32/3. L’année de la foi avec AvS

 

32/3

L’année de la foi

avec

Adrienne von Speyr


201. Le visible et l’invisible

Le soir, quand j’éteins la lumière et que la fenêtre reste ouverte, il arrive qu’il se passe deux choses différentes. Il peut se faire que tout d’un coup on voie un ange qu’on ne voyait pas auparavant, comme si disparaissait le monde qui a fait le jour et que les anges auraient justement attendu cet instant pour devenir visibles et faire entrer le ciel à la place de la terre. Cela n’empêche pas que l’autre monde soit là en même temps : l’œil sensible ne voit plus rien pour un instant, les choses familières sont absorbées par les ténèbres, peu à peu on distingue quelques contours : l’ouverture de la fenêtre, le lampadaire dehors, la place, les ombres des arbres projetées sur le mur. Quand l’œil s’habitue à l’obscurité, il voit davantage. – Deux mondes se rencontrent : le monde terrestre et le monde céleste, comme dans un kaléidoscope : des petites pièces isolées qui ensemble donnent une figure. Une image. Dans la figure, les limites des deux mondes ne sont plus sensibles, on ne peut pas dire où commence l’un et où l’autre se termine. C’est ainsi que surgit la question du fini et de l’infini. Comment les deux mondes s’accordent-ils? Qu’en est-il de l’influence du ciel sur la terre, de la terre sur le ciel? Le fini ne serait-il qu’une projection, la feuille d’un arbre presque dépouillé, qui est secouée par le vent et qui montre des contours étranges qui ne cessent de changer d’apparence? Si on ne savait pas que c’est une feuille, on pourrait penser que c’est un oiseau, un doigt, autre chose. Et dans ce qu’on connaît on cherche des comparaisons, on ne cherche pas dans ce qu’on ne connaît pas; on sait cependant que chaque image et chaque comparaison a sa place sur une courbe parabolique qui renvoie à l’éternel et à l’infini, et qu’on est emporté d’image en image, de ce qui est le plus connu jusqu’à ce qui n’est que deviné et au-delà jusqu’à ce qui n’est pas visible, jusqu’à l’incompréhensible, finalement jusqu’à ce qui est totalement inconnu, qui n’appartient plus qu’à Dieu et se passe dans son royaume. – Et quand on est ainsi porté, la prière commence à sourdre. Tout d’un coup surgissent tant de choses qui ont leur place dans le ciel, qui viennent de l’atmosphère intime du ciel et qui justement n’ont pour nous aucun visage, aucun nom. De là naissent une vénération et un sens pour l’infini en Dieu. Une ardeur à l’accepter, un oui à ce qui dépasse à tout point de vue la raison et ce qu’elle peut comprendre. – D’être ainsi dépassé engendre en quelque sorte une image de Dieu dont cependant on ne peut se faire aucune image. C’est comme l’enchantement d’un voir plus, d’une expérience au-delà, qui se trouve en dehors de notre sphère propre. Et on pressent alors qu’ici toute spéculation et toute volonté de donner un nom aux choses sont dépassées; car si la pensée pouvait peut-être aussi se formuler et trouver sa place dans l’un ou l’autre système, le vrai détenteur de la pensée reste cependant Dieu lui-même. La pensée n’a sa forme définitive, achevée, que dans l’infini de Dieu; en nous elle garde toujours le caractère de l’inachevé, en tout cas de l’inachevable. Mais ce sont nos propres limites – là même où elles se dilatent en Dieu – qui nous donnent pour un instant le sentiment de l’inachevé dans l’infini. En réalité une chose a besoin de l’infini pour avoir un contour et un caractère défini, et pour pouvoir s’insérer dans ce qui est connu de tout le monde. Notre hésitation est vaincue et surmontée quand nous voyons que notre résistance à abandonner le contour humain a pour fondement le sentiment de l’inachevé et que le véritable lieu du fini est l’infini, ce qui n’a pas de contour (58-59).

202. Un passage en Dieu

Celui qui prie réellement, sous quelque forme que ce soit – méditation, messe, prière vocale ou immersion dans l’adoration du Seigneur -, a part à la vie du Seigneur, à chacune des manifestations de sa vie au ciel comme sur la terre. Tant qu’un croyant travaille sur terre et qu’il a peut-être une mission faite des tâches les plus diverses, il ne pourra sans doute jamais être totalement uni, même dans sa prière la plus profonde. Mais quand il avance en âge et que sa santé s’altère et que la mort ne cesse de se rapprocher, ses adieux graduels au monde peuvent devenir une participation plus forte à la vie du Seigneur, jusqu’à la limite de la sortie de sa propre vie; et c’est une forme de mort qu’on peut imaginer, qui ne serait plus que le point final d’un règlement de comptes commencé depuis longtemps, l’instant où est coupé le dernier fil qui rattache encore à la terre. Quand un vrai religieux ou un vrai priant voit venir la mort de cette manière, il peut tout à fait continuer son travail jusqu’au dernier jour de sa vie, car même dans son activité il renonce toujours plus à fond à son propre moi. On pourrait même dire qu’une mort chrétienne normale devrait être la conclusion d’un passage en Dieu qui s’est étendu sur toute la vie, de sorte que Dieu, en recevant le mourant, ne trouverait plus en lui que ce qui lui appartient, ce qu’il avait lui-même semé en lui et qui a poussé pendant toute sa vie. C’est ainsi en tout cas qu’il en est de la mort d’un saint qui appartient totalement au Seigneur comme son bien propre et qui est simplement repris par lui comme sa propriété (283).

203. Cette chose prodigieuse

Dieu le Père, le Fils et l’Esprit se font face de toute éternité sans qu’on puisse prendre l’un pour l’autre et leur unité de nature ne permet jamais de percevoir comme interchangeable ce qui est propre à chacun et qui les unit inséparablement. Le Père perçoit dans la nature divine du Fils ce que lui, le Père, possède, mais que le Fils également possède comme ce qui lui est donné en propre et qui est rendu par lui de sorte qu’il est tout autant différent qu’uni dans la nature. – C’est dans l’amour que Dieu le Père crée l’homme, mais l’homme le déçoit et fait tout ce qu’il peut pour échapper à l’ordre établi par Dieu, un ordre qui était la propriété de Dieu, qui faisait partie de l’amour de Dieu, qui unissait l’homme à Dieu et qu’il accordait à l’homme. Mais le diable incita l’homme à se détacher de cette unité avec Dieu. – Il se produit alors cette chose prodigieuse que Dieu le Père, dans son amour, envoie son Fils à l’humanité égarée. Le Fils devient un homme qui ne peut décevoir le Père, qui n’interrompt pas la circulation de l’amour, que le Père reconnaît comme son Fils divin parce qu’il ne vit que dans l’amour. C’est ainsi que le Fils crée ici-bas une image, une expression, une extrapolation de la Trinité; il vit d’une manière totalement trinitaire bien qu’il soit homme parmi les hommes, il exprime pour nous avec toute son existence ce qui est trinitaire, il le vit devant nous, il le représente, le réalise au sein de la création. Et il donne toujours aux problèmes des hommes concernant la lutte contre le mal, la rédemption du monde, une solution trinitaire (98).

204. Adam qui découvre le monde

En créant le monde, Dieu a commencé à installer devant lui des êtres limités, achevés, comme le fait un artiste. Puis il créa Adam et celui-ci se trouva dans un monde où il découvrit du plus grand et du plus petit que lui. Il pouvait prendre en main des fleurs et des pierres et, de ce fait, ressentir un sentiment de supériorité vis-à-vis d’un objet qui était à la portée de la main. Il avait sans doute aussi un sentiment semblable vis-à-vis des petits animaux. Il voyait aussi des chemins. Le chemin d’un petit animal, il pouvait le suivre. En comparant son pas à celui de ces animaux, par rapport à l’un son pas était plus rapide, pour un autre il ne pouvait pas le suivre. Il y avait aussi les oiseaux; quand il les avait en mains, c’était de petites bêtes; quand il les libérait, ils étaient capables de faire soudain ce dont il était incapable. Il voyait couler le ruisseau et il pouvait courir à côté de lui; tantôt le ruisseau coulait plus rapidement que lui et tantôt plus lentement. En saisissant partout des proportions différentes, Adam pouvait les référer à lui et, par comparaison, se faire la mesure des choses. Et comme le temps changeait de manière rythmique, il pouvait aussi distinguer les jours et les nuits (48-49).

205. Adam devant l’infini

Mais quand, au paradis, Adam rencontrait Dieu et parlait avec lui, il savait qu’il se trouvait en présence de l’infini, de la démesure, comme un être créé devant son Créateur. Mais la différence infinie entre le monde de Dieu et le monde créé n’était pas pour lui une question inquiétante. Il ne ressentait pas du tout la distance comme un abîme infranchissable. Mesurer et juger les distances et les changements et le cours du temps de ce monde étaient alors faciles pour lui. Partout dans les choses créées et dans leurs mesures, il y avait des points de départ, des passages, des choses comparables entre le créé et le non-créé, le fini et l’infini. Il y avait là, chaque jour, une pierre, immuable, elle ne se couvrait pas de mousse, elle n’était pas usée par l’eau, on ne pouvait voir en elle aucune trace du temps : qu’elle soit aussi inaltérable et aussi inattaquable pouvait lui donner une idée de la vie éternelle que rien d’éphémère n’altère. Adam cependant ne pouvait pas savoir ce qu’il adviendrait de cette pierre au cours des années par l’effet des conditions atmosphériques ou d’autres hasards; peut-être que la petite mesure de temps qu’il s’appliquait à lui-même n’était pas du tout justifiée pour la durée et en quelque sorte pour la « vie » d’une pierre, si bien qu’il devait se poser la question de savoir si son critère pour connaître les choses était finalement adéquat (49).

206. L’homme n’est pas créé par Dieu pour être abandonné

Les êtres de la nature qui sont limités, finis, complets, ont été créés pour l’homme afin que, dans sa finitude, il connaisse et ait à sa disposition d’autres êtres limités. Mais par le rapport des choses à lui-même et par son propre rapport aux choses et à leurs mesures, qui sont autres et autonomes, Adam est mis, au-delà de lui-même, sur le chemin de l’infini. Pour lui, la pierre est au moins une image de ce qui est en repos, l’occasion de se faire, au sujet des choses, des pensées et des idées qui dépassent son monde humain et son imagination. Et ainsi, dans sa conversation avec Dieu, Adam peut dire des choses qui dépassent sa pensée mais, tout en étant dépassé par Dieu, il peut malgré tout garder avec lui une certaine intimité, et une partie de la foi y trouve son fondement. Adam croit comme quelqu’un qui est dépassé par la nature et la surnature. Les limites assignées à sa pensée ne sont pas du tout pour lui occasion d’angoisse et de doute parce que ce qui le dépasse absolument, c’est Dieu, qui le rencontre vraiment, qui lui fait bon accueil, qui le garde et se soucie de lui. Ce qu’il ne peut faire lui-même, Dieu le peut. Et ainsi en pensant à ce qui est fini et changeant comme en pensant à ce qui demeure et est immuable, la foi en Dieu devient pour lui ce qui sert de norme. Et dans la suite des jours il apprend à connaître l’éternité de Dieu qui accompagne et réalise tout changement. Du fait que Dieu lui fasse bon accueil, les deux choses – ce qui est changeant et ce qui est immuable – reçoivent leur sens. L’homme limité, qui vit dans ce qui est limité, est cependant créé par Dieu, devant Dieu, pour Dieu, et tout le fini est pour lui occasion et préparation de relations avec Dieu. L’homme n’est pas créé par Dieu pour être abandonné, il est placé par Dieu dans un monde qu’il a créé. – Par là est déjà esquissé ce qui s’accomplira dans l’incarnation de Dieu : en fin de compte le monde a été créé pour le Fils; les choses ont d’abord été créées pour l’homme; mais les choses et l’homme pour qui elles sont faites existent en vue d’un sommet qui sera l’accueil définitif de Dieu : le Fils qui se fait homme (49-50).

207. Etre accompagné par Dieu

Le Père envoie l’Esprit Saint afin que le Fils ne soit pas seul, ni comme Dieu ni comme homme. Quand le Fils devient homme, il a ainsi l’Esprit auprès de lui, non seulement en tant qu’il est Dieu, mais aussi en tant qu’il est homme. En tant qu’homme, il vit sous le signe de l’Esprit Saint que le Père a fait descendre sur lui. Quand le Fils dépose sa forme de Dieu auprès du Père pour être d’autant plus homme, il vit néanmoins dans la divinité de l’Esprit Saint qui lui a été envoyée et avec elle. Et il voit en lui les effets de cet Esprit. Naturellement il n’a aucune sorte d’inclination au péché, c’est pourquoi il éprouve ce que peut éprouver de l’Esprit Saint un homme sans péché. Et il reçoit par la pureté de l’Esprit une opposition encore plus forte au péché. Mais il a reçu l’Esprit avant tout pour être accompagné par Dieu (85).

208. Les missions de l’Esprit

Il y a toutes sortes d’aspects de l’Esprit dans l’œuvre de la rédemption. L’Esprit couvre la Mère de son ombre et fait que le Fils devienne homme; comme porteur de la semence, il est le représentant du Père. Il est également le représentant du Père dans le Fils qui agit : en tant que rappel, conduite, soutien, consolation. Il l’est également dans le prochain du Fils en devenant en eux à sa place l’image et le représentant du Père. Nulle part l’Esprit n’agit seul, mais il accomplit la mission du Père pour rendre possible la mission du Fils à tout point de vue (85).

209. Tout péché est contre l’amour

Par l’Esprit qui lui est donné, l’homme pécheur reçoit une impulsion pour se détourner du péché… C’est l’Esprit qui découvre le péché dans le pécheur, lui donne un nom, l’éclaire. L’Esprit que le Père nous envoie à nous, pécheurs, crée une sorte de facilité pour commencer à aimer le Fils. C’est par l’Esprit que le Fils – mais aussi le pécheur – découvre le péché. – Le pécheur abandonnera son péché quand l’impulsion de l’Esprit sera en lui plus puissante que l’impulsion du péché. Une impulsion à l’amour est nécessaire en l’homme pour que la force de l’amour divin dans le Fils puisse l’emporter sur celle du péché. Tout péché est contre l’amour; quand l’homme s’en aperçoit et qu’en même temps il veut l’amour, il peut être libéré du mal. Et c’est l’Esprit qui crée en lui cette impulsion (85-86).

210. Le don de l’Esprit au Fils et au pécheur

Le Père ne veut pas que le Fils s’offre d’une manière eucharistique à celui qui ne possède pas l’Esprit. Il est vain de demander si le Fils ne serait pas prêt à le faire. Mais dès l’Ancienne Alliance le Père a revendiqué une sorte de privilège, il s’est réservé une sorte de norme de justice sur la manière dont le Fils doit se répandre lui-même dans le monde. Comme si le Père ne voulait pas prodiguer encore une fois cette prodigalité mais la faire devenir féconde. En envoyant l’Esprit au Fils et au pécheur il donne à ce dernier la possibilité de recevoir le Fils afin que sa prodigalité ne soit pas simplement vaine. Et le Fils, qui de lui-même voudrait « aimer à fond », se plie dans l’obéissance à la consigne du Père telle que la lui montrent sa mission et l’Esprit qui lui est donné en même temps. Et l’homme aussi doit obéir et c’est dans cette participation de l’homme que se trouve le don de l’Esprit et son impulsion dans l’âme (86).

211. Sortir de l’obscur

Au commencement, le péché fut de manger de l’arbre de la connaissance. Mais maintenant l’homme, en sortant du péché, peut arriver à la connaissance : intégré au mouvement de l’Esprit Saint, il peut s’efforcer de sortir de l’obscur pour atteindre la clarté de la connaissance dans l’Esprit (86).

212. L’obscur du Père

Le Fils vient du Père et va au Père; l’Esprit accomplit un mouvement inverse. On peut le dire comme ceci : le Père envoie le Fils et il attend son retour; il attend l’Esprit pour l’envoyer à nouveau. On pourrait penser à deux mouvements circulaires marchant en sens contraire dans lesquels le Fils et l’Esprit se rencontrent tantôt dans le Père et tantôt en dehors du Père. On pourrait essayer de se représenter encore une autre sorte de rencontre : le Fils s’efforçant justement d’entrer dans l’obscur du Père et l’Esprit sortant justement de l’obscur du Père. Mais ce n’est pas ici qu’ils se rencontrent. Ils ne se rencontrent que dans le monde d’un côté et dans la vie éternelle du Père de l’autre. Dans le Père ils se rencontrent éternellement sans que leur mouvement dans le Père en arriverait à un état immobile (86).

213. Un étonnement

Il y a des réflexions spéculatives sur le contenu de la foi, mais celles-ci atteignent vite leurs limites si elles ne sont pas poursuivies dans la prière. Viennent les moments où la prière corrige une question, et alors elle contient aussi déjà la vraie réponse. La joie peut alors nous inonder soudainement pour le fait que nous sommes des humains, limités dans nos possibilités, mais de telle sorte que nos limites ne cessent de nous rendre attentifs à l’infini, à l’illimité, à l’éternel et qu’il nous est donné d’avoir au-dessus de nous dans l’éternité le Dieu toujours plus grand. Notre prière devient alors un Te Deum, un étonnement reconnaissant qui débouche sur l’adoration (80).

214. Appropriations

Les actions des personnes divines ad extra sont certes communes, mais elles sont opérées par une personne avec l’accompagnement des autres, et le caractère de l’action manifeste le caractère de la personne qui agit. Comme les personnes en Dieu se distinguent par leur opposition à l’intérieur de l’unité de nature, on peut reconnaître, dans une action déterminée du Dieu unique, une seule personne même si elle n’agit pas indépendamment des autres. La création comme telle renvoie clairement au Père, justement parce qu’il est Père, bien qu’elle soit, bien entendu, l’œuvre de Dieu Trinité tout entier. Et on peut comparer le monde et le Fils parce qu’ils sont issus tous deux du Père. Et on peut reconnaître le propre du Fils à partir de la nature créée du monde. Et parce que le Père et le Fils sont présents dans l’acte de la création, l’Esprit Saint y collabore aussi, par son souffle. Il souffle où il veut, mais toujours entre le Père et le Fils. D’où vient qu’en suivant les traces de l’Esprit, on rencontrera toujours le Père et le Fils (81-82).

215. Le feu de la honte

Puis commence le feu (du purgatoire), qui est au fond l’envahissement d’une honte toujours plus profonde. Ce qu’on va chercher en moi, ce péché, c’est cela tout simplement qui me couvre de honte. C’est d’abord une impression qui est en suspens comme d’une manière neutre entre celui qui examine et celui qui est examiné. Je m’épouvante avec Dieu de ce péché. Mais plus cela dure, plus l’horreur me pénètre en tant que sujet. Ce qui se passait jusqu’à présent se produisait davantage du point de vue du feu et de son objectivité, peu à peu je deviens moi-même l’objet qu’on jette dans le feu (382).

216. Le Fils veut devenir homme

Le Fils veut devenir homme pour être ici-bas aussi le Fils du Père, comme les autres hommes sont ses enfants. Cette volonté est en rapport intime avec sa propriété de Fils et la révèle. L’Esprit collabore à l’œuvre du Père et du Fils en couvrant la Vierge de son ombre; il est ici nettement en évidence, ce qui montre sa liberté et sa responsabilité, et cependant il reste pleinement uni au Père et au Fils. Il se substitue d’une certaine manière au Père dans ce nouvel engendrement du Fils. – L’incarnation du Fils est le paradigme qui fonde en somme les appropriations, c’est en elle qu’on reconnaît le plus clairement leur justification, et c’est d’après elle qu’on a à s’orienter pour les autres appropriations qui sont révélées (82).

217. Apprendre par l’expérience

Il y a tous ceux qui, par une grâce particulière, font avec le Seigneur quelque chose de son expérience de la croix. Naturellement, cela ne concerne pas tout le douloureux que connaissent généralement les chrétiens. Bien qu’il soit vrai que – dans une lointaine analogie à la croix – Dieu peut à tout moment nous mettre en situation d’apprendre par une expérience intérieure, qui s’appuie d’une certaine manière sur l’expérience du Seigneur, des vérités de Dieu que nous connaissons et que nous devons annoncer (264-265).

218. La théorie et la pratique

De la croix, on ne voit la plupart du temps que la pratique; mais elle a aussi un aspect théorique. Et dans l’enseignement chrétien, on ne voit la plupart du temps que la théorie, mais il n’existe pas sans la pratique. Il y a une manière d’apprendre la théorie qui n’est possible que par la pratique, mais aussi à l’inverse. Une pure identité n’existe pas ou bien elle ne cesse d’être relayée par une tension. Dans la mesure où le Fils sur la croix doit être aussi celui qui, sans rien voir, s’abandonne (à la puissance du péché et à la volonté du Père), il est « pratique » sans théorie : la théorie de cette pratique ne se trouve alors que dans le Père ou dans l’Esprit. Quelque chose d’analogue peut exister dans les missions ecclésiales doubles : de par sa fonction, le confesseur a une vue d’ensemble qu’il n’est pas permis à son pénitent d’avoir, afin que le pénitent puisse remplir sa mission qui est de pur abandon, de pure souffrance (265).

219. Redire des paroles sans les comprendre totalement

Ici-bas le Fils ne parlera pas autrement qu’en conversation avec Dieu et pour le glorifier. Chaque parole qu’il exprime tire toute sa substance de la Parole qu’il est; elle est remplie de l’absolue vérité de Dieu. Il comprendra ses paroles comme il les dit, il les remplira comme il les connaît. Les hommes les saisiront et les rediront, sans les changer apparemment, comme ils les ont apprises de lui, ils ne peuvent pas leur donner aussi leur plénitude divine, ni les comprendre comme il les comprend (157).

220. Ne pas effrayer les gens de bonne volonté

Ainsi une angoisse saisit le Fils : par l’usage des mots humains, il pourrait encore agrandir la distance qui sépare le monde de Dieu. Il devra commencer à parler très prudemment, très doucement, pour ne pas découvrir d’emblée le malentendu flagrant. C’est surtout là où les hommes sont disposés à faire ce qu’il attend qu’il doit être prudent; il doit employer des mots plus petits en quelque sorte pour ne pas effrayer les gens de bonne volonté qu’il veut faire entrer dans sa manière de parler et de penser, pour ne pas les mettre tout de suite en présence de la distance tout entière. Dans une conversation, il faut bien que les deux adaptent quelque peu réciproquement leurs idées pour qu’ils comprennent à peu près la même chose. Quand le Fils appelle quelqu’un : « Toi, suis-moi », c’est un mot atténué; il est question de marcher derrière lui. Ce n’est que peu à peu que le mot révélera tout ce qu’il contient (157).

221. Parler prudemment

Le Fils doit parler prudemment parce qu’il doit mettre, dans les mots qui vont rester, le plus possible de la vérité qu’il connaît. Quand les hommes les emploieront plus tard, on devra sentir qu’ils sont sortis un jour de sa bouche; on ne doit pas pouvoir les utiliser dans des phrases vides. Les hommes doivent pouvoir se souvenir que lui et lui seul connaît exactement leur contenu, et cela doit les amener à grandir dans la Parole. – Quand quelqu’un essaie de parler une langue étrangère et qu’il souligne ses mots avec des gestes, on devinera ce qu’il veut dire même si les mots demeurent incompréhensibles. C’est ainsi qu’on peut lire dans l’attitude du Fils combien de prix a pour lui ce qu’il dit, et cela doit amener les auditeurs à les comprendre en son sens (157-158).

222. Éveiller de l’intérêt pour Dieu

Le Fils, parce qu’il est à la fois homme et Dieu, dispose des moyens les plus variés pour entrer en relation avec les hommes. La question est seulement de savoir si ces moyens conviennent pour des hommes qui ont abusé, pour le péché, de tous leurs moyens d’expression. Comment s’y prendre pour qu’il se sentent interpellés? Les moyens de la pureté feront difficilement l’affaire. Ne devrait-on pas suborner ou corrompre un peu les hommes pour qu’ils écoutent? Et est-ce que les objectifs du Fils les intéresseront? Par exemple d’agir pour la plus grande gloire du Père? Quelqu’un d’impur, on ne peut pas le toucher avec un tel but à moins qu’on lui montre des avantages personnels, qu’on se montre arrangeant avec ses desseins qui sont sans amour. Le Fils n’a pas d’autres possibilités que celles qui sont dans sa pureté en tant que Dieu et homme. Montrer le Père, éveiller de l’intérêt pour Dieu. Et le seul intérêt ne suffit pas, l’homme doit l’accompagner un bout de chemin. C’est beaucoup plus difficile à obtenir. Et l’acte extérieur ne suffit pas non plus, il faut participer à la vie intérieure du Fils. L’homme doit consentir à offrir en lui un espace pour la mission du Fils (158).

223. Mourir en pleine maturité

Le Seigneur comprend que son heure arrive. C’est avec un pressentiment presque physique qu’il sait ce que veut dire se séparer de son corps. Il est tellement devenu chair que la pensée de devoir mourir en pleine maturité le touche aussi durement dans sa chair que dans son esprit. Au beau milieu de sa tâche, il doit partir, la croix sera une fin précipitée. Humainement, il aurait aimé préparer plus soigneusement cette dernière tâche, il aurait souhaité plus de temps pour rassembler ses disciples, mieux les instruire, il aurait aimé fonder plus profondément son Eglise, approfondir son enseignement. C’est ainsi qu’une certaine déception s’insinue en lui, une inquiétude même : bientôt en tant qu’homme j’arriverai devant mon Père, Dieu, avec une tâche que j’aurais voulu avoir accompli autrement, j’aurais voulu qu’elle soit plus grande. Il ne peut s’empêcher de comparer le petit territoire où il a commencé sa mission avec le vaste monde dans lequel elle devrait s’étendre. Autrefois aussi quand le Père avait installé dans le paradis les premiers humains, il avait été plein d’espérance, et le péché que les hommes ont répandu ensuite sur la terre fut pour Dieu une déception. Est-ce que cette fois-ci le Fils comblera l’espérance du Père (227-228)?

224. L’angoisse du Fils

Devant la Passion, angoisse du Fils que son angoisse puisse trouver un écho en Dieu Trinité. L’angoisse du Fils augmentera jusqu’à sa mort et elle se communiquera au monde entier par le tremblement de terre et l’obscurcissement du jour; irait-elle jusqu’à Dieu lui-même? Pour le Fils, la vue de Pâques a maintenant déjà disparu; son esprit est totalement occupé par la Passion qui constitue de plus en plus l’horizon de ses pensées, même s’il attend son retour auprès du Père. – Ce qui se trouve derrière lui, il le voit comme recouvert du voile du péché du monde : ce qu’il a vécu et fait en tant qu’homme, ce que furent ses amis et ses préférences, ce qui fut dur et pénible, tout ce qui, dans son existence, a été frappant , tout est maintenant placé dans l’éclairage de la Passion qui arrive. Ce qui était bon lui semble ne pas avoir été assez bon; peut-être que cela aurait dû être fait tout autrement. Ce qui était mauvais et lui a fait mal aurait dû être sans doute beaucoup plus douloureux : comme s’il avait trop considéré le mal avec des yeux humains, alors que le Père doit le voir avec des yeux divins (228).

225. La Trinité dans la Passion

Parce que le Fils se dirige maintenant à la Passion et qu’il le sait – il l’a prédit -, et que de plus il « dépose » d’une manière décisive auprès du Père et de l’Esprit son être de Fils, c’est comme si une scission s’introduisait en Dieu lui-même. Comme si le Père et l’Esprit devaient maintenant se heurter rudement au fait que Dieu le Fils, qui est tout à la fois Dieu et homme, va souffrir maintenant comme Homme-Dieu; eux qui ne sont pas incarnés, c’est comme s’ils devaient entrer en contact avec sa Passion par l’inséparable unité de l’Homme-Dieu. Comme si jusqu’à présent le Fils avait été pour ainsi dire un prêt du ciel à la terre et comme s’il s’enracinait maintenant si définitivement dans la terre que le céleste apparaisse pour lui presque comme le provisoire. Et il n’y a pas de possibilité de lui réserver quelque chose du ciel si ce n’est celle de lui voiler le ciel encore plus totalement afin que sa Passion soit totale et sans appel. Bien que le Père et l’Esprit ne soient pas incarnés, cet état voilé du ciel ressemble fort à un déguisement physique qui va jusqu’à les rendre méconnaissables (229-230).

226. Le Seigneur dort très peu

Durant les dernières semaines qui ont précédé la Passion, le Seigneur dort très peu. Il veille et se prépare. Il dort entre-deux pour de brefs moments parce que, pour se préparer à la croix, il ne recourt pas pour son corps à des facultés surnaturelles. Pour lui-même, il ne peut rien faire d’extraordinaire, il doit accomplir avec ses forces habituelles des œuvres qui dépassent la mesure. Pour ce qu’il ressent et supporte maintenant, il est totalement homme. S’il récupère en dormant, c’est pour être ensuite d’autant plus éveillé pour sa Passion. Il n’y a pas en quelque sorte une mesure optimale de veille dont on lui laisserait le soin de la régler lui-même; par la veille, il en arrive à une très grande fatigue dont il ne peut se remettre qu’en dormant (230).

227. Il est comme s’il n’avait jamais vu le Père

Juste avant la Passion, dans sa vision du Père, le Seigneur est préparé à l’abandon. Il y a des moments où ce n’est plus que comme homme qu’il est en mesure chercher le Père. Comme si grandissait en lui un oubli du ciel, comme si se perdait au loin son expérience divine du ciel. Quand il pense à Dieu, il doit le faire de plus en plus comme un croyant, comme l’un de ceux qui n’ont pas vu le Père (230).

228. Porter le péché de tous les hommes

Le Fils se trouve comme devant le Père avec la quintessence du péché du monde. En lui, qui veut la volonté du Père, le Père rencontre le refus entier des pécheurs. Le Fils devient véritablement un homme si bien qu’il prend toutes les manières d’un homme, il devient le prochain des « autres », des pécheurs. Et pourtant il est parfaitement pur : il montre ainsi au Père dans la possibilité qu’il a d’être un homme l’impossibilité qu’il a d’être comme les autres hommes : il vit donc la contradiction. Ce n’est que dans cette contradiction qu’il devient Rédempteur : en prenant totalement sur lui et en portant ce qui est incompatible avec lui. Quand il rencontre les hommes qui le méprisent, l’insultent, le frappent, lui crachent dessus, il rencontre les images de ceux qu’il porte en lui bien qu’il soit le contraire de tous les pécheurs, et même parce qu’il en est le contraire. En ce qui lui arrive, il les reconnaît tous, avec toutes les nuances de la nature humaine. Il se trouve au centre afin que les attaques de tous l’atteignent de tous côtés, il les incarne tous mais, par son attitude, il montre également à tous ceux qui entrent ainsi en contact avec lui le point de vue de Dieu (230-231).

229. Le Père ne peut pas être irrité contre le Fils

La chair du Fils qui va mourir sur la croix est capable de porter toutes les souffrances et tous les outrages. Comme un homme les subit, mais toujours avec l’intensification inconcevable qui s’exerce sur lui par la présence de tous les méchants. Et Dieu voit cela et, dès à présent, il peut regarder les pécheurs autrement. Non plus avec colère, parce qu’ils sont le contraire de ce qui est dans le Fils; le Fils les porte en lui, c’est dans le Fils que se trouve leur rédemption. Il s’est produit une translation inconcevable : les pécheurs sont dans le Fils, c’est pourquoi le Fils est dans les pécheurs. Et le Père ne peut pas être irrité contre lui (231).

230. Se laisser déterminer par le Seigneur

La prière n’est pas avant tout mon activité, dont je détermine et remplis moi-même la teneur, elle est l’offre que je fais de me laisser déterminer et remplir par le Seigneur. La petite Thérèse ne veut être pour Jésus enfant qu’un jouet : il peut s’en servir, l’oublier ou l’éventrer. Le purgatoire est là spécialement pour ouvrir l’intelligence et montrer le péché par l’expiation. Et le péché, ce n’est pas seulement le fait que j’ai péché, mais aussi que j’ai minimisé le péché et que je ne me suis pas préparé à faire pénitence. C’est pourquoi, au purgatoire, la prière la plus profonde, c’est la disponibilité la plus profonde à se laisser montrer son propre péché par le Seigneur et ainsi à pouvoir accéder au mystère de la croix. Il peut se faire que plus la prière est profonde, plus le priant s’y sent en sécurité; mais le but est peut-être de lui dévoiler l’insécurité de son état. La prière, même la prière extatique, peut être ici-bas une fuite devant les tâches les plus évidentes. Il y a aussi une installation dans la prière. Pour montrer cela à celui qui fait pénitence, le Seigneur peut le faire entrer dans la prière pour ensuite, tout d’un coup, le mener de ce qui lui est coutumier à l’insolite (369).

231. Nous n’allons pas au même pas que lui

Marie cherche son Fils (âgé de douze ans) et elle le retrouve au bout de trois jours. Mais maintenant c’est tout différent de ce qui était auparavant. Dans l’attitude de la Mère quand elle cherchait, dans l’attitude du Fils quand il se laisse trouver, il y a quelque chose que nous devrions toujours faire et toujours recevoir comme un cadeau. Quelque chose du Fils se dérobe constamment à nous, non parce que comme autrefois il serait resté en arrière volontairement, mais parce que nous n’allons pas au même pas que lui. Nous devrions apprendre à le retrouver sans cesse dans la nouvelle situation où il se trouve (166).

232. Laisser un vêtement dans l’armoire pendant des années

Le pécheur préfère le péché, dans la foi il élimine l’amour. Mais dans son manque de charité il ne nie pas nécessairement que Dieu existe et qu’il le punira. Il met de côté cette vérité comme quelqu’un qui est dans l’obscurité avec un livre en main, il ne peut pas le lire. Sa foi est intellectuelle et, de ce point de vue, elle est intacte, mais il ne vit pas son histoire, ce qui n’est possible que dans l’amour. Il en va pour lui tout autrement que pour un catéchumène qui commence à croire d’une manière intellectuelle mais qui n’a pas encore fait l’expérience de la foi plénière. Il y a chez lui une espèce d’amour qui tend vers la foi même si pour le moment il invente encore beaucoup cette foi. Le gros pécheur, lui, sait ce qu’était la grâce dont il s’est détourné. S’il se confesse comme il faut, il peut recouvrer l’amour et intégrer à nouveau la foi. Mais jusque là la foi est pour lui comme un vêtement qu’on ne porte pas. Celui qui laisse un vêtement dans l’armoire pendant des années, le vêtement ne lui va plus quand il le ressort, il a grossi ou maigri, la mode a changé, etc., il faudrait apporter certaines modifications. Pour le pécheur, c’est l’homme qui doit se réajuster, pas le vêtement. Il pense qu’il n’a qu’à le sortir de l’armoire, il ne pense pas à l’ajustement nécessaire. Mais justement, Dieu exige toujours de l’homme quelque chose de nouveau. Autre chose de celui qui a vingt-et-un ans que de celui qui en a vingt-deux. L’homme devrait constamment s’adapter à la foi. D’où la difficulté de porter à nouveau un vêtement de foi qui n’a pas été porté depuis longtemps (36).

233. Une présence de Dieu

Nous connaissons l’omniprésence de Dieu dans toute la création. Et pourtant, en maints endroits, cette présence semble comme plus dense : là où l’on prie, là où s’élève sa maison et partout aussi où un chrétien, un homme, vit dans la grâce. Et encore, dans un autre sens, là où quelqu’un – prêtre, religieux, religieuse – a consacré sa vie à Dieu. Même rencontrée dans la rue en passant, cette personne rappelle la présence de Dieu, et le quotidien autour d’elle est coloré par son existence. En d’autres lieux, qu’on pourrait qualifier de peu denses, vit le pécheur, et les indices de son état de péché rayonnent également et colorent son milieu. Un changement s’est fait : tout à l’heure Dieu était ici; et maintenant, au même lieu, il y a une absence de Dieu, auparavant il y avait une lueur de joie, maintenant de la tristesse, tout à l’heure de la responsabilité, maintenant des questions sans réponse (70).

234. Parler de Dieu

Ici-bas, celui qui parle de Dieu sait qu’il parle d’un sujet qui est beaucoup plus grand que ce qu’il peut saisir. Il espère que celui qui l’écoute le comprendra dans le même sens et qu’il sera agrandi par sa parole. Et quand on dit une parole au sujet de Dieu, elle est chaque fois nouvelle même si on l’a déjà souvent dite, car chaque fois elle ouvre pour donner l’auditeur au Dieu plus grand. Quelque chose est saisi et davantage encore est mis en dépôt dans la grâce. Quand un chrétien dit : « Dieu est amour », il sait d’une certaine manière ce qu’il veut dire et il sait en même temps qu’il n’a saisi et défini ni Dieu ni l’amour. Ce qui lui échappe est mis en dépôt auprès de Dieu… Ce don est le côté de la foi qui est tourné vers Dieu, qui dépasse ce qui a été compris ici-bas (307).

235. Transparence

Au ciel, ce que les personnes se communiquent l’une à l’autre se fait d’une manière si parfaitement véridique que cela touche chaque fois le cœur de l’autre et s’impose comme étant la vérité. En ce monde, ce qui est dit doit souvent être soumis à une vérification, au ciel nous sommes placés à un niveau de vérité surnaturelle dans laquelle chacun est transparent pour l’autre. Et la vérité peut tout aussi bien être connue directement que transmise par un autre, ou bien elle peut être vue conjointement par deux personnes dans l’amour réciproque. Les trois possibilités sont équivalentes (68).

236. Tendre vers l’absolu

Nous les hommes, nous sommes là pour devenir. Mais, en devenant, nous ne sommes pas des abandonnés, des réprouvés dans un no man’s land. Si nous avons la foi, notre devenir est inséré dans l’être de Dieu et orienté vers cet être toujours plus grand. C’est pourquoi il n’est jamais désespéré. Et les choses que Dieu nous donne pour rendre possible notre devenir en lui : la foi, l’espérance, l’amour, sont des choses qui sont en lui, avec la qualité de ce qui est absolu, et on ne peut pas dire qu’il nous les donne réduits, d’une manière relative seulement. Il nous les donne simplement dans notre devenir afin que, portés par eux, nous tendions vers son absolu (106-107).

237. Les anges sont comme des enfants

Les anges par contre sont des êtres qui sont simplement donnés. On ne voit pas en eux qu’ils aient à lutter, à réfléchir, à se faire violence, à se développer. Ils sont parfaits sans s’être donné du mal. Ainsi ils nous donnent beaucoup non seulement pour élever nos prières, mais aussi par tout ce qu’ils sont pour nous comme exemples. Il est vrai que ce qui est angélique ne devient jamais un élément de notre nature, mais certaines de leurs qualités se laissent très bien transmettre à nous : la manière dont ils ont continuellement les yeux tournés vers Dieu, leur manière de ne pas se laisser détourner, de ne mettre rien en doute et de ne jamais désespérer, et tout leur naturel qui est absolument inouï. Nous, avec nos éternelles objections, nous semblons ne jamais vouloir croire que réellement toutes choses ont été créées pour le Christ, partout nous voulons voir des exceptions, mettre des réserves. Les anges sont tout à fait comme des enfants pour admettre les choses et pour prier. Et tout ce qui a les qualités de l’enfance leur saute tout de suite aux yeux (46-47).

238.L’impatient

Quelqu’un qui était très impatient de commencer son purgatoire. Ici-bas déjà, il avait été un chrétien impatient qui ne s’était jamais senti à l’aise dans l’Eglise parce qu’il ne voyait partout que des abus, des choses surannées et sclérosées; mais il n’avait rien entrepris concrètement pour améliorer les choses. Quand il fut dans la « salle d’attente » du purgatoire, il comprit que la première chose qu’il avait à faire était d’aller faire un tour dans l’Eglise terrestre pour apprendre à tout regarder avec le regard de Dieu. Dégoûté, mais sans pouvoir critiquer, il dut passer dans les églises, regarder tout ce qu’il y avait en elles de suranné, de mauvais goût, et en même temps il devait toujours d’abord chercher chez les autres ce qui était juste. Ce qui était juste se trouvait chaque fois quand les usages de l’Eglise – litanies, indulgences, pèlerinages, etc. – étaient regardés et compris dans leur intention originelle. C’est celle-ci qu’il devait reconnaître, tout seul et sans dialogue possible, car il n’y a pas ce genre de choses dans le purgatoire (374-375).

239. Dur, dur d’être prophète

Les prophètes obéissent à la Loi, cela va de soi pour les Juifs. La Loi détermine leur vie de croyants en famille, dans leur tribu et dans leur peuple, elle les oblige strictement et totalement, comme tous les autres juifs. Mais quand un prophète entend la voix de Dieu et reçoit une mission, son devoir d’obéissance reçoit un tout autre visage. Son obéissance devient personnelle, elle est difficile à faire comprendre aux autres, étant donné qu’elle l’oblige d’abord lui-même. Il peut la reconnaître tout de suite ou rester longtemps incertain ou se défendre avec entêtement jusqu’au moment où il se soumet. Mais l’obéissance des prophètes le dépasse toujours lui-même : « Dis à mon peuple : ainsi parle le Seigneur! » La mission requiert de transmettre, d’être un instrument, elle a déjà implicitement une forme ecclésiale dans le fait que constamment elle dépasse ce que la vie vétérotestamentaire dans la Loi semble requérir. Que le Dieu juste puisse trop en demander est, pour chaque prophète, presque incompréhensible et souvent insupportable. Car en tant que Juif croyant, il essaie au moins, dans sa fidélité personnelle à la Loi, dans ses obligations de prière et dans ses obligations rituelles, d’observer la juste mesure entre Dieu et l’homme, entre l’exigence et la pratique. Il sait certes que Dieu est infiniment plus grand et plus puissant que lui, qu’il voit beaucoup plus loin; mais le pacte d’alliance, il semble pourtant d’une certaine manière qu’on peut en faire le tour, justement parce que Dieu n’est pas devenu homme, il apparaît comme le partenaire qui doit, tout comme l’homme, s’en tenir aux clauses du contrat, et qu’on aurait pour ainsi dire le droit d’avertir au cas où il semblerait oublier une clause (167).

240. Connaissance naturelle et surnaturelle de Dieu

La question comporte plusieurs niveaux. Il ne peut pas y avoir de révélation naturelle de Dieu qui ne serait pas un aspect de sa révélation surnaturelle. On peut considérer la création comme un tout composé d’êtres purement naturels, mais tous, par eux-mêmes, en tant qu’images et signes de Dieu, renvoient au-delà de leur nature. Chaque plante, chaque pierre. Dans quelle mesure l’homme, avec sa raison naturelle, est capable de lire ce langage des signes est une autre question (29).

241. Connaissance naturelle et surnaturelle de Dieu

On ne peut pas dire que la création en tant qu’acte de Dieu est une affaire naturelle; car derrière elle se trouve la volonté libre et puissante de Dieu de se révéler lui-même. Et dans toute la création – en dehors de l’homme comme en lui-même – cette volonté de Dieu de se faire connaître jusqu’en ses profonds mystères intérieurs apparaît cachée et pourtant évidente. Quand Dieu se révèle à Adam au paradis et plus tard au peuple d’Israël et finalement à tous les hommes dans le Christ, c’est sans doute quelque chose de nouveau, mais ce nouveau aussi correspond à la volonté fondamentale de Dieu, qui est une et la même, de se faire connaître et de se communiquer. Dans ce surnaturel il y a aussi le naturel étant donné qu’il met les créatures vis-à-vis de lui afin qu’elles puissent recevoir et porter la révélation qu’il fait de lui-même. Ainsi les deux domaines s’interpénètrent intimement et inséparablement (31-32).

242. Obscurité

(Etre ouvert ou fermé à la lumière de Dieu). Porteur du péché originel et de plus chargé de péchés personnels, l’homme ferme une de ses fenêtres sur Dieu jusqu’à se trouver totalement dans l’obscurité et emprisonné dans son péché et sa libre décision d’y persévérer. Le plus souvent, cette obscurité de l’âme s’installe petit à petit, une partie de l’âme après l’autre s’obscurcit (519).

243. Un mystère difficile

L’Ascension : c’est un mystère difficile, accablant. Presque comme si le Seigneur devait se dire : « Si déjà ici-bas je ne peux plus rien faire, comment ce sera alors dans le ciel où je ne pourrai plus atteindre les hommes directement? » Ici-bas il pouvait dire des paroles « limitées », compréhensibles, plus tard sa voix se fera entendre à partir de l’infini de Dieu. Et ses paroles sembleront démodées, on ne les entendra plus dans leur fraîcheur immédiate, mais dans un livre ou par la bouche d’un autre qui les répétera Dieu sait comment et ce sera l’occasion de décrocher (304-305).

244. Tout le monde connaît les choses de l’amour

A. pense à son « Commentaire de saint Jean » : c’est une œuvre d’amour et jamais on ne pourra dire la part qu’y ont prise Jean, Ignace, Adrienne et Hans Urs. Aucun d’entre nous n’a intérêt à distinguer, justement parce que c’est une œuvre d’amour. Ce serait diabolique de mettre en évidence la part de chacun. Pour nous, le tout appartient à Dieu. Dans le ciel, sans doute avons-nous certains traits, mais nous sommes tous aussi les uns dans les autres, parce que nous sommes tous en Dieu. On vit là dans une communion perpétuelle; c’est plus qu’une fraternité, c’est une unité dans le Seigneur. Ici-bas, on doit faire un choix parmi les initiés, les amoureux : lui pourrait le savoir, etc. Au ciel, un choix n’est pas nécessaire parce que tout le monde connaît les choses de l’amour. Par cette participation infinie à l’amour qui remplit chacun totalement et le change continuellement, ce qui est personnel n’est pas étouffé; chacun reste lui-même, mais dans le sens donné par Dieu, parce que tous portent en eux la semence de Dieu (305-306).

245. Une croissance infinie?

Vu d’ici-bas, viser une croissance continuelle peut très vite sembler stupide : j’aime Dieu; je l’aime plus que vous ne le pensez, je l’aime de telle manière que je pourrais encore l’aimer plus, etc. Cela ne peut conduire qu’au dégoût. Au ciel, il y a une croissance infinie et, pour préciser, au sein de l’éternité. La croissance est là une réalité, pas seulement une possibilité. Et l’accomplissement dans le toi ne connaît pas de limites parce qu’il est en même temps un accomplissement en Dieu présent et dans l’éternité toujours actuelle (306).

246. Le Fils accomplit les prophéties

Celui qui a une parole inspirée l’exprime à l’instant où elle lui est donnée à dire. Mais elle peut être une parole de l’Esprit Saint qui a été dite dans l’éternité avant les temps préhistoriques et qui a été gardée là, prête d’une certaine manière, pour l’instant temporel présent. Il se peut aussi qu’elle ait été dite à l’homme il y a des années et qu’elle a été confiée pour être comprise, mais qu’il ne lui est permis de l’exprimer qu’aujourd’hui. Il n’est pas nécessaire que la parole de l’Esprit et celle de l’inspiré coïncident dans le temps. La parole est exprimée maintenant parce que la disponibilité de l’inspiré coïncide avec la volonté de Dieu qu’elle soit dite maintenant. Semblablement, le Christ accomplit dans le temps les prophéties passées au moment où sa disponibilité constante y est poussée par la volonté de Dieu. Et entre l’accomplissement de la prophétie et la vie du Seigneur il ne peut pas y avoir plus de contradiction qu’entre la prédiction du prophète et sa vie. La vie du Seigneur garantit et prouve que la prédiction trouve son dernier accomplissement dans son existence, contribue à l’unité de sa vie, donne son sens plénier à sa mission vis-à-vis pour le Père comme pour nous, et sa mission reçoit par là, de manière nouvelle, le sceau de sa divinité. D’accueillir les prophéties de telle manière et pas autrement, et de les accomplir de telle manière et pas autrement, le Seigneur tire pour nous l’obligation d’accueillir l’inspiration de telle manière et pas autrement, et de l’exprimer dans l’unité de notre vie (171-172).

247. Le Fils hérite de l’ancienne Alliance

Les prophéties par contre que le Fils connaît, on peut les comparer à l’héritage connu qui doit être travaillé; cependant ici aussi le quand et le comment peuvent être cachés et ne sont révélés que dans une situation précise (173).

248. Toujours aller de l’avant

Si le Fils, en tant qu’homme, doit être l’amour parfait et accomplir toute sa tâche avec les moyens humains d’une vie limitée, d’un amour sans la pleine vision, d’un don de lui-même dans la foi, il doit forcément être saisi par le sentiment qu’il n’est pas à la hauteur, que c’est impossible. Il est évident qu’en tant que Dieu il peut tout; et il sait que sa décision divine de devenir homme était quelque chose de total et de parfait. Mais il s’agit maintenant de persévérer en tant qu’homme dans ce qui a été décidé divinement, d’accomplir comme homme ce qui est parfait, ce qu’aucun homme encore n’a accompli. Et parce qu’il a en lui la norme divine dont il ne peut s’écarter et qu’il l’a toujours sous les yeux, il sait constamment tout ce qu’il a à accomplir. Le plus difficile sera tout juste assez bon pour donner au Père la preuve qu’il correspond à son attente. Dans la décision divine, il y avait la garantie qu’elle pouvait être réalisée, que Dieu pouvait la réaliser. Et cette garantie était facile à réaliser au ciel quand le Fils se trouvait en présence du Père et de l’Esprit. Mais n’est-il pas presque ridicule qu’un homme veuille vivre lui-même selon une norme divine. Dans le meilleur des cas, elle peut sans doute lui servir à comprendre qu’en tant qu’homme il doit constamment aller de l’avant (144-145).

249. L’angoisse du Fils

Pour un enfant, c’est peu de chose de sauter du haut d’un mur élevé, et l’adulte, en passant devant un mur élevé, se rappellera ce qu’il avait pu faire quand il était enfant. Devenu un vieillard, il lui paraîtra impossible de refaire ce qu’il avait pu faire si facilement étant enfant. Le Fils ressent quelque chose de semblable quand il doit accomplir comme homme ce qu’il a décidé comme Dieu. Il ne s’agit pas non plus réaliser quelque chose une seule fois, ni de réussir en une heure. Il ne s’agit pas non plus de donner au Père une preuve de ce qu’il veut faire et peut faire et que le Père pourrait accepter en remplacement de la réalisation tout entière. C’est l’ensemble qui est requis, c’est tout ce qui a été conçu par Dieu qui doit être accompli par l’homme. C’est cela la raison de son angoisse (145).

250. Savoir que ce sera l’échec

Angoisse de l’homme à qui le divin n’a pas été enlevé mais qui doit accomplir le plus difficile comme homme et non comme Dieu, et qui pour cela ne doit pas se servir du divin qui ne lui pas été retiré. C’est un peu comme si on mourait de faim bien qu’on ait à sa disposition des vivres en abondance. – Angoisse aussi de l’homme qui doit tout réaliser le premier, qui mesure le risque, qui sait que ce sera l’échec et qui s’y met quand même. Dans sa nature humaine se fait jour la question de savoir si ce qui est requis est réalisable ou si lui-même n’en demande pas trop à l’homme qu’il est. D’abord pour lui-même bien qu’ensuite il entraîne aussi les autres dans sa chute, ceux qui vont suivre. Cela veut dire que par son incarnation ce sera plus difficile pour les hommes ici-bas. Il est plus difficile d’être chrétien que juif. – Il y a l’angoisse de la naissance, l’angoisse de commencer. Entrer dès maintenant dans la réalité inévitable. Il sera soumis à l’événement qui se met en marche. Il sera livré aux hommes dont il fait maintenant partie. Il aura la chance d’agir comme homme au milieu d’eux, mais ils se dresseront contre lui à une majorité infinie et ils lui feront des choses qu’ils ne peuvent pas faire à Dieu dans le ciel. Quand cela se met en marche, il ne peut plus que laisser faire. Comme pour la jeune fille, les fiançailles incluent l’abandon dans le mariage. Les fiançailles lui accordent certes un délai, mais un délai qui diminue sans arrêt, les jours sont fixés (145-146).

251. Lutter dans la prière pour trouver la volonté de Dieu

Notre raison ne peut pas expliquer l’unité de nature des trois personnes divines; mais en tant que croyants, nous ne cessons de rencontrer dans le Christ des traces et des preuves de cette unité. Il fait ici-bas la volonté du Père sans sortir de l’unité divine, mais dans l’unité nouvellement contractée entre sa nature divine et sa nature humaine. En tant que Dieu (qui est devenu homme), il reste dans l’unité avec le Père et l’Esprit, et son obéissance ici-bas est l’obéissance de celui qui, par nature, ne fait qu’un avec eux, qui connaît exactement la volonté du Père, qui ne s’est jamais séparé d’elle et qui la fait ici-bas par définition parce que son incarnation déjà était l’expression de la volonté du Père. En tant qu’homme par contre (qui est Dieu), il cherche la volonté du Père, il doit lutter dans ses prières pour la trouver, pour la comprendre et avoir la force de la faire (189).

252. La foi du Fils devenu homme

Le premier Adam, Dieu le Père l’a créé par sa volonté et il l’a façonné avec de la glaise; par son origine, Adam est lié au Dieu créateur, mais Dieu l’a placé devant lui comme un être libre et indépendant. Par les prévenances de Dieu, Adam a une connaissance suffisante, il n’a pas besoin d’une vision directe, car Dieu reste en communication avec lui. Adam sait qu’il est dépendant et ce que Dieu veut de lui. – Il en est autrement pour le Fils. Au ciel, il voit le Père aussi bien dans son unité de nature que dans l’opposition des personnes. Dieu voit Dieu, et le Fils voit le Père. Ces deux points de vue ne font qu’un en ce qui concerne la vision. En devenant homme, le Fils prend avec lui sa vision, mais il la met là où se trouve l’homme avec qui il a contracté une nouvelle unité. Presque comme si cette vision était le cadeau que le Père offre au Fils; mais le Fils ne la prend pas avec lui de telle sorte qu’il jouirait ici-bas d’un privilège céleste; dans ce cadeau, il reste de la place pour la foi et il introduit justement par là dans la foi un élément qu’il peut offrir aux hommes. – La nouveauté qu’il introduit est ceci : il fait de sa vision un élément de son don de lui-même aux hommes, et ce don de lui-même est désormais un élément de la foi chrétienne (190).

253. La vision et la foi du Fils de Dieu

La vision du Père par le Fils est d’une part une « consolation » pour le Père qui se sait vu par le Fils et, d’autre part, une nourriture pour l’Eglise qui est nourrie par la vision. Par cette double portée de la vision, le Fils est entièrement médiateur entre le Père et les hommes; lui-même n’utilise pas sa vision (pour se préparer à l’abandon de la croix) pour lui-même, il construit avec elle un pont entre le ciel et la terre. – La prière au mont des oliviers : « Que ta volonté soit faite, non la mienne », est sans doute la prière suprême du Fils, celle qui est la plus caractéristique. Bien que, dans la vision, sa volonté soit identique à celle du Père parce que apparaît là l’unité de nature, il y a cependant cette volonté du Fils que le calice passe loin de lui : sa « volonté de foi », non sa « volonté dans la vision ». Mais parce que sa « foi » (dans le sens de son don de lui-même dans sa mission terrestre) est parfaite, la « volonté de foi » coïncide avec elle; à peine est-elle exprimée que déjà elle est à nouveau totalement une avec la volonté du Père, l’unité est rétablie, non par la vision, mais par la « foi ». Le Fils atteint donc par la « foi » la perfection de la vision céleste sans permettre à la vision de dominer en lui la « foi », c’est-à-dire de remplacer les éléments de la « foi » (qui pour les hommes peuvent être difficiles) par ceux de la vision (190-191).

254. Le Fils veut apprendre ce que c’est que vivre de la foi

Dans la vision, la compréhension du Fils est parfaite – non seulement il est compris par le Père mais il connaît aussi la volonté du Père -, la compréhension est le but, elle détient la clef. Mais le Fils en tant qu’homme veut toujours aussi parcourir le chemin de la compréhension, apprendre par l’expérience comme les autres hommes (que l’on pense à la tentation). Il veut savoir ce par quoi un homme doit passer pour arriver à comprendre. Et ainsi il en arrive toujours à tirer des conclusions avec sa raison humaine quand sa raison de voyant a depuis toujours le résultat de la conclusion. (C’est comme un peintre qui peint et achève un tableau selon la nature; chez lui, il refait le même tableau de mémoire, ce qui est beaucoup plus difficile, et pourtant il veut le faire et il veut atteindre la perfection du premier). L’homme justement est une image de Dieu qui doit être capable de reproduire en quelque sorte dans sa finitude ce que Dieu est dans son éternité (191).

255. Le Fils ne veut pas savoir plus que ce que le Père veut

La vision du Fils, une fois devenu homme, devient une fonction de sa tâche et donc de son obéissance. Vous pouvez me demander de ne pas voir un objet que je vois pourtant des yeux du corps. Ainsi le Fils ici-bas peut regarder sans voir. Sur la croix ce sera tout à fait clair, car autrement on ne pourrait pas expliquer l’abandon sur la croix. C’est un abandon dans l’obéissance parce que cela correspond à la volonté du Père. Toute la vision du Père est écartée, non seulement ses différents éléments (comme auparavant quand le Fils ne voulait pas savoir l’heure du Père). D’une manière générale, ce qui se passe pour le Fils ici-bas, c’est que jamais il ne se permettra de vouloir voir Dieu par lui-même autrement ou plus que ce que Dieu veut. La prière au mont des oliviers nous donne une indication sur les possibilités infiniment variées des relations du Père au Fils et de la volonté du Fils de s’adapter à toutes; cela témoigne aussi de la volonté de Dieu de rendre fécondes dans notre foi ces possibilités trinitaires. L’histoire de l’Eglise – surtout aussi l’histoire de l’obéissance religieuse – ne cesse de montrer de nouvelles formes d’éventualités qui vont de la pleine vision à la vision partielle et au voilement partiel jusqu’au voilement total sur la croix (191-192).

256. Le Père peut exiger que le Fils arrive à ne plus le voir

Que le Fils ait la vision ou ne l’ait pas, cela fait partie des fonctions de son obéissance de mission, cela veut dire que ce n’est pas le Fils lui-même qui décide de voir le Père; c’est dans l’obéissance que le Fils amène son esprit qui voit à cette disposition d’esprit que le Père tient prête pour l’obéissance du Fils et dans laquelle le Fils ne peut plus le voir. Par l’obéissance aveugle qui existe dans l’Eglise, Dieu donne à ses saints d’avoir part à cette disposition d’esprit. Pour bien la comprendre, il faut prêter attention à deux aspects de l’obéissance du Fils. Le Fils n’est pas si « fanatiquement » obéissant que, pour cette raison, il ne verrait plus le Père; il ne s’anéantit pas dans son obéissance, il regarde toujours la volonté du Père pour obéir. L’exagération – si on veut employer le terme – ne réside pas dans l’obéissance subjective, mais dans l’exigence objective du Père. Et c’est ici que se trouve aussi le deuxième aspect : le Père est si puissant qu’il peut exiger et obtenir du Fils qu’il arrive à ne plus le voir. C’est la gloire du Fils qu’il le fasse et que, par son obéissance, il manifeste la puissance du Père (192).

257. L’atmosphère du ciel

Dans la prière, on peut faire l’expérience que, par moments, le ciel est réellement offert, et le ciel est présence et adoration, réponse à toute question, entrée dans une joie toujours nouvelle. Sur terre, le chrétien fait l’expérience qu’il y a une atmosphère de prière qui transforme sa vie : tantôt plus difficile peut-être, tantôt plus facile, elle élève toutes choses en tout cas dans une atmosphère d’amour où la vie au fond est rendue possible. Cette atmosphère n’est pas une possibilité parmi d’autres, elle est celle qui rend tout possible, elle n’est pas un état à côté d’autres, elle est la condition pour cela, elle n’est pas « quelque chose » qui est digne d’efforts, elle est la base de tout effort. A partir de cette expérience le chrétien reçoit un accès à ce que peut être le ciel. L’atmosphère du ciel a soufflé sur lui (71).

258. Dieu se penche sur celui qui prie

L’existence céleste est enrobée de joie et de vérité et aussi de la vue de l’amour éternel. Mais la prière terrestre, si elle est authentique, atteint toujours cette sphère même si elle n’en a pas conscience. Celui qui prie ici-bas, sa prière est entendue par le ciel tout entier : dans la plénitude de l’exaucement divin. Dieu se penche sur celui qui prie : il crie peut-être vers Dieu dans sa détresse, il se débat dans des difficultés apparemment sans issue, et Dieu veut l’exaucer et lui faire réussir sa mission chrétienne; le ciel tout entier participe à cette rencontre et elle est pure joie pour le ciel, même si celui qui prie ne le sent pas pour le moment (71).

259. Le cachot

Si un homme vit sans Dieu, il se heurte constamment à ses limites. Ou bien il vit alors résigné dans son enclos, il organise son cadre de vie de telle sorte qu’il se heurte le moins possible, qu’il oublie ses limites, que ses mouvements n’aient pas besoin de ressentir constamment les barrières connues. Ou bien s’il ne se résigne pas, il se cogne, il cherche partout à repousser les limites, parfois à sauter par-dessus, à les braver ou à faire semblant tranquillement de ne pas les voir – ce qui toujours suppose qu’on les connaît. Une fois pour toutes il a fait l’expérience que sa situation était bien établie, mais il cherche à prouver qu’elle est une erreur ou qu’elle est une contrainte à laquelle il n’a pas à se soumettre. Il se sert des dons de son esprit pour prolonger sa vie et la rendre plus agréable. Des deux manières, il est malheureux : qu’il se contente de se résigner ou qu’il secoue avec rage les barreaux de son cachot (71-72).

260. Laisser à Dieu ses secrets

Pour le croyant, bien des limites peuvent être très étroites. Il les connaît. D’autres lui semblent de peu d’importance, car sa vie ne lui appartient plus, il ne demande pas l’heure, il a déjà remis à Dieu la part la plus importante du mystère de sa vie. Il fait partie de la sagesse de vie du chrétien de laisser à Dieu ses secrets et de se conformer à sa volonté dans l’obéissance (72).

261. Au ciel, tous sont porteurs d’amour

Les différences entre le ciel et la terre vont beaucoup plus loin que les relations de temps et d’espace, ils concernent surtout l’amour. Dans le ciel, l’Esprit d’amour souffle partout si bien qu’on ne peut pas lui échapper; c’est l’Esprit de l’amour divin, un amour supérieur devant lequel la créature s’étonne sans cesse et qui stimule tous ses actes et toutes ses pensées. Ce que veut dire « voir Dieu » est compris plutôt dans le sens qu’au ciel l’amour vous inonde et vous touche si fort , vous accompagne et vous remplit tellement, que tout est entrepris et réalisé par lui, et que chaque sens est entraîné par lui. Au ciel, tous sont porteurs d’amour. Ils le portent comme une possession, mais une possession qui est destinée à être échangée, comme un prêt et un don définitif tout à la fois, continuellement partagé sans jamais être diminué du fait du partage (72-73).

262. L’amour porte et est porté

Pour notre amour terrestre, c’est comme pour la connaissance et tous les dons que l’Esprit Saint communique : même les expériences d’une vie longue et riche n’arrivent jamais à se faire une idée – même la plus pauvre – de la nature l’amour céleste. Il y a des choses aussi dans l’amour qui portent ici-bas le même nom qu’au ciel, mais ce qui ici-bas est un terme humain devient là-haut un terme divin. Ce qui ici-bas est compréhensible pour un coeur humain et une foi humaine est dilaté de telle sorte que celui qui est au ciel le sait : autrefois ce n’était pas du bricolage, c’était un chemin, une direction, mais une direction qui s’annule et se dépasse elle-même dans la plénitude. Tout ce qui vit dans le ciel semble croître et cela croît parce que c’est exposé au souffle de l’amour, et la fécondité infinie de cette croissance renvoie à Dieu Trinité et au Seigneur incarné et à sa Mère, et cette fécondité au-delà du temps et de l’espace est toujours de l’amour. Il n’y a en lui ni division, ni discorde, tout pousse à une unité toujours plus grande dans l’amour qui porte et qui est porté. Ce principe d’unité dans l’amour sera sans doute toujours la première chose que comprendra de Dieu celui qui entre dans l’éternité (73).

263. Ce qui doit être brûlé

Quand l’âme a compris que c’est Dieu qui gère le feu du purgatoire, elle consent à ce que soit rassemblé tout ce qui en elle doit être brûlé. Elle se laisse explorer partout par la main de Dieu, jusque dans ses recoins les plus secrets. Elle n’en ressent ni joie ni honte; à ce moment-là, ce qui domine, c’est l’objectivité infinie de la main qui vérifie, qui examine ce qui est concerné par le feu. Le processus est aussi objectif qu’une clôture de comptes. Ou bien comme lorsque quelqu’un fait sa valise et réfléchit : il faut encore prendre ceci et cela et encore ça. L’âme n’est pas du tout en mesure de juger ce dont la main a besoin; il n’y a que la main qui le sait. L’âme est comme une spectatrice lors d’une démonstration : celle-ci n’a rien de théâtral bien sûr, elle a plutôt quelque chose de scientifique. L’âme est une « marchandise » dont on vérifie l’authenticité et la solidité. Pour elle, c’est la conséquence d’une autorisation qu’elle a en quelque sorte donnée à la main, la conséquence d’une certaine obéissance à laquelle elle a consenti. D’elle-même, on ne tient pas compte durant le processus (382).

264. Tout ce que le Seigneur ne peut pas supporter en moi

Il faut parler du feu de plusieurs points de vue : du point de vue de la puissance qui le gère et qui peut l’allumer; du point de vue de la matière qui doit y entrer; du point de vue de la conscience que je suis moi-même cette matière et que je suis exposé nu et sans défense à ce feu consumant; et finalement du point de vue de la brûlure et de la douleur provoquées par le feu : il est allumé et il consume lentement et continuellement en moi tout ce que le Seigneur ne veut pas supporter en moi plus longtemps. Ne peut rester que ce qui tient sous son regard, uniquement ce qu’il peut présenter au Père : ma nature créée et le fait qu’il habite en moi (382).

265. Le feu de l’amour et le feu de la souffrance

Dans le purgatoire, le feu que le Seigneur apporte et allume pour qu’il consume, c’est le feu divin. Il provient de ce qui en Dieu est toujours jaillissant, de son être et de son commencement toujours nouveaux. Il est comme l’étincelle sous le sabot du cheval : feu de contact, feu de l’action. Mais feu aussi qui est toujours présent et dont nous faisons l’expérience si nous aussi nous sommes présents (auprès de Dieu). Que nous soyons là n’apporte rien au feu; il est déjà là en soi; qu’il soit là pour nous ne le change pas. C’est le feu de l’amour et le feu de la souffrance. En tant que feu de l’amour, il est une caractéristique de ce que le Père est pour le Fils, de ce que chaque personne en Dieu est pour l’autre. En tant que feu de la souffrance, il est la caractéristique de Dieu Trinité qui ne supporte rien de ce qui n’est pas pur et le consume. Et le Fils, en tant que porteur de tout péché et de toute impureté, se donne au Père par amour pour être consommé par ce feu divin. Il souffre sous ce feu, et une expression de cette souffrance, qui est en même temps amour, réside dans son abandon. Dans son cri d’abandon sur la croix, il se laisse consumer par le feu du Père, parce que maintenant tout en lui est rassemblé de ce qui l’empêche d’avoir une part active à l’action du feu. C’est ainsi qu’il alimente passivement le feu (383).

266. Le serpent qui mord et le feu qui mord

Le serpent est une expression du péché. Il mord. Tout péché mord. Car tout péché nous donne de la peine, du souci, il nous torture et nous savons d’emblée, quand nous péchons intentionnellement, que nous aurons à le payer. Maintenant à vrai dire, non parce que Dieu va nous châtier – cela se trouve sur une autre feuille -, mais réellement parce que tout péché est venimeux, parce que le serpent mord. Que le serpent doive mordre, c’est au fond la revanche de Dieu sur lui. Il lui donne l’existence, mais il lui donne de mordre. Et les hommes aussi doivent faire l’expérience de cette morsure quand ils pèchent. Ils ne doivent pas seulement être attirés par le péché, mais aussi être repoussés par lui. Ils ne doivent pas seulement craindre le châtiment de Dieu,mais dans l’acte même du péché éprouver du dégoût pour le poison du péché. – Que le feu aussi morde, c’est le pendant de la morsure du serpent. Mais le feu n’est pas la morsure du poison, c’est celle de l’amour. Le feu ne plante pas le péché, il le déracine. En enfer, le pur feu du serpent n’aurait pas le contrepoison du feu de Dieu. Dans le purgatoire, c’est le feu de Dieu qui consume en moi tout ce qui appartient à l’enfer, ce qui mord est jeté dans les flammes du serpent (383).

267. Le Seigneur est le premier à se précipiter dans le feu

Quand le feu du purgatoire commence à bien brûler, il n’y a pas de différence entre le feu du Seigneur et lui-même. Il nous fait participer à son feu dans lequel il a brûlé et brûle lui-même. En lâchant sur nous ce feu, il s’y précipite lui-même le premier. A l’instant où je comprends cela, je suis sauvé. Je ne le comprends pas tout de suite. Au début, je suis comme enfermé dans ma souffrance et je pense m’y éloigner du Seigneur. Le Seigneur n’est pour moi tout d’abord que celui qui gère le feu. A la fin, je brûle dans son feu avec lui (384).

268. Etre mûr pour la vision

Au ciel, nous verrons et nous connaîtrons Dieu. Le début de cette connaissance se trouve au purgatoire, quand on comprend que le Seigneur est le feu et qu’il est consumé par le feu, et cela de telle manière qu’il souffre avec moi comme feu de la souffrance, et je suis ainsi inclus dans son feu en tant que feu de l’amour qu’il est en tant que Dieu. Tout d’abord, c’est comme si j’arrivais au Seigneur en venant du feu que je subis; plus tard, c’est comme si je venais de la souffrance du Seigneur, qui souffre avec moi, pour arriver au feu et pour le comprendre tandis qu’il me brûle. Quand on a fini de brûler, on est mûr pour la vision de Dieu. On fait déjà l’expérience de Dieu avec une telle proximité qu’elle est la porte de la vision (383).

269. Faire l’expérience de sa propre faiblesse

Quand on a fini de brûler (au purgatoire), il y a comme une faiblesse, une sorte de défaillance : ce sont les adieux définitifs à soi-même. On doit s’habituer au vêtement dans le Seigneur que le Seigneur nous a façonné, ce vêtement assumera notre faiblesse pour nous donner de la force, la force en Dieu. Mais il faut d’abord qu’on fasse à fond l’expérience de sa propre faiblesse pour être emporté dans la force. Et plus le feu brûle, plus je ne suis plus que soumission. Je ne voudrais à aucun prix faire quelque chose qui me priverait de cette compréhension et de cet amour que le Seigneur brûle de me donner. Je suis tellement pris par le feu que toute résistance se dissout (384-385).

270. Un vrai feu

Dans le purgatoire, le feu est un vrai feu; pour l’expérience qu’on fait en lui, on ne peut trouver aucun autre terme que brûler. (Mais sans imaginer un bûcher sur lequel on se trouverait). On sent qu’il attaque, qu’il embrase, qu’il consume. Il bouleverse l’âme, il « jaillit » aussi et il produit les figures les plus étranges comme dans un feu dans la cheminée. Et comme après un grand incendie, il reste peut-être des choses dont on ne savait pas qu’elles étaient incombustibles. D’autres choses attisent les flammes et brûlent d’une manière prodigieuse, d’autres encore ne servent qu’à entretenir le feu et brûlent plus lentement. Tout cela, on ne le savait pas (385).

271. Ceci encore devrait être brûlé

Entre-temps, au purgatoire, on sent bien l’amour du Seigneur sans doute, mais on ne se réclame pas maintenant de cet amour parce qu’on essaie de tout mettre au service du feu et de la souffrance et qu’on veut éviter toute espèce de jugement et d’appréciation personnels. Comme le feu, comme en même temps la connaissance de Dieu, cet amour a encore quelque chose d’intransigeant. Et je ne voudrais pas adoucir cette âpreté et cette rigueur par une profession d’amour prématurée. Je pourrais tout au plus indiquer moi-même quelque chose et dire : ceci encore devrait aussi être brûlé, comme si cela avait pu échapper au regard de Dieu. Je pourrais le dire par besoin d’exactitude, pas du tout parce que je craindrais que Dieu ne le saurait pas (385).

272. Le feu doit saisir l’âme comme l’amour pour le Père a conduit le Fils…

Quand quelqu’un aime beaucoup Dieu, il cherche à tout faire pour lui : dans sa prière, ses occupations, son attitude habituelle. Il cherche à donner à toutes choses la profondeur que Dieu demande; il connaît la qualité de ce que Dieu apprécie. Ici, dans le feu, le Fils montre maintenant qu’il sait exactement ce que le Père apprécie et que son amour – celui du Fils – n’a de valeur que dans la mesure où il correspond à celui du Père. Ainsi le feu doit saisir l’âme comme l’amour pour le Père a conduit le Fils à la souffrance, il doit la plonger dans la totalité de la souffrance du Fils pour qu’elle puisse aussi refléter la totalité de son amour pour le Père. La totalité de la souffrance, le Fils la connaît par son humanité et, dans le purgatoire, il s’unit pour ainsi dire tellement à celui qu’il est en train de purifier qu’il vérifie comme de l’intérieur la qualité du feu. Il aime son prochain comme lui-même. D’où ce déplacement : dès le début, il est là où je suis (385-386).

273. Et qui est mon prochain?

Pour moi, au purgatoire, mon prochain pour le moment c’est uniquement le Seigneur, il ne m’est pas donné maintenant d’autre prochain. Ce n’est que tout à fait à la fin, avant l’entrée au ciel, que le prochain m’est rendu – seulement par le Seigneur -, car maintenant je peux le rencontrer de la manière dont le Seigneur et Dieu l’aiment (386).

274. L’enfant de quatre ans

Le feu du purgatoire s’adapte aussi aux différents stades de la vie. L’enfant de quatre ans aussi qui arrive dans l’éternité avec l’état de conscience qui est le sien doit être éduqué pour Dieu selon ses capacités de compréhension jusqu’à ce qu’il soit mûr pour l’éternité avec la maturité de conscience qui est la sienne. (Cela contribuera certainement à la variété du ciel que tous n’y arrivent pas avec la même expérience du monde). Un enfant de cet âge aussi, qui ne peut pas encore se confesser, doit être préparé pour Dieu; se réjouir de Dieu, l’envie de lui faire plaisir, être devant lui propre et net, l’espérance de le voir : tout cela peut être éveillé en lui (386).

275. Une fille de dix-huit ans

D’une manière générale, je veux ce Dieu veut, mais je ne pense pas beaucoup à la distance qu’il y a entre ma volonté approximative et étroite, et sa volonté divine et infinie. Quand commence l’examen (au purgatoire), je ne suis pas opposée à son caractère désagréable parce que je comprends que la volonté de Dieu s’exprime maintenant au-delà de ce que je comprends. C’est comme si tu me lisais une poésie qu’au début je ne comprends pas; mais je te fais crédit : je la trouve belle parce que tu la trouves belle. Que je me déclare d’accord avec toi, cela a davantage affaire à mon sens de la beauté qu’à ma raison : je veux commencer à voir avec tes yeux. – C’est une obéissance qui est liée à un certain désir; commencer à ne plus vouloir calculer. Le cours de la procédure n’est pas suivi dans l’impatience, on ne compte pas les coups qu’on reçoit, on ne calcule pas où l’on se trouve, combien de temps cela pourrait encore durer. On s’abandonne à ce qui a été décidé. On ne demande pas si cela pourrait faire plus ou moins mal, on ne répartit pas non plus les douleurs sur les différents péchés qu’on a commis. On assume tout, on donne à Dieu son blanc-seing. Il en est ainsi pour les purifications dans lesquelles on entre sans comprendre soi-même ses péchés, on commence par les subir. La compréhension de ses péchés ne vient qu’après. Le tout nous est étranger comme le buisson ardent l’était pour Moïse, et il ne lui était pourtant pas permis de s’approcher pour l’examiner. D’une manière générale, ce qui est pénible, c’est le fait qu’on n’est pas convenable. Mais ce qui est pénible est approuvé en tant que tel, il y a en lui quelque chose de naturel (386-387).

276. Une entrée au purgatoire sans méfiance

On est mis au purgatoire dans une sorte d’innocence. On est ouvert à tout, on veut se laisser conduire. On est sans aucune méfiance quand on est placé sur le chemin de Dieu. On est encore si novice qu’on peut être entièrement utilisé. Et ce trait doit atteindre toute sa pureté par la purification. Toutes les scories doivent en être enlevées. Mais si dès ici-bas on a mis l’amour de Dieu au-dessus de tout, cette manière d’être peut dominer dès le début. Le purgatoire et la confession ici ne font qu’un. L’âme désire tellement Dieu qu’elle ne pose pas de conditions; la question reste en quelque sorte pendante de savoir si Dieu la rencontrera sous le mode de la confession ou du purgatoire… C’est l’amour dans le châtiment et le châtiment dans l’amour. La justice nue est dépassée par le passage du Seigneur à travers l’enfer (387-388).

277. Désirer ce qu’il désire

Dans l’obscurité du purgatoire se trouvent bien des choses de l’obscurité de l’enfer du Seigneur. C’est pourquoi la confession et l’enfer sont aussi des expressions de l’amour du Seigneur. Le pécheur est confessé et nettoyé dans le feu par l’amour du Seigneur. Et au beau milieu de ce que le purgatoire a de pénible on peut être totalement saisi par cet amour. Au beau milieu du malaise, il peut y avoir une sorte de bien-être qui ne se trouve pas en nous-mêmes mais dans le Seigneur. On désire ce qu’il désire. Le caractère pénible nous devient soudain précieux : il lui appartient. De même que le premier rapport sexuel est pénible pour la femme et que sa joie se trouve totalement en son mari (388).

278. Phase terminale

Quand le Seigneur révèle son amour comme but et comme force motrice, c’est peut-être la phase terminale du purgatoire; mais il se peut aussi qu’il le fasse dès son stade initial. C’est une relation à lui immédiate, en quelque sorte sponsale, qui est créée. Dans la confession, l’amour du prochain joue toujours un rôle déterminant; dans le purgatoire, on est tourné totalement vers le Seigneur. Mais, dans cette relation, une souffrance inattendue peut être requise. De quelle durée et de quelle genre, c’est le Seigneur qui en décide. Il peut se faire que j’aie commis peu de fautes et que le Seigneur veuille être indulgent : je dois pour ainsi dire arriver au ciel en faisant l’expérience de son amour. Mais tout en connaissant son amour, je peux aussi être amené à passer par des choses dures et obscures bien qu’ici aussi l’espérance et la joie demeurent l’essentiel. Et ce qui est typique, c’est que cet amour s’adresse aussi à moi en tout ce qui m’était inconnu et caché. Il prend tout en lui, il est si grand qu’il n’est pas gêné par nos limites (388).

279. Purgatoire et Passion : le Seigneur a brûlé pour le Père

A un certain moment au purgatoire est dépassé le mouvement de la honte qui cherche à se protéger : tout se trouve également ouvert devant Dieu. Et je sais que, s’il y a en moi quelque chose de faux qui est caché, le Seigneur va l’arranger. Ce qui à un niveau inférieur fait mal est joie à un niveau supérieur. Le Seigneur a le droit de tout toucher, son droit est l’évidence même. – Ce qui est pénible peut être objectivement présent; mais on le vit comme l’accès à une plus grande volonté de Dieu. Aussi importun et aussi incompréhensible que cela puisse paraître, c’est élevé en Dieu en tant que souffrance. Parce que Dieu le désire, cela a son sens; parce que c’est utile, je n’ai pas à m’en occuper. Je sens la souffrance, mais dans une sphère dont l’appréciation m’est retirée. Il me serait impossible de me révolter contre elle, je préfère ne pas dire que cela m’est désagréable. C’est bien tel que c’est, même si cela fait mal, car cela appartient à Dieu. Et parce que le tout est un commencement, on approuve justement que cela se fasse : on souhaiterait davantage au cas où Dieu souhaiterait davantage. C’est comme une ouverture au-delà de notre propre disponibilité. Ici-bas j’ai disposé de mon corps, maintenant je remets entre les mains de Dieu tout ce dont je puis disposer au cas où il voudrait l’utiliser. Je ne dispose pas du tout de ce qui est maintenant désagréable, mais je suis heureux si c’est utilisé; c’est remis au même titre que ce qui est agréable et dont je dispose. Et sans que j’y réfléchisse, ce qui est douloureux a une relation avec la Passion du Seigneur : en brûlant pour le Père, il fait entrer en lui sa créature (388-389).

280. Une connaissance toujours plus profonde de Dieu

Nous ne devons certes pas représenter Dieu inconsidérément à l’image de l’homme. Mais le Fils est devenu homme afin que par ce qu’il a d’humain nous apprenions à mieux connaître Dieu. De plus la relation de l’Ancien Testament au Nouveau nous est donnée par laquelle nous sommes initiés à une connaissance toujours plus profonde de Dieu. L’image de Dieu en Israël était celle d’un Dieu unique; dans son passage au Nouveau Testament, cette image prend les traits beaucoup plus précis de Dieu Trinité. Bien des paroles des prophètes semblent en être restées à un niveau de compréhension de Dieu qui ne correspond plus à notre foi néotestamentaire et ne lui permet guère de s’enrichir parce qu’il leur manque le visage du Christ. Ce n’est que la foi néotestamentaire qui donnera à ces paroles leur plénitude. D’autres paroles de l’Ancien Testament sont déjà en route vers cette plénitude (97).

281. Deviner l’amour du Crucifié

L’incarnation du Fils est pour nous la distinction des personnes de la Trinité et ensuite la distinction de nos personnes pour la Trinité. Dans la foi, il n’est pas difficile de deviner l’amour du Crucifié pour nous et de deviner, par cet amour, quelque chose du don d’eux-mêmes du Père et de l’Esprit au monde. Et ce n’est qu’à partir d’ici que rétrospectivement nous voyons combien il serait difficile pour nous, sans cet amour devenu visible du Fils (et ensuite de l’Eglise et de l’Ecriture sainte, qui elle aussi est un don de la Parole de Dieu), de nous représenter quelque chose du don de l’amour de Dieu pour le monde (97).

282. Ponce Pilate

La révélation du Christ est au service de la révélation de la Trinité. Quand la dogmatique estompe à nouveau cette distinction des personnes ou la rend superficielle en ne voulant parler que d’appropriations extérieures, on devra faire attention à ce que tout le credo ne s’effondre pas jusqu’à ce qu’il ne reste plus que Ponce Pilate comme donnée reconnaissable et sûre tandis que tout le reste serait réduit au rang de discours en paraboles (97).

283. Échanger de l’amour

L’homme est capable de parler; par là il est à même d’une double parole : à Dieu et à son prochain. Par la parole, il peut s’entendre avec Dieu : entendre la parole de Dieu et lui répondre. C’est ainsi que se forme la prière; dans la prière apparaît la loi et, par la loi, se manifeste l’amour; celui-ci se trouvait à l’origine et il s’est donné une expression par la parole. Dans les relations avec le prochain aussi c’est l’amour qui est à l’origine de la parole et de l’entente. La parole est le moyen pour échanger de l’amour (21).

284. Une parole qui naît de l’amour

Que dans le Dieu éternel il y ait une Parole est l’expression de l’amour en Dieu : la Parole est engendrée dans l’amour, il lui est répondu dans l’amour, elle sert à l’échange de l’amour trinitaire. Ce que le Fils fait au ciel en tant que Parole, il continuera à le faire sur terre, en devenant homme, d’une manière adaptée aux hommes. Mais maintenant c’est réellement la Parole de Dieu qui en lui s’adresse aux hommes, qui s’exprime, que nous accueillons comme Parole de Dieu et à laquelle nous répondons quand nous prions, quand nous vivons par elle et qu’il nous est permis de la rendre au ciel d’une certaine manière (21).

285. La prière : une parole reçue dans l’amour

Notre prière maintenant n’est plus avant tout l’expression de nous-mêmes, de nos besoins et de notre indigence, c’est une parole dans l’échange d’amour de Dieu qu’il nous attribue dans sa Parole éternelle et à laquelle nous répondons en renvoyant le Fils au Père. C’est par la Parole divine que notre prière est fécondée, c’est de cette Parole que notre prière reçoit son contenu et son sens dernier. L’échange de l’amour divin dans lequel nous sommes admis, nous n’en aurons jamais une vue d’ensemble; la parole chrétienne à peine exprimée est aussitôt emportée au ciel où, rendue disponible et utilisable, elle est employée. Nous parlons et nous prions tournés vers le ciel, et la parole qui semble petite dans notre bouche, reçoit là des dimensions d’éternité. Dieu le Père l’entend comme son Fils. De la sorte il n’y a pas pour nous de limites de réception qu’on pourrait déterminer; nous exprimons quelque chose en tant que chrétiens : intervient alors l’espérance que la parole sera reçue dans l’amour, et c’est uniquement la foi qui nous en assure (21-22).

286. Nous pouvons aider Dieu

Dieu a besoin de plus d’amour, c’est pourquoi il a besoin aussi de plus de prière. Comme priants et comme vivant conformément à cette prière, nous pouvons aider Dieu à trouver ce dont il a besoin. Et comme notre prière est emportée dans l’invisibilité de l’Eglise et de Dieu Trinité, il y a ainsi, selon la promesse de Dieu, dans nos actes également ( et dans les actes des autres auxquels nous pouvons avoir part dans la prière) toute une sphère qui demeure pour nous invisible. En tant qu’hommes, nous comptons sur les effets de nos actes et sur les réponses qui leur seront données. Comment Dieu réagit, nous ne savons pas. Ses temps et ses espaces sont autres, ses conclusions et sa manière d’avancer également. Ce n’est que dans la foi et dans l’amour que nous savons que nos actes sont gardés chez lui et que chez Dieu tout a son effet en son lieu et à son heure. Nous le savons : si notre prière et nos actes sont chrétiennement en ordre, au ciel correspond un ordre semblable même si nous ne voyons pas la correspondance (22).

287. La faiblesse féconde de ceux qui aiment

La Parole de Dieu devient un homme parmi nous. Elle est donc capable d’être sur terre comme l’un de nous. Nous comprenons que toute Parole en Dieu peut faire tout ce que Dieu lui donne. La Parole dans la confession, la Parole dans la prédication, la Parole de la consécration, toute Parole de la prière, aucune ne sera jamais privée de la force et du sens qui furent donnés à la Parole incarnée et qui participent à la vie éternelle. Par conséquent quand nous vivons en croyants, nous participons à la vie divine par la Parole. Elle nous charge d’une responsabilité; mais elle nous offre aussi sécurité, tranquillité d’âme, patience. Cette sécurité quand on nous demande quelque chose, non seulement pendant la prière, mais à tout instant de notre existence, c’est sans doute ce dont nous avons le plus besoin. Par nous-mêmes nous sommes sans force et incapables; mais en répondant, nous sommes tellement dans la Parole que la force de la Parole suffit pour assumer notre faiblesse stérile et en faire la faiblesse féconde de ceux qui aiment (22).

288. La justice, le châtiment et la pénitence : expressions de l’amour

Ce que le Christ opère en son Eglise, c’est la volonté du Père, c’est aussi le souffle de l’Esprit; c’est donc toujours l’expression de l’amour trinitaire. C’est pourquoi quand l’Eglise ressent en elle l’oeuvre de l’Epoux, elle ne peut en rester à une simple relation toi – moi; elle doit toujours percevoir dans l’oeuvre du Fils en elle la volonté inconcevable du Père et l’objectivation de l’amour divin dans l’Esprit Saint. Cela lui permet de voir l’amour en toute forme, y compris dans la justice, le châtiment et la pénitence. Il n’est pas nécessaire que l’amour soit ressenti immédiatement comme tel pour pouvoir être cru et même expérimenté comme amour. Mais ceci exige une objectivation de l’amour de l’Eglise comme obéissance : ce n’est que dans l’obéissance que tout souffle de l’Esprit peut être conçu comme amour. Sans cette obéissance, l’Eglise s’abandonnerait à ses sentiments et apprécierait l’un comme amour et l’autre comme autre chose. Si elle sait que c’est Dieu Trinité qui agit en elle, elle doit se situer elle-même du point de vue de l’éternité et là, en Dieu, toute manifestation à l’extérieur de la vie trinitaire est amour (495).

289. Suis-je le gardien de mon frère?

Dans la Trinité, chacun a le souci de l’autre. Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère? » Dans la Trinité, c’est oui depuis toujours. Le soin des âmes (la pastorale) n’a pas été inventée dans le monde (474).

290. Rendre Dieu concret

Le Christ résume pour nous le Père et l’Esprit dans les sacrements… Le temps de Jésus Christ ici-bas est au milieu de son éternité : son existence historique dans le temps est là pour montrer sa réalité éternelle. Nous n’étions plus réceptifs pour la réalité et la vérité cachées en Dieu, alors le Fils devient chair pour nous rendre à nouveau Dieu comme une réalité. Le sacrement ne cesse de nous donner la concrétisation de Dieu dans le Christ; c’est l’oeuvre de son éternité, opérée dans le temps pour nous faire don à travers tous les temps de quelque chose de sa vie éternelle (496-497).

291. La colère du Fils

En Dieu Trinité, la colère du Fils est illimitée. Cette colère est vivante à côté de son amour divin; cette colère est vivante et, à côté de cela, il adore et il est adoré; cette colère est vivante et, à côté, il reçoit l’amour du Père et des hommes; car tout cela ne peut pas voiler ce que les hommes font de mal et celui qu’ils projettent de faire. Cette colère est … divine, et donc pour les hommes indéfinissable parce que l’objet propre de cette colère, le péché, ils ne peuvent pas non plus le voir dans toute sa portée et toute sa vérité. Mais jusqu’à l’incarnation, le pécheur ne fait qu’un avec son péché au regard de Dieu, et il semble ainsi qu’on ne peut pas imaginer comment la colère de Dieu peut toucher le péché sans qu’en même temps le pécheur tombe raide mort. Cependant il y a en Dieu dès maintenant un niveau où l’amour de Dieu distingue le péché et le pécheur, un niveau d’attente où le pécheur racheté est ramené tandis que derrière lui brûle l’enfer en tant que quintessence de tous les péchés, de ce qui offense Dieu continuellement et avec quoi il n’y a pas d’arrangement possible. Et tandis que tous les pécheurs se trouvent devant cet arrière-plan, qui appartient à l’enfer, le tableau d’ensemble constitue pour le Fils aussi un outrage perpétuel; mais celui-ci ressent davantage encore l’outrage fait au Père que celui qui le touche personnellement (310).

292. Comment séparer le péché du pécheur?

Le Fils donc est en colère parce que les hommes pèchent : un fait qu’on ne peut pas cacher; mais il est aussi en colère parce que le Père est en colère et qu’il est offensé, et cette colère ne peut pas se calmer tant que sa création pèche. Cette colère qui existe avant l’incarnation est continuellement avivée par le péché. Et comme la rencontre est constante entre le péché et la colère, il semble qu’on ne puisse pas espérer une victoire sur l’enfer, c’est-à-dire une séparation efficace du péché et du pécheur (311).

293. Un homme qui vit dans la grâce

Pour que la séparation du péché et du pécheur puisse se produire, le Fils doit devenir homme. En devenant homme, le Fils se dépouille de son existence céleste; ce faisant, il va dépouiller les hommes de leur être d’enfer, il va pouvoir les en séparer. Mais la colère de Dieu, avec son caractère absolu, est pour ainsi dire incoercible. Elle est tellement entière, elle est tellement pure essence de colère, qu’il ne semble pas qu’elle puisse être influencée par d’autres propriétés de Dieu. Et pourtant Dieu n’a pas créé le monde dans la colère, et l’homme pourrait contribuer à ce que Dieu regarde sa création avec faveur. C’est dans cette possibilité que le Fils s’engage par son incarnation. Sur lui, le Fils éternel, le regard bienveillant du Père est posé depuis toujours; maintenant il se dépouille de sa divinité et revêt l’humanité mais, avec lui, il attire aussi le regard d’amour du Père sur le monde. En se dépouillant, le Fils ici-bas est comme un homme qui vit dans la grâce, dans le bonheur parfait d’être aimé par le Père. Soumis à la loi et à une destinée humaines, il prouve qu’il peut quand même rester totalement dans le Père. C’est presque comme si, par pure joie d’être un homme, il déposait sa divinité auprès du Père, comme si, dans sa condition humaine également, il pouvait sentir avec joie l’amour trinitaire de Dieu et lui répondre (311).

294. La colère du doux agneau dans le temple

Et voilà qu’il voit les marchands dans le temple, le temple qui devrait être consacré à l’adoration et à la reconnaissance du Père et représenter ici-bas l’esprit du ciel. Ici les hommes devraient remercier Dieu pour leur existence, se laisser enseigner et remplir par lui, s’exercer à leur vie éternelle avec Dieu. Et ici règne le péché. La prière est évincée; les affaires, l’égoïsme, la ruse et l’escroquerie prennent sa place. Dieu est évincé de sa maison, sa présence est oubliée, son commandement méprisé, son amour de Créateur dédaigné, sa sagesse remplacée par l’astuce des hommes. La colère qui saisit maintenant le Fils est une colère divino-humaine, une colère chrétienne. Elle n’a plus la démesure de la colère céleste, c’est la colère d’un humain limité, mais une colère qui est si juste et si vraie qu’en tant que telle elle peut être colère de Dieu. Etant la colère d’un homme, elle est subjectivement limitée, elle est également limitée dans son objet (le péché des pécheurs qui sont ici) et finalement dans ses effets : dans les coups qu’il porte avec son fouet, un acte immédiat, dépourvu d’équivoque. A vrai dire, cette colère s’empare tellement du Fils qu’en cet instant rien d’autre en lui n’est visible que la colère. Mais en cela aussi il est limité; en se déchaînant – il renverse les tables, etc. -, il arrive à ses fins. C’est une colère justifiée qui ne fait pas perdre au Fils son attitude de prière au Père, il obéit même au Père qui veut cette colère et son expression. Le Fils n’en est pas compromis ni assimilé aux pécheurs qu’il corrige; au contraire, il se sépare d’eux encore plus nettement. Les intérêts du Père sont pour lui aussi saints ici qu’au ciel. Son attitude envers le Père est totalement intacte. Sa colère humaine est si bien en harmonie avec sa colère divine que rien ne peut l’arrêter. On perçoit aussi là que Dieu ne veut pas voir dans les croyants uniquement les propriétés du doux agneau (294).

295. Une colère limitée et une colère infinie

Mais si la colère humaine du Christ est en accord avec la colère divine en son fond, elle est quand même différente dans ses effets du fait de sa finitude. Elle touche les hommes dans le domaine limité où ils y sont sensibles d’une manière dépourvue d’équivoque. Quand, dans le temps présent, un homme est touché directement par la colère de Dieu, il a besoin d’une explication dans la foi pour que tout malentendu soit écarté. Ici par contre tout est expliqué parce que la colère de Dieu (à laquelle participe réellement la colère du Christ) a une forme humaine évidente et parce que cet accès de colère fait partie de sa mission qui est donnée comme la réaction de Dieu contre le péché. Comme toute colère juste, c’est une colère contre le péché et, de ce fait, c’est la même colère que dans le ciel, mais non la colère infinie de Dieu, c’est une colère qui est devenue limitée dans le Christ (312-313).

296. Une colère dans l’amour

Ici-bas, le Christ doit pour ainsi dire réapprendre la colère (à propos des vendeurs chassés du temple). Il doit pour ainsi dire oublier les dimensions de la colère céleste pour apprendre la colère chrétienne adéquate. Il doit se l’approprier comme s’il n’avait que la possibilité de l’offrir à Dieu comme un croyant et de l’adapter à lui : avec les limites et la retenue de l’homme dont la colère est justifiée dans la mesure où elle est en harmonie avec la volonté divine. La colère du Seigneur est claire et authentique – celui qui voit maintenant ses gestes, entend sa voix et ne sait rien d’autre de lui, ne peut pas distinguer sa colère de n’importe quelle autre colère humaine. Et pourtant c’est une colère dans l’indifférence, l’obéissance et l’amour (313).

297. La solitude de l’homme en colère

La colère du Christ est double. C’est une colère humaine et chrétienne qui éclate à l’occasion de la profanation de la maison de son Père. Mais elle renvoie en même temps à l’origine de sa mission étant donné qu’il est devenu homme à cause de l’outrage fait au Père et de sa colère. Il est accordé à l’état d’âme du Père, il l’est par amour pour le Père et, dans cet amour, il comprend la volonté du Père de l’envoyer. Mais il justifie aussi par là toute colère chrétienne qui a pour objet le péché et comme origine et but la plus grande gloire du Père. Une colère de ce genre détruit pour pouvoir reconstruire. Comme le montre la scène dans le temple, elle est cause de scandale. Elle rend solitaire celui qui est en colère, et dans une situation inconfortable, on le montre du doigt. Et pourtant la colère est bonne si elle est la colère du Christ. Les chrétiens doivent y avoir part comme ils ont part aux souffrances et aux joies du Christ. S’il l’avait pu, il n’aurait pas seulement renversé les tables, dispersé les marchandises et frappé les hommes, il aurait détruit le temple profané, car il sait très bien qu’à peine il sera parti les hommes reviendront avec leurs marchandises. Il sait très bien qu’il n’est pas donné à un homme, serait-il Dieu, de détruire par colère de telle manière que la correction atteigne son but. Sa colère peut être un signal d’alarme qui reste gravé dans la mémoire des pécheurs : ils continueront à pécher comme des êtres marqués, mais pour vaincre le péché il faut d’autres moyens (313).

298. Derrière la colère : la grâce

Mais Dieu dans le ciel voit que sa colère a trouvé ici-bas une expression. Une traduction adéquate dans une colère limitée, humaine, mais vraie et juste. Et le Fils est prêt à laisser sa vie en signe de cette colère. Il se laisse consumer par son zèle pour la maison de son Père. Il se met tout entier au service de la colère du Père : c’est en raison de cette colère qu’il a déjà abandonné sa vie dans le ciel, pour la même raison il laissera aussi sa vie terrestre. La vague isolée de colère qui fit rage dans le temple se transformera sur le chemin de la croix en un véritable déferlement de vagues. Mais alors le Fils dirigera totalement sur lui-même le fouet de la colère éternelle. Dans la colère au temple, la Passion est déjà commencée, la colère du Seigneur a déjà alors la couleur de la Passion. Et parce que le Fils dans sa Passion a dirigé sur lui absolument toute la colère de Dieu, après la résurrection et dans le temps de l’Eglise, la colère de Dieu sur le péché qui continue d’exister est comme mise entre parenthèses dans la rédemption de l’humanité. Non que la colère de Dieu n’ait simplement plus cours, mais elle brûle au sein du feu de l’amour : quand un chrétien commet un péché, elle brûle à l’extérieur même si – ou bien si juste alors – à l’arrière-plan se trouve la grâce (313-314).

299. La colère d’une mère

Le Seigneur a souffert à l’avance sur la croix pour nous les puînés; les offenses que nous infligeons aujourd’hui au Père étaient déjà incluses dans sa croix. Donc la colère de Dieu à laquelle on pouvait s’attendre pour plus tard était incluse dans la croix, la colère du jugement insérée dans la volonté de salut sans que la colère de Dieu en devienne pour autant irréelle ou impuissante. Une mère peut corriger son enfant avec une véritable colère sans renier son amour pour lui ne fût-ce qu’un instant (314).

300. Le chrétien moyen au purgatoire

Une âme moyenne qui prie superficiellement et qui s’attend à un peu de purgatoire. Comment ça va se passer, elle ne le sait pas. Et il peut se faire qu’un purgatoire « moyen » aussi lui soit d’abord destiné, mi-châtiment, mi-bienveillance aimante. Elle en est étonnée : « C’est manifestement le maximum de ce qu’elle peut supporter ». Elle se rend compte alors de ses limites, elle en est un peu humiliée. Et pourtant il ne lui vient pas à l’esprit de demander plus. Cela convient en quelque sorte à l’idée superficielle de la justice qu’elle s’est faite. Le maximum qu’on peut maintenant obtenir d’elle, c’est qu’elle ne se défende pas mais qu’elle s’abandonne. Tout se passe tellement sur une ligne moyenne qu’elle ne se sent pas du tout obligée de se demander si elle n’aurait pas mérité beaucoup plus et qu’elle devrait justement demander ce plus. Après un début d’épouvante et une certaine humiliation, elle s’abandonne moyennement à la procédure moyenne qui correspond à la prière moyenne de son âme (367).

La suite en 32/4.

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