36/3. Une certaine idée de Dieu

 

36/3

 

Une certaine idée de Dieu

 

Adrienne von Speyr et les saints

 

15. Saint Antoine le Grand (251-356)

Il prie avec un amour débordant, un amour rare. (Elle sourit). Un amour qui se transforme pendant qu’il prie, comme si au cours de sa prière cet amour se renouvelait sans cesse, comme si au début de sa prière Antoine était là avec son amour et qu’après il n’y eût plus que Dieu avec ses propres paroles, avec tout ce qui appartient à Dieu, comme si Antoine disparaissait à l’intérieur de sa prière, comme s’il ne restait plus que de l’amour dans l’amour et qu’il n’y eût plus rien qui pût être un obstacle à cet amour.

(Et les hommes dans cette prière?) Il les aime et il ne perd jamais de vue l’apostolat. Même quand il se retire très loin, il n’oublie cependant jamais qu’il emporte avec lui les hommes et leurs préoccupations et leurs péchés, il demeure conscient qu’en se retirant du monde, le fait d’être seul avec Dieu n’est pas une solitude dernière mais une existence pour les hommes et pour Dieu, et il demande à Dieu d’accueillir en lui et par lui la prière des hommes. Il brûle pour Dieu de l’amour le plus saint, mais dans cet amour est inclus l’amour des hommes.

(Et ses tentations?) Elles sont provoquées par son amour. Le diable s’essaie sur lui; Antoine n’en sort pas vainqueur avec son propre amour mais avec l’amour de Dieu.

(Quelles sortes de tentations a-t-il à endurer?) Tentations de la chair, tentations de la foi, tentations de l’amour. Dans ses tentations, il ressemble beaucoup au curé d’Ars, comme il a par ailleurs beaucoup de points communs avec lui : dans son amour pour les hommes et aussi dans sa manière de voir l’intérieur des hommes; et si le curé d’Ars entend surtout les hommes en confession, Antoine les entend surtout dans une sorte de totalité, il les voit dans leur totalité et il les porte à Dieu dans leur totalité.

(A-t-il des visions?) Oui. (De quelle sorte?) Il voit surtout. Il entend peu de choses, mais il voit vraiment beaucoup. Et il y a des moments, surtout dans la prière, où toutes ses paroles s’unifient en une sorte de vision, et tout ce que Dieu veut lui apprendre lui est clairement montré. Ce sont des visions qui le fortifient dans la foi et qui lui découvrent les mystères du ciel. Ce ne sont pas des visions prophétiques, ni des visions de mission au sens large. Il l’est l’une des plus grandes flammes de l’Eglise.

16. Saint Grégoire de Nazianze (330-389)

C’est le temps de la grande hérésie. On discute sans fin au sujet d’un demi mot. Il doit fournir un travail théologique, élucider des concepts. Il combat et il ne cesse pourtant de se sentir attiré par l’opinion contraire, malgré tout. Il possède un tempérament incroyable. Il préférerait de beaucoup défendre sa vérité avec une hachette et il doit utiliser sa force à couper des cheveux en quatre à ce qu’il semble! Il le fait pourtant avec plaisir et élégance. Tant que ce sont des discussions chrétiennes, tout va bien. Dès que cela devient des discussions de personnes, cela devient plus dur. Le plus dur, c’est quand il a affaire à d’anciens adeptes qui ont fait défection, dont il comprend qu’il ne peut plus compter sur eux. Il se fait alors des ennemis et il les repousse alors qu’il aurait pu se montrer conciliant avec une bonne parole personnelle. Quand il a le temps de réfléchir, de relire ce qu’il a écrit, le violent du début devient tout tendre. Il comprend qu’il a blessé trop vite son adversaire. Il aurait dû s’y prendre autrement avec lui. Il réfléchit alors sérieusement. Il élimine ce qui n’était que son tempérament, ce qui était dur et cassant, ce qui n’aurait ni rendu service ni nui à la vérité du dogme parce que cela ne concernait pas l’affaire. Il devient objectif, il fait passer à l’arrière-plan sa propre personne et l’impression que l’affaire fait sur lui. Comme écrivain, il est élégant et subtil.

Sa prière ne va pas sans grands combats intérieurs : ils proviennent de son tempérament qui lui fait enfoncer si facilement les portes. Sa prière a quelque chose de sa violence mais aussi de son humilité et de sa finesse. Il veut alors s’adapter à la volonté de Dieu même si les autres sont contre lui. Si, dans une querelle, il a eu objectivement raison, mais que son adversaire ait eu raison au moins selon la forme, un abandon tout particulier de lui-même à la volonté de Dieu est alors requis de lui pour qu’il reconnaisse aussi cette volonté dans son adversaire. Sa passion n’est pas sans vanité. La résistance de ses adversaires lui donne l’occasion – qui ne lui déplaît pas -, au sujet d’une proposition qu’il a à défendre, d’exercer sa faconde, et c’est cela qui, intérieurement, le réconcilie en partie avec ses adversaires.

Chaque fois qu’il a fourni la preuve qu’il est capable de plus que ce qu’on avait supposé et que lui-même l’avait supposé dans son humilité, il utilise l’espace qui vient de s’ouvrir pour s’y promener. Mais sa foi est totalement authentique. Et bien que certaines doctrines erronées aient pour lui une certaine force d’attraction, il tend quand même de toute son âme vers la vérité. D’autre part il est reconnaissant à la vérité de pouvoir rayonner lui-même dans sa lumière. Mais il aime aussi le risque de l’esprit; il aime un peu ébahir le simple citoyen et, quand il peut le faire dans le cadre de la vérité, il est content. De temps à autre, cela lui demande un combat pour ne pas glisser jusqu’à la limite de l’hérésie, qui le ferait briller davantage. Une tentation caractéristique pour lui : « Si, le cas échéant, je devenais quand même hérétique, je paraîtrais peut-être plus intéressant. Mais la postérité le découvrirait et il vaut donc mieux, pour ma gloire, de demeurer dans la vérité ». Sa vanité est souvent naïve. Il est capable de remercier Dieu de pouvoir faire ainsi parade de sa vérité. Chaque fois qu’il retrouve son prochain, il est toujours bien à nouveau. Dans ses lettres par exemple, il peut être touchant.

Prière. Je me tiens devant toi, Père, et je sais qu’avec toi sont aussi ton Fils et ton Esprit Saint, et que vous trois, dans l’unité de l’être trinitaire, vous posez votre regard sur moi, que vous êtes témoins aussi du combat que j’ai mené en votre nom, vous avez vu comment une sainte colère m’a saisi à nouveau parce que votre doctrine ne pouvait se révéler avec sa pleine splendeur dans les paroles de mon interlocuteur. J’ai péché en me laissant entraîner plus loin que ne pouvait le permettre une juste colère. Je me suis renié moi-même et je me suis montré à moi-même une fois de plus tel que je suis : prompt et irréfléchi pour offenser mon adversaire. Et pourtant, Père, quand je réfléchis à ta majesté, à l’impénétrabilité de ton essence trinitaire, à l’incompréhensibilité de ton être caché, dont nous ne pouvons nous faire qu’une si faible idée, souvent je ne peux plus supporter d’avoir agi ainsi avec toi. Je t’en prie, accepte aussi ma colère comme un signe de mon amour pour toi, de mon impatience quand on te fait l’offense de te voir plus petit ou autre que tu n’es. Et je te remercie pour la mission que tu m’as donnée et qui se résume ainsi : combattre pour ta gloire en un endroit exposé même si ce n’est pas sans qu’un petit rayon de ta gloire ne tombe sur ton serviteur à qui il est permis de lutter pour toi. Amen.

17. Saint Maxime le confesseur (580-662)

Je le vois prier. Il demande à Dieu de le purifier. Il voit devant lui une grande tâche, et il ne se sent pas les forces pour la réaliser. Il pense que les forces lui manquent parce que sa foi est trop petite, parce qu’il n’est pas assez pur. Il est fermement décidé à essayer tout ce que Dieu veut de lui, et il croit à une volonté absolument précise de Dieu. Il croit que ce qu’il a à faire ne peut être fait par personne d’autre, parce que Dieu lui a donné la mission à lui personnellement et à personne d’autre, parce que Dieu l’a choisi et que, s’il refusait, ce serait pour Dieu une vraie déception et, pour lui, Maxime, l’occasion de la déception humaine la plus profonde. Dans cette situation, c’est comme s’il voyait comme secondaire sa relation à l’Eglise, c’est-à-dire qu’il la voit comme découlant totalement de sa relation à Dieu. Il doit s’arranger avec Dieu afin que l’Eglise ait quelque chose de lui. Et il ne peut s’arranger avec Dieu si Dieu ne le purifie pas lui-même pour sa tâche. Il ne veut se laisser empêcher par rien, il veut faire tout ce que Dieu exige de lui. Mais il lui semble que sa volonté dépasse ses capacités. Il a bien l’intention de le faire. Qu’il en soit aussi capable est une affaire qui dépend de sa purification par Dieu. Son opinion est celle-ci : qu’il soit disposé à le faire est un petit commencement et Dieu réalisera ensuite son dessein par lui ou contre lui, il fera que sa volonté devienne un fait réel. Il doit se présenter à Dieu comme une coquille. Tout ce qui est requis de lui dans cette prière est que la coquille s’ouvre et reste dans cette proximité de Dieu qui lui est destinée. Et qu’il ne s’effraie pas si la procédure divine est douloureuse. C’est ainsi que je le vois dans sa prière.

(A-t-il eu aussi des visions?) Oui.

(De quelle sorte?) C’est difficile à décrire parce qu’elles sont comme des instruments.

(Qu’est-ce que cela veut dire?) Elles sont des instruments du sens qu’il doit comprendre. Il prie: « Je suis faible, tu es ma force », et au même instant il voit les armes qui viennent de Dieu et expriment la force de Dieu… Et il les voit offertes à lui par Dieu… Ses visions se trouvent pour ainsi dire à l’intérieur de sa théologie. Elles lui donnent souvent les expressions, les comparaisons dont il a justement besoin, mais aussi l’assurance et la promesse. Qu’il voie les instruments de la force de Dieu lui donne une tout autre conviction au sujet de la phrase qu’il croit et comprend : « Je suis faible, tu es ma force ».

(Comment est son martyre?) Il est donné comme sa prière. Il cherche là à être comme Dieu veut l’avoir, à ne pas redouter sa proximité et à accepter le martyre comme la dernière purification que Dieu lui offre dans sa grâce.

(Comment est sa piété?) Elle varie. Le Christ, la Trinité… Comme Ignace il a des périodes où il s’occupe davantage de ceci et puis à nouveau davantage de cela. Son travail théologique et sa piété également forment à chaque fois une unité. Quand il traite des questions de la Trinité, il prie plus de manière trinitaire; quand il traite des questions de l’Incarnation, le Seigneur passe aussi au premier plan dans sa prière. S’il décrit l’une ou l’autre vertu, il cherche à la mettre en pratique et il prie à ce sujet.

(Comment sont chez lui action et contemplation?) La contemplation se trouve quelque part au service de son travail théologique. Il a peu de temps pour la pure contemplation. Ses visions aussi sont pour lui une indication et un rappel pour sa contemplation. S’il avait plus de temps pour la contemplation, il pourrait s’y donner plus profondément et alors ses visions aussi seraient plus complètes, du moins le pense-t-il. Il voudrait bien y entrer, mais comme il a une marche lente dans la contemplation, il est toujours temps à nouveau de s’arrêter avant qu’on y soit très profondément.

18. Saint François d’Assise (1181/2 – 1226)

J’ai d’abord vu saint François avancé en âge : priant et maladif, d’une sérénité, d’une pureté et d’une humilité indicibles. Tout en lui, tout ce qui a fait sa vie, tout ce qu’ont été ses difficultés est maintenant transfiguré et transparent. Et cela par la prière. Dans ce qui l’occupe, il n’y a plus rien de purement personnel, pas une trace d’irritation, d’offense ou de ressentiment à cause d’une injustice qui lui a été infligée. Il n’y a que Dieu qui est là et le service parfait dans la sérénité indicible du service et dans une contemplation qui ne s’interrompt jamais.

Sa contemplation est assez particulière. Elle connaît de grands moments, tout à coup, qui tombent verticalement du ciel, tout le temps, et qui lui communiquent une surabondance de visions; et entre temps son esprit s’occupe de ces hautes pensées et inspirations. Il les utilise, mais en demeurant constamment à une certaine hauteur. Comme si de temps en temps on lui présentait de la nourriture et qu’on lui laissât ainsi de quoi vivre le reste du temps. Il reçoit ce qui lui est montré avec l’esprit qui correspond à ce qui lui est montré, et il est toujours particulièrement reconnaissant de recevoir ce qui lui est montré. Telle est sa contemplation vers la fin de sa vie.

Mais il y a toujours eu chez lui des impulsions de ce genre. Et sa première réaction était toujours d’action de grâce. En tout ce qui arrive dans sa vie, il s’est toujours habitué d’abord et avant tout à louer et à remercier, avant même qu’il sache ce qu’il a reçu, avant même d’accepter et de regarder et d’arranger ce qu’il reçoit.

(Quand Adrienne vit la stigmatisation de saint François, elle fut effrayée au plus profond d’elle-même. Elle pensait que tout le monde devrait en être effrayée comme elle). François, qui au fond ne sait pas ce que c’est, qui sait seulement que cela a un rapport très intime au Seigneur, commence d’abord par remercier. Auparavant il avait beaucoup pensé à la croix, toujours avec des sentiments d’action de grâce. Sans se douter de rien, il avait aussi médité sur les plaies du Seigneur. Et il voit maintenant les stigmates à ses mains. Elles sont pour lui comme une chose étrangère qui ne lui appartient pas. Comme si par hasard les plaies du Seigneur étaient tombées sur ses mains comme deux pétales de rose pendant qu’il contemplait le rosier. Et comme si les pétales ne servaient qu’à mieux contempler les roses. Il n’a pas l’impression d’être un « stigmatisé ». Pour lui ses plaies ne sont là que pour mieux voir les plaies du Seigneur, pour les comprendre plus intimement. Il n’est pas inquiet. Il a la certitude que tout ce qui arrive là n’a pour but que de mieux louer Dieu. Ce n’est que lorsqu’il remarque que les plaies lui restent qu’il perçoit qu’elles sont un présent que le Seigneur lui fait. Mais à ses yeux, ce n’est pas du tout une distinction. Plutôt une aide pour lui apprendre à prier d’une manière nouvelle, pour mieux louer le Père par un souvenir plus vivant de son Fils.

Il offre toujours à Dieu ses mains et ses pieds. Il ne leur permettrait jamais de faire quelque chose qui ne serait pas au Seigneur. Il a pour ainsi dire prêté et livré au Seigneur ses mains et ses pieds. Ils ne lui appartiennent plus. Le Seigneur lui a retiré ses membres pour son usage personnel. François a une espèce de respect vis-à-vis de ses membres, comme des parents devant leur fils prêtre. Il ne lui vient pas à l’esprit de se comparer au Seigneur, en quelque point que ce soit. Au contraire. Il s’est perdu lui-même.

Quand il était jeune, quand il fonda son Ordre dans la force de l’âge, tout déjà alors était service, reconnaissance et humilité. Il avait cependant beaucoup de travail sur le dos. La pauvreté qu’il louait, il devait commencer par l’apprendre lui-même. Il devait acquérir l’unité de sa vie et de son chant. Sa prière court pour ainsi dire devant lui, plus vite que lui. Elle se meut à une hauteur à laquelle il doit se hisser lui-même avec peine. Il est d’une telle humilité qu’il apprend quelque chose de chacun de ses frères, de chacun de ceux qui viennent à lui. Dans toutes les difficultés qu’il rencontre, il commence par louer Dieu; et quand il a loué Dieu, il est certain que la difficulté doit avoir son sens. Alors seulement il commence à réfléchir à la manière de lui faire face.

Sa chasteté et son obéissance sont entièrement le fruit de sa pauvreté. Depuis le temps où il commence à croire d’une manière totalement vivante, c’est la pauvreté qui lui a tout donné. C’est comme si c’était la pauvreté du Christ qu’il avait d’abord en vue; c’est d’elle qu’il apprend à louer, à prier, à méditer, à vivre. Son humilité aussi apparaît comme la conséquence de sa pauvreté : quand quelqu’un est si pauvre, il n’a rien d’autre à faire qu’à être humble.

Les hommes lui réservent beaucoup de difficultés parce qu’il les aime tant qu’ils ont du mal à correspondre à cet amour. Il est capable de les aimer tous comme si chacun était le Christ lui-même. Il va vers les autres avec une telle ambition de pouvoir les aimer qu’ils n’y comprennent rien. Il ne peut s’habituer à tempérer son exigence. Cela répugne à beaucoup et il en souffre. Mais il est très engageant et les bons commencent peu à peu à comprendre. Tant qu’ils n’ont pas compris il souffre parce que, dans sa simplicité, il ne conçoit pas que quelqu’un ne puisse pas considérer le commandement de l’amour du prochain comme le plus pressant.

Par sa pauvreté il apprend à voir en chacun une sorte de pauvreté qui l’attire. Partant de la pauvreté extérieure, corporelle, son regard s’élève jusqu’à toutes les autres pauvretés : pauvreté de foi, d’amour et d’espérance. Et quand il offre à un pauvre son amour personnel, il offre aussi en esprit en même temps l’amour du Christ. Mais pas plus qu’il ne confond ses mains avec celles du Seigneur, il ne confond son amour avec celui du Seigneur. Il est si bien en mission qu’il sait que l’amour qu’il a à offrir n’est pas du tout le sien mais l’amour du Seigneur. Cela ne le fait pas vivre d’une manière impersonnelle, au contraire; et son amour n’en devient pas général et moyen. Il se tient proche de l’amour de Jean pour le Seigneur. Ceux qui le blessent le plus sont ceux qui ne veulent rien savoir de la pauvreté.

La hiérarchie catholique, il la reconnaît, mais au milieu de difficultés extérieures grandissantes. Les difficultés à l’intérieur de son Ordre augmentent aussi et sont transmises à Rome, et Rome ne fait qu’à contrecœur ce qu’il désire. Il y a des empêchements, des obstructions… Il aurait beaucoup aimé planter là aussi son idéal et il sent bien une certaine opposition entre cet idéal et l’Eglise ministérielle, hiérarchique. Il voudrait bien aussi atteindre dans son Ordre une sorte de niveau égal pour tous les frères. En ceci, il se distingue nettement de saint Ignace. Il voudrait au fond que chacun obéisse à chacun. L’obéissance à un supérieur établi élève celui-ci au-dessus du rang et le fait ou bien plus riche ou bien plus pauvre. François est si pur dans sa simplicité qu’il fait trop confiance aux hommes.

19. Sainte Claire (1194-1253)

Comparée à François, elle est la femme sage, claire, pratique, qui fait honneur à son nom. L’entrée de François dans sa vie signifie pour elle quelque chose de totalement nouveau. Elle lui doit de ne pas rester seulement une femme de tête mais, par son amour pour lui – un amour qu’il lui rend -, de devenir son disciple. Elle est croyante et de bonne volonté, mais elle conçoit d’abord son service comme un service pratique. En soi, elle serait la Marthe née. Qu’elle reçoive aussi la part de Marie, elle le doit à François. Mais, dans l’obéissance, elle doit de plus rester Marthe : comme supérieure qui comprend et réfléchit et organise. Elle a vu maintenant que la contemplation est mère de l’action. Par François elle a appris ce qu’est l’amour personnel donné; son amour est une réponse à ce qu’elle a rencontré en François. ce n’est que parce qu’elle a appris de lui à comprendre la prière que son amour pour le Seigneur devient un amour vraiment personnel. Tout dans sa relation au Seigneur devient maintenant concret, alors qu’auparavant c’était plutôt un moyen en vue d’un but. Au début, elle ressemblait à quelqu’un qui voudrait améliorer les mauvaises mœurs, qui découvre que le Christ a institué une bonne règle morale et qui, pour cette raison, s’engage pour le christianisme. Mais sur cette voie, Claire a trouvé réellement le Seigneur et pour l’amour de lui.

Elle a des prières charmantes qui sont d’une parfaire virginité. Parce qu’elle découvre l’amour authentique relativement tard, elle est dans la prière comme une jeune amoureuse. Sa prière a à peu près la même naïveté que les expressions amoureuses d’une jeune fille qui connaît pour la première fois l’amour. Elle est pleine de trouvailles. A part cela, elle a bien du travail dans son monastère. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir encore toujours du temps pour de nouvelles inventions dans la prière. Elle introduit aussi ses sœurs dans cette manière de prier. Elle leur décrit le Seigneur de manière si réelle, avec un amour si senti, que les autres apprennent par cet amour à voir et à aimer le Seigneur. Quand on l’entend prier, aimer, lire, on mesure combien d’originalité a perdu la vie des monastères aujourd’hui. Elle aime très purement, mais de manière extrêmement expressive.

Alors que la petite Thérèse par exemple développe tout à fait normalement sa piété : à douze ans, elle prie comme une fille de douze ans, à vingt ans comme une jeune fille de vingt ans, chez Claire, c’est une éclosion soudaine. Dans son amour, il y a aussi un homme, ce qui n’était pas le cas pour la petite Thérèse. C’est par François que l’amour devient pour Claire une réalité concrète. Parce que François est un homme complet et parfaitement pur, Claire voit le Seigneur à travers lui. François et Claire possèdent une mission commune de concrétiser l’amour pour le Seigneur. Les stigmates que François reçoit sont une forme de cette concrétisation. Claire n’en a pas besoin car François déjà les a. Et leurs missions se touchent.

Avec le prochain, elle a beaucoup moins de difficultés que François; peut-être parce qu’elle voit les difficultés de François et aussi parce qu’elle est femme et qu’elle n’offre pas son amour avec autant d’ostentation que lui.

En apprenant à prier de manière franciscaine, elle a fait un grand renoncement : il lui en a beaucoup coûté de renoncer à son besoin d’activité et au résultat dans l’action, et de devenir une contemplative. Il lui fut demandé beaucoup plus qu’à François un travail sur elle-même parce qu’elle dut renoncer au trait distinctif de son caractère : le raisonnable qu’elle possédait et qu’elle possédait comme à juste titre, la facilité qu’elle avait pour aider et servir. Il est plus difficile de renoncer à quelque chose qui est bon et utile qu’à quelque chose de peccamineux. Au commencement de sa vie contemplative, elle aurait souvent volontiers laissé à d’autres la contemplation, non seulement par inclination, mais aussi pour des motifs de raison; mais elle se laisse transformer en ce que Dieu veut faire d’elle.

20. Saint Dominique (1170-1221)

Adrienne le voit d’abord sous l’impression immédiate d’une prédication qu’il a entendue et qui portait sur l’enfer et la grâce. Il est ensuite dans une sorte de cellule, mais qui n’est pas une cellule de couvent, du moins pas au sens propre. Et il réfléchit : grâce ou enfer… La prédication entendue louait la grâce, mais pourtant elle laissait apparaître derrière elle l’enfer comme une menace permanente pour ceux qui ne veulent pas accepter la grâce; et la prédication s’était achevée par un appel pressant à ne pas se fermer à la grâce. A cet instant, Dominique prend une décision toute positive et claire : il décide de donner à l’avenir davantage la grâce à ceux qui sont ouverts à la grâce autant que le permettent tous les chemins de clémence que possède l’Eglise; mais ceux qui ne sont pas accessibles à la grâce, ceux qui la nient et la refusent, ceux-là, il veut dès maintenant les maudire… Il voudrait séparer plus nettement, également aux yeux de l’Eglise, ceux qui sont dans la grâce et ceux qui sont perdus, afin que l’Eglise apprenne à mieux discerner en la matière. Il ne veut pas pour autant anticiper le jugement de Dieu : Dieu pourra toujours encore les sauver s’il le veut.

Il se fait nuit, et quand Dominique maintenant embrasse d’un coup d’œil la journée et la soirée, il est clair pour lui qu’elles ont été totalement sous l’impression des paroles de prédication qu’il a entendues. Et tout d’un coup il s’aperçoit de la force de la parole. Combien la parole dite en chaire peut être source de grâce. A partir de cette découverte, il décide de fonder sa nouvelle communauté. Il remarque aussi combien il a été stimulé dans son intelligence par cette prédication, à quel point il a reçu une nouvelle connaissance des mystères de Dieu. Il ne sait pas exactement dans quelle mesure le prédicateur lui-même a compris ces mystères, mais il est clair pour lui que ses frères prêcheurs devront avoir absolument des connaissances étendues, philosophiques et théologiques… Ils doivent pouvoir puiser dans un trésor de science et de sagesse pour que leur parole soit efficace.

Puis Adrienne le revoit, beaucoup plus tard; l’Ordre existe déjà et, entre temps, Dominique est devenu beaucoup plus doux, après des années d’un combat acharné avec lui-même, avec le monde, avec son Ordre. Cette douceur a commencé pour lui à l’intérieur de son Ordre, avec ceux qui étaient du même avis que lui, qui avaient la même orientation, tandis qu’il rejetait sévèrement tout ce qui ne concordait pas avec ses vues : ce qui se trouvait hors de l’Eglise ou bien ce qui, dans l’Eglise, n’était pas tout à fait orthodoxe, ou bien ce qui, dans l’Ordre, n’était pas totalement docile.

Il chercha ensuite à tempérer ses manières raides, et la douceur dont il fait preuve à l’égard de ceux qui ont les mêmes idées que lui, il l’étend aussi aux autres d’une certaine manière. L’intransigeance, toute l’agressivité qui le caractérisent, il les dirigea désormais avant tout sur lui-même. C’est comme s’il avait découvert la douceur comme une arme nouvelle, efficace, et il cherche maintenant à s’en servir.

Adrienne le voit dire le chapelet. Il voit si parfaitement en Marie celle qui est pleine de grâce, la douceur, qu’il ne tourne pour ainsi dire vers elle que ce qui en lui est doux, qu’il pense à elle lorsque lui-même est plein de mansuétude tandis que, dans le combat, la nécessaire rudesse l’empêche de penser à elle. La Mère du Seigneur n’est pas faite pour le combat. Au cours de sa vie, il y a des années où il dit très souvent le chapelet, comme si c’était sa prière essentielle.

Prière. Seigneur, tu as dit: « Qui n’est pas pour moi est contre moi ». C’est comme si cette vérité qui est tienne me remplissait toujours davantage, comme si elle m’incitait toujours plus à utiliser cette division en deux parties pour tous les hommes que je vois et tous les jugements que j’entends et tout ce que je perçois. Je t’en prie : permets que tout notre travail soit fait de plus en plus pour augmenter le nombre de ceux qui se décident pour toi. Fais que tout ce que nous faisons, tout notre travail de recherche, toute notre prière et chaque parole de notre prédication reçoivent tant de vie et possèdent tant de force que cela conduise toujours à toi de nouvelles âmes. Mais, dans l’allégresse de la conversion, dans cette joie de travailler pour toi, ne nous laisse pas oublier ceux qui sont contre toi. Nous devons mener le combat contre eux, nous devons les anéantir, utiliser aussi toute la rigueur dont nous sommes capables, nous devons aussi, dans la rigoureuse persécution, montrer la doctrine que nous avons à transmettre à ceux qui sont pour toi. Car peut-être que quelques-uns, par l’effroi provoqué chez eux quand ils sauront ce que cela veut dire être contre toi, se déclareront pour toi. Seigneur, je t’en prie, bénis ce travail, augmente-le et montre-nous nos fautes. Car nous savons que beaucoup de ce que nous faisons n’est pas à la hauteur à tes yeux. Nous ne voyons pas ce qui, dans ce travail, ne peut pas réussir, ce qui ne cesse de nous éloigner de toi; c’est pourquoi montre-le nous, nous t’en prions, montre-le à nos fils, montre toujours plus à tous ceux qui nous sont confiés comment nous pouvons être à toi. Bénis-nous, sois avec nous et avec toute ton Eglise, et donne ton amour et l’amour de ta Mère à tous ceux qui t’en prient. Amen.

21. Sainte Hildegarde (1098-1179)

Dans son activité professionnelle, elle procède très méthodiquement : elle guérit, elle utilise pour cela la science de son temps, elle fait ce qui est en usage dans son pays, avec toute son intelligence, sa prudence, sa lucidité, ses capacités d’évaluation. Elle a une certaine thérapeutique, une échelle des chances de réussite, qu’elle consulte. Mais dès le début, il y a beaucoup d’intuition dans son activité. Elle s’en aperçoit elle-même : quand elle a un cas qui est peut-être plus compliqué que le remède qu’elle connaît, elle ajoute d’elle-même quelque chose à sa méthodologie comme si elle obéissait à une voix intérieure. Elle comprend que sa manière propre d’agir réside dans cette sorte d’intuition qui la guide dans l’utilisation de sa science. Elle n’est pas loin de penser qu’une certaine « force » doit sortir d’elle. Qu’en tout cas son intuition lui donne chaque fois la réponse adéquate au cas qui se présente.

A côté de cela, il y a la pieuse Hildegarde, croyante, humble, qui prie pour ses malades et son entourage, qui mène une authentique vie de prière. Et cela non comme quelque chose qui va de soi mais comme quelque chose qu’elle acquiert de haute lutte. Dans sa foi aussi elle doit sans cesse lutter pour sa foi. On ne lui facilite pas les choses; et sa foi reçoit ainsi quelque chose de tout à fait personnel.

A côté de cela, il y a encore sa mystique comme un troisième champ de son existence, quelque chose de tout autre. Et souvent elle a l’impression de vivre en même temps plusieurs vies dont chacune garde sa singularité. Puis encore un autre secteur : elle-même dans ses difficultés! Comme médecin, elle a une connaissance presque trop grande du corps. Et elle a à lutter pour sa pureté. Mais pas du tout comme la grande Thérèse; rien n’est sublimé et intégré dans sa prière et sa mystique. La connaissance d’Hildegarde est nourrie d’une part par ses propres pulsions, d’autre part par ses expériences médicales. Par ailleurs elle est lucide : elle sait l’image qu’on se fait d’elle. Elle sait qu’elle fait sensation, qu’elle a une réputation de médecin, mais qu’elle se heurte aussi à une forte résistance. Cela la préoccupe beaucoup. Du dépit se fait jour en elle quand elle rebute, et de la joie quand elle rend service; l’espérance d’être mieux connue. Mais entre-temps elle fait tout d’un coup une découverte, qui ne lui est pas donnée dans une vision mais qui survient comme par hasard : elle découvre que cette intuition professionnelle n’était pas un don naturel mais une grâce. Et donc que son activité médicale ne se trouve pas en dehors de sa vie de prière, que les deux ne font qu’un et doivent ne faire qu’un. A partir de ce moment-là, sa vie de prière est totalement transformée. La grâce qu’elle laissait couler dans sa vie professionnelle, elle la laisse couler aussi maintenant dans sa vie de prière. C’est comme si elle s’avouait vaincue dans la prière parce qu’elle comprend que déjà dans sa vie professionnelle elle a été vaincue par Dieu; alors qu’elle se croyait maîtresse de son art, elle était déjà une servante du Seigneur. Et ce qu’elle considérait comme l’oeuvre de son intelligence et comme une subtilité de sa technique était déjà l’action de Dieu. Dieu était entré par une porte qu’elle n’avait pas ouverte. Il y a là pour elle une humiliation marquée. Elle comprend l’unité de sa profession et de sa foi, non pas dans un espace abstrait mais en elle-même. C’est pourquoi elle doit maintenant intégrer aussi dans la synthèse toute sa personne avec ses pulsions; tout en elle doit être mis au service de sa profession et de sa vie de foi. Et ce n’est que maintenant que les visions, elles aussi, deviennent la réponse de Dieu au oui qu’elle a donné à cette unité : au oui qui abandonne à Dieu sa profession. Par là, ses visions reçoivent une toute nouvelle place dans sa vie, désormais elles sont toujours plus incorporées dans l’unité. En abandonnant tout à Dieu, elle peut devenir la grande et célèbre femme qui est en mesure de conseiller tout le monde, etc. Cela ne lui coûte pas beaucoup non plus puisque toute la gloire appartient maintenant à Dieu seul.

(En contemplant ses visions, Adrienne se sent tout à fait transportée au temps où elle-même commentait l’Apocalypse).

Dans sa manière de rendre ses visions, et déjà dans sa manière de les comprendre, les visions d’Hildegarde sont fortement marquées par sa science et sa profession. Plus son existence tout entière devient une unité en Dieu, plus les visions deviennent pour elle d’une exigence démesurée. Car elle doit s’adapter toujours plus totalement et tout lui est montré avec toujours plus de logique. C’est comme si Dieu voulait lui prouver que son système à lui dépasse le sien. Et pourtant il est requis d’elle qu’elle comprenne ce qui est montré. Mais les visions qui lui sont montrées sont compliquées, souvent même infiniment compliquées et détaillées. Elle voit mille détails qui ont tous une signification et qui veulent toujours dire encore un peu plus que ce qu’elle a déjà saisi et exprimé. Il reste ainsi dans sa vision et dans ses descriptions beaucoup de choses qui restent non résolues. Par cette sorte de tableaux, Dieu veut lui révéler qu’il est toujours-plus : non seulement parce qu’elle a un bon œil pour voir ce qui peut être vu mais parce qu’elle en a encore un meilleur pour ce qui, dans le tableau, dépasse la vision elle-même. C’est pourquoi le fait qu’elle ne puisse pas tout interpréter n’est pas blâmable, c’est une forme particulière de la communication du toujours-plus. Elle doit savoir continuellement que, malgré la complexité de ses visions et malgré son propre manque de simplicité – qui est un reste nécessaire de son esprit scientifique et impliqué par lui – elle n’arrivera jamais à trouver une formule qui serait suffisamment vaste et scientifique pour exprimer la totalité de ce qu’elle a vu. De cette manière, au fond, ce n’est pas seulement le toujours-plus de Dieu qui doit lui être inculqué, c’est aussi le caractère toujours concret de ce qu’elle voit et par lequel elle est totalement dépassée dans son âme scientifique. Elle n’est pas en mesure de décrire dans le concret tout ce que Dieu lui montre, et encore moins dans son sens spirituel, dans son interprétation.

Il lui manque de plus le confesseur qui assumerait sa part de la tâche. (Adrienne dit qu’elle deviendrait « folle » si elle devait assumer en tant que médecin l’interprétation de ses visions; elle laisse cela à son confesseur. Celui-ci lui épargne le tourment de l’auto-diagnostic: « Où suis-je à ma place? ») Hildegarde n’a pas ce second dans sa mission; c’est pourquoi il lui arrive de ne pas savoir où est sa place. Ceci a certaines conséquences: elle ne cesse d’être elle-même un obstacle à l’interprétation de ses visions. Dans l’obéissance, on est déchargé de toute réflexion y compris de celle que requiert l’interprétation. Hildegarde n’a pas l’obéissance qui sert de gérance. C’est elle-même qui doit faire la synthèse entre son état naturel et son état de visionnaire, elle n’est pas en mesure de laisser naïvement les deux l’un à côté de l’autre.

Avec sa science préalable et son intuition subséquente, elle se trouve en quelque sorte au point de passage entre l’ancienne et la nouvelle Alliance. Au premier stade, elle était comme « juive », l’intuition lui confère le souffle chrétien de la nouvelle Alliance sans qu’elle en soit consciente. Après coup, elle reconnaît l’unité des Testaments que crée le Seigneur et qu’elle aussi soit établir en elle-même. Mais elle ne connaît pas exactement la transition étant donné qu’entre sa science et son intuition il y a tout un intervalle ou une tension d’expérience qu’on ne peut jamais mesurer exactement.

22. « Le nuage de l’inconnaissance » (14e siècle)

Oui, je le vois. Je le vois prier tout à fait paisiblement. Comme s’il avait déposé à côté de lui le fardeau du quotidien, le fardeau qu’il est lui-même, le fardeau du péché du monde sous lesquels il souffre habituellement, comme si maintenant ces fardeaux ne le concernaient plus en rien. Comme si l’instant était venu de parler avec Dieu et d’avoir part à une sorte d’adoration éternelle de l’Eglise, de s’enivrer de tout ce que l’Eglise offre, de tout ce que Dieu offre, sans rien viser d’autre, seulement prier pour l’amour de la prière. Etre heureux, connaître, aimer, s’étonner. Et tout cela en toute quiétude et avec un parfait naturel. On ne peut pas dire qu’on est consolé par la prière car on n’a pas emporté de souffrance avec soi. On ne peut pas dire non plus qu’on est fortifié parce qu’on n’a pas emporté de faiblesse avec soi. Tout repose en soi-même, tout est tel que c’est.

Puis peu à peu il se souvient de lui. Il a conscience à nouveau de tous ses fardeaux. Il les apporte à Dieu. Sa prière devient alors peut-être un gémissement, sans paroles. Ou bien à l’occasion quelque chose qui ressemble à une discussion : Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Comme s’il accusait d’une manière tout à fait précise et comme s’il envisageait – pour un instant – la contrepartie : il y a tant de douleurs et de souffrances dans le monde; mais nous, nous vivons pour toi, nous aimons pour toi, ne peux-tu pas faire quelque chose pour nous? Presque d’une manière rebelle. Et en même temps pourtant quelque chose d’un peu « programmé », comme s’il l’avait projeté.

Il peut ensuite revenir à la prière paisible. Chaque prière se termine au fond par un merci. Pour le fait qu’on a le droit de prier, que Dieu ne nous repousse pas mais qu’il nous prend avec lui dans le combat, et que Dieu nous permette de l’aimer, de l’acclamer.

(Le nuage, qu’est-ce que c’est?) C’est sans cesse ce qui rend invisible, ce qui sépare, ce qui nous laisse deviner quelque chose au-delà de ce qu’on est en mesure de connaître. Cela peut être à prendre d’une manière très littérale : un obscurcissement du ciel, non comme un obscurcissement de la relation à Dieu, même si peut-être ces accusations pouvaient être ainsi qualifiées, quelque chose même de troublant, de gênant, entre Dieu et l’humanité, par suite du péché. Également une manière pour la connaissance de ne pas apparaître, une manière de se dérober; à chaque progrès dans la compréhension le sentiment qu’on ne comprendra pas au-delà. Si bien que tout ce que nous voyons serve en même temps à faire apparaître le non-vu comme plus grand. Par moments, c’est pour lui très important. C’est au fond une âme tout à fait simple, elle est pourtant aussi raffinée et intelligente. Il se sent fasciné par le nuage.

(Son entourage?) C’est un moine. Cela va tout à fait de soi. Mais je ne vois pas de règle, je ne vois pas non plus le sens d’une règle. La règle est en lui. Mais moine, il l’est bien.


23. Sainte Jeanne d’Arc (vers 1412 – 1431)

Adrienne la voit d’abord dans son enfance : elle est tout fait naïve, ingénue, enfant, mais en même temps avertie et finaude, une vraie fille de paysan. Il y a une foule de choses qu’elle connaît parce qu’elle a grandi à la campagne et que là on connaît ces choses. Mais elle les connaît dans une parfaite virginité. Elle est toute naturelle, sans pruderie, sans coquetterie. Sa virginité est la dernière chose dont elle se soucie. Même dans les dernières années de sa jeunesse, sa prière demeure celle d’un petit enfant. Elle aime beaucoup prier, les prières prescrites, le matin, le soir. Entre deux aussi, et cela lui fait plaisir. Elle est un peu comme les enfants qui racontent des histoires, qui ont le besoin de raconter des choses à leurs parents ou à leurs frères et sœurs. Elle raconte ses histoires à la Mère de Dieu et aux saints. Et parce que les histoires dans les prières lui semblent plus belles que les histoires inventées d’habitude, elle raconte des histoires priées. Elle a environ dix ans alors.

Quelque temps après, quelque chose en elle est changé. C’est comme s’il y avait en elle quelque chose qu’elle ne veut pas s’avouer à elle-même. A certains moments, elle prie encore comme autrefois, à d’autres moments, le soir par exemple, elle ne prie plus. Peut-être prie-t-elle un peu plus durant la journée pour avoir le soir la permission de moins prier. Cela paraît trop fort; elle-même ne pourrait exprimer ce qui se passe. Quelque chose est éveillé, quelque chose qui se rapporte à son avenir. Il ne lui est pas possible de regarder ce quelque chose en face; elle fait un détour pour l’éviter. Cela la remplit de désir et en même temps d’angoisse. Quand elle pense à la Mère de Dieu et à l’Enfant Jésus, l’angoisse est là. Avec les autres, elle aime prier la Mère de Dieu mais, dès qu’elle est seule, la gêne est là. Un obscur pressentiment. Avant, elle aimait beaucoup être seule. Maintenant elle préfère de beaucoup être avec les autres enfants. Car, quand elle est seule, d’étranges idées l’envahissent. Elle n’en parle jamais à personne. Tout est mis de côté; on ne peut pas y toucher. La souffrance concernant la mission opère extérieurement comme une esquive de la souffrance.

Peu de temps avant d’entendre l’appel, c’est comme si l’angoisse avait disparu; c’est comme si elle s’était si bien ménagée par son esquive que la paix est revenue. A la place, il y a maintenant dans son âme le souci de son pays, la peur de la guerre. Se fait jour alors en elle une nouvelle tension étrange. Elle est la jeune paysanne qui entend les histoires qu’on raconte devant elle. Mais dans cette jeune fille il y a un autre personnage qui est caché : un jeune paysan qui voudrait se battre. Elle trépigne, elle trouve ça insupportable, elle n’en peut plus de devoir entendre des choses pareilles. Elle est solide comme un garçon. Et en même temps, tout à fait séparé de cela, il y a dans son âme un autre sentiment qui est comme une transformation de son angoisse d’autrefois : un sentiment intérieur de défaite, un sens aigu des souffrances, de la débâcle, de l’abaissement de la patrie. Elle est atteinte ici dans ses sentiments les plus intimes. Ici elle n’est plus du tout la naïve jeune fille de la campagne. Cette nouvelle sensibilité s’est développée entièrement dans la prière et ne cesse de se développer. Elle réagit comme le garçon aux nouvelles extérieures; mais c’est en priant qu’elle reçoit tout à fait intérieurement par Dieu un sentiment de honte pour la défaite. Et il lui semble que Dieu lui-même ne peut plus entendre sa prière parce que lui-même s’est mis à souffrir. Maintenant elle peut tout à coup penser de nouveau penser à Marie et à l’Enfant dans sa prière : presque comme si c’était elle maintenant qui devait consoler la Mère et l’Enfant et comme si c’était pour eux une consolation de voir ce qui se passe en elle. (Ici il y a quelque chose de très tendre qu’on peut à peine exprimer). C’est comme si la Mère attendait à tout le moins sa prière et comme si l’Enfant s’en réjouissait. Comme si l’Enfant, comme les autres enfants, aimait qu’on lui chantât des chansons tristes. Et puis elle est à nouveau cependant si fière que le garçon qui est en elle n’aime pas penser à la fille qui prie. Comment peut-on être si faible, si inexcusablement faible, pour suivre intérieurement des choses de ce genre! Et ainsi elle a le sentiment de devoir cacher très profondément le mystère de sa souffrance intérieure pour être forte.

Puis la vocation, le départ. Jusqu’au moment de l’appel, c’est le garçon qui prédomine en elle absolument. Tout son monde de prière et de souffrance est comme englouti par le tumulte de la guerre. Il va de soi qu’elle garde en tout le tact et la délicatesse d’une jeune fille, il va de soi aussi qu’elle continue toujours à prier. Mais elle ne connaît plus que sa mission et mesure toute chose selon cette mission. Pour le moment, elle ne comprend absolument pas que les deux ne font qu’un : la souffrance à l’intérieur et le combat à l’extérieur. Que la voix qu’elle a entendue était une conséquence de sa prière qui avait préparé la voix. Elle pense que la voix ne s’est adressée qu’au combattant en elle. Le combattant en elle est bien sûr croyant, pieux (même si ce n’est pas excessif), tout à fait pur. Mais il n’a reçu la mission que parce que derrière lui se trouvait la jeune fille priante; l’action violente est totalement issue de la contemplation priante et souffrante.

Après les premières victoires, peu à peu la contemplation recommence à se fortifier. Mais ce n’est que lorsque tout a mal tourné et qu’elle est faite prisonnière qu’elle commence à comprendre que tout ne faisait qu’un. Elle se libère du jeune paysan qu’elle était pour n’être plus que la femme, la femme vierge, la femme priante. Du jeune paysan, elle ne garde que ce qui lui est nécessaire pour se défendre; devant Dieu elle est déjà toute donnée. Elle est douce et tendre, et elle supporte ce qu’on lui donne à supporter; elle avait supporté auparavant pour le roi chrétien; elle comprend maintenant que sa mission s’étend et qu’elle doit supporter pour tous les croyants. La fin n’est pas « héroïque » mais toute pure, sans tache, aussi simple que peut l’être la foi d’un enfant et pleine de fidélité. A aucun moment elle ne pense à quelque effet, à quelque morceau de bravoure qu’elle aurait à produire. Elle doit simplement rester fidèle au Christ Enfant qui entre-temps a grandi jusqu’à devenir le Seigneur. Devant le tribunal, elle donne des réponses sans équivoques, parfaitement claires et vraies. Mais elle est déjà tellement détachée d’elle-même qu’humainement elle réalise encore à peine vraiment ce que signifie la situation; elle est seulement convaincue que le tout fait partie de sa mission et ne peut se terminer autrement que comme sa mission l’exige. Elle s’en est remise de tout à Dieu; il doit en faire ce qu’il voudra. Il est vrai qu’au début elle pense qu’elle ne devra pas mourir. Mais au fond d’elle-même elle est livrée et elle le sait.

Ses visions : au début, ce sont plutôt des voix qu’elle entend. Des voix qui sont à peine accompagnées de visions, mais elles sont très impératives et elles s’adressent à elle de manière très directe. Elle n’entend pas: « On devrait… », mais toujours « Tu dois! » Et elle entend cela comme une impossibilité, mais elle s’incline comme ceci : elle va faire ce qui est impossible sans savoir comment. Tout d’abord les voix lui tombent dessus tout à fait brutalement, c’est comme une intervention chirurgicale, une opération. Elles sont accordées au jeune paysan qui est en elle. Ce n’est que plus tard qu’elle commence à vivre dans la vision, quand la souffrante et la contemplative s’ajoutent à ce qu’il y a de viril en elle. Son être double se répercute jusque dans la mystique : c’est comme si Dieu ne pouvait atteindre en elle le jeune paysan que par la jeune fille souffrante; mais d’autre part celle-ci connaît une espèce de consolation par le jeune homme. Car les nombreuses visions ne conviennent pas au jeune homme étant donné qu’elles confirment la jeune fille dans son don d’elle-même, et par ailleurs la rude forme de commandement des voix ne convient pas à la jeune fille mais au garçon.

Les visions ont un certain decorum, une certaine forme d’apparat, qui est au fond un « apparat ecclésiastique ». Bernadette ne voit que la pure forme de la Mère; Jeanne voit les formes dans tout un environnement et toute une atmosphère qui sont pour elle aussi essentiels que les formes elles-mêmes. Certains lieux précis jouent aussi un rôle dans sa vision ainsi que ce qui se déroulera en ces lieux. Elle voit par exemple le lieu où le roi doit être sacré. Dans les visions, ce ne sont pas des ensembles géographiques qui se déroulent comme un plan de bataille surnaturel. Mais certains points et certains buts stratégiques lui sont tracés. Elle peut ensuite comme vérifier sur la carte où elle est et dresser son plan en conséquence. Ce sont des aides pour une certaine étape de sa mission; quand quelque chose est réalisé, pour elle c’est totalement réglé, elle ne s’en souvient plus ou seulement d’une manière très vague. Cela ne la concerne plus. C’est pourquoi après coup elle ne peut que difficilement reconstruire ce qui s’est passé.

La première voix qu’elle a entendue lui reste très exactement présente. A cette époque, elle a dit oui de tout son être et elle voulait obéir totalement. Plus tard, dans les révélations qui viennent l’aider, elle est chaque fois pleine de reconnaissance quand cela se confirme, quand le but est atteint. Surtout aussi parce qu’on commence à la tromper. Elle a connu au moins l’hésitation au commencement de sa mission. Mais quand ensuite, devant le tribunal, elle doit dire une foule de choses dont elle ne se souvient plus très bien, et aussi des choses qu’elle ne comprend pas et qu’elle n’a jamais sues, cela devient plus difficile. Elle cherche à se tirer d’embarras en ramenant chaque fois tout aux simples vérités du catéchisme. Comme si elle devait se cramponner à ce qu’a d’immuable le catéchisme pour être sûre aussi de dire personnellement la vérité. C’est dans cette confusion que se produit sa rétractation étant donné qu’elle ne sait simplement plus où se trouve l’obéissance. La première voix avait exigé l’obéissance la plus complète dans la plus complète certitude. Maintenant elle se dédit dans une obéissance soi-disant nouvelle qu’on a provoquée en elle artificiellement en la troublant. On voit ici que Dieu ne laisse souvent à ses saints que leurs forces humaines. Qu’il est vraiment possible d’égarer aussi des saints, que leur mission – momentanément du moins – est comme voilée et perdue. Jeanne fait maintenant ce qu’un humain justement peut faire avec son savoir et ses capacités, alors qu’au début de sa mission elle ne faisait que ce que Dieu voulait sans se soucier le moins du monde des mesures humaines. Mais dans la mort, elle retrouve une totale simplicité. Et par là elle revient à sa première obéissance qui se réalise parfaitement dans sa mort. En devenant ainsi totalement obéissante, elle détourne le regard de Dieu de la désobéissance des autres. Elle expie la faute de ceux qui la brûlent.

Pour son prochain, elle n’a pas au fond un grand intérêt personnel. Quand elle est enfant, elle joue avec les autres enfants, mais pas nécessairement avec beaucoup de joie. Plus tard, elle voit les hommes à la lumière de sa mission, elle estime ceux qui peuvent l’aider. Elle garde une certaine difficulté à faire le saut jusqu’au toi. Elle se tient à la disposition des autres quand ils sont dans le besoin ou dans la difficulté. Mais elle rend ces services avec une étrange objectivité. Le roi, elle l’aime tendrement, mais totalement par amour de sa mission.

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