37/1. Des mystiques : pour quoi faire?

 

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Des mystiques : pour quoi faire?

 

La présente fenêtre voudrait introduire au tome 5 des œuvres posthumes d’Adrienne von Speyr : Mystique subjective. On ne peut mieux faire pour commencer que de parcourir l’essentiel de la dense introduction de Hans Urs von Balthasar à ce volume.

Deux livres sur la mystique

« Les volumes 5 et 6 des œuvres posthumes (NB) d’Adrienne von Speyr portent le même titre : La Parole et la mystique. Il veut dire que la mystique se réfère tout entière à la révélation de la Parole faite chair, Jésus Christ. C’est une mystique trinitaire, christologique et ecclésiologique. Mais en tant que mystique, elle se distingue quand même de l’expérience de la foi commune aux chrétiens : au mystique sont montrés des aspects particuliers de la révélation chrétienne, et pour cela il est placé dans un état particulier.

La mystique s’articule donc en deux parties (qu’on ne peut séparer que de manière inadéquate) : l’une s’occupe des états et des modes d’expérience du mystique qui, de manière purement instrumentale, sont ordonnés à l’objet qui doit être perçu et façonné par lui (c’est la matière de NB 5 : Mystique subjective); l’autre partie s’occupe du contenu de ce qui est perçu, qui naturellement ne peut être autre que le contenu de la foi commune de l’Église; seulement ce contenu est expérimenté avec une intensité nouvelle grâce à un éclairage et des accents nouveaux (c’est la matière de NB 6 : Mystique objective) ».

La mystique dans l’ensemble de l’oeuvre d’Adrienne von Speyr

Le P. Balthasar précise alors la portée limitée des volumes qu’il présente. « Les deux volumes sont fragmentaires; ils n’offrent pas une théorie complète de la mystique subjective, encore moins le contenu de la mystique. Viser simplement à être complet en ce domaine serait d’ailleurs déraisonnable parce que les chemins de l’Esprit Saint pour interpréter la Révélation demeurent toujours ouverts, sont sans cesse actualisés de manière neuve, c’est la raison pour laquelle on ne peut pas les systématiser ».

Pour se faire une idée d’ensemble de l’expérience mystique d’Adrienne, ce sont les douze tomes des œuvres posthumes qu’il faut lire. Le P. Balthasar poursuit : « Ces deux volumes sont fragmentaires parce que beaucoup de ce qu’Adrienne von Speyr a expérimenté, elle n’en a pas parlé ou elle n’en a parlé que par allusions, et aussi parce que, dans les présents volumes, beaucoup de données ne sont mentionnées qu’en passant : elles sont développées plus à fond thématiquement par ailleurs.

Le Journal (NB 8-10) par exemple contient beaucoup de données d’expériences concrètes sur des choses qui ne sont esquissées ici que brièvement. Quelques indications concernent les « tableaux de saints » contenus dans NB 1/1, d’autres se rapportent aux expériences de la Passion et de l’enfer qui forment la matière de La croix et l’enfer (NB 3-4). Ce qui se trouve à l’arrière-plan et commande le tout, c’est la théorie de l’obéissance, de la disponibilité totale à Dieu et à l’Eglise dans son rôle de direction (le confesseur) : c’est la condition fondamentale de la justesse de toutes les formes de la mystique chrétienne; on trouvera dans NB 11 de plus amples développements sur l’obéissance ecclésiale.

Ces renvois et ces mises entre parenthèses ne veulent pas dire que le contenu du présent volume (NB 5) ne serait pas compréhensible par lui-même. Il l’est parfaitement; mais il reçoit un surcroît de lumière quand il est placé dans l’ensemble des expériences mystiques d’Adrienne. Surtout quand il est mis en relation avec les relations d’expériences qui sont présentées à profusion non seulement dans NB 6 mais dans l’ensemble de son œuvre : commentaires de l’Ecriture et méditations sur des vérités chrétiennes de toutes sortes ».

Le terme « mystique »

« Le terme mystique a été gardé malgré son ambiguïté; il est circonscrit avec suffisamment de clarté par le contexte où il se trouve chez Adrienne von Speyr. Il se trouve dans un champ de force triple, trinitaire exactement; par son contenu et par sa forme, il a pour modèles les révélations bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament : visions, auditions et autres expériences de Dieu faites par les prophètes et les auteurs des apocalypses bibliques, l’expérience de Dieu faite par Marie et surtout la relation de l’Homme-Dieu à son Père du ciel.

Le terme mystique est de plus précisé par les manières dont l’Esprit Saint des charismes, tout au long des siècles de l’histoire de l’Eglise, plonge sans cesse de nouveaux élus dans le contenu et les événements originels de la Révélation pour vivifier et approfondir par eux la foi de l’Église dans son ensemble. Pour Adrienne, cette instrumentalité de la mystique ecclésiale et, dans le mystique, l’attitude de service correspondante à l’égard de Dieu comme à l’égard de l’Eglise est l’un des traits principaux qui militent en faveur de l’authenticité de ses expériences ».

La composition de « Mystique subjective » (NB 5)

« Tout ce que dit Adrienne demeure très ouvert ». Le livre n’a pas été composé ni écrit d’un seul jet;  le livre  n’a pas non plus été conçu selon un plan; il rassemble des paroles d’Adrienne répartie sur des années. « Les textes sont là tels qu’ils  ont été dictés… (Seul leur ordre avec les titres proviennent de l’éditeur)… S‘y trouvent simplement rassemblées et mises plus ou moins en ordre des pensées importantes sur la mystique en général et sur sa propre mystique en particulier. C’est à cela qu’il faut attribuer le fait que les accents semblent se déplacer. Tantôt c’est la Trinité qui apparaît au centre, puis c’est l’Incarnation, et puis encore – d’une manière particulièrement forte – l’importance de la Passion et de la descente au séjour des morts ».

« Mais tous ces aspects sont inséparables les uns des autres et l’importance particulière donnée au samedi saint… veut montrer qu’ici se trouve pour Adrienne la plus haute révélation de l’amour trinitaire et la clé de voûte de la mission du Fils. Il est montré de manière significative comment les sacrements de l’Eglise et la mystique ecclésiale découlent de l’expérience du samedi saint. Le samedi saint est aussi le jour de l’obéissance absolue du Fils, puisqu’il est envoyé par le Père dans les ultimes ténèbres de ce qui est opposé à Dieu… »

Disponibilité

« Il n’est donc pas étonnant que ce soit justement du samedi saint qu’Adrienne a pu au fond tirer le critère central de la mystique chrétienne : la pure disponibilité vis-à-vis de Dieu est l’unique disposition adéquate pour recevoir comme pour transmettre ses révélations. Il fut accordé à Adrienne de tester ce critère pour nombre de mystiques, hommes et femmes, de l’histoire de l’Eglise en étant placée elle-même dans leurs états mystiques avec mission de déterminer la mesure dans laquelle ils avaient cette attitude adéquate ou s’en écartaient ».

Il ne s’agit pas avant tout de différences de subjectivité, de tempérament et de caractère. « Ainsi par exemple quand Adrienne dit qu’elle a des extases en prose tandis que Jean de la croix en a en poésie ». La question essentielle est celle-ci : dans quelle mesure « ces mystiques servent chrétiennement d’instruments à l’égard du contenu de ce que Dieu leur offre ». Sur ce point, il existe « une identité presque totale entre Adrienne et Hildegarde ».

Le juste critère

« Le thème du juste critère traverse tout le livre… Le critère de la juste attitude subjective est simplement tiré du contenu objectif de la révélation chrétienne, bien plus il est même donné et exigé par lui; il est tiré du don total et aimant de Dieu dans l’attitude du Christ qui fut obéissant jusqu’à la mort, il est tiré de l’attitude de Marie, l’humble servante, pour qui tout doit se passer selon ta parole, il est tiré de la sobre exigence de la foi paulinienne vis-à-vis des excès charismatiques et des printemps mystiques de Corinthe. Toute la psychologie de la mystique est inexorablement soumise par Adrienne von Speyr à une théologie de la mystique chrétienne, sobre et transparente; c’est d’elle seule qu’on peut tirer en toute sûreté les critères d’authenticité et d’inauthenticité »…

Conclusion de Hans Urs von Balthasar

… « Que le lecteur comprenne surtout que ce recueil de textes n’est qu’une petite partie d’un ensemble beaucoup plus vaste; toutes les œuvres posthumes s’éclairent les unes les autres et projettent ensemble une lumière déterminante sur la plénitude des autres œuvres. La richesse de fond de l’ensemble de l’œuvre, qui rend si merveilleusement vivante la révélation biblique, donne finalement le critère pour porter un jugement théologique sur la mystique d’Adrienne von Speyr ».

 

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Table des matières

Avant de parcourir quelques pages de ce volume, la présentation des titres principaux de la table des matières peut permettre d’en avoir une certaine vue d’ensemble; même si titres et sous-titres n’évoquent pas toujours grand-chose de précis, ils peuvent quand même permettre de s’orienter quelque peu.


PREMIÈRE PARTIE : RÉVÉLATION CHRÉTIENNE ET MYSTIQUE

1. L’Eglise et la mystique

2. Dieu avant le monde

3. De l’ancienne Alliance à la nouvelle

4. Le Fils incarné et la mystique

5. Mystique de la Passion

6. La nuit du samedi saint

7. Le mystère pascal, origine des sacrements et de la mystique

8. Mystique trinitaire


DEUXIÈME PARTIE : FORMES ET CRITÈRES

1. Vision et extase (De la foi à la vision – Vision – Extase, inspiration)

2. Mystique indirecte

3. Différents phénomènes

4. Critère de la mystique chrétienne

5. La mystique de l’obéissance chez Adrienne von Speyr

 

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PREMIÈRE PARTIE : RÉVÉLATION CHRÉTIENNE ET MYSTIQUE


1. L’Eglise et la mystique

L’obéissance

La grâce de Dieu s’offre des manières les plus diverses à ceux qui sont choisis pour l’expérience mystique, mais en tout cas de telle manière que le but premier est une obéissance absolue. Une obéissance qui ne s’épuise pas à suivre anxieusement de petites prescriptions, mais qui prend possession de toute l’existence et ne laisse place à aucune sphère neutre. Vis-à-vis des autres hommes, quelque chose comme un mode de vie personnel libre peut se maintenir mais, au milieu même des obligations extérieures les plus grandes, est exigé pour le cœur qu’il veille parfaitement à vivre dans une obéissance qui non seulement impose des devoirs mais aussi qui instruit et guide dans l’Esprit Saint…

Le mode de la rencontre

Certes Dieu remplira d’amour le mystique, il le fera vivre totalement de l’amour divin, mais à la condition qu’il puisse l’avoir et le conduire dans une obéissance sans faille. Cette obéissance peut prendre une forme particulièrement frappante comme par exemple pour Nicolas de Flue qui doit tout quitter afin qu’il soit prêt, dans la solitude, pour une rencontre mystique telle que Dieu veut la lui donner. D’autres vivent des rencontres semblables dans leur vie de tous les jours sans que rien n’en soit visible pour les autres. La manière dont a lieu la rencontre dépend de Dieu. La personne concernée doit s’adapter, elle doit seulement être consciente que Dieu peut à tout instant changer ses habitudes et exiger de nouvelles formes d’obéissance…

Vivre comme un nomade

Il y a des mystiques qui sont allés avec le Seigneur dans tous les lieux possibles, qui ont vécu les états les plus divers, de la nuit intérieure la plus profonde à l’amour le plus brûlant; tout pourtant ne faisait qu’un avec la même mission. Tant qu’il obéit, le mystique ne peut pas perdre cette mission, c’est pourquoi il n’a jamais besoin non plus de s’inquiéter, car le lieu de sa mission se trouve en Dieu et il est en mesure d’y persévérer en s’abandonnant et en obéissant. Jamais il n’obéit à une mission qu’il aurait imaginée lui-même, il n’obéit toujours qu’à une mission en Dieu. Il y vit comme un nomade sans savoir à quel moment les tentes seront démontées et où il faudra changer de lieu. Mais il sait très bien que Dieu tient en main sa mission, la conduit et la règle…

Nuit et lumière

La mission mystique est animée par la vie du Fils dans le Père, elle est traversée par le souffle de l’Esprit qui souffle où il veut, afin que la mission demeure toujours vivante et puisse se présenter à tout instant avec ses exigences inévitables. Cette exigence est même au fond toujours présente dans l’exercice de l’obéissance. La prière du mystique également est tellement absorbée par sa mission et soumise à elle qu’elle est très souvent infléchie : il voulait demander ceci et il doit demander cela. Quand ce genre d’impératif survient dans la prière, l’orant sait alors en toute certitude que Dieu veut lui communiquer quelque chose d’unique, au moins pour lui. Il sait aussi que la mise à l’épreuve de son obéissance ne se fera jamais attendre longtemps et que des signes ne cesseront de se présenter. Car aucune grâce mystique ne vit uniquement de la nuit de la croix, elle vit aussi de la résurrection du Seigneur. La prière peut ainsi être quelque chose que le mystique offre à Dieu, dans l’obscurité la plus profonde peut-être, pour qu’elle soit éveillée à ce que le Seigneur exige d’elle, souvent si indépendamment de celui qui prie qu’il ne ressent pas du tout lui-même le changement qui s’opère. Un Jean de la croix peut prier dans la nuit la plus profonde, avec le sentiment d’être totalement abandonné, et sa prière mourante, précisément quand il n’est plus guère capable de l’exprimer, est transformée en un instant en un jaillissement de vie des plus forts, comme le fruit – pour l’Eglise et pour l’éternité – d’une semence qui semblait condamnée justement à une totale stérilité…

Se tenir à la disposition de Dieu

Celui qui renonce librement au mariage afin d’être vierge pour Dieu sait qu’il aura part aux mystères de Dieu dans une plus large mesure. D’une manière à laquelle il peut sans doute se préparer en se mettant totalement à la disposition de Dieu, mais que Dieu réalisera totalement comme bon lui semblera. Dieu communique à chacun ce qu’il veut mais, dans ce qu’il communique, il y a aussi des allusions à ce qui n’est pas communiqué, à ce que Dieu ne donne qu’à pressentir et dont il omet de parler afin que le croyant sache qu’il existe un mystère auquel il n’a pas accès. En cela, il n’est pas dans une situation essentiellement différente de celle de l’Eglise…

Marie

Le Fils se constitue une Eglise qui lui est adaptée, mais sans qu’elle ait part à l’abaissement qu’il a assumé en s’incarnant (car l’Eglise n’est pas Dieu), mais en la faisant participer à son exaltation et en la rendant ainsi capable de recevoir ses grâces. Nous pouvons nous faire une idée de la relation de l’Eglise au Seigneur en regardant la relation de Marie au Fils. Le Fils reste Dieu bien qu’il se soit abaissé à devenir homme; Marie reste totalement créature malgré la grâce de la pré-rédemption qui l’a exaltée, mais elle est une créature qui suit le Fils de la manière la plus stricte comme il l’avait prévu dans ses desseins. Dans ses échanges avec le Fils, elle ne fait pas que donner et prendre (comme le font les sexes au plan naturel), elle est placée directement devant son mystère qui le singularise : il est engendré par le Père et il a une vision immédiate du Père…

La manière de prier de Jésus

Quand Marie prie avec son enfant, elle se sert des mots qu’elle connaît, elle demande des choses qui lui semblent nécessaires, elle prie à la manière d’une vraie croyante; mais elle sait que le Fils, qui entend ses mots, les reprend et les transmet à Dieu d’une manière qui la dépasse. Non seulement parce que Dieu le Père et l’Esprit Saint les reçoivent du Fils, mais parce que la prière du Fils lui-même, sa manière de parler avec le Père, lui demeure inaccessible; cela fait partie du mystère trinitaire. Dans sa prière, le Fils ne donne pas simplement comme un homme et il ne reçoit pas non plus en tant que tel ce que Dieu lui donne, il le donne en tant qu’Homme-Dieu. Il prend ce que Dieu lui donne, mais en même temps il donne lui-même en tant que Dieu et il reçoit aussi en tant que Dieu. Sa manière de prier est pour Marie beaucoup plus impénétrable et beaucoup plus complexe que sa propre manière…

Le caractère mystérieux de Dieu

Beaucoup plus profondément que tout autre croyant qui suit le Christ dans l’Eglise, Marie – même quand elle n’est pas concernée – voit le caractère mystérieux de Dieu et de son monde sans qu’elle soit introduite dans ce monde là où le Fils ne le veut pas. Certes elle a vu l’ange et, par cette apparition dans sa sphère à elle, elle a été infiniment dilatée; mais justement c’est par cette dilatation unique qu’elle sait définitivement qu’elle a toujours à se tenir à sa place. Qu’il ne lui appartient pas de réfléchir (plus qu’il ne faut) et de savoir à l’avance ce qui va se passer, mais d’être toujours prête pour le Seigneur à tout instant, dans une attente virginale…

Personne ne connaît l’heure

Quand un mystique reçoit une vision, il voit son attente comblée bien que, la plupart du temps, il n’ait pas eu au préalable connaissance de cette attente. Il peut avoir nourri cette attente seulement dans le sens d’une correspondance dans l’obéissance au cas où Dieu voudrait combler cette attente. Mais la plupart du temps, ce qui est de règle, c’est que « personne ne connaît l’heure »; Dieu exige seulement la disponibilité générale et il se réserve le droit de l’Epoux qui peut à chaque instant combler tout désir de l’épouse et qui le comble même si l’épouse ignorait tout de ce désir. Il peut créer un désir afin de le satisfaire, mais il peut aussi façonner le désir de telle manière qu’il ne devient conscient que lorsqu’il est comblé…

L’irruption de l’éternel

L’un des aspects les plus essentiels de la mystique est la rencontre en elle de l’éternité et du temps, l’irruption du toujours-maintenant dans les limites de l’éphémère. S’il est vrai que les visions sont des tranches du monde céleste, qu’elles transmettent un mystère de Dieu qui a cours maintenant et qui est montré maintenant, et que cette participation prend maintenant la forme que Dieu veut, il n’y a pas de degrés dans la mystique. Car ce qui est gradué, Dieu l’a prévu pour le temps éphémère, non pour le temps éternel. Et les visites de l’éternel dans notre temps ne se règlent pas d’après les lois de l’éphémère, elles se passent dans le monde mais proviennent de l’infini et de la durée éternelle. Le mystique qui est appelé à en faire l’expérience les saisit avec son âme immortelle destinée à l’éternité…

La méthode de Dieu

Il y a des saints dont le chemin est très abrupt; d’autres, dont le chemin monte lentement ou par à-coups. Mais des degrés méthodiques, il n’y en a pas au fond, car les degrés signifient d’une certaine manière des points de vue où on peut s’arrêter pour mesurer la distance parcourue depuis le dernier point de vue et constater comment on y est magnifiquement arrivé. Quand l’âme qui s’est livrée comprend ce que Dieu veut maintenant précisément et qu’elle peut se référer au oui qu’elle a donné une fois pour toutes, il n’y a rien de plus direct que son chemin vers Dieu. Pour ne pas effrayer une âme, Dieu peut certes avancer très doucement et s’adapter à chacun de ses états. Mais cela reste sa prérogative. Il peut aussi faire autrement. Il n’y aurait rien de plus insensé que de vouloir découvrir un chemin qui pourrait servir à dessiner les prérogatives et les droits du mystique et à ébaucher de manière systématique une « école de la mystique ». Paul est atteint par une lumière aveuglante, il tombe par terre, il entend une voix, il demande ce qu’il doit faire. Ce n’est pas un chemin qu’on peut diviser, et il n’y a pas de signes précurseurs. Ou bien quand les trois disciples sont au Thabor et qu’ils voient tout à coup devant eux un tableau de la réalité céleste, le Seigneur ne se sert pas de sa glorification pour leur faire des degrés qu’ils pourraient gravir jusqu’à son apparition, afin de leur permettre d’avoir une certaine vue d’ensemble…

L’ouvrière et la religieuse

Finalement quiconque vit vraiment dans la grâce se trouve dans une relation « sponsale » avec le Seigneur et il a part à la grâce de la Mère de Dieu. L’un peut expérimenter cette grâce de manière mystique, l’autre non; et pourtant la grâce est essentiellement la même. Les missions sont différentes. A une ouvrière d’usine ou à celle qui vit dans un autre milieu prolétaire Dieu ne donnera pas les mêmes grâces qu’à une religieuse dans un cloître fermé; et pourtant la mission de l’une n’est pas moins sponsale que celle de l’autre…

La présence des saints

Ce que nous faisons dans l’Eglise, nous le faisons sous le regard des saints et de toute la cour céleste. Il y a la possibilité de réaliser tout d’un coup que tous sont là. Cette expérience peut être variée : elle peut consister à voir clairement la présence du ciel ou simplement avoir conscience de cette présence. Pour celui qui un jour a vu, cette connaissance a d’autres couleurs que pour celui qui vit dans la foi nue…

Réaliser le ciel

Les deux manières de réaliser le ciel – vision ou foi nue – sont voilées l’une pour l’autre. Mais elles créent l’une et l’autre un attrait, un nouvel espace, pour la vérité de Dieu; car entre la pure vision et la foi pure, toutes les transitions sont possibles. Les deux piliers d’angle de cet espace sont d’un côté la réalité de la participation du ciel à la terre, de l’autre l’entière obéissance qui est exigée ici-bas, qu’on soit voyant ou simple croyant. Peu importe la manière dont l’espace se remplit pour chacun entre ces deux limites; toutes les manières sont justes et vraies.

Cet attrait produit dans l’Eglise quelque chose comme une vision stéréoscopique. De même qu’il y a entre les yeux une répartition du travail pour obtenir en relief un objet indivisible, il en est de même dans l’Eglise. Ou de même que la semence et l’ovule doivent se trouver pour qu’il y ait procréation, et on ne peut pas dire d’un enfant ce qu’il doit à son père et ce qu’il doit à sa mère. La vision en relief est propre à la foi catholique; elle provient des missions extraordinaires des saints qui doivent féconder cette foi… Bien des Pères de l’Eglise, une Hildegarde, une Catherine, la grande et la petite Thérèse ont apporté à la foi de l’Eglise de nouvelles semences vivantes. Il revient certes aussi à l’Eglise ministérielle de rendre fécond pour la foi commune ce bien vivant…

Approfondir la vérité

Tous les mystiques authentiques ont vu et expérimenté des choses qui sont chrétiennement centrales, s’appuient sur la Révélation, en font comprendre des aspects auxquels on fait peu ou pas attention ; et malgré tout ce qu’il y a d’extraordinaire chez les mystiques, ces aspects sont toujours tout simplement en harmonie avec l’ensemble. Ceux qui font ces expériences doivent essayer d’exprimer ces choses de telle manière qu’il en sorte quelque chose de fécond pour l’Eglise. Dans leur ensemble, elles ont pour fonction de vivifier la vérité supra-temporelle présente dans l’Eglise et de l’approfondir pour la foi.

Qu’est-ce qui est important?

Mais si de l’extraordinaire, de l’inattendu et du sensationnel en quelque sorte était sans cesse apporté à l’Eglise pour la stimuler, le danger pourrait se faire jour que le quotidien perde de son intérêt et que peu à peu il soit mésestimé. C’est pourquoi tous les mystiques feront l’expérience qu’à côté de l’extraordinaire ils sont toujours renvoyés de multiples manières à ce qu’ils connaissent depuis longtemps de la doctrine et de la vie chrétiennes pour justement le remplir aussi d’une vie nouvelle. Dans leurs visions et leurs autres expériences mystiques, il y a bien des choses qui semblent tout d’abord être secondaires ou n’être que des raccords; eux-mêmes ne penseraient pas à les transmettre si Dieu n’attirait pas expressément leur attention sur le fait que là aussi il y a quelque chose qui mérite qu’on s’en occupe. Après tout le mystique sait par expérience que dans sa prière il y a presque toujours quelque chose qui est donné par Dieu, qui donc est important et à quoi il doit s’attarder…

Le Notre Père

Dans la prière la plus simple, Dieu peut offrir soudainement au mystique une lumière toute nouvelle si bien qu’il ne pourra plus jamais franchir ce seuil, ni jamais dire cette prière sans penser à cette expérience que Dieu lui a un jour accordée. Le Notre Père est un don du Seigneur pour tous les jours, qui ne peut jamais non plus être épuisé même par l’homme le plus religieux, et qui est capable de le tenir constamment éveillé. Le mystique peut dire le Notre Père comme toute autre personne pieuse et y découvrir tout d’un coup, par Dieu lui-même, non par ses propres efforts ou par ses propres intuitions, une profondeur toute neuve, il peut être transporté pour ainsi dire au centre de la vérité qui renouvelle la prière, pour lui et pour l’Eglise, à partir de sa source divine…

L’expérience de saint Paul

Quand Paul devenu chrétien fait l’expérience de Dieu dans l’intimité, c’est dans une sorte de ravissement qui réveille en lui le souvenir qu’il a été autrement sans qu’il puisse se rendre compte exactement de ce qui lui est arrivé, comment le ravissement s’est produit, ce qui s’est passé en lui pour qu’il devienne capable d’entendre et de voir. Comme tout chrétien, il vit en présence de Dieu avec les limites de sa connaissance même si sa connaissance nous paraît énorme. Le chemin qu’il doit parcourir pour parvenir à Dieu consiste à dépasser le fait d’être en présence de Dieu; ce qu’il doit atteindre, c’est la sphère qui appartient à Dieu seul, cette sphère est en même temps celle de l’obéissance où seul Dieu peut inviter les siens, où il n’est donc permis à personne de s’introduire de force…

Le troisième ciel

Pour Paul, la connaissance est devenue un combat. Son ravissement  et son accueil par Dieu se réalisent dans le cadre de ce combat même si, subjectivement, lui-même ne lutte pas, ne prétend à rien et même s’il ne lui est pas permis de désirer cette forme particulière de connaissance. Il voit. Il entend. Il voit aussi les paroles, il les comprend et il sait que ce ne sont pas des paroles d’homme. Elles sont transférées pour lui dans la sphère de ce qu’il peut saisir, de ce qu’il peut connaître, mais elles comportent une limite. Elle est une limite en direction de Dieu et en direction de sa créature. Une limite qui est placée devant lui justement pour qu’il la voie. Autant la limite s’estompe pour Adam, autant pour Paul elle est mise en évidence, elle est gardée. Dieu, qui ravit les siens des manières les plus diverses, ne donne pas à Paul de comprendre le mode de son propre ravissement. Paul sait qu’il s’est passé quelque chose et il sait ce qu’il a appris. Mais il a perçu aussi la limite sur le chemin qui va vers Dieu. Il reconnaît en cette limite un état qui est propre au « troisième ciel », qui le caractérise peut-être parfaitement. Sa vision est pour lui le souvenir d’un certain degré qu’il a en quelque sorte atteint, d’une ouverture qui lui a été accessible mais qui ne livre pas son dernier secret. C’est au fond la vision d’un château fort imprenable. Il est tout à fait conscient que l’état, la vision, le château fort sont des réalités. Pas du tout des fantômes, ni des produits de ses rêveries ou de son imagination, qui se présentent et qui en même temps se dérobent. Des réalités de Dieu, que Dieu montre – pas plus. Son état est donc très éloigné de celui de Jean qui se trouve dans le ciel avec la mission d’entendre, de voir, d’écrire…

Le mystique a dans l’Eglise une position de faiblesse

La « Révélation » est la vérité de Dieu et ce qu’il enseigne au monde. Elle reste sommaire à bien des égards, elle ne remplit pas tous les coins du domaine spirituel. La « mystique » dans l’Eglise peut développer bien des points qui à l’origine ne sont qu’esquissés. Le critère principal de son authenticité est qu’elle rende plus vivant le contenu de la révélation. A l’égard de l’expérience mystique qui se rencontre dans ses rangs, l’Eglise a aussi une liberté remarquable; elle en admet certaines, pour d’autres elle reste indifférente ou les laisse tomber. Dans l’Église, le mystique est dans une position de faiblesse. Il ne perce pas dans tous les cas. Bien sûr, le Christ non plus n’a pas percé durant sa vie terrestre, ni par sa prière, ni par sa prédication, ni par sa Passion et par sa mort. La renommée qui entoure des mystiques est a priori suspecte dans l’Eglise, il n’est pas rare non plus qu’un peu de tromperie s’y mêle; la curiosité est éveillée, les gens sont contents, l’affluence est grande…

La mesure de Dieu

La mystique est aussi donnée pour dilater la vie des chrétiens, pour leur donner part au ciel dès ici-bas sans que cette part leur permette d’en percer tous les secrets. Bien des chrétiens pour qui tout est en règle ici-bas cherchent à se tailler les choses de la Révélation et de l’Eglise à leur propre mesure, à les rapetisser, à les rendre sans surprises et banales, pour s’installer non seulement ici-bas mais déjà par avance dans l’au-delà, pour se mettre à l’abri de tout imprévu. C’est contre cela surtout que se tourne la mystique. Les choses de Dieu doivent garder la mesure de Dieu. Il faut que toute installation soit ébranlée. La nouveauté de Dieu ne doit pas seulement être annoncée, elle doit être manifeste. Cette nouveauté se trouve toujours dans le ciel et dans l’éternité; mais déjà les petits aperçus qui en sont accessibles au mystique sont si inattendus et si hors normes que tout croyant comprend que dans l’éternité – qui est toujours plus grande – il faut encore s’attendre à des choses beaucoup plus inconcevables, non avec une vague et molle attente de l’esprit qui consentirait à cette possibilité, mais avec la joyeuse espérance de celui qui est au courant. Le mystique se rend bien compte – et tout chrétien devrait le savoir avec lui – que sa parole est éloignée de la Parole de Dieu de toute la distance qui sépare l’homme de Dieu et que non seulement chaque parole de la vie éternelle signifie plus que ce qu’on peut en penser et en dire, mais aussi plus que toute vision et toute expérience qui en sont accordées à un homme ici-bas…

 

2.  Dieu avant le monde

Quand Dieu décide la création

Avant de créer le monde, Dieu ne se révélait qu’au sein de sa Trinité. La nature trinitaire de Dieu est si infinie et si parfaite qu’elle suffit éternellement à Dieu Père, Fils et Esprit. Mais le Père, avec le Fils et avec l’Esprit, décide en toute liberté de donner à leur éternel échange d’amour une nouveau mode d’expression. Cet échange avait lieu jusqu’alors à l’intérieur de la nature trinitaire infinie; Dieu met maintenant en dehors de lui une création qui doit rester avec lui dans un échange constant. Placée en dehors de lui et habitée par les hommes, elle s’appellera « terre » : avec Dieu qui est au « ciel », elle est dans une relation vivante et pleine d’attente. Le don de Dieu aux hommes, qui leur rend possible le contact avec le ciel de Dieu Trinité, sera la foi. La forme de la foi n’existera que lorsque l’homme sera devenu une réalité dans le temps.

La connaissance mystique reste en la possession de Dieu

Par contre Dieu Trinité, en tant qu’éternel, a déjà une relation authentique avec ce qu’il va créer. Le Père se dispose à agir, le Fils le seconde, l’Esprit plane en créateur sur l’abîme. Cet état de Dieu avant que le monde soit est d’une grande importance pour la création quand elle peut en connaître quelque chose. Comment Dieu veut faire connaître cet état qui est le sien (qui est toujours unique dans la nature et différencié selon les trois personnes) relève de sa liberté. Il peut offrir des expériences, des images et des mots pour l’exprimer; mais le divin qui se trouve par là donné à connaître n’est pas seulement toujours plus, il est aussi tout autre que tout ce qui est créé. La source de ce qui commence ici à couler à flots pour le monde se trouve tellement en Dieu qu’il peut la faire couler pour les expériences des hommes et la faire tarir à nouveau, comme il veut. Ceci au contraire de la foi : Dieu la remet réellement à l’homme et l’homme ne peut la perdre que par sa propre faute. Mais la connaissance mystique reste en la possession de Dieu et à sa disposition, il la donne à qui il veut et comme il veut et dans la mesure où il le veut…

La joie de Dieu

En Dieu rien ne se perd. Quelle qu’ait pu être l’activité de Dieu de toute éternité avant la création, les traces s’en trouvent dans les trois personnes quand elles créent le monde. Pour Dieu, il n’y a pas de passé, tout souvenir est présence. Rien ne finit en Dieu, mais tout continue d’être fécond dans un éternel présent. La joie de Dieu quand il crée exprime tout ce que contient sa vie éternelle. Et la force créatrice de Dieu, chargée de sa fécondité éternelle, est si grande que les choses qu’il crée portent aussi les traces de cette fécondité permanente, d’une manière cachée peut-être, si bien que sa fécondité interne n’apparaît pas tout de suite dans ses conséquences…

Adam avant la chute

Dieu crée l’homme à son image, c’est-à-dire avec une multitude de possibilités fécondes. Adam peut nouer des relations avec le monde qui l’entoure, avec Eve, avec sa progéniture, avec Dieu lui-même. Il porte en lui la lumière de l’Esprit, qui lui permet de nouer toutes ces relations et de les organiser. Et il reçoit deux ordres de Dieu : régner sur le monde, mais ne pas manger de l’arbre. Dans le cadre de ces ordres, il est libre d’organiser ses relations avec Dieu selon les possibilités que Dieu lui donne. Aux heures où Dieu se promène dans le paradis : vivre avec lui et apprendre toujours du nouveau de lui. Et cela sans distinguer ce qui est possible dans le bien : ce qui est bien n’est pas limité par ce qui est bien, il n’est pas question non plus de comparer, de préférer un bien à un autre, de les additionner; tout reste dans le simple fait qu’il est juste que les choses soient ainsi et pas autrement. L’homme est en ordre et heureux, il n’a pas besoin d’aspirer au bonheur. Les limites dont il fait l’expérience lui ont été données par Dieu de telle sorte qu’il n’est pas conscient d’avoir des limites. Une limite ne se fait sentir que dans le commandement négatif de ne pas goûter du fruit. Mais tant que dure l’obéissance, cet aspect négatif reste quelque chose d’étranger, un « ne me touche pas », qui ne pose pas de problème. Et comme l’homme ne ressent pas de limite en tant que telle, il n’y a rien en lui qui pourrait se révolter; il éprouve une reconnaissance joyeuse pour ce que Dieu lui accorde…

Adam après la chute

Après la chute, tout change. L’unique limite est franchie et, dès cet instant, des limites se font sentir partout. Et l’homme s’y heurte constamment au sens le plus concret du terme. Il s’y heurte partout dans ses actes, il trébuche dans ses pensées. Pour l’homme, Dieu avait créé la foi qui s’accordait au mieux avec sa raison, son mode de vie, toute sa nature humaine. Mais il devait rester ouvert à Dieu au-delà de tout ce qu’il avait compris et ainsi il promettait toujours de nouvelles réalisations. Cette foi était comprise dans la parole du Père, que l’homme était capable d’entendre, dans laquelle il pouvait mettre sa parole sans pour autant réduire la parole de Dieu. La parole était exprimable; Dieu ne cessait de la dire et l’homme était capable de la répéter et, parce qu’il fait partie du sens de la parole de Dieu qu’elle soit toujours plus grande, il faisait partie du sens de l’homme que sa foi restât capable d’extension. Cette relation est troublée par le péché. Le sens de l’homme s’émousse s’il n’est pas constamment nourri du sens de Dieu. L’homme met alors des limites quand Dieu dit quelque chose qui n’a pas de limites; sa « foi » ne croit plus qu’à ce qui, dans la parole divine, lui semble conforme à sa nature finie. Il établit une certaine relation entre ce que Dieu « peut » dire et ce qu’il peut comprendre; il a privé par là la parole de Dieu de son caractère illimité et la foi de son ouverture…

L’ermite des origines

L’un est devenu ermite en raison d’une connaissance de Dieu, d’un besoin de Dieu, parce qu’il sait que Dieu a besoin d’être aimé par l’homme. Mais maintenant il rencontre un Dieu qui lui offre des choses qui étaient prêtes avant même que le monde existe. L’amour et la libéralité de Dieu sont si infinis qu’il n’hésite pas à partager à l’homme des trésors qu’il avait pour lui seul avant qu’il fût question d’un monde. Il donne des choses qui étaient prêtes en Dieu pour rattraper le monde avant même que le monde fût. Des choses qui existaient pour le pardon de la faute dans ce qu’il y a en Dieu de plus originaire, avant même la naissance d’un pécheur. C’est pourquoi il faut que l’homme qui doit apprendre ces choses disparaisse en quelque sorte afin qu’il soit plongé dans ce qui n’a pas de commencement…

Dieu, l’Inconnu

Le mystique devrait comprendre qu’il doit renoncer à toute attente. Avant même l’expérience mystique, mais en tout cas après elle, il sait peut-être que l’expérience de Dieu ne correspond jamais à l’attente de la prière, qu’en toute expérience mystique Dieu ne se donne pas seulement comme bienfaiteur – une grâce de ce genre est finalement une réponse à une question que Dieu lui-même a mise dans le cœur du croyant -, mais que Dieu se montre ici comme l’Inconnu : comme le Créateur qui crée ce que l’homme reçoit en cet instant, qui se montre en même temps dans son être de Créateur le plus originaire, avec son dessein, son plan, dans la paix de son être trinitaire…

L’éclair

Pour se faire une certaine idée de la mystique, on pourrait se représenter qu’elle provient de la conversation trinitaire avant la création du monde. Et, dans cette conversation trinitaire, il serait question des préalables divins à la constitution du monde créé. Les expériences mystiques seraient des coups d’œil jetés sur ce genre de préalables, mais sans qu’on en en arrive à une totale adéquation entre la vérité qui est en Dieu et la vérité qui est dans le mystique et pas davantage à une totale adéquation avec l’Eglise. Car la mystique n’est pas la simple confirmation de quelque chose qu’on sait et qu’on possède déjà expressément, elle n’est pas la simple consolidation de liens qui existent déjà et qu’il suffirait en quelque sorte de renforcer. Elle est essentiellement révélation de mystères et, en tant que telle, elle vise à rendre vivant ce qui dans l’Eglise est figé. Dans ce qui est gelé, un souffle de Dieu nouveau en provenance de l’origine, un torrent qui est issu de la source la plus primitive qui coule dans le cœur de Dieu, dans une durée qui n’a rien de commun avec notre temps. En provenance d’un amour de Dieu qui dépasse tout ce qu’on peut chercher à comprendre dans le mot amour, et qui ne flamboie pour ainsi dire que par éclairs. On ne peut absolument pas saisir ce feu et il est pourtant infiniment efficace. Et, dans l’éclair, c’est tout un paysage divin qui apparaît qui n’est pas accessible autrement que dans l’éclair…

 

3. De l’ancienne Alliance à la nouvelle


La mystique des prophètes

Au paradis, qui était le « lieu » de Dieu dans le monde, l’homme ne pouvait pas se cacher de Dieu. Dans le monde présent, l’homme croyant n’en est pas non plus capable parce qu’il sait par la foi qu’il vit en présence de Dieu, que Dieu le regarde. Il ne pourrait essayer de se cacher de Dieu qu’en reniant la foi ou en la perdant, en s’imaginant qu’il est pour Dieu un inconnu. Mais c’est en sachant que Dieu le voit que le croyant va structurer sa vie de foi. Il lui est permis de se présenter devant Dieu, de l’adorer et de lui adresser ses demandes. Et Dieu se révèle à chaque croyant de la manière qui lui plaît. – Mais à côté de cette relation commune, il y a aussi dans l’ancienne Alliance une relation particulière. Dieu peut se saisir de croyants en particulier pour se servir d’eux comme instruments de sa révélation. Il peut leur faire connaître soudainement des choses d’une manière si pressante et si actuelle qu’elles dépassent la foi ordinaire. Des choses qui ne correspondent pas à ce que la foi attend habituellement, des choses qui montrent au croyant en le bouleversant que Dieu établit pour lui d’autres normes. Le prophète est, lui aussi, lié à la loi de Dieu; mais il est introduit au-delà, dans une sphère qui a un caractère mystique. Dieu agit ici de manière absolument unique, il s’ouvre des chemins qui ne sont pas praticables habituellement. Ce n’est que par sa foi que le peuple a accès à ces révélations de Dieu; la foi est la clef de la mystique des prophètes et des voyants. Les croyants ne participent pas à l’expérience mystique, mais ils comprennent la signification de la mystique pour leur foi : elle n’est aucunement en contradiction avec la foi, elle lui apporte au contraire une nouvelle vitalité en provenance d’une source inaccessible…

La distance entre Dieu et l’homme

Quand, dans l’ancienne Alliance, les prophètes entendent des voix ou qu’il leur est donné de voir des images, quand Élie est nourri au désert ou quand, dans un duel, un homme de guerre reçoit une force extraordinaire, les rencontres de ce genre avec le monde divin ne sont toujours qu’inchoatives. Elles restent le signe de la distance entre Dieu et l’homme, elles augmentent la crainte d’un Dieu vivant et terrifiant, même si c’est l’expérience d’une victoire, d’un bonheur ou d’un amour. Le monde de Dieu apparaît comme un monde prodigieux, les expériences qui en sont faites sont ponctuelles et elles ne peuvent absolument pas former un tout. Elles sont certes comptées comme expériences mystiques dans lesquelles s’est manifestée la force de Dieu, quelque chose est arrivé qui a forcé les limites du monde de l’homme, mais l’image du monde divin ne devient pas un tout avec tous ces fragments. Toute rencontre avec le surnaturel se passe en un lieu nouveau et imprévu; le contraste est souligné entre la puissance de Dieu et l’impuissance de l’homme même quand, pour un instant, l’impuissance de l’homme est si bien utilisée par la puissance divine qu’elle paraît puissante…

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