36/2. Une certaine idée de Dieu

 

36/2

 

Une certaine idée de Dieu

 

Adrienne von Speyr et les saints

 

8. Saint Augustin (354-430)

Adrienne le voit d’abord au temps de sa première ferveur, lors de sa conversion. Toute son âme est touchée par la nouveauté. Il se tient tout disponible, il veut ce que Dieu veut. C’est la vraie ferveur du converti qui le saisit au plus intime. Et le tout dans une grande humilité : il ne peut simplement pas concevoir qu’il croit vraiment! Que la grâce est si grande! Il ne cesse d’aller voir sa foi et il la considère comme une mère qui s’approche du berceau de son enfant, remplie d’admiration, d’étonnement, de gratitude, ne pouvant comprendre qu’une telle chose soit possible. Il ressent le caractère extraordinaire de la foi avec une force inouïe, il regarde les autres croyants et il voit que c’est la même foi. Et très vite il commence à souffrir de ce que les autres n’éprouvent pas et n’expérimentent pas tout cela comme lui, ne sont pas aussi touchés que lui, ne connaissent pas la même force intérieure que lui, ni le même don d’eux-mêmes.

Prière des premiers temps. Père, quand je me tiens devant toi et qu’il m’est permis de te donner le nom de Père, à chaque fois je ne peux me défendre du sentiment que c’est à peine possible que tu m’aies réellement fait le don de toute cette plénitude de foi qui m’accompagne jour et nuit et me fait voir dans une lumière nouvelle tout ce que je rencontre. Souvent il me semble qu’il m’est à peine permis de regarder les vérités de ta foi, elles sont tellement grandes et elles me sont encore si étrangères du fait de leur grandeur – bien qu’elles me comblent et dépassent tout ce que je pouvais attendre – que je crains toujours qu’elles pourraient crever devant moi comme des bulles de savon, qu’elles pourraient être entendues autrement que je le pense et surtout qu’elles ne m’étaient pas réellement destinées. Et puis je sais pourtant à chaque fois que c’est vraiment un cadeau de toi que tu m’aies vraiment donné la plénitude de la foi et que celle-ci, d’année en année, ne cesse de se compléter avec une connaissance qui s’accroît. Durant tant d’années je n’ai rien su de toi et si longtemps je me suis tenu devant toi comme un ennemi! Et maintenant tu as oublié tout cela et tu as fait de moi un croyant que chaque jour tu affermis à nouveau! Père, je voudrais te remercier, mais non sans te demander en même temps : fais que cette connaissance soit communiquée par moi à tous ceux auxquels tu penses. Accorde-moi de ne pas réduire ta Parole et de ne pas ternir tes vérités. Permets-moi de les transmettre réellement comme je les reçois. Permets aussi que je persévère dans l’attitude de celui qui adore et en même temps attend et, s’il te plaît de répandre la foi par moi, rends cette foi vivante, fais aussi que l’expérience que j’ai vécue dans ma conversion soit le lot de beaucoup et fais que je ne réduise pas, que je n’oublie pas, la force avec laquelle tu m’as fait le don de ta foi. Fais que j’aie toujours davantage part à la vie de ton Fils et permets que ce soit vraiment ton Esprit qui parle par moi. Amen.

Puis quand il commence à agir et à se dépenser, sa foi intime perd un peu d’intensité. Ses prières ont une prolixité incroyable, mais elles n’ont plus tout à fait la force de la réponse intérieure d’autrefois. Il ressemble à un orateur célèbre qui doit constamment donner la même conférence et qui peu à peu se dégoûte de lui-même. Augustin en arrive ainsi à un certain dégoût de son propre discours, qui est si fréquent; il ne cesse de vivre de sa première impulsion sans en garder totalement la fraîcheur par une contemplation suffisante. Ses premières prières étaient certes plus maladroites, mais elles étaient plus appropriées que ses dernières, elles étaient peut-être plus abstraites mais en même temps plus intenses : il avait besoin de toute sa force pour assimiler ce qui était nouveau et qui était provisoirement encore abstrait. Il était comme le penseur qui cherche à maîtriser un nouveau concept : encore frappé profondément par son contenu immense, il ne possédait pas encore les moyens de développer logiquement ce contenu. Plus tard, quand il en est davantage capable, il n’en est plus autant touché intérieurement.

Vis-à-vis de sa mère, il est plein de gratitude et d’affection. C’est par elle qu’il acquiert de nouvelles relations avec les femmes. Sans doute s’adresse-t-il volontiers aux hommes d’abord, mais il comprend maintenant le véritable amour de la femme. Ses relations avec le prochain dans la vie quotidienne sont plutôt fluctuantes. Il essaie sans doute d’aimer les autres, il les aime aussi vaille que vaille, mais souvent ce n’est qu’avec peine et à contrecœur.

Au début, il doit faire un effort sur lui-même pour parler, plus tard plus du tout. Au début, il est si bouleversé par la grâce qu’il lui est difficile de communiquer, que le travail lui est pénible; plus tard c’est beaucoup plus facile. Il peut écrire ou dicter un nombre incroyable de choses sans s’interrompre, sans se fatiguer. Dans l’étude, il reste appliqué; par l’étude, il a contact avec beaucoup de personnages importants. Son ardeur ne diminue pas, mais sans doute un peu sa chaleur intérieure. Il se sent fort poussé à écrire ses professions de foi. Cela aussi lui coûte beaucoup au début et cela ne devient possible que par beaucoup de prière et en faisant un effort sur lui-même. Mais plus le travail avance, plus il lui devient facile et indifférent. Finalement, il ne s’y intéresse plus guère.

A la fin de sa carrière, il est beaucoup plus cultivé, beaucoup plus habile qu’au début. Il sait maintenant comment on doit faire. Surtout aussi il connaît mieux l’Eglise. Mais personnellement il est comme épuisé. Au début, il y avait une puissance énorme, une impatience, qui devait faire éruption. Par la suite, c’est comme un écoulement, c’est comme s’il se vidait.

Prière vers la fin de sa vie. Je me présente devant toi, Père, comme quelqu’un de fatigué et je te demande de te faire entendre en toutes mes préoccupations de telle sorte que je comprenne ce que tu veux de moi et comment je peux le réaliser. Et que je comprenne aussi que toute la force provient de toi, m’est constamment transmise par toi, est toujours à toi, bien qu’elle demeure en moi. Tu vois ce que je fais et tu vois aussi combien tout me devient pénible. Je voudrais toujours pouvoir encore mesurer au succès que tu es content et que je fais réellement ce qui est tien. Et le succès est douteux. Mes prédications et mes assemblées sont plus fréquentées que jamais, et pourtant il me semble souvent que mes paroles ne peuvent plus pénétrer, qu’elles ne sont plus vivantes, qu’elles sont mortes à l’instant où elles sont entendues. Et je vois moi-même que je suis chargé de concepts et que ce qui est vivant et qui constituait ma foi en ses débuts s’est évanoui lentement au fil des années et a été remplacé par des concepts, des connaissances, des définitions. Et je ne connais pas le chemin pour revenir en arrière; mais toi, Père, tu le connais, non parce que ton Fils aurait rebroussé chemin – car il ne s’est jamais éloigné -, mais parce qu’il est toujours resté comme quelqu’un qui ne reçoit que de toi toute sa foi et toute sa force et n’y ajoute de lui-même rien qui pourrait altérer quoi que ce soit. Père, je t’en prie, fais que ma parole redevienne vivante. Fais qu’elle atteigne ceux qui te cherchent, fais qu’elle éveille la foi et fais-la aussi avoir comme effet que je sois moi-même à nouveau humilié. Car tu sais : fatigué et découragé, je ne suffis plus à la tâche. Et pourtant je voudrais y suffire, je voudrais être l’un de ceux qui te restent fidèles et je sais que fidélité ne veut pas dire être chaque jour le même, mais chaque jour être nouveau en toi. Fais-moi le don de cette nouveauté de ta foi, fais m’en le don au nom de ton Fils qui voudrait voir en nous, son Eglise, la preuve chaque jour nouvelle de sa mission reçue de toi. Je te le demande pour l’amour de son nom, je te le demande pour l’amour de tes saints et je te le demande aussi pour l’amour de ceux que tu m’as confiés: donne-le moi! Amen.

9. Tertullien (160-220)

Il aime Dieu, mais d’une manière particulière. Il voudrait faire abstraction de lui et il ne le peut pas. C’est pour lui comme si, vis-à-vis de Dieu, il devait en quelque sorte se tenir au premier rang. Quand il a dans la prière le sentiment de pouvoir rencontrer Dieu ou d’être reçu par lui, il laisse pour ainsi dire à sa place quelque chose de lui-même qui opère avec lui la rencontre suivante avec Dieu, une sorte de mariage… Mais les premiers pas de sa prière sont toujours une recherche volontaire, forcée, comme s’il manquait à sa foi la consistance nécessaire. Pour s’approcher de Dieu, il compte toujours sur la prière particulière, non sur un état constant de proximité. Il connaît des instants où Dieu lui est totalement étranger. Et pourtant Dieu est le fond de sa vie, de ses études, de ses pensées et de ses écrits.

(Et l’Eglise?) Ses relations à l’Eglise passent par les mêmes oscillations que ses relations avec Dieu. Quand il la présente à Dieu, comme individu, péniblement, en souffrant, de manière forcée, en se faisant violence, et en même temps comme en se heurtant aux obstacles qui font barrière, il se présente aussi en même temps à l’Eglise; car à maints égards, l’Eglise et Dieu forment une unité, là où l’Eglise justement est mariée avec Dieu, où Dieu est si occupé par son Eglise qu’on ne peut plus séparer les deux, que si on veut avoir l’un on doit aussi prendre l’autre. Et puis il sombre à nouveau parce que quelque part il s’est rencontré lui-même une fois encore, il se donne à nouveau de l’importance, il se cherche à nouveau lui-même. (Adrienne soupire fort). Puis l’Eglise lui est étrangère, il ne voit plus que ses fautes, ses insuffisances, et c’est pour lui comme si une prostituée s’était faufilée à la place de l’épouse légitime dans les appartements du Seigneur. Et alors il hait l’Eglise, et le Christ aussi lui devient étranger parce qu’il permet des choses de ce genre. Et alors il se débarrasse à nouveau de tout et il cherche à commencer à neuf, à voir tout à neuf.

(Et les hommes?) Vis-à-vis des hommes, il est plus intéressé qu’aimant. Il les analyse constamment, il les place dans ses plans comme les pièces d’un jeu d’échecs. Il veut les avoir parfaits, dans un service parfait et une obéissance parfaite à Dieu. Il y a des moments où il est le guide entraînant et où il présente en lui-même une sorte d’obéissance parfaite. Il doit ensuite se retirer d’une certaine manière pour ne pas révéler qu’il ne peut garder cette conduite. Et parce qu’il ne peut jamais se libérer d’un reste d’orgueil et d’amour-propre, cela ne dure justement que des moments. Il retombe en lui-même.

(Après avoir repris conscience, Adrienne est très fatiguée, elle se sent comme spirituellement violentée et elle a de forts maux de tête. Elle dit : C’est comme si on devait mettre des souliers trop étroits, on n’entre presque pas dedans…)

10. Judas Iscariote

Attitude intérieure. Il est choisi par Jésus et il se laisse appeler. Et Jésus sait à qui il a à faire. Et cependant il veut agir en homme vis-à-vis de Judas, malgré sa connaissance divine – c’est une partie de la croix qu’il porte d’avance. Il sait que Judas le trahira. Mais il n’utilise pas ce savoir. Il le met de côté. Il se comporte vis-à-vis de Judas comme quelqu’un qui ne sait pas. Il l’appelle parce que Judas est sur la voie de la vocation, parce que, du point de vue de Dieu, Judas est l’un de ceux qui peuvent être appelés. L’un de ceux qui ont en eux certaines conditions pour accueillir la vocation et la réaliser. Dès l’appel, le Seigneur voile la prescience qu’il a de Judas. Et ainsi les deux se situent l’un en face de l’autre comme supérieur et subordonné, et l’appel de celui-ci se décide et s’accomplit selon des considérations et des perspectives humaines. Le Seigneur ne veut pas en savoir plus qu’un supérieur qui ne dispose pas de connaissances extraordinaires. Sur ce point, la relation de Jésus avec ses possibilités surnaturelles de connaissance est particulièrement nette. Il dispose librement de ce qu’il veut savoir et de ce qu’il ne veut pas savoir. Il ne veut pas non plus enlever aux futurs supérieurs ecclésiastiques la possibilité d’une erreur non coupable. On est sincèrement convaincu que quelque chose va marcher et, par la suite, ça n’a pourtant pas été. Le Seigneur a voulu ressentir cette expérience ecclésiale dans son propre corps.

L’attitude Judas est celle d’une opposition croissante au Seigneur. Et ça le rend mal à l’aise. Mais c’est Jésus surtout qui ressent un malaise vis-à-vis de Judas. Il laisse ce malaise se passer exactement dans l’espace de sa nature humaine. Il ne le laisse ni augmenter ni diminuer par sa science divine, il ne hait pas Judas comme traître, mais il ne peut pas non plus mettre simplement son malaise de côté et l’ignorer jusqu’au temps de la Passion… Il le laisse exister et se développer selon les lois de la psychologie humaine. Judas a en quelque sorte part à ce malaise sous la forme d’une rancune grandissante. Il voit toujours plus que ça ne va pas. Pourquoi le Seigneur n’intervient-il pas alors qu’il voit que ça ne va pas? Et comme il n’intervient pas, il n’est peut-être pas du tout le Messie. Mais Jésus ne fait pas d’exception pour Judas. Il lui donne, comme aux autres, la leçon entière du christianisme; pas plus et pas moins. Judas ne reçoit pas de « leçons particulières ». Jésus n’est pas en mesure de faire des efforts particuliers pour le convertir, car ils auraient pour fondement ses connaissances divines, surnaturelles, non ses connaissances humaines. Mais il ne peut employer ses connaissances divines contre ses connaissances humaines; il ne pourrait justifier une intervention extraordinaire que par ses connaissances globales et donc aussi par ses connaissances humaines. Il lui arrive d’utiliser ses connaissances supérieures, par exemple quand il prédit à Pierre son reniement. Mais ce qu’il fait pour Pierre, il ne le fait pas pour Judas. Il ne lui prédit rien, il ne l’avertit pas. Vis-à-vis de Pierre, il vit sa divinité et son humanité dans l’unité. Il se sert ainsi de ses connaissances divines pour l’avertir. Vis-à-vis de Judas, il ne le fait pas par principe. Il ne tourne vers lui que ses connaissances humaines. Un peu comme s’il ne fallait pas pousser à l’extrême la faute de Judas, presque comme si Judas en avait bien assez à supporter comme ça sans que, par une grâce extraordinaire, on éveille en lui une foi extraordinaire qui ne ferait qu’aggraver sa trahison. En se taisant, le Seigneur épargne Judas. Certes un abîme s’ouvre ici pour nous: nous ne sommes pas capables de saisir la loi selon laquelle le Fils de Dieu dispose de ses connaissances divines, quand il s’en sert et quand il ne s’en sert pas.

Intérieurement Judas se fait de plus en plus étranger et obstiné. Il joue pour ainsi dire avec son attitude intérieure : il se raccroche au fait que malgré tout le Seigneur l’a appelé, puis il se remet à penser que le tout est impossible; tout ce qu’il a saisi de l’enseignement du Seigneur lui sert à refuser encore plus nettement cet enseignement. Et cependant il est engagé. Il ressemble au religieux qui a prononcé ses vœux et qui ne peut plus revenir en arrière. En fin de compte il ne croit pas. Il fait seulement comme s’il hésitait entre foi et manque de foi. Il considère comment ce serait de croire… Mais le plus important est qu’il n’a pas d’espérance. Et donc pas d’amour, et donc pas de foi. Il n’espère pas que, par sa vocation, il pourrait devenir un autre homme, que Dieu pourrait l’enraciner en lui, qu’il pourrait accepter l’enseignement de Jésus. Il n’espère pas parce qu’il pense se connaître.

Il n’y a pas d’attitude de confession. Il ne croit pas au pardon parce que en fin de compte il ne croit pas au péché. Quand par exemple il ment, il sait très bien qu’il ne dit pas la vérité. Il le sait même avec une très grande évidence. Il serait même souhaitable que la plupart des chrétiens voient aussi clairement leurs péchés! Mais Judas ne les reconnaît pas comme des péchés, il les reconnaît comme des faits qui sont rangés quelque part dans son système de vie, dans le système de son autodéfense.

La prière, il ne la connaît pas. Quand les autres prient, il blasphème intérieurement. A l’instant où il trahit le Seigneur jaillit en lui, l’espace d’un éclair, quelque chose comme la possibilité d’une espérance. C’est la première fois qu’il pense qu’il était peut-être quand même réellement le Seigneur. Du désespoir est né quelque chose comme de l’espérance : « Si c’est le Seigneur, alors il appartient à Dieu, et alors la vérité est en lui et pas en moi ». Ici il y aurait de l’espérance, car ici il serait libéré de son moi, il reconnaîtrait que Dieu a raison. On ne peut pas dire que Judas n’a pas connu cette « espérance ». Bien qu’il aille se pendre. La situation est de toute façon trop monstrueuse, trop brutale pour qu’il y trouve une solution pour lui. Mais il voit peut-être une solution pour le Seigneur. Parce que sa trahison ne peut pas éliminer le Seigneur s’il est Dieu. Et même c’est peut-être pour cela qu’il est devenu son Seigneur…, comme les mauvais vignerons le disent: « C’est le Fils, c’est pourquoi nous voulons le tuer… » Et l’espérance pour Jésus, pour la possibilité qu’il pourrait l’être réellement, est quelque part en Judas si toute-puissante qu’elle ne laisse en quelque sorte plus aucun espace à une espérance pour lui-même… Le « repentir » qui le pousse à rendre l’argent dans le temple est un fruit de cette espérance; il ne pourrait pas manifester ce repentir s’il n’avait pas cette espérance. Et quand il se pend, c’est parce qu’il ne peut plus vivre étant donné qu’il a trahi le Seigneur! Si l’espérance – une espérance – s’était fait jour avant la trahison, elle aurait été là aussi pour lui. Il est comme un Abraham qui a réellement tué Isaac et qui remarque après seulement que l’ange était là pour le retenir… Et ainsi Judas fait périr son individualité totalement négatrice, son acte lui paraît si digne d’extermination qu’il s’extermine lui-même. Il ne connaît pas d’autre voie pour que ce qui a été fait n’ait pas été fait.

11. Sainte Marie-Madeleine

Attitude intérieure. Elle a péché; le Seigneur l’a relevée; mais au fond il a pris son péché en lui. De manière croissante : plus elle est libérée, plus il porte, et elle en est aussi consciente. Elle croît pour ainsi dire dans le Seigneur parce qu’il a assumé tout ce qu’elle était auparavant et qu’il lui donne tout ce qu’elle sera à l’avenir. Il se forme ainsi en elle une étrange humilité : elle ne peut plus rencontrer le Seigneur sans rencontrer en même temps son propre péché en lui, et son propre péché en lui est immergé dans la faute de tous. Le Seigneur est maintenant pour elle celui qui porte sa faute en portant en même temps les péchés du monde. Elle s’est confessée une fois, elle s’est repentie une fois. Mais il demeure en elle une confession fondamentale : ce qui lui est propre s’étend dans l’amour à l’affaire de tous. Elle ne pourra plus jamais rencontrer le Seigneur sans prier pour tous les pécheurs. Sans qu’il lui soit rappelé que c’est maintenant à son tour de pardonner aux autres. Car il lui a montré comment on fait pour porter les péchés des autres.

Et comme tout le monde sait ce que le Seigneur a fait en elle, elle devient une sorte d’apôtre. Elle est une parabole vivante, un mémorial. Elle doit maintenant mener réellement la vie que le Seigneur exige d’elle et qu’il a rendue possible en elle par son pardon. La surabondance de la grâce doit être lisible en elle. Et elle le devient aussi parce que à aucun moment elle ne s’attribue quelque chose à elle-même : elle veut seulement montrer ce que lui est, ce que lui peut faire. Son attitude intérieure résulte du fait que la question ne lui a pas été posée de savoir si elle voulait suivre le Seigneur. Dès l’instant où elle est libérée de son péché, il n’y a plus de problème : elle doit maintenant le suivre. Ce qui est arrivé est tellement un miracle qu’aucun appel n’est plus nécessaire. L’appel est inclus dans ce que le Seigneur a fait. Tous ceux en qui s’est opéré un miracle ont reçu cette sorte d’appel.

Attitude de confession. Marie-Madeleine ne cesse d’être confessée. Sans doute le Seigneur a-t-il posé un acte unique. Mais dès lors elle se tient comme disponible pour que, par elle, la confession continue, pour que les autres voient en elle l’absolution du Seigneur et soient ainsi incités à se repentir et à se confesser. Afin que le Seigneur puisse tous les accueillir et les sauver. Elle devient un objet de démonstration. Mais le mystère de la démonstration se trouve totalement dans le Seigneur, non en elle. Cela la distingue fondamentalement de tous les « convertis » dans les sectes. Son œuvre à elle vis-à-vis du Seigneur se limite à ne pas se dérober.

Sa prière fait partie de sa mission. Par sa prière, elle cherche à gagner au Seigneur d’autres pécheurs et pécheresses. Et elle sait qu’aucune prière n’est jamais perdue. Elle est peut-être la première dans l’Eglise qui prie « à une intention particulière ». Quand le Fils dit: « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », toutes les volontés du Père sont incluses dans cette prière. Quand Marie-Madeleine prie ainsi, elle le fait à l’intention des pécheurs qu’elle voudrait conduire à Dieu. Mais elle dit clairement: « Que ta volonté soit faite ». Elle a très bien saisi l’essence de la prière chrétienne. La plupart de ceux qui, en ce temps-là, priaient à une intention précise pensaient à quelque chose de particulier, de concret, une guérison par exemple, un miracle. Chez Marie-Madeleine, l’intention est spirituelle, elle présume déjà le miracle.

12. Saint Benoît (vers 480 – 543)

Je le vois dans une cellule. Il travaille tout en priant. Il a de la peine à prier et à travailler tout à la fois. Il a beaucoup de mal à persévérer, il a beaucoup de mal à rester là avec sa volonté. Il y a quelque chose qui l’inquiète, mais il ne sait pas ce que c’est et, au fond, il ne veut pas le savoir. Il a un livre devant lui; il contient des versets de la Bible toujours accompagnés de textes des Pères; et chaque fois qu’il arrive à la fin d’un chapitre, son trouble augmente. Puis il continue. Tout à coup il ne peut plus. Il ne lui est plus possible de continuer à prier. Jusqu’à présent il a lu les textes comme un « travail » et, entre deux textes, il a toujours inséré de la « prière ». Il l’a fait avec une sorte de simplicité. Maintenant il comprend tout d’un coup d’où vient son trouble. Il y a en lui un point où il refuse. De l’avoir reconnu lui fait très mal. Mais rien ne l’oblige à oser essayer de faire toute la lumière. Il constate simplement avec douleur : il y a quelque chose en moi qui refuse encore. Jour après jour, sa difficulté à prier s’accroît. Le matin, il est toujours dispos, il pense que ça ira. Mais ça va chaque jour un peu moins bien. Finalement la chose est claire pour lui : ça ne peut plus continuer comme ça. Il faut foncer pour arriver à la pleine lumière. C’est Dieu qui le lui suggère. Et en se préparant à saisir ce que Dieu veut, il comprend que Dieu veut quelque chose de nouveau, un nouvel Ordre… Et maintenant il comprend après coup ce qui le troublait quand il lisait les vies des Pères et des moines : il y avait toujours là comme une place vide qui aurait dû être occupée et il pressentait qu’une tâche lui était réservée à lui-même. Maintenant il comprend qu’il doit écrire une Règle et il dit oui à Dieu bien qu’il ne voie rien. D’autres fondateurs partent d’un plan. Ils voient exactement ce qu’ils veulent faire. Lui, il ne le voit pas du tout. Et il se charge ainsi d’une tâche extrêmement pénible. Il recommence ses lectures en cherchant les passages où pourrait se faire jour une exigence. Et à partir de là, lentement, il commence à ébaucher sa Règle. Maintenant il peut à nouveau prier.

Il est très obéissant. Mais il est souvent fatigué, souvent hésitant. Quand il voit les autres, il pense volontiers : ils en seraient beaucoup plus capables que moi. Mais comme il a dit oui et qu’il s’est engagé dans sa nouvelle obéissance, il n’a plus d’empêchements intérieurs. Pas beaucoup d’empêchements extérieurs non plus. Même si beaucoup de choses se mettent en travers de sa route, l’Eglise ne s’oppose pas à son œuvre. Elle laisse faire. A l’époque où il commence sérieusement à s’y mettre, il est déjà âgé, il est déjà comme transfiguré. Qu’il n’ait pas dit oui plus tôt n’était pas une faute; il ne comprenait pas.

Vis-à-vis du prochain, il est enclin à vouloir le gagner trop vite à l’absolu. Si les gens lui tournent le dos, c’est souvent alors pour des motifs très compréhensibles. Il leur a promis superficiellement plus qu’il ne pouvait tenir. Il vit trop intensément à un autre niveau pour pouvoir partager entièrement les besoins des autres. Mais il aime les hommes comme il aime Dieu. Dans son amour de Dieu, il possède une grande régularité. Dans la prière, il connaît des moments de certitude surnaturelle inébranlable. Le fait que Dieu l’ait chargé d’une mission est pour lui presque plus important que le comment. Il n’a que très peu de visions. Il fait beaucoup d’exercices de pénitence; il a vraisemblablement commencé très tôt à mortifier son corps et ses convoitises. Il lutte surtout aussi contre le sommeil, il se force à se lever, etc., ce qui est pour lui une grande pénitence.

Prière des premiers temps. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Seigneur, jusqu’à présent j’ai eu tellement de mal à comprendre que tu attends de moi quelque chose de nouveau. Et je me sens tout à fait incapable d’en venir à bout. Et cependant, tout en disant cela, je sais que tu veux que je le fasse. Et que, si c’est ta volonté, je n’ai pas le droit de m’en tirer avec des échappatoires. Je sais que je dois continuer. Je sais aussi que tout ce qui ne cessait de me frapper dans les livres ces dernières années, ce n’était pas pour rien. Je découvrais beaucoup à redire dans ce que je lisais et je savais exactement que cela devait être autrement. En ton nom, avec ton aide, je dois donc faire quelque chose de nouveau dans l’Ordre à venir. Seigneur, je dois te prier : change-moi! Change-moi de fond en comble! Rends-moi tel que je puisse réellement te servir! Tu connais bien toutes mes résistances intérieures. Tu connais mon inconstance, mon manque de confiance : je ne cesse de me mettre en route et je pense que je ne pourrai pas aller plus loin. Et si je dois faire quelque chose de nouveau en ton nom, cela doit quand même porter la marque de ta constance. Cela doit t’appartenir. Mais si c’est moi qui dois le faire, il y a grand danger que dès le début cela trahisse partout mon manque de confiance et que cela ne porte pas clairement ta marque. Seigneur, change-moi! Seigneur, renouvelle-moi en toi! Fais de moi l’instrument dont tu as besoin! Et parce que je suis sûr que tu veux te servir de moi et qu’aucun doute n’est possible, je t’en supplie : quoi qu’il m’en coûte et même si c’est très dur, fais de moi à tout prix celui dont tu as besoin, que la nouvelle Règle soit ta Règle, et dispose de toutes mes forces, de tout mon esprit, de tout mon corps, de tout ce que j’ai, de tout ce dont tu pourrais avoir besoin en moi. Bénis tout ce qui doit arriver en ton nom, je t’en prie au nom du Père, au nom de l’Esprit et en ton propre nom. Amen.

2e prière, vers la fin de sa vie. Père, l’œuvre que ton Esprit m’avait inspiré d’entreprendre est commencée. Tu vois les difficultés que je rencontre bien que je me donne du mal. Et je sais que cela dépend beaucoup de moi : je n’ai pas assez d’amour, et mes éternelles hésitations et mon désir éternel de mieux faire sont toujours plus difficiles à supporter par ceux qui me sont confiés. Leur confiance vacille parce qu’ils voient combien moi-même je possède si peu de confiance et de foi. Et pourtant, depuis que j’ai reçu ta mission, je n’a pas douté un seul instant de son authenticité. Parce que tu le veux, je veux continuer ce qui a été commencé. Et parce que tu le veux, je veux devenir l’instrument qu’il faut pour cette œuvre qui a été commencée. Il m’est difficile d’établir moi-même la mesure de prière et la mesure de pénitence que j’ai à t’offrir pour la nouvelle œuvre. Je ne vois pas très bien non plus ce que je dois encore apprendre dans tes livres, dans ton enseignement, pour fixer vraiment selon ta volonté la Règle et la vie des futurs disciples. En moi vit l’incertitude; et cependant, je pourrais aussi bien dire : en moi vit la certitude que j’ai foi en toi. Père, aie pitié de moi! Père, aide-moi! Non seulement moi, mais aussi chacun de ceux qui vont venir plus tard. Conforme leur vie et la mienne à la vie selon la nouvelle Règle comme tu l’attends de nous et comme tu en as besoin pour apporter à ton Eglise une nouvelle vitalité. Je t’en prie, Seigneur, que ta Mère aussi nous aide, qu’elle soit avec nous. Permets-lui d’agir de telle sorte que, par l’unité qu’elle a avec toi et par l’unité que tu connais avec le Père et l’Esprit Saint, nous fassions l’unité pour ce que nous commençons, une unité dans laquelle ne soient visibles que la foi que tu nous donnes et la volonté qui nous anime de faire ta volonté. Amen.

13. Sainte Scolastique (vers 480 – 542)

La femme sensée par excellence, avec beaucoup de talents, vraiment bonne. Elle est très pure, la parfaite pureté de l’enfant. Elle pourrait se trouver dans les situations les plus impossibles sans subir aucun dommage. Elle fait confiance simplement. Bien qu’elle soit très éveillée, elle a été absolument préservée dans sa vie. Quand elle doit ensuite donner la nouvelle Règle dans son monastère, cette Règle est pour elle l’occasion d’une transformation. Mais partout elle laisse agir la saine raison selon que celle-ci, dans la prière, lui semble utilisable. Elle prie beaucoup. Tout enfant déjà et avant d’entrer au monastère. Son entrée fut pour elle la suite naturelle de sa prière. Elle ignore ce qui ressemble à un combat pour sa vocation. Elle vit dans une sorte d’obéissance priante qui la conduit sans cesse et à laquelle elle se fie comme un enfant.

En Benoît elle voit deux choses : d’abord celui qui a donné forme à sa Règle à elle et qui est pour elle et son monastère l’autorité. Mais aussi celui qu’elle a à aider; d’où des relations de grande réciprocité. De même qu’il est beaucoup pour elle, elle doit être aussi beaucoup pour lui. Elle distingue très bien les deux choses. Elle prie beaucoup pour lui; elle est le type de la moniale priante. Elle sait aussi que la prière dans un monastère est autre chose que la prière hors du monastère : ici, toutes les sœurs prient aussi. Elle a une haute idée de la vocation de Benoît et, dans la prière, elle en obtient une telle certitude qu’elle ne doute jamais de sa mission. Quand un jour tout semble perdu et qu’il ne voit plus d’issue, elle est pour lui une consolatrice inébranlable. Elle sait que ça ira. Quand elle lui apporte l’encouragement dont il a besoin, elle ne le fait pas simplement au plan humain mais avec tout le poids de l’Eglise et de l’institution monastique. Elle lui apporte cette consolation comme le fruit de sa prière et avec toute sa féminité. Benoît, avec son Ordre, est comme abrité et caché dans sa maternité comme un enfant. Et elle doit être pour lui l’expression de la maternité parce que quelque chose de cette maternité doit passer dans sa Règle et dans ses relations avec ses frères. Il a souci des frères, mais à sa manière à lui, qui est très austère. Par sa féminité, elle doit ici le dilater, l’enrichir, le libérer, pour qu’il comprenne mieux les autres et aussi pour qu’il ait l’assurance que ses propres tentations érotiques sont tout à fait derrière lui. Il doit apprendre qu’il y a une féminité et une maternité qui ne sont pas touchées par l’érotisme. Si Benoît n’avait pas connu Scolastique, la femme lui serait beaucoup plus apparue comme l’incarnation de la puissance tentatrice. Et, dans sa prière, elle offre à Dieu pour lui ce que lui tout seul n’aurait pu offrir. A part cela, elle est toujours prête à tout accepter de Benoît. Elle est très obéissante; elle ne lui donne jamais tort même quand elle ne comprend pas tout de suite ce qu’il dit. Les relations de Benoît avec ses sœurs lui apprend quelque chose, comme lui-même apprend quelque chose de ses relations à elle avec les frères. Non seulement chacun enrichit l’autre, mais il enrichit aussi l’œuvre, le monastère de l’autre.

 

1ère prière, dans les premiers temps. Seigneur, je t’en prie, donne-moi part à l’esprit de ta Mère dans sa jeunesse afin que je puisse être jeune avec mes sœurs. Tu vois combien elles sont toutes différentes les unes des autres et combien elles ont besoin d’être affermies dans leur vocation. Si elles sont affermies, la vie de chacune en devrait être allégée dans la mesure où toutes comprendraient que leur entrée au monastère et l’adoption d’une nouvelle Règle sont quelque chose de très simple et de bien défini, voulu de toi, que cela doit t’être utile, être utile également à ta Mère dans sa jeunesse qui eut le courage de t’accueillir et aussi de t’élever. Nous toutes, nous devrions être animées de cet esprit juvénile. Et nous croyons davantage encore : nous savons que ta Mère possédait cet esprit dont nous avons justement besoin maintenant. Nous en avons besoin pour ne pas reculer constamment devant les difficultés de la tâche, nous en avons besoin pour obéir, obéir à toi et à ce que tu nous prépares pour l’avenir. Pour l’amour de ta Mère, accorde-nous cet esprit que tu lui as donné; comme chacun de tes dons, il ne s’épuise pas dans un don unique, il se multiplie au contraire si bien que, si ta Mère a reçu de toi cet esprit, tu veux montrer par là que tu es assez riche pour nous le donner à nous aussi. C’est pourquoi je te le demande au nom de tout le monastère par amour pour toi et par amour pour ta Mère. Amen.

 

2e prière, dans ses derniers temps. Voici l’heure pour nous, Seigneur, de nous présenter devant toi, Benoît et moi, pour que chacun de nous te montre à sa manière où nous en sommes, ce dont nous avons besoin, ce que nous avons à t’offrir. Comme toujours, j’ai à t’offrir mon obéissance, ma disponibilité à faire ta volonté, ma vie. Comme toujours aussi, j’ai à t’offrir l’obéissance de mon frère Benoît, sa disponibilité à faire ta volonté et toute sa vie. Ce dont nous avons besoin tous les deux, c’est de force pour insuffler ton Esprit à nos monastères. Nous avons besoin de force pour ne pas te perdre de vue dans les contrariétés de chaque jour. Nous avons besoin de force pour vivre dans la petite fidélité quotidienne sans oublier la grande fidélité de notre engagement. Nous avons besoin de force pour insérer davantage dans nos Règles ton Esprit et ta vie afin que la Règle soit ta Règle en toute vérité et que son observance soit un signe que nous t’obéissons réellement. Nous avons besoin de ton aide, nous avons besoin de ta grâce. Chacun de nous en a besoin pour lui-même et pour l’autre, pour son monastère et pour le monastère de l’autre. Seigneur, par ta grâce qui nous a accompagnés si visiblement jusqu’à présent, nous sentons que la vie s’affermit dans nos monastères, nous sentons que cette vie a part en tout à ta vie. Nous deux, qui sommes les guides de nos monastères, nous voyons les progrès qu’ils font dans l’ensemble, non pas des progrès extérieurs mais des progrès intérieurs : dans un affermissement de la force des vœux, de la disponibilité et de la simplicité, qui permet à toutes nos sœurs et à tous nos frères d’accepter comme des enfants de leur supérieur ce que tu veux lui donner à lui et, par lui, à tout le monastère. Je t’en prie, Seigneur, bénis tout ce que tu fais par nous, bénis nos monastères, bénis-les avant tout au coeur de l’Eglise et avec toute l’Eglise. Ils se veulent tout entiers au service de l’Eglise. Accorde-leur cette grâce pour qu’ils accomplissent ta volonté dans ce service et puissent vivre pour la plus grande gloire du Père, de l’Esprit et de toi-même. Amen.

14. Saint Grégoire le Grand (540-604)

Le temps qui précède son élection comme pape. Il ne veut pas croire vraiment qu’il sera élu et cependant il le sait. Il règne en son âme une effroyable confusion. Il a le sentiment que s’il est élu ce sera faux et que, s’il n’est pas élu, ce sera encore plus faux parce qu’il pourrait réellement aider l’Eglise. Il ne cesse de tout remettre à Dieu et il est convaincu que finalement Dieu fera le choix. Il prie.

Prière lors de l’élection : Père, je sais que c’est ton Esprit qui décidera de l’élection. C’est ton Esprit qui désignera pour ton Fils dans son Eglise le successeur de saint Pierre. Tu vois, Père, le nombre de ceux qui sont pour moi, tu vois aussi ceux qui sont contre moi. Tu sais que j’ai peur de cette responsabilité; je voudrais te supplier : « Écarte de moi cette coupe », et en même temps te dire : « Père, que ta volonté soit faite, non la mienne ». Si c’est ta volonté que je sois élu, je te demande d’approfondir dès maintenant mon intelligence, de te servir dès maintenant beaucoup mieux que par le passé, d’avoir dès maintenant tellement part à ton Esprit que j’accomplisse en tous points ta volonté, pas à pas, dans le temps qui précède l’élection comme aux jours de l’élection et que rien de ta volonté ne soit par moi empêché, déformé ou altéré de quelque manière que ce soit. Père, grande est ma demande car tu vois quel pécheur je suis. Tu me vois tomber continuellement dans les mêmes fautes, tu vois que je ne fais aucun progrès dans la persévérance, que je perds toujours si facilement courage. Et pourtant de celui qui est la tête de l’Eglise tu attends courage, persévérance et confiance. Comment les posséderai-je plus tard si je ne les ai pas maintenant? Et je suis incapable de me les procurer moi-même. Je t’en prie, Père, éclaire-moi, donne-moi de ton Esprit tout ce qui est nécessaire pour exercer ce ministère difficile, si réellement il devait m’être confié; donne-moi par ton Fils la grâce mystérieuse du ministère, dont personne n’a un si urgent besoin que celui qui doit s’asseoir sur le trône papal à la vue de toute la chrétienté. Père, sois avec tous ceux qui voteront, sois avec celui qui sera élu, et sois dans les prières de ton Eglise tout entière et de tous les croyants. Amen.

Plus tard, devenu pape, en un temps très agité, il est entouré de tout un filet de grandes et de moyennes intrigues. Lui-même a une image de l’Eglise qui est devant lui. Il comprend l’unité du Christ et de l’Eglise, il comprend la croix et il comprend qu’il doit être pris dans ce mystère et cela se fait aussi. Mais alors s’interposent entre lui et cette Eglise les mille intrigues et obstacles, et ils embrouillent l’image. Et tous ensemble, les plus petits comme les plus grands, ils se fondent sous son regard en un tragique général ou, mieux encore, en une situation déplorable, sa situation : toutes les difficultés le réduisent, lui, à la même situation, elle lui apparaît peinte des mêmes couleurs. La compassion qu’il éprouve pour l’Eglise dans son ensemble, il l’éprouve aussi pour lui-même. Il cherche alors à saisir l’Eglise en ce qu’elle a de premier pour la guérir à partir de là. En tant que pape, il voudrait tenir en main les fils qui le relient à ces éléments premiers, par exemple à chaque communauté, à chaque pasteur.

C’est à partir de là qu’il faut aussi comprendre sa relation à la mystique. Il serait pensable qu’à partir de la confession de quelqu’un un confesseur puisse voir où se trouve en lui le point de départ d’une expérience plus profonde de Dieu. Là par exemple où fait défaut un ensemble précis de péchés ou bien là où cet ensemble peut être amené à disparaître… De la même manière, Grégoire voit pour lui-même, à partir de sa propre confession, le point de départ possible pour la mystique, pour des dispositions mystiques possibles, et ce point, il le projette ensuite sur les autres. Il est au fond convaincu que chacun peut être un mystique si seulement il se défaisait de certains péchés. Il y a là comme un calcul : si je pouvais placer mes titres de telle et telle manière, je pourrais devenir millionnaire… Pour Grégoire, le tout résulte de l’opposition entre mystique et péché. Il pense moins à des montées par degrés dans la vie spirituelle qu’à une certaine imperméabilité du péché dans l’âme, empêchant qu’y transparaisse la lumière divine. Mais, par la purification de l’âme, cela peut toujours être plus réduit. Et il pense qu’un certain visage de l’âme tourné vers Dieu doit être totalement pur pour que la vue de Dieu soit claire. Et comme il est convaincu que ceci vaut pour l’individu, il est convaincu aussi que cela vaut pareillement pour l’Ordre donné, pour tout Ordre en général même et, par celui-ci, pour l’Eglise comme tout, l’Eglise comprise comme totalité de toutes les missions individuelles dirigées vers la vision de Dieu ou comme leur complément réciproque. C’est le but dernier de sa mission de pasteur. Et il commence par lui-même très sérieusement, il se prépare à la vision. Il cherche à se libérer de tout ce qui peut empêcher la vision. En ce domaine, il est magnifique : il élimine les impuretés. Il ne voit pas seulement en lui le péché là où il est, mais là aussi où il pourrait être. Chaque faute, chaque omission, chacune de ses plus petites négligences lui paraît d’autant plus grave qu’il détient le ministère papal. Ce qu’il dit à ce sujet n’est aucunement rhétorique, mais pure expérience vécue. Son zèle est sans limites : partout il voudrait purifier, créer des situations claires. Ses efforts et ses desseins sont d’une totale générosité. Il ressent chaque insuffisance de l’Eglise comme une tare personnelle. Il est entièrement pénétré de la responsabilité qui pèse sur lui. Il sait qu’il doit essayer d’être digne bien qu’il reste indigne.

La mystique n’est pas pour lui seulement théorie; il a expérimenté beaucoup de choses. Mais parce qu’il est si convaincu de sa théorie, il ne dira jamais de lui-même : « J’ai vu », mais : « J’aurais vu si j’avais été plus pur ». Il peut y avoir des passages imperceptibles entre les formes de la vision : de penser à Dieu à penser en Dieu, de se représenter comment est Dieu (et c’est Dieu qui donne là le sens et le contenu de la représentation) à une espèce de vision comme en rêve, jusqu’à finalement la claire évidence de la vision. Il existe des passages de ce genre, des degrés de ce genre et, quand Grégoire voit quelque chose, ce qui est clair pour lui c’est qu’il pourrait voir encore plus clairement, d’une manière encore plus évidente. C’est pourquoi ce qui lui arrive, il ne le qualifie pas de vision proprement dite. C’est pourquoi il n’est jamais tout à fait sûr non plus en lui-même qu’il voit vraiment ou non. Cela le préoccupe beaucoup, mais il n’arrive jamais à en avoir tout à fait le coeur net. Souvent aussi c’est comme s’il était sûr d’avoir vu certaines choses. Mais il pressent qu’il les a vues dans un certain contexte, et ce contexte n’est pas clair pour lui. Il y voit la preuve à nouveau de son impureté. Il s’inquiète beaucoup lui-même avec des questions. Il lui manque aussi d’avoir un homme au-dessus de lui, et même quelqu’un qui se tiendrait à côté de lui. Il n’a personne à qui il pourrait vraiment se confier. Il pense aussi que, si quelqu’un voyait réellement ce qu’il en est de son âme, sa confiance en la papauté pourrait en être ébranlée. Il ressemble à un médecin qui craint de penser tout haut devant le patient.

2e prière. Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié. Qu’il soit sanctifié par toute ton Eglise. Qu’il soit sanctifié par chacun d’entre nous. Et qu’il soit sanctifié par ton indigne serviteur qui est maintenant pape et qui a tant de difficultés. Père, j’étais autrefois pusillanime, je le suis resté! Souvent les difficultés m’accablent presque et je ne peux même pas les clarifier avec toi dans la paix de la prière de telle sorte qu’elles deviennent supportables pour ton Eglise et que j’apprenne de toi le chemin à suivre. Je me vois sans cesse obligé d’en parler avec d’autres, peut-être même avec certains qui sont incompétents, non seulement pour leur demander un conseil amical, mais aussi pour recevoir d’eux une certaine compassion. Et cela parce que je n’ai pas la force de recevoir des instructions de toi seul, parce que je ne nourris pas l’espoir de pouvoir te servir comme tu le désires. Cependant, Père, tu m’as si souvent donné des preuves de ta grâce, tu m’as si bien accompagné jusqu’à aujourd’hui à travers toutes les difficultés que je vois par là combien tu regardes ton Eglise avec bienveillance. Et que tu ne laisses pas tes serviteurs seuls. Tu es vraiment là, tu aides. Et je devrais souvent m’en tenir à ton aide divine et paternelle. Mais je ne cesse d’oublier que tu es prêt à ouvrir quand on frappe; je frappe à d’autres portes, j’attends qu’on ouvre et je suis déçu si les choses se passent autrement que les gens me l’avaient annoncé ou qu’ils avaient promis de le faire. Père, enseigne-moi à mettre toujours plus ma confiance en toi. Enseigne par moi à toute ton Eglise à mettre toujours plus sa confiance en toi. Enseigne-nous d’une manière toute nouvelle le Notre Père, la prière de ton Fils, de sorte que nous nous sentions bien en sécurité auprès de toi dans la prière de ton Fils et que nous essayions de faire avec plus de vigueur et plus d’honnêteté tout ce que tu attends de nous. Voilà ce que je te demande, Père, au nom de ton Fils, au nom de ton Esprit, au nom de la Vierge bienheureuse, au nom de tous tes saints et de tous ceux qui ont mis en toi leur pleine confiance. Amen.

 

01/12/2015. A suivre

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