38/4. Dictionnaire amoureux

 

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Dictionnaire amoureux

 

Mère d’Adrienne

Le vendredi… une sorte de conversion de la mère d’Adrienne. Le samedi matin, celle-ci est à l’église Sainte-Marie; l’après-midi, sa mère se présente en pleurs chez Adrienne : elle est la seule qui lui reste. Elle sait qu’elle s’est conduite d’une manière stupide. Elle voudrait apprendre à aimer à nouveau. Adrienne se montre affectueuse avec elle… Adrienne est très étonnée, elle n’a encore jamais vu sa mère ainsi. Mais elle comprend : c’est un aspect de la grâce du jour (1853).

Mission

Le soir – ce fut peut-être le 25 mars – un ange apparaît auprès de son lit tandis que tout à l’arrière-plan elle voit Marie. L’ange lui annonce – sans paroles mais avec une insistance qu’elle ne pouvait pas ne pas saisir – qu’après sa mort elle serait impuissante, comme elle le craignait, à aider les personnes qui lui tiennent à cœur, mais qu’elle pourrait avoir auprès d’eux une sorte de présence invisible. Cette présence lui est montrée sous l’image que la nuit elle pourrait pour ainsi dire mettre la main sur l’épaule de ses amis et dire: « Je suis encore là » (18).

Le « Moi »

Si on a perçu un jour comme venant de l’Esprit une parole intérieure, on essaiera d’adopter l’attitude qui correspond à l’Esprit. Mon moi devient secondaire, car il ne s’agit pas de moi mais de ce que veut l’Esprit. J’ai compris ce qu’il voulait dire, où il voulait intervenir; désormais j’orienterai mon esprit de telle sorte que la rencontre avec l’Esprit soit possible (2148).

Monde

Le monde n’est pas quelque chose qui est largué par le ciel comme quelque chose de complet, il est quelque chose qui doit se compléter pour le ciel. Et c’est l’Esprit qui fait que la tendance du monde à la convexité soit transformée par la grâce en concavité pour Dieu. Ainsi le monde demeure maintenant constamment dans l’acte, provenant du Père, d’être conçu et vivifié par l’Esprit et le Fils, parce que l’Esprit et le Fils ont attaché indissolublement le monde au ciel du Père. L’Esprit de la Pentecôte tombe toujours sur un monde tourné vers Dieu (2116).

Mort

On assure que, lorsqu’un homme en bonne santé meurt – par noyade par exemple -, il voit toute sa vie se dérouler dans son esprit à la vitesse de l’éclair. J’ai fait moi-même un jour l’expérience du passage de la mort; je me trouvais au lit avec une crise cardiaque et je savais : maintenant je meurs, et pourtant je ne meurs pas… Puis je vis … qu’il y avait dans la mort une grâce qui me montrait, justement dans le passage, comment j’étais. Comme dans une analyse. On voit côte à côte son indignité et les sources infinies de la grâce dans son existence. Et les deux choses sont miennes : les grâces ne me furent pas seulement prêtées, elles furent réellement offertes, ce qui ne diminue pas leur caractère de grâce, ne les met pas à mon service, mais ce qui montre seulement la qualité du don de Dieu. Et mienne aussi est mon indignité, mien est mon péché, tout ce qui ne correspondait pas à la grâce. Les deux choses qui m’appartenaient se trouvent devant mes yeux d’une manière totalement objective parce qu’elles sont vues ainsi objectivement par Dieu – ou disons: par le juge – qui utilise maintenant une mesure que je ne connaissais pas jusqu’alors mais dont je dois admettre que c’est la juste mesure et qu’elle n’est pas à relativiser. On voit qu’on est appelé à mourir tel qu’on est maintenant. Et on voudrait alors d’un côté se débarrasser de ce qui est indigne, non présentable, demander à Dieu de nous l’enlever… On a un besoin pressant de se tenir devant Dieu avec toute sa miséricorde… Ce n’est pas encore le jugement ni le purgatoire. C’est le passage. On ne se sent pas encore cadavre, mais on sait que c’est le dernier acte où l’on dispose de soi, c’est un testament en quelque sorte qu’on rédige en présence de Dieu. Peut-être que toute sa vie durant une femme a porté un bijou et qu’elle voulait être enterrée avec lui. Et au moment où elle meurt elle pense: « Ah! non. C’est de la bêtise. Les bijoux doivent parer les autres, les vivants » (2103).

Musique

Je vais à Lucerne et Zurich. Le dimanche de la Passion, nous écoutons ensemble à l’auditorium la messe en si bémol. Pendant le Kyrie, elle ne voit constamment dans la salle que les gens qui n’ont pas la grâce : dans le public et parmi les chanteurs. Cela la trouble, la captive. Elle le voit même si elle ferme les yeux. Mais pendant le “Laudamus te”, elle voit en haut autour des lustres une grande troupe d’anges. Avec cela disparaît tout ce qu’il y avait d’oppressant (621).

Mystère

On reproche aux catholiques de parler de « mystère » quand ils ne savent plus; on veut dire qu’ils refuseraient à l’esprit humain le souci des plus hautes exigences du dogme. Ils n’aimeraient pas y penser et préféreraient croire à ce qui n’a pas été pensé et rassembler dans un mystère général tout ce qui n’a pas été pensé. Mais si Dieu Trinité est seul témoin de la résurrection du Fils, et si Marie qui est pourtant si proche du Fils est placée devant le fait accompli et qu’auparavant elle n’en croyait et n’en savait quelque chose qu’en raison de la promesse, Dieu montre par là qu’il confie et demande à Marie comme à l’Eglise des mystères qui doivent rester tels. Elle doit croire comme cela lui a été offert; il y a des franchissements qui ne sont possibles que par le mystère. Mais mystère ne veut pas dire simplement obscurité; la raison reconnaît sans doute qu’il y a là un sens, mais elle doit en laisser la connaissance à Dieu en fin de compte; elle comprend qu’elle ne comprend pas ce qui pour Dieu est compréhensible et qu’elle doit se contenter de savoir la véracité du mystère. C’est pourquoi il n’est pas question non plus que l’homme puisse constamment repousser les limites de l’incompréhensible jusqu’à ce que cet incompréhensible soit tout à fait clair et que lui-même possède une foi libérée du mystère. Certes le domaine du mystère sera d’une certaine manière plus étendu pour des hommes tout simples que pour des croyants cultivés; leur intelligence porte moins loin. Mais celui qui comprend davantage ne comprend jamais tout. Il doit comprendre humblement ce qui lui est donné à comprendre, également en recherchant, en réfléchissant, en méditant, mais tout en sachant que les limites ne peuvent être supprimées (2281).

Mystique

La mystique n’a jamais le moi comme centre, un moi qui serait orné de grâces extraordinaires; dans la mystique, le chrétien est bien plutôt dépersonnalisé et transformé par l’amour en une chose de Dieu et un complément de son royaume dans la communion des saints. De plus, Adrienne est hostile à toute théorie qui favorise un entraînement quelconque à ce qu’on prétend être une prière plus haute. Elle voit tellement dans les grâces extraordinaires leur caractère d’instrument et leur pure dépendance de la structure sociale de l’Eglise qu’elle ne peut pas comprendre que quelqu’un puisse parler ici de “degrés”. Elle dit: “Si Dieu me donne une place de servante, il ne peut pas être plus parfait pour moi de vouloir être une reine. Je ne ferais alors au contraire que m’écarter de la volonté de Dieu et me rendre coupable de désobéissance. Quand Dieu a besoin de quelqu’un pour lui donner des visions, c’est un service comme un autre, et personne d’autre ne doit se permettre de vouloir s’introduire artificiellement dans ce service” (1289).

 

N

 

Naître de Dieu

A l’origine, Adam est né de Dieu. Dieu avait séparé le chaos, et quand Adam naquit de Dieu, cela se fit totalement dans la lumière. C’est Dieu seul qui le créa, Adam n’eut aucune part à cette naissance; il ne possédait aucun discernement et il fut placé dans le paradis. Après le péché, comme l’homme avait créé un second chaos, il s’est acquis aussi un discernement. Et maintenant il ne peut plus naître de Dieu sans sa collaboration; il doit y acquiescer lors du baptême. Depuis la chute, les hommes naissent dans les douleurs et quelque chose de cette souffrance est sensible aussi quand ils naissent de Dieu (2041).

Naturel d’Adrienne

Hier 21 décembre, elle a eu de nouveau une crise cardiaque à l’hôpital. Fort tremblement, syncope. Les Sœurs analysent sa glycémie. Elle n’a que trente une fois de plus. Elle me téléphone et se présente comme le “joyeux cadavre”. Le Bon Dieu saura bien pourquoi c’est bon, dit-elle (503).

Néant

L’angoisse d’aller dans le néant parce que aussi bien Dieu n’existe pas; et à partir de là, l’exigence de retirer un sens maximum aux quelques jours, aux quelques heures qui restent encore ici-bas. Mais quel sens si Dieu n’existe pas? Le néant ruine tout sens, il est plus horrible que l’enfer. Il n’y a pas de raison évidente pour laquelle je dois avoir été si par la suite je ne suis plus… J’étais donc ainsi sur terre le produit d’une goutte de sperme et d’une cellule, un pur produit de la nature, comme quelque autre fruit, en quelque sorte un pont vers la génération suivante, une pierre quelconque d’un édifice social. Et tout cet édifice, quel rapport a-t-il au néant? Y a-t-il un sens au néant ou y a-t-il pour lui le néant? Dans les quelques petites heures qui me séparent de la mort, je n’arriverai plus à trouver la solution… Mais si Dieu existe, il est sûr qu’il voulait quelque chose de moi; d’abord ce qu’il requiert de tout être humain : l’amour et l’obéissance… (2145)

Noël

(Méditation au temps de Noël). Durant la nuit, ce n’est pas précisément serein. Souvent je suis horriblement mal, avant même de me mettre au lit. Puis tout d’un coup : on a le droit de prier. Ces derniers temps, beaucoup plus des prières d’adoration que des demandes. Vu sans cesse le Christ enfant, tantôt seul, tantôt dans les bras de sa Mère. C’est si étrange d’adorer un enfant. Mais il est Dieu justement. On voit en lui ce que serait une parfaite ouverture, comment on pourrait être totalement ouvert à Dieu si on voulait. Et que c’est cela l’Église : le lieu où l’on se rassemble pour s’ouvrir. Et quiconque fait partie de l’Eglise devrait faire ce que l’Eglise fait vis-à-vis du Seigneur. Il l’a fondée comme le lieu de l’ouverture (2290).

Nuit

… Ici se trouve un point d’origine de la nuit obscure. La nuit est amour : aider le Dieu crucifié dans sa détresse (2051)… Dieu peut avoir décidé de faire entrer quelqu’un dans la nuit complète, de se taire totalement et d’ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Mais cette nuit n’est jamais le dernier mot de Dieu. Il ne cesse d’y avoir un matin, une joie, une résurrection (2208).

 

O

 

Obéissance

La meilleure obéissance est toujours l’amour parfait. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut (1685). (NdT. On comprendrait plus facilement : « Le meilleur amour, c’est l’obéissance parfaite. Si j’aime Dieu, je fais ce qu’il veut »).

Œuvres (Bonnes – )

(Il y a) des actions des hommes qui sont faites absolument par amour pour Dieu et (il y a) des actions qui paraissent bonnes extérieurement, mais qui sont accomplies par égoïsme ou par convoitise (495).

Origène

12 décembre. Au fond, c’est en compagnie des Pères de l’Eglise qu’Adrienne se sent le plus à l’aise. Elle dit que récemment elle en avait à nouveau rencontré quelques-uns, et combien leur façon de penser était proche de la sienne. Elle se sent particulièrement liée à Origène. Elle dit aussi qu’elle avait vu comment tout ce que les Pères savent de l’Ecriture provient de la prière (2086).

Oui

Il y a la transsubstantiation du Fils dans l’eucharistie : il nous est offert pour qu’il vive en nous. L’Esprit opère cette transsubstantiation comme autrefois il porta le Fils dans le sein de la Mère. Mais le Fils porte l’Esprit dans sa vie terrestre depuis son baptême. Les deux choses sont une expression de la relation en Dieu Trinité : le Fils est porté par l’Esprit, l’Esprit est porté par le Fils. Et le oui de Marie va à l’Esprit par l’ange et il ouvre pour nous tous la possibilité de dire oui à l’Esprit afin que l’Esprit porte en nous le Fils et le Fils l’Esprit. Le oui est l’acquiescement à ce mystère en Dieu qui les fait se porter l’un l’autre; l’acquiescement le plus profond se trouve naturellement en Dieu lui-même mais, par Marie, l’homme reçoit dans la grâce la possibilité d’y avoir part (2054).

 

P

 

Pardon

Elle dit tout à coup: “Savez-vous ce qu’est le pardon de Dieu?” Elle m’explique plus précisément ce qu’elle veut dire : du matin au soir, à proprement parler, Dieu ne fait rien d’autre que pardonner, globalement et en détail, des choses grandes, moyennes et petites, toujours et partout. La somme de pardon qui s’accumule peu à peu! Et l’aspect douloureux du pardon! C’est cela qu’Adrienne voit maintenant uniquement. Pourquoi ne voit-elle pas l’autre aspect? Moi: “Parce que c’est justement le secret de celui qui pardonne qu’il ne le montre pas à celui qui reçoit le pardon”. C’est à ce secret qu’Adrienne a part maintenant (278).

Parenté spirituelle

Quand on reconnaît des personnes à l’entrée du ciel, elles ne sont plus pour nous un époux ou un fils mais un frère, non plus une mère ou une fille mais une sœur. Les relations que les religieux ont entre eux sont un avant-goût du ciel. Marie quittant la croix en la compagnie virginale de Jean devient sa sœur. Le Fils lui-même, bien qu’il soit Dieu, adopte à notre égard la relation de frère. Lors de l’Incarnation, il a pris sur lui les relations naturelles mais pour finalement les écarter. Sa Mère, il la confie à Jean; mais eux aussi, ils doivent renoncer à la relation mère-fils à la suite du Fils. Le Seigneur est devenu notre frère : cela fait partie de son abaissement, comme il fait partie de notre élèvement que nous devenions ses frères. Le Christ est le Fils du Père, et il fait de nous les fils du Père en devenant notre frère. Au ciel, on est frère et sœur, d’autant plus naturellement que pour tel ou tel il en était déjà ainsi en ce monde (2125).

Parents

Il y a une croissance spirituelle qui est offerte aux parents par l’arrivée des enfants (2168).

Pascal

Récemment Adrienne a vu la nuit quelqu’un dans lequel finalement elle reconnut Pascal. Elle pensait à l’amour tout à fait incidemment et d’une manière assez vague, sans se représenter quelque chose de particulier. Ce fut alors comme si, de lui-même, l’amour s’accentuait et s’affirmait toujours davantage, occupait un espace toujours plus grand; il y eut un « éclatement » (en français) et, dedans, un feu énorme. Il nous prit dans sa chaleur, sa violence, toute sa nature. Il fut en même temps visible comme un brasier qui emporte tout avec lui. Et le tout sembla par là se condenser en pur amour. Cet amour était tout à la fois repos et vitalité qui se propage, et il s’empara totalement de nous. Quand ce feu fut le plus irrésistible, il devint tout à fait évident que Pascal avait rencontré ce feu; c’était son feu, son expérience . C’est en raison du feu que Pascal fut identifié (2307).

Passion du Christ

Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (855).

Aux jours de la Passion, quand l’amour du Père pour le Fils était voilé, son amour n’a certes subi par là aucun dommage. Mais il ne pouvait plus être saisi ni goûté en plénitude… Il ne serait donc pas juste de décrire les temps de l’angoisse du Fils comme des temps où ses relations avec le Père auraient été troublées. L’angoisse aussi était un acte d’amour, d’abnégation, de renoncement, aussi grand qu’un renoncement peut l’être (2284).

Paul

Paul. Il est conscience et esprit. Mais lui aussi est tout à fait sans développement et sans combat intérieur. Dès le début il est complet. Dès l’instant devant Damas, il est tel qu’il restera toujours. Il ne s’est pas décidé, mais on a décidé pour lui. Il est tellement plongé dans la mission du Christ qu’il n’y a pas d’alternative. Depuis toujours il a été fleur sans jamais avoir été bouton. Ici il se distingue de ceux qui viendront plus tard, qui ne se trouvent plus à l’intérieur de la Révélation, par exemple saint Ignace qui fut longtemps bouton avant de devenir fleur… Paul… a certes a une très grande opinion de lui-même, il se voit très bien lui-même, il joue dans l’apostolat avec sa propre personne comme sur instrument infiniment varié, mais il n’a pas besoin de la “présenter”. Il est toujours totalement tourné vers les hommes. Il se fraie un chemin des épaules à travers la foule : voie libre pour l’Evangile! Avant sa conversion, il était déjà “achevé”. Auparavant il était fleur de nuit, maintenant il est fleur de jour, sans autre passage que la rencontre avec le Seigneur. Son enseignement non plus ne se développera pas. Ce qui se développe, ce n’est que la compréhension de ses communautés et de ses lecteurs. Il parle d’abord à des commençants, puis à des progressants, c’est pourquoi il semble être allé plus loin à la fin qu’au début. Quand de Damas il est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de sa clarté intérieures. C’est pourquoi ces années sont le début de son apostolat… Romains 7 n’est donc pas Paul à proprement parler mais la situation des chrétiens ordinaires, qui ne s’applique pas à Paul justement. Il souffre mais il ne lutte pas. Il est comme en tout un événement, une “catastrophe de la nature” (806).

Pauvreté

Tout à fait en passant, parce que le sujet était venu sur le tapis à propos de la pauvreté du P. de Lubac, Adrienne dit qu’elle ne veut plus rien posséder elle-même. C’est étrange la rapidité avec laquelle fond un trousseau si on ne fait rien pour cela. Il y a quelques années, elle avait encore vingt chemises, et maintenant elle n’en a plus que deux. Elle voudrait quand même expérimenter ce que cela veut dire être tout à fait pauvre, savoir comment se sentent ceux qui le sont. La plupart du temps, elle n’a pas d’argent. Et s’il lui arrive d’en avoir un peu, elle le donne sans scrupule à l’une ou l’autre bonne cause, par exemple pour ma communauté de formation. Souvent cet hiver, je l’ai vue avoir froid mais uniquement parce que sous ses vêtements usagés elle ne portait rien de chaud, seulement une chemise légère; de la laine ou de la soie, qui pourrait la réchauffer, elle n’en possède pas. Elle ne veut rien avoir (1518).

Péché

En recevant cette perception de la solidarité du péché, Adrienne comprit aussi que le vrai péché ne se trouve pas, la plupart du temps, là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ne sont pas des crimes; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et plus nuisible que tout le reste (12).

Le jour suivant, elle peut à nouveau prier, mais elle reste plongée dans la honte du péché. Cela lui soulève plus d’une fois le coeur de voir les plus petites impuretés qu’elle regarde d’habitude sans répugnance comme médecin : c’est au fond le péché qui cause la nausée. En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (334).

Un grand pécheur… qui connaît le vrai repentir est beaucoup plus agréable à Dieu que la vase indéfinissable de petits péchés minuscules qui recouvre l’âme d’une peau qui la rend insensible à Dieu (801).

Pénitence

Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ascèse, ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu . J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. (Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures). Elle : On devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Moi : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce d’une certaine manière. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses aussi extraordinaires que par exemple l’affaire avec X sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin si fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Église (59).

Le Père

L’Ascension. Adrienne voit d’abord la montée du Seigneur quittant la terre et c’est comme s’il prenait avec lui notre foi terrestre et plus il monte, plus s’éloigne la foi, plus aussi nous voyons avec ses yeux. Puis cela s’arrête et on voit le Seigneur marcher au ciel à travers une grande foule. La Mère est là et tous les anges et tous les saints. Et le Père est présent. On ne le voit pas, mais on sait qu’il est là. Et de le savoir vous remplit totalement. On sait aussi que le Fils le voit. Un enfant devant l’arbre de Noël regarde les lumières avec beaucoup d’admiration et il fait l’expérience de la plénitude de l’arbre. Les adultes regardent l’enfant et non l’arbre. Ainsi nous nous réjouissons de la vue du Seigneur que nous regardons. Au ciel, il y a une participation qui nous dépasse. On est emporté par la joie des autres. Ainsi Adrienne voit comment les saints voient le Père avec le Seigneur. Et sûrement il y a encore au ciel une différence dans la vision de Dieu entre les saints et les autres rachetés (1799).

Toute prière est comme une Ascension, une marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau (2116).

Ascension… Et tout d’un coup je vis le Seigneur montant au ciel, et beaucoup avec lui… Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de son accueil. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est … le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, il est l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision (2296).

Pierre

Adrienne vit également Pierre… Chez lui, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres, dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie (806).

Plénitude

Le 16.IV.41, 9 heures du soir. Il y a des instants, très fugitifs seulement, indescriptibles, où je saisis tout à coup presque totalement ce que cela veut dire appartenir totalement à Dieu, être possédée par lui; la plénitude est alors si grande que la respiration en devient difficile; je suis alors tellement mal que je n’en peux plus et en même temps aucune action ne me paraît assez audacieuse; il y a alors une libération totale qui est en même temps engagement le plus intime; le bonheur fait alors tellement mal que la douleur est inévitable. Vous ne pouvez pas vous en faire une idée avec ce que je viens de dire, et pourtant combien je voudrais vous le dire; mais il est vraisemblable que ces jours-ci vous vivez quelque chose de semblable et vous trouverez alors les mots pour présenter le paradoxe sous une forme ou sous une autre (56).

Quand de Damas Paul est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de sa vision et de la clarté intérieures (806).

Pleurs

Je lui demande si elle n’a jamais eu une vision de la Passion. Elle dit que la semaine dernière elle a vu pour la première fois le visage du Christ dans la souffrance. Durant la journée, elle était particulièrement fatiguée et sans force. Alors elle a vu tout d’un coup la tête du Sauveur. D’une manière sinistre, presque comme une tête coupée, sans cou. La couleur du visage n’était pas naturelle, mais gris-verdâtre, le Seigneur pleurait à grosses larmes. Non des larmes contenues mais de grosses larmes coulant à flots, comme dans un épuisement extrême. Il portait la couronne d’épines… (203)

Elle voulut se lever mais elle en fut incapable. Alors Marie s’assit au bord de son lit et se mit à pleurer. Deux larmes de la Mère tombèrent sur ses mains. Elles brûlaient comme du feu, presque insupportables. A cet instant les plaies des mains se rouvrirent. Adrienne me décrivit alors les larmes de la Mère de Dieu. Elle-même a horreur que les gens pleurent devant elle. Elle fait tout alors pour les consoler par quelques paroles amusantes et elle les pousse souvent avec cela jusqu’à la porte du cabinet de consultation. Mais quand Marie pleure, c’est tout différent. On ne peut pas la repousser. De toute urgence il faut faire quelque chose. On ne peut pas la laisser comme cela. Il y avait deux larmes de Marie qui n’avaient plus de place dans son coeur trop plein et qui avaient simplement débordé, “qui se cherchaient quelque part une place et un nid, et par hasard il y avait là ces deux pauvres mains” (461).

Porter

(Dans l’Église) il y a une communion des saints, et aussi des souffrants, dans laquelle on a le droit de porter et de souffrir les uns pour les autres même si c’est de manière maladroite (2244).

Prédication

Adrienne parle de mon sermon d’aujourd’hui. Quand elle est entrée dans l’église, elle vit sur beaucoup de gens de petites flammes, des “veilleuses” (en français). Certains, peut-être deux ou trois, avaient de grandes flammes. Quand la messe commença, plusieurs petites flammes devinrent de véritables lumières. Pendant la prédication, il y en eut toujours plus. Mais après la prédication un certain nombre s’éteignirent à nouveau aussitôt. Cela l’attrista. Elle dit que si au début trois sur cent brûlaient, puis pendant la prédication soixante ou soixante-dix, à la sortie de l’église il y en avait encore quarante environ. Adrienne dit qu’elle avait compris pour la première fois ce qu’était une prédication et ce qu’elle opérait. Mais combien il était triste que les gens qui, en écoutant prennent courage un instant, le laisse ensuite partir aussitôt (634).

Présence

Le jour de son baptême, le 1er novembre 1940, à la consécration de la messe, Adrienne a pour la première fois un fort sentiment de la présence du Christ. La communion, la première de sa vie, est belle, mais elle ne laisse encore presque rien pressentir de ce que les suivantes devaient lui apprendre (1).

Prêtres

8 septembre. A Einsiedeln… Lors de la distribution de la communion, elle saisit le rôle du prêtre : tandis qu’à la consécration, le Christ seul agit et qu’un mauvais prêtre ne peut pas troubler son action, lors de la communion le prêtre donne aussi quelque chose de lui-même au croyant dans l’hostie (789).

15/11/2017. A suivre.

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