35. Le couple

 

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Le couple

dans les écrits d’Adrienne von Speyr

 

Introduction

Cette fenêtre voudrait présenter quelques textes d’Adrienne von Speyr sur l’amour et le couple. On peut y voir un écho de son expérience de femme mariée, et même mariée deux fois. Mais au départ, Adrienne n’envisageait pas du tout le mariage.

A l’âge de quinze ans, Adrienne encore protestante, eut une vision de Marie. Aucune parole ne fut dite alors. Adrienne regardait, émerveillée, comme dans une prière sans paroles. A ce moment-là, elle ignorait totalement qu’elle deviendrait un jour catholique (Cf. HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 19). Mais « depuis cette vision, Adrienne porte sous le sein gauche, près du coeur, une petite plaie. Sans approfondir ce ‘mystère’, elle voit dans ce phénomène étonnant le signe de son appartenance à Dieu » (HUvB, AvS et sa mission théologique, p. 23).

Dans ce qui ressemble fort à un journal spirituel (Mystère de la jeunesse), il est écrit : « Je croyais très fort être destinée au célibat, mais je n’en voyais pas la forme ; il me semblait qu’un engagement était absolument nécessaire; je le considérai comme un engagement envers Dieu, comme dans le mariage, mais comment ? » (Geheimnis der Jugend – Nachlassband VII = NB 7, p. 120). C’est ainsi qu’elle fit un essai de trois mois chez les diaconesses de Saint-Loup à la fin de l’année 1920, elle avait dix-huit ans. Elle sut très vite que ce n’était pas sa voie (NB 7, p. 43).


1. Une étudiante très demandée

Adrienne a connu trois année de sanatorium et de convalescence de juillet 1918 au mois d’août 1920, d’abord à Langenbrück puis à Leysin, et enfin à La Waldau. Quand elle revient à La Chaux-de-Fonds après ces trois années, elle retrouve ses camarades de classe d’autrefois qui passaient le baccalauréat. Ils voulaient lui faire promettre de se marier avec l’un d’eux. « Peu importe lequel. Ils étaient solidaires. Mais j’ai dit non » (NB 7, p. 49). A la même époque, un jeune pasteur lui propose de devenir sa femme. « Je ne pouvais pas à cause du mystère en moi… Un homme qu’on aimerait beaucoup, beaucoup, ce serait beau aussi. Mais le mystère m’empêche de l’aimer totalement » (NB 7, p. 47).

Adrienne a 19-20 ans, elle est au lycée de jeunes filles de Bâle. Son cousin Fichter y était professeur. A la fin du semestre d’hiver, les professeurs invitaient quelques élèves à un souper suivi d’un bal… « Et parmi les professeurs, trois m’ont demandé si je voulais devenir leur femme… X m’a demandé ma main. J’ai dit : ‘Quelle idée !’ Il est plus petit que moi, ça ne m’intéresse pas du tout. Et qu’auraient dit les filles à l’école ? »… Et puis un autre, beaucoup plus âgé qu’elle, « un type très comique ». « Naturellement j’ai dit : ‘Non ! Non !’ Il n’a fait que demander ma main pendant trois-quarts d’heure » (NB 7, p. 72).

« Il y a longtemps que je ne sais plus ce que Dieu a en vue pour moi… J’ai beaucoup de mal à prier. Pourquoi ? Imaginer une fiancée : son fiancé n’est pas là et elle attend, elle attend, elle attend comme ça… fidèlement. Et puis réellement, elle n’entend plus parler de lui. Elle ressort ses lettres et, en les lisant, tout lui semble si différent : il a changé, elle a changé… (NB 7, p. 74-75)

« Maman voudrait bien que je me marie. Elle pense que je serai ‘très difficile à écouler’ et que je vais lui rester. Pourtant elle m’a tout le temps dit que j’étais laide ; elle affirme maintenant que j’avais un certain charme, mais qu’il s’évanouissait si vite qu’il était grand temps. Comme une marchandise qui n’était plus très fraîche et qu’on doit vendre le plus vite possible… Quand elle voit un homme, elle pense que c’est lui » (NB 7, p. 75). Aussitôt après avoir été prendre connaissance du résultat du baccalauréat (elle est reçue), elle rentre chez elle. « Maman ne veut médecine à aucun prix. Quand je suis rentrée, elle a dit que je pouvais entrer à l’Union bancaire comme secrétaire de direction, je recevrais tout de suite un très bon salaire. Monsieur X a dit qu’il me prendrait avec lui, je pourrais devenir sa secrétaire. Maman voudrait bien aussi que je me marie avec ce monsieur X. Un vieux coucou !… Maman est très en colère parce que je n’entre pas à l’Union bancaire » (NB 7, p. 81).

Elle est étudiante en médecine, elle a vingt-deux ans, elle est en vacances à La Waldau. (La Waldau, c’est le grand asile psychiatrique cantonal des environs de Berne dont le directeur était son oncle, le professeur Wilhelm von Speyr. La sœur de ce dernier tenait la maison). Un jeune médecin « l’a demandée. Il est follement amoureux. Il m’a apporté des roses comme personne encore auparavant. Et il est encore joli ». Elle a dit à cet homme qu’elle pensait qu’il était tel qu’il voudrait toujours être seul avec sa femme. « C’est l’impression qu’il donne. Mais je voudrais avoir des enfants. Quinze, lui ai-je dit. Seize, ce serait bien aussi. On devrait y penser très vite, car si je ne mariais qu’à quarante ans, je n’en aurais plus qu’un ou deux » (NB 7, p. 116). Quelque temps après, le même revient encore à la charge : « Il a dit qu’il était venu me voir pour savoir si j’avais changé d’avis. Moi : Non,non ! Je l’aime bien, mais il est mou comme du beurre, je n’aime pas ça chez les hommes » (NB 7, p. 141).

Les prétendants se succèdent aussi à la faculté de médecine. « X (chirurgien et professeur) m’a encore demandé si je voulais me marier avec lui » (NB 7, p. 128). « C’est quand même énervant que tant d’hommes me demandent en mariage » (NB 7, p. 142) ! Elle se pose cependant une question : « Est-ce qu’on ne fait pas du tort aux gens quand ils sont tellement amoureux et qu’on ne veut pas » (NB 7, p. 143) ? Un étudiant en médecine, sans gêne, lui fait une cour effrénée. Il s’invite chez les Speyr. « Il vient pour convenir de la date de notre mariage. Moi : Il n’en est pas question ! Lui : ‘Il a toute sa vie pour attendre’. La mère d’Adrienne est follement excitée : son père est directeur de banque, ‘c’est une chance incroyable !’ La mère est enthousiaste : Un si beau type! » (NB 7, p. 164-165)

Par ailleurs, elle éprouve beaucoup de sympathie pour un chirurgien avec qui elle travaille. « Il m’en impose d’une manière incroyable (pour son travail, sa manière d’être). Mais d’autre part il a besoin d’une femme. Il a besoin d’amour. Il a besoin de quelqu’un qui l’attend, qui est à la maison quand il rentre fatigué, avec qui il peut parler de ses soucis et de ce qui l’intéresse. Il a au fond besoin de se donner lui-même et il a besoin d’enfants. Et toute la question est de savoir si on ne devrait pas lui donner tout cela ». Mais il y a toujours pour elle le mystère… Il est catholique. « Je serais très heureuse de me marier avec un catholique. Ce serait très beau d’arriver au catholicisme par son mari ». (NB 7, p. 198-199). Quelque temps après, sa décision est prise, « c’est arrêté avec lui » (NB 7, p. 200).


2. Premier mariage (1927)

« Durant l’été 1927 (Adrienne a 25 ans), grâce à l’appui financier d’une cousine, Adrienne, pour la première fois de sa vie, peut partir en vacances pour son propre compte. A San Bernardino (dans la montagne), elle retrouva un bande fort joyeuse de gens bien connus à Bâle, dont le journaliste Oeri et sa famille, le peintre Pellegrini et un professeur d’histoire (à l’Université de Bâle), Emile Dürr, resté veuf avec deux petits garçons » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 23).

Quand elle arrive à l’hôtel, elle ne connaît personne, mais elle découvre vite que beaucoup d’hôtes sont de Bâle et qu’ils parlent le dialecte bâlois. Au bout de quelques jours, elle connaît tout le monde. On l’invite à des soirées dansantes qui durent jusqu’à trois heures du matin. L’un des hôtes, le peintre, l’invite à faire une ascension un jour avec lui, elle est toute heureuse : « Ce serait mon premier quatre mille mètres ».

Un matin, Dürr lui propose un matin de faire avec elle une petite sortie. Elle : ‘Je préfère aller seule’. Lui : ‘Puis-je au moins vous accompagner un bout de chemin ?’ Elle : ‘Une demi-heure !’ Elle rentre ensuite à l’hôtel pour treize heures. Et dans sa chambre elle prie: ‘J’ai supplié le Bon Dieu de bien vouloir lui donner (à Dürr) une femme pour la vie’. Le même jour, elle va prendre le thé dans l’après-midi, Dürr vient la rejoindre. Il l’invite à aller jouer aux boules avec un autre hôte dans un café des environs.

Un soir, la femme du journaliste veut absolument faire une promenade avec elle. La femme : « Vous êtes seule ici. Êtes-vous heureuse ? » Adrienne : « Non, je ne suis pas heureuse. Votre ami Emile Dürr me fait la cour, ça me répugne. Je ne suis là que pour très peu de temps et je ne peux pas faire ce que je veux. Tout le temps on dispose de moi ». La femme lui explique que son mari et Dürr sont très amis depuis l’époque de leurs études.

Dürr avait dit au journaliste qu’il était follement amoureux. Et le journaliste le confie à Adrienne. Réponse d’Adrienne : « Qu’est-ce que c’est que ce type qui a quarante-quatre ans et qui tombe amoureux comme ça tout de suite dès le premier jour ! » Le journaliste dit alors à Adrienne qu’il a reçu de Dürr la mission de lui demander si elle voulait se marier avec lui. Elle : « Il n’en est pas question, et pas du tout ! »… D’autre part, elle trouve Dürr émouvant. Est-ce qu’elle refuserait absolument de se promener avec le journaliste si Dürr l’accompagnait ? Elle : « Non, bien sûr que non ! »

Quelques jours après, Dürr lui-même entreprend Adrienne : « Je voudrais vous demander si vous voulez devenir ma femme… Je vous aime beaucoup et je sais que non seulement vous me rendriez heureux, mais aussi que vous seriez une bonne mère pour mes enfants ». Elle : « Non, je ne peux pas l’imaginer ». Il l’invite quand même pour une fête avec les Oeri le lendemain 1er août.

Deux ou trois jours après, elle annonce qu’elle part, elle en a assez. Le peintre, ami de Dürr, sait aussi que son ami est amoureux d’Adrienne. Il en parle à Adrienne. Elle: « Il a vingt ans de plus que moi. Il est trop vieux pour moi ». Elle annonce à Dürr qu’elle part. Lui : Est-ce qu’il peut aller lui rendre visite à La Waldau ? … Pour son départ, tous sont là : le journaliste, le peintre, une autre famille encore, Dürr et ses enfants, et même la gouvernante des enfants. Elle part à vélo. Les jours suivants, elle réfléchit : « Puis-je donc me marier uniquement pour que ces enfants aient un mère ? ». Quelques jours après : « S’il n’y avait pas les enfants, je dirais certainement non. Mais les enfants semblent toujours l’exiger. Et pourtant je trouve que c’est totalement dément ».

Son oncle de Berne avait refusé de lui payer ses études de médecine parce qu’il voulait la protéger de leur crudité « qui pourtant ne lui fit jamais impression » (Cf. HUvB, L’Institut Saint-Jean, p. 25). Il lui a maintenant pardonné ses études de médecine. Elle se sent à l’aise avec lui. Elle : « Je ne sais pas ce que je dois faire. Il y a quelqu’un qui voudrait se marier avec moi ». L’oncle se met à rire : « Ainsi tu en arrives aussi un jour à ce thème. Quelle place a-t-il sur ta liste ?… De Bâle et de Berne et de toute ville où ma nièce va se promener, on m’informe toujours qu’elle aurait pu en avoir tant et plus et qu’elle a refusé ». Adrienne : « Cette fois-ci, c’est différent. Je dois donner une réponse bientôt. J’ai l’impression que c’est pour lui une nécessité parce qu’il a des enfants ». L’oncle trouve qu’elle est presque trop maternelle, il a peur qu’elle se laisse dévorer par le soin des enfants.

Elle en parle à sa mère (il faut bien!). Sa mère : « C’est simplement stupide de se marier avec un vieil homme qui a deux enfants ! »… Elle pense beaucoup à dire non… Et puis il y a toujours le mystère. Est-ce compatible ? Pour finir, elle invite Dürr à La Waldau : deux heures, pas plus, parce que, « au bout de deux heures, j’aurai certainement dit le maximum de ce que j’ai à dire ». Elle va le chercher à l’arrêt du tram. Première réaction : « Il est indiciblement laid ». Ils se promènent tous deux. Ils se sont parlé de l’Université, des cours… Au départ, lui : « Quand puis-je revenir ? » Elle : « Je vous écrirai ». Lui : « Je ne peux donc pas emporter une promesse ? » – « Non ». – « Vous ne m’aimez pas du tout ? » – « Je ne sais pas ». Puis elle regrette de n’avoir rien dit.

Il lui envoie un gros bouquet de roses. « Et cela m’a à nouveau vachement agacée… J’ai toujours peur qu’on spécule sur mon don d’attendrissement… A côté de cela, il y a quelque chose qui parle en sa faveur… Les enfants et lui-même… Ce mystère… une vie pour les autres. Et si je me marie, ma vie sera si pleine que je n’aurai plus de temps de m’occuper des autres comme il faut »… Il écrit des lettres interminables auxquelles elle ne répond pas… « Un grand amour : je pense toujours que le Bon Dieu ne veut justement pas cela pour moi ».

Il revient à La Waldau. Sur le chemin de la maison, lui et elle font un détour par la forêt. Et dans la forêt il a commencé à pleurer. « Et moi, je ne supporte pas ça. Un homme ne peut quand même pas pleurer à cause de moi ! » Il dit que si je ne peux pas me marier avec lui, il voudrait garder quand même mon amitié. Il ne comprend pas pourquoi je ne suis pas mariée depuis des années. Et ainsi il a toujours pensé que j’étais peut-être restée libre pour lui. Il m’aime très prodigieusement et il pense que ses enfants m’aimeront bien… Il ne mettrait jamais aucun obstacle que ce soit en ce qui concerne ma profession, et lui-même se chargerait le plus possible de l’éducation des enfants. Le tout d’une manière si douloureuse. « J’ai terriblement pitié de lui ».

Elle rentre à Bâle. Elle va le voir, ils vont se promener ensemble. « Il y a toujours un moment où je ne pense plus que je dois me marier avec lui. Alors je suis à nouveau normale, je peux parler avec lui de tous les sujets possibles. Et quand on parle comme ça, il est chaque fois tout à fait sympathique ». Ils se rencontrent chaque jour ou presque. Des amis les rencontrent ensemble. Tout de suite le bruit se colporte qu’ils sont fiancés. Finalement, un jour, « dans la Hardstrasse, j’ai dit oui ». Dürr : « Ça vous semble plus dur de me dire oui que de passer un examen, n’est-ce pas ? » Elle : « Certainement, mais je le dis quand même, c’est oui ».

Lui : « Il faudrait que nous nous mariions le plus vite possible afin que nous soyons de retour (du voyage de noces) pour le début du trimestre ». Il demande ce qu’elle préfère : Paris ou l’Italie ?… Et très vite toute la machine se met en route, les faire-part, les alliances, etc. « Maman est ravie. Et c’est bien vrai qu’il a des qualités. Je lui avais suggéré de se marier avec maman ou avec Pauline (une amie) ou avec Hélène (sa sœur), mais sans succès. Pour lui, maman est trop âgée et pourtant elle n’a que sept ou huit ans de plus que lui. Ça n’aurait pas été mal. Le mariage eut lieu en septembre 1927.

Quand Emile a annoncé la chose aux garçons, Noldi lui a dit : « C’est tellement un amour que j’ai pensé que j’allais me marier avec elle »…. « Je trouve les enfants gentils et sympathiques. Noldi est très drôle. Il est comme je m’étais imaginé les enfants que j’aurais voulu avoir ». Et toujours encore des pensées qui reviennent : « Je n’ai pas l’impression de faire ce que Dieu veut. Et cependant je ferais encore moins ce que Dieu veut si je ne me mariais pas maintenant » (NB 7, p. 205-233).

Pour terminer ce chapitre sur le premier mariage, quelques notes du P. Balthasar. « Elle apprendra à beaucoup aimer Emile Dürr pour sa noblesse d’âme et son amour ». Le P. Balthasar note aussi que, pendant ce premier mariage, Adrienne fit, chaque fois par excès de fatigue, trois fausses couches. Il estime que son « expérience du mariage lui fut utile non seulement pour sa profession, mais encore pour ses découvertes concernant la théologie des sexes » (Cf. L’Institut Saint-Jean, p. 24-28).

3. La mort d’Emile (1934)

Longtemps à l’avance, Adrienne a pressenti la mort d’Emile. « Ce jour-là (un samedi), j’étais terriblement inquiète. J’ai eu une grande crainte pour l’après-midi… Emile voulait sortir avec Niggi… Quand je me suis levée pour aller au cabinet médical, il s’est levé lui aussi , il m’a embrassé et il a dit qu’il serait heureux quand le soir serait venu : nous serions alors à nouveau ensemble. C’est ce qu’il y a de plus beau dans notre vie : on ne cesse d’être à nouveau heureux, on ne fait qu’être heureux. Cela m’a beaucoup émue qu’il m’ait dit cela…

Puis j’ai commencé les consultations et, à deux heures un quart environ, Louise Büchi me téléphone. Je dis aussitôt : « Emile est mort ». Elle : « Pour l’amour de Dieu, non, mais il a eu un petit accident et on l’a transporté à l’hôpital Sainte-Claire. (Le professeur Dürr avait été renversé par un tramway). Il est tombé, il a perdu connaissance ». Tout de suite Adrienne va à l’hôpital en taxi. Quand elle arrive, Emile est à la radio. Le professeur Merke lui dit ensuite que la radiographie montre une fracture du crâne et il ajoute qu’il est rempli d’espoir. Adrienne retrouve Emile dans sa chambre…

« Toute la matinée de dimanche, j’ai été auprès d’Emile (toujours inconscient) et, entre deux, j’ai été à la chapelle. Je ne supportais pas la pensée que je devais le donner maintenant ». Merke lui dit toujours que ça ira bien… « Je ne crois plus à rien de ce qu’il me dit. Et à la chapelle, je promets tout à Dieu si seulement il me le laisse ». Elle demande aux sœurs qu’elle connaît de l’aider par la prière.

Puis au bout de quelque temps, Merke lui dit que l’affaire s’était aggravée, on doit l’opérer. De Quervain lui demande si elle a le courage de perdre son mari sur la table d’opération : sans opération, aucune chance ; avec opération, une chance sur cent. Elle : « Alors il faut l’opérer… On doit risquer… Ils l’ont donc opéré pendant deux heures et, à une heure, ils vinrent m’annoncer qu’il était mort »… Puis toutes les formalités, tous les visiteurs à recevoir. « C’était de plus en plus l’obscurité et l’hébétude. Je pensais : maintenant il faut que je prépare tout pour que l’enterrement soit correct. Et après, il faut aussi que je continue, car je ne pourrai plus rien faire, ni élever les garçons, ni vivre seule, ni non plus prier. C’était horrible de penser à tous les Notre Père que j’avais dits ces derniers jours et qui étaient tous faux… Au fond, j’avais pensé : Que ma volonté soit faite. J’ai pensé sérieusement à me suicider. Mettre tout en ordre et puis m’en aller. Je ne pouvais plus rien y voir. Il n’y avait plus là qu’une seule pensée : m’en aller ».

Tout d’un coup, le soir, alors que les visites étaient terminées, on sonne : c’est Merke. « Il n’avait pas voulu me laisser seule le soir ; il était donc venu un instant… C’était très étrange, parce que j’avais pensé m’en aller maintenant, quand j’aurais eu tout fini. La première chose que j’ai demandée à Merke : ‘Est-ce que vous croyez vraiment en Dieu ? Etes-vous vraiment catholique ?’ Lui : ‘Oui, je crois en Dieu, la vie tout entière n’aurait aucun sens autrement. Tout ce que nous ferions ou que nous ne ferions pas serait totalement dépourvu de sens’. Il commença alors à parler de la mort de son père, et comment sa mère était restée seule, et qu’elle avait aussi deux garçons, et que les deux s’en étaient sortis, et qu’il était convaincu que ce n’était pas seulement dû aux qualités de sa mère, mais aussi à l’aide que le Bon Dieu lui avait apportée. J’étais très impressionnée que quelqu’un en chair et en os à côté de moi croie en Dieu. Je ne peux pas dire que ce fut plus clair en moi. Mais quelque chose avait changé ».

Le lendemain, Merke est allé au cimetière avec Adrienne pour « chercher une place ». Elle : « Peu importe où ! » Lui : « Non, on doit faire les choses avec amour… Quelque part, près du petit bois, il y avait une place que Merke trouva convenable. Emile aimait se promener dans la forêt quand il avait un problème et, maintenant, il reposerait à la lisière d’un petit bois ». Le lendemain eut lieu l’enterrement. « Ce fut dur. Un cauchemar » (NB 7, p. 290-293).

 

4. Deuxième mariage (1936)

Restée seule avec les deux garçons, Adrienne épousa, en 1936, Werner Kaegi qui avait passé son doctorat avec Emile. Elle n’a pas voulu se remarier avant que se soient écoulés deux ans après la mort d’Emile. Celui-ci lui avait demandé de prendre soin de Werner. Pour l’enterrement d’Emile, il vint exprès à Bâle et il s’éprit d’Adrienne lors de l’enterrement.

Par la suite, il aida à ranger la bibliothèque d’Emile ; il rendit alors visite à Adrienne une fois par semaine, comme Merke. « Puis il n’a cessé de venir à la maison, souvent pour le souper. Et il demande toujours : ‘Puis-je revenir demain… après-demain. ?’ J’aime bien qu’il soit à la maison, j’ai passé des soirées sympathiques avec lui, nous avons parlé de mille choses et, curieusement, il croit en Dieu absolument, foncièrement. Et moi, depuis la mort d’Emile, je ne sais plus bien si je crois en Dieu. Je ne peux plus dire le Notre Père, tout est si creux, et je prie mal autre chose. Cela me touche qu’il croie en Dieu bien que du reste il n’ait aucune confession. Il va sans doute à l’église protestante mais, d’après sa nature, il n’y est pas. Il parle beaucoup de Dieu, je ne peux lui répondre que peu de choses parce que je ne sais plus… Et tout est si pénible ».

Se remarier ? « J’avais l’impression, d’une manière tout à fait impersonnelle, qu’il avait besoin de quelqu’un, d’une femme. Et il veut le bien, mais il est si peu sûr dans la vie. L’idée ne m’est pas venue qu’il aurait besoin de moi comme femme. Je me suis plutôt vue comme sa protectrice, parce que cela fait déjà sept ans que je suis en relation avec l’Université et que je connais les gens et aussi les ficelles ».

Puis un beau jour, ils se sont fiancés. Elle n’avait jamais pensé à se remarier. Elle voyait sa tâche auprès des enfants et au cabinet médical… Et puis voilà : « Il avait besoin d’une femme. Et s’il m’aime, pourquoi ne devrait-il pas m’avoir ? Et puis il y a les enfants qui sont là et il les aime bien ». Elle prend des vacances en Italie avec Niggi, l’un des garçons. De là-bas, elle écrit beaucoup à Werner. « Et d’une certaine manière, je suis très heureuse rien que de penser à lui et à ma tâche ». Le mariage eut lieu le 29 février 1936 (NB 7, p. 296-300).

Terminer ce chapitre par une note encore du P. Balthasar : « Malgré une véritable affection, l’union ne sera pas facile. Le mariage ne sera pas consommé » (L’Institut Saint-Jean, p. 24-25).

Patrick Catry

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Quelques textes au hasard


1.Croissance

L’amour, s’il est authentique, est toujours en devenir et en croissance; il n’est jamais clos, mais toujours en croissance, ne connaissant aucune limite qui n’amorce un nouveau commencement (Jean. Verbe fait chair II, p.153 . Sur Jn 5,27).

2.Renoncement

Si deux êtres qui s’aiment ont des désirs différents qui ne peuvent pas être satisfaits en même temps, ils voudront tous les deux, par amour et dans la joie de leur amour, renoncer à leur désir pour combler celui de l’autre. Le renoncement sera un renoncement d’amour et aura la joie comme motif. Aucun des deux ne voudra même prononcer le mot de renoncement (Le livre de l’obéissance, p. 34).

3. Dieu

Il est impossible d’aimer un être humain d’un amour inébranlable et infini en dehors de Dieu (Jean. Discours d’adieu II, p. 281. Sur Jn 17,23a).

4. Oui

Les destins divers des gens mariés, toutes les métamorphoses de leur amour, peuvent se ramener au jour de leurs noces, au simple “oui”, à la simple cérémonie qui contient tout et en garantit la vérité. Et chaque “oui” ultérieur de l’amour est comme une répétition du premier “oui” définitif et son approfondissement dans l’âme et dans la vie (Jean. Discours d’adieu I, p.12).

5. Ton mari

Pense aussi qu’il ne doit sans doute pas être facile tous les jours d’être ton mari (Kostet und seht, p. 30).

6. Les enfants

Parfois des parents sont obligés de renoncer à leur intimité afin de se consacrer davantage ou même tout entiers à leurs enfants, sans pour autant ressentir ce renoncement comme une infidélité; ils y voient plutôt une chose comprise depuis toujours dans leur amour et librement acceptée dans le mariage (Jean. Discours d’adieu I, p. 18. Sur Jn 13,1).

7. Conquête

Dans le mariage, il y a entre l’homme et la femme des relations stables, mais le fait que l’homme possède sa femme ne le dispense pas de faire délicatement sa conquête; sans quoi l’amour se tarirait (Jean. Naissance de l’Eglise I, p. 188. Sur Jn 20,8).

8. Les belles paroles

Tu me demandes, effrayée, pourquoi aujourd’hui tant de couples sont malades… Un très grand nombre de mariages ne sont conclus que par égoïsme, même si on essaie de cacher cet égoïsme sous le manteau de belles paroles. Le mot de sacrifice ne fait pas partie du vocabulaire de ces couples, ils n’ont aucune idée de ce que cela peut vouloir dire et ils ne lui ont donc attribué aucune place dans leur loi. Ils connaissent toutes sortes de droits, mais ils ne connaissent aucune contrepartie de devoirs (Kostet und seht , p. 30).

9. Le meilleur

Dans l’amour, le meilleur c’est toujours le désir de l’autre (Jean. Naissance de l’Eglise II, p. 128. Sur Jn 21,16).

10. Les difficultés

Dans la continence qui précède le mariage, il y a pour les fiancés une source de force pour la vie ultérieure. On a résisté ensemble à la tentation; ensemble on maîtrisera d’autres difficultés, et on grandira en les affrontant et en les dépassant… Si ton fiancé craint que tu ne l’aimes pas parce que tu n’acquiesces pas à son désir, essaie de lui expliquer que le plus grand amour se trouve dans le renoncement (Kostet und seht , p. 28).

11. Transparence

Dans un mariage humain, on n’arrive guère à cette communion suprême où il n’y a plus de réserves mutuelles, plus de secrets, où chacun trouve son bonheur en se faisant tout à fait transparent pour l’autre, et en se tenant entièrement à sa disposition (Jean. Discours d’adieu II, p. 233. Sur Jn 17,10).

12. Amitié

L’amour pare l’être aimé des qualités les plus rares, le mariage l’en dépouille rapidement… L’amour conjugal se nourrit de beaucoup d’amitié (Lumina , p. 77-78).

13. La beauté du don de Dieu

Celui qui renonce au mariage doit le faire dans la claire conscience de la beauté inouïe du don de Dieu qui réside dans la sexualité; il doit renoncer parce que c’est si beau et parce qu’il est reconnaissant de pouvoir offrir à Dieu quelque chose de si beau (Sur 1 Jn 2,15).

14. Fécondité

Tout mariage chrétien est béni de Dieu et fécond en lui, que ce soit par la bénédiction des enfants ou par celle du sacrifice. Si Dieu choisit la deuxième éventualité, la fécondité du mariage s’élargit et s’accroît spirituellement et invisiblement à l’intérieur de la communauté (Jean. Verbe fait chair I, p.102-103. Sur Jn 1,9).

15. Liberté

Dans le véritable amour, le don de la liberté est absolument nécessaire. Qui aime comme il faut fait crédit, il ne garde pas anxieusement celui qu’il aime, il lui laisse l’espace nécessaire à sa croissance personnelle, et il doit pour cela prendre sur lui le risque de laisser à l’autre sa liberté. Une telle confiance entre humains est le signe d’un grand amour. Si l’amour est présent dans les deux, il surmontera les dangers de la liberté. S’il est faible, on peut se douter qu’il sera soumis à la tentation, peut-être que les liens déjà noués seront défaits. Cependant l’amour de celui qui aime demeure quelque part intact et plus fort que toute infidélité parce qu’il était assez fort pour ne pas vouloir forcer l’amour de l’aimé contre son gré. Il ne voulait jamais que l’amour se donnant librement ou bien rien. Et si l’amour de celui qui aime est authentique, il attendra l’infidèle; même déçu, il restera amour, avec toute sa force et sans conditions. Tout cela, il l’avait déjà en soi quand lui vint l’idée de faire don à l’aimé de la liberté. Et peut-être qu’alors déjà il prévoyait les suites de cette liberté (Sur 1 Jn 5,4).

16. Tout amour est vulnérable

L’amour lui aussi a finalement besoin d’un mystère qui l’entoure, parce que tout amour est vulnérable et sans défense… L’amour suppose la foi réciproque et ne peut vivre que tant que cette confiance existe… Un amour véritable est toujours nu devant l’aimé même s’il ne lui dit pas tout et garde devant lui ses secrets. Mais vis-à-vis de ceux que l’on n’aime pas, on s’enveloppe d’une sorte de ténèbres artificielles. On leur fait voir de manière intéressée tel ou tel aspect de soi, en même temps l’on se revêt d’une cuirasse (Jean. Verbe fait chair I, p. 58-59. Sur Jn 1,5).

17. L’amour et le temps

Celui qui aime vraiment aime son ami tel qu’il est maintenant, mais aussi tel qu’il sera dans cinquante ans et dans l’éternité. Il est prêt à dépasser tout ce qui est déception dans le temps (Confession, p. 202).

18. Apprendre la vie commune

Vient toujours dans le mariage un temps du sacrifice et du renoncement. Il faut avoir appris à porter ensemble, à souffrir ensemble et à croître ensemble dans l’amour, justement au temps du sacrifice et du renoncement. Ne peut réussir dans le mariage que l’amour authentique; s’il ne résiste pas, ce n’était que son apparence (amour- passion et pulsions), alors il ne reste rien de valable… Avoir le courage alors, sans héroïsme, presque en tâtonnant, d’apprendre la juste vie commune, avec beaucoup de patience et de tolérance réciproque (Kostet und seht, p. 31).

19. Ce que j’aime le plus

Si l’homme demande à sa femme: “Que préfères-tu?”, la juste réponse serait: “Ce que j’aime le plus, c’est ce qui te donne le plus de joie” (NB 12, p.121).

20. Prier

Dans le mariage, la vie en commun devant Dieu est si grande qu’il n’est pas nécessaire de beaucoup prier ensemble. La prière commune a davantage pour but de se rappeler mutuellement qu’on mène une vie de prière. Chacun des époux doit respecter la prière de l’autre et le laisser prier comme Dieu le lui inspire et comme lui-même aime le faire et, pour le reste, ne pas fixer de règles rigides. Il peut y avoir des époux qui éprouvent le besoin de beaucoup prier ensemble… Mais cela restera plutôt l’exception. La prière ne doit en aucun cas être exclusivement commune, comme il n’est pas exclu par principe qu’elle puisse l’être (Le monde de la prière, p. 171).

21.Transparence

Celui qui aime quelqu’un fera tout pour être transparent à celui qu’il aime et pour se faire connaître de lui; et celui qui est aimé, dès qu’il aura saisi l’amour, fera de même (Das Licht und die Bilder, p. 13-14).

22. Etre veuve

La souffrance du dépouillement et du renoncement se mesure pour une large part à l’abondance de ce qu’on a possédé auparavant. C’est pourquoi Job se compare quelque part aux veuves. Celles-ci ont perdu ce qu’elles avaient de meilleur, le sens de leur vie… Naturellement il y a aussi des veuves qui sont contentes que leur mari soir parti; elles ont alors accompli leur renoncement auparavant. Souvent le renoncement d’une veuve peut être plus difficile que celui d’une vierge (Tagebuch, n° 2322).

23. La croix

Celui qui contracte un mariage chrétien doit savoir qu’il devra, le cas échéant, supporter une pénitence extrême, encore plus dure peut-être que pour celui qui reçoit l’ordination sacerdotale… Les sacrements du Seigneur sont indissociables de la croix (Sur 1 Cor 7,1, p. 177).

24. Les anicroches

Si j’ai décidé de me marier, la préparation au mariage comportera également bien des choses que je n’avais pas prévues, mais elle me fera découvrir déjà certains aspects de ma vie conjugale que je dois tout simplement assumer. Je dois m’accommoder de ma future belle-mère qui est impossible à vivre, m’habituer peut-être à une condition plus modeste que celle que je connaissais chez mes parents, etc. On se réjouit à l’avance du jour des noces, mais on découvre également toutes sortes d’ombres au tableau: les moins bons côtés de l’époux et mille autres petites anicroches (Choisir un état de vie, p. 39 et 48).

25. S’abandonner à Dieu

Tout homme, un jour ou l’autre, doit s’abandonner à Dieu dans ce qui fait la substance des vœux de religion (pauvreté, chasteté, obéissance). Tout homme les professe à sa naissance sans le savoir : on lui impose de naître, il naît nu et pauvre; à la mort, on ne lui demande pas s’il veut mourir, il quitte tous ses biens, y compris la vie conjugale (NB 11, p. 346, en résumé).

26. Une provision de vie

Le don d’une personne à une autre constitue toujours une provision de vie pour celle-ci: elle peut s’y épanouir, y puiser du courage, rendre sa vie plus joyeuse, plus légère (Jean. Discours d’adieu II, p. 50. Sur Jn 15,16).

27. Fécondité

Si parfait que puisse être un amour unissant deux êtres humains, il montrera toujours sa fécondité en ce qu’ils s’influencent et se transforment réciproquement. Non seulement parce que chacun cherche à satisfaire les désirs de l’autre, mais aussi parce que chacun désire être transformé par l’autre (Le monde de la prière, p. 92).

 

F I N

30/10/2015

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