38/4. Dictionnaire amoureux

 

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Dictionnaire amoureux

 

Mère d’Adrienne

Le vendredi… une sorte de conversion de la mère d’Adrienne. Le samedi matin, celle-ci est à l’église Sainte-Marie; l’après-midi, sa mère se présente en pleurs chez Adrienne : elle est la seule qui lui reste. Elle sait qu’elle s’est conduite d’une manière stupide. Elle voudrait apprendre à aimer à nouveau. Adrienne se montre affectueuse avec elle… Adrienne est très étonnée, elle n’a encore jamais vu sa mère ainsi. Mais elle comprend : c’est un aspect de la grâce du jour (1853).

Mission

Le soir – ce fut peut-être le 25 mars – un ange apparaît auprès de son lit tandis que tout à l’arrière-plan elle voit Marie. L’ange lui annonce – sans paroles mais avec une insistance qu’elle ne pouvait pas ne pas saisir – qu’après sa mort elle serait impuissante, comme elle le craignait, à aider les personnes qui lui tiennent à cœur, mais qu’elle pourrait avoir auprès d’eux une sorte de présence invisible. Cette présence lui est montrée sous l’image que la nuit elle pourrait pour ainsi dire mettre la main sur l’épaule de ses amis et dire: « Je suis encore là » (18).

Le « Moi »

Si on a perçu un jour comme venant de l’Esprit une parole intérieure, on essaiera d’adopter l’attitude qui correspond à l’Esprit. Mon moi devient secondaire, car il ne s’agit pas de moi mais de ce que veut l’Esprit. J’ai compris ce qu’il voulait dire, où il voulait intervenir; désormais j’orienterai mon esprit de telle sorte que la rencontre avec l’Esprit soit possible (2148).

Monde

Le monde n’est pas quelque chose qui est largué par le ciel comme quelque chose de complet, il est quelque chose qui doit se compléter pour le ciel. Et c’est l’Esprit qui fait que la tendance du monde à la convexité soit transformée par la grâce en concavité pour Dieu. Ainsi le monde demeure maintenant constamment dans l’acte, provenant du Père, d’être conçu et vivifié par l’Esprit et le Fils, parce que l’Esprit et le Fils ont attaché indissolublement le monde au ciel du Père. L’Esprit de la Pentecôte tombe toujours sur un monde tourné vers Dieu (2116).

Mort

On assure que, lorsqu’un homme en bonne santé meurt – par noyade par exemple -, il voit toute sa vie se dérouler dans son esprit à la vitesse de l’éclair. J’ai fait moi-même un jour l’expérience du passage de la mort; je me trouvais au lit avec une crise cardiaque et je savais : maintenant je meurs, et pourtant je ne meurs pas… Puis je vis … qu’il y avait dans la mort une grâce qui me montrait, justement dans le passage, comment j’étais. Comme dans une analyse. On voit côte à côte son indignité et les sources infinies de la grâce dans son existence. Et les deux choses sont miennes : les grâces ne me furent pas seulement prêtées, elles furent réellement offertes, ce qui ne diminue pas leur caractère de grâce, ne les met pas à mon service, mais ce qui montre seulement la qualité du don de Dieu. Et mienne aussi est mon indignité, mien est mon péché, tout ce qui ne correspondait pas à la grâce. Les deux choses qui m’appartenaient se trouvent devant mes yeux d’une manière totalement objective parce qu’elles sont vues ainsi objectivement par Dieu – ou disons: par le juge – qui utilise maintenant une mesure que je ne connaissais pas jusqu’alors mais dont je dois admettre que c’est la juste mesure et qu’elle n’est pas à relativiser. On voit qu’on est appelé à mourir tel qu’on est maintenant. Et on voudrait alors d’un côté se débarrasser de ce qui est indigne, non présentable, demander à Dieu de nous l’enlever… On a un besoin pressant de se tenir devant Dieu avec toute sa miséricorde… Ce n’est pas encore le jugement ni le purgatoire. C’est le passage. On ne se sent pas encore cadavre, mais on sait que c’est le dernier acte où l’on dispose de soi, c’est un testament en quelque sorte qu’on rédige en présence de Dieu. Peut-être que toute sa vie durant une femme a porté un bijou et qu’elle voulait être enterrée avec lui. Et au moment où elle meurt elle pense: « Ah! non. C’est de la bêtise. Les bijoux doivent parer les autres, les vivants » (2103).

Musique

Je vais à Lucerne et Zurich. Le dimanche de la Passion, nous écoutons ensemble à l’auditorium la messe en si bémol. Pendant le Kyrie, elle ne voit constamment dans la salle que les gens qui n’ont pas la grâce : dans le public et parmi les chanteurs. Cela la trouble, la captive. Elle le voit même si elle ferme les yeux. Mais pendant le “Laudamus te”, elle voit en haut autour des lustres une grande troupe d’anges. Avec cela disparaît tout ce qu’il y avait d’oppressant (621).

Mystère

On reproche aux catholiques de parler de « mystère » quand ils ne savent plus; on veut dire qu’ils refuseraient à l’esprit humain le souci des plus hautes exigences du dogme. Ils n’aimeraient pas y penser et préféreraient croire à ce qui n’a pas été pensé et rassembler dans un mystère général tout ce qui n’a pas été pensé. Mais si Dieu Trinité est seul témoin de la résurrection du Fils, et si Marie qui est pourtant si proche du Fils est placée devant le fait accompli et qu’auparavant elle n’en croyait et n’en savait quelque chose qu’en raison de la promesse, Dieu montre par là qu’il confie et demande à Marie comme à l’Eglise des mystères qui doivent rester tels. Elle doit croire comme cela lui a été offert; il y a des franchissements qui ne sont possibles que par le mystère. Mais mystère ne veut pas dire simplement obscurité; la raison reconnaît sans doute qu’il y a là un sens, mais elle doit en laisser la connaissance à Dieu en fin de compte; elle comprend qu’elle ne comprend pas ce qui pour Dieu est compréhensible et qu’elle doit se contenter de savoir la véracité du mystère. C’est pourquoi il n’est pas question non plus que l’homme puisse constamment repousser les limites de l’incompréhensible jusqu’à ce que cet incompréhensible soit tout à fait clair et que lui-même possède une foi libérée du mystère. Certes le domaine du mystère sera d’une certaine manière plus étendu pour des hommes tout simples que pour des croyants cultivés; leur intelligence porte moins loin. Mais celui qui comprend davantage ne comprend jamais tout. Il doit comprendre humblement ce qui lui est donné à comprendre, également en recherchant, en réfléchissant, en méditant, mais tout en sachant que les limites ne peuvent être supprimées (2281).

Mystique

La mystique n’a jamais le moi comme centre, un moi qui serait orné de grâces extraordinaires; dans la mystique, le chrétien est bien plutôt dépersonnalisé et transformé par l’amour en une chose de Dieu et un complément de son royaume dans la communion des saints. De plus, Adrienne est hostile à toute théorie qui favorise un entraînement quelconque à ce qu’on prétend être une prière plus haute. Elle voit tellement dans les grâces extraordinaires leur caractère d’instrument et leur pure dépendance de la structure sociale de l’Eglise qu’elle ne peut pas comprendre que quelqu’un puisse parler ici de “degrés”. Elle dit: “Si Dieu me donne une place de servante, il ne peut pas être plus parfait pour moi de vouloir être une reine. Je ne ferais alors au contraire que m’écarter de la volonté de Dieu et me rendre coupable de désobéissance. Quand Dieu a besoin de quelqu’un pour lui donner des visions, c’est un service comme un autre, et personne d’autre ne doit se permettre de vouloir s’introduire artificiellement dans ce service” (1289).

 

N

 

Naître de Dieu

A l’origine, Adam est né de Dieu. Dieu avait séparé le chaos, et quand Adam naquit de Dieu, cela se fit totalement dans la lumière. C’est Dieu seul qui le créa, Adam n’eut aucune part à cette naissance; il ne possédait aucun discernement et il fut placé dans le paradis. Après le péché, comme l’homme avait créé un second chaos, il s’est acquis aussi un discernement. Et maintenant il ne peut plus naître de Dieu sans sa collaboration; il doit y acquiescer lors du baptême. Depuis la chute, les hommes naissent dans les douleurs et quelque chose de cette souffrance est sensible aussi quand ils naissent de Dieu (2041).

Naturel d’Adrienne

Hier 21 décembre, elle a eu de nouveau une crise cardiaque à l’hôpital. Fort tremblement, syncope. Les Sœurs analysent sa glycémie. Elle n’a que trente une fois de plus. Elle me téléphone et se présente comme le “joyeux cadavre”. Le Bon Dieu saura bien pourquoi c’est bon, dit-elle (503).

Néant

L’angoisse d’aller dans le néant parce que aussi bien Dieu n’existe pas; et à partir de là, l’exigence de retirer un sens maximum aux quelques jours, aux quelques heures qui restent encore ici-bas. Mais quel sens si Dieu n’existe pas? Le néant ruine tout sens, il est plus horrible que l’enfer. Il n’y a pas de raison évidente pour laquelle je dois avoir été si par la suite je ne suis plus… J’étais donc ainsi sur terre le produit d’une goutte de sperme et d’une cellule, un pur produit de la nature, comme quelque autre fruit, en quelque sorte un pont vers la génération suivante, une pierre quelconque d’un édifice social. Et tout cet édifice, quel rapport a-t-il au néant? Y a-t-il un sens au néant ou y a-t-il pour lui le néant? Dans les quelques petites heures qui me séparent de la mort, je n’arriverai plus à trouver la solution… Mais si Dieu existe, il est sûr qu’il voulait quelque chose de moi; d’abord ce qu’il requiert de tout être humain : l’amour et l’obéissance… (2145)

Noël

(Méditation au temps de Noël). Durant la nuit, ce n’est pas précisément serein. Souvent je suis horriblement mal, avant même de me mettre au lit. Puis tout d’un coup : on a le droit de prier. Ces derniers temps, beaucoup plus des prières d’adoration que des demandes. Vu sans cesse le Christ enfant, tantôt seul, tantôt dans les bras de sa Mère. C’est si étrange d’adorer un enfant. Mais il est Dieu justement. On voit en lui ce que serait une parfaite ouverture, comment on pourrait être totalement ouvert à Dieu si on voulait. Et que c’est cela l’Église : le lieu où l’on se rassemble pour s’ouvrir. Et quiconque fait partie de l’Eglise devrait faire ce que l’Eglise fait vis-à-vis du Seigneur. Il l’a fondée comme le lieu de l’ouverture (2290).

Nuit

… Ici se trouve un point d’origine de la nuit obscure. La nuit est amour : aider le Dieu crucifié dans sa détresse (2051)… Dieu peut avoir décidé de faire entrer quelqu’un dans la nuit complète, de se taire totalement et d’ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Mais cette nuit n’est jamais le dernier mot de Dieu. Il ne cesse d’y avoir un matin, une joie, une résurrection (2208).

 

O

 

Obéissance

La meilleure obéissance est toujours l’amour parfait. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut (1685). (NdT. On comprendrait plus facilement : « Le meilleur amour, c’est l’obéissance parfaite. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut »).

Œuvres (Bonnes – )

(Il y a) des actions des hommes qui sont faites absolument par amour pour Dieu et (il y a) des actions qui paraissent bonnes extérieurement, mais qui sont accomplies par égoïsme ou par convoitise (495).

Origène

12 décembre. Au fond, c’est en compagnie des Pères de l’Eglise qu’Adrienne se sent le plus à l’aise. Elle dit que récemment elle en avait à nouveau rencontré quelques-uns, et combien leur façon de penser était proche de la sienne. Elle se sent particulièrement liée à Origène. Elle dit aussi qu’elle avait vu comment tout ce que les Pères savent de l’Ecriture provient de la prière (2086).

Oui

Il y a la transsubstantiation du Fils dans l’eucharistie : il nous est offert pour qu’il vive en nous. L’Esprit opère cette transsubstantiation comme autrefois il porta le Fils dans le sein de la Mère. Mais le Fils porte l’Esprit dans sa vie terrestre depuis son baptême. Les deux choses sont une expression de la relation en Dieu Trinité : le Fils est porté par l’Esprit, l’Esprit est porté par le Fils. Et le oui de Marie va à l’Esprit par l’ange et il ouvre pour nous tous la possibilité de dire oui à l’Esprit afin que l’Esprit porte en nous le Fils et le Fils l’Esprit. Le oui est l’acquiescement à ce mystère en Dieu qui les fait se porter l’un l’autre; l’acquiescement le plus profond se trouve naturellement en Dieu lui-même mais, par Marie, l’homme reçoit dans la grâce la possibilité d’y avoir part (2054).

 

P

 

Pardon

Elle dit tout à coup: “Savez-vous ce qu’est le pardon de Dieu?” Elle m’explique plus précisément ce qu’elle veut dire : du matin au soir, à proprement parler, Dieu ne fait rien d’autre que pardonner, globalement et en détail, des choses grandes, moyennes et petites, toujours et partout. La somme de pardon qui s’accumule peu à peu! Et l’aspect douloureux du pardon! C’est cela qu’Adrienne voit maintenant uniquement. Pourquoi ne voit-elle pas l’autre aspect? Moi: “Parce que c’est justement le secret de celui qui pardonne qu’il ne le montre pas à celui qui reçoit le pardon”. C’est à ce secret qu’Adrienne a part maintenant (278).

Parenté spirituelle

Quand on reconnaît des personnes à l’entrée du ciel, elles ne sont plus pour nous un époux ou un fils mais un frère, non plus une mère ou une fille mais une sœur. Les relations que les religieux ont entre eux sont un avant-goût du ciel. Marie quittant la croix en la compagnie virginale de Jean devient sa sœur. Le Fils lui-même, bien qu’il soit Dieu, adopte à notre égard la relation de frère. Lors de l’Incarnation, il a pris sur lui les relations naturelles mais pour finalement les écarter. Sa Mère, il la confie à Jean; mais eux aussi, ils doivent renoncer à la relation mère-fils à la suite du Fils. Le Seigneur est devenu notre frère : cela fait partie de son abaissement, comme il fait partie de notre élèvement que nous devenions ses frères. Le Christ est le Fils du Père, et il fait de nous les fils du Père en devenant notre frère. Au ciel, on est frère et sœur, d’autant plus naturellement que pour tel ou tel il en était déjà ainsi en ce monde (2125).

Parents

Il y a une croissance spirituelle qui est offerte aux parents par l’arrivée des enfants (2168).

Pascal

Récemment Adrienne a vu la nuit quelqu’un dans lequel finalement elle reconnut Pascal. Elle pensait à l’amour tout à fait incidemment et d’une manière assez vague, sans se représenter quelque chose de particulier. Ce fut alors comme si, de lui-même, l’amour s’accentuait et s’affirmait toujours davantage, occupait un espace toujours plus grand; il y eut un « éclatement » (en français) et, dedans, un feu énorme. Il nous prit dans sa chaleur, sa violence, toute sa nature. Il fut en même temps visible comme un brasier qui emporte tout avec lui. Et le tout sembla par là se condenser en pur amour. Cet amour était tout à la fois repos et vitalité qui se propage, et il s’empara totalement de nous. Quand ce feu fut le plus irrésistible, il devint tout à fait évident que Pascal avait rencontré ce feu; c’était son feu, son expérience . C’est en raison du feu que Pascal fut identifié (2307).

Passion du Christ

Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (855).

Aux jours de la Passion, quand l’amour du Père pour le Fils était voilé, son amour n’a certes subi par là aucun dommage. Mais il ne pouvait plus être saisi ni goûté en plénitude… Il ne serait donc pas juste de décrire les temps de l’angoisse du Fils comme des temps où ses relations avec le Père auraient été troublées. L’angoisse aussi était un acte d’amour, d’abnégation, de renoncement, aussi grand qu’un renoncement peut l’être (2284).

Paul

Paul. Il est conscience et esprit. Mais lui aussi est tout à fait sans développement et sans combat intérieur. Dès le début il est complet. Dès l’instant devant Damas, il est tel qu’il restera toujours. Il ne s’est pas décidé, mais on a décidé pour lui. Il est tellement plongé dans la mission du Christ qu’il n’y a pas d’alternative. Depuis toujours il a été fleur sans jamais avoir été bouton. Ici il se distingue de ceux qui viendront plus tard, qui ne se trouvent plus à l’intérieur de la Révélation, par exemple saint Ignace qui fut longtemps bouton avant de devenir fleur… Paul… a certes a une très grande opinion de lui-même, il se voit très bien lui-même, il joue dans l’apostolat avec sa propre personne comme sur instrument infiniment varié, mais il n’a pas besoin de la “présenter”. Il est toujours totalement tourné vers les hommes. Il se fraie un chemin des épaules à travers la foule : voie libre pour l’Evangile! Avant sa conversion, il était déjà “achevé”. Auparavant il était fleur de nuit, maintenant il est fleur de jour, sans autre passage que la rencontre avec le Seigneur. Son enseignement non plus ne se développera pas. Ce qui se développe, ce n’est que la compréhension de ses communautés et de ses lecteurs. Il parle d’abord à des commençants, puis à des progressants, c’est pourquoi il semble être allé plus loin à la fin qu’au début. Quand de Damas il est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de sa clarté intérieures. C’est pourquoi ces années sont le début de son apostolat… Romains 7 n’est donc pas Paul à proprement parler mais la situation des chrétiens ordinaires, qui ne s’applique pas à Paul justement. Il souffre mais il ne lutte pas. Il est comme en tout un événement, une “catastrophe de la nature” (806).

Pauvreté

Tout à fait en passant, parce que le sujet était venu sur le tapis à propos de la pauvreté du P. de Lubac, Adrienne dit qu’elle ne veut plus rien posséder elle-même. C’est étrange la rapidité avec laquelle fond un trousseau si on ne fait rien pour cela. Il y a quelques années, elle avait encore vingt chemises, et maintenant elle n’en a plus que deux. Elle voudrait quand même expérimenter ce que cela veut dire être tout à fait pauvre, savoir comment se sentent ceux qui le sont. La plupart du temps, elle n’a pas d’argent. Et s’il lui arrive d’en avoir un peu, elle le donne sans scrupule à l’une ou l’autre bonne cause, par exemple pour ma communauté de formation. Souvent cet hiver, je l’ai vue avoir froid mais uniquement parce que sous ses vêtements usagés elle ne portait rien de chaud, seulement une chemise légère; de la laine ou de la soie, qui pourrait la réchauffer, elle n’en possède pas. Elle ne veut rien avoir (1518).

Péché

En recevant cette perception de la solidarité du péché, Adrienne comprit aussi que le vrai péché ne se trouve pas, la plupart du temps, là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ne sont pas des crimes; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et plus nuisible que tout le reste (12).

Le jour suivant, elle peut à nouveau prier, mais elle reste plongée dans la honte du péché. Cela lui soulève plus d’une fois le coeur de voir les plus petites impuretés qu’elle regarde d’habitude sans répugnance comme médecin : c’est au fond le péché qui cause la nausée. En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (334).

Un grand pécheur… qui connaît le vrai repentir est beaucoup plus agréable à Dieu que la vase indéfinissable de petits péchés minuscules qui recouvre l’âme d’une peau qui la rend insensible à Dieu (801).

Pénitence

Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ascèse, ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu . J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. (Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures). Elle : On devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Moi : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce d’une certaine manière. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses aussi extraordinaires que par exemple l’affaire avec X sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin si fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Église (59).

Le Père

L’Ascension. Adrienne voit d’abord la montée du Seigneur quittant la terre et c’est comme s’il prenait avec lui notre foi terrestre et plus il monte, plus s’éloigne la foi, plus aussi nous voyons avec ses yeux. Puis cela s’arrête et on voit le Seigneur marcher au ciel à travers une grande foule. La Mère est là et tous les anges et tous les saints. Et le Père est présent. On ne le voit pas, mais on sait qu’il est là. Et de le savoir vous remplit totalement. On sait aussi que le Fils le voit. Un enfant devant l’arbre de Noël regarde les lumières avec beaucoup d’admiration et il fait l’expérience de la plénitude de l’arbre. Les adultes regardent l’enfant et non l’arbre. Ainsi nous nous réjouissons de la vue du Seigneur que nous regardons. Au ciel, il y a une participation qui nous dépasse. On est emporté par la joie des autres. Ainsi Adrienne voit comment les saints voient le Père avec le Seigneur. Et sûrement il y a encore au ciel une différence dans la vision de Dieu entre les saints et les autres rachetés (1799).

Toute prière est comme une Ascension, une marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau (2116).

Ascension… Et tout d’un coup je vis le Seigneur montant au ciel, et beaucoup avec lui… Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de son accueil. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est … le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, il est l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision (2296).

Pierre

Adrienne vit également Pierre… Chez lui, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres, dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie (806).

Plénitude

Le 16.IV.41, 9 heures du soir. Il y a des instants, très fugitifs seulement, indescriptibles, où je saisis tout à coup presque totalement ce que cela veut dire appartenir totalement à Dieu, être possédée par lui; la plénitude est alors si grande que la respiration en devient difficile; je suis alors tellement mal que je n’en peux plus et en même temps aucune action ne me paraît assez audacieuse; il y a alors une libération totale qui est en même temps engagement le plus intime; le bonheur fait alors tellement mal que la douleur est inévitable. Vous ne pouvez pas vous en faire une idée avec ce que je viens de dire, et pourtant combien je voudrais vous le dire; mais il est vraisemblable que ces jours-ci vous vivez quelque chose de semblable et vous trouverez alors les mots pour présenter le paradoxe sous une forme ou sous une autre (56).

Quand de Damas Paul est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de la clarté intérieures (806).

Pleurs

Je lui demande si elle n’a jamais eu une vision de la Passion. Elle dit que la semaine dernière elle a vu pour la première fois le visage du Christ dans la souffrance. Durant la journée, elle était particulièrement fatiguée et sans force. Alors elle a vu tout d’un coup la tête du Sauveur. D’une manière sinistre, presque comme une tête coupée, sans cou. La couleur du visage n’était pas naturelle, mais gris-verdâtre, le Seigneur pleurait à grosses larmes. Non des larmes contenues mais de grosses larmes coulant à flots, comme dans un épuisement extrême. Il portait la couronne d’épines… (203)

Elle voulut se lever mais elle en fut incapable. Alors Marie s’assit au bord de son lit et se mit à pleurer. Deux larmes de la Mère tombèrent sur ses mains. Elles brûlaient comme du feu, presque insupportables. A cet instant les plaies des mains se rouvrirent. Adrienne me décrivit alors les larmes de la Mère de Dieu. Elle-même a horreur que les gens pleurent devant elle. Elle fait tout alors pour les consoler par quelques paroles amusantes et elle les pousse souvent avec cela jusqu’à la porte du cabinet de consultation. Mais quand Marie pleure, c’est tout différent. On ne peut pas la repousser. De toute urgence il faut faire quelque chose. On ne peut pas la laisser comme cela. Il y avait deux larmes de Marie qui n’avaient plus de place dans son coeur trop plein et qui avaient simplement débordé, “qui se cherchaient quelque part une place et un nid, et par hasard il y avait là ces deux pauvres mains” (461).

Porter

(Dans l’Église) il y a une communion des saints, et aussi des souffrants, dans laquelle on a le droit de porter et de souffrir les uns pour les autres même si c’est de manière maladroite (2244).

Prédication

Adrienne parle de mon sermon d’aujourd’hui. Quand elle est entrée dans l’église, elle vit sur beaucoup de gens de petites flammes, des “veilleuses” (en français). Certains, peut-être deux ou trois, avaient de grandes flammes. Quand la messe commença, plusieurs petites flammes devinrent de véritables lumières. Pendant la prédication, il y en eut toujours plus. Mais après la prédication un certain nombre s’éteignirent à nouveau aussitôt. Cela l’attrista. Elle dit que si au début trois sur cent brûlaient, puis pendant la prédication soixante ou soixante-dix, à la sortie de l’église il y en avait encore quarante environ. Adrienne dit qu’elle avait compris pour la première fois ce qu’était une prédication et ce qu’elle opérait. Mais combien il était triste que les gens qui, en écoutant prennent courage un instant, le laisse ensuite partir aussitôt (634).

Présence

Le jour de son baptême, le 1er novembre 1940, à la consécration de la messe, Adrienne a pour la première fois un fort sentiment de la présence du Christ. La communion, la première de sa vie, est belle, mais elle ne laisse encore presque rien pressentir de ce que les suivantes devaient lui apprendre (1).

Prêtres

8 septembre. A Einsiedeln… Lors de la distribution de la communion, elle saisit le rôle du prêtre : tandis qu’à la consécration, le Christ seul agit et qu’un mauvais prêtre ne peut pas troubler son action, lors de la communion le prêtre donne aussi quelque chose de lui-même au croyant dans l’hostie (789).

Prière

Quand je priais, je disais souvent : Bénis tous ceux que j’aime et bénis ceux que je ne peux pas supporter. Où sont ces derniers? A certains moments je ne sais plus. Et l’amour est si grand que je voudrais le partager sans faire de choix; il est suffisamment grand, tous peuvent en avoir leur part. (Ceci ne doit pas être pris pour de l’orgueil, c’est certainement vrai, senti et vécu en même temps). Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais: les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, « qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce »… Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi (…) Combien est beau le peu de vie qui se trouve devant nous si nous pouvons transmettre vraiment l’amour de Dieu jusqu’à la fin. C’est le même amour qui doit chasser en quelque sorte de nous l’ultime lâcheté pour que nous puissions être à la hauteur de ses exigences. Et je prie : Donne-moi plus à souffrir et plus à porter si par là tu me donnes davantage de ton amour à transmettre. – Comment pourrais-je jamais vous remercier de m’avoir conduit sur ce chemin (56).

Progrès

« Progrès » : dans la vie des chrétiens, on ne peut en parler que dans un sens impropre. Adrienne utilise la formule: « Depuis que j’ai connu le Christ, j’ai beaucoup appris. Je me suis beaucoup rapproché de lui. Mais en me rapprochant de lui, je sais mieux que Dieu est toujours dans le même lointain ». Il n’y a aucun « rapprochement », même si on apprend toujours à mieux aimer et à mieux louer (130).

Purgatoire

Le jour des trépassés est pour Adrienne une expérience singulière. Elle a une vision pénétrante et détaillée du purgatoire. Elle voit les pauvres âmes en forme de bulles ou de ballons lumineux, très légèrement colorés et fragiles. Leur couche extérieure est faite pour les séparer des autres. Toutes sont occupées d’elles-mêmes et n’ont pas de rapport avec le monde extérieur, ni non plus avec les humains qui sont sur la terre. Elles sont plongées dans deux atmosphères ou milieux différents. En haut se trouve le milieu céleste, en bas le milieu de feu, un air épais mais qui ne semble pas être un feu sensible. Les unes sont presque tout entières dans le milieu inférieur et n’émergent dans la partie supérieure que par une petite partie. Elles ont en quelque sorte la forme d’une poire dressée sur une table. D’autres sont à moitié dans le milieu supérieur et à moitié dans le milieu inférieur, elles ressemblent alors comme à un ovale cerclé en son centre; d’autres sont déjà presque entièrement dans le milieu céleste et ne sont plus attachées au feu que par un petit bout. A l’intérieur des âmes, cela travaille et bouillonne énormément. Elles sont entièrement occupées à se purifier. Elles ont un grand désir de Dieu, un élan vers le haut, mais elles ne veulent jamais quitter le feu avant d’être totalement pures. Au début elle sont comme poussées dans le feu, passivement. Dedans, elles ne peuvent aucunement agir ou s’activer; quand elles sont absolument pures, elles se libèrent du milieu inférieur (comme un ballon qui commence à voler), elles montent verticalement, et l’enveloppe qui les entoure crève; elles sont libres alors de se joindre aux autres au ciel et sur la terre. Adrienne vit aussi l’état intérieur des âmes. Celles qui sont encore totalement dans le feu sont sans doute en grande détresse car elles ne savent pas encore que cela les mène vers le haut; quand la partie purifiée s’agrandit peu à peu, alors seulement l’élan vers Dieu se fait plus fort, et par là la paix intérieure, malgré leur grand désir. Adrienne pense que les âmes du purgatoire n’ont pas de contact avec nous; mais nous, nous seuls, pouvons avoir contact avec elles quand nous les aidons. Elle comprend aussi très bien la doctrine de l’Eglise dont je lui parle et selon laquelle au purgatoire on ne peut plus acquérir de mérite (223).

 

Q

Quotidien

Pour le reste, tous les jours sont à peu près semblables : la nuit souvent elle souffre tellement qu’elle ne dort pas du tout. En moyenne elle dort à peu près de une à trois heures. Le matin elle se sent mal, le plus souvent elle a mal au coeur. Elle se lève vers 11 heures, elle doit souvent s’y reprendre à plusieurs fois et se remettre au lit parce qu’elle ne peut pas tenir debout. Une fois debout, commence aussitôt la course; la plupart du temps elle va d’abord à l’hôpital en voiture, elle voit beaucoup de gens, fait des visites de malades en ville, va à sa consultation, a des parties de bridge et de thé, des invitations le soir, arrive rarement avant minuit dans sa chambre à coucher où commence une prière jusque vers le matin. Ou bien elle se couche plus tôt pour se relever bientôt et prier à l’une ou l’autre intention (247).

 

R

 

Réceptions

Le mardi soir, elle donne un grand souper avec le Recteur Henschen, Muschg, Béguin et moi. Elle est totalement muette dans sa souffrance. Quand je lui demande comment ça va, elle dit: “N’attirez pas l’attention sur moi, personne ne remarque que je ne suis pas bien”. De fait elle n’a rien mangé pendant ce grand souper, ce que personne n’a remarqué sauf moi (954).

Rédemption

Quand, après la souffrance de la croix, le Fils se tient devant le Père et que le Père tire au clair en quelque sorte cette souffrance (cette expression est naturellement fausse!), quand le Fils rend compte au Père de sa souffrance (dans l’échange d’omniscience du Père et du Fils, le lieu de ce qui a été souffert est difficile à préciser, car l’abandon du Fils a été le pire de ce qu’il pouvait souffrir et que le Père pouvait lui permettre), quand donc Dieu se tient devant Dieu, le sacrifice accompli, comparé à la joie de la réunion, est en quelque sorte mis de côté. Dans cette joie, le Fils n’est pas en mesure d’évaluer ce qu’il a souffert, il n’est pas capable de dire : « Je n’aurais pas pu en faire davantage ». Il y a quelque part quelque chose qui n’est pas réglé, mais qui ne compte pas, parce que maintenant ce n’est pas la croix qui est là, c’est le Père et le retour auprès de lui. Le Fils a payé le prix pour pouvoir maintenant rendre le monde au Père (2142).

Relations d’Adrienne avec le Père Balthasar

Auparavant elle ne s’est jamais intéressée à la mystique et maintenant non plus au fond. Elle n’avait jamais non plus fait attention à la stigmatisation, elle connaissait à peine l’existence de choses de ce genre. Si bien que dans les premiers jours jusqu’au moment où elle me rapporta les événements, elle n’avait vu aucun rapport entre la plaie et son sens profond. Surtout aucun rapport entre sa plaie et la blessure du côté du Christ. Mais quand je lui expliquai le rapport, elle le comprit aussitôt et, pour elle, ce fut comme si la chose ne pouvait pas avoir d’autre sens que celui-là. C’était une simple évidence. La douleur de la nouvelle plaie s’ajoute aux douleurs cardiaques habituelles comme quelque chose de tout nouveau qu’on ne peut pas comparer aux autres. Comment la décrire? Si ce n’était pas un peu sentimental, dit-elle, je dirais que c’est une douleur d’amour, une douleur suave. Elle a du mal à intégrer les nouvelles choses dans son univers de pensée très sobrement médical. Deux mondes totalement différents se trouvent l’un à côté de l’autre dans sa conscience. D’où le besoin impérieux d’en parler pour comprendre d’une certaine manière ce qui se passe vraiment. Et l’apaisement, quand ce qui lui était totalement inconnu lui est montré comme quelque chose qui se comprend dans l’Eglise catholique et qui s’est souvent produit. Elle se sent alors comme « intégrée » dans un monde qu’elle ne connaissait pas auparavant et dont elle fait maintenant partie (26).

Il m’est impossible de noter la quantité de points de vue et d’intuitions qu’elle me communique. Elle n’en parle d’ailleurs que par fragments, comme cela lui vient. Elle ne cesse de répéter: « J’aurais tant à vous dire… » (115)

Renoncement

La souffrance du dépouillement et du renoncement se mesure pour une large part à l’abondance de ce qu’on a possédé auparavant. C’est pourquoi Job se compare quelque part aux veuves. Celles-ci ont perdu ce qu’elles avaient de meilleur, le sens de leur vie. Job est un objet très approprié pour la colère de Dieu parce qu’il a beaucoup possédé. C’est dans la quantité de ce qu’il possédait que se trouve cachée la profondeur de son dépouillement. (Naturellement il y a aussi des veuves qui sont contentes que leur mari soit parti; elles ont alors accompli leur renoncement auparavant). Souvent le renoncement d’une veuve peut être plus difficile que celui d’une vierge (2322).

Résurrection

Quand, durant ses quarante jours, le Seigneur apparaît aux siens ici et là, à chaque fois il apporte la joie, toute une gamme de joies : les joies évidentes du fait qu’il soit réellement ressuscité, et les joies plus contenues qui ne sont tout à fait accessibles qu’à lui seul : joie qu’il soit réuni au Père, joie au sujet de l’œuvre, de la collaboration à cette œuvre, le repos dans la main du Père… Et peut-être que ce sont quand même ces joies contenues qu’il offre avant tout aux siens. De même qu’il repose dans la main du Père, nous nous reposons dans les siennes. Et « Qui me voit, voit le Père ». Pour ceux qui entendent cela, c’est une joie complète et une aide totale. Et quand, dans l’action de grâces, on s’offre à nouveau pour la croix, la croix disparaît toujours parce que c’est maintenant le temps pascal. Il y a dans la joie quelque chose qui est attribué. Nous devons être heureux, et le Seigneur lui-même décide de l’apparence que doit avoir notre joie »(2294).

Révélation

Paul a certes l’avantage d’être apôtre et ses révélations sont d’un autre genre que celles qui viendront plus tard dans l’Eglise. Cependant le mystère qui lui est montré n’est pas épuisé par ce que Paul en dit; plus tard Dieu peut à nouveau en rendre visibles d’autres parties, non plus certes avec l’autorité de l’apôtre, si bien que l’Eglise aura compétence pour contrôler des révélations de ce genre, ce qu’elle n’a pas le droit de faire pour l’apôtre (2087).

Rumeurs

A l’hôpital, agitation. Mlle G. dit que cela va beaucoup mieux depuis la nuit où Adrienne a prié pour elle. Il est parlé de la “sainteté” d’Adrienne (quand elle prononce le mot, elle fait avec son doigt un cercle au-dessus de sa tête et lève les yeux vers le haut en riant et en se moquant) (887).

 

S

 

Sacrements

Comment le Fils et l’Esprit coopèrent dans les sacrements. « En tes mains, Père ». Le Fils sur la croix renvoie l’Esprit non seulement parce que, par obéissance, il veut l’abandon total, mais aussi parce qu’il doit être seul pour sauver et pardonner. Il doit s’exposer lui-même complètement au péché. Mais l’Esprit qu’il renvoie est en même temps l’Esprit de l’absolution qui vient chaque fois dans la confession pour effacer le péché. Il y a donc un chemin de l’Esprit par le haut : il est déposé entre les mains du Père pour revenir et accomplir en vérité les paroles du prêtre dans la confession. Et il y a un chemin du Fils par le bas quand il porte tout le fardeau du monde et qu’il en meurt et qu’il ouvre par là aux pécheurs le chemin de la confession. C’est là qu’a lieu alors à chaque fois la rencontre du péché du pécheur porté par le Fils et l’absolution réalisée par l’Esprit (2315).

Sacrifices

Que sont les sacrifices à y regarder de plus près? Des bagatelles, des futilités. Que je ne m’emporte pas tout de suite, que je mange la soupe insipide. Des riens. On parle de sacrifices qu’on offre à Dieu. Mais quand survient la souffrance réelle, démesurée, vient aussi le moment où je ne puis plus offrir le sacrifice. On n’a qu’une seule pensée : que cela puisse cesser. Et ici justement où je n’en puis vraiment plus, où on ne fait plus que me prendre, je devrais comprendre que le vrai sacrifice s’accomplit quand le pouvoir d’en disposer m’est retiré. Le Bon Dieu se comporte alors tout à fait comme un voleur. Il me montre de loin ce qu’il m’a dérobé et dont je ne peux plus disposer; moins parce que je ne voulais pas le lui donner que parce qu’il me l’a soustrait de son propre chef (2343).

Sainteté

Le Seigneur appelle quelqu’un, Jean par exemple ou la petite Thérèse; mais c’est la descente de l’Esprit Saint qui le rend apte au service, qui le rend saint. Il lui laisse sa personnalité qu’il a de par la création, mais il l’élève pour en faire une personnalité sainte. Si on cherche à déterminer et à vénérer chez un saint l’une ou l’autre qualité humaine particulière, on le rabaisse, car sa sainteté se trouve avant tout dans le fait qu’il a été rempli par l’Esprit Saint et qu’il lui appartient. C’est l’Esprit qui s’empare des forces du saint. Par l’Esprit Saint, elles dirigent elles-mêmes quelque chose sur une voie déterminée; le fait qu’il « souffle où il veut » s’exprime dans le caractère d’ensemble, mais elles ont la possibilité de le diriger sur un point précis. Qu’un saint soit possédé par l’Esprit, on le remarque particulièrement à sa patience; mais cette qualité ne sort pas de l’unité qu’elle forme avec les autres qualités conditionnées par l’Esprit. Si le culte spirituel d’un saint régresse et se conjugue avec de la superstition (comme pour Antoine), c’est notre péché qui en est responsable : notre foi perd la faculté de sentir l’Esprit dans le tableau d’ensemble du saint. Si je sélectionne la qualité qui me manque pour la retrouver et la vénérer dans le saint, c’est moi que je prends pour mesure et non plus l’Esprit(2117).

Saints

Les saints : ils ont planté sur terre l’amour céleste; pour eux, ici-bas, le céleste est plus essentiel que le terrestre. Ils ont mené une existence prophétique en proclamant, avec leur amour, le ciel sur terre, l’éternité dans le temps (2125).

Silence

La conversation de l’ange avec Marie est aussi comme une reprise de la conversation de Dieu avec Eve. Et bien que la conversation du Père avec Marie (par l’intermédiaire de l’ange) concerne le second Adam, celui-ci semble d’abord laissé de côté. La Parole dont il s’agit ne se présente pas pour le moment et l’on voit par là que le silence en Dieu peut avoir le même sens que l’échange de paroles avec lui. Et que finalement chaque rencontre avec Dieu – en paroles ou en silence – est prière (2109).

Solitude

Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (855).

Sommeil

Dans le sommeil, on est davantage sans défense, plus exposé : aussi bien à Dieu qu’au diable (2271).

Souffrance

Tant qu’il y a du péché, il doit y avoir de la souffrance comme contrepoids. Celui qui pèche installe nécessairement la souffrance. Celui qui est ici initié plus à fond comprend qu’il y a là un mystère important de l’amour. Également dans la mesure où le Seigneur ne fait pas de manières pour chercher en moi ce dont il a besoin. L’amoureux se réjouit si l’aimé se sent à l’aise chez lui, ouvre ses tiroirs, « vole » ses timbres : c’est un signe qu’est abolie la distance du domaine privé. C’est ainsi que le Seigneur va chercher la souffrance là où il suppose que la distance n’existe pas. C’est pour la personne concernée quelque chose qui la comble de bonheur, car c’est un signe de son amour. Si quelqu’un est au moins honnêtement croyant, il se tiendra pour le moins plein de respect devant le mystère de la souffrance et il ne se plaindra pas. La mesure se trouve uniquement dans le Seigneur qui a tant souffert. Nous n’avons pas la mesure; nous ne pouvons jamais dire : « Maintenant j’ai souffert suffisamment pour faire passer une âme du péché à la grâce ». Qui sait ce qu’opère une souffrance précise et combien il en faut pour obtenir un tel résultat? Dieu nous cache totalement tout cela. Il ne veut pas que nous calculions et marchandions avec lui, et nous devons aussi savoir que c’est lui qui fait tout. Ce n’est que dans son activité à lui que nous pouvons parfois coopérer, mais les deux activités ne peuvent jamais se comparer (2062).

Stigmates

La douleur, surtout à la main gauche, est insupportable; elle va et vient et ne cesse de se faire tout à coup poignante. Elle peut décrire exactement le clou, le genre d’arêtes qu’il a, etc. Où il passe entre les os. Il perce violemment; la toute petite plaie qui est visible n’est aucunement comparable à la douleur. Les pieds également font mal. Mais elle peut quand même marcher. Elle a les deux mains dans un grand pansement par peur qu’elles ne se mettent à saigner en présence d’invités. De temps en temps elle oublie, puis elle voit soudainement ses mains en faisant un mouvement, s’effraie et les cache derrière son dos. A la gare, elle veut faire signe de la main à l’ami dont le train démarre, elle lève la main et s’effraie à nouveau : c’est chaque fois faire à nouveau l’expérience qu’elle est proscrite. “La lèpre”, dit-elle (359).

« Suscipe«  (la prière de saint Ignace)

8 juin 1941. Le « Suscipe » est depuis longtemps sa prière préférée (94).

 

S

 

Temps

Franz von O. s’entretient avec un collègue des consultations d’Adrienne. Elle a chaque jour entre trente et cinquante personnes. Cela lui prend une heure. Et les gens ont le sentiment qu’ils ont largement le temps de vider tout leur cœur. Franz von O. dit qu’il ne comprend pas comment cela se fait. S’il travaillait de deux à sept heures, il recevrait à peu près autant de gens. Adrienne sourit et me dit que naturellement elle ne sait pas non plus comment cela se passe. Mais cela ne l’intéresse pas non plus (502).

Tentation

Quand Jésus est dans la tentation, c’est pour lui un soutien de penser à sa Mère. Non que sans cela il serait vaincu par la tentation, mais il fait partie de son humanité qu’il trouve de l’aide auprès de ses semblables. Sur la croix, il n’aura plus ce soutien; là, tout ce qui était aide devra disparaître. Mais au désert il est totalement homme, il a gardé un sens aigu de la pureté de sa Mère. Pour lui, elle est le prochain tout pur qui lui a été donné par grâce. Elle lui est très proche, il est sûr d’elle pendant qu’il lutte contre le diable et en triomphe. Bien que la Mère ne connaîtra pas des tentations de ce genre. Elle en est immunisée par l’Annonciation. Mais elle sert le Fils par le fait qu’elle se tient à sa disposition comme image de la pureté (2108).

Théologie

Du théologien, on attend que l’effet de sa théologie puisse être lu en lui. Là où la théologie est réduite à un passe-temps ou à un domaine du savoir parmi d’autres, elle servira bientôt à rehausser le prestige du prédicateur et à l’éloigner de Dieu. Il n’est pas plus possible de faire de la théologie comme une distraction que comme une source de revenus. L’influence de la Parole sur le théologien est indispensable (2214).

Tradition

En chaque siècle est requise une explication avec l’Ecriture et par cette explication surgit toujours quelque chose qui correspond à chaque époque et à sa justesse. Et c’est de cette justesse que se forme de nouveau pour l’époque suivante et pour celle qui suivra encore la condition de la justesse. L’Ecriture a en elle une telle richesse de vie que, lorsqu’elle fut mise par écrit, elle ne fut achevée que dans ses bases non dans ses possibilités de déploiement. Dans sa première année d’école, un enfant apprend à calculer. Pour un enfant, calculer veut dire compter; il peut maintenant compter jusqu’à dix. Mais il sait qu’un autre enfant peut compter jusqu’à cent. Au bout de quelque temps, il peut exécuter les quatre opérations, avec n’importe quel chiffre. Et il sait aussi, par le programme de l’école, qu’il y a au-delà encore d’autres choses que pour le moment il ne peut pas imaginer, mais qui se déploieront avec le temps. Les chiffres sont là depuis le début. La base est immuable. Après, il peut y avoir des extensions de la base, des modifications qui ne se trouvent pas directement dans la série des nombres; mais les opérations résultent les unes des autres de manière ingénieuse. Tout ce que dit la Tradition, on peut le ramener à sa base qui est la Bible. Mais le point de développement n’a pas besoin de pouvoir être démontré selon la lettre. Si étaient visibles tous les documents qui ont été composés légitimement au cours des siècles à partir du texte, il serait clair que tout remonte à l’Ecriture. Il n’y a ici aucune différence entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Dans l’Ancien Testament aussi il y a de la Tradition qu’on ne peut ramener à un texte unique; mais, à l’intérieur de sa Tradition elle-même, existe la même suite d’un développement légitime. Et dans la Tradition du Nouveau Testament également il y a un jeu semblable à celui qui existe entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La Tradition principale est certes l’interprétation du Nouveau Testament; mais sa relation à l’Ancien Testament ne peut jamais en être oubliée pour autant, dans la mesure où le Nouveau Testament était déjà autrefois l’interprétation de l’Ancien (on comprit par exemple les prophètes à la lumière de la révélation du Christ); et la Tradition ultérieure doit revenir sans cesse à cette interprétation et, par là au fond, à la relation du Nouveau Testament à l’Ancien (2310).

Trinité

Octobre 1948. Depuis quelque temps il m’est impossible de penser, d’agir, d’être, sans avoir sous les yeux le mystère de la Trinité. Les choses les plus banales comme se lever, se mettre au lit, également penser aux gens, la prière, la réflexion, ont maintenant un rapport à ce mystère. En toute circonstance, je cherche la place qu’elle a dans ce mystère… Rencontrer des gens dans la rue est maintenant douloureux : ils ne connaissent pas Dieu. Comment Dieu Trinité décide-t-il de se faire connaître à ces gens? Cette façon de penser s’enracine si fort qu’il semble impossible de penser à nouveau autrement un jour (2026).

Trou

Le « trou » est l’expression formée et conservée par Adrienne pour l’état d’abandon par Dieu… Cet état peut prendre des formes et des degrés d’intensité divers, mais il est toujours davantage qu’une habituelle absence de consolation (127, n. 12, de H. U. von Balthasar).

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