36/1. Une certaine idée de Dieu

 

36/1

 

Une certaine idée de Dieu

 

Adrienne von Speyr et les saints

 

Introduction

Dans la tradition juive, l’étude de la révélation de Dieu est le plus haut commandement : la révélation de Dieu consignée dans l’Ecriture, mais aussi l’étude de toutes les interprétations qui en ont été données au cours des âges (Cf. C. Chalier, Lire la Torah, p. 85). Pour saint Thomas d’Aquin, les saints sont une interprétation particulièrement autorisée de l’Ecriture, étant animés par le même Esprit qui l’a inspirée (Cf. Revue Thomiste 1974, p. 119). Autrement dit, la vie des saints et leurs écrits sont aussi, pour Dieu, une manière très authentique de se dire.

La présente fenêtre voudrait offrir une perspective sur Le livre de tous les saints, qui figure parmi les œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr (Nachlasswerke I,1 = NB I,1), dont la traduction française n’est pas encore parue. Pour le Père Balthasar, « Le livre de tous les saints est un cadeau merveilleux fait à l’Eglise parce qu’il montre comment les saints ont prié et parce qu’il invite à prier personnellement comme par contagion » (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 60-61).

On peut lire Le livre de tous les saints pour connaître (un peu) les saints de l’intérieur. On peut le lire aussi pour découvrir, derrière tous ces témoignages vivants, un certain visage de Dieu. En lisant ce livre, on peut comprendre un peu mieux qui est Dieu en vérité. Et dans un premier temps, s’étonner, s’émerveiller, que Dieu permette à toutes ces personnes, qui sont vivantes par-delà la mort dans le monde infini de Dieu, de se manifester aujourd’hui à l’Eglise terrestre pour la plus grande joie des croyants qui reçoivent ces confidences.

Tous les saints ont une certaine idée de Dieu, une certaine manière d’être avec lui, de se tenir devant lui, de lui parler. Tous ont quelque chose à nous dire pour « nous instruire des richesses du Royaume » (Cf. Prière après la communion du 29e dimanche), tous reflètent quelque chose de Dieu, ont un certain sens de Dieu. Il ont tous à nous apprendre aussi à nous tenir « comme il faut » devant lui.

« Aussitôt après sa conversion, commencèrent pour Adrienne des visions de la Vierge, puis de saint Ignace de Loyola; ensuite c’est avec une grande foule de saints qui lui apparaissent, seuls ou en groupes, dans des ‘visions’ ou des ‘transports’, qu’Adrienne est introduite dans le monde de l’au-delà. Bien des lois du royaume des cieux lui sont révélées par les différents saints : les apôtres, les Pères de l’Eglise, ou encore par la petite Thérèse, par le curé d’Ars (qu’elle aimait beaucoup), en paroles, en petites scènes symboliques, mais aussi sans paroles » (Cf. Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 26-27).

« Par ses visions, Adrienne connaissait et aimait de nombreux saints même sans avoir jamais lu une ligne de leurs écrits, par exemple Catherine de Sienne, Elisabeth de Thuringe, Jeanne de Chantal, Hildegarde, Bernadette, Antoine d’Egypte, Pierre Claver, Benoît Labre, le curé d’Ars. C’est avant tout chez Jean l’apôtre qu’elle trouvait le point de départ de ses dictées » (Ibid., p. 33).

Dans son introduction à l’édition originale du Livre de tous les saints, le P. Balthasar nous explique la genèse de ce livre. « Il repose sur un charisme inconcevable… En tant que confesseur, me fut donné l’ordre – et avec l’ordre le pouvoir – de ‘transporter’ Adrienne par obéissance dans l’esprit de nombreux saints et d’autres croyants des temps passés (de grands artistes, des rois, des protestants) pour connaître de l’intérieur leur manière de prier. Il ne s’agit que de l’attitude de prière…, qui peut être très différente de la puissance intellectuelle » (NB I/1, p. 18-19).

« Charisme inconcevable! » Il y a trois sortes de naïveté (au moins). Il y a la naïveté de celui qui est trop crédule, il y a la naïveté du pense-petit qui n’a jamais pensé que Dieu avait plus d’imagination que lui et aussi infiniment plus de pouvoirs, il y a enfin la naïveté de celui qui pense pouvoir entrer par lui-même en communication avec l’au-delà, avec les défunts, avec le monde invisible. Au bout du compte (au bout du fil), c’est avec les démons qu’il entre en communication. Et là, ce n’est jamais pour un bien. « Nous ne sommes jamais assez forts pour mettre le diable dans notre poche », disait Bernanos. (Cf. L’ouvrage fort documenté du Père François-Marie Dermine, o.p., Vérités et mensonges sur l’au-delà. Mystiques, voyants et médiums, 2e édition, Paris, 2014).

Le livre de tous les saints est né en l’espace de plusieurs années (Pour ce qui suit, cf. NB I,1, p. 28-32; HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 58-61; L’Institut Saint-Jean, p. 56). Au début tel ou tel saint fut montré à Adrienne à des moments où elle n’y pensait pas du tout. D’abord dans son attitude générale, puis souvent dans des prières qui le caractérisaient. Elle pouvait alors retenir son attitude jusqu’au moment où il lui était possible de la dicter; les mots de la prière lui étaient alors donnés à nouveau. Après avoir dicté quelque chose, souvent elle oubliait totalement tout ce qu’elle avait vu et entendu, comme toujours quand Adrienne avait accompli quelque chose dans l’obéissance; elle était ainsi disponible pour autre chose.

« Durant les premiers temps, il lui arrivait souvent aussi la nuit de voir un saint pendant qu’elle priait et elle me rapportait le lendemain qu’elle avait vu tel ou tel d’entre eux, elle me demandait si elle pouvait m’en dire quelque chose. Souvent il lui était donné de voir la nature d’une personne, mais sans en connaître exactement le nom. Une fois elle dit : ‘Aujourd’hui j’ai vu Grégoire’. Je lui demande : ‘Quel Grégoire?’ Sur quoi elle avoua ne pas savoir qu’il y en eût plusieurs, elle n’avait aucune idée du Grégoire dont il s’agissait. Je lui demandai de commencer sa description et, dès les premières phrases, il fut pour moi évident qu’il ne pouvait s’agir que de Grégoire de Nazianze, ainsi que le montrera le passage de ce livre qui le concerne. Plus tard, vinrent encore Grégoire le Grand et Grégoire de Nysse ».

« Une autre fois, elle me dit : ‘Aujourd’hui j’ai reçu Catherine’; et quand je lui demandai de quelle Catherine il s’agissait, elle ne put que me répondre : ‘Pas Catherine de Sienne; celle-là, je la connais’. De par sa description, je supposai qu’il devait s’agir de Catherine de Gênes, dont je n’avais pas lu la vie; une comparaison ultérieure avec sa biographie et surtout une comparaison de sa prière avec les visions qu’on lui attribue me confirma qu’il ne pouvait s’agir de personne d’autre ».

« Plus tard, le choix des saints qui devaient être décrits me fut de plus en plus laissé. Je notais d’abord pour moi le nom sur une fiche et il pouvait arriver qu’en la montrant à Adrienne, elle me dise aussitôt : ‘Celui-là, je peux le faire tout de suite’. Un autre, elle l’emportait dans sa prière nocturne et elle me le décrivait le lendemain. Plus tard encore, je pouvais lui demander n’importe quel saint ou n’importe quel personnage du passé; une courte prière la transportait au ‘lieu’ de la vision, elle fermait les yeux, pendant un instant elle regardait intensément et avec une attention soutenue ce qui lui était montré, et elle commençait alors la description, lentement, en termes bien frappés, puis plus vite, sans aucune hésitation, ne cessant de porter de nouveaux jugements, phrase après phrase… Tout s’accomplissait dans le plus grand calme et la plus grande discrétion. Entre deux descriptions, elle pouvait passer les commandes du ménage, prendre du thé, recevoir des visites, etc… Parfois elle voit le même saint prier à différentes périodes de sa vie. Il ne lui fut pas montré de personnes vivantes (sauf de rares cas) dont la destinée relevait encore de leur libre décision ».

« Souvent le résultat de sa description était très étonnant, j’avais attendu tout autre chose. Je lui proposais aussi des noms qui, pour moi, n’étaient rien de plus que des noms; j’en tirais beaucoup d’une liste de stigmatisés (Cf. F. Schleyer, Die Stigmatisation mit Blutmalen, Hanovre, 1948) avant tout pour voir quelle piété ou quels sentiments se trouvaient derrière les phénomènes. J’ai emprunté aussi quelques noms au livre du P. Herbert Thurston (Die körperlichen Begleiterscheinungen der Mystik, Lucerne, 1956)… Le choix des portraits demeure naturellement arbitraire; beaucoup d’autres portraits auraient pu encore être obtenus… »

« Que pouvait être la vérité en ce qui concerne une Maria Castreca ou l’énigmatique Marie de la Visitation? La plupart du temps, je n’ai pas vérifié les réponses en les confrontant à d’éventuels documents existants; mais ce qui était montré, qui était extrêmement précis et si personnel qu’on ne pouvait prendre une personne pour une autre, mettait en ordre des traits particuliers, d’abord sans relation les uns avec les autres, pour en donner une image intérieurement plausible. Qu’en lisant, on garde présent à l’esprit que ne devaient être montrées que la prière et l’attitude de prière devant Dieu des personnages concernés. Cette attitude peut être fort différente de leur action autrefois dans le monde et aussi pour l’Eglise ».

« Surtout durant les premiers temps de ce travail, Adrienne avait un besoin tout à fait extraordinaire de pureté et de transparence. Presque avec angoisse, elle demandait chaque fois si elle était assez propre, si je pouvais lire parfaitement dans son âme. Elle aurait voulu se confesser chaque fois avant le travail, elle voulait en tout cas être dans un parfait état de confession ».

« A ce sujet, elle m’a dicté ceci : Tant qu’on vit dans le monde, on est toujours attaché de quelque manière à ce qu’on a. Dans la confession par contre, on doit abandonner ce qu’on a, on doit quitter le monde, sortir tout ce qu’on a et le donner à l’Eglise. On devrait être comme un enfant. Alors on peut aussi laisser passer à travers soi tout ce que Dieu veut. Tout ce que dit l’Esprit. Dans la confession, on inclut tous les péchés comme Dieu les voit. On se dépouille de son propre jugement sur soi-même pour laisser à Dieu seul le jugement. Ce n’est que lorsqu’on laisse Dieu seul juger qu’on peut dire, quand un saint nous est montré, comment l’Esprit Saint le voit. Le jugement de l’Esprit Saint est souvent différent de ce que pensait le saint lui-même. C’est pourquoi il est parfois montré quelque chose qui était à peine connu du saint lui-même et de son entourage; l’Esprit souligne certaines choses que lui, l’Esprit, considère comme important dans l’âme du saint, aussi bien le positif que le négatif ».

« L’état de confession dans lequel Adrienne voulait se trouver est un état de pure ouverture et de pure disponibilité, toute l’âme n’étant que comme une pellicule photographique qui peut recevoir et reproduire tout ce qui lui est donné. S’il n’y avait pas cette limpidité, Adrienne disait qu’on ne pourrait pas dire ce qui appartient au saint ou ce qui appartient à elle-même dans ce qu’elle transmet. ‘Ce serait justement ce que j’aurais tenu en moi de caché qui serait amplifié excessivement dans ce que je transmettrais comme n’étant pas de moi, et qui rendrait impossible l’objectivité du portrait’. Plus l’obéissance exigée est absolue (et ici elle est exigée absolument), plus grande serait la faute si on voulait dissimuler quelque chose. Il est clair qu’un tel ‘expériment’ ne pouvait être opéré qu’en une âme totalement purifiée ».

« Le total dépouillement de soi exigé ici n’a naturellement rien à voir avec le bouddhisme et le zen, il est une pure action de l’amour chrétien, l’approche la plus haute possible de l’attitude de l’Eglise en tant qu’épouse du Christ, dans le sein de laquelle et dans l’esprit de laquelle sont cachés ceux qui prient et tous les saints ».

« Adrienne reçoit dans son âme les prières des saints et d’autres croyants en s’y associant totalement. C’est pourquoi, à l’occasion, elle éprouve de la gêne quand elle doit rendre une prière imparfaite : elle-même aurait préféré prier autrement. Quand, dans les prières, il y a des traces de vanité,… elle se sent après coup comme souillée. Au contraire, elle a le sentiment de recevoir un cadeau personnel dans tout ce qui est bon dans ces prières… Si elle n’avait pas tant prié elle-même, elle n’aurait pu transmettre aucune prière, et si elle n’avait pas su quelque chose de toutes ces prières, elle n’aurait pas pu non plus les transmettre ».

« Elle ne pouvait assurer cette transmission qu’à son confesseur parce que le tout était une oeuvre d’obéissance. J’ai essayé un jour d’introduire un tiers; c’était un jeune jésuite de mes amis; ce fut pour Adrienne un tel tourment que je compris tout de suite que je faisais fausse route, et je n’ai jamais recommencé ».

« Si, de la part d’Adrienne, c’est une oeuvre d’obéissance, de la part des saints, c’est une oeuvre d’humilité. Une humilité céleste qui ne craint pas de se montrer à l’Eglise de la terre dans une attitude de confession totale… Les saints du ciel consentent, en une sorte de confession publique devant l’Eglise, à mettre à nu leurs lacunes et leurs refus… Certains personnages, des stigmatisés par exemple, qui passent communément pour saints sans avoir jamais été canonisés par l’Eglise, furent en fait des imposteurs. Plusieurs cas de ce genre sont décrits par Adrienne… Les saints authentiques, eux aussi, ont souvent leurs défauts… Du ciel, ils ne craignent pas de révéler quelques-unes de leurs opacités de jadis pour contribuer à la totale transparence de l’Eglise à l’égard du Christ, de rendre visibles quelques-unes de leurs ombres d’autrefois. Mais ceci est secondaire comparé à l’extraordinaire plénitude de lumière et à la diversité étonnante des formes de prière qui se dégagent de ces quelque 250 portraits… Les exemples montreront que rien ne se passe en dehors de l’amour et de la discrétion, pour la seule curiosité, que tout ce qui est montré aide d’une manière ou d’une autre les chrétiens de la terre ».

« Les différentes séries de portraits se sont formées à différentes époques. La série qui contient des portraits avec un triple objet (attitude intérieure, attitude de confession et attitude de prière) et celle contenant des prières explicites se sont formées en une période relativement courte. Quand Adrienne avait fini sa description, j’avais la possibilité de poser des questions complémentaires… Il est significatif qu’Adrienne, qui se trouve sans aucun doute dans une sorte d’extase, entend aussi la voix de son confesseur en vertu de l’obéissance, comprend sa question et peut y répondre en fonction de ce qu’elle voit ».

« La langue maternelle d’Adrienne est le français et elle ne trouvait pas toujours tout de suite le mot allemand précis; dans ces cas, les mots français ont le plus souvent été laissés… Pour juger de ces portraits, on prêtera davantage attention au centre qu’à la périphérie et aux détails. Des détails peuvent être unilatéraux, peut-être aussi mal reproduits… Qu’en lisant, on pèse au trébuchet l’esprit plutôt que la lettre ».

« Aucun de ceux qui liront ce livre ne pourra nier que la force d’expression et la capacité d’analyse et de description manifestées dans ces pages supposent une intelligence naturelle tout à fait extraordinaire et un discernement des esprits d’ordre surnaturel également hors de commun ».

« Manifestement cette oeuvre a été donnée à l’Eglise d’aujourd’hui, fatiguée de prier, pour éveiller en elle un étonnement devant la richesse du ‘monde de la prière’ et une nouvelle joie à prier ».

Faut-il ajouter quelque chose pour le moment à cette présentation du P. Balthasar? Ceci peut-être :

1. Les œuvres posthumes (Nachlasswerke) ont été rendues publiques en 1985 avec l’approbation explicite du pape Jean-Paul II, à l’occasion du colloque sur Adrienne von Speyr, qui s’est tenu à Rome en septembre 1985 (Cf. HUvB, L’Institut saint-Jean, p. 5).

2. Le « Livre de tous les saints » a été dicté à partir de mars-avril 1946 (Cf. NB 9, p. 5-6).

3. L’édition originale du « Livre de tous les saints », à usage privé, est datée de 1966. (Adrienne est morte en 1967).

Patrick Catry

 

Quelques exemples


1. Saint Jean

Je le vois prier. Il prie de telle manière qu’en chaque mot et en chaque aspect de sa prière le Seigneur se trouve toujours au centre, le Seigneur qu’il aime comme un ami et qui est Dieu. C’est de cet amour qu’il vit et il attiré par lui dans l’amour de Dieu, et son amour se transforme. Chaque fois qu’il se met à prier, il voudrait adorer, remercier, présenter sa requête; il s’abandonne, il s’offre, il se livre totalement. Cependant dès qu’il commence, il est tellement saisi par l’amour de Dieu qu’il n’a plus besoin de rien faire : il est accueilli, son offrande est acceptée par le Seigneur, son sacrifice est agréé. Il n’a plus besoin de faire d’effort, de vouloir quelque chose : la volonté de Dieu et son amour sont totalement en lui. Tout n’est plus qu’amour, unité, grâce. Et, pour lui, c’est comme si Dieu avait justement besoin de cette prière, comme si le Fils l’avait attendue pour remplir les autres d’amour, pour répandre chez les autres le don total de sa grâce. Il n’est jamais plus heureux que dans cette prière puisque, par la grâce, lui-même est distribué également à tous ceux qui attendent cette grâce.

(Et comment est son amour pour la Mère de Dieu?) Il aime la Mère par le Fils. Il l’aime d’abord parce que, ayant mis au monde le Fils, elle lui a procuré le don de cet amour; puis il l’aime plus personnellement et toujours plus fort; et quand enfin, sur la croix, le Seigneur lui donne sa Mère, toute la responsabilité de l’amour divin, dont il a tant appris auprès du Seigneur et par son amour pour lui, s’introduit dans ses relations avec la Mère. Maintenant il reçoit la Mère par le Fils comme il avait reçu le Fils par la Mère; et, par la Mère, il perçoit de manière neuve comment tout l’amour chrétien est répandu de manière eucharistique, comment aussi les hommes peuvent être confiés les uns aux autres pour qu’ils aiment davantage l’amour de Dieu, croissent en lui, accomplissent en lui la volonté du Père. Mais jamais un tel accomplissement de la mission de Dieu, jamais leur amour ne se limitera à eux-mêmes; leur amour réciproque veut se répandre sans cesse au-delà de manière débordante. Et ainsi, par Marie, Jean apprend à comprendre ce qui pour lui n’était pas aussi clair auparavant : que toutes les générations les proclameront tous deux bienheureux, et que tout ce qu’ils font ensemble, tout ce qu’ils représentent et tout ce qu’ils sont aura à vivre dans les générations futures, qu’ils sont des souches, des fondateurs, que par leur amour chrétien non seulement ils posséderont une éternité dans le ciel, mais que sur terre ils doivent remplir les temps, qu’ils n’ont pas le droit de mourir, qu’ils ont une mission qui dure et demeure jusqu’à la fin du monde et jusqu’au retour du Fils.

(Et quand plus tard il est seul?) Cela ne change rien. Il vit du même amour pour la Mère, pour le Fils; toute sa vie est amour : pur, divin, parfait.

2. Saint Paul

Je vois sa prière. Elle est un peu agitée, affairée. Un tout petit peu forcée aussi. Elle est curieuse : c’est comme s’il y avait là deux hommes qui prient, c’est comme s’il était en contemplation, mais qu’il eût pris avec lui le Paul actif afin que le Paul actif ne s’écarte de lui à aucun moment et se fasse constamment représenter devant Dieu par le Paul contemplatif.

(Et son extase?) Il est emporté, entraîné dans l’extase. Mais celle-ci est ensuite tout à fait objective. Elle n’a rien d’extatique, si on comprend sous ce terme une agitation quelconque. Autant sa prière habituelle est agitée, autant ses extases sont complètement paisibles. Il n’est plus qu’un instrument tant que la révélation lui est montrée, il n’est plus que mission et obéissance. C’est ici qu’il a sa contemplation la plus paisible.

(Que lui est-il montré?) Le ciel et les secrets du ciel. Dans ses visions, il voit toujours plus les relations du monde céleste, les relations entre le Père, le Fils et l’Esprit, et surtout les relations entre l’éternité et le temps.

(Qu’est-ce que c’est le mystère dont il parle?) C’est le mystère de l’obéissance, c’est-à-dire de l’unique volonté en Dieu; peut-être mieux: le mystère de l’unité en Dieu de manière générale, entre le Père, le Fils et l’Esprit. C’est comme s’il lui était permis de contempler dans ce mystère de l’unité le mystère ultime de Dieu pour ainsi dire, et aussi le mystère ultime de la Trinité, là où n’est plus visible que la nature unique, là où l’unique essence est si une que la distinction des personnes n’apparaît pas.

(Et quand il est emporté au paradis?) Il voit alors les mystères du paradis qui sont en même temps ceux du ciel, les mystères de l’unité de la création de Dieu avant même qu’elle ne devienne deux par le péché : le ciel et la terre.

(Qu’est-ce qu’il appelle le septième ciel?) L’unité entre le ciel et la terre, mais surtout l’unité du Père, le fait que toutes les choses sont incluses dans le Père, au fond le mystère primordial de l’unité de Dieu.

(Et pourquoi justement sept?) A cause des dons du Saint-Esprit. Mais c’est le lieu où rien encore n’est différencié, où les sept sont inclus dans le don le plus haut, dans le don divin en général.

(Est-ce que sa vision est différente de celle de Jean?) Oui. Elle est plus pratique, plus fonctionnelle, plus active aussi. Elle aspire plus à la réception de la réponse.

(Mais il dit qu’il lui est impossible d’exprimer ce qu’il a vu?) On doit distinguer. Il reçoit la vision comme une partie de sa mission; elle est propre à donner un plus grand poids à sa parole, à ses interventions. Ici ses visions auraient donc plutôt leur but en Paul lui-même. Mais en outre il trouve aussi dans cette vision l’aspect plus johannique de la contemplation; et cela, il n’est pas en mesure de le traduire dans sa mission, cela lui paraît comme quelque chose qu’il n’a pas la possibilité d’y intégrer. Et ainsi il n’est pas non plus en mesure d’en parler.

(Et quand il dit: Dans mon corps ou sans mon corps?) « Dans mon corps », c’est tout ce qui est lié à sa mission, tout ce qui est traduisible, tout ce qui se rapporte à sa tâche. « Sans mon corps » : cela veut dire en quelque sorte au-delà de la mission, de son activité personnelle, dans une sorte de communion des saints, qui ne se laisse plus traduire, dans un écoulement vers le Père qu’aucune description ne peut exprimer.

(A-t-il toujours eu des visions?) Au début, la plus marquante, mais plus tard encore des visions authentiques. La première fut la plus marquante, elle lui a expliqué le contenu et l’extension de sa mission.

(A-t-il reçu sa théologie par ses visions?) Oui, en grande partie.

(Comment fut sa vision du Seigneur dans le temple?) Fort semblable à celle de Damas. Pour la raison surtout que son effet fut le même; sans doute la vision de Damas fut-elle une conversion, mais la vision dans le temple comporte une telle extension de sa mission qu’elle ressemble presque à une conversion. Les suites concrètes de la vision ont à peu près le même poids…

3. Saint Thomas

Dans son attitude intérieure il fait partie de ceux qui ont une bonne contenance parce que, au fond, ils ne sont pas provoqués. Il suit le Seigneur, il croit, il ne connaît pas de conflits intérieurs. Mais il ne croit pas à tout ce qui peut survenir, il croit à tout ce qui est démontrable, à tout ce qui se montre clairement. Il n’a pas de raison de ne pas croire, il n’a aucune raison de se singulariser, de refuser l’obéissance; il ressemble aux novices qui suivent d’une certaine manière une vocation, se soumettent à une règle, font ce que font les autres et évitent les grands conflits : chaque jour avec ses exigences leur suffit. Finalement, avec la règle et ses exigences, ils se bâtissent une espèce de maison, d’abord les murs puis encore les portes et les fenêtres, et ils ne remarquent pas que ce sont eux qui dirigent, qu’ils limitent leur foi et leur obéissance. Ils n’ont jamais senti une impulsion intérieure à se jeter dans la foi. Le Seigneur a dit : Aime ton prochain. Eh bien, je vais aimer mon prochain que je rencontre justement. Mais de moi-même je n’ai pas besoin de faire un effort pour élargir ce petit cercle.

Après la résurrection, Thomas se trouve soudainement devant l’exigence de la foi absolue. Mais parce qu’il n’est pas habitué à se laisser dilater, il ne peut pas faire le saut, dire oui tout d’un coup à l’imprévu. (Quand, avant la Passion, il disait au Seigneur : « Nous voulons mourir avec toi », il le disait pour continuer à suivre le Seigneur. Mais il ne se représentait pas concrètement ce que mourir voulait dire. Car il ne savait pas non plus ce qu’était la vie du Seigneur. Il le disait avec une espèce de sécurité qui manquait de fondement, presque à l’intérieur d’un schéma prévu et d’un développement qu’il pouvait s’imaginer). Maintenant il ne peut pas croire parce que, sans bien le remarquer, il refuse d’accepter une foi toujours plus grande. Que les lois naturelles fassent maintenant éclater les lois naturelles lui paraît inacceptable. Auparavant il y avait, à ce qu’il semble, une relation précise entre nature et surnature. Dans les miracles du Seigneur aussi il y avait chaque fois deux points évidents, contrôlables : avant, l’homme était aveugle, maintenant il voit; avant il était mort, maintenant il est vivant. De sorte qu’aucun doute n’était possible. Mais Thomas ne croyait au miracle que lorsqu’il l’avait contrôlé. Au fond il croit à l’évidence du miracle, pas au Seigneur.

Seule la rencontre après Pâques le désarçonne. Peu après il recevra l’Esprit Saint et il deviendra un saint. Mais dans son incrédulité première, il représente beaucoup d’hommes, beaucoup de chrétiens, beaucoup de religieux : des hommes qui pensent avoir pris la grande décision et qui ne savent pourtant pas encore de quoi il s’agit.

Attitude de confession. Tant qu’il n’a pas été vaincu et qu’il n’apprend pas à croire d’une manière nouvelle, il adapte la foi à lui-même et, dans son attitude, il ne va pas au-delà d’une confession d’accommodation. Il sera prêt à reconnaître ceci et cela comme péché dans des limites étroites. Pour se confesser comme il faut, il doit d’abord faire sauter tout le cercle dans lequel il tourne en rond, par exemple en commençant à comprendre qu’il y a pour lui une faute justement parce que, en tant qu’apôtre, il est plus profondément responsable, qu’il doit porter aussi quelque chose de la faute des autres, etc. Sinon il resterait un appelé qui suit extérieurement son appel mais qui demeure intérieurement comme s’il n’avait pas été appelé. Il est le modèle qu’on peut montrer pour faire voir que la responsabilité grandit avec la mission.

Sa prière correspond à ce qui a été dit. Mais après avoir osé la percée, cela déborde en lui de toutes parts, maintenant il ne peut plus prier assez. Et toujours en partant du miracle qu‘il y a un Seigneur et que vraiment il fait sauter toutes les lois. Sa prière a son point de départ dans l’infinie grandeur de Dieu et dans ses possibilités infinies. C’est une prière de l’amour, mais toute différente de celle de Jean. Jean dialogue, Thomas est seulement inondé. Chez lui, il est à peine question d’une réponse bien que son attitude soit quand même plus qu’une réponse.

4. Saint Polycarpe (+155)

Il prie. Il fait une prière qui est beaucoup plus grande que ce qu’il peut imaginer…, pas une prière exaltée, mais une prière cependant qui s’adresse à la Trinité tout entière, qui pénètre dans l’amour tout entier et qui est saisie par l’amour tout entier. Une prière qui grandit et prend forme paisiblement en lui et jubile comme un chant et remplit tout. Et il vit de cette prière, et beaucoup des siens vivent de cette prière. Il ressemble un peu à saint François quand il introduit les plus petites choses dans sa prière, mais aussi les plus grandes, et qu’il ne s’occupe pas de les mettre en ordre selon leur importance, il ne sépare pas l’essentiel de ce qui est secondaire parce qu’il laisse entièrement à Dieu le soin de tout mesurer. Et sa prière rayonne et elle est reçue par Dieu et il n’y a aucune contradiction entre sa vie et sa prière. Il n’est pas très…intelligent ni très savant, et cependant sa prière est en quelque sorte intelligente et savante parce qu’il présente et offre simplement à Dieu toute son humilité, tout son être, tout son amour. Quand il a prié, il n’est pas seulement rafraîchi moralement, il a aussi l’esprit rempli d’inspirations nouvelles.

(Comment est-il avec son prochain?) Il aime son prochain, mais il l’aime en vertu de la prescription du Seigneur, il pense constamment à ce commandement; il aime les autres non seulement de lui-même, d’homme à homme, son amour a toujours aussi le Seigneur pour objet. Son amour lui sert aussi à accomplir la parole du Seigneur, de sorte que cet amour ne court jamais le danger de devenir égoïste.

(Et son martyre?) On doit distinguer des phases. Quand il sait que son martyre est chose décidée, il a peur, mais il n’a pas peur pour lui au fond, il a peur de ne plus pouvoir alors servir Dieu comme il faut, il pourrait commencer à penser à lui-même, il pourrait faiblir au dernier moment, dire non intérieurement ou crier…, et cependant il ne désire rien aussi ardemment que le martyre depuis l’instant où il voit qu’il n’y a plus d’issue. Maintenant il prie pour qu’il se conduise dans le martyre comme Dieu le requiert de lui. Et que Dieu accepte aussi ce martyre comme un signe de son amour pour lui. Son martyre est lui-même une prière.

(Quels sont ses rapports avec Jean?) Il l’admire. Dans l’amour il est totalement son disciple. Mais il y a des différences. Quand Jean fit l’expérience de l’Apocalypse, il fut dilaté par elle et il commença à penser plus profondément et plus lucidement, à concevoir pour ainsi dire Dieu Trinité avec plus de méthode. A partir de l’Apocalypse, on pourrait esquisser une image nette de la Trinité telle que Jean l’a comprise. Polycarpe par contre comprend au fond très peu de choses. Pour lui tout débouche dans l’amour sans que cela prenne une forme nette. Il se laisse dilater par l’amour sans que pour autant sa connaissance s’approfondisse dans le sens d’un savoir accru. Sa connaissance s’approfondit dans la dimension de l’obéissance.

(A-t-il connu Jean?) Oui.

5. Saint Irénée (+ 202)

Beaucoup de foi, beaucoup de travail et de prière. Dans son travail, il ne cesse de toucher à des questions essentielles, mais il a toujours la tentation de prendre des chemins secondaires, de s’écarter. La prière alors le force à se raviser. Le chemin secondaire l’égare, il égare également sa prière; il remarque alors qu’il doit revenir en arrière. Il ne se lasse pas de voir chaque fois à nouveau ce qui est faux et l’énergie qu’il déploie pour revenir ne diminue pas. Le retour ne se produit pas d’abord par humilité, mais par suite d’une obéissance de prière des plus profondes. Il se heurte à des évidences qui lui montrent qu’ici il n’y a pas de chemin qui continue.

Il possède comme un truc pour la contemplation : il se place brusquement au centre de la foi avant de commencer à méditer. Du plus intime de lui-même il tourne autour de ce centre et, de là, il commence à réfléchir à la nouveauté qui l’occupe, et il voit alors que ce n’est peut-être pas tout à fait juste… A partir de ce centre, il doit alors examiner à nouveau. On devrait pouvoir vraiment déceler cela dans son œuvre.

Naturellement il n’a jamais approuvé l’hérésie. Mais quand il étudie les systèmes, le moment peut arriver où il se demande : n’y a-t-il pas ici une certaine vérité qu’on pourrait utiliser, qu’on pourrait intégrer? Mais il confronte ensuite l’idée à l’ensemble de la foi catholique et il revient à celle-ci sans la moindre concession. Le passage par les doctrines erronées l’a enrichi; à la fin, il en sait beaucoup plus qu’au début sur la vérité. Sa voie du milieu a été affermie par sa discussion avec la périphérie. Il comprend beaucoup mieux maintenant pourquoi ce qui est catholique est ainsi fait. C’est sa contemplation qui lui fournit la mesure. Elle contient elle-même cette mesure, elle est ce qui le stimule, presque comme de l’extérieur, comme une instance, comme un ami à qui on fait appel.

Chaque fois aussi son retour au centre à partir des branches extérieures signifie un acte évident de son intellect. Quand il s’éloigne et s’égare à l’extérieur, il risque de perdre Dieu lui-même. Il revient pour se livrer à l’évidence la plus grande. Non simplement par humilité devant le Dieu plus grand. Quand il sort, c’est comme une sorte de prétention à vouloir avoir raison, mais quand alors sa pensée doit être rattachée à ce qui précédait, il se laisse lui-même rattacher.

Il connaît le silence de Dieu. Quand il commence à prier, il y a d’abord un silence. Mais il y a quelque chose en lui qui se cabre pour ainsi dire contre ce silence : la joie de la connaissance qui est la sienne. C’est comme si chaque fois il disait : « Seigneur, tu sais que je voudrais ce que tu veux. Je voudrais absolument rester au centre de ton Eglise. Et je sais que ton Eglise est là pour te glorifier, et je veux faire le don de toute ma vie à toi et à ton Eglise, avant tout parce que tu m’as confié la tâche de veiller à ta doctrine et à sa forme et à sa pureté. Je sais aussi comment est le chemin qui va de ta doctrine à toi et, mieux encore, comment tu tiens ta doctrine elle-même entre tes mains. Chaque fois que tu nous la confies, c’est comme si tu mettais tes mains plus fermement autour d’elle et que tu la tenais avec plus de sûreté. Cependant tu permets aussi ce qui est mien. Si tu m’as appelé et si tu m’as chargé de me consacrer à ton œuvre d’élucidation des notions du dogme et de tout son relief, je dois quand même bien aussi ajouter mes propres connaissances. Je t’apporte aujourd’hui ce que j’ai trouvé depuis la dernière fois, mais cela ne se laisse pas encore intégrer dans l’ensemble. Au début de ma prière, je pensais au fond que je te rendrai seulement ce qui est à toi et ce n’est que maintenant que je vois que cela ne se laisse pas insérer de la sorte. Car je te sens pour ainsi dire plus loin comme si ce qui est nouveau se trouvait entre toi et moi comme une faute. C’est pourquoi je sais qu’il ne me reste plus qu’à rebrousser chemin jusqu’au tronc indubitable et à me tenir à toi dans mon œuvre. Je dois le faire contre moi-même parce que auparavant j’étais allé volontairement vers l’extérieur. Volontairement, et pourtant aussi avec l’Esprit que tu m’as finalement donné. Je sens que je dois maintenant recevoir à nouveau ton Esprit, rebrousser chemin malgré moi et pourtant consciemment et volontiers. Donne-moi d’insérer à nouveau chaque sentence et chaque mot dans l’unité de tes notions. Donne-moi aussi la combativité nécessaire pour y parvenir à nouveau pour qu’à la fin il ne reste rien d’autre que ta pure doctrine ».

A la fin de sa prière, il y a une remise à Dieu de ce qui en lui n’était pas tout à fait en ordre, dont il ne peut pas s’occuper à fond, de ce qu’il doit confier simplement à Dieu. Et quand est réglé ce qu’il considère comme son éloignement de Dieu, son péché, tout aboutit à une prière rayonnante pour l’Eglise. Comme s’il devait entonner une hymne d’action de grâces pour le chemin qui lui est offert à nouveau, qu’il ne voit pas encore (c’est le travail seulement qui le lui révélera). Et à la fin, Dieu lui offre réellement la force nécessaire pour recommencer son travail.

6. Sainte Monique (331-387)

Elle est la prière qui ne se relâche pas, la piété qui ne s’amollit pas. Elle ne connaît pas de grandes fluctuations dans sa prière. Elle est très donnée à Dieu et aussi à l’Eglise. La caractéristique de sa prière, c’est surtout sa persévérance dans l’intensité. Pendant un temps très long, elle peut répéter une seule et même prière avec la même force. La prière vocale n’est jamais chez elle une prière des lèvres seulement. Elle a au fond la prière des enfants qui peuvent prier avec beaucoup d’intensité mais sans savoir qu’il s’ensuit une réponse de la part de Dieu, sans même en attendre une, sans penser cependant qu’il n’y en a pas. On présente à Dieu avec le plus grand soin possible ce qu’on a à lui dire. Cela ne va pas beaucoup plus loin.

C’est une femme énergique et avisée. Sa vie est remplie d’efforts et de contrariétés. Elle voudrait aider, mais avec quoi? Il ne lui reste que la prière. Alors elle prie comme elle le comprend : une prière uniforme, presque monotone. Elle ne peut pas se représenter l’aide de Dieu autrement que comme un exaucement de la prière et elle ne peut pas se représenter la volonté de Dieu pour elle autrement que sous la forme de la prière. Il lui manque ici certainement quelqu’un qui l’aurait aidée à donner une certaine forme à cette uniformité. Il lui manque un élargissement qu’un autre aurait dû entreprendre. Comme ses demandes sont sérieuses et justes, elle ne peut pas s’imaginer que Dieu pourrait vouloir autre chose qu’elle. Dieu va donc se laisser contraindre; et il se laisse aussi contraindre.

Elle n’a personne pour l’introduire dans la prière contemplative, quelqu’un qui lui explique qu’il n’est pas nécessaire de parler sans cesse à Dieu pour être en prière, qu’il y a une attitude de prière qui inclut tout le travail quotidien, qu’il y a un état dans lequel chaque acte de prière ne jaillit pas comme quelque chose de nouveau mais comme l’expression de ce qui est toujours présent. Cela, elle ne le sait pas; c’est pourquoi elle vit dans une certaine angoisse, avec le sentiment constant : je devrais encore prier, je devrais y aller à nouveau. De même la confession de ses péchés est aussi un peu angoissée : elle pense devoir tout exprimer en mots pour que Dieu l’accepte comme confession. Mais c’est aussi par sa singulière humilité et son don singulier d’elle-même qu’elle dit toujours les mêmes prières, qu’elle dit inlassablement les mêmes invocations. Elle souffre beaucoup; mais elle pense que cette souffrance n’aura de sens et ne sera efficace que si elle est introduite dans sa prière explicite et présentée ainsi à Dieu. Le gémissement inarticulé de la souffrance, elle le transforme aussitôt en prière explicite.

Sa contemplation se limite au fond à sa disponibilité qui se trouve entre chacune de ses prières explicites et qui jette un pont de l’une à l’autre : sa constante remise d’elle-même à Dieu. C’est une manière particulière de se donner qui représente dans l’Eglise quelque chose de tout à fait essentiel: un fondement qui porte tout le reste. La mission de son fils sera beaucoup plus différenciée, mais celle-ci ne serait pas pensable sans la sienne. Leurs deux missions s’interpénètrent. Quand il sera converti, il y aura chez la mère une sorte de lassitude. Comme chez quelqu’un qui a derrière lui un effort extraordinaire et qui, après, quand il s’est reposé, ne peut plus atteindre la même intensité d’effort.

Vis-à-vis de son prochain, elle est touchante. Là aussi elle cherche à tout introduire dans sa prière. Elle compte : une prière pour celui-ci, une pour celui-là. Elle ne comprend pas très bien l’interpénétration des grâces, de l’unique grâce qui porte tout et qui subvient à tout, dont on ne peut pas énumérer tous les détails. Mais elle, elle prend au sérieux toutes les personnes qui la rencontrent, pas seulement son fils. Cependant parce qu’elle n’a pas de vraie direction, elle donne à la prière la préséance sur l’amour actif : elle croit que c’est par sa prière qu’elle peut donner le plus. Et pour elle, ce n’est pas facile du tout de tant prier. Cela lui coûte beaucoup.

7. Saint Ambroise (333-397)

Adrienne le voit d’abord quand il est adolescent. Il a de grandes difficultés dans la foi. Il s’occupe beaucoup de la foi, de chacun des dogmes, de leur ordre et de leurs relations réciproques, mais humainement il n’y arrive jamais. Il ressemble à un élève qui dit en classe qu’il a tout compris et pour qui, dès qu’il est seul, tout devient étranger et inassimilable. Il n’est pas en mesure de prier à ce sujet. Ce qu’il comprend tant soit peu ne va pas jusqu’à s’unifier dans la prière. Ensuite il a l’habitude de dire un Notre Père, peut-être aussi plusieurs; mais cela se fait sans aucune intériorité. On ne peut pas dire que c’est une sécheresse imposée, c’est plutôt une impossibilité de comprendre, une impossibilité de laisser pénétrer en soi. Comme si sa théologie était une pure étude et qu’à côté de cela sa prière était quelque chose de tout autre. Chaque fois qu’il essaie d’établir une unité, il n’y arrive pas. Il n’est pas en mesure non plus de demander à Dieu de le faire parce qu’il a trop le sentiment qu’il doit le faire lui-même.

Plus tard vient une crise; pas longtemps avant la conversion d’Augustin, semble-t-il. C’est un temps de réussite, de conversions. Mais cette activité ne s’intègre pas non plus avec le reste : une partie de son âme prie, une autre lit et étudie, une troisième parle et convainc avec succès. Lui-même sait bien que le tout devrait former une unité. Ce n’est plus la séparation douloureuse comme au temps de sa jeunesse, c’est devenu une sorte d’accoutumance. Ce n’est que le succès qui fait éclater la crise. C’est dans le succès qu’il comprend qu’il devrait accompagner de sa prière les personnes qu’il attire par ses paroles et par ses écrits. La crise est provoquée par le fait que tout d’un coup l’étude et la prière semblent comme dévalorisées, qu’il n’y a plus là que le succès, sans conteste et pourtant, de manière incompréhensible, d’une manière insensée sans le reste. Un bref espace de temps, quelques jours peut-être, une nuit peut-être, vient sur lui la grande tentation : l’orgueil. Mais il ne lui cède pas. Auparavant le succès lui avait paru comme ridicule. Puis tout d’un coup apparaît la possibilité de pouvoir disposer lui-même de ce succès. Mais au même moment, il se détourne. Pas comme ça! Et il renonce au succès et il prie Dieu, pour la première fois depuis longtemps, de lui faire le don de la prière. Une prière pour lui-même, pour obtenir l’adoration pure, anonyme. Il a fait abnégation de lui-même et Dieu exauce sa prière : il lui accorde ce qu’il lui a demandé. Et justement cette prière anonyme à laquelle il avait pensé dans sa demande. Ce ne sera jamais une prière très riche, mais une prière humble et pure. Dans la prière, il oubliera tout à fait que c’est lui qui prie. Par moments, l’Eglise joue chez lui un rôle très secondaire, presque celui d’un mal nécessaire. Il n’en a pas encore une vue d’ensemble. Puis tout d’un coup il la voit dans le besoin, il s’échauffe, il voudrait l’aider. Il la voit comme mal définie, sans contours clairs et sans structure précise, comme quelque chose à quoi il devrait collaborer. Pour lui, l’Eglise est ceci et cela et puis encore quelque chose d’autre, et toutes ces facettes semblent se développer dans tous les sens, il n’en ressort aucune unité. Mais il voudrait justement faire advenir cette unité de l’Eglise. Une unité qui embrasse tout. C’est par là que se comprend sa position vis-à-vis des souverains de ce monde. Il y a beaucoup de passages de la Bible qu’il interprète de telle sorte qu’il y trouve que la puissance séculière aussi devrait être intégrée dans le royaume de Dieu. Quand le Christ dit: « Mon royaume n’est pas de ce monde », Ambroise voit là une résignation, l’expression d’un fait non d’une nécessité. Si l’Empereur apportait volontairement son empire, celui-ci enrichirait le royaume du Seigneur, sa parfaite souveraineté sur le monde s’exprimerait mieux dès maintenant.

Dans sa jeunesse, il est sévère avec lui-même, non pas en fin de compte à cause de l’agitation entre prière et recherche. Au temps de ses premiers succès, il fait passer sa sévérité dans sa prédication. Ce n’est qu’après sa « conversion » qu’il devient beaucoup plus sévère vis-à-vis de lui-même et que sa sévérité vis-à-vis des autres laisse percer plus d’amour qu’autrefois.

Prière. Il commence toujours par le Notre Père. Après, il y a souvent un long moment avant qu’il entre vraiment dans la prière. Entre-temps, il fait souvent des exercices de pénitence; mais ceux-ci sont comme indépendants, ils ne font pas partie de la prière à proprement parler. Ou bien il réfléchit et il décide de la manière dont il jeûnera plus tard. La suite, Adrienne l’entend en latin, elle doit la traduire en esprit : Dieu, permets que tout ce que font les nôtres se fasse toujours plus en ton nom et fais que tout se passe dans l’unité que tu décides. Tu vois qu’il est toujours difficile pour moi d’accomplir mes actions en ton nom. Je projette toujours de mettre à ta disposition ma tâche quotidienne, mon service, de telle sorte qu’à aucun moment je ne t’oublie et que tu sois constamment présent à mon âme. Mais il me semble toujours, quand j’accomplis quelque chose dans une intention qui est liée à toi, d’oublier quand même tout à fait, quand je passe à l’acte, que je le fais pour toi. Comme si je restais collé à mes paroles et à mes actes et que je ne retrouvais qu’après coup l’intention originelle de te servir si bien qu’à présent ce qui s’est passé entre temps me semble étranger. Père, ce sentiment que cela m’est étranger n’est pas bon pour moi. Il me livre trop à moi-même et moins je pense à toi pendant que j’accomplis ta mission, plus je pense à moi. Ce n’est pas que la mission m’accaparerait totalement pour un moment et que, pour cette raison, je t’oublierais. Mais c’est que vraiment je me regarde moi-même, je m’écoute moi-même… Père, je t’en prie, éloigne cela de moi; cela pourrait devenir aussi un scandale pour mes auditeurs s’ils remarquaient un jour que je ne vis pas comme mes paroles leur prescrivent de vivre. Je ne cesse de leur prêcher qu’ils doivent agir comme si tu étais toujours présent; et tu l’es certes en vérité. Et moi-même, j’oublie ta présence!… Père, je voudrais te recommander chaque jour à nouveau mon ministère, mon travail, tout, oui, tout remettre entre tes mains afin que tu préfères tout me prendre plutôt que de me laisser devenir un grand pécheur. Père, reçois cette prière imparfaite! Ecoute-la, je voudrais l’avoir dite dans l’Esprit de ton Fils. Tu sais que je l’aime, que j’aime ton Esprit et que, par ton Fils, j’apprends également à t’aimer, toi aussi, toujours davantage. Accorde-moi aussi que quelque chose de cet amour soit contenu dans la prière que ton Fils nous a apprise et, bien que je sois un tel pécheur, laisse-moi prier avec lui: Notre Père… Amen.

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo