41.10 La vie d’Adrienne von Speyr

PREMIÈRE PARTIE . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

VII. Madame Kaegi – von Speyr (1936-1940)

 

1. Mariage (Février 1936)

Pour se remarier Adrienne a voulu attendre que deux ans se soient écoulés depuis la mort d’Emil. La question pour elle est de savoir si les caractères peuvent se supporter. « Il est certain que Werner est souvent malheureux. Il a ses écorchures, surtout quand il est seul… Mais on garde simplement sa décision ». Le 28 février 1936, mariage civil. « Mon oncle et Oeri sont les témoins ». Le 29, mariage religieux en l’église Sainte-Marguerite. « A deux heures, nous fûmes mariés par le beau-père qui se donne beaucoup de mal pour faire une bonne allocution ». Pendant le repas qui suivit, il y eut un tas de discours. « Le beau-père en tint un sympathique sur l’épouse, mon oncle parla pour la dernière fois en public pour souhaiter à Werner la bienvenue dans la famille. Les garçons avaient préparé des couplets humoristiques super » (G 305). Le P. Balthasar note que le mariage ne fut pas consommé, si bien qu’Adrienne pourra faire plus tard le vœu de virginité (I 24-25).

Puis ce fut le voyage de noces en Espagne. « Tout le voyage fut bon et joyeux. Avec Werner, des conversations sympathiques. Du catholicisme, on en a vu si peu que pas… Les chauffeurs de taxi qui nous montraient les églises nous disaient toujours : il y a sans doute encore des églises en Espagne, mais ce sont des musées. Plus personne ne croit à ce bazar. Il n’y avait personne dans les églises ». Dix jours plus tard, la guerre civile éclatait en Espagne (G 306-307).

2. Automne 1936

Vacances à Rome et Sorrente. « Quand j’ai vu Saint-Pierre le premier matin, je me suis demandé s’il était possible que la vérité fût là. J’ai marché en ville, j’ai rencontré des religieuses et j’ai pensé que c’était possible. Mais ensuite, dans les églises, j’en suis quand même revenue. Je voyais surtout le clergé et moins les fidèles et les laïcs. Les prêtres s’affairaient, mais ils n’étaient pas avec Dieu ». La conversation avec le pasteur Moppert continuait à faire ses effets : il lui avait conseillé d’éviter le Notre Père. « Je craignais de le dire pare que je ne voulais pas être fausse. Mais justement il n’y a pas moyen de remplacer le Notre Père et aucune prière ne voulait sonner juste. J’ai pensé que je n’avais pas confiance en Dieu si je ne pouvais pas dire la prière de son Fils. Je me construis ma propre religion, qui n’a de valeur que pour moi et c’est pourquoi d’emblée elle doit être fausse ». Les garçons ont fait une partie du voyage tout seuls. « Durant ces vacances, j’ai beaucoup pensé à Dieu, les hommes pouvaient très bien s’oublier. La grandeur de Dieu me semble tellement moins méconnaissable que dans un quotidien fort chargé. On voit qu’il est le point de repos… Il y avait sans doute des instants de très grande plénitude, on se trouvait devant une porte qui était tout près, tout près de s’ouvrir. Et pourtant la porte ne s’ouvrait pas » (G 307-308).

Un jour à Bâle, Adrienne « fait un effort sur elle-même » et elle décide de parler avec un prêtre (qui deviendrait un jour évêque de Bâle). « Je lui ai téléphoné, il fut très courtois, mais j’ai eu l’impression que ce n’était pas l’homme avec qui je pourrais avancer. C’était durant l’automne 1936. J’ai donc pensé que ce n’était pas le chemin ».

« Au cabinet médical, les histoires de ménage m’ont donné de plus en plus de souci ; mon irritation contre le protestantisme s’est accrue quand j’ai vu la facilité avec laquelle il permettait les divorces, si bien que le même pasteur marie à nouveau la même personne à peu d’intervalle… J’avais l’impression que la foi de l’Église catholique constituait un rempart plus solide que le protestantisme contre toutes sortes d’immoralité » (G 308).

3. Les années 1937-1938

« A l’automne 1937, nous sommes allés à Porquerolles, au printemps 38 à Braunwald et en automne à Montana et Riccione. En 38, ce fut l’affaire de la Tchécoslovaquie. Je n’en pouvais presque plus : la situation du monde, la religion, tout était confus, moi-même qui ne me décidais pas clairement, ça ne pouvait pas continuer comme ça. Je ne savais pas de manière sûre que la décision que je devais prendre s’appelait le catholicisme. Mais je voulais savoir ce que Dieu voulait exactement de moi  » (G 309).

« Puis vint la mort de mon beau-père, à la fin du printemps 38 ; j’ai été auprès de lui pour ses derniers jours avec une étrange impression : ici meurt le pasteur d’une paroisse, celle-ci se tient respectueusement à distance, elle le laisse mourir seul : il n’y a pas d ‘Église qui l’accompagne. Je n’avais encore jamais ressenti aussi fort qu’à ce moment-là que les protestants n’ont pas d’Eglise. Le nouveau pasteur, qui était là depuis quelques années, se comportait de manière très sympathique vis-à-vis de mon beau-père, mais il n’avait pas de rapport avec la mort. En pensant à ma propre mort, ça m’a plongée dans une espèce de panique. Aucune continuité n’est établie entre la vie terrestre et Dieu. On ne voit pas la fécondité de la vie qui est rassemblée et qui est apportée à Dieu. Cette atmosphère de panique m’est restée d’une certaine manière jusqu’en mai 1940″ (G309).

« En automne 38 nous étions à Montana ; puis il y a eu Munich et nous sommes rentrés à Bâle ; j’ai cru être mobilisée, puis vint le soulagement : pas de guerre encore cette fois-ci. Mais vis-à-vis de Dieu je me demandais : est-ce encore une fois un délai pour que je puisse m’occuper de lui plus sérieusement ? Ou bien suis-je déjà si embourbée qu’il n’existe plus de chemin vers Dieu ? Que puis-je entreprendre ? Est-ce que Dieu interviendra un jour dans ma vie ? C’est un tourment continuel » (G 309).

Maintenant c’est à partir de ses consultations qu’Adrienne voit combien la confession est nécessaire. « Non plus tellement : je devrais absolument me confesser maintenant, tout de suite. Mais : je devrais absolument connaître la confession pour pouvoir aider. Parce que je ne la connais pas, je ne peux pas transmettre la lumière. Je devrais pouvoir montrer à mes patients la lumière de Dieu et, pour cela, je n’ai pas moi-même la lumière » (G 310).

4. L’année 1939

Durant l’été 39, à Zinal… Adrienne est souvent tourmentée à cause du Bon Dieu parce qu’elle ne sait jamais si elle doit entreprendre quelque chose pour arracher une décision ou si elle doit simplement attendre. « Il y a des moments où je pense que je dois devenir catholique, ou du moins que je dois apprendre à connaître le catholicisme afin que je voie clairement si c’est ça ou non… Je ne connais personne avec qui je pourrais en parler. Quand j’en glisse un mot à Merke, il répond : Ah ! Ça vous intéresse ? Mais il ne me dit rien… Je voudrais arriver à la vérité. Et faire ce que Dieu veut. Et ne mettre nulle part de blocage. Je voudrais être de ceux qui peuvent être dans la véritable Église du Seigneur. Et je voudrais être de ceux qui obéissent au Seigneur comme il a obéi au Père… pour ainsi dire. Et je voudrais que rien de personnel ne m’empêche de prendre la décision que Dieu attend de moi. Au cas où je devrais devenir catholique, je voudrais ne m’en laisser empêcher par aucun motif de famille, de bienséance. Mais est-ce que tout cela veut dire que je voudrais devenir catholique, je ne le sais pas ». Elle voudrait pouvoir dire sincèrement : Que ta volonté soit faite. « J’ai toujours l’impression que tout dépend de cela… S’il veut absolument que nous fassions sa volonté, il se fera connaître aussi de nous d’une manière différente et nouvelle. Mais tout cela est un terrible tourment que je porte en moi d’année en année ; je voudrais souvent l’oublier, mais justement il en devient ainsi plus lancinant encore. Chercher à oublier ou essayer de tirer les choses au clair ne fait qu’agrandir la plaie ».

Il y a deux ans, Adrienne a assisté à une ordination épiscopale. Cela lui a fait « une impression monstre ». « On avait le sentiment qu’ici se trouvait la tradition la plus ancienne, et même si bien de aspects extérieurs de la cérémonie n’étaient pas de mon goût, le cœur était absolument juste ; ici le Seigneur est mis en relation avec l’humanité et on voudrait participer à cette unité. Et d’autre part quand on veut si fort y participer, on a toujours peur que ce qui est personnel puisse être prédominant. On devrait pouvoir s’effacer totalement pour qu’il n’y ait plus que Dieu en nous et qu’il rayonne par nous. Je ne voudrais pas être conduite par quelque réflexion subjective sur un chemin qui objectivement ne serait pas le chemin de Dieu. Je voudrais que toute ma subjectivité provienne foncièrement de l’objectivité de Dieu » (G 310-312).

5. L’année 1940

En avril 1940, Adrienne a été hospitalisée six semaines à l’hôpital Sainte-Claire « pour une affaire assez méchante au cœur ». Elle a l’impression en partie « que les religieuses qui sont là sont absolument heureuses, ouvertes, dans la vérité… Habituellement le prêtre vient chaque semaine voir le malade. Je l’ai attendu impatiemment. J’ai espéré que j’aurais le temps de parler avec lui. Il me donnerait une initiation, et je pourrais ensuite envisager les choses. Mais personne n’est venu. Après coup, j’ai appris que Gigon lui avait interdit de me rendre visite parce qu’il avait peur que je devienne catholique… Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’ai dit au bureau qu’on ne devait pas m’inscrire comme protestante, en tout cas pas sur la liste de ceux à qui le pasteur protestant rend visite. Et comme Gigon a dit la même chose au prêtre catholique, je suis restée sans visite. (Elle attend toujours). J’ai l’impression que cette attente devient peu à peu mon sort. Je ne pourrai pas attendre éternellement, toute ma vie » (G312).

Le temps d’attente qui semblait infiniment long prit fin pour Adrienne durant l’été 1940 quand elle reçut du P. Balthasar un enseignement pour convertis. Dans sa postface à Geheimnis der Jugend (Mystère de la jeunesse), le P. Balthasar raconte : « Ce fut un enseignement dont le déroulement fut très étrange : j’avais constamment l’impression qu’il suffisait d’esquisser légèrement la plupart des choses et aussitôt s’ouvrait, comme par un ressort intérieur, une compréhension pleine et même débordante ; on ouvre une porte et on ne soupçonne pas que c’est une écluse derrière laquelle s’étaient accumulées d’énormes masses d’eau qui se déversent alors ».

« La première rencontre, place de la cathédrale, fut peu heureuse, la conversation languissante. Adrienne commença à parler des avortements à l’hôpital des femmes : je n’avais pas grand-chose à en dire. Quelques semaines plus tard, je lui ai un jour téléphoné et je fus invité le soir même. La conversation tourna autour de Claudel et de Péguy que j’étais occupé à traduire. Adrienne prit son courage à deux mains et me dit : Je ne sais pas si je ne devrais pas devenir catholique. Je fus peu intéressé à la chose, mais je lui ai donné des indications pour la prière. Nous avons parlé aussi du Notre Père et de ‘Que ta volonté soit faite’ ; quand je lui eus dit qu’elle devait dire ces mots dans la foi et la confiance, comme un enfant, sans réfléchir à ses réticences éventuelles, toute résistance disparut aussitôt. Les mois qui suivirent, jusqu’à sa conversion le 1er novembre, furent un unique flux de prière, souvent si envoûtant qu’Adrienne était à peine capable de sortir dans la rue ».

« Après trois ou quatre conversations, elle fut totalement sûre de son affaire. Je lui donnai de la matière pour sa méditation ; il apparut que jusque-là elle ne fréquentait guère la Bible ; à l’époque où elle était étudiante, elle avait lu une fois tout le Nouveau Testament et des morceaux choisis de l’Ancien ; pas plus, c’était comme un domaine réservé. Un jour, je lui ai demandé de réfléchir aux péchés de sa vie passée, ce qui correspond à la première semaine des Exercices. Elle me dit plus tard qu’elle était restée assise pendant deux heures, extrêmement perplexe, et qu’elle avait essayé de trouver quelque chose. Pour chaque péché possible, elle avait pensé : oui, je pourrais aussi l’avoir commis, qui sait ?… Nulle part elle ne put déterminer les clairs contours de péchés commis et, en même temps, elle ne pouvait se distancer d’aucun péché (justement pour cela sans doute) ».

Pour les vacances, Adrienne va à Gunten et à Wengernalp, le P. Balthasar à Gletsch. Après les vacances, elle annonça au P. Balthasar « qu’elle était toute prête ; je fixai la date du 1er novembre ; cela lui sembla infiniment loin. A la même époque fut préparée la conversion d’Albert Béguin. Je voulais aller le voir pour des questions concernant Claudel. Il fut baptisé deux semaines après Adrienne, le 15 novembre. Adrienne fut sa marraine » (G 314-315 ; A 24-25).

(NdT. Albert Béguin est originaire de La Chaux-de-Fonds comme Adrienne. De 1937 à 1946, il occupa la chaire de littérature française à l’Université de Bâle. A la mort d’Emmanuel Mounier, en 1950, il assuma jusqu’à sa mort la direction de la revue « Esprit »).

 

Pour un bilan de ces trente-huit années de « Préparations »

1. La personnalité d’Adrienne : qui va s’y essayer ?

2. La recherche de Dieu.

Quelle est son idée de Dieu, son image de Dieu ? Qui est Dieu pour elle, de son enfance à ses 38 ans ? Pourquoi une si longue attente ? Elle est à la recherche de Dieu et elle est déjà avec lui, guidée par lui sans le savoir. Ce qu’elle-même vit pendant toutes ces années comme une ignorance de Dieu est, pour le lecteur, rempli de sa présence.

En 1940, par le hasard de Dieu, elle rencontre Hans Urs von Balthasar qui était aumônier d’étudiants à Bâle depuis le début de l’année et qui allait devenir l’un des plus grands théologiens catholiques du XXe siècle. Auparavant, elle avait eu des contacts avec quelques prêtres : l’aumônier de l’hôpital, un curé de Bâle (au téléphone), contacts qui l’avaient toujours déçue.

1940 : Adrienne a 38 ans. Les bases, les fondements sont là. Enfance, années de lycée, années de maladie, baccalauréat après avoir rattrapé à toute vitesse le temps perdu du fait de ses années de maladie, études de médecine, mariage avec Emil, exercice de sa profession de médecin, mort d’Emil et désespoir, mariage avec Werner. Trente-huit ans de rencontres et d’expériences les plus diverses. 1940 : dénouement et ouverture sur autre chose, une autre vie va commencer.

On pourra un jour entreprendre une édition et une étude synoptiques des deux autobiographies d’Adrienne de 1902 à 1926.


TABLEAU CHRONOLOGIQUE (G 317-318)

1902 20 septembre. Naissance à La Chaux-de-Fonds, Place de l’Hôtel de ville

1908 Automne. Commencement de l’école maternelle chez Mlle Robert, rue de la Promenade

1908 Noël. Rencontre de saint Ignace

1910 Printemps. École primaire (collège de la Promenade)

1914 Printemps. Lycée

1916 Printemps. École supérieure des jeunes filles

1917 Printemps. Lycée

Novembre. Vision de la Mère de Dieu

1918 9 février. Mort du père, surcharge de travaux ménagers, tuberculose

1er juillet – 1er octobre. Sanatorium de Langenbruck

Octobre. Séjour à Leysin (jusqu’au début de juillet 1920)

1920 1er octobre – Mi-décembre. Saint-Loup. Commencement d’un cours de soins infirmiers

1921 Août. La Waldau, près de Berne

15 août. Entrée à l’école supérieure de jeunes filles de Bâle

1923 Printemps. Baccalauréat, début des études de médecine

1924 Été. Le tour en vélo

Automne. 1er examen de propédeutique. La jambe cassée

1925 Septembre-octobre. 2e examen de propédeutique

1926 Vacances d’été et semestre d’hiver. Sous-assistante en chirurgie et médecine à l’hôpital fédéral

1927 Juin. Hôpital pour enfants

Juillet. Vacances à San Bernardino

Septembre. Mariage avec Emil Dürr

1928 Automne. Examen d’État

1929-1930. Hôpital des femmes, Heiligenschwendi, Thoune, Les Diablerets

1931 15 avril. Ouverture du cabinet médical, 5 Eisengasse, Bâle

1933 Avril. Pneumonie

1934 12 février. Mort d’Emil

1936 29 février. Mariage avec Werner Kaegi

1940 Avril. Rencontre de Hans Urs von Balthasar

1er novembre. Entrée dans l’Eglise catholique


TABLE  DES  MATIÈRES          PREMIÈRE PARTIE. LES PRÉPARATIONS (1902-1940)

I. L’enfance (1902-1913)

1. La famille d’Adrienne

2. Les enfants

3. Monsieur von Speyr

4. La grand-mère

5. L’ange

6. La rencontre avec saint Ignace

7. L’école primaire

8. L’école du dimanche

9. La Waldau

10. Les deux dernières années d’école primaire

11. L’opération à Bâle

Pour un bilan de cette enfance

II. Les années de lycée (1914-1918)

1. La première année

2. Une randonnée dans les Alpes

3. Retour au lycée après les vacances

4. La deuxième année de lycée. Le pasteur Junod

5. L’école supérieure des jeunes filles. Madeleine (1916)

6. Retour au lycée (printemps 1917)

7. La vision de Marie (novembre 1917)

8. La mort de monsieur von Speyr (9 février 1918)

Pour un bilan des années de lycée

III. Entre les mains des médecins (1918-1921)

1. Les débuts de la maladie

2. Leysin (octobre 1918- juillet 1920)

3. Un congé dans la plaine (1919)

4. Le retour à Leysin (1919)

5. Saint-Loup (du 1er octobre à la mi-décembre 1920)

6. La Waldau (mi-décembre 1920 – 15 août 1921)

Pour un bilan de ces trois années entre les mains des médecins

IV. Bâle. L’école supérieure de jeunes filles (août 1921 – avril 1923)

1. Bâle

2. L’école

3. Le pont de chemin de fer

4. La vie mondaine

5. La philosophie

6. Vacances à la Waldau

7. Grand-mère à vingt ans

8. Bethli

9. Le vieux coucou

10. Toujours la question de Dieu

11. La musique et le chant

12. L’église du Saint-Esprit

13. Noël

14. La musique à longs traits

15. Le baccalauréat (printemps 1923)

16. Les trois filles

17. La vieille femme

18. Le journal brûlé

19. Mariastein

Pour un bilan des deux années à l’école supérieure de jeunes filles

V. Etudiante en médecine (été 1923 – 1927)

1. Premier semestre (De Pâques à octobre 1923)

2. Deuxième semestre (Hiver 1923-1924)

3. Troisième semestre (Été 1924)

4. Quatrième semestre (Hiver 1924-1925)

5. Cinquième semestre (Été 1925)

6. Sixième semestre (Hiver 1925-1926).

7. Septième semestre (Été 1926)

8. Huitième semestre (Hiver 1926-1927)

9. Neuvième semestre (Été 1927)

Pour un bilan de ces années de médecine

VI. Mariage (juillet – septembre 1927)

1. San Bernardino

2. L’hôtel

3. Le Moltone

4. Une soirée dansante

5. Emil Dürr

6. La Waldau

7. Visite d’Emil Dürr à la Waldau

8. Fiançailles

9. Mariage

10. Voyage de noces

VII. Madame Dürr – von Speyr (1927-1936)

1. Dixième semestre des études de médecine (Hiver 1927-1928)

2. Vacances d’été et examen final en octobre-novembre 1928

3. Les années 1929-1931

4. Les années 1931-1933

5. La mort d’Emil (12 février 1934)

6. Werner Kaegi (1934-1936)

VIII. Madame Kaegi – von Speyr (1936-1940)

1. Mariage (février 1936)

2. Automne 1936

3. Les années 1937-1938

4. L’année 1939

5. L’année 1940

Pour un bilan de ces trente-huit années de « Préparations »

 

*     *     *     *     *     *     *     *     *

 

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION (1940-1967)

 

« Aussitôt après sa conversion, c’est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler sur Adrienne von Speyr, et, dans cette tempête, apparemment livrée au hasard, elle se sent projetée dans toutes les directions à la fois : ravie en Dieu, loin de toute prière vocale et de toute méditation organisée, elle part soudain vers de nouvelles découvertes, vers un nouvel amour, face à de nouvelles décisions ». Ces lignes de Hans Urs von Balthasar (Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 26) nous introduisent à son « Journal » (trois volumes et quelque 1300 pages, publiés avec l’autorisation du Saint-Siège).

« Le principal réside dans le surnaturel; les récits concernant les événements terrestres (exercice de la médecine, visites, nombre de difficultés avec des personnes, vacances occasionnelles) ne sont notés que pour montrer le bon sens vigoureux avec lequel Adrienne savait affronter le quotidien. Mais intérieurement elle est ballottée entre de longs temps d’abandon de Dieu (et cela jusqu’à la mort difficile qu’elle avait demandée elle-même, par laquelle elle voulait expier au profit du royaume de Dieu et pour certaines personnes) et une existence dans le ciel, parmi les saints, surtout Marie, avec lesquels elle a des rapports d’une familiarité presque inconcevable. Dans les expériences d’abandon, lui est retiré le sens de ces états; quand elle émerge du “trou” (comme elle l’appelle) et qu’elle en comprend la fécondité, elle demande souvent à Dieu de pouvoir y retourner de nouveau. Tous les événements et les états décrits dans ce journal sont remplis à ras bords d’un contenu théologique et spirituel » (Jaquette des trois tomes du « Journal »).

Le tome 1 du « Journal » va du 1er novembre 1940 au 30 avril 1944 ; le tome 2, de mai 1944 à Noël 1948 ; le tome 3 du 20 janvier 1949 au 17 septembre 1967.

Le tome premier du « Journal » porte comme sous-titre : « Exercices préparatoires » (« Einübungen »). (Encore une préparation après trente-huit ans de préparations !) Le deuxième tome du « Journal » porte comme sous-titre : « Le temps des grandes dictées » ; le tome troisième : « Les dernières années ».

Il serait intéressant et utile de parcourir ici les préfaces du P. Balthasar pour chacun des tomes du « Journal ». Cela pourra se faire un jour. Pour le moment – pour ne pas allonger cette introduction – entrer simplement dans le »Journal » ; y entrer, c’est s’approcher de la cataracte, c’est s’approcher d’un buisson ardent.

 

1940-1941

Pour la période qui va du 1er novembre 1940 au 31 décembre 1941, le « Journal » du P. Balthasar couvre 156 pages (Erde und Himmel I, p. 11-166) N’en est retenu ici que l’essentiel. Pour ces quatorze premiers mois d’Adrienne dans le catholicisme, nous suivrons le P. Balthasar pas à pas.

1er novembre 1940 – Le jour de son baptême, le 1er novembre 1940, à la consécration de la messe, Adrienne a pour la première fois un fort sentiment de la présence du Christ. La communion – la première de sa vie – est belle, mais elle ne laisse encore presque rien pressentir de ce que les suivantes devaient lui apprendre.

Après quelques jours où elle communie, la prière active cesse après la communion. Selon ses expressions, elle est « liée » et « conduite » dans la prière. Elle est incapable de formuler des mots, elle est plutôt introduite dans une présence et elle s’y livre. Cela continuera ainsi.

Marie – Elle ne peut pas encore avoir de relations avec la Mère de Dieu et les saints. Il lui manque l’accès au monde de Marie et des saints en général. Elle demande au P. Balthasar ce qu’elle doit faire. Le Père Balthasar la renvoie à la prière. Le soir, alors qu’elle est au lit, elle a pour la première fois le sentiment d’une présence dans sa chambre à coucher. Elle sait immédiatement aussi que c’est la présence de Marie. Plus tard, elle a souvent dit au P. Balthasar être étonnée que des saints qu’elle ne connaît pas peuvent se faire connaître sans un mot d’explication. Elle voit Marie aussi, mais sans qu’elle puisse plus tard en donner une description précise. Elle n’est pas effrayée par cette apparition. Elle explique que les apparitions ont toujours une manière étrangement naturelle de s’intégrer dans le cadre du quotidien, si bien qu’on les reçoit comme quelque chose qui va presque de soi malgré un profond étonnement. Marie portait une sorte de tablier avec une bordure de franges. Elle tend ce tablier à Adrienne et elle lui demande si elle veut l’aider à tresser les franges par trois. Adrienne répond qu’elle n’en est pas capable, elle n’a jamais essayé. Alors Marie : elle pourra bien le faire, elle n’a qu’à essayer. Adrienne essaie et réussit. Le lendemain matin, pour s’assurer que tout cela n’était pas un rêve, elle essaie à nouveau à un vêtement et elle y réussit, bien qu’auparavant elle n’ait pas pu le faire.

C’est huit jours plus tard qu’Adrienne raconte cette histoire au P. Balthasar. Il lui est très dur d’en parler. Elle s’y refuse longtemps, une honte insurmontable l’en empêche. « N’avez-vous jamais eu le soupçon que je pourrais être folle de temps en temps ? », commença-t-elle par dire. Elle avouera un jour au P. Balthasar que, dans le cas où il aurait considéré sa vision comme une illusion, elle ne l’aurait pas cru, parce que rien ne pouvait dépasser l’évidence de cette présence. Cette première apparition n’avait été pour ainsi dire qu’une première approche, dira-t-elle plus tard. A la fin, Marie lui avait mis la main sur son avant-bras, et elle s’était endormie avec un sentiment de bonheur indescriptible. Dès lors Adrienne voit souvent la Mère de Dieu. Marie se donne à elle maintenant d’une manière beaucoup plus intérieure que la première fois. Elle apparaît aussi accompagnée souvent de saints.

Offrir - Adrienne se sent malheureuse de ce qu’elle ait si peu à offrir à Dieu pour ses grâces surabondantes. Comme l’être humain est capable de peu de choses ! Il ne peut même pas jeûner trois jours ! Un soir, au lit, cette pensée l’a vaguement effleurée. Le lendemain, par hasard, elle arrive trop tard pour le dîner, elle n’a pas faim et donc ne mange pas. Le soir non plus elle ne mange pas. Ce n’est que le deuxième jour qu’elle saisit le rapport entre cette absence d’appétit et ce désir. Elle ne mange pas jusqu’au soir du troisième jour sans qu’elle soit touchée par un sentiment de faim ou de faiblesse. Comme elle arrive souvent trop tard à table et qu’elle mange peu à l’ordinaire, son jeûne n’est pas remarqué. Ce n’est que le soir du troisième jour que son mari lui demande accessoirement si vraiment elle ne mange plus rien. Elle répond qu’aujourd’hui justement elle n’avait pas vraiment faim. Le matin du quatrième jour, le sentiment normal de la faim lui revient, mais sans rien d’excessif.

L’inconnu – Un jour, place de la cathédrale, alors qu’elle s’approche de sa maison, un inconnu l’aborde. Il lui demande s’il pourrait lui baiser les pieds. Elle le regarde, mortellement effrayée et embarrassée, et lui demande pourquoi. Lui : « Parce qu’on ne rencontre habituellement de telles personnes que dans les légendes ». Quelque chose en lui rayonnait. Dans son trouble, Adrienne ne peut que dire : « Nous allons nous serrer la main » ; elle le fait et s’en va rapidement. L’épisode lui sort complètement de la mémoire, elle s’en souvient par hasard deux semaines plus tard et le raconte alors au P. Balthasar.

Les anges – Un soir, Adrienne prie selon son habitude à genoux au pied de son lit. En se relevant, elle voit dans le miroir en face que deux anges se tiennent derrière elle. Deux jours plus tard, elle voit les mêmes anges derrière le P. Balthasar à l’autel pendant la messe. Cela se reproduit plusieurs jours de suite.

La prière – Bien que, depuis sa conversion, Adrienne continue son travail professionnel aussi consciencieusement qu’auparavant, la prière est maintenant sa nouvelle grande joie. Elle prie des nuits entières au pied de son lit, à genoux. Bien qu’elle reste alors absolument sans sommeil, le lendemain matin elle n’est pas plus fatiguée que d’habitude. Le P. Balthasar l’exhorte à la prudence, il lui permet une heure de prière dans la nuit hors du lit : c’est l’hiver et la chambre d’Adrienne n’est pas chauffée ; Adrienne obéit, mais ce n’est pas de bon cœur. Plus tard, le P. Balthasar lui donne un peu plus de latitude, selon son état de santé. Elle apprend aussi à prier au lit aussi bien qu’à genoux.

La place de la cathédrale – Il lui vient de plus en plus le sentiment qu’on pourrait réussir tout ce qu’on entreprend. Marchant place de la cathédrale, elle a un jour la certitude intérieure qu’on pourrait faire des « choses folles ». Ce ne devrait pas être difficile de déplacer toute la place de la cathédrale à Muttenz, dans la banlieue de Bâle. On sait souvent exactement qu’on arrive dans ses actes à une limite : si on avait assez de courage pour continuer un peu son chemin, on atteindrait ces possibilités. Mais on est simplement angoissé. Dieu cherche toujours des personnes qui, au moment décisif, ne connaissent pas l’angoisse. Quand elle raconte au P. Balthasar l’exemple de la place de la cathédrale, il lui dit qu’il y a quelque chose de ce genre dans l’évangile : transporter des montagnes. Cela l’épouvante et elle fait signe que non. Non, c’est quelque chose de tout autre.

La bénédiction – Un soir, nous causons ensemble longuement. Habituellement, pour terminer ces conversations, je lui donnais une bénédiction avant de la quitter. Cette fois-là, elle est particulièrement de bonne humeur et elle dit à la fin : Bon ! Et maintenant encore une bénédiction ! Je la lui donne et rentre chez moi. Après cela, une fois couchée, elle se reproche d’avoir encore une fois été sans gêne (elle trouve toujours qu’elle a un toupet affreusement insolent). Elle répète à mi-voix pour elle-même : Bon ! Et maintenant je reçois encore une bénédiction ! A ces mots, il y a tout à coup dans sa chambre une troupe innombrable d’anges et de saints. Et parmi eux, pour la première fois, elle Le voit. Un peu derrière lui se tient la Mère de Dieu. Alors il lui donne lui-même la bénédiction en disant : Benedictio Dei omnipotentis Patris descendat super te et maneat semper. Manquent les mots : Et Filii et Spiritus Sancti. Puis il pose sa main sur son avant-bras, comme la Mère l’avait fait auparavant, et elle s’endort aussitôt.

La solidarité – L’une de ses premières visions intérieures, spirituelles pour ainsi dire, avait le contenu suivant : elle avait reçu une vue intérieure profonde, qu’elle ne peut préciser davantage, sur l’état incertain des âmes humaines ; elle avait vu comment les unes s’efforcent de monter, les autres de descendre, tandis que d’autres sont dans l’incertitude. Cela avait été une expérience effrayante qui s’était répétée plusieurs fois et qui avait allumé en elle le désir brûlant d’aider les âmes dans leur combat et de les faire aboutir vers le haut. Déjà dans l’enseignement que je lui donnais lors de sa conversion, j’avais expressément souligné que la marque distinctive du catholicisme était la solidarité : le Christ s’est substitué à tous, et ses membres suppléent les uns pour les autres. Maintenant elle recevait une expérience directe, vécue, de cette solidarité. Et d’abord comme une solidarité dans la faute. Elle s’était souvent plainte auparavant de ce qu’elle ne montrait pas un vrai repentir de ses péchés, qu’elle ne savait pas non plus très bien ce qu’elle avait commis comme péchés durant sa vie. J’avais toujours essayé autrefois de lui montrer qu’il s’agissait moins de détecter des fautes précises que de l’expérience d’un état général de sa personne, de la totale absence de limpidité dans lequel toute notre vie est plongée comme dans une atmosphère. Je l’avais exhortée à demander, avec humilité et une certaine réserve, de connaître son propre état. Tandis que depuis ce temps-là elle devenait de plus en plus consciente de sa culpabilité et de sa faiblesse intimes, elle apprenait en même temps le caractère mystérieusement social de toute faute humaine. C’était sa propre faute et cependant ce n’était pas la sienne ; sa faute passait à travers toutes les autres. Elle se sent solidaire de tout péché qui est commis. Plus tard, elle me demandera : si quelqu’un (par impossible) n’avait jamais commis de péché, devrait-il quand même se confesser ? Je commençai par lui dire que non. Elle explique ensuite plus en détail : il se fait qu’elle est concernée par tout meurtre et tout adultère qui se produit n’importe où dans le monde. Elle sait très exactement qu’il y a une relation. Et elle-même, en ce qui la concerne, est prête à tout péché, et c’est toujours un miracle de la grâce de Dieu qu’elle en reste préservée.

Le refus de Dieu – En recevant cette perception de la solidarité du péché, elle comprit aussi que le vrai péché ne se trouve pas, la plupart du temps, là où on le cherche. Il ne se trouve certainement pas dans les dix commandements. Ce qu’on appelle des crimes, souvent ce ne sont pas des crimes ; par contre un refus de Dieu, intérieur et tout à fait caché, est beaucoup plus terrible et plus nuisible que tout le reste.

L’énorme devoir – Elle sent toujours très fort un « énorme devoir » à l’égard des hommes qui s’accrochent à elle en bandes, surtout depuis sa conversion. Et elle se sent en même temps disposée à tout entreprendre et à tout porter de ce qui pourrait lui être imposé. Qu’elle soit devenue quelque chose à utiliser, que d’une manière générale on puisse accomplir quelque chose de foncièrement utile, ne fût-ce qu’en supportant et en souffrant, c’est ce qu’il y a d’inouï et de gratifiant dans le catholicisme. Elle ne peut assez remercier le P. Balthasar de lui avoir ouvert une voie où l’on « peut quelque chose ».

Les funérailles – Elle me charge avec insistance, lors de ses funérailles (car naturellement elle mourra avant moi !), de dire à ceux qui seront là quelque chose de juste. Car il y aura certainement beaucoup de monde et on devrait saisir l’occasion ; il y a beaucoup de gens qu’on ne pourra plus atteindre plus tard. Il est d’usage de louer les défunts ; je ne devrais pas faire cela. Je devrais louer la bonté de Dieu, célébrer sa miséricorde qui avait agi ainsi envers elle. Les gens devraient sentir ce à quoi il leur est permis d’avoir part.

Une cicatrice – Il y a deux jours, c’était l’affaire de la bénédiction que le Christ lui avait donnée. Elle complète maintenant la description de cet événement par un trait qu’une vive appréhension l’avait empêchée de raconter. Au début, elle n’avait pas vu vraiment le Seigneur ; c’est pendant la bénédiction qu’elle aperçut sa main. Elle sut alors avec une absolue certitude que c’était le Christ lui-même. En posant sa main sur son avant-bras, il dit pour finir : « Requiescas in pace ». A cet instant, comme une douleur indicible dans la poitrine la saisit, la traversa, d’en bas à droite vers le haut à gauche. Sur cette douleur, elle s’était endormie immédiatement et s’était reposée huit heures de suite, ce qui ne lui arrivait plus guère. Le lendemain, elle sent au cœur une autre sorte de douleur bien que, du fait de ses maladies de cœur, elle connût déjà à peu près toutes les variations de douleurs et de crises cardiaques. C’est une douleur du côté droit du cœur qu’elle me décrira plus tard plus précisément. En même temps, elle ressent ce jour-là à l’extérieur, sur la poitrine, une sorte de brûlure à un certain endroit , mais elle n’y fait pas attention et ne cherche pas à savoir ce que cela peut être. Le troisième jour enfin, comme la douleur externe dure toujours, elle examine l’endroit et trouve sous le sein droit une cicatrice fraîchement fermée, recouverte d’une mince peau rougeâtre. La cicatrice fait mal au toucher. Elle s’en étonne, ne peut se l’expliquer et n’y réfléchit pas non plus très longtemps

Une présence – Le soir du 25 mars peut-être, un ange apparaît auprès de son lit tandis que tout à l’arrière-plan elle voit Marie. L’ange lui annonce – sans paroles, mais avec une insistance qu’elle ne pouvait pas ne pas saisir – qu’après sa mort elle serait impuissante, comme elle le craignait, à aider les personnes qui lui tiennent à cœur, mais qu’elle pourrait avoir auprès d’eux une sorte de présence invisible. Cette présence lui est montrée sous l’image que la nuit elle pourrait pour ainsi dire mettre la main sur l’épaule de ses amis et dire : « Je suis encore là ».

Cela va bientôt commencer – Le soir suivant, le même ange lui apparaît tandis que la Mère de Dieu se tient de nouveau à l’arrière-plan. L’ange s’approche du bord du lit et dit fermement et avec insistance : « Cela va bientôt commencer ». Elle doit être prête. Elle ne sait pas ce qui va commencer. Mais elle n’a aucune angoisse, elle se sent intérieurement prête à tout porter.

De la folie ? – De temps en temps lui vient la pensée, d’un point de vue médical, que tout cela est pure folie. Il y a un an, si elle avait eu une patiente qui lui aurait raconté de telles histoires, elle l’aurait sans doute envoyée immédiatement à l’hôpital psychiatrique. Dans le passé, elle n’a jamais réfléchi à la mystique, elle ne s’est jamais demandé s’il y avait une mystique « authentique » ou non. Aujourd’hui elle sait au plus intime d’elle-même que tout est juste tel que c’est. Elle a aussi appris d’expérience que la puissance qui l’accapare à certains moments a une force tellement douce qu’elle ne pourrait pas résister même si elle le voulait. Et si les apparitions et les auditions n’ont souvent pas toutes le même degré de réalité (quelques-unes ont une présence absolue, d’autres sont davantage comme les images projetées d’une présence), elle sait cependant toujours aussi indiquer le degré de réalité que possèdent les choses. Pour Adrienne, qui est largement ignorante de l’histoire de la sainteté chrétienne, les phénomènes mystiques dont elle fait l’expérience, que le ciel lui impose en quelque sorte, ne peuvent s’expliquer que de manière humaine : c’est une pathologie qui est du domaine de la psychiatrie.

Un mariage – Le frère d’Adrienne va se marier à une catholique. Il n’a pas été possible de convaincre les personnes concernées de célébrer un mariage catholique ; le mariage mixte fut donc célébré dans la cathédrale protestante. La famille a pourtant décidé que la fête devait avoir lieu chez la « catholique Adrienne ». Elle doit même faire le discours à table étant donné que son mari a un empêchement, il ne pourra pas être là pour le repas. Elle commença par être inquiète sur la manière dont tout cela allait se passer. La nuit, elle compose son discours ; elle sait que cela ira bien. Adrienne participe à la célébration du mariage à la cathédrale et, lors du repas, elle prononce son discours qui touche jusqu’aux larmes nombre de personnes présentes et dégage pour l’ensemble de la famille, momentanément du moins, l’atmosphère qui s’était troublée à cause de sa conversion. Adrienne avait tenu son discours en dialecte bâlois. Deux jours plus tard, sa mère, qui avait été particulièrement charmée par le discours, dit à son autre fille : « Comme Adrienne a bien parlé et comme sa diction française est distinguée ! » Sa mère ne comprend pas le dialecte bâlois. Sa fille essaie de lui faire comprendre qu’elle se trompe, elles se disputent un moment pour savoir en quelle langue le discours a été prononcé; finalement elles appellent Adrienne pour en avoir le cœur net. « Naturellement c’était en dialecte bâlois ! » La mère d’Adrienne en reste baba, mais elle semble avoir ensuite oublié l’incident.

27 mars 1941 – Depuis longtemps, elle se réveille chaque matin vers huit heures moins vingt, c’est-à-dire au moment de la communion de ma messe, et elle voit deux anges derrière le P. Balthasar. Celui-ci lui demande le sens qu’auraient ces deux anges. Elle dit qu’ils sont sans doute chargés de tout accomplir avec le prêtre et de compléter ce qu’il fait liturgiquement. Le 27 mars, Adrienne se réveille quatre minutes plus tard que d’habitude. De fait la messe de carême ce jour-là avait duré plus longtemps d’autant de minutes.

Les saints – Quand elle entre maintenant le soir dans sa chambre à coucher, elle a le sentiment d’entrer dans un lieu qui est rempli d’êtres, d’une présence innombrable. Elle doit comme se frayer un passage à travers sa chambre, elle doit « s’insérer » dans un chœur, dans une communauté. Elle voit surtout des saints maintenant. Il y en a beaucoup qu’elle ne connaît pas, surtout quand ils apparaissent en groupes plus importants. Pour d’autres par contre, elle est tout à fait sûre de leur identité. « Je suis par exemple tout à fait sûre que j’ai vu sainte Cécile », dit-elle. A quoi elle les reconnaît ? Elle ne sait pas. Mais cela ne trouble pas sa certitude.

Les stigmates – Auparavant elle ne s’était jamais intéressée à la mystique et maintenant non plus au fond. Elle n’avait jamais non plus fait attention à la stigmatisation, elle connaissait à peine l’existence de choses de ce genre. Si bien que dans les premiers jours jusqu’au moment où elle rapporte les événements au P. Balthasar, elle n’avait vu aucun rapport entre la plaie et son sens profond. Surtout aucun rapport entre sa plaie et la blessure du côté du Christ. Mais quand le P. Balthasar lui expliqua le rapport, elle le comprit aussitôt et, pour elle, ce fut comme si la chose ne pouvait pas avoir d’autre sens que celui-là. C’était une simple évidence. La douleur de la nouvelle plaie s’ajoute aux douleurs cardiaques habituelles comme quelque chose de tout nouveau qu’on ne peut pas comparer aux autres. Comment la décrire ? Si ce n’était pas un peu sentimental, dit-elle, je dirais que c’est une douleur d’amour, une douleur suave.

Elle a du mal à intégrer les nouvelles choses dans son univers de pensée très sobrement médical. Deux mondes totalement différents se trouvent l’un à côté de l’autre dans sa conscience. D’où le besoin impérieux d’en parler pour comprendre d’une certaine manière ce qui se passe vraiment. Et l’apaisement, quand ce qui lui était totalement inconnu lui est montré comme quelque chose qui se comprend dans l’Église catholique et qui s’est souvent produit. Elle se sent alors comme « intégrée » dans un monde qu’elle ne connaissait pas auparavant et dont elle fait maintenant partie. « Quand elle me rapportait une nouvelle expérience, souvent j’ai ouvert un livre, par exemple les règles pour le discernement des esprits dans le petit livre des Exercices ou un passage de Lallemant, de Surin ou de Jean de la croix ». Chaque fois la même joie quand se retrouvait l’harmonie préétablie : ce qui médicalement est inconcevable se trouve dans la tradition ecclésiale. C’est pourquoi elle n’éprouve aucune difficulté à s’ouvrir ; elle reconnaît tellement l’absolue nécessité de cette soumission et d’un jugement officiel qu’elle en tire sa paix, quelle que soit l’évidence propre que peuvent porter en elles les expériences, et elle est convaincue que rien d’anormal n’est là en jeu bien que ces expériences ne soient pas explicables au plan psychologique ou psychiatrique. Elle dit un jour paradoxalement : même si Adrienne en tant que médecin s’envoyait elle-même à l’hôpital psychiatrique, Adrienne la catholique saurait cependant que ce diagnostic serait un pur non-sens.

Saint Ignace – « Je connais encore si mal les saints », dit-elle un jour au P. Balthasar. « Indiquez-moi un saint à qui je pourrais m’adresser ». Le P. Balthasar lui indiqua saint Ignace et la petite Thérèse. Quelques jours après – durant la nuit elle avait prié saint Ignace -, elle raconta que saint Ignace lui était déjà apparu plusieurs fois. Elle ne l’avait pas vu assez nettement pour pouvoir le décrire en détail. Toujours est-il qu’elle l’avait aussitôt reconnu, il n’y avait pas de doute. Il portait un manteau brun foncé qui n’était pas très long. Il avait des yeux « noirs foncés » (elle rit du pléonasme, mais c’était comme ça !). Et il était vraiment petit de taille. (Elle n’a jamais rien lu sur la personne du saint, ni entendu parler de lui). Elle l’a alors prié de l’aider et de la soutenir quand elle a des entretiens difficiles avec des personnes et quand souvent elle ne sait plus que dire. Ignace répondit que souvent il avait été présent et qu’il l’avait soutenue. Elle trouva ces mots très vrais et elle avait le sentiment qu’au fond elle avait toujours eu conscience de sa présence sans y porter expressément attention.

Le P. Balthasar donna à lire à Adrienne les lettres de saint Ignace. Elle trouva qu’elle n’avait jamais rien lu de plus magnifique. « Aucun autre livre que je lui prêtai avant ou après, même pas sainte Thérèse, ne fit sur elle autant d’impression, et de loin, que ces lettres ». Elle voulait les traduire en français, les mettre entre toutes les mains, parce qu’on possède là enfin quelque chose de très grand et qu’on reçoit en même temps des éclaircissements sur la véritable idée des jésuites.

La profession – Elle n’a rien changé de sa vie extérieure sauf que peut-être elle s’applique d’une manière encore plus soutenue qu’auparavant à sa profession de médecin. Beaucoup de gens, surtout des milieux universitaires, sont frappés intérieurement par sa conversion et viennent la voir pour parler de questions religieuses. Elle est disponible pour tous, elle a toujours le temps. Elle a mille et une affaires en ville, dans les maisons des malades, dans les cliniques, les hôpitaux, et elle accomplit tout malgré un état de santé toujours plus mauvais – il lui arrive d’avoir une syncope n’importe où – avec la plus grande exactitude et l’élan et la bonne humeur que tous lui connaissent. Dans ses consultations, elle acquiert une relation tout à fait particulières avec ses patients catholiques. Elle se sent en quelque sorte comme leur mère, ils sont plus proches d’elle.

Les anges – Vendredi 28 mars. Aujourd’hui pour la première fois, les anges lui apparaissent dans sa pièce du bas. Après midi, elle avait soigné son mari qui ne se sentait pas bien, et elle était heureuse de pouvoir se reposer un peu le soir. C’est alors que les anges arrivèrent. « Que s’est-il alors passé ? », demande le P. Balthasar. Réponse : « Nous avons simplement été ensemble joyeusement ». Elle a coutume d’exprimer des choses tendres de préférence avec une certaine désinvolture parce qu’on ne peut pas bien le faire autrement.

Les pâquerettes – Elle a beaucoup de souci parce que, en raison des grâces qu’elle a reçues, je pourrais en quelque sorte avoir d’elle une trop bonne opinion. Je ne dois pas croire qu’elle est devenue quelque chose de particulier. Elle est angoissée à l’idée que de l’extérieur on pourrait la comparer à des saintes dans la vie desquelles on trouve des choses semblables. A ces mots, elle me fixe, pleine d’angoisse. Je dis que Dieu n’a pas toujours besoin de mettre sur la table des roses de Schira, il peut aussi à l’occasion cueillir une pâquerette le long du chemin et la garder en main un bout de temps si cela lui fait plaisir. Elle rit, soulagée : on appelle pâquerettes les filles qui au bal ne trouvent pas de partenaires et font tapisserie toutes seules le long des murs.

En me quittant, elle va directement à l’hôpital Sainte-Claire pour rendre visite à des malades. A la porte, Sœur Minna l’arrête ; depuis longtemps elle voulait lui faire un cadeau, mais elle ne trouvait rien de convenable. Cette fois-ci elle arrive rayonnante : « Aujourd’hui j’ai quelque chose pour vous, c’est-à-dire si vous voulez ». C’était un gros bouquet de pâquerettes. Et la Sœur ajoute comme pour s’excuser : « Vous savez, docteur, le Bon Dieu aime bien aussi les pâquerettes ! Pas seulement les belles fleurs. Adrienne dit que cela lui a coupé le souffle ».

Le cœur – Alors qu’auparavant on devait toujours craindre qu’elle ne succombe à une crise cardiaque, depuis la nouvelle plaie je suis rassuré. Elle me demande un jour si elle ne devrait pas recevoir l’onction des malades. Je lui dis que non. Elle affirme qu’en ce qui concerne son cœur la science médicale n’y peut rien. Aucun diagnostic n’est plus réellement possible. Le même après-midi, elle doit subir un examen médical à l’hôpital Sainte-Claire. A la fin, la Sœur lui dit : « Vous savez, docteur, avec votre cœur le Bon Dieu fera ce qu’il voudra ».

L’essence – L’essence est toujours plus rare. Adrienne se trouve au nombre des quelques médecins qui reçoivent encore une petite ration. Elle ne peut pas aller à pied et elle est donc à la merci de sa voiture. Je m’étonne qu’avec ses vingt-cinq litres elle puisse toujours être en route, et d’autres gens aussi lui demandent comment elle fait. L’aiguille de son réservoir d’essence marque imperturbablement « à moitié plein ». Quand le P. Balthasar lui demande comment elle se débrouille avec son essence, elle rit et dit que désormais elle ne dira plus jamais où elle se fournit en essence. Le P. Balthasar insiste et elle dit seulement qu’elle n’en reçoit plus. Elle cherche à minimiser le tout et à le prendre comme la joyeuse aventure d’un conte de fées. Mais un autre bref entretien avec le P. Balthasar laisse cependant percevoir qu’elle comprend sans doute de quoi il s’agit en vérité. Mais elle a une répulsion absolue à prononcer le mot miracle.

Elle dit que beaucoup de choses qui paraissent tenir du miracle sont à expliquer de manière naturelle. Par exemple, elle a possédé autrefois certains dons de savoir des choses qu’habituellement on ne peut pas savoir. Ainsi un jour on lui a volé une bicyclette. Quand le policier qui faisait l’enquête lui demanda si elle savait qui l’avait dérobé, elle répondit qu’elle le savait : c’était un tel, il ressemble à ceci et cela, et le vélo se trouvait à tel endroit. Elle n’avait jamais vu l’homme et ne savait pas du tout qui c’était. Mais ses indications s’avérèrent exactes.

Le P. Balthasar lui explique que naturellement certaines dispositions peuvent exister comme base. Il en est ainsi dans la plupart des cas ; surtout pour la stigmatisation, l’inédie, la bilocation, etc. Mais il est encore plus évident que tout cela n’est encore justement qu’une base et que la grâce qui s’y rattache n’est elle-même aucunement « nature ». Elle acquiesce totalement, on sait même très bien où l’un cesse et où l’autre commence.

L’ange – La veille au soir, fortes crises cardiaques. Elle souffre beaucoup alors qu’elle est au lit. Elle dit alors à mi-voix pour elle-même, dans un certain sentiment d’abandon : « Voyons, on est bien seule ici ! » Alors un ange se tient auprès de son lit, il lui prend la main et dit à peu près ceci : « Que penses-tu donc ! » Les douleurs ne s’en vont pas, mais elles sont transformées.

Le oui – Après des heures de soirée pénibles avec des entretiens franchement désagréables, elle voudrait un peu se reposer pour se recueillir. Elle perçoit alors, très clairement audible, une voix (mais elle ne voit rien) : est-elle prête à renoncer à tout ? La voix et son exigence se font d’abord toutes simples, comme n’engageant à rien. Puis la même exigence se répète et se fait de plus en plus pressante. Et la question se précise et présente différentes choses : est-ce qu’elle est prête à perdre ses fils (qu’elle aime avec beaucoup de tendresse), son mari, finalement sa profession, ses meilleurs amis, son honneur? Elle dit toujours oui, mais elle en arrive à une telle extrémité qu’elle commence (comme elle le dira plus tard) à pleurer comme une madeleine. Finalement une dernière question la harcèle, incessamment répétée : « Est-ce qu’elle est réellement et sérieusement d’accord avec tout cela ? » En tremblant, mais avec fermeté, elle répond oui. Alors finalement une grande consolation la saisit. Quand elle raconte ce qui s’est passé, elle ajoute qu’elle s’était crue à un examen. Toutes les matières étaient passées bien qu’on ne l’ait pas interrogée sur tout. Finalement on ne fera usage dans la vie que d’une matière et il est probable que ne lui sera demandé qu’un seul des sacrifices qu’on lui a présentés ou quelque chose de tout autre qui n’a pas été abordé. Mais elle a compris en même temps que l’examen sur l’ensemble est nécessaire et qu’on doit dire oui partout.

La Suisse – Depuis quelque temps, elle prie beaucoup pour la Suisse. Elle me le dit le soir même où je voulais le lui suggérer. Car je considère cette prière comme l’un de ses devoirs qui aboutiront certainement à quelques conversions personnelles. Elle ne veut pas prier pour que la Suisse soit épargnée par la guerre. C’est l’affaire de Dieu d’en disposer. Peut-être que pour la Suisse la guerre est meilleure que la paix. Mais ce qui lui tient à cœur, c’est qu’à l’heure du danger et de la décision, chaque Suisse se montre à la hauteur de la situation et ne soit pas un défaitiste. Elle est elle-même une fervente patriote. Elle dit un jour en plaisantant qu’elle voudrait avoir un piano uniquement pour pouvoir le jeter par la fenêtre en cas d’invasion si, en bas, les nazis voulaient entrer chez elle.

La plaie du cœur – Encore la plaie du cœur : la douleur qu’elle avait ressentie quand elle l’avait reçue était vraiment une perforation, un coup de droite à gauche. Tout d’abord la plaie reste fermée, ne saigne pas. Mas le « canal » du cœur à la plaie extérieure peut très souvent faire très mal. Il y a une douleur qui passe dedans comme si l’on tirait une fermeture éclair. Il y a une quantité de possibilités de douleurs ; on peut jouer de cette douleur comme d’un instrument.

La solidarité – Elle sent toujours plus fortement la solidarité dans la faute, et que le péché des autres la concerne personnellement et intérieurement. Nous parlons longuement de la morale catholique officielle comme favorisant un individualisme pratique qui s’oppose au caractère profondément social du catholicisme. Mais nous sommes tout à fait d’accord qu’il y a une responsabilité personnelle et une liberté personnelle de la volonté. Là-dessus il est question de Dostoïevski (du starets Zosime et de la jeune Lise des « Frères Karamazov ») et du « Cantique de Palmyre » dans les « Conversations » de Claudel.

La suite en 41.11

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