38/1. Dictionnaire amoureux

 

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Dictionnaire amoureux


Dictionnaire amoureux de la France, Dictionnaire amoureux de la Bible, peut-être aussi un jour Dictionnaire amoureux des fromages ou des chimpanzés. Ici, ce sera simplement Dictionnaire amoureux.

Les éléments en seront puisés dans le Journal de Hans Urs von Balthasar, qui figure parmi les Œuvres d’Adrienne von Speyr (trois volumes, 1.305 pages) et qui n’existe pas encore en traduction française.

Chaque pièce ici notée est traduite de l’allemand ; elle sera suivie de son numéro d’ordre selon l’original, numérotation qui est continue sur les trois volumes.

 

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A

Action et contemplation

Je commençai à dire un Suscipe, la prière de saint Ignace; je lui demandai de lui donner forme, d’y mettre quelque chose de bien. Auparavant il était là comme notre frère, qui est cependant au ciel, et ainsi nous disons aujourd’hui sur terre une prière que les habitants du ciel nous ont laissée: avec leurs mots, sur leur trace et à leur suite. Ils ont compris ces mots d’une manière plus grande que nous; mais nous, les pauvres, nous avons le droit de les dire complétés par la puissance que les saints leur ont donnée. – Nous vénérons saint Ignace, nous adorons Dieu; la vénération est telle qu’elle débouche sur l’adoration, disparaît en elle; la vénération donne sa plénitude à l’adoration, elle m’emporte au sens de Nicolas de Flüe, parce que Ignace aussi s’est effacé lui-même dans le Seigneur. Et il nous donne la légèreté et la plénitude de la prière, et la joie et la persévérance, parce que tout cela, il l’a obtenu en partie de haute lutte, en partie souffert; il s’en est réjoui en partie simplement lui-même. – Ce cadeau ne perd pas sa force, il nous rapproche toujours plus de Dieu Trinité; dans l’esprit de saint Ignace, qui lui a été donné par l’Esprit Saint, nous nous tournons vers l’Esprit divin, nous sommes rendus plus proches de lui dans une chaîne d’expérience; l’Esprit se donne à saint Ignace, celui-ci se donne à nous; il y a là une force de résurrection, de reviviscence, de croissance et d’action. Nous comprenons que, lorsque nous voulons agir, nous n’en sommes capables qu’à partir de la source de la contemplation et que, d’avoir reçu une parole de l’Esprit dans saint Ignace, c’est un lien qui est noué dans le ciel, une source qui ne tarit jamais pour qu’elle se répande sur la terre. Nous sommes plongés en elle, nous avons le droit d’y puiser pour faire quelque chose. Un peu comme pour éteindre un incendie des chaînes sont formées et de l’eau ne cesse d’être puisée à la source. S’il n’y avait ni incendie ni eau, ce serait des mouvements vides de sens; mais ainsi la transmission a un sens (2254).

L’actif, dans l’Eglise, doit savoir que ses souffrances ne suffisent pas, mais qu’elles doivent être complétées par les souffrances des contemplatifs. Il doit savoir que certaines choses en lui sont à purifier non par lui-même, mais qu’elles doivent être expiées par d’autres. Il doit savoir que ceux qui lui sont confiés, il ne peut pas les conduire et les purifier par sa propre faculté de souffrance, mais que les forces d’autrui sont requises pour cela. Il devrait être conduit par un contemplatif et avoir part à sa souffrance intérieurement et pas seulement d’une manière théorique (2112).

Adam et Eve

Le Fils se tient auprès du berceau de sa Mère de la même manière que le Père se tenait devant Adam … Marie : elle est un tout petit enfant, née depuis peu. Le Seigneur (le Fils) est là, invisible pour Anne, peut-être aussi pour Marie, mais en tout cas sensible pour elle. Elle est consciente d’une présence réelle. Il lui est beaucoup plus proche que sa mère. C’est une explication anticipée mais aussi réelle à sa manière que plus tard la conception du Seigneur sera réelle. Pour l’enfant, c’est une expérience comme entre ciel et terre pendant qu’elle est dans les bras d’Anne. Au commencement de sa vie, se produit une communion qui annonce la conception. Quand le Fils deviendra chair en elle, elle aura en elle la certitude de sa présence. Ce n’est pas pour elle comme pour les autres femmes qui doivent attendre pour savoir si elles sont enceintes. Elle le sait quand elle donne son oui (1588).

La conversation de l’ange avec Marie est comme une reprise de la conversation de Dieu avec Eve . Et bien que la conversation du Père avec Marie (par l’intermédiaire de l’ange) concerne le second Adam, celui-ci semble d’abord laissé de côté. La Parole dont il s’agit ne se présente pas pour le moment et l’on voit par là que le silence en Dieu peut avoir le même sens que l’échange de paroles avec lui. Et que finalement chaque rencontre avec Dieu – en paroles ou en silence – est prière. – Mais cette prière est toujours aussi quelque chose de commun. Marie n’est jamais séparée de son oui; elle possède une aisance infinie pour accompagner. Cela lui est tout à fait naturel d’être parmi nous comme l’une d’entre nous, ce qui ne diminue pas notre vénération pour elle. Et en étant parmi nous, elle crée l’espace pour ce qui est le plus essentiel: l’adoration de Dieu. Elle ne se fait pas petite pour qu’on remarque combien elle est humble, mais elle se fait toute proche de nous pour que tous ensemble, avec elle, nous adorions le Fils, le Père, l’Esprit (2109).

Adoration

Dans le ciel : les saints, groupés autour de la Mère de Dieu, sont prêts à adorer avec elle le Fils et l’Esprit et le Père. Tout d’un coup c’est comme si une secousse les traversait tous: étonnement, amour, admiration, et alors ils adorent. La prière est déclenchée. Mais comment doit-on décrire le Fils quand il est ainsi adoré? On devrait avoir des mots qui me font défaut. C’est comme si sa divinité rayonnait tant de sublime humanité qu’il ne subsiste pas le moindre doute : ici on ne peut qu’adorer. Et l’atmosphère d’adoration va parfaitement de soi. Dans une conversation entre amis, qui sont très heureux d’être ensemble et très animés, toute la conversation, tout le jeu des questions et des réponses sont déterminés par l’amitié réciproque. De même ici tout est déterminé par l’attitude réciproque juste entre Dieu et l’homme. Il est juste que le Seigneur aime tant les hommes et qu’ils l’adorent tellement que cela va et vient dans cette parfaite transparence. L’atmosphère d’amour éclaire tout, elle est jaillissement et étincelle entre le ciel et la terre (2295).

Adrienne

Elle me charge avec insistance, lors de ses funérailles (car naturellement elle mourra avant moi), de dire à ceux qui seront là « quelque chose de juste ». Car il y aura certainement beaucoup de monde et on devrait saisir l’occasion; il y a beaucoup de gens qu’on ne pourra plus atteindre plus tard. Il est d’usage de louer les défunts; je ne devrais pas faire cela. Je devrais louer la bonté de Dieu, célébrer sa miséricorde qui avait agi ainsi envers elle. Les gens devraient sentir ce à quoi il leur est permis d’avoir part (15).

Elle aime beaucoup qu’on lui parle des mystères de la foi. Une femme à l’hôpital lui disait que c’était pourtant un mot stupide. Alors elle fut toute remplie de zèle et elle essaya de lui expliquer que plus on réfléchit, plus on avance; tout devient toujours plus mystérieux. Ce qui ne veut pas dire incompréhensible. Mais exactement: plein de mystères (243).

(Les trois fausses couches d’Adrienne lors de son premier mariage). La première fois, elle aurait dû se ménager; mais malgré cela, elle avait donné son sang à une femme gravement malade sur le point d’accoucher, et elle l’avait sauvée au moins extérieurement au prix de sa propre grossesse. La deuxième fois, elle dut faire une longue marche en montagne pour rendre visite à un paysan; elle sentait que c’était trop et elle l’avait quand même fait. La troisième fois, en 1931, cela se produisit lors d’une pneumonie; elle l’avait attrapée en veillant toute une nuit auprès d’un homme qui s’étouffait et qui n’était tranquille et ne respirait que tant qu’elle était auprès de lui. Elle ne sait plus rien des deux dernières affaires. Mais de la première elle sait encore très bien que c’était un sacrifice: ou bien son propre enfant ou celui de l’autre; que tout cela soit arrivé se trouvait déjà alors dans un plan de la Providence. Elle devait apprendre à offrir. Cela aurait été deux garçons et une fille (1650).

31 mars. Il y a quelques jours, Adrienne était invitée pour le soixantième anniversaire de son amie, Pauline Müller; elle devait y prononcer un toast… Il y avait là beaucoup d’invités; son voisin de table était le Professeur Heinrich Barth… Elle prononça son toast qui déclencha une hilarité générale parce qu’il était très original et plein d’humour. Elle se livra à une amusante mystique des nombres avec les dates de la vie de Pauline. Barth lui dit ensuite que vraiment elle devrait faire l’exégèse de l’Apocalypse… Quand Adrienne fut partie, on parla beaucoup d’elle. Quelqu’un dit que c’était quand même dommage qu’une femme si intelligente soit devenue catholique. Barth répliqua: “C’est peut-être justement pour cela qu’elle est devenue catholique” (1780).

La prière vocale. « Quand je devins catholique, je me fis d’abord un certain programme: quelques Notre Père et quelques Je vous salue Marie et un Suscipe et l’angélus et un Veni Sancte Spiritus. Nous en avons parlé autrefois et vous avez été étonné de la rigidité de ce programme. Je dis: je me connais; c’est pour le temps où je n’aurai plus envie de prier. Il resterait au moins un petit quelque chose. C’était la prière du soir, et d’ordinaire je la répétais plusieurs fois. C’était des vivres de réserve. Je ne sais plus quand je l’ai laissé tomber. Pendant tout un temps, je l’ai aussi augmentée et vous m’avez alors interdit de le faire. Maintenant il peut arriver qu’en allant en voiture à la consultation je dise le premier Ave de la journée » (2059).

Âme

L’une des premières visions intérieures d’Adrienne, spirituelles pour ainsi dire, avait le contenu suivant: elle avait reçu une vue intérieure profonde, qu’elle ne peut préciser davantage, sur l’état incertain des âmes humaines; elle avait vu comment les unes s’efforcent de monter, les autres de descendre, tandis que d’autres sont dans l’incertitude. Cela avait été une expérience effrayante qui s’était répétée plusieurs fois et qui avait allumé en elle le désir brûlant d’aider les âmes dans leur combat et de les faire aboutir vers le haut. Déjà dans l’enseignement que je lui donnais lors de sa conversion, j’avais expressément souligné que la marque distinctive du catholicisme était la solidarité: le Christ s’est substitué à tous et ses membres suppléent les uns pour les autres. Maintenant elle recevait une expérience directe, vécue, de cette solidarité. Et d’abord comme une solidarité dans la faute (11).

Pentecôte. A l’église, vers onze heures et demie, Adrienne vit comment devant elle sur un banc un garçon fut touché par un rayon de soleil oblique comme il y en a souvent à cette heure dans l’église Sainte-Marie. C’était un phénomène purement naturel. Pourtant elle vit ensuite tout à coup comme se rattachant à cette lumière, une immense flamme qui remplit toute la partie supérieure de l’église, s’inclina vers le bas et se dispersa là en de nombreuses petites flammes. Celles-ci descendaient sur les têtes des personnes présentes. Mais le feu ne fut « reçu » et absorbé que par un petit nombre. La plus grande part des flammes se retiraient en haut « déçues » (comme elle disait), parce qu’elles étaient éconduites. Cela remplit Adrienne d’un double sentiment étrange. D’un côté certainement une grande joie. Elle ne réfléchit pas pour savoir si elle-même était parmi les élus. Elle ne remarqua personne en particulier qui ait reçu la flamme, tout au plus que dans une partie de l’église elle fut davantage reçue que dans une autre. Ce n’est qu’en sortant après la messe, qu’elle sut qu’elle aussi avait reçu quelque chose. Sous le porche de l’église, elle vit une jeune fille qui avait reçu le feu, puis aussi un jeune couple. Le revers du bonheur était une grande douleur à cause des nombreux rejets… Les jours suivants… elle s’effraie de la possibilité qu’elle a pleinement reçue maintenant de lire dans les âmes de ceux qui l’entourent jusqu’au plus intime d’eux-mêmes; il se trouve dévoilé devant elle (90).

L’amour ne cesse d’être le thème de la conversation d’Adrienne; c’est inépuisable. Elle décrit comment l’amour a grandi en elle. Comment elle pensait autrefois qu’on ne pouvait aimer de toute son âme qu’une seule personne, ou quelques-unes seulement. Et maintenant il se fait qu’on peut se dévouer de toute son âme à d’innombrables personnes et à chacune de manière différente si bien qu’il n’y a aucune infidélité à se donner totalement à beaucoup. Autrefois elle ne savait pas que cela était possible (406).

Elle a une singulière conversation avec un protestant… qui ne cesse de lui dire que dans cette pièce (le bureau d’Adrienne) il y a un air tout particulier, un fluide, quelque chose qui touche l’âme et conduit à Dieu (992).

Il y a une communion aussi en dehors du sacrement. Très souvent la communion sacramentelle s’effectue par habitude et avec tiédeur, sans qu’elle soit coupable à proprement parler; tandis que la communion de désir, qui arrive le plus souvent quand on aurait aimé communier et qu’on en a été empêché, ouvre toujours l’ âme tout entière au Seigneur. “Le Seigneur est plus riche que l’hostie, il la dépasse”, dit Adrienne (995).

Mercredi dernier, Adrienne avait fait un exposé à l’Association de mères de Saint-Antoine sur des questions d’éducation sexuelle pour les jeunes filles. Son exposé semblait, dit-elle, avoir trouvé un écho. Cependant, à la fin, elle eut tout d’un coup une vue précise de l’état de l’ âme d’un ecclésiastique qui était présent; elle en fut plongée dans une grande inquiétude: elle reçut cela comme une tâche (1016).

Amour

Aujourd’hui elle m’a dit qu’elle comprend maintenant que l’ amour est vraiment toujours inquiet. Même l’ amour brûlant entre deux personnes est toujours inquiet. On pense que cette inquiétude pourra cesser plus tard, que viendra un temps où l’ amour sera grand et paisible et que le feu deviendra lumière. Cela existe certes. Mais seulement avec une sorte d’accoutumance dans le charnel comme dans l’érotique spirituel. Mais dans l’ amour de Dieu et dans l’ amour du prochain qui vient de Dieu il n’y a jamais une telle accoutumance. C’est pourquoi il reste toujours inquiet et brûlant (376).

“C’est quand même une belle disposition, dit-elle, que les femmes puissent aimer tellement plus que les hommes!” (618).

Suivirent quelques jours d’un bonheur extraordinaire. Adrienne expérimente l’ amour de Dieu dans une mesure telle qu’elle ne sait plus guère comment le supporter. Sa vie tout entière n’est plus qu’ amour , elle le rayonne presque visiblement. Durant ce temps, elle est particulièrement clairvoyante, elle aide de nombreuses personnes (1184).

Celui qui aime se réjouit si l’être aimé se sent à l’aise chez lui, ouvre ses tiroirs, <vole> ses timbres: c’est un signe qu’est abolie la distance du domaine privé (2062).

En tout amour il faut une distance. On ne peut pas toujours être ensemble. Il doit aussi y avoir la joie des retrouvailles. Et il faut la distance de la solitude pour découvrir, également pour pouvoir garder le juste milieu… Pour qui veut aimer parfaitement un être humain, ou Dieu également, il y a dans la distance une sorte de feu purificateur (2287).

Anges

Depuis longtemps elle se réveille chaque matin vers huit heures moins vingt, c’est-à-dire au moment de la communion de ma messe, et elle voit les deux anges derrière moi. Je lui demande le sens qu’auraient ces deux anges . Elle dit qu’ils sont sans doute chargés de tout accomplir avec le prêtre et de compléter ce qu’il fait liturgiquement. – Aujourd’hui, 27 mars, elle se réveille quatre minutes plus tard que d’habitude. De fait la messe de carême aujourd’hui a duré plus longtemps d’autant de minutes (22).

La veille au soir, fortes crises cardiaques. Elle souffre beaucoup alors qu’elle est au lit. Elle dit alors à mi-voix pour elle-même, dans un certain sentiment d’abandon: « Voyons, on est bien seule ici…  » Alors un ange se tient auprès de son lit, il lui prend la main et dit à peu près ceci: « Que penses-tu donc… » Les douleurs ne s’en vont pas mais elles sont transformées (34).

Par ailleurs cette nuit, la Mère de Dieu et un ange furent là, sans rien demander, uniquement pour apporter la bonté de leur présence. C’était tout à fait merveilleux, presque comme une main fraîche sur un front brûlant. J’ai eu tellement peu de sommeil cette nuit que je suis un peu plus fatiguée que d’habitude, mais c’était si bon (57).

L’après-midi, elle a une conversation assez longue avec Werner, son mari. Dans la fièvre, mais cependant tout à fait consciente, elle lui raconte qu’elle voit parfois des anges. Elle a tout à coup le sentiment qu’il doit quand même aussi savoir quelque chose, « en avoir quelque chose ». C’est la première fois qu’elle parle à un tiers des apparitions. Elle ne dit rien des saints et de Marie. Werner est étonné, songeur. Il pose des questions sur les anges . Est-ce qu’elle ne les voit que depuis qu’elle est catholique? Est-ce qu’elle croit que lui aussi les verrait s’il devenait catholique? Etc. (157).

Elle se réveille vers 7 H 30. Il est trop tard pour aller à la messe. Cette pensée la poursuit, bien que depuis longtemps déjà elle ne puisse plus aller à la messe les jours ouvrables. C’est irréparable. Elle devrait y être et elle ne le peut pas. Elle essaie de se lever. Cela ne va pas. Elle se recouche désespérée… Mais vers midi un ange lui apporte la communion, une véritable hostie (470).

Angoisse

Hier et aujourd’hui Marie est encore apparue… Marie lui explique l’importance de l’ angoisse . Oui, on devrait la goûter jusqu’à la lie pour qu’on sache exactement à quoi s’en tenir quand on veut réconforter et consoler les autres. Autrement on ne peut pas assumer cette tâche (115).

Toute la journée sans cesse des cyclones d’ angoisse qui la balaient environ tous les quarts d’heure (845).

Adrienne dit à nouveau que ces états d’ angoisse sont ce qui lui sont naturellement le plus étrangers. Jusqu’à il y a trois ans, jusqu’à sa conversion, elle avait le tempérament le plus équilibré du monde, elle était toujours pleine de vie et d’activité, elle n’avait jamais eu peur de rien; elle ne se reconnaît plus (853).

(Dans une vision) Tout d’un coup on voit que sur la rive où on se trouve, à quelque distance, cinquante mètres environ, l’eau ondule un peu. « Il doit y avoir quelque chose dans cette eau! » On court le long de la rive jusque-là. On sait que l’homme se trouve là (il n’est plus au milieu). Il suffit d’y aller et de le retirer; ça va lentement. Il suffit qu’on ait de l’ angoisse de ce que quelqu’un se damne pour que le Seigneur le sauve. Naturellement on ne peut pas déduire cela d’une manière aussi simple; la phrase ne résiste pas à un examen approfondi. Et pourtant c’est comme ça. Quand, du côté du repentir, on a vraiment de l’ angoisse pour quelqu’un, le Seigneur nous donne quelque chose de son angoisse mortelle sur la croix, quelque chose de l’ angoisse de la rédemption; il ne nous en fait le don en quelque sorte que comme dans un passage qui mène à celui qu’il veut sauver par cette angoisse (2138).

Annonciation

« Vu Marie à l’ Annonciation . Mais elle était deux choses en même temps: la jeune fille qui voit un ange pour la première fois et lui donne son oui, et la femme mûre qui continue à vivre son oui. L’inquiétude du premier acquiescement qui se faisait jour malgré toute sa confiance en Dieu et toute sa foi est remplacée ensuite par une fécondité pleine de joie comme si, aujourd’hui, le jour de sa fête, l’attention de Marie devait être attirée sur le fait que son oui dans l’obéissance a certes requis d’elle un sacrifice, mais que sa récompense – elle a pu porter le Fils, l’élever, l’accompagner, elle demeure pour l’éternité sa mère et son épouse – est si immensément grande et réjouissante et féconde que cette inquiétude première a entièrement disparu » (2049).

Apostolat

Tout d’un coup elle vit dans une vision une scène de la vie de saint Ignace qui s’était vraiment passée: Ignace lutte dans la tentation, le démon cherche à le lier avec une corde, c’était dans les années avant la fondation de la Compagnie. Le démon lui souffle à l’oreille: “Renonce donc à cet apostolat , je te promets alors que tu pourras prier toute ta vie durant”. “C’était la tentation de la contemplation”, explique Adrienne ; et elle ajoute: “Il est bien possible que suite à une trahison de ce genre il aurait reçu réellement la paix et la grâce d’une sainte vie contemplative. Je ne le sais pas exactement, mais c’est possible. Il se peut aussi en tout cas que le démon prenne la main tout entière si on lui donne le petit doigt” (755).

Apôtres

Mardi 21 septembre. Le soir Adrienne, pendant deux heures, parle des apôtres avec beaucoup d’animation et elle dit tant de choses belles et profondes que, de mémoire, je ne puis les rendre que d’une manière fragmentaire. J’essaie de m’en tenir autant que possible à ses propres termes… Dans les relations avec les hommes, les apôtres n’ont pas du tout le besoin de se “donner”, car ils vivent totalement à l’intérieur de la Révélation. De manières certes très différentes. Elle vit d’abord Matthieu : une âme très simple, sans beaucoup de réflexions. “L’évangile selon saint Matthieu est excellemment une dictée, le scribe est avant tout un auditeur. Il est totalement d’un seul jet. Par rapport à lui, Luc est plus sensible, plus différencié, on voudrait presque dire plus nerveux; mais chez lui aussi règne une simplicité d’esprit surprenante. Ils n’apparaissent pas comme des personnalités”. Je l’interroge sur Marc. Elle dit: “Marc est le collégien. De lui on peut tout avoir si on sait s’y prendre avec lui”… Chez Pierre, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres , dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie… (806)

Art

Après cela, le Seigneur lui montra une grande foule de peintures, des paysages d’une beauté et d’une perfection incroyablement artistiques. Mais ils étaient tous peints sur du carton bon marché. Adrienne ne pouvait pas se souvenir avoir vu quelque chose d’aussi magnifique, mais le carton la gênait. Le Seigneur lui expliqua: “Il y a beaucoup de belles œuvres qui sont faites par des incroyants. Je suis présent aussi dans ces œuvres, et ils ne pourraient pas les faire si je n’y étais pas. Je suis en tout ce qui est beau, vrai et bon. Tout cela ne peut être saisi qu’en moi. C’est pour cela aussi que beaucoup d’hommes sont conduits à moi par des œuvres de ce genre sans que ce soit l’intention de ces artistes et de ces auteurs. Tout vrai chrétien sait cela” (950).

Ascension

Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de l’accueil du Fils. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est … le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision… Aussi problématique que soit le monde, il n’est pourtant pas quelque chose qui a échoué, parce que le Fils le porte au ciel. Il est l’œuvre tout à fait bonne du Père, que le Rédempteur ramène au Père. Et c’est comme si chaque coeur qui a jamais battu en ce monde devait ramener au ciel de la joie. Le mal, qui est venu entre-temps, est aujourd’hui couvert, oublié, passé, par les retrouvailles du Fils et du Père (2296).

Ascèse

Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ ascèse , ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu . J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. (Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures). Elle : On devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Moi : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce en quelque sorte. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses aussi extraordinaires que par exemple l’affaire avec X sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin très fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Église (59).

Assomption

Quand Marie est accueillie dans le ciel, … c’est comme si, à cause de sa pureté et de sa sainteté, à cause de son amour pour Dieu et pour les hommes, et de l’amour de Dieu pour elle, il n’y avait pas de transition tranchée (entre la terre et le ciel). Tout se développe seulement à partir du point d’où elle vient jusqu’à la parfaite vision du ciel. Au ciel, elle est tout de suite chez elle: elle se trouve auprès du Fils qu’elle connaît, elle se trouve dans tout un monde qu’elle connaît par principe depuis toujours par le Fils et par le oui qu’elle a donné. C’est un monde dans lequel elle reconnaît également aussitôt les promesses de l’ancienne Alliance et la voix prophétique de Dieu. Elle se sent là comme en son lieu de destination, comme si elle en était originaire, avec un étonnement, une admiration, une gratitude et un amour qui sont ses qualités particulières. Tout est simplement dilaté. Rien ne doit être changé, déplacé, rien ne doit être expié ou annulé, tout est confirmé tel que c’était. Malgré cela, il n’y a pas de confusion possible entre le ciel et la terre; le ciel n’est pas la terre sur laquelle elle a vécu, il est le monde divin, mais elle est capable de le saisir tout de suite. Rien au ciel ne lui est étranger, tout ce qui s’y trouve confirme ce qu’elle était depuis toujours et la comble. Il n’y a pas de choses nouvelles qui lui sont présentées à voir. Elle vient simplement chez elle, dans sa patrie au sens le plus strict, au lieu où elle est pleinement reconnue, où l’on sait et comprend qui elle est, ce qu’elle a fait, et où elle peut se reposer, comprise par Dieu définitivement (2286).

Auréole

Jeudi 11 novembre. Le soir, Werner (le mari d’Adrienne) lui dit qu’il y a des gens qui soutiennent qu’elle est une sainte. Porte-t-elle aussi une auréole ? Adrienne : “Naturellement”. Elle la garde dans le tiroir du bas de l’armoire à linge parce qu’elle est très grande. Werner rit, demande si c’est vrai. Adrienne : “Si tu me poses de sottes questions, j’ai bien le droit de répondre des sottises. Mais tu peux vérifier si elle est là ou non”. Werner : “On doit bien la voir briller à travers la fente quand on éteint la lumière?” Adrienne : “Le mieux est que tu ailles vérifier toi-même”. Werner va jusqu’à l’armoire et reste debout devant le tiroir. Il pense que c’est trop risqué de l’ouvrir (888).

Avent

Le Christ dans le sein de sa mère. La prière du Fils dans le sein de sa mère ressemble à sa prière sur la croix: ici il rend au Père son Esprit, là son corps. Ce corps qu’il vient seulement à peine de prendre, qui signifie pour lui une expérience nouvelle, il l’offre au Père avec la joie qu’il en éprouve. Et parce qu’à présent il est un être humain et un enfant – bien qu’il soit Dieu – et qu’il n’a encore aucune expérience du monde, et qu’il se trouve au tout début de son expérience humaine, il porte au Père ce corps comme un petit enfant vient montrer son nouvel habit. Il tient ce corps en très grande estime parce qu’il sera pour lui son accès à la terre, c’est par lui qu’il regagnera les hommes pour le Père. Comme les hommes ont besoin de leur corps pour pouvoir atteindre le ciel, il a besoin maintenant de son corps pour gagner les hommes au ciel. Et il ne trouve pas que ce corps ne soit pas adapté aux mesures de son Esprit. Au contraire, il donnera à ce corps humain la mesure de son Esprit (2358).

 

B

Beauté

« Quand on se trouve comme moi devant de si belles roses, on pense sans cesse à celui qui les a données. Et là, au mur, le tableau de la mer est si vivant avec son eau, qu’on pense à la Bretagne; on voit devant soi la mer et la création de Dieu tout entière, et il n’est pas difficile de trouver et de chercher Dieu en toutes choses. On n’a pas besoin de se donner du mal pour cette recherche, on est porté vers Dieu, et quand on a trouvé, cela se transforme tout de suite en amour – pour Dieu et pour les hommes – et en prière. La beauté des choses a forcément pour le croyant l’effet de le diriger vers Dieu, de faire sourdre la prière… C’est pour Dieu une joie de savoir qu’il y aura dans son monde une fleur comme cette rose devant moi. Qu’elle répandra ce parfum. Comment Dieu ne serait-il pas déjà ivre de joie à l’avance en y pensant? Et que pourrait-il faire d’autre que de créer l’homme pour que lui aussi ait part à cette joie en ce monde? On comprend, à partir d’une fleur, que c’était la volonté de Dieu que l’homme aussi soit beau, l’être le plus beau du monde, en son corps et en son âme » (2152).

Béguin

Le mardi soir, elle donne un grand souper avec le Recteur Henschen, Muschg, Albert Béguin et moi. Elle est totalement muette dans sa souffrance. Quand je lui demande comment ça va, elle dit: “N’attirez pas l’attention sur moi, personne ne remarque que je ne suis pas bien”. De fait elle n’a rien mangé pendant ce grand souper, ce que personne n’a remarqué sauf moi (954).

Bénédiction

Et cet amour qui était et qui est en moi grandit toujours, il me remplit plus que jamais; c’est comme si c’était un nouveau-né; jusqu’à présent je vous en ai fait part tant soit peu selon des principes; et quand je priais, je disais souvent: Bénis tous ceux que j’aime et bénis ceux que je ne peux pas supporter. Où sont ces derniers? A certains moments je ne sais plus. Et l’amour est si grand que je voudrais le partager sans faire de choix; il est suffisamment grand, tous peuvent en avoir leur part… Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais : les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce. Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi (…) Combien est beau le peu de vie qui se trouve devant nous si nous pouvons transmettre vraiment l’amour de Dieu jusqu’à la fin. C’est le même amour qui doit chasser en quelque sorte de nous l’ultime lâcheté pour que nous puissions être à la hauteur de ses exigences. Et je prie: Donne-moi plus à souffrir et plus à porter si par là tu me donnes davantage de ton amour à transmettre (56)

Des tableaux et des promesses d’autrefois refont aussi surface, d’après lesquels dès sa mort elle pourra être une sorte d’ange gardien maternel auprès des personnes qu’elle aime. Une sorte de douce consolatrice qui, la nuit, peut s’approcher de leur lit et leur imposer la main pour les bénir . Et puis cette affirmation que dans la prière elle peut bénir comme « à la manière d’un prêtre » – elle prononce le mot avec hésitation, parce que naturellement il y a une grande différence entre un prêtre et elle. Et elle voit dès maintenant les effets de ce genre d’activité. Deux vieilles femmes à l’hôpital Sainte-Claire, toutes deux atteintes d’une grave maladie de coeur, agitées et angoissées; chaque fois qu’elle leur a rendu visite, elles ont ressenti un apaisement et ont passé une nuit tout à fait calme. Une troisième patiente dans la même chambre, qui n’est pas traitée par Adrienne, a très bien remarqué la chose et elle lui demande si elle ne pourrait pas être traitée aussi par elle. Comme Adrienne refuse parce que cette femme a son propre médecin, la malade lui demande de passer au moins auprès de son lit et de lui tenir un instant la main. La bénédiction opère, cette malade se sent aussi soulagée et pour la première fois se remet à bien dormir. Je demande si elle a prié pour la guérison de ces deux vieilles femmes. Elle dit que non, et qu’il serait mieux pour ces vieilles si elles pouvaient mourir. Elle ne peut faire usage de « ces moyens » que lorsqu’elle voit un cas d’absolue nécessité, que tout le lui indique clairement, la situation extérieure et la voix intérieure (99).

En nous séparant, je lui donne une bénédiction . D’habitude elle ne ressent rien de spécial à ce moment-là. Mais cette fois-ci elle dit en se relevant que ce fut comme si un jet de feu l’avait traversée. J’avais aussi pensé particulièrement à l’Esprit-Saint (395).

Bernadette

Et il est cependant bien sûr que Bernadette n’aurait pu être forcée par aucun pouvoir ecclésiastique de dire avec une bonne conscience qu’elle n’avait pas vu la Mère de Dieu. Si on voulait contester cela, on enlèverait à Dieu toute possibilité de se faire entendre clairement de quelqu’un sans devoir passer par la voie de l’autorité ecclésiastique (1922).

Blasphème

Pendant tout un temps, la nuit, chaque battement du coeur formait devant ses yeux comme un cercle dans lequel trois diables se poursuivaient réciproquement. Souvent il n’y en a qu’un seul qui se tient en face d’elle. Quand je lui demande à quoi il ressemble, elle dit: “Moitié singe, moitié homme, moitié âne, moitié gnome. Il a une peau grise”. Il essaie constamment de la forcer à blasphémer . Non à un péché précis, par exemple à la sensualité ou à quelque chose de ce genre, mais à l’incroyance à l’égard de Dieu. Il lui est proposé la sentence: “Dieu est amour”. Puis des variations sont faites sur ce thème. Par exemple d’abord: “Dieu est amour, mais tu es exclue de cet amour”. Puis: “Dieu est amour, mais par tes péchés tu exclus aussi de cet amour les autres qui te sont chers”. Puis: “Dieu est amour, mais par amour il laisse les hommes pécher contre son amour et ils se précipitent ainsi à leur perte”. “Dieu est amour, donc on a la possibilité et le droit de pécher car il ne peut se protéger contre cela”. “Dieu est amour, c’est pourquoi Dieu sait exactement que les hommes ont besoin du péché et il les laisse pécher contre lui” (555).

C

Calculer

La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles de H.U. (= P. Balthasar) lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer le temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout (2161).

Cardiognosie (connaissance des cœurs et autres connaissances insolites)

La semaine dernière, il s’est encore passé ceci : elle était à pied dans une rue animée. Parmi beaucoup d’autres gens, elle croisa aussi une diaconesse devant laquelle elle resta brusquement interdite – elle souligna ce « brusquement »; cette fois-là et aussi plus tard en d’autres occasions, il lui vient à l’esprit comme un éclair: « Est-ce que cette personne n’est pas nue? » Et cependant au même instant elle se disait qu’elle portait des vêtements. Ce n’est pas qu’elle ait vu son corps à travers ses vêtements ou comme si la femme n’avait pas eu de dessous. D’abord il lui fut impossible de préciser ce qui l’avait frappée à proprement parler. C’était comme si un grand alpha privatif – c’est sa propre expression – s’était trouvé devant la personne tout entière. Alors elle comprit tout à coup que cette femme n’était pas dans la grâce. Tout en elle était comme mort, sans vie, sans sens, sans expression. En continuant à marcher, elle remarqua qu’elle pouvait distinguer maintenant parmi les autres personnes celles qui étaient en état de grâce et celles qui ne l’étaient pas. Cela avait été une expérience très désagréable. Cependant cette capacité de discernement cessa aussitôt qu’elle rencontra des connaissances, et chez elle non plus, avec les siens, elle ne vit plus rien. Cela continua ainsi deux ou trois jours. Puis le caractère importun de l’expérience disparut ; seule resta la capacité de ce discernement dès que son attention était dirigée expressément sur ce point (74).

Aujourd’hui elle a vu un prêtre en ville. Tous les prêtres qu’elle rencontre, elle connaît toujours leur état intérieur . Celui-ci était un petit bourgeois, grossier et sans coeur. Elle fut très bouleversée. Que faire pour avoir de bons prêtres? On en voit si rarement un qui est comme il devrait être (322).

En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (334).

Elle passe en voiture Freiestrasse et elle voit les gens divisés en quatre catégories : ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, ceux qui s’occupent de Dieu, ceux qui s’occupent des autres : profession, famille, quelque chose dans leur milieu, et ceux qui ne s’occupent de rien, qui sont vides et n’ont pas encore fait de choix. Elle a peut-être vu ainsi soixante personnes, l’espace d’un éclair, mais très distinctement. Sur ce nombre, trois peut-être étaient avec Dieu, six peut-être étaient vides, des jeunes pour la plupart, qui sont encore des feuilles blanches. Certains d’entre eux étaient proches de la grâce sans le savoir. Pour les autres, la plupart s’occupaient de leur milieu, etc. C’est la catégorie pour laquelle Dieu a le plus de difficultés. C’est plus facile encore pour ceux qui s’occupent d’eux-mêmes. Ceux-ci peuvent finir par en avoir assez d’eux-mêmes. Les autres sont égoïstes sans le savoir, des hommes de “bonne volonté”, difficiles à déraciner. De tous ces gens, Adrienne n’a pas vu cette fois-ci ceux qui avaient la grâce et ceux qui ne l’avaient pas (434).

Aujourd’hui X. m’a rendu visite. Il logeait chez Adrienne pour deux jours. Il s’agissait de sa vocation au sacerdoce qu’Adrienne tient pour indubitable. Elle put me dire encore beaucoup de choses sur son état intérieur et elle me donna des indications sur la manière de traiter avec lui. Au reste elle le fait souvent maintenant et je le lui demande également souvent. A chaque fois elle ne veut pas s’exprimer tout de suite mais elle demande une nuit de prière ou quelques heures pour réfléchir à la chose en Dieu (1066).

L’Abbé (d’un monastère suisse), qui lit “Jean” (c’est-à-dire le commentaire d’Adrienne sur l’évangile de Jean) depuis longtemps, souhaite voir Adrienne. Elle monte là-haut le dimanche 18 août. La conversation est bonne. Elle lui dit des choses qu’elle ne peut pas savoir, sur sa mission à lui et la gestion de sa charge. Il est étonné et ne cesse de répéter que l’affaire est manifestement authentique. Ensuite il commence aussi à parler de choses personnelles, ce qui ne plaît pas à Adrienne; cependant elle lui donne là aussi une réponse et l’Abbé en semble très satisfait. Elle dit qu’après cela elle avait été totalement épuisée et qu’elle avait compris le passage où le Seigneur dit qu’il avait senti une force sortir de lui. Il en est toujours ainsi à vrai dire quand on fait quelque chose vraiment dans sa mission (1575).

« Vous m’avez souvent demandé de bien vouloir ‘examiner’ une personne, de juger une vocation. A chaque fois alors je ne connaissais pas la manière dont je pourrais en savoir quelque chose. Parfois j’ai vu tout d’un coup une personne par l’ intérieur sans l’avoir rencontrée; d’autres personnes, je les connaissais vaguement et, dans une inspiration soudaine, d’une grande certitude, j’en savais un peu plus sur elles, et cela souvent en dehors de toute attente. Il est arrivé aussi que j’aie vu le tableau d’une personne et que je devais chercher seulement à qui ce tableau correspondait. Il a pu se faire que je savais à quoi m’en tenir sur une personne avant que vous ne commenciez à vous occuper d’elle; et quand vous veniez alors me voir avec elle, il y avait quelque chose en moi qui était déjà prêt. Mais je n’ai jamais réfléchi à ces choses. Je sais qu’il y a la possibilité de déployer devant Dieu les choses qu’on connaît sur une personne comme celles qu’on ne connaît pas et qu’on voudrait apprendre. ‘Frappez et l’on vous ouvrira’. On ne fait pas cela de manière indiscrète; au contraire, on reçoit de Dieu une certitude ponctuelle qu’on est autorisé à interroger. Vouloir parler avec Dieu est déjà une réponse à la volonté qu’il a de parler avec nous. Il montre au moment même ce qu’il est utile de savoir. Ce n’est pas moi qui rassemble un savoir qui est ensuite complété par Dieu d’une manière surnaturelle en quelque sorte. C’est Dieu qui montre ce qu’il veut, des choses qui se trouvent peut-être tout à fait ailleurs qu’à l’endroit où je les aurais attendues. Parfois aussi j’ai la possibilité d’interroger Dieu sur une personne et sa vocation et sa mission, et Dieu me répond avec une autre » (2119).

Catherine de Sienne

Dans les débuts du christianisme, les missions avaient un caractère ample et grand. Elles convenaient au format de la réalité du Christ. Jean représentait l’amour, Paul le zèle, Luc peut-être la fidélité. Ils transmettaient tous la vie du Seigneur, ils gardaient ses paroles; certains, comme les évangélistes, le faisaient sur mission d’inspiration pour établir ce qui s’était passé historiquement, chacun à sa manière personnelle. Ils montraient par là aux charismes ultérieurs ce que veut dire avoir une mission et combien celle-ci accable l’homme et le réclame et le rend responsable. Quand Paul parle du Seigneur – déjà à une certaine distance des évangélistes, étant donné qu’il n’avait pas fait l’expérience de la vie terrestre du Seigneur -, il le fait pourtant à partir de l’expérience quotidienne qui est la sienne de porter en lui la parole, à partir d’un zèle qui se déploie totalement selon la parole. Cela ne lui fait rien de ne pas saisir et de ne pas transmettre la parole en relation avec la chronologie terrestre de la vie de Jésus; il le fait selon les besoins de sa mission. Commence déjà alors peut-être une transformation du signe précurseur : jusqu’alors la mission comme fonction de la parole, maintenant plus ou moins la parole comme fonction de la mission. – Chez tous les envoyés, il y a un silence et un laisser-faire; un don de soi sans qu’on ait tout de suite en main le mot correspondant. Laisser faire ce qui est discret, ce qui n’est pas mentionné. Cela se trouve même au début des missions chrétiennes comme on le voit pour Marie. Puis viennent toujours davantage de missions spécifiées qui certes ne négligent pas le tout, mais qui sont fixées sur un épisode ou une période de la vie du Seigneur, sur l’une de ses paroles, sur l’un de ses actes ou sur l’un des événements de sa vie, sur un aspect de la vérité chrétienne. – Catherine de Sienne a reçu en cadeau avant tout la mystique d’être touchée, qui se rattache étroitement à la plaie du côté du Seigneur. Elle doit donner tout de suite toute une part de son être; la question de ce qui est personnel se trouve bientôt derrière elle. Dans une rencontre de la croix, elle est déjà morte à elle-même sur le modèle de la mort du Seigneur; elle laisse derrière elle une quantité d’expériences pour vivre dans la plus stricte obéissance de mort. Il existe une ligne d’obéissance de mort de ce genre qui va de la résurrection de Lazare à celle du Seigneur; cette obéissance de mort a certes devant elle la résurrection, mais elle doit aussi l’oublier pour ne demeurer que dans la mort, dans un ‘laisser-faire’ qui ne se défend pas, qui ne prévoit pas le coup, bien qu’il soit promis et qu’il arrive infailliblement. Une obéissance qui laisse s’accomplir la promesse pas à pas sans voir l’ensemble. Ainsi Catherine n’a pas besoin de réfléchir à la succession de ses actes ni à l’image qu’elle offre en obéissant. Elle ne fait qu’agir, elle se laisse ouvrir. Et le sang et l’eau qui s’écoulent sont le résultat de son obéissance. Ils proviennent d’elle (parce que le Seigneur les lui a donnés), mais ils ne lui appartiennent pas. Qu’elle donne des exhortations, qu’elle fasse des visites ou qu’elle soigne des pauvres et des malades, qu’elle prie ou qu’elle souffre, elle est toujours dans la même mission, étroite et nettement délimitée. Elle ne voit pas le fruit, comme Marie qui a dit son fiat et qui a reçu l’enfant. Son expérience de la vie chrétienne n’est pas subjectivement très différente de celle de Lazare qui reste dans son tombeau. Il fut envoyé là, il dut tout abandonner et simplement rester là. – Les paroles et les actes et les prières de Catherine sont aussitôt pris par le Seigneur. Elle est comme un arbre dont on fait aussitôt tomber les fruits. Comme une mère à qui les enfants seraient retirés aussitôt après leur naissance pour qu’elle puisse utiliser toutes ses forces pour concevoir et mettre au monde un nouvel enfant. Catherine est comme un chasseur, mais le tableau de chasse ne lui appartient pas. Il ne lui est pas permis d’y jeter un coup d’œil. Son fusil fait mouche, mais elle n’a pas la preuve qu’elle a touché (2242).

Chasteté

Adrienne voit Marie avec Jean, François d’Assise et Ignace; différentes formes de chasteté sont expliquées à partir de ces trois saints. – Jean est toujours totalement pur, tellement pur que, d’une certaine manière, à côté de la chasteté il ne comprend pas le péché. Il serait impensable pour lui qu’on puisse vénérer la Mère, adorer le Fils et en même temps se chercher soi-même dans un autre être. Il a compris l’amour comme une orientation définitive vers le Seigneur et vers la Mère, et il a toujours vu aussi dans le Fils la Mère et toujours aussi dans la Mère le Fils. Quand il a quitté la croix avec Marie, il y avait toujours aussi, dans sa vénération pour la Mère, sa vénération pour le Fils. Il était élevé dans une sphère de virginité dans laquelle il n’entrait pas du tout en contact avec la nature de l’impureté. – François connaissait bien le péché d’impureté et, quand il s’en est détourné, il savait toujours aussi combien l’homme est faible, combien il a besoin du Fils et de Marie pour ne pas tomber. Cela augmentait encore son amour pour les hommes de les savoir si pauvres et de voir que, malgré la foi et l’amour qu’ils pensent avoir ou qu’ils prétendent avoir, ils tombent dans ce péché. Dans sa compassion, il voudrait les protéger. Il les aide à ne plus tomber, il le peut parce qu’il connaît leur faiblesse. Les deux, Jean et François, se trouvent également près de la Mère. – Ignace, celui qui n’est pas vierge, qui devient vierge en faisant pénitence, qui a à mener de durs combats de renoncement et de détachement, qui dépose aux pieds de la Mère ses bons résultats, mais comme une bagatelle dont il ne vaut pas la peine de parler. Il se tient devant elle d’une manière virile et chevaleresque. Dans ses relations avec ses prêtres, il donnera toujours relativement peu d’importance à leur passé. Ce n’est pas sa “spécialité”. Lui-même sur ce point s’est dépersonnalisé, chez les autres également il prend les choses de manière impersonnelle et il leur conseille d’en faire autant. La pureté est simplement quelque chose entre lui et la Mère, qui est décidé une fois pour toutes et qui donc est réglé. – Les trois saints se trouvent ainsi pour finir au même endroit, mais leurs chemins sont différents. Jean dit : nous devrions rester comme le Seigneur et la Mère. François : nous sommes faibles, mais nous sommes heureux que la force du Seigneur se tient à notre disposition. Ignace dit à chacun : veille à ce que tu en aies fini le plus vite possible avec cela (1410).

Chercher Dieu

« Nous ne chercherions pas Dieu s’il ne nous avait pas trouvés », s’il n’avait pas mis en nous les conditions voulues pour le trouver. Ses inspirations sont pour nous compréhensibles. Il peut suivre plusieurs chemins : nous éclairer soudainement comme frappe la foudre, transformer et réorienter notre vie tout entière. Il peut, avec la même soudaineté, nous montrer quelque chose qui nous était déjà connu mais, à présent, cela nous apparaît irrévocable et urgent, et cela a des conséquences beaucoup plus profondes que nous ne le pensions. Mais il peut aussi procéder tout autrement : nous donner, dans un clair-obscur, les unes après les autres, des intuitions, des considérations, des suppositions auxquelles on ne donne pas suite. Mais une fois qu’un nombre suffisant de foyers est allumé, il y a un embrasement soudain de l’ensemble. Pendant longtemps il n’y eut que de la fumée, l’esprit humain ne percevait pas l’Esprit Saint, il demeurait imbu de ses propres pensées, qui ne paraissaient pas particulièrement éclairantes ni alléchantes. Mais tout d’un coup jaillit la flamme parce qu’il ne manquait plus que très peu de chose pour la libérer (2148).

« Les heures de la nuit durant lesquelles les choses sont présentes mais invisibles, et elles redeviennent visibles le matin, offrent une image d’une sorte particulière de prière et de vision. Si sérieusement on veut prier, chercher la proximité de Dieu, percevoir ce qu’il a à nous dire, on doit créer en soi un vide, placer les choses dans l’invisible, ce qui ne veut pas dire les détruire mais leur assigner une autre place dans notre monde intérieur. La fin de la prière peut alors être un lever du jour : les choses réapparaissent mais elles ont devenues autres, elles sont purifiées par la prière, elles sont peut-être aussi rendues utilisables d’une manière nouvelle, inconnue jusque-là. – C’est pourquoi le temps de la nuit aide à chercher Dieu d’une manière simple; l’âme est convaincue que sa présence est remplie de grâce, convaincue de la nécessité d’implorer sa venue, d’en faire l’expérience de manière renouvelée, de se livrer à elle sans vouloir entrer de force dans quoi que ce soit que Dieu ne veut pas donner lui-même. Comme les choses ont disparu, Dieu peut aussi prendre la place de ces choses qui sont présentes mais qui sont devenues invisibles. Cela ne signifie pas que l’âme aurait la liberté de faire apparaître soit Dieu soit les choses, cela signifie seulement que, pour elle, le temps et l’espace, et par là aussi son passé, sont déplacés en Dieu. Elle ne jette pas un coup d’œil par avance sur l’irruption du jour; sa prière se trouve dans la suspension de la nuit, où on renonce à tout calcul et où on ne veut pas connaître de mesure, ni celle de sa propre capacité de prier ni celle de son propre espace, ni des autres espaces qui l’entourent. – Ce que Dieu veut mettre alors à la place des choses, la forme qu’il choisit pour sa proximité, sa manière de se communiquer demeurent confiés à ses soins. L’âme alors ne peut être touchée par lui que si elle s’en remet de tout à lui. Ce n’est pas une affaire qui demanderait d’une manière ou d’une autre une concentration ou un exercice préparatoire ou une transformation de toute son attitude vis-à-vis de Dieu; tout se passe comme allant de soi; c’est arrivé tout d’un coup sans que l’orant se soit fait une image par avance de ce qui allait venir, sans qu’il ait attendu quelque chose de particulier, d’unique, ou la répétition de quelque chose d’antérieur. On se réjouit seulement d’être seul avec Dieu, comme par exemple celui qui est fatigué se réjouit du sommeil sans vouloir connaître ses rêves d’avance et sans penser déjà à son réveil » (2176).

Chrétiens et vie chrétienne

Saint Irénée montre sept attitudes fondamentales de l’homme pour correspondre à l’Esprit Saint : 1. Le vœu au sens le plus large est au fond toute parole qui est adressée à Dieu par l’homme. En toute demande adressée à Dieu, il est inclus qu’on est prêt à correspondre à Dieu de son côté. De même aussi la pensée de Dieu en moi, tout entretien avec Dieu, signifie toujours une ouverture, jamais une fin, et donc signifie par là un acte qui va vers l’avenir, qui promet, qui espère: un vœu. Et aussi quand on n’a fait que laisser parler Dieu. Le vœu est un début auquel on ne veut pas par soi-même mettre un terme. – 2. L’obéissance (ici encore au sens le plus large, pas encore l’obéissance formée, ecclésiale) est toute croissance dans la connaissance de Dieu : elle inclut une obligation. Il y a maintenant comme un certain cercle d’exigence et de compréhension, qu’il n’est plus permis à l’homme de ne pas atteindre. Il n’a pas le droit de retourner à une certaine naïveté. Il doit s’exposer aux regards de Dieu, se reconnaître comme lié. Extérieurement tout peut encore être tout à fait vague; mais ce qui est tout à fait déterminé, c’est que l’homme doit avancer, que l’engagement grandit en lui. – 3. La chasteté, pas encore dans le sens de la virginité, comme l’usage des sens sous certaines lois définies en l’homme par Dieu. Comme ordre non seulement du domaine sexuel mais tout autant des autres sens. Une certaine manière de mettre la vie des sens en harmonie avec les exigences de Dieu sur moi, que je pressens. Une manière de ne pas sortir de ces limites. – 4. La modération, également dans un sens indéterminé : Dieu m’a créé, toi aussi; tu as donc les mêmes droits que moi dans la vie. Et nous deux, nous tous, nous devons vivre les uns avec les autres dans une certaine bonne intelligence. Il y a une limitation des prétentions les uns vis-à-vis des autres. La moindre des choses que je puisse faire pour toi est de t’attribuer devant la face de Dieu la même chose qu’à moi-même. – 5. La fidélité-discipline. Je ne veux pas arranger ma vie autrement tous les jours. Ne pas faire un pas aujourd’hui vers Dieu pour m’en éloigner à nouveau demain; ne pas contracter envers les personnes des obligations que je renierai demain. Une certaine persévérance dans la ligne perçue comme juste, et cette fidélité, ouverte à Dieu. Une manière de se tenir à la disposition de Dieu, ne pas se raidir contre sa volonté. Le tout encore comme un vestibule, sans mission différenciée. – 6. La tradition. Comme conséquence de la fidélité. Une certaine forme dans l’ordre du service de Dieu, une règle et une adaptation au cadre du culte de Dieu, reconnu comme juste et transmis par le milieu. Dans ma recherche de Dieu, à mes débuts, je ne m’arroge pas le droit d’établir moi-même des lois. – 7. La foi. Comme quelque chose que Dieu a mis en moi et contre quoi je n’ai pas le droit de me rebeller. C’est l’aspect formel de la foi : c’est une possession de Dieu en moi, la conscience d’une grâce en moi; finalement c’est lui, s’il grandit en moi, c’est son amour, son Fils en moi que je dois laisser grandir. La foi est un bien étranger qui m’est concédé pour mon propre bien (1401).

Christ

Un soir, nous causons ensemble longuement. Habituellement, pour terminer ces conversations, je lui donnais une bénédiction avant de quitter la maison. Cette fois-là elle est particulièrement de bonne humeur et elle dit à la fin: « Bon! Et maintenant je reçois encore une bénédiction! ». Je la lui donne et rentre chez moi. Après cela, une fois couchée, elle se reproche d’avoir encore une fois été sans gêne (elle trouve toujours qu’elle a un toupet affreusement insolent). Elle répète à mi-voix pour elle-même: « Bon! Et maintenant je reçois encore une bénédiction! » A ces mots, il y a tout à coup dans sa chambre une troupe innombrable d’anges et de saints. Et parmi eux, pour la première fois, elle Le voit. Un peu derrière lui se tient la Mère de Dieu. Alors il lui donne lui-même la bénédiction en disant: « Benedictio Dei omnipotentis Patris descendat super te et maneat semper » (« Que la bénédiction de Dieu le Père tout-puissant descende sur toi et y demeure toujours »). Manquent les mots: « Et Filii et Spiritus sancti » (« Et du Fils et du Saint-Esprit »). Puis il pose sa main sur son avant-bras, comme la Mère l’avait fait auparavant, et elle s’endort aussitôt (10).

Aux environs de la Pentecôte, elle a vu un jour le Christ dans son bureau de travail, comme en un tableau, comme une statue. Mais quand même sa réalité. Elle voulut aller vers lui pour se prosterner devant lui, mais quelques grands diables la saisirent par le bras. Elle sentit leurs doigts s’enfoncer dans son bras. Puis le Seigneur fit un pas. Les diables disparurent et elle put prier (313).

Mercredi 20 octobre. Adrienne vient me voir tout angoissée et avec les plus grandes douleurs. Elle reste une heure, me parle beaucoup de la Mère de Dieu et de Jésus enfant. Elle décrit comment en tout il a été humain, pas un enfant prodige. Marie a dû certainement aussi l’éduquer comme le sont les autres enfants. Elle lui a appris à parler, à marcher, elle a lavé ses couches. Il est faux sans doute aussi de penser que, tout enfant, il a eu déjà la pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est venu que lorsqu’il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le temple, et puis sans doute toujours plus fréquemment quand il eut dix-huit ou vingt ans. Il était aussi très éveillé, autant qu’un homme peut l’être. Sa jeunesse consista à être purement un enfant. Marie par contre, en tant que Mère, était au courant dès le début du sacrifice, même si elle n’en savait ni le comment ni le quand (843).

Noël. Le premier homme fut placé dans l’existence comme cela correspondait au plan de Dieu, avec la faculté de se développer en direction de Dieu ou en s’éloignant de lui; il ne lui a pas été demandé s’il voulait être créé. Il est simplement placé là et il est requis de son humilité de le reconnaître. Le Fils de Dieu s’humilie encore plus profondément par le fait qu’il n’apparaît pas à l’état d’adulte mais qu’il est conçu, porté, mis au monde : il offre ce temps de sa minorité au Père qui doit voir en lui que l’enfance et la croissance d’un être humain correspondent parfaitement aussi à la volonté du Créateur. Il grandit entre sa mère et son père nourricier, mais il grandit aussi d’emblée en direction du Père divin pour le louer dès son plus jeune âge, pour tendre vers lui ses bras dès son premier mouvement (2155).

Peu importe quand on fait commencer la mission du Fils : dans la prescience de Dieu concernant le monde et son péché, ou à l’instant où Adam mange la pomme. Ce qui est impensable seulement c’est que le monde ait jamais pu vivre détourné du Père sans que le Fils se soit offert pour la rédemption (2167).

Sur la croix, le Fils porte tous les péchés.; il les révèle et il s’offre pour eux en sacrifice. C’est une confession inouïe de toute l’humanité; il fait sa confession à sa place. Mais ce qu’il dit – même si c’est une confession muette parce qu’il ne l’exprime pas en mots; il la manifeste par son corps – est ressenti par lui autrement que par le Père. Il souffre pour tout ce qui s’appelle péché, physiquement et en même temps personnellement, dans le sens où, d’une manière donnée, il porte aussi le pécheur avec son péché, il voit à travers le péché commis la personnalité du pécheur. C’est une confession par la souffrance; le terme de contrition n’a de place ici que pour autant que cela lui fait mal que ce péché offense le Père. Il voudrait tout faire pour qu’il n’ait pas été commis; il fait tout aussi de fait en accomplissant son sacrifice (2195).

Quand nous méditons la vie du Seigneur, il est frappant de voir combien il a peu parlé. Et de ce qu’il a dit, le peu qui a été mis par écrit. Lui qui possède la vision du Père, il ne parle pas beaucoup de la prière. Il ne donne pas beaucoup de directives, il montre seulement « l’unique nécessaire ». Dans la clarté de ses paroles, deux choses s’expriment: sa parole et son silence. Dans ce silence, il y a certainement sa vision du Père, sa joie et son angoisse, mais sans doute aussi pourtant très fortement sa faculté de garder les choses – tout comme sa Mère gardait dans son coeur ce qu’elle avait vécu – comme un trésor auquel il peut revenir à tout moment s’il en a besoin pour remplir sa mission. Ce trésor aussi a subi ses changements parce que le Fils a changé : en lui-même et dans ses relations avec sa Mère. (2222).

La joie de Dieu à la création se répandait dans les choses créées. La joie de la résurrection est la joie que Dieu éprouve en ce qui revient à Dieu à partir de la création, elle est la joie de l’homme à qui tout a été pardonné et qui s’exprime dans le Fils. Le Fils apporte avec lui toute l’humanité sauvée, et la joie du Fils retourne au Père qui lui a permis l’œuvre tout entière » (2283).

Christ-Roi. Mais pouvons-nous encore fêter un roi aujourd’hui? Nous devons poser une autre question: Pouvons-nous imaginer le Fils de Dieu autrement que comme roi? De même qu’il est indiciblement élevé au-dessus de nous de par sa nature divine, de même aussi son infinie perfection en tant qu’homme nous dépasse infiniment: son amour, son obéissance. Et justement par cet amour et par cette obéissance jusqu’à la mort il nous est si proche qu’il nous apprend à être soumis. Sa souveraineté comme son obéissance sont pour lui le service de son Père et en même temps sa plus haute joie festive. De même notre service à son endroit à lui, le roi, devrait être un service royal libre rendu joyeusement, non une lourde corvée accomplie de mauvaise humeur; un service de fête qui nous honore nous-mêmes en honorant le roi. Plus nous connaissons et reconnaissons sa nature royale, plus nous devrions être dignes de sa royauté et si le roi est Dieu avec nous, qui nous offre en nourriture sa chair et son sang, notre service devrait être un service digne de Dieu. Dieu est inconcevable. S’il accepte pour nous le titre de roi, c’est pour nous être plus concevable et donner à notre service davantage de dignité et de joie. Nous avons le droit de nous rappeler qu’il est devenu roi à cause de nous, que son titre de roi inclut non seulement son incarnation mais surtout toute sa Passion et sa mort, que sa souveraineté ne l’a pas empêché de porter nos péchés et que, dans sa dignité royale, il condescend non seulement à accepter nos services, mais à en avoir vraiment besoin pour développer l’éclat de sa royauté dans son royaume tout entier (2277).

Ciel

Le même soir lui apparurent en même temps la Mère de Dieu et saint Ignace. Ils étaient en quelque sorte en conversation et ne s’occupaient pas d’elle directement. C’était « comme s’ils se disputaient, excusez le mot ». La Mère de Dieu lui reprochait son excessive sévérité. Elle-même n’était que douceur et amour. Saint Ignace répliquait que pour l’amour il serait encore temps plus tard, mais que l’homme devait d’abord être mûri pour l’amour. Par ce petit dialogue, elle vit aussi, entre autres, qu’au ciel ne règnent pas la monotonie et l’ennui, qu’on ne doit pas boire là tout le jour de l’eau sucrée (comme elle dit). Que, bien plus, les individus gardent là leur personnalité et qu’il y a donc, sinon des tensions, du moins une intéressante diversité. Elle a de plus en plus le désir du ciel, plus il lui est donné d’en voir et d’en comprendre quelque chose. Elle comprend tout à fait le mot de saint Paul: « Il serait meilleur de disparaître et d’être avec le Christ ». Mais quand je lui dis qu’elle doit être heureuse de pouvoir encore souffrir quelque chose, qu’elle ne pourra plus le faire dans l’éternité, elle est à nouveau tout à fait d’accord: naturellement elle est pleine de reconnaissance pour tout, et sa vie tout entière doit devenir chaque jour davantage une prière d’action de grâce (102).

Ensuite je l’interrogeai encore sur la musique (céleste) qu’elle avait entendue. Elle dit qu’elle n’avait encore jamais entendu une musique céleste d’une manière aussi réaliste. Cela faisait comme un piano et deux violons, mais d’une musique beaucoup plus pleine et plus comblante qu’une musique terrestre. Mozart a quelque chose de comparable en certains endroits. Immédiatement avant qu’il ne commence à s’exprimer tout à fait dans le chant. Puis le piano s’arrêta et il n’y eut plus que les cordes. Tout un orchestre. Adrienne dit, au cours de la conversation, qu’elle pense qu’au ciel on joue aussi de la musique inventée par les hommes. Seulement elle a là-haut un tout autre son qu’ici. Beaucoup plus plein. Je dis que je n’aimerais plus entendre là-haut les symphonies pathétiques de Beethoven. Elle répliqua en souriant: “Je ne pense pas qu’on enlèvera sa musique au vieux maître” (723).

Au ciel…, chacun sait qu’il est là pour chacun et on voit cela aussi en chacun. Certes on ne peut pas parler au ciel d’embarras, d’indigence, auxquels il serait remédié par l’amour des autres, et cependant on demande tout de suite l’aide de chacun parce que chacun, a priori, a le souhait dominant d’aimer tous les autres. Ainsi l’aide réciproque est-elle là ce qui va le plus de soi, et elle est fondée très fortement sur la singulière humilité céleste : si, au ciel, je veux t’aider, ce n’est pas avec le sentiment que tu pourrais avoir besoin justement de mon aide; au contraire, j’ai le sentiment d’avoir besoin de ton aide et, en la demandant, je t’offre tout ce que j’ai. Chacun veut seulement faire valoir l’autre. Et il n’y a là rien de faux ni d’ennuyeux, c’est au contraire très amusant. Et on ne fait pas non plus quelque chose « tout seul de préférence », car on vit dans la communion des saints. La personnalité de chacun et ses actes ne sont pas estompés pour autant. La petite Thérèse peut demander quelque chose à Dieu, mais le faire peut-être à mon intention : mon intention ne correspond pas purement et simplement à la sienne. C’est justement une forme de l’amour que de se mettre à la disposition de l’intention d’un autre. Les autres ne vont pas contrarier mes intentions ni m’accabler de leurs conseils, ni s’imposer d’une autre manière dans mon travail. Tout est fait en commun mais de telle manière que l’originalité de chacun demeure reconnaissable (1912).

« Nous ne devrions entrer dans le ciel qu’à reculons; les nuages alors se sépareront dans notre dos. Nous devrions porter nos regards vers le Seigneur non sur nous-mêmes. Si on le voit tel qu’il tient son discours sur la montagne, comment il parle de son Père du ciel, comment à douze ans il fait connaître sa relation au Père, comment sur la croix il est abandonné du Père, alors sans doute c’est bien toujours le ciel auquel il renvoie qui apparaît, mais c’est lui qui se tient au premier plan, lui qui se donne de la peine et vit parmi nous dans l’abaissement. Les mystères célestes qu’il nous révèle sont ses mystères apostoliques, ceux sur lesquels nous devons, nous aussi, façonner notre apostolat. Et par la foi nous avons certainement part à ces mystères. Mais même si le Fils voit constamment le Père, il parle cependant rarement de cette vision dans le sens où elle serait pour lui la seule chose digne d’être poursuivie et où il ne pourrait pas tenir sur terre s’il n’avait pas continuellement… la béatitude éternelle. Certes tous ses efforts visent à rendre accessible aux autres cette béatitude éternelle. Et ses apôtres auront à leur tour à la communiquer à d’autres. De sorte que nous suivons le Seigneur si nous regardons toujours les autres pour leur communiquer le ciel sans regarder notre propre ciel, pour prodiguer en quelque sorte généreusement quelque chose de notre mystère personnel comme des miettes qui tombent de notre table abondante » (2130).

Coïncidence !

Hier je ne me suis pas réveillé à l’heure voulue et je dis la messe une demi-heure plus tard. Adrienne, qui participe toujours à cette messe de son lit, surtout à la communion, s’éveille également une demi-heure plus tard, s’en étonne et se prend pour “folle” jusqu’au moment où elle apprend l’affaire. Elle dut en rire (304).

Communion des saints

Elle sent toujours très fort un « énorme devoir » à l’égard des hommes qui s’accrochent à elle en bandes, surtout depuis sa conversion. Et elle se sent en même temps disposée à tout entreprendre et à tout porter de ce qui pourrait lui être imposé. Qu’elle soit devenue quelque chose à utiliser, que d’une manière générale on puisse accomplir quelque chose de foncièrement utile, ne fût-ce qu’en supportant et en souffrant, c’est ce qu’il y a d’inouï et de gratifiant dans le catholicisme. Elle ne peut assez me remercier de lui avoir ouvert une voie où l’on « peut quelque chose » (13).

La souffrance de substitution, pensée qui la remplit totalement et autour de laquelle tout est centré après comme avant, est tout son bonheur. Ce qui donne le plus de joie en ce monde est de savoir que la souffrance peut être pleine de sens pour les autres, et qu’on peut prendre sur soi ou abréger la souffrance des autres. Elle dit qu’en certains cas on doit diriger sur soi la foudre de Dieu (77).


 


 

 

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