter comme il faut ce qu’ils viennent chercher. – C’est étrange au fond qu’il nous soit donné d’en voir quelque chose. Et cela nous rend heureux et tout ce que font les anges, on le ressent dans cette joie. Et alors on est content aussi de continuer à souffrir (48).

158. Une Passion inutile

Dans la Passion, l’amour reçoit la forme de ne pas pouvoir se communiquer. Seuls le Père et l’Esprit savent ce qui se passe dans le Fils; dans ce qui se passe – « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne » -, la volonté du Fils se ramène à celle du Père, disparaît si bien en elle que, de la sorte, la fécondité du sacrifice, la grâce même du sacrifice semble se perdre. Il n’y a plus aucune visibilité. Cette forme de l’amour, le Fils la voudrait sans cesse chez ceux qu’il invite à la connaître d’expérience. Il voudrait ne pas devoir l’épargner à ceux qui sont destinés à la souffrance. Ils ne pourront pas plus comprendre le sens de la souffrance que ceux à qui le sacrifice est destiné. Ceci comme préliminaire à la croix qui, pour le Fils, est une souffrance jusqu’à la mort tout à fait inutile. Cette expérience de l’inutilité commence déjà au mont des oliviers, où sa propre façon de voir se perd dans la volonté du Père, où ses propres limites disparaissent dans ce que le Père a d’inconcevable. On peut faire un saut qui n’arrivera nulle part. On donne le meilleur de ce qu’on a, sa propre substance, et on ne voit pas à quoi elle aboutit. On reste dépouillé, interrogateur, perplexe, aveugle, avec le sentiment d’être devenu finalement incapable. On est même si dépouillé qu’il serait absurde d’exiger de quelqu’un un autre sacrifice. La solitude a maintenant pris une forme qui exclut toute communion. La fécondité en est écartée. Il n’y a là plus rien de logique qui offrirait une ébauche pour autre chose. Ce qui est déterminant, c’est que cette souffrance n’ouvre aucun avenir. Elle est essentiellement si vaine qu’elle ne peut rien contenir, qu’on ne peut rien en tirer. Si quelqu’un me dit : « Votre souffrance est féconde », c’est un pont qui est en quelque sorte jeté. Mais pour le Seigneur il n’en est pas question du tout maintenant. Il a sa Passion devant lui comme un « alpha privatif » (243).

159. Le pain du Père

La semence du Père, par l’Esprit Saint, devient homme que Marie reçoit. Elle le reçoit comme eucharistie du Père, c’est une première sainte communion. Élue pour cela, elle reçoit du Père l’être du Fils qui est si pur don qu’il s’est laissé transformer en pain du Père. Le pain, c’est ici la substance de la semence dont la femme peut jouir. Dans la parabole, le Père aussi est le semeur; la semence, le Fils, croît dans la Mère et maintenant le pain est prêt pour tous : l’eucharistie. Quand la Mère donne le Fils au monde, le pain commence à être partagé. Plus tard, le Fils se donne lui-même en partage aux hommes et confirme par là l’oeuvre du Père et son être propre qui est d’être l’eucharistie du Père. Et il confirme la conduite de sa Mère qui partage. Dans le corps du Fils sont donc unis l’eucharistie du Père et celle du Fils; elle est incarnation qui va si loin que le Fils, pour retourner au père, se laisse partager entre tous. En donnant son corps dans l’eucharistie, il fait ici-bas ce que le Père fit du ciel quand il donna sa Parole comme semence à la Mère. La pensée du Père de laisser le Fils devenir homme était si belle que le Fils ne connaît rien de meilleur à laisser aux hommes en les quittant que l’eucharistie qui prend son origine dans l’incarnation qui est l’eucharistie du Père (529-530).

160. Deviner quelque chose du Père

L’image du Père est devenue vivante pour nous avant tout dans l’Ancien Testament et par les paroles du Fils. Quant au Fils, nous le voyons d’abord comme incarné, dans toutes les situations de sa vie terrestre et de sa mort; il est toujours et partout l’Homme-Dieu. Mais cette rencontre elle-même avec l’Homme-Dieu nous est procurée par l’Esprit Saint; nous devons être animés par lui pour saisir quelque chose de ce que Dieu peut être comme homme et l’homme comme Dieu. Alors nous remarquons aussi combien nous avons besoin de lui pour deviner quelque chose du Père et finalement aussi pour que l’Esprit lui-même devienne pour nous une réalité. On ne parvient à lui que par lui (464).

161. Tenir les rênes ou payer les impôts?

Ici-bas, il est possible de croire en Dieu d’une certaine manière et en même temps de tenir les rênes : mon autorité, finalement c’est ma raison. Je fais sans doute certaines choses pour Dieu, mais je me réserve de faire davantage plus tard au cas où la foi en Dieu deviendrait pour moi plus évidente. Si Dieu exigeait de moi un engagement total, il devrait se montrer à moi plus concrètement. Qu’il reste aussi caché est pour moi le signe que, dans le monde tel que je l’expérimente et le connais, je dois m’occuper aussi selon ma propre raison et ma conscience. La vie m’apprend suffisamment ce que je dois respecter, où je dois obéir ou non pour m’en sortir sans dommage. – Dans le purgatoire, je me trouve tout d’un coup devant une autorité absolue qui ne va pas m’épargner, mais à laquelle tout d’abord je ne me soumets pas. Elle me prend cependant dans sa sphère d’influence tel que je suis et, en s’imposant à moi, se fait reconnaître suffisamment comme autorité. Elle fait preuve d’autorité non par exemple par les moyens de pression dont elle dispose (comme ici-bas par exemple l’administration des impôts), elle s’impose par elle-même. A maints égards, elle rappelle le Dieu de l’ancienne Alliance et la crainte qu’il inspire. Le Fils de Dieu qui administre le purgatoire a une manière semblable d’éveiller et de maintenir notre crainte si bien qu’au purgatoire l’amour semble, au début, être tout à fait un élément de la crainte; on sait que l’amour existe, mais on ne le ressent pas, il fait partie de la preuve que le Fils donne lui-même de son autorité. Quand l’administration des impôts cherche à me prendre et que je ne peux plus lui échapper, la sanction devient inévitable. Cela n’a plus de sens alors de philosopher sur la nature et les pouvoirs de l’autorité, je fais l’expérience de son pouvoir et je dois payer. Toutes mes idées aussi sur la peur sont dépassées quand je sens réellement la crainte. Il en est de même dans le purgatoire; seulement ici je suis fixé encore beaucoup plus solidement, c’est-à-dire absolument et sans issue possible : je suis livré à la force unique qui gouverne ici. Ce n’est pas de l’obéissance (ce serait un pouvoir qui m’appartient), mais l’effet d’une force qui m’est extérieure et qui simplement me « met par terre ». Il n’y a pas d’échappatoires : aucune idée d’un avenir, d’une espérance, d’un programme; seuls comptent les faits : le Seigneur qui se tient devant moi comme un tout inentamable, qui ne peut être travaillé peu à peu et assimilé. Et si je ressens quelque aide de son amour, cela fait partie aussi de la question de ma fixation. Rien n’en est distrait (339).

162. Le violon et l’amitié

En tant que Fils unique du Père, le Fils a une expérience immédiate du Père. En tant que second Adam, il vit dans une distance à Dieu propre à la créature; le Père l’envoie en « voyage » chez les hommes et, pendant ce voyage, il a à tout moment la possibilité d’entrer en contact avec le Père. Mais en tant qu’homme dans le monde déchu, il est envoyé pour ainsi dire dans une île de cannibales où il n’y a pas de téléphone. Le difficile est d’avoir une vue d’ensemble de tous ces aspects. – La distance, c’est comme une corde (de violon) : il faut la frotter pour en tirer des sons. Avec le terme « frotter », est signifiée ici la vision que le Fils a du Père. Et c’est le Père qui lui-même règle la tension de la corde. Pour la Passion, il l’a tendue à nouveau afin que le Fils en tire des sons plus graves ou plus aigus, toujours en réponse à la tension réglée par le Père. Si la corde n’avait pas une longueur déterminée, si elle était fendue par exemple, on ne pourrait plus rien en tirer. Ou bien, pour plus de justesse, on pourrait peut-être changer l’image : la corde qui représente le Fils est tendue plus ou moins par le Père, sa tension correspond plutôt à la volonté du Père et elle est plus ou moins constante. Mais là où la corde est frottée et quand elle est frottée, le Fils est abandonné. L’accordement de la corde, le Père l’a arrêté; le Fils ne le remarque pour ainsi dire que lorsqu’il s’apprête à en jouer. Le Père est là sans signaler constamment sa présence; le Fils peut à tout moment, quand il le veut, prendre le violon. Mais il n’a pas besoin de le faire, il peut renoncer à la vision. – La manière dont il en joue, dans l’aigu ou dans le grave, correspond à son besoin de prière et de conversation avec le Père, à son besoin de lui répondre. On pourrait dire qu’il joue dans le grave quand sa prière n’a rien de particulier, quand il est rempli de certitude, quand il annonce sans angoisse, dans le pur amour, qu’il est venu pour glorifier le Père. Il joue dans l’aigu au mont des oliviers, quand il est dans la plus grande nécessité et qu’il attend impatiemment une réponse du Père. Et cette réponse se trouve somme toute dans le fait que le Fils dit : « Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux ». De même dans une amitié, la relation fondamentale peut toujours être la même, mais on peut en jouer et y avoir recours de différentes manières. C’est tantôt connaître d’une manière habituelle l’existence de l’ami, tantôt avoir avec lui une conversation approfondie. Dans le premier cas, je sais qu’il y a correspondance : pendant que je pense ou fais ceci ou cela, l’ami de son côté pensera et fera quelque chose de conforme à notre relation. Dans la conversation, ce qui est commun et réciproque est plus clairement sensible. Ainsi la relation du Père et du Fils est absolument constante, dans l’éternité certes, mais aussi quand le Fils devenu homme assume, dans cette relation constante, de nouvelles variations de distances. La même mélodie peut maintenant se jouer en différentes tonalités ou variations pour ainsi dire. Le Fils peut prendre l’instrument en tant que Dieu, en tant que nouvel Adam, en tant que Rédempteur. Il peut varier son jeu à l’extrême. Quand, durant la Passion, le Père se cache, c’est parce qu’il est entré dans le jeu du Fils. Il y a aussi la possibilité que la corde que touche le Fils ne donne d’elle-même aucun son (199-200).

163. Solitude

Est-ce que d’ici-bas on peut faire appel aux « pauvres âmes du purgatoire »? Pour le moment, elles ne peuvent rien faire elles-mêmes, elles ne sont même pas libres de leurs pensées. Elles ne le redeviendront que lorsqu’elles auront part à la liberté de Dieu dans une prière profonde et qu’ainsi elles seront parvenues, vis-à-vis de Dieu, à une liberté nouvelle. Ce n’est qu’alors, peut-être à la sortie du purgatoire, qu’elles pourront aussi ressentir à nouveau l’amour des autres comme elles éprouvent l’amour du Seigneur. Si on fait appel aux âmes qui sont dans le purgatoire proprement dit, elles ne l’entendent pas elles-mêmes car elles sont fixées; mais le Seigneur l’entend et il peut exaucer la prière. Au purgatoire, l’âme est réellement isolée. Elle ne peut que regarder devant elle, non à côté d’elle. Il n’y a pour elle aucune possibilité de comparer : comment le Seigneur procède avec les autres âmes, sur terre ou au purgatoire. Elle est dans une sorte de solitude, totalement occupée de la relation que Dieu a avec elle. Ce n’est que lorsqu’elle est totalement purifiée et qu’elle est totalement détachée d’elle-même que s’ouvre à nouveau pour elle l’expérience de la communion des saints dont elle a dû auparavant se sentir exclue comme indigne (340).

164. La croix et l’enfer

Sur la croix, le Fils souffre par amour pour le Père. A la croix, le Père reçoit la preuve de l’amour du Fils pour lui et pour les hommes. Il ressent cette preuve avec une évidence insurpassable. Car la souffrance est objective, aussi objective que l’amour du Fils pour le Père et pour les hommes. Et l’Esprit que le Fils renvoie au Père est le témoin de cette objectivité et il rapporte objectivement au Père, sans y rien changer, son témoignage de la souffrance et de la mort du Fils. « En tes mains… » : ces mots contiennent également ceci : l’Esprit est remis au Père et il se donne lui-même de telle sorte que le Père reçoit une participation totale à l’objectivité de la souffrance, de la nécessité de la souffrance et de la volonté de souffrir. – Le Père répond au Fils. Sa réponse réside dans le fait qu’il montre l’enfer au Fils. Si le Fils a pris sur lui la croix par amour pour le Père et pour les hommes, c’est par amour pour le Fils et pour les hommes que le Père a créé l’enfer. Avec l’Esprit que le Fils lui a maintenant renvoyé – l’Esprit qui garantit l’objectivité de cette offrande -, le Père montre au Fils en enfer ce qu’a d’objectif son amour pour lui; cet amour réside dans le fait de montrer mais, dans le fait de montrer, il y a également l’objectivité de son amour paternel pour les hommes. Le Fils est seul à accomplir sur la croix l’œuvre de la rédemption. Le Père, en montrant l’enfer, est seul à découvrir au Fils ce qu’a accompli la croix. Dans l’enfer objectif, le Fils voit dans le Père l’image antithétique de ce que sa croix avait d’objectif. Et la vision de l’enfer reste en tout cas et pour toujours la réponse à la croix. C’est l’achèvement de la croix. L’enfer qui est montré, tel que le Fils le voit, est la preuve que le Père a recueilli la mort du Fils sur la croix (296-297).

165. Les deux millions

Le Fils vit ici-bas uni à sa propre existence dans le ciel, car il n’a rien perdu de sa divinité. Mais ici-bas il vit en fonction de l’amour divin qui a décidé du salut; et il est pour lui si prioritaire de présenter cette décision qu’il ne s’attache plus à son existence céleste. Pour lui, le sens de son existence est de nous montrer l’ampleur de la grâce de Dieu Trinité qui est destinée à l’homme et lui est donnée. – Et ainsi de même qu’il « est » dans le monde, « nous » y sommes nous aussi, parce que tout ce qu’il exprime nous concerne. Nous sommes parce que nous sommes concernés dans le Fils. Les hommes que nous sommes sont ceux auxquels l’amour du Père est destiné. Le Fils vit pleinement cette vie qui est la nôtre, il est donc nous. Il nous fait voir ce que nous sommes, mais il ne joue aucun « rôle », il ne fait pas de « théâtre ». Il ne joue pas, il vit. Il ne nous invite pas à jouer avec lui mais à vivre de sa vie. – Supposons qu’un grand pécheur rencontre un prêtre. Le pécheur ne voit plus d’issue à sa vie. Par sa vie, le prêtre peut lui présenter peut-être ce qu’il doit faire. Le prêtre peut sortir de l’isolement de son « existence sainte », la quitter d’une certaine manière, pour marcher pas à pas avec le pécheur de sorte que celui-ci le suive. Il peut alors se faire que le pécheur ne regarde plus ce qu’il est lui-même (l’image qu’il s’est faite de lui-même), mais celui qui marche avec lui et dont l’existence est là pour lui présenter son existence propre… – C’est justement en tenant compte du Père et de la vie éternelle et du jugement par l’être divin que nous recevons tout ce dont nous avons besoin pour aller, dans la confiance de la foi, vers ce qui nous attend. Ceci en totale contraste avec l’ancienne Alliance. Là, je suis ce que je suis. Dans la nouvelle Alliance, je suis ce que le Seigneur est. Et le Seigneur est ce qu’il doit être selon la décision de Dieu Trinité. Il nous représente. Il s’est fait le représentant de l’image de nous-mêmes qui est ébauchée dans le ciel… – Le jugement de la confession est là pour réduire la distance entre lui et nous. Le Seigneur porte la confession dans la souffrance; il laisse s’accomplir sur lui le jugement afin qu’il puisse s’accomplir en nous dans le sens du salut. Comme si quelqu’un qui a deux millions disait à un mendiant : nous sommes également riches. Comment cela? Parce que je n’ai gagné l’un des millions que pour t’en faire cadeau. En partageant de la sorte, le Seigneur nous donne en même temps sa richesse et sa pauvreté, sa pureté et sa confession. Et finalement il n’est pas nécessaire qu’on fasse une telle différence entre richesse et pauvreté, car les deux ne font qu’exprimer la nature du Seigneur : il se donne à nous tel qu’il est (185-186).

166. La mère qui a plusieurs enfants

Nous avons une idée de l’amour du Père pour le Fils, car nous connaissons entre humains quelque chose de comparable et nous pouvons en quelque sorte exhausser nos expériences à l’infini. Et quand nous essayons de penser l’Esprit tant bien que mal, nous voyons que le Père non seulement aime la personne de l’Esprit comme celle du Fils, mais aussi qu’il aime la relation d’amour entre le Fils et l’Esprit et qu’il reçoit un fruit de cette relation d’amour : elle est importante pour le Père, elle l’enrichit, il l’aime et compte sur elle. De même une mère qui a plusieurs enfants est enrichie par chaque nouvel enfant, non seulement par sa nouvelle relation à l’enfant, mais aussi par la relation du nouvel enfant avec ses frères et sœurs, et par la relation de chacun d’eux avec les autres. Par cette image, il pourrait même sembler qu’on pourrait saisir plus facilement les relations des trois personnes divines que la relation d’une mère à ses dix enfants. Cette impression se dissipe quand on prend en considération le fait que Dieu le Père trouve si infiniment parfaites ses relations au Fils et à l’Esprit et les relations du Fils et de l’Esprit que, pour en exprimer quelque chose, il crée l’univers (90).

167. L’amour à deux

Adam est le symbole du monde; pour satisfaire le désir d’Adam, Dieu lui donne la femme. Dès avant le péché, Adam a donc un souhait, il a en lui quelque chose de bon qui demande à être exaucé. C’est en quelque sorte un signe : Dieu qui rencontre Adam au paradis lui a montré sa relation à l’Esprit qui planait au-dessus des eaux, il ne lui a pas montré sa relation au Fils. A la place de celle-ci, il lui montre Eve, mais Eve ne peut pas le satisfaire pleinement; elle montre que l’amour à deux seulement est impossible et n’a pas d’avenir. En étant seul avec Dieu, Adam garde en lui un désir inassouvi, il devait pouvoir connaître aussi l’amour entre humains. (Un ermite chrétien ne cesse d’avoir aussi le monde dans sa relation avec Dieu). Adam n’avait pas le droit de voir accompli en lui seul le sens de la création. Mais entre humains non plus l’amour ne satisfait pas totalement (90-91).

168. Ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas

Quand le Christ arrive ici-bas, à la place du monde, il institue l’Eglise et, par elle, il introduit dans le monde le jeu des forces : Père – Fils – Esprit – Eglise. Sur la croix, il a vaincu le mal du monde en son fondement et d’une manière universelle, il a ainsi la possibilité d’inclure tous les hommes dans sa relation d’amour avec l’Eglise : les croyants et ceux qui ne connaissent rien de lui, également ceux qui le combattent, tous sont inclus d’emblée. Mais, à aucun moment, le Fils n’accueille l’Eglise (et par elle, le monde) dans une relation exclusive avec lui, il l’accueille tout de suite dans la pluralité de ses relations avec le Père et avec l’Esprit. Et à la Pentecôte, il envoie l’Esprit sur l’Eglise afin que l’Eglise (et en elle, le monde) soit désormais aux yeux du Père à l’intérieur de la relation d’amour du Fils et de l’Esprit, de l’Esprit et du Fils. Le Père n’a plus besoin maintenant de voir son monde « extra muros », il est inclus dans la relation d’amour entre le Fils et l’Esprit et il participe à l’amour trinitaire. Et ce n’est pas seulement le monde comme un tout qui y participe, c’est chaque être humain individuellement, de sorte que se font jour une infinité de facettes de l’amour et que chaque acte d’amour est recueilli dans le trésor d’amour du Père. C’est ainsi qu’on comprend aussi que l’Eglise peut tout recueillir dans son trésor et qu’elle crée partout des concepts qui, s’ils sont compris correctement, peuvent servir à découvrir partout et à l’infini l’amour prévoyant du Père; par tout ce que l’Eglise crée de neuf, par toute parole qui est formulée dans l’amour, l’amour du Père veut renforcer la relation d’amour que l’Eglise a pour le monde. Et on comprend aussi comment la croix remporte la victoire sur le péché, non seulement comme la plupart du temps nous la voyons – comme l’antidote aux différents péchés – mais de telle sorte qu’elle triomphe de la totalité du péché (et aussi du péché originel) et transforme le monde et l’établit en Dieu encore plus profondément que le péché pouvait l’en détourner (91-92).

169. Un trésor

Avec la clarté grandit le mystère. Par exemple plus la Mère du Seigneur explique son mystère, plus il apparaît mystérieux. Quand la promesse s’est accomplie en elle-même et que l’Esprit l’a couverte de son ombre avec la semence du Père, se sont accomplies en elle des choses dont elle avait connaissance certes, mais aucunement comment elle en fit l’expérience. Son expérience dépasse sa connaissance et, dans ce fait qu’elle est dépassée, il y a deux choses : elle reçoit davantage de compréhension et tout est beaucoup plus mystérieux que ce qu’elle pensait. Le mystère grandit en elle : il s’éclaire et il constitue cependant en même temps une réserve, un trésor, dont vont vivre toutes les générations de l’Eglise pour pénétrer plus profondément dans son mystère. Ils n’arriveront jamais au bout (26-27).

170. Solidarité

Le pécheur pense d’abord avoir commis un péché tout à fait précis, personnel, aux contours nets; en réalité il est tombé dans une communauté de pécheurs, il participe à leur destinée qu’on ne peut pas embrasser d’un seul coup d’œil; en tant que voleur, il fait partie d’une bande incalculable et mondiale de voleurs, d’une humanité qui vole. Il peut confesser : « Je suis un voleur comme il y en tant ». Mais la plupart d’entre eux ne vont pas se confesser si bien qu’en se confessant il devient responsable en quelque sorte pour eux tous. Plus son péché est clair pour lui, plus mystérieuse aussi sera sa solidarité avec tous les pécheurs, solidarité qui est tout à fait claire aussi dans la mort du Seigneur sur la croix. Et si le voleur est pardonné, cela ne le délie pas de la solidarité avec les pécheurs, il n’est pas celui qui est blanchi et qui maintenant prend ses distances vis-à-vis des autres; justement parce qu’il a été purifié, il leur appartient plus profondément d’une manière nouvelle. – Il en est ainsi pour tout dans le royaume de Dieu. C’est au milieu de mystères qui ravissent mais qui ne sont pas dévoilés que vit Marie avec son enfant, que le Seigneur vit avec nous, que nous vivons dans l’Eglise et que l’Eglise est catholique, embrassant tous les hommes, se souciant de tous au nom du Seigneur, au nom de Pierre… Et cela parce que le Seigneur, durant les trois jours de sa passion et de sa mort, a enduré pour nous la confession, nous l’a donnée dans cette position clef, dans sa clarté, mais entourée du mystère de son origine : le mystère de son sacrifice pour le monde dans lequel tout l’amour de Dieu Trinité se révèle – et se cache (27-28).

171. La règle

Le Christ est comme un fondateur d’Ordre. A l’Eglise il a donné sa Règle : l’Esprit Saint (420).

172. L’attente

Une femme enceinte sait qu’elle ne peut pas fixer elle-même l’heure de la naissance. Il y a en elle une loi qui régit les choses et à laquelle elle ne peut se soustraire. Marie n’est pas seulement soumise à cette loi de la vie naissante, elle est aussi soumise à la loi divine. C’est son esprit tout entier aussi bien que tout son corps qu’elle doit tenir complètement disponibles; être constamment attentive à ce que le Fils lui suggère; après la naissance aussi elle sera toujours prête à accueillir du nouveau, exactement à l’heure qui lui convient à lui. – Pour les disciples, la foi nouvelle ne commencera que lorsque le Seigneur devenu adulte se mettra à prêcher dans le pays et qu’il aura besoin de collaborateurs. Marie a appris cette foi de façon continue : par le germe de vie en elle, par le nourrisson à son sein, par le garçon et par l’homme. Et comme Marie, la Mère, devient l’Eglise Epouse, l’Eglise ne peut jamais oublier le temps de l’Avent et du petit enfant. Elle n’en est pas quitte du fait que l’enfant est encore mineur et qu’il ne peut rien dire, que les bergers l’adorent, que Marie est en quelque sorte une vague médiatrice de toutes les grâces, qu’entre-temps l’enfant de douze ans dit des paroles étonnantes; entre tout cela il y a le quotidien, la vie qui continue, toute l’attitude de la Mère qui exprime sa nature et qui devrait aussi façonner la nature de l’Eglise : attendre l’enfant, rester orientée vers l’enfant. L’Eglise, dans ses définitions et d’autres instructions, part beaucoup trop d’elle-même au lieu de partir du Seigneur. Marie est toujours partie du Fils (148-149).

173. Le fiasco

En tant que Dieu dans le ciel, le Fils saisissait d’un seul coup d’œil l’ensemble des relations d’amour entre Dieu et sa créature. Maintenant, ici-bas, il doit apprendre à aimer son prochain sans avoir de vue d’ensemble. Lui manifester d’une certaine manière un amour humain naïf qui est prêt à se développer, à se laisser former par des expériences successives, et qui sera déçu comme aucun autre amour humain jusque là. Il doit être spontané et parfait, pas seulement divin cependant, mais totalement humain. Et pourtant il est condamné dès le départ au plus grand fiasco. Cela, le Fils le sait en tant que Dieu, et il le pressent en tant qu’homme, mais il ne lui est pas permis pour autant de se laisser dégoûter de l’amour. Et même par chaque déception et par chaque rejet il doit apprendre à aimer malgré tout, et seulement alors comme il faut, non seulement dans le cœur, mais aussi en acte si bien que plus tard les croyants pourront se référer à son attitude comme à l’amour le plus évident. Nous devons le recevoir non seulement parce qu’il nous concerne nous aussi mais parce qu’il est une partie de son enseignement, et c’est pourquoi il est manifesté objectivement et on peut le constater pas à pas dans l’évangile comme n’importe quelle vérité objective. On peut ouvrir les évangiles où on veut, partout apparaissent de nouveaux aspects de l’amour du Seigneur : de son amour humain, chrétien, divin. Le Nouveau Testament est « le livre de l’amour », qui verset après verset ne présente et n’expose rien d’autre (142-143).

174. La performance

Le corps du Seigneur s’attend à la flagellation. Il sait ce qui arrive, il s’y prépare docilement. Et pourtant la souffrance et la manière dont cela fera mal, il ne peut pas le savoir exactement à l’avance. Peut-être qu’il attend plus l’humiliation que la souffrance; et celle-ci viendrait comme un supplément… Il doit aussi apprendre l’attente parfaite : être totalement présent à ce qui lui arrive maintenant précisément; enregistrer de ses yeux ce qui est préparé là : comment on va chercher les cordes pour lui, comment on les prépare et on les place; mais saisir aussi ce qui humainement n’est pas visible, ce qu’il ne peut savoir que comme Fils de Dieu; et ceci cependant de telle manière que ne soit pas diminuée la surprise des coups qui vont venir. – Se préparer à la flagellation veut dire : se déshabiller totalement. Ne rien garder. Ne rien disposer, ne rien diriger par soi-même. Si l’on ne dégageait que le dos, cela voudrait dire qu’on s’attend à ce que le dos seul soit concerné. Il ne faut pas que vienne la pensée : j’espère qu’on ne frappera pas ici et j’espère qu’on ne frappera pas là. Ou bien j’espère que je perdrai vite connaissance… Même en recevant les coups, il ne peut pas y avoir l’intention de se tenir comme ceci ou comme cela pour se protéger à d’autres endroits, pour s’épargner d’autres souffrances, moindres, par une « souffrance plus vive ». La préparation veut dire : être prêt pour tout ce qui va venir. Et « pour tout » veut dire encore une fois non « ce qui est plus mauvais » ou « ce qui est le plus mauvais »… mais être prêt exactement pour ce qui va venir. Le Fils ne fixe la mesure à aucun point de vue. Il n’a pas le droit maintenant de souhaiter que chaque coup fasse le maximum de mal. Il n’a pas le droit d’aspirer à une performance sportive. Il doit arriver au résultat que le Père permet (252).

175. Etre à la hauteur?

Avant la flagellation, le Fils connaît une angoisse « élémentaire »: il pourrait peut-être ne pas être à la hauteur de la mesure du Père. Pour les coups qui sont plus faibles, c’est l’angoisse que le Père pourrait faire arrêter les coups avant terme parce qu’il ne répond pas à son attente. Pour les coups qui sont plus forts que ce à quoi le corps s’attendait, encore une fois l’angoisse qu’il pourrait ne pas être assez résistant. L’angoisse de ne pas avoir éduqué son corps assez sévèrement pour qu’il soit à la hauteur des tribulations qui sont nécessaires à la rédemption. Mais le véritable exercice n’est pas un entraînement corporel, c’est une indifférence : tout recevoir tel que c’est donné. Cela peut signifier pour le Fils une grande humiliation que le Père n’exige pas de lui plus que ce qu’il reçoit. – A la fin de la flagellation, le Seigneur est totalement épuisé. Mais il ne voit aucune utilité à ce qu’il a souffert, ni non plus que le Père ait reçu cette souffrance; il ne ressent aucun apaisement : « Au moins c’est passé! » C’est simplement quelque chose qui a cessé. Aucune réflexion du genre : Est-ce fini? Ou bien ça va peut-être recommencer par le début? Ou bien est-ce que tout cela n’était qu’un prélude? Le Fils ne pose pas de question; il se tient devant le Père avec un amour inchangé, avec une obéissance de mission inchangée. Il ne se laisse pas aigrir, irriter, il ne pense pas avec méfiance : Qu’est-ce qu’il peut encore avoir en vue? Toute obéissance ecclésiale et chrétienne renvoie à cette relation Père-Fils (253).

176. Le bon sens

Il y a un souffle de l’Esprit qui demeure immuable tout au long de la Révélation. Il est toujours reconnaissable là où un homme quitte sa voie et chercher à prêter une obéissance immédiate. Ce qu’il fait est humainement incompréhensible, mais il sait qu’il s’agit d’une mission reçue de Dieu. Abraham quitte son pays et, en offrant son fils, il anticipe le geste de Dieu; Moïse cherche à entendre et à obéir, il conduit son peuple à travers le désert contre toute raison humaine; les prophètes disent des paroles qui contredisent le bon sens; les apôtres abandonnent leur métier et misent tout sur l’unique carte du Seigneur; une Jeanne d’Arc entend des voix et fait ce qu’aucune jeune fille ne ferait; une Bernadette, qui ne sait ni lire ni écrire, cesse de parler comme les autres enfants et ne dit que la seule chose qui est sa mission; le curé d’Ars entend dans son confessionnal même ce qu’on ne lui dit pas et se risque à prendre position sur ce non dit. Toujours il s’agit d’une obéissance qui dépasse la compréhension personnelle. C’est ce qui fait l’unité de l’inspiration… Abraham obéit dans l’Esprit Saint. Bernadette rend témoignage dans l’Esprit Saint de ce qu’elle a vu. Grâce à l’accompagnement particulier de l’Eglise, tous ont la certitude de leur chemin et de leur conduite (453 et 458).

177. « Je ne comprends pas! »

Comparaison : un enfant possède un trésor, par exemple une image que sa maîtresse lui a donnée et qu’il a cachée en lieu sûr. Puis il se laisse si bien convaincre par son frère qu’il en vient à perdre toute méfiance et qu’il lui montre le trésor. Ce dévoilement du trésor est une extrême concession. Mais le frère lui arrache l’image des mains et l’emporte avec des cris de triomphe. – Le point de comparaison ne réside pas dans le sentiment d’avoir été abusé éprouvé par l’enfant, mais dans le sens que notre offre la plus extrême n’est jamais qu’un tout petit morceau de ce que le Saint Esprit projette pour nous et qu’il lui reste toujours à faire l’essentiel. Et le fait d’emporter est une plus grande grâce que le simple fait qu’on lui permette de voir, concession extrême… Chaque fois que l’homme soupire : « Je ne comprends pas », l’Esprit pourrait lui répliquer : « Enfin tu l’as compris! » (446-447).

178. L’inattendu

Avec toutes les données diverses de ce qui nous arrive, nous devons faire l’unité de notre vie dans le Seigneur. C’est une exigence de la vie chrétienne. Ma dernière confession, mon programme de travail, mes relations avec ma famille, ma prière d’hier, quelques rencontres inattendues, une lettre commencée : tout cela doit s’intégrer à mon existence d’aujourd’hui, se refléter dans mon aujourd’hui, sans contradiction, sans créer de rupture, même si l’aujourd’hui est tout différent de la journée d’hier. La substance de la mission, la conduite de l’envoyé doivent être identiques (171).

179. Revue de détail

Ici-bas, l’homme pense rarement à la mort, plus rarement encore au purgatoire. Et s’il lui arrive se s’en souvenir, il pense à tout ce qui n’est pas net dans son âme, qui l’empêche d’arriver à Dieu, il cherche à le discerner et à la rigueur à le combattre. Après la mort, la question de la connaissance sera toute différente. Les parties de son être que l’homme ressentait comme mauvaises, paraîtront tout autrement; là où il pensait qu’il n’y avait rien de particulier, il rencontrera les plus grands obstacles. – Etant donné qu’ici-bas il faisait une « revue de détail » avant de se confesser, il pouvait se regarder dans le miroir d’une confession et constater et rassembler ses péchés comme des points isolés; en tant qu’être social, il avait après tout une certaine connaissance de l’homme, il possédait par sa conscience une certaine connaissance de lui-même et il pouvait, soutenu par la foi et par l’Esprit Saint, prendre des résolutions pour améliorer sa vie (343).

180. Se tenir devant la face de Dieu

Dans le purgatoire, la connaissance de soi n’est plus valable parce que la mesure, c’est Dieu qui s’en occupe : l’homme doit être tel que Dieu le connaît. Et la mesure de la communauté précédente dans laquelle chacun avait ses fautes, chacun avait à compter avec les fautes des autres, n’est plus valable parce qu’il doit entrer dans la communion des rachetés qui sont totalement dirigés par Dieu et se trouvent devant la face de Dieu (343).

181. Tout mais pas ça

Si on demande à quelqu’un : « Que feriez-vous si vous saviez que dans une demi-heure votre maison va brûler? », il peut réfléchir calmement et répondre tout à fait judicieusement : « Peut-être appeler des gens pour évacuer, etc. » Mais si la maison brûle effectivement, dans la pratique, tout est différent. Il peut y avoir de la panique. Par rapport à la vie, le purgatoire, c’est la pratique. Il y a là pour l’homme des choses qu’il ne comprend pas, qu’il ne voit pas, qu’il ne peut pas utiliser, la distance habituelle et la vue d’ensemble habituelles ont disparu. Car c’est basé finalement sur une expérience du Seigneur et les hommes y sont livrés dans un processus qui leur est étranger. Si on regarde le purgatoire de manière théorique sans s’y trouver, cela nous donne la grande consolation qu’il soit la purification décisive. De plus, il nous ôte la liberté de dire non, la réflexion sur nous-mêmes et il nous amène à un large acquiescement. Et parce qu’on aime bien être propre, on donne son consentement. Mais quand on y entre, la première chose qui se passe certainement, c’est que tout en nous se hérisse : ce qui arrive là, c’est ce que nous ne voulions à aucun prix, ce qui nous répugne absolument. Et ce n’est que lorsque cela cessera que ce sera peut-être justement ce que nous souhaiterions maintenant. Entre-temps il y a l’apprentissage invisible qui fait passer du non au oui. Quand, à un endroit de l’âme s’allume le oui, le non angoissé redouble à l’instant suivant, jusqu’au moment où, après une durée non mesurable, toute l’âme brûle du oui (343-344).

182. Rejeter la faute sur les autres?

Au purgatoire, on n’a aucune vue d’ensemble. Quelque chose commence et semble s’arrêter; autre chose ne fait toujours que commencer, à l’infini. On ne peut pas suivre le déroulement. Supposons que, dans une opération, on extraie de l’organisme du péché de mon âme l’organe central de l’orgueil, les organes du péché qui restent seront complètement troublés dans leur fonctionnement intérieur, ils en deviendront d’autant plus pesants et gênants. Ce qui se produit, c’est le contraire d’un soulagement sans que, paradoxalement, je puisse le comprendre comme un progrès. Plus l’organisme du péché est désintégré, moins l’homme s’y reconnaît en lui-même. – Au début, il y avait une exigence totale qui dépassait de loin le sommet de mes capacités. La réaction involontaire est : « Non, ça, je ne peux pas ». Cette paroi est beaucoup trop à pic pour que je puisse l’escalader! Mais qui est ce moi qui parle ainsi? On me donne un rapide coup d’œil sur ma vie et je reconnais que j’aurais dû le faire. J’avais en moi la possibilité de faire tout autrement. Je ne peux rejeter la faute sur personne. On sonnait, mais j’étais trop paresseux pour ouvrir la porte, et ainsi je n’ai justement pas reçu l’argent que m’apportait le facteur… Avec ce rapide coup d’œil rétrospectif, il ne s’agit pas d’abord de m’amener à me repentir, mais seulement de comprendre ce qu’il en était. Et dans cette vue, il y a une norme : j’aurais pu faire autrement. Mais maintenant Dieu ne veut pas que l’homme se perde en pensées élégiaques ni dans un repentir imparfait replié sur lui-même; il veut diriger le tout. Le coup d’œil rétrospectif ne sert qu’à ébranler l’assurance, qu’à montrer le caractère futile de nos petites décisions dans le cadre de notre manque de décision pour les choses les plus importantes (344).

183. Un chemin qui doit aboutir en Dieu

A un certain moment au purgatoire, l’exigence se fâche. Elle représente la colère de Dieu qui veut rentrer dans ses droits. Elle demande (et c’est somme toute un signe de longanimité que cela soit demandé), mais je ne peux pas répondre. La colère de l’exigence m’intimide aussi. C’est alors que s’élève ma prière : « Rends-moi docile ». Le oui qui est là inclus n’est pas un oui qui comprend, c’est la reddition de mon intelligence aux vues de Dieu. C’est comme un mouvement de la puissance de Dieu dans mon impuissance. Il y a sans doute là un minimum d’intelligence, car je sais finalement qu’il y a une nécessité qui guide le tout, que je suis placé sur un chemin qui doit aboutir en Dieu. « Donc c’est pour mon bien ». De laisser ainsi place à Dieu est comme une première minime ouverture sur le ciel, une espérance inavouée au milieu de la loi d’airain de la nécessité (345).

184. Totalement bousculé

Dans le purgatoire, ce serait une espérance trompeuse si l’homme pensait qu’il y aurait désormais une interaction entre la grâce et le mérite. Cette illusion est aussitôt réduite à néant étant donné que cela commence absolument sans égards ni sentiment. Ça me tombe dessus. Ici-bas, la pénitence la plus sévère peut être acceptée pour ainsi dire, on peut se l’approprier. Ici toutes les lignes de communication avec le monde sont coupées; il n’est pas question de « participer », de « faire des concessions ». C’est une agression. On a donné le petit doigt et on est totalement bousculé. Dans le purgatoire, il n’y a pas de transition, pas d’apprentissage, pas d’égards, pas de « convenances humaines ». Tout cela est réduit à néant. On est pour ainsi dire livré au mépris de son meilleur ami. C’est l’homme en moi qui est méprisé, l’homme qui s’est rendu étranger à l’humanité de Dieu, qui s’est détourné de l’être humain de Dieu. Cet homme me dégoûte. Je ne peux pas me mépriser moi-même; tout ce qui est digne de mépris, je dois le déduire du fait que je suis méprisé (345).

185. L’entreprise de démolition

Au purgatoire, l’accord donné au début délie de l’obligation de comprendre moi-même. C’est un succédané de l’obéissance, cela permet de laisser faire plus que ce que l’on comprend. C’est une répétition machinale de ce qui a été dit auparavant plutôt qu’un acte autonome. Ce n’est pas une prière qui réjouit, c’est dénué d’émotion et même de réalité. Et il n’y a personne pour guider la prière, en tout cas on ne le voit pas. On est continuellement humilié, mais on ne peut pas localiser celui qui humilie. Seul importe que soit ressentie la profondeur de l’humiliation. La puissance humiliante est infiniment étrangère, et il n’y a pas de rapprochement possible, aucune manière de se faire bien voir, aucune curiosité. Cette puissance est d’une objectivité effrayante, elle continue à « travailler » même si cela me semble insupportable. On est vendu à une « entreprise de démolition » parce qu’on doit bâtir ici un nouvel édifice (345).

186. Le bourreau qui pétrit l’âme

Au purgatoire,on est dépouillé de toute dignité propre. Il règne une froide intransigeance. Le bourreau semble même « de mauvaise humeur » en quelque sorte, peut-être que son travail ne lui procure aucun plaisir, en tout cas c’est le pur contraire de mon humiliation. Il n’existe aucune espèce relation humaine. Aucune trace de compassion. C’est un travail de justice. Naturellement on ne peut pas dire que le Seigneur trouve sa « joie » dans le purgatoire. Mais pendant qu’il le gère, il demeure invisible, ce sont pour ainsi dire des mains étrangères qui pétrissent l’âme. L’impression d’être « transformé » éveille une légère lueur d’espoir : il se passe pourtant peut-être quelque chose. Mais non. Il n’y a pas d’écoulement du temps. Je suis pétri et je reste le même. Le processus vise une compréhension rapide comme l’éclair : tout cela était grâce. Mais pour arriver à ce que tout ce qui était faux tombe de quelqu’un, comme le Saul de Paul, il n’y a pas de « développement ». Je reste en quelque sorte livré à moi-même ou au pouvoir du processus sur lequel je ne peux pas agir. Et ce que le processus opère en moi me semble pour l’instant dénué de sens parce qu’aucun résultat ne se fait sentir (346).

187. La manie de vouloir tout savoir mieux que les autres

Mes « fonctions » sont testées : comment je fonctionne. Ici-bas par exemple je fonctionnais comme un être de communion. Quand on me posait une question, je répondais. Mais maintenant je n’ai pas à fonctionner dans la sécurité d’une communauté, je dois le faire sans protection, devant Dieu. On va voir ce dont je suis capable jusque dans mes fonctions les plus intimes. Et je ne peux rien si on ne vient pas à mon aide. Mais l’aide ne vient pas comme un soutien miséricordieux, elle vient comme une volonté d’en sortir malgré mon incapacité. Cette volonté ne se soucie pas de mon impuissance, elle peut faire que j’en sois capable. Si je dis : « Je ne peux pas », alors elle dit : « Je peux utiliser des moyens pour que tu le fasses ». Et à l’arrière-plan le contraire : « En es-tu capable? » – « Oui, je peux! » – « Non, tu ne peux pas, parce que je ne veux pas que tu puisses le faire ». Tout ceci avec le plus cruel sérieux. Toute la perpétuelle manie de vouloir tout savoir mieux que les autres doit être ébranlée jusqu’au tréfonds; toutes les opinions et tous les systèmes tenus en réserve, toutes les idées et toutes les habitudes toutes faites doivent être supprimés, plus encore être arrachés de force afin qu’il y ait de la place pour Dieu (346).

188. On ne me demande pas mon accord

Au purgatoire, il ne s’agit pas des habitudes terrestres comme telles : vêtements, repas, conversations, lectures, etc. Il s’agit des accoutumances au péché pour voir les obstacles, les choses, tels que Dieu nous les montre. Qu’il soit plus fâcheux pour nous d’arriver en retard au concert qu’à la messe. Les habitudes mauvaises doivent être extirpées, tous les jugements que nous portions sur ces choses doivent être réformés. – Et comme le purgatoire est une préparation à la vie éternelle, tout doit être parfaitement en ordre. Cela ne se fait pas sans qu’on y soit poussé d’une manière désagréable. On ne vous laisse aucun répit. Pour le recueillement contemplatif, on avait eu tout le temps de sa vie. On ne peut pas arriver au purgatoire en exigeant d’avoir maintenant du temps pour se recueillir intérieurement. Au contraire, on est toujours inexorablement arraché quand on ne s’y attend pas. La mesure et la manière de ce à quoi il faut réfléchir ne sont pas fixés par l’homme mais par le Seigneur; à cause de mon état de pécheur, mes perspectives sont absolument fausses et le plus souvent stériles. A y regarder de plus près, il faut qu’on m’arrache beaucoup plus de choses que je ne me l’étais imaginé. – Le tout, sans discussion préalable, sans qu’on m’ait demandé mon accord, et apparemment sans ordre. Ça commence quelque part et ça continue à creuser. Il n’est pas possible de coopérer. Il n’est pas dit si le travail effectué vaut quelque chose. On ne sait pas si on en a accompli la millionième partie ou si ce sera bientôt fini. Pour l’allure non plus il n’y a rien à faire. C’est un état de pure passivité. Et ceci avec un grand découragement (ce qui ne veut pas dire indifférence). Le découragement est un premier signe qu’on renonce à vouloir diriger soi-même les choses. L’ignorance aussi est beaucoup trop profonde pour qu’on puisse entreprendre quelque chose d’utile. Tout est fait pour vous rendre étranger à vous-même. On se dit : « Ça doit bien avoir un sens, mais je ne sais pas lequel. Je ne me sens pas non plus appelé à examiner ce sens. Mais il m’est encore moins permis de me rendre encore plus étranger à ce sens que je ne le suis déjà en y ajoutant quelque chose de propre » (347).

189. « Je suis une ruine! »

Dans le purgatoire, les autres ne jouent somme toute aucun rôle. Ils n’existent pas, il n’y a donc pas non plus un besoin de communiquer. Aucune curiosité pour savoir comment ça se passe pour eux dans cet état. Un vide. L’amour n’est pas là, mais le péché non plus, dans la mesure où on n’a pas la possibilité d’en commettre. Pour l’instant on est envoûté par quelque chose qui ne souffre aucune distraction. – Provisoirement, les péchés d’autrefois ne sont pas vus en détail. Ils ne sont là que comme un vague obstacle à la compréhension. Pour le moment, on se sent plus mauvais que coupable. Et « mauvais » veut dire : je suis tout autre que je ne l’avais pensé. Il me semble être quelqu’un qui ne s’est plus regardé dans un miroir depuis une éternité; je pensais que je paraissais encore tout à fait présentable, mais je dois comprendre que je suis une ruine. Le spectacle est si inattendu que je me demande si c’est réellement un miroir. Je reconnais quelques traits, mais le tableau d’ensemble est si incroyable… Comme si j’avais écrit une page entière et qu’on l’ait découpée en morceaux avec des ciseaux; on me présente des mots isolés et on me demande : Est-ce que vous reconnaissez votre bien? Il n’est pas encore question d’espérer changer. S’il arrive qu’une lueur apparaisse pendant qu’on est malaxé, elle disparaît tout de suite à nouveau. Il faut d’abord que me soient présentés jusqu’au bout tous mes programmes et toutes mes bonnes idées et toutes mes bonnes intentions. Le plus important, c’est l’humiliation (347-348).

190. Il suffisait de dire oui à la grâce

Dès le sein de sa Mère, le Fils attend les autres hommes, ceux qui croient à son mystère et qui feront avec lui la volonté du Père. Il sait déjà comment sa Mère a assumé cette tâche et comment elle laisse faire la volonté de Dieu. Comme s’il suffisait de dire oui à la grâce, de la laisser agir en soi et ensuite de ne plus s’écarter de ce chemin. Et bien que, pour le Fils, ce ne soit pas facile d’être devenu homme, il ressent un soulagement à être sur le chemin de la volonté du Père; il est décidé à rester homme et à persévérer dans sa tâche; ce qui le soulage, c’est qu’il comprendra toutes choses comme volonté du père, qu’il pourra regarder toutes choses de ce point de vue. En tant que Dieu, il n’avait pas de désir plus ardent que d’être homme comme le Père l’attendait de lui. Et il voit que sa Mère aussi, en tant que rachetée, vit tout à fait de ce désir (140-141).

191. Une réponse aimante

L’homme, image de Dieu. L’homme est image pour Dieu, non pour lui-même, mais il peut avoir le pressentiment d’être à l’image de Dieu, avoir le pressentiment de cette signification qu’il a pour Dieu. Il ne devrait donc que chercher à rester ce que Dieu veut le voir être, persister dans une réponse aimante à Dieu qui permet à Dieu de voir en lui son image (523).

192. Une goutte d’eau

Dans une fontaine jaillissante, l’élément jaillissant, c’est sa source, et quand le jet d’eau a accompli sa course vers le haut et vers le bas, il rentre dans l’eau ordinaire. Quand j’étais enfant, je pensais toujours : ainsi en est-il de notre vie sur terre et de notre entrée dans l’éternité. La vie a une forme, mais elle est toujours déjà passée quand on la saisit. Si on a de la chance, il y a peut-être, quand on regarde la fontaine jaillissante, quelque chose qui ressemble à l’existence. Le jet d’eau, on le voit continuellement. Mais au fond il n’a pas réellement d’existence. L’existence humaine de l’homme se répète toujours dans ce perpétuel mouvement de montée et de descente, mais justement la personnalité que je suis à présent ne se répète pas. Il y a l’endroit où l’on voit exactement comment l’eau qui descend tombe sur le plan d’eau au repos : un peu de mouvement, puis elle est absorbée, assimilée par l’éternité. Un instant on peut suivre l’absorption, puis pour l’œil tout est tout de suite à nouveau uniforme. Quand j’étais enfant, je pensais toujours : étrange, je peux discerner ce qui coule, ce qui est temporel, mais l’eau dans le bassin, ce qui est éternel, je ne le peux plus. Mais dans l’éternité, on doit pouvoir le faire. Dieu le peut. Pour Dieu, chaque goutte d’eau dans le bassin de la fontaine est aussi vivante et discernable que chacune de celles qui se distinguent dans le jet d’eau qui monte et qui brille dans le soleil (68).

193. Les exigences de l’Esprit

Marie voit d’abord l’Esprit comme une exigence; l’ange l’a représenté pour elle, mais désormais il sera continuellement dans sa vie. Elle devra être toujours prête pour l’Esprit, comme la femme est toujours prête pour la venue de son mari. On n’en a jamais fini avec l’Esprit. Celui qui s’est un jour confessé se déclare prêt à toujours se confesser encore. L’Esprit qui exige maintenant de Marie une disponibilité totale, ne cessera de se manifester. Et parmi les nombreux contacts qui sont liés à la venue de l’Esprit, elle ne sait pas non plus comment et quand elle est couverte de son ombre. Mais elle comprend l’exigence d’une disponibilité totale jusqu’au recoin le plus secret de son corps. Elle doit être mise à contribution et elle doit aussi aimer Dieu le Père, le Fils et l’Esprit sans aucune restriction. Elle veut aussi être totalement docile. Là où pourrait se faire jour la tentation de résister ou de se fermer, elle voit de nouvelles occasions d’aimer. Pas plus qu’une femme enceinte ne peut se dérober à sa grossesse, Marie ne veut pas se dérober aux exigences croissantes, toujours plus grandes. Elle reconnaît cette croissance des exigences au fait qu’elle ne comprend pas et au signe de la souffrance qui se dessine en elle. Elle sait très bien qu’avec l’enfant la croix grandit en elle, et elle acquiesce d’avance à cette croix. Son oui consiste avant tout dans le fait qu’elle continue à s’abandonner sans limite à l’action en elle de l’Esprit qui lui apporte le Fils et la croix. Elle ne cesse de tout remettre au Père. Car c’est bien de lui que l’ange est venu (119-120).

194. Un danger nous menace

Mais si nous ne faisons pas attention, un danger nous menace : ne voir en Jésus que l’homme et considérer sa connaissance du Père et son existence dans l’Esprit comme quelque chose d’abstrait et d’irréel. D’où l’importance essentielle d’une méditation trinitaire du Fils. Il est pour nous la lumière trinitaire. Pas plus qu’un prêtre, même quand il ne célèbre pas, ne peut se défaire de son caractère sacerdotal, le Christ ne peut se défaire de la Trinité. Si on est en relation avec lui, on ne peut à aucun moment faire abstraction de la Trinité. Et nous ne pouvons pas seulement méditer de l’extérieur comment le Fils vit du Père et de l’Esprit, nous devons goûter la nourriture qu’il mange et qu’il nous offre (115).

195. Confirmation

Il est requis de l’évêque, avant une confirmation, qu’il ait veillé la nuit et qu’il soit à jeun. D’une mortification purificatrice de ce genre, l’Eglise espère un effet pour l’administration du sacrement : l’Esprit agira avec plus de liberté par l’instrument qui administre le sacrement. Bien que le Seigneur n’ait rien de coupable à purifier, il se met, en allant au désert, dans un état de plus grand don de lui-même, il affaiblit volontairement ses forces physiques simplement afin d’être plus préparé pour la croix (140).

196. Inventer une histoire

L’exemple de deux personnes qui inventent une histoire ensemble ou écrivent une lettre à deux : chacun continue quand l’autre s’arrête, et chacun s’arrête quand l’autre recommence. Plus grand est l’amour de deux personnes, plus fortes et plus naturelles seront l’intimité et la profondeur de leur conversation. Et dans le dialogue il ne peut rien se passer qui briserait l’amour (67-68).

197. Recevoir les verges

Pour recevoir l’encouragement du Seigneur après la confession, tel qu’il est pensé dans l’amour, l’Eglise doit être passée par l’humiliation. Ce n’est qu’alors qu’elle comprend la miséricorde qui lui est de nouveau accordée. Mais alors, comme rapidement elle se croit rétablie dans ses anciens « droits »! Elle est comme un enfant qui exulte de ce que la « punition » soit passée. Il peut alors se faire que le Seigneur exige justement pour l’absolution une nouvelle pénitence douloureuse et qu’il traite l’Eglise comme un petit enfant qui doit se mettre à nu pour recevoir les verges. Jamais ne peut apparaître le sentiment que nous aurions fait assez pénitence, que nous aurions droit à un bon moment de tranquillité. C’est justement ce sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait qui doit nous être retiré jusqu’à ce que nous renoncions à tout calcul. C’est justement quand nous pensons voir que les choses avancent qu’elles peuvent se reproduire un certain nombre de fois jusqu’à nous donner le vertige. Et quand alors la grâce du Seigneur redevient visible dans l’Eglise, elle doit savoir qu’elle vit elle-même totalement de cette grâce; ce qu’elle partage ne lui appartient pas, elle ne fait que transmettre ce qu’elle a elle-même reçu. Le prêtre aussi justement qui exerce un ministère dans l’Eglise doit savoir cela : il ne possède pas le ministère, c’est le ministère qui le possède, et il ne peut que l’exercer que s’il rend constamment tout pouvoir au Seigneur (281).

198. S’offrir sans limite

Le oui qui tient tout disponible, c’est l’attitude de confession. La juste attitude de confession, c’est de se laisser adapter. Le désir de Marie serait que cette attitude soit accessible aux humains : qu’ils se confessent comme elle-même s’est confessée sans péché. Dans un abandon sans pruderie, sans brusque retrait si Dieu ou le ministère ecclésial intervient. Qu’elle puisse ainsi s’offrir sans limite est justement le signe qu’elle n’a pas de péché, c’est certain. C’est le péché qui, dans la confession, empêche le pécheur de tout montrer. Il devrait confesser qu’il ment et sa vanité l’en empêchera, etc. Le péché empêche aussi de voir le caractère joyeux de la confession. La Mère, qui se tient ouverte à l’Esprit dans l’attitude de confession, le fait dans la joie (120).

199. La « confession » de Marie

Le pécheur se confesse pour son propre bien : afin que le péché lui soit enlevé. La Mère par contre « se confesse » afin que l’Esprit trouve en elle ce qu’il veut. Peu importe sa personne. C’est une grande différence. Dans les monastères, les confessions devraient au fond être très proches de l’attitude de la Mère. Les religieuses inventent souvent des péchés quelconques parce que rien d’autre qui soit raisonnable ne leur vient à l’esprit. Elle devrait alors simplement s’ouvrir de telle sorte que le confesseur puisse leur inspirer quelque chose par cette ouverture. L’ouverture totale devrait être l’acte principal de leur confession. On peut déjà leur faire comprendre cela et c’est essentiel pour la vie contemplative. L’accusation de péchés particuliers, du manque constant d’amour, devrait aussi se faire avec le désir que la volonté de Dieu se réalise pleinement en elles. (Il va de soi que les péchés graves doivent être confessés explicitement). Si par contre on vient chaque semaine au confessionnal avec un programme fixe, alors les portes sont fermées, il ne se passe rien et, à la longue, le tout devient insupportable. Mais surtout le confesseur devrait pouvoir intervenir dans l’âme pour la former, ce qui requiert bien sûr de lui beaucoup de prière et de discernement (120-121).

200. Prévenance du Rédempteur

La présence eucharistique avec son don de soi à nous dans la communion est la révélation d’une attitude constante du Fils qui est au ciel, attitude qui, dans l’acte historique de son don de lui-même au cénacle et sur la croix, était déjà totalement présence comme cette attitude constante, éternelle. C’est la même attitude divino-humaine que nous méditons tantôt à partir du temps vers l’éternité, tantôt à partir de l’éternité vers le temps. C’est seulement ce qu’il y a de péché et de péché originel en nous qui nous empêche de comprendre le parfait caractère d’événement qui est dans l’être du Seigneur. Ainsi déjà le signe efficace de manger sa chair et de boire son sang est une prévenance du Rédempteur à l’égard des hommes qui ne peuvent pas surmonter totalement leur éloignement de Dieu durant leur vie. Mais cette prévenance exige en même temps qu’on s’exerce : de l’acte de réception de la communion et de l’action de grâce à l’acte d’une existence dans la foi qui vit constamment de la vie éternelle (100).

La suite en 32/3.

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