32/4. L’année de la foi avec AvS

32/4

L’année de la foi

avec

Adrienne von Speyr

301. Une prière plus profonde au purgatoire

La même au bout d’un certain temps, ou aussi une autre âme qui d’emblée commence au stade d’une prière plus profonde. C’est une prière dans une souffrance plus profonde, dans une surprise et une humiliation plus profondes. Et plus la souffrance devient insupportable, plus elle est vraiment ressentie, plus la prière se détache du processus du châtiment. Elle n’est pas non plus un dialogue avec la procédure du châtiment, car ce qui est important, ce n’est pas que celui-ci humilie, mais que l’âme prenne conscience de ce qui est honteux en elle. C’est comme une certaine expérience de la présence de Dieu quand l’homme a péché : plus est sûr le sentiment de cette présence, plus grande est l’humiliation. Et plus ardente aussi se fait la prière. Mais plus ardente est la prière, plus aussi le châtiment est bienvenu, plus on comprend sa nécessité. C’est au châtiment que l’âme se mesure elle-même. Plus le châtiment lui semble mérité, plus clairement elle comprend que c’est son châtiment pour son péché. (Comme si quelqu’un s’était irrité de plus en plus pour un forfait commis par quelqu’un et finalement on le convainc que c’est lui qui l’a commis). Au fond pendant que s’exécute le châtiment, c’est la prière qui fait comprendre. La prière est norme, soutien, direction. C’est le Seigneur qui, invisiblement, guide cette prière, ne la laisse ni se relâcher, ni se dénaturer. L’état permanent est en quelque sorte investi par une direction, un courant, un progrès. Mais de même que le premier degré n’était qu’une introduction à un état, ce second degré n’est qu’une introduction à un développement. Le premier degré était en somme pour l’enfant l’invitation pressante à aller à l’école, le second degré est l’invitation pressante à apprendre quelque chose à l’école (367-368).

302. Se réveiller rempli de honte en comprenant son péché

La prière profonde. Dans le purgatoire aussi il y a l’obéissance au Seigneur. C’est lui qui détermine la profondeur de la prière. Quand il le veut, il peut offrir à l’âme une sorte de prière parfaite dans laquelle elle oublie tout ce qui n’est pas lui, non dans une vision pour le moment, mais dans la profondeur d’un abandon qui la transporte là où il veut qu’elle soit, si bien qu’au milieu de sa prière elle peut tout d’un coup se réveiller remplie de honte en comprenant son péché. Elle se trouve maintenant devant lui, dépouillée et livrée et profondément humiliée, et son moi n’est presque plus qu’une fonction de son péché. C’est donc à cela ressemble le péché concret! Et cela maintenant non en méditant la scène du mont des oliviers où l’on voit le Seigneur dans l’angoisse et la honte à cause de mon péché, mais en accompagnant paradoxalement le Seigneur jusqu’à la croix, en portant le péché avec lui : c’est maintenant mon péché le plus personnel et dont j’ai fait l’expérience. C’est une vue sur la croix qui est caractéristique du purgatoire, où par l’expérience de son propre péché on a le regard libre pour voir ce que le Seigneur a fait sur la croix : il a porté mon péché (368).

303. La semence du Père

L’Esprit est l’Autre en Dieu; il n’est jamais écarté de la relation Père – Fils mais, dans cette relation, il est libre de souffler où il veut, à l’intérieur et au-delà. Il sait ce que veut dire être « en » Dieu bien qu’il soit Dieu lui-même. Cette liberté de l’Esprit est visible aussi dans le fait que c’est lui qui apporte le Fils sur terre. Ce qui est là extraordinaire c’est qu’il ne procède pas seulement du Père et qu’il apporte à la Mère la semence du Père, mais c’est aussi qu’il procède du Fils et que pourtant il apporte le Fils au monde. C’est une image parlante de la vie éternelle. Nous, dans le temps, nous devons être heureux de descendre de quelqu’un et d’engendrer. Dans la vie éternelle, le cercle peut se refermer sur l’origine. Car il faut penser à ceci : l’Esprit apporte à la Mère pas seulement une semence humaine mais une semence divine (393-394).

304. L’Esprit qui procède du Père et du Fils

Tout homme est issu d’un père et d’une mère; il a un lien avec les deux, ce qui signifie aussi bien réserve que limitation. Les parents forment en quelque sorte l’horizon de ses possibilités, ils portent, tracés en eux, ce qu’il peut devenir. Il est chez lui dans les deux, mais aussi enclos et, vue de la sorte, sa place est un mouvement de va-et-vient entre les deux. – L’Esprit Saint procède du Père et du Fils, et il est envoyé de l’un à l’autre; qu’il soit spiré est l’instant premier d’un mouvement éternel qui reçoit de là son impulsion, mais sans qu’il soit enfermé entre le Père et le Fils. La mission du Fils qui sort du Père et retourne à lui, nous pouvons nous la représenter plus facilement. Se faire une idée de l’envoi de l’Esprit par le Père et le Fils est difficile, car c’est une mission in statu nascendi, une mission et un mouvement toujours nouveaux qui partent de l’origine; l’origine est toujours présente pour se continuer dans la mission (394).

305. L’Esprit est là pour être envoyé

L’Esprit qui descend sur l’homme ne reprend pas en réalité le chemin qui va vers le Père, il ne fait que remettre l’homme sur ce chemin du Père, ou bien il l’associe à la relation du Fils au Père; mais lui-même reste l’impulsion, tout comme le Père et le Fils agissent en lui comme impulsion originelle. Sans doute le Fils (qui en tant que deuxième personne divine est ordonné à l’Esprit) peut-il en tant qu’homme recevoir l’Esprit et le renvoyer au Père sur la croix; et quand un chrétien meurt, il rend aussi au Père, avec son esprit, l’Esprit Saint qui est en lui, et il peut aussi le rendre à la suite du Fils sur la croix en donnant pour ainsi dire à l’Esprit Saint une nouvelle impulsion, une nouvelle mission. La tâche principale de l’Esprit est d’être là pour être envoyé. Il est impensable que l’Esprit ne soit plus envoyé. Le Père qui envoie le Fils est unique; mais quand l’Esprit est envoyé, il y en a deux qui l’envoient, si bien qu’il est impossible de se représenter un point de repos pour l’Esprit qui est envoyé, parce que le lieu d’où il sort est le mouvement entre le Père et le Fils eux-mêmes. Le Père et le Fils l’envoient de la même manière et en même temps, en un mouvement unique, dans lequel on ne peut distinguer la part de chacun, ils l’envoient dans la communauté toujours naissante de l’envoi (394-395).

306. Le Père envoie l’Esprit sur l’Eglise

La mission apostolique des chrétiens en général provient certainement de la Trinité tout entière. Mais dans l’ancienne Alliance le Père se trouvait au premier plan tandis que le Fils et l’Esprit se trouvaient pour ainsi dire derrière lui; dans la nouvelle Alliance, au premier plan se trouve le Fils qui a la vaste mission de la rédemption et qui lance de nouvelles missions dans le domaine des siens. Mais il envoie de telle manière que le Père – en réponse à l’envoi du chrétien par le Fils – envoie l’Esprit Saint au chrétien et, par là, il confirme pour ainsi dire en l’achevant l’envoi filial. Le Fils envoie au Père; le Père envoie l’Esprit afin que le Fils perçoive l’Esprit sur celui qu’il a envoyé et que celui-ci ait part à la vie trinitaire du Fils. Pour le Fils, le fait que le Père envoie l’Esprit sur l’Eglise est le signe du suprême accord du Père et de la communication ultime qu’il fait de lui-même (395).

307. Concertations

Par sa nature, l’Esprit a le devoir de se tenir auprès du Père et aussi auprès du Fils; il se tient auprès du Père en quelque sorte comme un conseiller pour discuter de la mission du Fils et pour partager d’une certaine manière au Père son expérience du monde; et le Père a pour ainsi dire en lui un tableau de l’expérience du monde qu’il consulte pour déterminer le chemin du Fils. L’Esprit se tient alors aussi auprès du Fils, et le Fils confère avec lui et il voit et il examine en lui et à ce qu’il est la grandeur de ce qu’il va entreprendre et la possibilité de le réaliser. Et c’est alors comme si, dans cette double concertation avec l’Esprit, le Père et le Fils prennent leur décision définitive. Le Père mesure exactement ce qu’il demande au Fils, le Fils ce qu’il se demande à lui-même. L’Esprit est en quelque sorte pour les deux un garant (396).

308. L’Esprit qui mesure le chemin du Fils

L’Esprit procède du Père et du Fils, et parce qu’il est l’Esprit de pureté, il reste éternellement dans la fraîcheur de celui qui vient de procéder, tandis que les hommes pécheurs perdent très vite la fraîcheur de l’origine. Avant la chute, Adam possédait quelque chose de cette fraîcheur permanente d’avoir été créé dans la grâce. Malgré la distance infinie entre l’Esprit qui est Dieu et Adam qui est créature, il y a entre les deux une ressemblance dans le fait qu’ils ne s’éloignent pas de l’origine. Après la chute, là justement où se trouvait la principale ressemblance se trouvera la principale différence. Et l’Esprit qui reste dans un état irréprochable rendra visible ce que la défection a de répréhensible. Si deux amoureux avaient tout d’abord les mêmes sentiments, mais que l’un des deux cesse d’aimer, la distance peut se mesurer dans celui qui continue à aimer. Si c’est le pécheur qui a créé cette distance, on ne peut la mesurer réellement qu’en Dieu, et l’Esprit est prêt pour la mesurer du fait qu’il est auprès du Père et du Fils. Là aussi se trouve la mesure du chemin que le Fils en devenant homme aura à parcourir (396-397).

309. Comment mesurer l’offense faite au Père?

Parce qu’il y avait, pour l’Esprit Saint et Adam, ce point de départ commun – la permanence dans la fraîcheur de la procession -, la défection de l’homme constitue pour l’Esprit une offense particulière. Adam a abandonné l’Esprit Saint de l’origine. On comprend mieux de la sorte le rôle de l’Esprit Saint dans la rédemption. Il est descendu sur le Fils lors de son baptême; sur la croix, le Fils le remet avec son esprit humain entre les mains du Père pour faire l’expérience de l’ultime exigence démesurée. Il le rend donc comme étant celui qui mesure, comme étant celui qui sert de mesure. Le Fils a vécu pour glorifier le Père, pour réparer l’offense du péché dont il devait chaque fois mesurer la grandeur. Il en était capable non en la mesurant à lui-même – car il ne voulait pas se faire lui-même la mesure de l’offense faite au Père -, mais en prenant pour cela l’Esprit qui habitait en lui. Mais sur la croix, où il prend sur lui toute l’offense concevable – et cette prise en charge dépasse ses possibilités humaines de non pécheur -, où donc il porte une mesure démesurée et rachète dans un toujours-plus, il abandonne sa mesure, non pour arriver à la conclusion que cela suffit maintenant, mais pour laisser au Père toute possibilité de charger sur lui ce qui est sans mesure. Exemple : un saint pourrait s’imposer pour ses péchés ou les péchés d’autrui une pénitence déterminée, par exemple des coups de discipline qu’il compterait. Mais tout d’un coup il ne veut plus continuer à mesurer : il ne compte plus, il laisse à Dieu le soin de compter; Dieu lui-même décidera quand ce sera suffisant) (397).

310. Le Fils livré à sa Mère et à la croix

Le Christ est l’enfant et le crucifié. Sa mère s’occupe de son corps, elle peut coucher l’enfant et le lever, l’habiller et le déshabiller. Malgré sa conscience divine, l’enfant ne peut rien en faire pour le moment parce que, maintenant, par obéissance au Père il se tient dans les limites que lui impose l’enfance. Néanmoins, dans cette dépendance, dans le fait qu’il est ainsi livré, il a un pressentiment de la croix. Certes, pour l’instant il n’est livré qu’à sa mère, ce qui est merveilleux; mais l’unité de sa mission est suffisamment forte pour lui donner le pressentiment d’une tout autre manière d’être livré. Ici, dans l’enfant, il y a une ligne qui va directement du début à la fin. Pour l’adolescent, d’autres liaisons s’ajouteront (204).

311. Avoir un corps humain quand on est le Fils de Dieu

L’enfant est lavé par sa mère. On en prend soin comme d’un objet, sans égard pour ses désirs personnels. Il doit assumer cela ainsi que les autres petites humiliations qui sont liées pour le petit enfant au fait qu’il a un corps. – Le Fils est Dieu, il doit accepter ce corps. Un corps déterminé. Il s’inscrira dans la mémoire des hommes comme une image particulière. Il n’est pas toute l’humanité, c’est un homme parmi d’autres, innombrables. Que Marie soit sa mère lui fait prendre goût pour ainsi dire à se limiter ainsi. En tant que telle, la semence de Dieu aurait toutes les possibilités; mais elle permet que certains traits humains du Fils soient déterminés par sa mère. Du côté de la semence de Dieu (dans laquelle l’Esprit Saint porte le Fils à sa mère) se trouve d’abord simplement la docilité obéissante du Fils vis-à-vis du Père d’entrer dans la création, dans l’humanité : il est prêt à ressembler de manière anonyme à « Adam » et aux siens. « Adam » et Marie sont ainsi ceux qui façonnent le Seigneur, en dépendance de la volonté trinitaire, pour donner au Fils un corps déterminé. Dieu en revient aux jours de la création et au paradis. Le Fils doit être le nouvel Adam, sans aucun péché, avec un corps vierge, et cette virginité du corps ne se limite pas à le garder intact, comme Adam aurait dû le faire ou n’importe quel homme après lui pouvait le faire, elle doit le garder dans un devenir créateur de par Dieu. – Dans la mesure où le Fils est issu de Dieu, il est en devenir; dans la mesure où il est issu de Marie, il ne change pas, mais il a les qualités du devenir (206-207).

312. Sur la croix, le Fils de Dieu ne peut plus disposer de son corps

En tant qu’enfant, le Fils est lié, incapable de disposer de son corps, de réaliser ses desseins, au cas où il en aurait. Il sait que viennent des années où il pourra décider de ses actes, c’est lui qui dira à ses disciples de se reposer quand ils seront fatigués, c’est lui qui maudira l’arbre stérile quand il aura faim. Tout ceci dans l’obéissance au Père. Mais à la fin, ce sera un retour au commencement : son corps flagellé, crucifié sera incapable de satisfaire ses besoins les plus élémentaires. Quand il dit que « cet esprit » n’est chassé que par le jeûne, il pense alors à un jeûne volontaire. Mais disposer ainsi de soi, cela lui est finalement enlevé. C’est une humiliation singulière devant Dieu : il semble maintenant que Dieu doive lui-même imposer la mesure de pénitence nécessaire, alors que tout homme préfère se fixer lui-même cette mesure. Dans cette humiliation, il peut s’en cacher encore une deuxième : pas plus de pénitence qu’il n’en est permis. Tout ce qui est volontaire est retiré afin que puisse se produire ce qui relève du service (208).

313. S’habituer en vivre en homme

Quand le Seigneur est petit, il doit s’habituer au quotidien. Il est totalement occupé de son existence humaine. Non pas de lui-même, mais de la mission d’apprendre à connaître dans tous ses recoins l’état d’existence humaine. S’il le voulait, il pourrait voir continuellement le Père. Mais il se consacre à sa mission. Il voit en quelque sorte le Père de manière indirecte comme on a un objet à la lisière de son champ de vision, mais on ne le fixe pas. C’est l’humanité qu’il fixe et, plus précisément, la place qu’il a à prendre dans le peuple élu. C’est cela qu’il regarde. Quand par exemple il dit : « N’est-il pas écrit : le Seigneur parle à mon Seigneur? » (c’était déjà une sorte de vision de David), le Fils vit cela en voyant son origine, dans un état de vision (status visionis). Dans ses efforts pour apprendre à connaître tous les états de l’homme, il veut aussi apprendre à connaître l’état de l’homme en Dieu. Au moment où il parle, il pourrait entendre en même temps toutes les promesses de l’Ancienne Alliance. Mais maintenant il prend (au hasard) l’état de David, non par curiosité, pour voir ce que David voyait, mais pour être, dans sa mission, un médiateur irrécusable. L’exacte mesure de sa vision, c’est sa mission… Le Fils aurait pu vivre ses trente premières années tourné totalement vers le Père; apparemment, il aurait ensuite toujours été encore assez tôt pour se tourner vers le monde de manière active. Mais comme il voulait apporter le sacrifice entier, il s’y mit tout de suite. Il limite donc lui-même sa contemplation des trente années. Il vit dans le Père de telle manière qu’il fait l’entière volonté du Père. Il se laisse conduire par le Père de telle manière qu’il connaît d’expérience le plus haut degré de ce qu’un homme justement peut connaître du Père. Dans sa contemplation, il n’assume pas lui-même la direction. Il aurait pu le faire. Mais il fait de l’obéissance la mesure de sa contemplation. Les quarante jours de jeûne dans le désert sont certes contemplation, mais sans vision du Père dans un sens céleste, ils sont une contemplation conduite par le Père en vue de la Passion. Et le Fils ne s’écarte jamais des instructions du Père (221-222).

314. Se charger du péché des hommes

Quand le Christ – qui est Dieu, c’est-à-dire la vérité – regarde le péché des hommes en vue de la Passion qui approche, il en est touché si intimement qu’il commence à apprendre à le connaître et à le porter intérieurement sans faire de distinction entre lui et les pécheurs. Il le reçoit au plus intime de sa conscience et l’y enferme. Une fois qu’il l’a reçu, il ne peut plus s’en défaire, ni non plus faire que cela n’a pas été fait. Il ne peut ni s’en désolidariser, ni le purifier, parce que au contraire il est contraint à la croix, contraint à subir, à éprouver, à sonder partout son horreur et son poids. Il ne peut le faire en tant que Dieu, qui connaît toujours le temps limité dans lequel cela se fait, mais seulement en tant qu’homme qui se trouve devant la rédemption à opérer comme quelque chose dont il ne peut pas venir à bout. Le péché dont il se charge est si grand qu’il ne laisse en lui aucun espace libre, ni aucune possibilité de repentir. Il ne l’a pas d’une manière qui donnerait l’occasion d’une conversion. Il l’a comme détaché de tout ce qui pourrait dégager à nouveau un chemin vers Dieu. Il l’a pour l’avoir. Il l’a dans le but de le subir tel qu’il l’a : sans allègement, sans adoucissement, sans pouvoir le répartir ni s’en débarrasser petit à petit (238).

315. La semence du Père

La nature humaine du Fils est engendrée par le Père. Mais il donne en même temps à cette nature le caractère d’être créée puisque sa Mère participe à sa génération : elle est une créature et sa coopération est celle d’une créature. Dans son existence terrestre aussi, le Fils reste totalement porté par l’acte éternel d’engendrement du Père; et pourtant, parce qu’il est véritablement un homme, c’est une créature qui, dans sa nature humaine, ne se distingue pas des autres hommes ni des autres créatures. La « semence » que l’Esprit apporte à la Mère est ce que le Père a « engendré »; mais, par la médiation de l’Esprit Saint, elle devient susceptible d’être placée dans le sein de la Mère. Ainsi, que le Fils soit apporté par l’Esprit et que l’Esprit couvre la Mère de son ombre n’est pas superflu dans la mesure où s’accomplit ici une adaptation du divin à l’humain. Cette « semence », au moment où l’Esprit la porte, on ne peut pas l’imaginer, elle est divinement non visible. Mais elle est la forme la plus haute d’une semence (398).

316. Le Père a besoin du Fils et de l’Esprit

L’Esprit a l’expérience du monde. Le Fils sait qu’il l’aura en tant qu’homme. Il fera l’expérience du monde pécheur, il sera placé comme un homme sans rien de particulier parmi d’innombrables pécheurs. L’Esprit par contre a l’expérience du monde pour l’adapter à Dieu. Entre ces deux expériences du monde, il n’y a dans un premier temps aucune comparaison possible. C’est comme si Dieu le Père avait besoin des deux dans son plan éternel pour le monde. Sans doute le Père sait-il depuis toujours que l’homme va pécher. Mais depuis toujours il lui laisse pourtant la liberté de ne pas pécher. En laissant le choix à l’homme, il prévoit aussi de toute éternité les deux possibilités. Si l’homme ne pèche pas, l’Esprit de Dieu est prêt à se prodiguer dans la création dans une sorte d’eucharistie spirituelle. Si l’homme pèche, c’est le Fils qui est prêt à fournir l’eucharistie de sa chair et de son sang offerts (399).

317. Racheter sur la croix le monde pécheur

Au sujet du rôle du Fils et de l’Esprit, il y a encore quelque chose qu’à vrai dire on ne peut guère exprimer. Il est pour ainsi dire exigé de Dieu beaucoup plus d’amour s’il s’agit de racheter sur la croix le monde pécheur que de répandre son Esprit dans un monde qui n’aurait pas péché. Et bien que l’Esprit soit l’amour, on peut comprendre qu’il y ait une augmentation d’amour dans le fait que le Père se laisse retirer du cœur son Fils unique et bien-aimé, dans le fait que pour sauver le monde ne soit pas seulement requis l’envoi de l’Esprit mais aussi celui du Fils. Ce qui se passe maintenant, c’est que non seulement l’Esprit introduit l’œuvre du Fils, l’accompagne constamment et l’achève, mais que le Fils aussi communique l’Esprit, l’envoie et l’intègre à l’Eglise de bien des manières. Le Fils a dû faire son œuvre de rédemption pour que l’Esprit trouve sa place dans la nouvelle Alliance. Et cette place, l’Esprit l’a trouvée, il a reçu le rôle qu’il aurait dû jouer dans un monde sans péché, qu’il joue maintenant aussi dans le monde sauvé du péché, et il achève ainsi l’œuvre de création du Père (399-400).

318. L’Esprit, responsable du Fils

L’Esprit Saint porte la semence de Dieu. Il continue aussi à la porter après qu’il l’a transmise à la Mère; sa fonction de porteur de semence ne cesse pas. De même que le Père ne cesse d’engendrer le Fils, l’Esprit ne cesse de le porter. Il assume par là une véritable responsabilité pour le Fils, une responsabilité divine pour Dieu. Celle-ci a une double caractéristique : il atteste au Père qu’il la porte et il l’atteste aussi au Fils. Le Fils y voit une participation qui n’est pas celle d’un simple spectateur, mais une participation qui accompagne sa mission si activement que le Fils en tant qu’homme peut la remplir parfaitement dans le sens du Père. Non que cet accompagnement retirerait au Fils sa propre responsabilité, mais cet accompagnement lui garantit en Dieu même – dans le Père et dans l’Esprit – qu’il porte sa responsabilité filiale selon Dieu (400-401).

319.Assumer la responsabilité

Quand nous, pécheurs, nous avons à côté de nous quelqu’un qui nous dit : « Je porte la responsabilité », l’instant peut arriver très vite où nous nous disons : « S’il veut la porter, j’en suis en quelque sorte déchargé ». Un homme de bien par contre se sent d’autant plus obligé par la coresponsabilité d’un autre : il ne veut pas le charger des conséquences de ses propres fautes. Le fait justement qu’un autre assume la responsabilité charge le premier d’une responsabilité nouvelle, née de la crainte de d’être à charge au co-porteur (401).

320. L’Esprit montre au Fils son chemin

Au fond nous pouvons pas comparer les relations humaines avec les relations divines. La coresponsabilité de l’Esprit n’a pas d’influence sur celle du Fils. Le Fils se sait aussi responsable vis-à-vis du Père que l’Esprit l’est vis-à-vis de lui et vis-à-vis du Père. Cependant la responsabilité de l’Esprit pour le Fils n’est pas sans importance. Elle lui permet de pénétrer toujours plus profondément et pour ainsi dire d’une manière plus insouciante dans l’humain et, par là, de garder la mesure que lui impose sa divinité. Car il n’a pas la possibilité et il ne lui est pas permis de se séparer de sa divinité, il doit la prendre avec lui en tout ce qu’il fait, y compris quand il sera abandonné par le Père. Parce que l’expérience d’être homme est pour lui nouvelle (tandis qu’elle est propre à l’Esprit en tant que tel), il peut sans cesse recourir à l’Esprit pour être sûr que tout ce qu’il fait est juste. Et c’est ainsi qu’il peut oser avancer, car il reste en contact avec Dieu par l’Esprit qui lui montre le chemin et les limites, et l’introduit dans son être d’homme. L’Esprit apparaît ici-bas comme l’aîné qui peut indiquer son chemin au cadet. Le Fils possède ici-bas son infaillibilité divine, mais de plus il doit toujours compter avec Dieu tel qu’il est au ciel. Il doit se poser la question : « Comment le Père dans le ciel perçoit-il ce que je fais ici-bas? » C’est l’Esprit qui lui fait voir ce qu’il en est (401).

321. Le travail en commun

En tant que Dieu – et en tant qu’homme dans la prière et la contemplation – le Fils a une vision immédiate du Père, mais il a de plus une vision particulière du Père dans l’Esprit, par laquelle il peut voir comment ce qu’il fait comme homme réagit sur le Père. Quelqu’un qui aime peut, à côté de la vision immédiate de la personne aimée, avoir une instance qui lui permet de voir les effets de son comportement. Car il peut la regarder aussi de manière indirecte : se faire une idée des habitudes, des besoins, des actes, des manières de se comporter de la personne aimée, ce qu’elle aime, désire, ressent, et se comporter en conséquence. Cela lui donne un autre point de vue que s’il ne la considère que comme celle qu’il aime d’un amour débordant et qui répond de même. Dans l’amour, il y a une exigence. Celui qui aime doit accomplir les actes que la personne aimée attend de lui. D’autre part les actes de l’amour ne doivent pas troubler l’immédiateté de l’amour. Une jeune femme ne pourrait pas demander craintivement à son mari : si je fais ce que tu demandes, si je deviens ta collaboratrice, pourrai-je quand même être ta femme? Est-ce que notre vie commune s’épuisera dans l’action ou bien y aura-t-il des heures réservées à rien d’autre qu’à notre amour réciproque? Car justement le fait que tu suives ta mission devrait permettre ces heures de vie commune plus riches et plus belles. La vie commune ne doit cesser aussi se nourrir du travail en commun (401-402).

322. La nourrice

Quand le Père envoie le Fils, il lui donne l’Esprit plus que jamais pour ce temps. Il unit les missions du Fils et de l’Esprit, mais on ne doit pas oublier que l’Esprit qui guide le Fils est l’Esprit du Père, c’est pourquoi il n’est aucunement possible que le Père et le Fils deviennent étrangers l’un pour l’autre. Mais l’Esprit assume une responsabilité qui, pour être maintenue, requiert une prudence et une tendresse divines. Le Père met son Fils dans les bras de l’Esprit comme une mère met son enfant dans les bras d’une nourrice. L’Esprit est le premier christophore (402).

323. Nous ne savons rien de plus du Père…

Parce que le Fils et sa mission sont inséparables, l’Esprit porte les deux. Déjà la semence qu’il apporte à la Mère contient les deux. La mission, on ne doit pas l’imaginer comme un ensemble de tâches différentes, mais comme un tout qui vient du Père et retourne au Père sans qu’on puisse la diviser. C’est cette mission que porte l’Esprit. Ce qui fait que les missions du Fils et de l’Esprit se mélangent, car il fait partie de la mission du Fils de se laisser porter par l’Esprit comme il fait partie de la mission de l’Esprit de porter celle du Fils. Le Père ne cesse d’envoyer les deux; de lui, nous ne savons rien de plus parce que personne ne l’a jamais vu. Ce sont le Fils et l’Esprit qui rendent le Père visible pour nous (402-403).

324. L’abaissement de l’Esprit

L’Esprit souffle où il veut. Et il veut aller là où le Père et le Fils conjointement l’envoient. Et c’est directement, en spirant l’Esprit, qu’ils l’envoient. C’est en procédant du Père et du Fils que l’Esprit est envoyé. C’est en étant envoyé qu’il procède. Mais comme le Fils s’est abaissé et s’est en quelque sorte « diminué » pour devenir homme et pour accomplir en tant qu’homme (tout en étant Dieu en même temps) la volonté du Père, il y a pour l’Esprit un abaissement correspondant par lequel il cherche dans le Fils devenu homme la volonté du Père. Son abaissement réside dans le fait qu’il se laisse envoyer par le Fils devenu homme. Il ne croit pas devoir rester attaché à être envoyé par la divinité du Père et du Fils mais, par une sorte de renoncement, il se laisse en même temps envoyer par Dieu dans sa forme humaine. Quand il est ainsi envoyé, il exerce aussi son activité dans l’humiliation et le renoncement. Il souffle où il veut, mais maintenant cela dépend en partie des besoins du Fils. C’est une action intérieurement humble, effacée, toute au service du Fils (405).

325. Le Fils appelle l’Esprit à l’aide

Les besoins du Fils ne sont pas seulement ses besoins divins de faire du divin, mais aussi ses besoins humains, des besoins « diminués », qu’il ne peut pas réaliser tout seul et pour lesquels il appelle l’Esprit à l’aide pour ainsi dire. Tout ceci est contenu à l’avance dans le renoncement du Fils à tout faire tout seul en tant que Dieu, à tout faire tout seul pour la plus grande gloire du Père (ad majorem Gloriam Patris). En tant qu’homme, il veut dépendre de l’Esprit divin. Et, dans cette coopération du Fils et de l’Esprit à l’œuvre du salut, nous voyons à nouveau leur unité céleste dans l’accomplissement de l’unique volonté paternelle et trinitaire (405).

326. Qu’est-ce que l’Eglise doit désirer?

L’Eglise désire Dieu ardemment en quelque sorte, et elle ne sait pas exactement si c’est au Fils qu’elle aspire ou à l’Esprit Saint ou à Dieu le Père. C’est l’Esprit qui, inclus d’une certaine manière dans l’être humain du Fils, clarifie les besoins de l’Eglise en les échelonnant et en les faisant apparaître. L’Esprit ne se trouve jamais embarrassé pour montrer ce qui manque et où il faut s’engager. Il peut aussi donner à l’Eglise une forte conscience de ce qu’elle doit désirer avant que ses besoins soient satisfaits. Mais il peut aussi agir de manière inverse : lui-même voit quelque chose qu’elle devrait désirer absolument et inconditionnellement, et parfois il satisfait ces besoins avant même que l’Eglise se rende compte de sa pauvreté, pour n’éveiller qu’après coup en elle le sens de ce qui lui a été donné. C’est ainsi que l’Eglise n’a remarqué à quel point elle avait besoin de l’enseignement de la petite Thérèse que lorsqu’il fut là (405-406).

327. Douze ans

A l’âge de douze ans, le Fils parle de la maison de son Père dans laquelle il doit demeurer. Il doit le faire, de lui-même et en même temps poussé par l’Esprit. Pour la première fois, on voit qu’il vit et se maintient dans une mission trinitaire. Le Père est dans le temple et il est celui qui doit l’avoir. Le Fils doit être auprès de lui, s’occuper des affaires de son Père : de sa glorification, de l’interprétation de ses paroles, etc. Il ne le doit pas seulement pour le Père mais aussi pour l’Esprit qui le pousse. L’Esprit pousse le garçon de douze ans comme quelqu’un qui est pleinement responsable. Car l’Esprit est toujours l’Esprit tout entier et indivisible de Dieu; l’homme peut le comprendre, mais sans que l’Esprit soit diminué. L’Esprit reconnaît comme Dieu le garçon de douze ans et il le pousse comme Dieu. Il ne tient pas compte qu’il s’agit d’un enfant. L’enfant n’a certes pas à remplir la mesure d’un adulte, mais il doit remplir sa mesure divine à laquelle il doit correspondre et qu’il doit découvrir. On voit par là que Dieu, qui est devenu homme, ne se dirige pas, en tant que Dieu, d’après ses parents humains, bien qu’ensuite il en revienne aux comportements et aux rapports humains, filiaux et familiaux de sa maison (406).

328. Grandir

Quand il est dit de Jésus qu’il grandissait en âge et en sagesse et en grâce auprès de Dieu, c’est dans la mesure où sa conscience humaine mûrissait naturellement. Il a en cela à se soumettre à la mesure que Dieu attribue à un homme qui doit être chrétien. A un chrétien qui doit être en même temps l’incarnation de la doctrine chrétienne et qui le sait. Et cette connaissance concerne aussi la grâce. Un nourrisson n’a pas autant de grâce que celui qui s’éveille à la conscience ou qu’un adulte. Plus grande est la possibilité de pécher – ou au contraire la pureté de celui qui ne commet pas de péché – plus grande est la grâce. Si bien que le Fils grandit littéralement dans la grâce du Père. Comme le font les saints et tout bon chrétien. En tant que Dieu, le Fils a, dès le commencement, la plénitude de la grâce mais, en tant qu’homme, il l’acquiert (406-407).

329. Reconnaissance du Fils vis-à-vis de l’Esprit

Quand l’Esprit porte la semence, c’est lui qui gère la fécondité de Dieu. Il ne peut pour ainsi dire rendre la fécondité du Père au Fils que lorsque celui-ci a l’âge de porter du fruit. Bien sûr, si l’on regarde le fruit global de l’incarnation, le temps de l’enfance aussi est fécond. Mais la fécondité pleinement déployée, le Fils ne l’obtient que sur la croix. C’est pourquoi c’est à cet instant qu’il rend l’Esprit au Père. Jusqu’alors c’est l’Esprit qui portait et gérait la fécondité. Et quand plus tard le Fils le donne à l’Eglise, il y a une sorte d’inversion : c’est lui maintenant qui envoie l’Esprit et qui lui communique quelque chose de sa fécondité pour qu’il la partage à l’Eglise. C’est comme une reconnaissance du Fils vis-à-vis de l’Esprit : l’Esprit avait gardé ici-bas sa fécondité, il la lui rend maintenant qu’il est en pleine possession de sa propre fécondité, et il la lui donne pour remplir sa mission dans l’Eglise (407).

330. L’Esprit est comme la règle du Fils devenu homme

Le Père laisse le Fils aller dans le monde comme le premier homme qui sera parfait. Il lui donne l’Esprit Saint comme règle pour ainsi dire sur son chemin. Parce qu’il est le Fils et parce qu’il est parfait, le Fils ne manque pas d’obéir au Père directement. Mais cette obéissance « sans intermédiaire » ne fait toujours qu’un avec la règle de l’Esprit qui lui a été donnée. Dans la perfection de Dieu, aucune espèce de divergence n’est possible entre la règle (de l’Esprit) et la volonté de Dieu (du Père). Nous voyons surtout l’obéissance directe et perpétuelle du Fils à l’égard du Père, mais cette obéissance inclut toujours l’obéissance à l’Esprit. Il est impossible que l’Esprit soit en lui un facteur de conflit et donc comme l’occasion de se détacher du Père, car l’Esprit est toujours pour lui un don parfait que le Père parfait offre à sa perfection de Fils. Et quand, après sa résurrection, il insufflera dans les siens son Esprit, ce sera en tant qu’Esprit de la règle parfaite qu’il a lui-même observée parfaitement. L’Esprit est la règle de Dieu le Père que le Fils observe. Il est également la règle du Fils, parce qu’il l’a observée parfaitement et qu’il l’a traduite dans sa vie (407-408).

331. Une règle de vie

Les règles des ordres religieux devraient être directement dans l’Esprit Saint et par lui en Dieu. Tous les fondateurs authentiques ont essayé d’élaborer leurs règles de telle manière qu’elles expriment ce que le Seigneur, dans son enseignement, a dit aux siens de sa perfection de vie. Seulement ils n’ont peut-être pas toujours su que les règles de perfection que le Fils a données aux hommes étaient des extraits de la règle parfaite de l’Esprit Saint qui était vivante en lui, que le Fils a donc vécue et qu’il vit selon la règle totale et intégrale de l’Esprit. Mais aucun fondateur dans l’Eglise ne pourra jamais écrire une règle qui correspond pleinement à la règle de l’Esprit dans le Fils. Tant que nous sommes ici-bas, nous ne pourrons jamais mesurer pleinement non plus la portée d’une seule sentence du Seigneur. Nous voyons un reflet. Dans ce qu’il dit, nous voyons une vérité, nous l’ajoutons à d’autres, mais la vérité en sa totalité n’est qu’en Dieu. Nous voyons des fragments qui proviennent tous de la vérité, nous ne voyons pas l’ensemble. Comme pour un puzzle, nous pouvons mettre ensemble les morceaux de même couleur, chacun de nous travaille à une partie de l’ensemble du tableau. Ce n’est qu’au ciel que nous verrons le tableau achevé ou mieux, il nous sera permis de regarder en direction de la vérité parfaite : elle sera dévoilée et pourtant insaisissable (408).

332. L’Esprit prépare le Fils à la Passion

Le Fils qui, durant toute sa vie, se prépare par ses prières et ses sacrifices à la Passion totale qui arrive, sait vaguement qu’il est destiné au sacrifice pour le monde, même s’il ne veut pas en savoir le détail. Mais en priant avec l’Esprit et dans l’Esprit, il voit croître l’exigence. Au désert, il a vaincu la tentation, il s’est offert totalement au Père, mais il ne peut en tirer aucun apaisement, aucun soulagement, parce que l’Esprit le tient ouvert pour une exigence plus grande. En tant que Dieu, le Fils sait de quoi il s’agit. Mais, au Fils devenu homme, l’Esprit a la mission de présenter l’ensemble de manière neuve; c’est pourquoi il doit le préparer à une démesure. Non que le Christ limiterait son sacrifice et y opposerait des résistances, mais l’Esprit lui montre constamment que davantage est requis. Le même Esprit qui semblait avoir testé au ciel ce qui était possible, est vu ici-bas comme s’il dépassait sa propre mesure (408-409).

333. L’Esprit ne s’impose pas

L’Esprit montre continuellement au Fils ce qui serait encore à faire. Il le fait avec une sorte d’humilité divine. D’une certaine manière, il ne se permet pas de décider lui-même ce qui peut être demandé au Fils, ce qui se trouvait dans l’accord céleste. Sans doute reste-t-il la mesure objective, mais il ne s’interpose pas; d’une part il renvoie au Père, d’autre part il laisse au Fils le soin de décider librement. Si celui-ci disait : « Assez », il ne pourrait pas le contredire ou faire prévaloir son avis. Il ne fait qu’indiquer la grandeur du péché de l’humanité, la profondeur de l’offense faite au Père, il empêche qu’on en arrive à une conclusion prématurée. Il est ce qui est ouvert (409).

334. Le Fils et l’Esprit dans la souffrance

L’Esprit ne montre pas au Fils toute la mesure de la Passion elle-même, car elle se trouve au ciel auprès du Père. Une mesure se trouve aussi dans le temps, et le temps se trouve auprès du Père. Il ne mesure pas du tout, il n’indique pas les trajets parcourus – maintenant les souffrances d’introduction sont bientôt finies, maintenant la moitié de la croix, etc. -, mais tout comme le Fils, il laisse au Père le soin de mesurer. Pour le Fils, l’Esprit est la mesure non de la quantité et de la durée des souffrances, mais de ce qui serait objectivement à faire pour le péché du point de vue du monde. Quand le Fils regarde la grandeur de l’offense faite au Père, il est prêt en toute liberté à supporter jusqu’au bout les souffrances que le Père a fixées. En regardant le Père, il s’engage à chaque fois à nouveau dans une nouvelle souffrance. Il persévère dans le toujours-plus de la disponibilité étant donné qu’on ne lui montre pas la limite supérieure de ce qu’il doit atteindre. Le Fils comme l’Esprit remplissent maintenant, dans la souffrance, leur mission sans mesure. C’est le Père qui doit mesurer et fixer. Le Fils reste ouvert dans la souffrance, l’Esprit également dans l’initiation à la souffrance (409-410).

335. Le Fils ne doit pas gérer lui-même sa Passion

La loi de la souffrance exige en quelque sorte que le Fils et l’Esprit doivent y participer : l’un qui souffre comme il peut et l’autre qui est là à côté comme témoin qui gère et transmet. Le rôle de l’Esprit est de faire sans cesse découvrir pourquoi il faut souffrir. Le Fils n’a pas le droit de gérer sa Passion : supporter cette souffrance pour ceci et celle-là pour autre chose. Sinon il en viendrait lui-même à mesurer. C’est pourquoi c’est l’Esprit qui doit le lui montrer; il ne doit pas donner l’impression que par la souffrance tout se liquide petit à petit, mais que c’est toujours du nouveau qui s’ajoute. Cela ne ressemble pas du tout à un travail humain en commun. Et il se peut que le Fils et l’Esprit ne doivent pas non plus se rencontrer réellement dans la Passion, ils ne parlent pas la même langue pour ainsi dire; car si le Fils reconnaissait toujours l’Esprit comme l’Esprit du Père, il ne pourrait pas être aussi abandonné. Il sentirait un soulagement, il aurait une espérance. Il comprend certes ce que l’Esprit lui signale, mais il ne voit pas que cela correspond à sa propre souffrance. Il y a comme deux niveaux de vérité : l’un dans l’esprit du témoin, l’autre dans l’esprit de celui qui souffre. Si les deux niveaux coïncidaient, toute la vérité du Père serait évidente pour le Fils, il remettrait alors d’une certaine manière comme Dieu cet homme Jésus à la Passion, et il agirait avec l’Esprit comme un spectateur. Mais ce ne serait pas une souffrance humano-divine. Le Fils ne peut donc pas se trouver maintenant au niveau de l’Esprit, mais au niveau de son envoi dans le monde; ce dont il a besoin alors de sa conscience divine lui est donné par le Père selon les exigences de sa mission (410).

336. L’Esprit qui obéit au Fils

A la fin, le Fils mourant rend l’Esprit entre les mains du Père. L’Esprit ne retourne pas au Père de son propre mouvement, il est rendu. C’est un dernier consentement du Fils à la croix que le Père lui a donnée. Et il fait partie de la mission du Fils et de l’Esprit qu’ils se séparent à la croix. Comme si le Fils devait provoquer lui-même son ultime abandon. Le Père et l’Esprit ne parlent plus, c’est le Fils seul qui dit : « Je rends ». Ce n’est ni de la théorie ni de la contemplation, c’est un acte. « Entre tes mains » veut dire : à toi qui m’a donné ma mission. La mission de l’Esprit pour accompagner le Fils est terminée, et le Fils ne le renvoie pas n’importe où, mais entre les mains du Père; par cet envoi, il prend un ultime soin de l’Esprit. En retournant au Père, c’est l’Esprit qui obéit au Fils. Tant que le Fils avait auprès de lui l’Esprit comme règle, il obéissait à l’Esprit. Maintenant c’est l’Esprit qui obéit au Fils en retournant au Père dans l’obéissance. Le Fils commence par là l’envoi de l’Esprit qu’il terminera après Pâques : c’est d’abord l’envoi au Père, puis l’envoi à l’Eglise et au monde (410-411).

337. Avoir l’oreille fine

Dans la conscience, l’Esprit oriente de concert avec l’homme. Je dois être docile et disponible si je veux entendre l’Esprit. L’Esprit oriente sans doute, mais avec moi, en incluant le don que je fais de moi-même. Je consens à lui être associé et il réalise cette association dans son orientation. Les « inspirations » de l’Esprit aussi ont lieu dans ce genre d’association, dans une union de « mérite et de grâce ». Mon mérite vis-à-vis de l’Esprit est ma disponibilité. Il y a sans doute des inspirations qui arrivent à l’improviste comme la voix à l’entrée de Damas. Mais d’habitude, il y a une courtoisie de l’Esprit. Il ne hurle pas à mes oreilles, il parle si je suis à l’écoute. Naturellement l’Esprit demande toujours plus parce que, dans ses inspirations aussi, il est le Dieu toujours plus grand. Et c’est par suite du péché originel que l’homme ne lui correspond pas totalement. Celui qui ne commet pas de péché (comme un Louis de Gonzague) a l’oreille fine pour entendre la voix de l’Esprit; mais lui aussi a l’impression que l’exigence le dépasse. Pour Marie, qui n’a pas le péché originel, elle n’a ni l’impression qu’elle correspond ni qu’elle ne correspond pas. « Voici la servante » ne s’oppose pas à « Ils me diront bienheureuse » : elle comprend les deux paroles dans l’Esprit (413).

338. Les « jeux » du Fils et de l’Esprit

Durant sa vie, Jésus a l’Esprit comme l’a un baptisé. Mais comme il est Dieu, l’Esprit l’accompagne comme Dieu accompagne Dieu. En tant que Dieu, le Fils est celui de qui l’Esprit procède, en tant qu’homme il l’écoute et se laisse orienter par lui (413-414).

339. Nos petites capacités

L’Esprit est donné aux hommes par le Fils, comme le Fils leur fut donné par le Père. Ainsi quand le Fils souffle l’Esprit dans l’Eglise et dans le monde, cela provient finalement aussi du Père, l’ordre divin des relations se reproduit dans le temps. Naturellement le Père est aussi dans le Fils et le Fils dans le Père quand le Fils envoie l’Esprit. Mais nos petites capacités ont besoin de ce genre d’explications pour comprendre les choses (414).

340. Etre homme et Dieu en même temps

Ici-bas, le Fils est un homme limité; au ciel, il est celui qui est toujours engendré par le Père. Et pendant cet événement éternel, l’Esprit procède sans cesse du Père et de lui. Vraiment : ici-bas homme limité, au ciel Dieu en train de naître. Ici-bas, il possède l’Esprit céleste que le Père lui a envoyé, au ciel l’Esprit ne cesse de procéder de lui et du Père. Le Fils incarné vit ainsi dans une tension entre son être céleste et son être terrestre; et sa relation à l’Esprit est marquée par la même tension. La parole qu’il dit ici-bas et qu’il dit dans l’Esprit Saint comme une parole limitée, a au ciel le mode d’être de l’engendrement du Fils par le Père, de la procession de l’Esprit du Père et du Fils (415).

341. Comment l’Esprit souffle où il veut?

Quand il est dit de l’Esprit qu’il « souffle où il veut », c’est une expression du mouvement trinitaire éternel. Nous imaginons que c’est une particularité de l’Esprit et cela semble arbitraire : celui-ci a l’Esprit parce que l’Esprit a soufflé de son côté, celui-là ne l’a pas parce qu’il ne se trouvait pas là où l’Esprit a soufflé. Mais cela veut dire tout autre chose : l’un reçoit l’Esprit parce que l’Esprit pouvait lui communiquer un état du souffle dont il était proche. Le souffle de l’Esprit ne limite pas son omniprésence. L’Esprit est un tout comme la lumière par exemple peut être regardée comme un tout. Et un homme peut être doté d’une vue plus ou moins claire pour voir telle ou telle partie de ce tout. Pour L’Eglise, le souffle de l’Esprit est quelque chose d’objectif et, pour celui à qui il se révèle, l’Esprit peut être également quelque chose d’objectif qui cherche à atteindre l’objectivité de l’Eglise et de l’Esprit, bien que cela puisse se réfracter de manière très différente selon les personnes (415-416).

342. L’Esprit ne s’est pas incarné

Dans l’incarnation, le Fils s’est abaissé, « amoindri », il a choisi une forme de communication liée à l’être humain et il a par là renoncé aussi à certaines formes d’expression – il y a renoncé à la fois pour lui et pour son Eglise – que l’Esprit est toujours libre de prendre et de distribuer, car l’Esprit ne s’est pas incarné (416).

343. La joie du Fils et de l’Esprit

Le Père possède dans sa nature quelque chose qui comporte le renoncement du Fils comme le non renoncement de l’Esprit. La tension entre le mode de révélation du Fils et celui de l’Esprit, qui proviennent tous deux de la volonté du Père, atteint en lui un équilibre. De même qu’un supérieur religieux – qui destine un membre de son ordre à la contemplation, un autre à l’action – n’est pas indifférent vis-à-vis de ces missions du fait qu’il y est engagé lui-même parce qu’il les a voulues, de même les modes de révélation de l’Esprit et du Fils se trouvent dans la volonté du Père. Cette volonté est d’abord comme un désir qui est réalisé et comblé dans les missions, et le Père laisse au Fils et à l’Esprit la joie de réaliser son désir à leur manière particulière et spontanée (416).

344. Une prostituée

Lors de la création, le Père a donné aux hommes une sorte de boussole : la conscience qui, s’ils sont honnêtes, peut leur indiquer, même dans le brouillard de l’état de péché, ce qui est objectif et ce qui est subjectif. Le Fils, quant à lui, apporte avec lui dans son humanité le fait qu’il est purement orienté vers le Père, il « croit » au Père d’une manière claire et objective, et cette foi est en même temps en lui la perfection de la conscience humaine. En vertu de cette « foi » objective, il peut, sans remonter à sa vision divine du Père, rester dans la parfaite vérité divine. Mais en donnant à l’Eglise son orientation vers le Père, le Fils lui donne la foi chrétienne comme la pure conscience chrétienne. Les chrétiens pourtant, dans la mesure où ils sont pécheurs, ne cessent de mêler à cette conscience de la foi des points de vue humains. Et comme le Christ, en devenant homme, a renoncé à sa gloire et qu’il est devenu un homme tellement discret que, pour beaucoup, on ne pouvait plus le distinguer des autres hommes qui sont pécheurs, il a voulu donner à son Epouse, l’Eglise, quelque chose de cette discrétion. Bien des aspects de la nature de l’Eglise et de son apparence extérieure restent ici-bas indécis; les pécheurs en elle obscurcissent sa pureté intérieure et la font apparaître comme une « prostituée » (416-417).

345. Etre conduit par l’Esprit

Le Christ a eu en lui l’Esprit comme règle et principe de conduite, et il a orienté vers le Père sa vie ici-bas en conséquence. Cet Esprit n’est pas mort, il est l’Esprit vivant et saint de Dieu, qui ne tolère jamais qu’on le repousse, qu’on l’enferme dans un coin de l’âme, qui au contraire veut toujours se répandre en tout ce que fait celui qui est conduit par lui. Il en fut ainsi en tout cas pour le Fils de Dieu, qui à tout instant était poussé par l’Esprit de Dieu (même si ce n’est pas toujours mentionné expressément) pour tout faire par cet Esprit en union avec le Père. Il en a fait l’expérience en tous ses actes humains avant de le communiquer plus tard à son Eglise. Durant toute sa vie, il a pour ainsi dire donné à l’Esprit de faire une nouvelle expérience de la terre et de l’homme, une expérience qui est inséparable de la sienne (418).

346. Ouverture à l’Esprit

Dans l’Esprit, le Seigneur choisit son Eglise comme Epouse. Afin qu’elle puisse l’être, elle doit être un seul Esprit avec lui. Il doit par conséquent la faire participer sans réserve à son Esprit divin. Dans le Fils, l’Esprit a pu tout faire. Naturellement un être humain est lié aux limites de sa nature, son quotidien est fait pour l’essentiel d’actes mesurables, limités. Mais si cet homme est Dieu et que l’Esprit de Dieu le conduit, ses actes limités reçoivent une justesse non seulement humaine, mais divine. Cette mesure du Fils de l’homme est maintenant offerte à l’Eglise et lui est appliquée. C’est une mesure humaine qui pourtant, par l’Esprit, reçoit continuellement part à la justesse divine. L’ouverture de son action humaine à son action divine, qui opérait visiblement dans les miracles du Seigneur, peut aussi devenir visible pour l’Eglise dans les miracles des saints (418).

347. Marie et l’Esprit

Quand l’Esprit couvre Marie de son ombre, pour notre compréhension il y a là d’abord un phénomène physique, mais qui est en même temps et tout autant un phénomène spirituel : là où le Fils est présent corporellement, il est présent avec son être de Fils tout entier. L’Esprit Saint doit donc préparer Marie à l’arrivée du Fils aussi bien physiquement que spirituellement . L’aspect physique de la grossesse est ce qui saute aux yeux, mais il a nécessairement comme suite une fécondité spirituelle. Pour la Mère, son acquiescement spirituel fut premier, et l’aspect corporel y était inclus; en devenant Mère corporellement, elle le devient aussi spirituellement. On peut ainsi distinguer quatre moments :

1. L’esprit de Marie dit son oui qui inclut la disponibilité de son corps.

2. Ensuite le corps de Marie dit oui et donne son acquiescement.

3. L’Esprit couvre le corps de son ombre.

4. En conséquence, l’esprit devient fécond; l’Esprit Saint prépare toute la personne de la Mère à la naissance du Fils (421).

348. Faire quelque chose pour se soumettre à l’Esprit

Après la Passion, le Fils va former son Eglise en la remplissant de son Esprit. Et elle aussi, comme Marie, doit apporter sa contribution pour qu’elle puisse lui rendre cet Esprit. Car l’Esprit de l’Eglise aussi doit participer au mouvement éternel du Fils qui part du Père et retourne au Père. En Marie, est préfiguré ce mouvement de l’Esprit. Elle aussi doit faire quelque chose pour se soumettre à l’Esprit, pour le comprendre et le laisser faire. A aucun instant, l’Esprit ne continuerait à travailler en Marie si son oui ne continuait pas constamment à se faire entendre. De même l’Eglise : elle doit constamment dire oui à l’Esprit et essayer de répondre à ses instructions. Et comme en Marie, il a aussi dans l’Eglise ses deux points de départ : il détermine l’échafaudage – l’aspect extérieur de l’Eglise – et également son esprit, et il vise sans cesse à ce que les deux ne fassent qu’un. Les instructions – qui concernent le ministère et les lois – et l’esprit qui aspire à Dieu doivent être féconds pour le Seigneur dans la concorde et dans la complémentarité réciproque comme le sont le corps et l’âme. Jamais la lettre du ministère n’a le droit de rester sans l’esprit, et l’esprit dans son travail doit pouvoir toujours s’appuyer sur la structure de l’Eglise et aussi appuyer cette structure (422-423).

349. Davantage de disponibilité à l’Esprit

Une fois que Marie est devenue enceinte corporellement, elle n’a pas mis fin à son oui. Elle est prête à aller aussi loin que Dieu le veut; sa mission la conduira beaucoup plus loin qu’elle pouvait l’imaginer. L’Eglise n’a pas davantage le droit de se contenter de ce qu’elle a déjà atteint, de prendre ses conciles et ses définitions pour un point final. Pour l’Esprit qui conduit l’Eglise, ils sont des occasions d’ouvrir du nouveau plutôt que d’enclore le passé. L’Esprit qui a couvert Marie de son ombre, corporellement et spirituellement, crée et trouve en elle des fonctions, toutes sortes de points de départ pour de nouvelle tâches. Sous le souffle de l’Esprit, du nouveau est possible : sa relation à Elisabeth, aux voisins, aux apôtres, à Jean, etc. Déjà dans sa grossesse il y a quantité de situations significatives. Ici aussi Marie est l’archétype de l’Eglise. Il va de soi qu’à partir de sa seule fonction d’être l’Epouse du Seigneur des milliers de ministères et de tâches divers peuvent se réaliser, des milliers de situations et de relations au monde dont les unes se répètent, les autres renaissent au cours des âges; mais tous sont animés par l’Esprit, et même modelés par lui. Mais il n’est pas nécessaire que quelque chose d’unique qui pourrait être né dans le souffle de l’Esprit soit « éternisé » par des définitions et d’autres principes. Cela irait aussi autrement. Pour Marie, ce fut différent. Il suffit que l’Esprit découvre des aspects et crée des relations qui peuvent être féconds par lui. Ils n’ont pas besoin non plus d’être fixés, ce qui peut-être empêcherait d’autres relations futures de s’installer. S’il y avait dans l’Eglise plus de disponibilité à l’Esprit Saint, on pourrait éviter beaucoup de principes (423-424).

350. Les coups de trompette de l’Esprit

Que l’Esprit couvre Marie de son ombre et que le Fils vienne au monde par elle, c’ est un événement éclatant. D’habitude, l’action de l’Esprit dans le domaine de l’Eglise est quelque chose d’incroyablement caché. Mais il y a toujours deux éléments : un authentique effort dans le secret et puis, de temps en temps, une intervention soudaine du ciel, qui tombe comme un éclair. Dans le silence de ses années de jeune fille, Marie a été préparée par l’Esprit Saint qui n’est jamais un Esprit de sommeil. Marie était éveillée. L’Eglise aussi doit être éveillée, présente aux coups de trompette de l’Esprit. On peut aussi en entendre quelque chose dans un demi sommeil, mais alors sans savoir exactement ce qui se passe. On ne pourra pas tirer les conséquences de ce qu’a dit l’Esprit. « Il y a eu un coup de tonnerre », dit le peuple quand le Père parle à Jésus; c’est ce que dit aussi une Eglise qui dort ou somnole quand l’Esprit lui parle. Et quand, après la parole, le silence revient, le somnolent se glisse sous les couvertures et pense : il n’y a sans doute rien eu(424).

351. Le saint ne chasse pas l’Esprit

Tout chrétien qui a reçu les sacrements possède l’Esprit Saint s’il ne le chasse pas par le péché. Le saint ne chasse pas l’Esprit. Et il a la possibilité de l’extrapoler comme une règle. Il ne lui ne parvient pas comme une vague impulsion, un vague effort en son for intérieur, mais comme une exigence claire, non équivoque. Le chrétien ordinaire se plaindra : « Naturellement, je devrais prier davantage, commettre moins de péchés, mais je ne le pourrai certainement pas. Je comprends que je devrais faire des efforts ». Par contre, celui qui est motivé lit dans l’Esprit une claire exigence. Il ne « devrait » pas, il « doit ». Et l’amélioration de la vie comporte des points précis qu’il peut observer. Qu’il sache si précisément ce que Dieu lui demande provient de l’Esprit qu’il s’est donné comme règle (424).

352. Les yeux dans les yeux

Quand la petite Thérèse conçoit sa « petite voie » et la grande Thérèse ses degrés de prière, elles ont clairement devant elles l’Esprit. Les saints ne peuvent pas recevoir l’Esprit sans le comprendre. Ils sont éveillés et ils doivent le rencontrer les yeux dans les yeux. Car l’Esprit se tient à côté d’eux. S’il était simplement en eux, ils devraient, pour voir l’Esprit, se regarder eux-mêmes, prendre leur expérience comme mesure. Le fait qu’il est à côté ne veut pas dire un éloignement, au contraire, cela veut dire libération, si bien que l’Esprit n’est pas déformé, contaminé par le moi, mais qu’il est visible en sa pureté (424-425).

353. Prier l’Esprit Saint

Pour prier l’Esprit Saint, on doit toujours le faire avec une certaine disponibilité. La grâce du Fils peut saisir quelqu’un d’une manière inattendue, comme Paul à Damas. La grâce de l’Esprit Saint par contre reste une réponse. C’est dans le sens de l’Esprit Saint et en son nom que le Seigneur dit : Priez et vous recevrez, etc. Quand la foi est donné soudainement à un non croyant, c’est davantage l’œuvre de Dieu Trinité au nom du Fils incarné. L’Esprit par contre – en ce qui le distingue du Père et du Fils – est toujours celui qui comble, celui qui éclaire quelque chose qui est déjà commencé (428).

354. Mérite

Si on posait à Marie la question de savoir où se trouve son mérite, elle refuserait certainement d’admettre qu’elle possède quoi que ce soit. Si on considère son existence, il est clair que tout son mérite se trouve dans la grâce. Mais la grâce dans laquelle elle vit et qu’elle transmet par delà les temps, est cependant son mérite justement en quelque sorte; car elle consent sans cesse à rester dans son rôle d’intermédiaire, à gérer les « affaires » du ciel en relation avec le monde, et même, si Dieu le veut, à apparaître dans le monde. Quand elle apparaît ainsi, ce n’est pas seulement une question de grâce, mais aussi de mérite, même s’il est très difficile de comparer les mérites au ciel avec ceux d’ici-bas, d’employer le même terme pour les deux. Mais de même que nous employons le terme « durée » pour la durée éternelle et pour la durée passagère, le terme « mérite » peut aussi s’employer pour l’activité de Marie sur terre et dans le ciel (430).

355. La semence

Le Fils est devenu évident pour nous par l’incarnation et, de la sorte, le Père l’est devenu aussi d’une certaine manière, en tant qu’il est le Père de celui qui s’est incarné. L’Esprit Saint ne devient pas évident pour nous parce qu’en partant de ce qu’il fait, il ne nous est pas permis de nous faire de lui une idée claire et nette. Pas plus que « le boulanger » est seulement celui qui fait le pain ou « le prêtre » seulement celui qui donne la communion, « l’Esprit » est seulement celui qui couvre Marie de son ombre, qui descend sous la forme d’une colombe lors du baptême de Jésus ou qui a les sept dons, etc. Nous nous approchons peut-être davantage de lui si nous partons de la propriété qui est la sienne d’être semence : aussi bien quand il se dévoile expressément avec la force de la semence que là où il personnifie en tant que semence l’unité du Père et du Fils si bien qu’il n’apparaît qu’uni à eux et qu’il n’est plus représentable isolément (431).

356. Renoncer à toute prétention

Dans son attitude, l’Esprit a des dimensions infinies. Il nous rend ainsi capables de prier au-delà de notre vie, au-delà de notre conscience, il nous rend capables de pénétrer dans des sphères que nous ne pourrions jamais atteindre d’une manière naturelle. La surnature de l’Esprit, si elle veut se découvrir à nous, n’est liée à aucune des limites de notre humanité. Il s’adresse certes à une seule personne, il agit en elle, mais il lui soustrait la gestion, souvent même la connaissance. Et on devine ici que l’Esprit, qui souffle où il veut, se tient lui-même totalement à la disposition du Père et du Fils pour ne rien décider lui-même, mais pour se laisser porter par les décisions et les desseins du Père et du Fils, sans savoir d’avance d’une certaine manière ce qu’ils vont décider. La qualité de l’Esprit dont nous percevons la présence dans notre prière est ainsi quelque chose « qui n’a pas d’apparence » par quoi il veut nous rapprocher du Père et du Fils dans l’acte de l’amour et une totale disponibilité. Nous devons vivre comme lui dans l’échange entre eux et avec eux, en renonçant à toute prétention, comme l’Esprit renonce même à tout ce qu’il pourrait devenir : Esprit d’humilité, de générosité et de don de lui-même. Justement comme l’Esprit qui disparaît dans le Père et dans le Fils, presque comme s’il n’était pas l’Esprit, comme s’il ne voulait pas être lui-même ou comme s’il ne voulait l’être que dans la mesure où cela dépend de la décision du Père, afin qu’on n’ait pas l’impression que le Père soit en quelque sorte lié à l’Esprit. Toute la maturité de l’Esprit atteindrait alors son sommet dans le fait qu’il veut apparaître et être mineur pour ne rien anticiper, pour ne pas lier Dieu à ce qu’il y a en lui, l’Esprit, de définitif et d’éternel, et d’y obliger Dieu (432).

357. Se laisser prendre par l’Esprit

L’Esprit Saint en Dieu participe totalement, bien sûr, à l’omniscience de Dieu. Devant le monde, il personnifie le savoir de Dieu, la connaissance de Dieu et l’amour dans une unité indissoluble parce que, en Dieu, l’amour n’est jamais sans la connaissance, ni la connaissance sans l’amour. Et quand cet Esprit se communique à nous d’une certaine manière, cette forme de connaissance et d’amour reçoit pour nous la forme de la foi si bien que, par lui, nous apprenons à croire ce qu’il connaît et aime. Pour nous, cela signifie avant tout que nous nous laissions prendre par l’Esprit; tout ce que nous connaissons et aimons, nous le mettons à la disposition de l’Esprit de telle sorte que nous le retrouvions dans la foi sous une forme qui correspond à sa connaissance et à son amour. Si nous faisons cela sérieusement, nous n’en serions plus à tâtonner longtemps dans notre foi, ni à chercher le véritable amour, mais nous nous soumettrions à l’Esprit dans une sorte de prière d’ensemble et d’offre globale pour nous laisser illuminer et transformer par ce qui lui appartient. Notre foi resterait la foi bien sûr, parce qu’elle ne saisit jamais totalement le divin, mais elle serait en tout point une foi authentique parce que, en raison de sa soumission, elle aurait été remise à la vérité de l’Esprit. Et certes d’une étape de la foi à l’autre, nous saurions que nous sommes dans la vérité parce que l’Esprit témoigne de lui-même et que, par cette soumission, nous ne nous éloignons en rien de ce que le Seigneur révèle à son Epouse, l’Eglise, et de ce qu’il signifie pour elle (432-433).

358. L’Esprit qui ouvre l’Ecriture

Il y a une nette distinction entre la foi par laquelle nous cherchons nous-mêmes à scruter et à toucher ce qui s’est passé en Terre sainte au temps du Christ et la foi par l’Esprit et à l’Esprit. Et la tentative première de nous rendre compte par nous-mêmes de ce que le Christ était ici-bas ne conduira nulle part sans l’Esprit. Car en chacune des circonstances de sa vie, le Fils ouvre une porte sur la vérité de Dieu Trinité; tout ce qu’il montre se trouve dans un rapport absolu avec la vérité tout entière, mais garde quelque chose de la manière dont l’accès fut accordé. Nous ne pourrons jamais détacher la vérité d’une parabole de la teneur du texte. L’Esprit par contre part toujours de la totalité. Lui qui n’est pas devenu homme, n’ouvre pas d’une manière humaine, à partir des détails, il ouvre d’une manière divine (433).

359. Mieux comprendre la foi par l’Esprit

Pour la foi, par l’Esprit il y a deux étapes. L’Esprit nous saisit – Dieu nous trouve avant que nous le cherchions – et nous montre le chemin vers le Fils de la même manière qu’il a pris le Fils avec sur le chemin du monde jusqu’à Marie. Ou bien nous avons appris à connaître le Seigneur et nous avons fait l’effort de nous donner à lui; l’Esprit nous conduit alors à une meilleure compréhension de ce qu’est la foi, de ce qu’est Dieu Trinité et à une meilleure manière de nous donner à lui. Sans l’Esprit, nous en serions restés à attribuer au Fils le format de notre humanité, mais au niveau de la perfection. Ces limites que nous avions mises, l’Esprit les fait sauter non seulement pour amener notre foi au niveau toujours plus grand du Fils, mais aussi pour l’amener à la connaissance et à l’amour tels l’Esprit lui-même les possède (434).

360. Devenir capable de recevoir l’Esprit

Par le baptême, l’homme devient capable de percevoir l’Esprit. Mais pour qu’il soit aussi conduit par l’Esprit, deux choses sont nécessaires. La première est qu’il désire ardemment l’Esprit, qu’il le veuille réellement. La deuxième, qu’il cherche à le connaître. Dès le baptême les germes de ces deux efforts sont déjà semés. Plus tard, en toute rencontre de l’Esprit, un nouveau germe sera implanté; l’homme est comme un champ qui a besoin de beaucoup de grains pour que les semences poussent. Les germes s’entraident secrètement.

361. Ne pas confondre notre esprit avec l’Esprit Saint

A l’école, je peux avoir entendu dire quelque chose sur la vérité chrétienne, plus tard un prêtre me dit ceci, un autre cela. Et quand il y a eu suffisamment de notions, l’étincelle peut jaillir. Pour pouvoir lever, un germe attend le suivant et aussi celui qui vient après. Il y a dans notre esprit humain une certaine ressemblance avec l’Esprit divin (y compris dans l’incroyance); c’est pourquoi, avant d’intervenir, l’Esprit Saint s’assure pour ainsi dire que nous ne le confondions pas avec notre propre esprit. Sinon nous risquerions de penser, à toute idée qui nous vient, que nous avons compris et, avec notre pouvoir d’imagination, nous construirions un tout fictif qui ne tiendrait pas. Nous ne devons pas disposer nous-mêmes des germes de l’Esprit Saint; ils doivent certes lever mais, pour le moment, ils ne nous sont confiés que pour les garder. Il revient à l’Esprit de les faire prospérer. Il s’en réserve le soin comme aussi lui appartiennent les réserves qu’il dépose en nous. Et quand quelque chose lève réellement, nous reconnaissons alors la force de l’Esprit et nous sommes plus disposés à nous laisser conduire par lui. On a souvent besoin de faire l’expérience de sa propre impuissance; nous connaissons certes les différentes vérités, mais nous ne sommes pas en mesure d’en tirer profit. Elles sont les points de garantie de l’Esprit en nous, ses points d’ancrage. Au début, c’est déjà quelque chose que nous reconnaissions qu’ils lui appartiennent (434-435).

362. Une prière qui se laisse faire

Parce que la conduite de l’Esprit le donne toujours lui-même – il est celui qui souffle, qui ne cesse de procéder, qui ne s’arrête jamais, qui est dynamique -, cette conduite donne beaucoup de prière. Il ne s’agit pas tellement de nos intentions de prière ni de la sorte de prière que nous pratiquons. Mais ce doit être une prière de la plus grande proximité possible avec Dieu. Une prière qui laisse faire, qui se tient ouverte, si bien que l’Esprit peut y souffler partout. Une prière qui s’offre, une prière de disponibilité qui est presque sans objet. Ou bien une prière tournée vers le Fils (436-437).

363. L’Esprit me conduit où il veut

Celui qui est prêt pour être conduit et ne s’en tient qu’au Fils, peut toujours s’appuyer sur son existence terrestre : s’il est dans la sécheresse, il pense à la croix; s’il est consolé, il peut penser au Thabor. Mais un parallèle de ce genre peut faire courir le danger qu’on connaît trop bien le détail et, en conséquence, pas assez l’ensemble. Dans la conduite par l’Esprit, quelque chose de semblable n’est pas possible; on est là par moments dans l’incertitude. Mais celle-ci ne résulte pas de mon état intérieur, elle provient du fait que l’Esprit se sert de ma vie (peu importe ce qu’elle est) pour me conduire là où il veut (437).

364. Recevoir l’Esprit dans l’humilité

Le Fils devient homme par l’Esprit Saint quand l’Esprit descendit verticalement sur la Mère pour la couvrir de son ombre. Et depuis lors, par le baptême et la confirmation, cette descente verticale de l’Esprit divin sur les humains est toujours possible. C’est un autre processus que lors de la création. C’est un acte particulier, indépendant, pour qu’on reçoive le don de l’Esprit. Si le croyant reçoit cet Esprit dans l’humilité, l’Esprit lui donne la possibilité d’accomplir les actes de l’Esprit. Mais parce que le Christ a donné cet Esprit à l’Eglise et qu’il est un Esprit d’amour, il unit constamment l’Epoux et l’Epouse. Par conséquent il n’est pas seulement vivant de manière ponctuelle dans une descente verticale, il vit aussi horizontalement dans l’Eglise. En tant que tel, il est disponible, il est constamment accessible aux croyants par l’Eglise et par sa relation au Seigneur. Et ce qui vaut pour l’Eglise dans son ensemble vaut aussi pour chaque membre pris isolément : en tant que grâce sanctifiante, l’Esprit demeure, il est horizontal en nous et il ne cesse de l’être d’une manière active et toujours nouvelle pour toute la conduite chrétienne, également pour chaque réception des sacrements. Le chrétien peut aussi rencontrer l’Esprit horizontal dans l’Eglise, toucher pour ainsi dire dans l’Eglise l’Esprit substantiel (437-438).

365. Quand Dieu arrache à l’homme son accord

Celui qui, pour la première fois, découvre la différence entre son (bon) vouloir et la volonté de Dieu, dira peut-être bientôt à Dieu : « Je veux tout ce que tu veux ». Il imagine alors que Dieu exigera sans doute de lui un peu plus que ce que lui-même aurait exigé. Depuis longtemps peut-être, Dieu a déjà indiqué lui-même une direction précise où pourrait se trouver sa volonté. Mais quand cela devient sérieux, le point où il intervient se trouve tout à fait ailleurs. Ce n’est qu’alors que l’homme voit que cette direction qui semblait bien déterminée n’était pas si déterminée que ça. Il le voit en jetant un regard en arrière sur une ligne de rupture que Dieu a soudain franchie. La rupture s’est produite quand il a arraché à l’homme son accord et qu’il a commencé à opérer avec lui comme il l’entend. Il agit et l’homme n’a plus à donner son avis. Il a été préparé, façonné, accompagné, un certain temps. Puis tout d’un coup il est dépassé. Un calcul de hautes mathématiques est effectué dont il n’est pas supposé que l’homme le suive. Il reste dans l’incertitude. Egalement pour ce qui est du temps, car cela peut sembler durer sans fin. – D’être ainsi dépassé peut simplement laisser tout d’abord une impression « pénible ». Cette sensation peut aussi s’accroître jusqu’au sentiment d’être « brutalisé ». La première impression crée une distance : s’habituer à ce que la volonté divine soit autre. Dans la deuxième, il se produit une sorte de compréhension définitive que Dieu est intervenu et qu’il a pris, et il y a là un soulagement paradoxal : il garde un droit sur moi, c’est une mise sous tutelle définitive que je ne perçois plus en tant que « personne », mais en tant qu’objet de l’action de Dieu (446).

 

*  *  *  *  *  *  *

 

Pour terminer cette année de la foi avec Adrienne von Speyr

 

Benoît XVI et les révélations privées

Benoît XVI nous a livré quelques réflexions sur les révélations privées dans son « Exhortation apostolique Verbum Domini sur la Parole de Dieu » (§ 14).

Il rappelle d’abord qu’il faut bien distinguer la Parole de Dieu des révélations privées. Il situe ensuite ces révélations privées par rapport à cette Parole : « Le rôle des révélations privées n’est pas de compléter la révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire ». Benoît XVI cite alors simplement le Catéchisme de l’Eglise catholique (n. 67).

Et il ajoute : « Le critère pour établir la vérité d’une révélation privée est son orientation vers le Christ lui-même… La révélation privée est une aide pour la foi, et elle se montre crédible précisément parce qu’elle renvoie à l’unique révélation biblique ».

Une précaution à prendre devant ce qui se présente comme une révélation privée, c’est de s’assurer qu’elle bénéficie de l’autorisation ecclésiastique : cette approbation « indique essentiellement que le message s’y rapportant ne contient rien qui s’oppose à la foi et aux bonnes mœurs ». Approuvée par l’autorité ecclésiastique, la révélation privée peut alors être rendue publique, « et les fidèles sont autorisés à y adhérer de manière prudente ».

La révélation privée qui ne contient rien qui s’oppose à la foi et aux bonnes moeurs peut n’avoir en fait qu’un intérêt relatif. Mais elle peut aussi, comme le dit Benoît XVI, « introduire de nouvelles expressions, faire émerger de nouvelles formes de piété ou en approfondir d’anciennes. Elle peut avoir un certain caractère prophétique (Cf. 1 Th 5,19-21) et elle peut être une aide valable pour comprendre et pour mieux vivre l’Evangile à l’heure actuelle. Elle ne doit donc pas être négligée. C’est une aide qui nous est offerte, mais il n’est pas obligatoire de s’en servir. Dans tous les cas, il doit s’agir de quelque chose qui nourrit la foi, l’espérance et la charité, qui sont pour tous le chemin permanent du salut ».

Benoît XVI et Adrienne von Speyr

En 1983 Jean-Paul II a exprimé à Hans Urs von Balthasar le souhait que se tienne à Rome un colloque sur Adrienne von Speyr dans le but de la faire mieux connaître. Ce colloque « supposait la publication de l’ensemble des œuvres d’Adrienne; c’est pourquoi les Œuvres posthumes (Nachlasswerke), tenues jusqu’alors en réserve, qui donnent un aperçu plus approfondi de ses expériences personnelles, ont été rendues publiques en 1985 avec l’approbation explicite du Pape » (HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 5). A cette époque, le Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi était le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI. En ce qui concerne l’approbation ecclésiastique, évoquée ci-dessus par Benoît XVI, on peut donc dire qu’Adrienne von Speyr a été bien servie.

A l’époque où, peu de temps après la mort d’Adrienne (1967), le Père Balthasar rédigeait son premier livre sur elle (Adrienne von Speyr et sa mission théologique), il notait avec humeur au sujet des révélations privées que les théologiens les écartent avec méfiance ou mépris, « en expliquant aux croyants qu’elles seraient souvent incertaines ou tout simplement fausses; que personne n’est obligé de les reconnaître, car de toute manière tout l’essentiel est présent dans l’enseignement de l’Eglise » (Ibid., p. 46-47). Et il ajoutait avec humour : « On peut ensuite se demander pourquoi Dieu se livre sans cesse à de telles entreprises auxquelles l’Eglise ne doit accorder que peu d’attention ou pas du tout ».

Ci-dessus, le pape théologien a tout dit à ce sujet avec les nuances voulues : la révélation privée, approuvée par l’autorité ecclésiastique, peut être une aide pour la foi, elle peut aider à comprendre et à mieux vivre l’Evangile à une époque donnée de l’histoire, elle ne doit donc pas être négligée. « C’est une aide qui est offerte, mais il n’est pas obligatoire de s’en servir ». Le Père Balthasar ne disait pas autre chose dans AvS et sa mission théologique (p. 9) : « Je suis convaincu qu’au moment où les œuvres (d’Adrienne) seront accessibles, ceux que cela concerne se rangeront à mon jugement et remercieront Dieu avec moi d’avoir réservé de telles grâces à l’Eglise d’aujourd’hui ». « Ceux que cela concernent » : pas tout le monde nécessairement.

Pour Benoît XVI, « le critère pour établir la vérité d’une révélation privée est son orientation vers le Christ lui-même… Elle se montre crédible précisément parce qu’elle renvoie à l’unique révélation biblique ». Il y a plus de quarante ans, le Père Balthasar écrivait que pour Adrienne « la mystique chrétienne et ecclésiale authentique (les mystiques fausses sont assez nombreuses) est essentiellement une grâce charismatique, c’est-à-dire une mission confiée par Dieu à une personne pour le bien de l’Eglise entière (Ro 12,3-8), et c’est ainsi qu’Adrienne a compris sa mission. Cette grâce n’est pas donnée pour faire naître des excroissances périphériques en théologie, ni pour la construction de chapelles latérales dans la cathédrale de la dogmatique existante, mais au contraire pour que celle-ci soit approfondie et vivifiée en son centre… Si, dans la vie et l’œuvre d’Adrienne von Speyr, quelque chose est significatif, c’est bien cette vivification centrale de la révélation chrétienne » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 47).

Adrienne elle-même a développé abondamment ce qu’elle comprenait sous le terme mystique. Sa théorie mystique « culmine en une seule affirmation : la mystique est une mission particulière, un service spécial dans l’Eglise, et ce service n’est accompli correctement que dans un total oubli de soi – elle aimait le terme ‘effacement’ – et dans une disposition de servante à l’égard de la Parole de Dieu. Comme tels, les états mystiques personnels sont sans intérêt et celui qui s’interrogerait sur sa propre psychologie serait infailliblement conduit à se détourner de l’essentiel – la Parole de Dieu – et à défigurer sa mission » (AvS et sa mission théologique, p. 29).

Dieu seul parle bien de Dieu

Dieu seul parle bien de Dieu, c’est le mot de Pascal. C’est pourquoi on a intérêt à écouter les mystiques qui laissent vraiment Dieu parler à travers ce qu’ils disent ou écrivent. « Dieu est toujours en dialogue personnel avec les êtres humains. Dieu parle toujours : à travers les prophètes et les apôtres, les saints et les mystiques » (Patriarche Bartholomée, A la rencontre du mystère, p. 268). C’est vrai en Orient (le patriarche Bartholomée), c’est vrai en Occident : « Le témoignage des mystiques est un témoignage parallèle à celui des docteurs de l’Eglise. Or il est pour une grande part l’apanage des femmes » (J. Daniélou, La résurrection, p. 12. A propos du témoignage des femmes concernant la résurrection de Jésus).

Mais il y a un temps pour tout, « et il faut que le temps soit mûr pour que puisse être publiquement dévoilé ce que le prophète (ou le mystique) a vu ou entendu » (C. Kessler, Dieu caché, Dieu révélé, p. 144). Mais quand le temps est-il mûr? Ce sont plutôt les humains qui doivent être mûrs. Dans la « Vie de Monsieur de Lantages », il est dit : « Nous écrivons pour ceux qui ne contestent point à Dieu le pouvoir d’opérer, quand il le veut, des prodiges » (Éphraïm, Agnès de Langeac, p. 161). Et parmi ces prodiges, il y a que Dieu est capable de se révéler où il veut et quand il veut. Si on conteste, si on refuse, Dieu ne va pas forcer les portes.

Les savants et les spécialistes sont nécessaires pour s’occuper des aspects purement historiques et scientifiques de la Bible et de la révélation : on retrouve ici le cardinal Ratzinger. « Mais le sens propre et décisif, écrit-il, est accessible aussi au simple croyant. La Bible est destinée à tous et donc compréhensible par tous ». Et le cardinal Ratzinger de citer saint Augustin : « Dans le ruisseau, à la source, s’abreuvent aussi bien le petit lapin que l’énorme bœuf. Et l’un comme l’autre est désaltéré. Chacun boit et obtient ce qui apaise sa soif » (J. Ratzinger, Voici quel est notre Dieu, p. 108-109). Chez les mystiques aussi, il y en a pour les simples comme pour les savants. Et il n’est pas exclu que les simples soient les premiers à découvrir la source.

« Découvrir un saint qui joue aux cartes, ou qui lit un auteur païen, ou qui écoute de la musique, ou qui prise, est souvent un soulagement et un encouragement pour le lecteur, car cela le convainc que la grâce ne remplace pas la nature, et qu’il est en train de lire la vie d’un enfant d’Adam et de son propre frère ». C’est Newman qui écrivait cela (Saint Philippe Néri, 2010, p. 134-135). Il y a quelque chose de réjouissant à savoir qu’Adrienne exerçait la médecine, qu’elle était mariée, qu’elle avait lu « une grande partie de la littérature française moderne… et, avec prédilection, Colette, dont le don d’observation et la précision dans l’expression la fascinaient ». Elle lisait aussi toutes les œuvres des femmes écrivains (Béatrice Beck…, François Mallet-Joris, et bien d’autres). « Elle lisait Sartre et Simone de Beauvoir, Camus et Sachs, Peyrefitte et Michel de Saint-Pierre, mais aussi de nombreux romans policiers » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 31). Quant à la musique, non seulement Adrienne l’écoutait volontiers, mais elle avait pour la musique un « amour passionné. Vers l’âge de dix ans, elle avait commencé à jouer du piano; et plus tard, à Bâle, elle suivit des leçons de piano avec le chef d’orchestre Münch qui exigeait d’elle trois heures de piano par jour. Devenue étudiante en médecine, elle se rendit finalement compte qu’elle ne pouvait mener de front la musique et la médecine, elle sacrifia donc la musique à ses futurs malades (Cf. HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 23). Enfin, étudiante, Adrienne aimait danser (« J’aime terriblement danser… Et pour danser, c’est très agréable que l’homme soit plus grand »), elle aimait surtout la valse (Cf. Œuvres posthumes, NB 7, p. 73 et 114).

Les œuvres d’Adrienne von Speyr

Certains, jusqu’à présent, ont du mal à prendre au sérieux Hans Urs von Balthasar quand il affirme que l’œuvre d’Adrienne von Speyr lui semble « beaucoup plus importante » que la sienne (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 9). Ce n’est pas une question d’humilité, vraie ou fausse, mais une question de réalisme et de clairvoyance. Si vraiment elle a reçu du ciel une « explication débordante » du credo catholique (L’Institut Saint-Jean, p. 35), on peut comprendre que Balthasar s’efface. Profusion d’intuitions neuves sur les mystères de Dieu, « kaléidoscope de lumières » (Cf. G. Narcisse, Le Christ en sa beauté, I, p. 11), l’œuvre d’Adrienne von Speyr est une source inépuisable.

Pour bâtir son œuvre théologique majeure (dix-sept volumes et plus de sept mille pages), le Père Balthasar a utilisé des éléments de l’œuvre d’Adrienne von Speyr. Il a essayé d’en exploiter une partie au moins dans le cadre de la théologie ecclésiale. Il a à peine ébauché au fond le travail d’insertion de l’œuvre d’AvS dans les grands courants de la théologie et de la spiritualité. Un labeur énorme attend encore les chercheurs amoureux de la Vérité. Mais il n’est pas indispensable de lire les exégètes, ni d’attendre le travail des chercheurs et des théologiens, pour aller boire à la source. D’autant plus que ces travaux ne sont pas forcément toujours une aide pour goûter la saveur de l’original. La pire des choses en quelque sorte qui puisse arriver à Adrienne von Speyr, ce serait justement qu’elle devienne la proie (exclusive) des professeurs et des étudiants en mal de thèse. Ne pas empêcher les gens d’entendre la musique!

« Si l’on voulait donner une vue d’ensemble de la théologie originale d’Adrienne, on serait bien en peine de dire par quel fil de ce tissu serré il faudrait commencer. Ses thèmes en effet traversent tous les traités de théologie, de la Trinité à l’Eglise en passant par la christologie, de la protologie à l’eschatologie » (L’Institut Saint-Jean, p. 50). Est-il indispensable d’ailleurs de chercher un fil directeur dans ces quelque soixante volumes (seize mille pages : des petites et des grandes) et essayer de faire entrer l’œuvre d’Adrienne von Speyr dans les catégories toutes prêtes de la théologie classique? Ce fil directeur est aussi simple et aussi évident que celui de la Révélation qui ouvre des perspectives à l’infini sur le mystère de Dieu dans le désordre indescriptible de la Bible.

« Notre mission »

L’ouvrage de Hans Urs von Balthasar paru en français sous le titre : L’Institut Saint-Jean. Genèse et principes est la traduction de l’ouvrage en langue allemande Unser Auftrag.

La traduction la plus obvie du titre serait Notre mission ou Notre tâche. C’est-à-dire celle d’Adrienne von Speyr et celle du Père Balthasar. Cet ouvrage est divisé en deux parties dont la première a pour titre : Genèse (p. 7-91) et la seconde : Principes (p. 93-142) .

Notre mission : « Il existe dans l’Eglise des missions très diverses. Certaines sont solitaires face à Dieu…, mais il existe aussi des missions à deux »… comme celles de saint Jean de la croix et de sainte Thérèse d’Avila, de saint Jean Eudes et de Marie des Vallées, de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal (L’Institut Saint-Jean, p. 11-12). Pour le Père Balthasar, sa propre mission est inséparable de celle d’Adrienne. « Ce livre a d’abord un but : empêcher qu’après ma mort on essaie de séparer mon œuvre de celle d’Adrienne von Speyr (Ibid., p. 9).

Mais la mission double d’Adrienne et du P. Balthasar comporte de plus un double volet. D’une part la fondation de l’Institut Saint-Jean. Pour celui qui n’est pas au courant, le titre : les « Principes » ne disent pas grand-chose sur le contenu. Ces Principes esquissent en fait « un certain nombre d’éléments touchant la forme, l’esprit et le sens (de l’Institut Saint-Jean) en cette heure du monde et de l’Eglise » (Ibid., p. 95). D’autre part, la publication des Œuvres d’Adrienne, qui n’auraient jamais vu le jour sans la collaboration de HUvB. Pour ceux qui s’intéressent davantage aux oeuvres d’Adrienne qu’à l’Institut Saint-Jean, la première partie, intitulée Genèse, offre un bref mais riche aperçu du chemin d’Adrienne et du P. Balthasar avant leur rencontre (p. 7-36), puis une vue d’ensemble de leur « travail théologique commun » (p. 37-91). Pour évoquer le chemin d’Adrienne avant sa rencontre avec HUvB et pour le « travail théologique commun », le Père Balthasar a fait un large appel aux Œuvres posthumes d’Adrienne, et il va donc ici, pour la connaissance d’Adrienne, beaucoup plus loin que dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique paru en 1968.

A propos des Œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr

Parmi les œuvres d’AvS, douze tomes (en treize volumes) figurent parmi les Oeuvres posthumes (Nachlasswerke). De son vivant, le Père Balthasar ne voulait pas les mettre en circulation dans les librairies. Pour le colloque de Rome de 1985, consacré à Adrienne, c’est le Saint-Siège lui-même qui a osé rendre publics ces treize volumes. A ce jour (2013), aucun n’est encore paru en traduction française.

Le Père Balthasar a vu et entendu beaucoup de choses concernant AvS pendant les vingt-sept années qu’il l’a accompagnée sur son chemin de foi, depuis sa conversion (1940) jusqu’à sa mort (1967). Pour le Père Balthasar, il était évident qu’il ne pouvait pas garder pour lui-même tous les dons de Dieu dont il était témoin. Il a donc mis par écrit tout ce qu’il savait et il en a fait une édition privée hors commerce. Il l’a fait par fidélité à la mission de Dieu qu’il avait reçue avec AvS. Mais il avait l’impression qu’il n’était pas bon de mettre tout cela dans le grand public tout de suite : il n’était pas évident que tous les lecteurs possibles de ces œuvres aient « un don de discernement ecclésial suffisant », selon ses propres termes.

Et pourtant il y a dans ces Oeuvres posthumes d’innombrables pages capables d’enrichir grandement notre compréhension de la Révélation. Elles pourraient être mises à la disposition de tous les croyants qui ont le souci d’approfondir leur foi chrétienne. Il y a là une profusion de données objectives qui sont un immense cadeau du ciel à l’Eglise d’aujourd’hui. Pourquoi le laisser sous le boisseau? Pourquoi laisser dormir ces trésors alors qu’ils sont faits pour la joie de tous les croyants?

Quant aux éléments plus personnels contenus dans ces Œuvres posthumes, on peut comprendre qu’il vaut mieux (pour le moment) ne pas les étaler. Quand les Carnets intimes de Maurice Blondel ont été livrés au public (Editions du Cerf, Paris, 1961), on nous a avertis que ces carnets intimes ne sont pas publiés intégralement : « Maintenant que son humilité (celle de Blondel) ne peut plus en souffrir… on a jugé bon de faire connaître l’essentiel (de ces carnets intimes) après élimination des passages trop intimes… ou mettant en cause des tiers » (Introduction, p. 9 et 15). L’édition princeps en langue allemande des Oeuvres posthumes d’AvS étant ce qu’elle est, ne pourrait-on pas envisager que des traductions puissent paraître en d’autres langues qui omettraient (pour le moment) ce qui est plus intime (concernant Adrienne, le P. Balthasar ou des tiers)?

Patrick Catry

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