40. A. v. Speyr selon Marxer

 

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Adrienne von Speyr selon Marxer

« Au péril de la nuit. Femmes mystiques du XXe siècle » : tel est le titre d’un livre de François Marxer paru en 2017. A priori, il était réjouissant de voir éditer un livre sur des mystiques du XXe siècle. Le Père Marxer en a retenu huit : Thérèse de Lisieux, Marie Noël, Simone Weil, Édith Stein, Adrienne von Speyr, Etty Hillesum, Mère Teresa, Marie de la Trinité, bien que certaines d’entre elles ne soient pas, en langage chrétien, des mystiques proprement dites. Premier étonnement : Marthe Robin n’y figure pas. Le titre du livre était réjouissant. En lisant les pages consacrées à Adrienne von Speyr (p. 311-335), il a fallu vite déchanter.

Ce qu’on constate alors, c’est que ces vingt-cinq pages ne sont pas consacrées à la nuit, ou aux nuits, d’Adrienne von Speyr, mais à la grande nuit du Fils de Dieu le samedi saint. Et pourtant Dieu sait si Adrienne von Speyr a connu la nuit et des nuits, combien de pages aussi de ses œuvres comportent des réflexions sur le sens de la nuit des croyants et des mystiques : de tout cela, pas un mot chez Marxer.

Et pour parler de la nuit du Fils de Dieu dans sa descente aux enfers, l’auteur ne se réfère à aucune étude publiée avant lui sur le sujet ; les premières études à consulter auraient été, bien sûr, celles du P. Balthasar, par exemple pour n’en citer qu’une : Théologie de la descente aux enfers parue dans La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain, Paris, 1986, p. 151-160.

De plus Marxer ne donne aucune référence précise aux œuvres d’Adrienne. Vers la fin de son chapitre (p. 331), il signale quand même en note que « L’essentiel des citations d’Adrienne qui suivront sont tirées de Kreuz und Hölle [La croix et l'enfer], vol. 1 & 2 (Die Passionnen), Einsiedeln, Johannes Verlag, 1972″. (« Passionen » ne s’écrit qu’avec un seul n après le o : c’est un détail). Mais la référence de Marxer manque elle-même de précision. Le tome 1 de Kreuz und Hölle a bien pour sous-titre Die Passionen, mais il est paru en 1966. Le tome 2 de Kreuz und Hölle a pour sous-titre Auftragshöllen, et il est paru en 1972. Cette seule imprécision donne à penser… On peut se demander aussi pourquoi Marxer ne signale qu’à la page 331 qu’il va puiser ses citations d’Adrienne dans La croix et l’enfer, alors que dès la page 319, il l’utilise, comme on va le voir. Par ailleurs, nulle part Marxer ne prend la peine d’indiquer les emprunts qu’il fait littéralement au commentaire d’Adrienne von Speyr sur l’évangile de Jean (détail ci-dessous).

Un certain nombre de textes d’Adrienne bien mis en évidence sont cités dans le livre. Commençons par lire ces textes en y ajoutant autant que possible leur origine.

P. 319. « Il est devenu le Verbe muet du Père… » Ce texte se trouve littéralement dans le livre de Hans Urs von Balthasar Adrienne von Speyr et sa mission théologique (désormais Mission), p. 179. En voici le texte intégral avec entre parenthèses ce que Marxer a omis ici et qu’il citera plus loin (p. 323) : « Il est devenu le Verbe muet du Père. Parce que le Verbe était chair et que la chair meurt, le Père se tait. C’est ce silence du Père qui reçoit la mission consommée du Fils. Il n’y a pour l’instant plus rien à en dire. Le Père se tait pour ne faire qu’un avec le Fils qui se tait. (Et ce silence entre la mort et la résurrection doit apprendre aux hommes à se taire aussi). La descente du Fils aux enfers s’accomplit dans le silence de la mort du Fils et le silence de la réponse du Père ». Ce texte n. 91 de Mission provient déjà de La croix et l’enfer I (Voir Mission, p. 400).

P. 319-320. « Plus l’angoisse du Fils s’intensifie… » provient littéralement du commentaire d’Adrienne sur Jean 19,16 (Naissance de l’Église, I, p. 108). En voici le texte intégral (Marxer en omet certaines lignes qui sont mises ici entre parenthèses). : « Plus l’angoisse du Fils s’intensifie, plus le Père lui retire la vision, pour permettre au Fils de lui prouver parfaitement son amour parfait. Le Père se soumet au Fils en agissant ainsi ; il sait que le Fils veut lui offrir le sacrifice parfait de l’amour parfait. Pour que ce sacrifice atteigne sa plénitude, tout soulagement que le Père pourrait lui accorder (Marxer écrit : apporter) doit être éliminé. (Le Père ne se dérobe pas de la sorte à l’angoisse du Fils. Il y prend une part essentielle, mais cette participation ne doit pas être perçue du Fils. Et cette nuit obscure, dans laquelle le Fils est plongé toujours plus profondément, est une nuit permise, imposée comme une tâche par le Père) ; c’est la nuit du Père. Le Père ne laisse pas briller sa lumière dans les ténèbres du Fils, parce que cette nuit ténébreuse est tout entière ouverte à présent au péché du monde. (S’il y avait de la lumière, le péché du monde n’y serait pas, mais le péché du monde doit être plongé dans les ténèbres de Dieu pour y être racheté. Dans ces ténèbres, le Fils est passif ; il a renoncé à sa lumière. Le Père y est actif : il s’emploie à ne pas laisser briller sa lumière dans les ténèbres du Fils). Pour que les ténèbres du Fils ne puissent être pénétrées par sa lumière, le Père se cache dans les ténèbres, afin d’être sûr qu’en cet instant aucun rayon de sa lumière n’atteigne le Fils. Le Fils se plonge dans les ténèbres de la faiblesse, parce qu’il a déposé toute sa force auprès du Père. Et le Père a besoin de toute sa force – la sienne et celle que le Fils a déposée auprès de lui – pour endurer ces ténèbres et ne pas interrompre la Passion du Fils ».

P. 320. « C’est le mystère sans fond… » provient littéralement du commentaire d’Adrienne sur Jean 20,20 (Naissance de l’Église, I, p. 231). En voici le texte : « C’est le mystère sans fond du samedi saint : parce que le Fils ne peut pas chercher le Père dans l’amour, il doit le chercher là où il n’est pas. Le Père n’est pas simplement voilé et disparu comme à la croix, mais le Fils est maintenant contraint de se rendre à l’opposé du Père, là où il n’y a qu’une certitude : l’absence du Père ».

P. 329. « Au péché… » provient littéralement du commentaire d’Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 172-173). En voici le texte intégral, tel qu’il se trouve dans le commentaire de Jean (le texte de Marxer comporte une variante signalée entre parenthèses): « Au péché, Dieu a donné une double réponse : les enfers et le Fils. Les enfers, en tant que conséquence inévitable du péché, le Fils, en tant que libre disponibilité à expier le péché. Maintenant les deux se rencontrent. Cette rencontre n’est pas un mystère démoniaque, mais un mystère chrétien, un mystère d’amour, car tout jaillit de l’amour du Père : par amour, il livre son mystère au Fils, et le Fils à la mort. Tout demeure un mystère de la communion entre Père et Fils (Marxer : « un mystère de communion entre le Père et le Fils »). Mais non moins un mystère des ténèbres, parce que le Fils, dans les enfers, vit l’aliénation du péché. Et pourtant les ténèbres du péché sont environnées par les ténèbres de l’amour ».

P. 330. « Si le Fils par amour… » provient littéralement de Mission , p. 190-191. (Mission, p. 401 indique que l’origine de ce texte est La croix et l’enfer, II). En voici le texte intégral (Marxer omet certaines lignes qui sont mises ici entre parenthèses) : « Si le Fils par amour pour le Père et les hommes a porté la croix, le Père par amour pour le Fils et les hommes a créé l’enfer. (Maintenant, avec l’Esprit renvoyé par le Fils et qui se porte garant de l’objectivité de son offrande, le Père montre au Fils en enfer l’objectivité de son amour pour lui ; cet amour consiste dans le geste de montrer, qui en même temps manifeste l’objectivité de son amour paternel pour les hommes. Le Fils est le seul à accomplir sur la croix l’œuvre de rédemption). Et le Père est le seul, en montrant l’enfer au Fils, à révéler ce que la croix a opéré. (Dans l’objectivité de l’enfer le Fils reconnaît le reflet dans le Père de l’objectivité de sa croix. Et cette vision reste strictement et toujours la réponse à la croix. Elle est l’achèvement de la croix). L’enfer ainsi dévoilé, tel que le voit le Fils, est la preuve que le Père a accepté la mort du Fils sur la croix… Le Père a créé l’enfer par amour, car c’était son dessein de le donner au Fils, de l’amener à sa consommation par le Fils ».

P. 332. « Jusqu’à présent il a vécu avec le Père dans la confiance réciproque, mais il n’a pas encore vu, dans l’occultation ultime, ce que le Père a d’incompréhensible, le mystère originaire de la puissance paternelle qui engendre ». La substance de ce texte se trouve  dans l’article du P. Balthasar paru dans la revue Communio (janvier-février 1981), p. 67.

En plus de ces citations de quelques lignes et bien apparentes dans le texte édité, le livre de Marxer contient un certain nombre de textes et d’allusions à des passages précis des œuvres d’Adrienne (toujours sans références, bien sûr), mais présentées à la manière de l’auteur. On peut mentionner au moins

p. 319, § La nuit du Père, semble bien s’inspirer de Mission, p. 180 : « Le samedi saint est un jour sans parole, correspondant d’une certaine façon à la période où le Fils se trouvait dans le sein de sa Mère. Il avait été déposé dans la pureté virginale de sa Mère, et ce rapprochement avait la forme de l’isolement et du silence. Ici le Fils est déposé dans le sein des enfers, qui ne sont qu’impureté et ténèbres, et de nouveau ce rapprochement du mystère du Père est isolement et silence. Il doit chercher le Père où il n’est pas. Et il ne peut le faire ni dans la conscience ni dans la lumière de l’amour ; il doit le chercher, comme quelqu’un qui aime et ne ressentirait plus cet amour, comme quelqu’un qui est aimé et qui serait comme privé d’amour ».

P. 324 : L’obligation qui s’impose au Christ de traverser l’enfer « n’entre dans aucun calcul, même pas celui de la coupe ». A rapprocher de Mission, p. 184 : « Le samedi saint n’appartient à aucun plan ni même au calice du Seigneur, c’est le don gratuit et supplémentaire par excellence ».

P. 325 : il est question de Dieu et du chaos. Est-ce que l’auteur glose à sa manière le texte d’Adrienne qu’on trouve dans Mission, p. 188 ? « Le Père n’est pas là (en enfer). Car ce que voit le Fils, c’est ce que le Père a définitivement rejeté, éliminé, et dans lequel plus rien ne subsiste de la relation originelle du Père avec sa création. C’est ce qui en fait le nouveau chaos, le principe opposé à Dieu. Du premier chaos Dieu avait créé le monde, et ce faisant l’avait ‘délivré’ du chaos. L’enfer c’est le chaos rétabli, c’est-à-dire le refus de Dieu par le monde. Et tant qu’il y a ce refus, il ne reste à Dieu qu’à laisser le chaos se reconstituer partout où on le rejette : la somme de tous les refus forme le chaos, l’enfer. Le premier chaos, avant la création du monde, n’était ni bon ni mauvais ; c’était simplement une possibilité indivise. Maintenant le chaos est le mal séparé du monde, désormais le monde se situe entre le ciel et le chaos de l’enfer ».

P. 327-328 cite entre guillemets des extraits d’un texte d’Adrienne (Mission, p. 185), séparés par des points de suspension. Voici le texte complet d’Adrienne et, entre parenthèses, les quelques mots retenus par Marxer. « Il faut que le Fils traverse l’enfer pour retourner chez le Père, car il doit pouvoir considérer l’ampleur de l’œuvre consommée dans ses effets, et l’effet obtenu en reste désormais détaché : le péché, séparé de ceux qui l’ont commis. C’est pour eux qu’il a opéré cette séparation du péché et du pécheur ; aux enfers il rencontre d’abord le péché (nu et sans attache). Tant qu’il subissait la passion et n’était qu’abandonné, il restait comme toujours le Fils pour le Père ; mais pour que la mesure de la déréliction fût comble, le Père était pour lui un étranger et lui-même se sentait comme rejeté au rang de simple créature. Il fallait donc un chemin de retour, mais ce dernier ne pouvait être trouvé que s’il voyait dans sa totalité ce qui le séparait de l’homme, le péché. C’est par cette vision que s’achèvera sa glorification… Sur la croix le Christ restait comme amputé. Le commencement et la fin demeuraient dans la Trinité, mais le moment présent était séparé, détaché, par la prise en charge de la Passion, par le poids de nos péchés sur ses épaules ; ce poids, il devait le revoir en enfer, isolé, (hideux, menaçant dans son énormité – mais privé de toute possibilité d’expansion, puisque séparé de l’homme) ».

P. 328 utilise partiellement mais littéralement des textes d’Adrienne placés entre guillemets. Ces textes proviennent de Mission, p. 190, mais Marxer en cite d’abord la fin, et ensuite seulement le début. Voici le texte d’Adrienne avec, entre parenthèses, les deux bouts de phrases retenus par Marxer. : « Le Fils souffre sur la croix par amour du Père. Et le Père à la croix reçoit la preuve de l’amour du Fils pour lui et pour les hommes. Elle ressort avec une évidence incomparable. L’Esprit, que le Fils renvoie au Père, ramène au Père (de façon objective et inaltérée, le témoignage de la passion et de la mort) du Fils. ‘Entre tes mains…’ Ces paroles signifient aussi que l’Esprit est livré au Père si complètement et se donne si pleinement à lui que le Père (participe totalement à l’objectivité, à la nécessité et à la volonté de souffrance).

P. 328. « Comme une poupée… comme un catatonique ». Se trouve dans l’article du P. Balthasar sur Adrienne dans la revue Communio (janvier-février 1981), p. 45. L’original est dans Kreuz und Hölle I, p. 49.

P. 332. « En se voilant… » Se trouve littéralement dans Mission, p. 166-167. Voici le texte intégral d’Adrienne avec, entre parenthèses, les textes retenus par Marxer : « Mais pendant que le Fils crucifié cherche le Père, sa transparence à l’égard du Père est encore surpassée par celle du Père lui-même : par le silence avec lequel il accepte totalement ce sacrifice du Fils. (En se voilant complètement, le Père se révèle entièrement. Rien ne surpasse cette transparence-là). Il laisse s’achever la vie terrestre du Fils dans la Passion totale et c’est là le langage le plus clair du Fils au sujet du Père : dans sa nuit il n’est plus que le Verbe muet du Père lui-même : le sacrifice accepté dans le silence. (C’est l’achèvement de ce que le Père et le Fils ont convenu ensemble dans l’amour, et par conséquent la révélation la plus intime de Dieu). C’est l’extrême limite de ce que les hommes peuvent deviner de la grandeur divine ».

P. 333 (en haut) et p. 333-334 : Marxer utilise sans doute le commentaire d’Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 168-169). S’il l’avait connu (et cité) intégralement, il n’aurait pas pu en faire le commentaire inadéquat qu’il a produit. Voici le texte intégral d’Adrienne : « Le samedi saint, le Père fait expérimenter au Fils ce qu’il possède de plus intime : ses ténèbres qui, sinon, étaient toujours cachées sous la lumière, comme une chose dont on ne parle pas, comme l’ultime mystère personnel qu’on ne révèle à personne. Mais maintenant le Père révèle au Fils ce mystère, en laissant le mystère lui-même parler à sa place. Dieu lui montre son mystère, mais en le lui montrant, il ne se montre pas lui-même. Souvent, entre deux êtres, la plus grande intimité n’existe pas lorsqu’ils se parlent ou se fréquentent, mais lorsqu’ils sont éloignés l’un de l’autre. Il se peut que l’un veuille faire voir à l’autre quelque chose de si intime et de si caché, qu’il ne puisse le faire que dans sa propre absence, ne le montrer qu’éloigné, peut-être uniquement par écrit, en tout cas rien que de façon indirecte… C’est précisément en achevant par la rédemption la création du Père, que le Fils est plus convaincu que jamais de la grandeur du Père et de son amour, et il accueille le mystère des ténèbres comme le Père le lui présente : dans l’éloignement du Père lui-même ».

P. 333 (en bas) : « Le Père fait éprouver au Fils ce qu’il a de plus intime, c’est-à-dire la ténèbre qu’il tenait avant cela caché sous la lumière, quelque chose dont on ne parle jamais, l’ultime secret de sa personne ». Semble bien n’être qu’une autre traduction du commentaire d’Adrienne sur Jean 19,41 (Naissance de l’Église, I, p. 168-169) cité ci-dessus.

* * *

Après avoir parcouru ces textes d’Adrienne cités par Marxer ou sous-jacents à ce qu’il présente comme étant la pensée d’Adrienne, il peut être utile de signaler quelques points qui indiquent en partie la « manière  » de l’auteur

On remarque d’abord, dans ce chapitre consacré à Adrienne von Speyr, le nombre impressionnant d’auteurs qu’il cite ou auxquels il fait allusion. Voici une liste à peu près exhaustive des auteurs cités ou signalés : Thérèse de Lisieux, Marie Noël, Etty Hillesum, Adorno, Dante, Lázlo Nemes, Bertold Brecht, Kurt Weil, Primo Levi, Hannah Arendt, Marguerite Duras, Robert Antelme, Bruno Bettelheim, Marie de la Trinité, Hölderlin, Paul Ricoeur, Edith Stein, Marie Skobtova, Mère Teresa, Gide,Houellebecq, Dostoïevski, Gogol, Sorokine, Ageev, le Tasse, Jakob Böhme, Freud, Denys l’Aréopagite. Quelle débauche de noms! Pour quelle utilité ?

Quatre fois dans ce texte de vingt-cinq pages, mention est faite des camps nazis. P. 314, il est question des Sonderkommandos, des « cargaisons » de la chambre à gaz, des chevelures et des dents en or récupérés « avant de nourrir la gueule des crématoires », du « savoir-faire technicien », de « l’efficacité bureaucratique », de « l’ardeur policière », de « l’astre noir du nazisme », de « la suie des cheminées crématoires ». – P. 317 : « Vert sombre avec des reflets brunâtres ce qui fait penser aux uniformes guerriers, qui, en ces années-là, déferlent sur l’Europe… Cette « chose gluante vert sombre qui bouillonnait »… « comme de la vase de marécage…, épaisse comme le reflet de cette nuit épaisse »…, « merde que personne n’avait encore vue »…, « la fièvre, la maigreur, les doigts désonglés, les traces des coups des SS ». – P. 323 : « C’est ce même silence de la mort qui ensevelit les baraques du camp, le Revier où halètent les mourants qu’on va achever, le râle des fours insatiables…, lacéré des aboiements des hommes et des aboiements des chiens… – P. 330 : « Que dire en effet quand la bourrelle nazie lâche en riant son molosse sur le détenu chancelant en criant : Hund ! (chien)… ? Que dire quand, au témoignage de Robert Antelme, il y avait des os des morts dans la soupe des vivants et que l’or de la bouche des morts s’échangeait contre le pain des vivants ? » – Quatre fois les camps nazis : qu’est-ce que cela apporte à la compréhension de la nuit du Fils de Dieu le samedi saint ? Tous ces détails sur les camps nazis ne se trouvent aucunement dans les livres d’Adrienne.

Quelques échantillons aussi du style de l’auteur. P. 319 « Mouvement régressif que la descente aux enfers où le Fils retrouve l’hospitalité utérine, non pas de la pureté virginale et accueillante du sein de Marie, mais de l’enfer qui n’est à l’inverse qu’impureté et ténèbres ». P. 323 « Le silence enveloppe l’immobile mouvement de l’obéissance : nul pépiement des âmes, ni murmure des anges, pas même le feulement du désespoir qui grogne… Ce silence…, c’est celui d’Abraham qui lie le fils sur le bois, Abraham fixé par l’œil noir du cyclone divin qui happe les vivants dans un mourir qui est au-delà de la mort ». – P. 326. Jésus… « rabbi nazaréen, passionné et méditatif ». (On n’est pas loin du « doux rêveur galiléen » de Renan!). Ce style de Marxer n’est pas du tout celui d’Adrienne, sobre et objectif.

Quant aux jugements de Marxer sur Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, qui parsèment son exposé, on peut espérer seulement que ceux qui liront ce livre ne se laisseront pas impressionner et que cela ne les empêchera pas de se plonger dans les œuvres d’Adrienne von Speyr. Ces œuvres permettent souvent de se rendre compte à quel point est vivante et vivifiante la parole de révélation de Dieu transmise dans l’Église depuis les origines, à quel point aussi elle concerne tous les humains : croyants, peu croyants et incroyants.

Du texte de Marxer, on peut quand même relever ceci qui ressemble tout à fait à ce que disent si souvent Adrienne et le P. Balthasar : « Il est vrai que, de la vérité de l’homme et de son Dieu, jamais on ne saurait prétendre que l’on est parvenu au bout ; au contraire, c’est toujours au-delà que nous entraîne cette quête du Royaume qui vient… » (p. 326)

On pourrait enchaîner sur ce thème avec Adrienne : « Pour saisir quelque chose de divin, on a toujours besoin de la grâce, et celle-ci exige sans cesse du croyant le renoncement à soi-même » (Mission, p. 101). « Le mystère de Dieu restera toujours plus grand que la faculté de compréhension de l’homme, si vaste soit-elle… Celui qui ne consent pas à faire ce pas dans le mystère, à abandonner son propre raisonnement, à croire avec amour, celui-là ne peut entendre la parole du Seigneur » (Mission, p. 104).

Pour aborder la descente aux enfers chez Adrienne von Speyr et Hans Urs von Balthasar, une remarque de E. Vetö, professeur à la Grégorienne, aurait été la bienvenue dans le chapitre de Marxer : « Un renouvellement aussi conséquent de la compréhension d’un article du Symbole (la descente aux enfers) demanderait à être étayé par une enquête chez les Pères et dans la Tradition. Or des études récentes commencent à montrer que l’idée d’une portée salvifique constitutive pour tous du descensus est effectivement présente chez un bon nombre des Pères… S’il se confirmait qu’il n’est pas en rupture avec la Tradition, mais qu’il en développe certaines virtualités, l’apport de Balthasar pourrait alors être jugé déterminant et apte à contribuer à une vision complète du descensus Christi » (Cf. Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, 2015/3, p. 513).

L’étude de la nuit mystique d’Adrienne reste à faire. Elle-même a souvent parlé de la nuit des mystiques et de son sens. Trois exemples seulement. « Il y en a qui ne refusent pas la lumière et cependant le Seigneur a choisi pour eux la nuit. Une fois pour toutes dans leur vie, ils se sont mis à la disposition du Seigneur dans une véritable indifférence. Et le Seigneur, dans son grand désir de les faire participer à son mystère, leur a accordé les ténèbres » (Mission, p. 239-240). « Dieu parle dans la souffrance ou dans la fatigue, tantôt de plus près, tantôt de plus loin, mais il fait entendre sa parole. Sauf s’il a décidé de faire entrer dans la nuit complète et de se taire totalement et d’ôter au croyant toute possibilité de trouver une trace de chemin vers lui. Mais cette nuit n’est jamais le dernier mot de Dieu parce que Dieu le Père a ressuscité son Fils de l’enfer et qu’il ne veut pas que le monde sauvé n’ait part qu’à l’atroce de la Passion, mais qu’il ait part à tout le chemin indivisible du Fils. La lumière ne cesse de percer même les ténèbres les plus profondes, il ne cesse d’y avoir un matin, une joie, une résurrection (Erde und Himmel [Terre et ciel], Einsiedeln, Johannes Verlag, 1976, t. III, n. 2208). « La nuit aussi est amour : aider le Dieu crucifié dans sa détresse (Ibid., n. 2051).

N.B. Je remercie le Père Antoine Birot de m’avoir suggéré quelques corrections et précisions; le texte ci-dessus a été modifié en conséquence ce 30/01/2018.

Patrick Catry, moine de Wisques

 

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