41.11 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1940-1941

Du 30 mars au 7 avril 1941 – Le P. Balthasar est absent de Bâle. Durant ce temps, il reçoit d’Adrienne quelques lettres dont voici des extraits.

Lettre du 30 mars 1941 - La nuit dernière, s’est répété presque exactement ce qui s’était produit l’avant-dernière nuit ; seulement l’ange, que j’ai vu cette foi-ci, fut encore plus pressant si possible dans ses exigences ; c’est-à-dire qu’il me montra les mêmes scénarios de ce qui pouvait m’arriver, avec des contours plus précis ; mais il insista beaucoup plus fort que la première fois sur le caractère inconditionnel de l’acceptation, de l’obéissance ; quand ce sera accepté, il ne pourra plus y avoir la moindre possibilité de retour. Ainsi si le premier pas est fait volontairement et en pleine obéissance, tous les suivants qui viendront logiquement après ce premier pas, mais qui peuvent devenir toujours plus difficiles, qui peuvent même s’intensifier tellement que même la mort la plus horrible en vienne à être considérée comme facile, tous les suivants seront non seulement accueillis mais aussi supportés volontairement. La réponse ne se fit pas attendre, c’est-à-dire que je dis oui, bien sûr ; mais cela voulait dire qu’il fallait encore y réfléchir presque comme à loisir, et la réponse ultime, engageant pour toujours, serait à donner en temps voulu.

Je vois mieux que jamais que tout cela est infiniment sérieux et astreignant, mais cependant c’est comme si Dieu m’avait encore davantage fait don de sa présence, justement aujourd’hui, et je sens combien le oui que j’avais donné dans les larmes durant la nuit de vendredi s’est transformé en un oui véritablement joyeux. Mon cher ami, je vous le demande très fort, voulez-vous prier pour que je ne manque pas de courage durant les temps difficiles qui pourraient venir.

Tard dans la nuit, vers le petit jour, la Mère de Dieu vint elle-même, tout doucement, avec simplement un charmant sourire, comme si rien ne s’était passé, exactement comme elle était les dernières fois. Elle me suggéra de m’occuper de jeunes filles ; il y a là en germe tant de vocations qu’on devrait aider à se développer. (On peut noter ici que la première mention du futur institut séculier date de la fin mars 1941, cinq mois environ après l’entrée d’Adrienne dans l’Église catholique).

Et la plus grande partie de ce dimanche mouillé, je ne l’ai pas passé à lire comme j’en avais le projet, je l’ai passé à remercier et à réfléchir. Car apparaît peut-être maintenant une deuxième partie du programme immédiat après que le premier point a été expliqué depuis décembre avec la vision qui revenait sans cesse de l’homme qui tendait vers le mal et vers le bien.

Lettre du 31 mars 1941 – Il n’est arrivé rien de plus, et cependant toute cette nuit – également dans le sommeil – fut comme une unique grande prière, avec beaucoup de présence, même si elle était invisible. Et aujourd’hui j’ai eu tout le temps beaucoup à faire ; il y eut beaucoup de monde à la consultation et j’avais de la peine à garder toute la tête à mon affaire ; je dus me faire violence pour ne pas passer toute la journée à genoux, c’est ce que j’aurais préféré faire aujourd’hui.

Lettre du 1er avril 1941 – J’écris sur du papier que je devais utiliser pour les comptes des caisses de maladie ; c’est aujourd’hui le changement de trimestre et, à la fin de la consultation, mon bureau est plein de fiches compliquées qui doivent être étudiées ; je suis en fait un peu épuisée à essayer de me plonger dans le quotidien alors que je suis tout à fait ailleurs, et je pense que vous seriez content que je prenne un peu de joie à vous écrire un instant ; ensuite il faudra retourner réellement au travail ; à cinq heures commence le nouveau cours à l’école maternelle, à six heures nouvelle consultation, et après cela vient encore l’hôpital.

Hier soir, après l’entretien avec Werner, je suis restée seule un moment, plongée en quelque sorte dans une prière « conduite », puis je rangeai encore quelques affaires et j’allai dans le couloir quand, tout à coup, je vis un ange tout petit juste derrière moi à droite, qui m’accompagnait ; j’en fus un peu ébahie ; comme quand on tressaille légèrement, mais lui me dit qu’il pourrait maintenant être toujours auprès de moi ; je ne l’ai vu comme il faut qu’un instant, mais ce fut encore une fois une nuit comme une prière et j’ai honte que des bagatelles comme la reprise de la maternelle me fasse soupirer. Mais le cœur, le vieux, le vrai, se fait méchamment remarquer, les crises ne sont pas très fortes, mais très rapprochées.

Les filles de la Mère de Dieu? Des jeunes filles en général; je ne sais pas. Je pense que maintenant je dois vraiment apprendre à connaître les ordres féminins, les différentes sortes de monastères, les associations de jeunes filles et les associations mariales, et tout ce dont je n’ai aucune idée; d’abord uniquement à titre d’information et sans m’y engager; mais bientôt sans doute en un sens actif d’une manière ou d’une autre, dont je n’ai pour le moment aucune idée. – Bon, maintenant je dois m’occuper des affaires des caisses de maladie.

Mardi soir 1er avril 1941 – Malgré l’heure tardive je veux encore écrire quelques mots avant tout pour dire que j’ai maintenant retrouvé le chemin du quotidien, c’est-à-dire que je peux à nouveau me concentrer vraiment sur ce qui est nécessaire, et votre lettre m’y a beaucoup aidé. Pour ce qui peut arriver maintenant, je n’ai vraiment aucune angoisse; je me sens si protégée, si entourée de la présence divine que je ne puis que remercier et je suis prête.

Après « prête » devait venir la conclusion de la phrase, mais deux anges sont alors venus, grands et blancs, et ils emportèrent la réponse qu’ils n’avaient pas attendue dans la nuit de dimanche. Maintenant c’en est définitivement fait de ce qu’on appelle la liberté. L’endroit précis au coeur me fait encore plus mal. Je suis heureuse, je remercie Dieu pour le don et je veux essayer de « ne rien refuser et de ne rien laisser tomber », comme vous l’avez écrit en décembre.

Le médecin Adrienne est un peu étonné, mais elle aussi veut vraiment essayer de faire face comme l’humaine Adrienne doit le faire. Un « devoir » dans le bon sens du terme, qui est plutôt une autorisation.

Bâle, le 2 avril 1941 – Je suis volontiers votre conseil vaille que vaille et vis au jour le jour, mais je ne peux pas ou je ne peux que difficilement m’adonner à autre chose qu’au nécessaire : consultation et changement de trimestre, les personnes et les affaires qui me sont confiées d’une manière ou d’une autre. Quand j’ai un moment pour moi, il m’est donné quelque chose sur quoi réfléchir d’une manière plus passive qu’active; je prends en main un point de croix ou un autre travail manuel et les pensées vont se promener, doucement conduites en quelque sorte.

En ce qui concerne l’entrée, je ne sais pas si elle doit avoir lieu maintenant ou dans des années ou bien non; je ne sais qu’une chose, c’est qu’est exigé maintenant de manière pressante que je sois prête à m’engager, et pour cela je rends grâce. Quoi qu’il arrive, ne pensez jamais, je vous en prie, à quelque responsabilité terrible. Mon bonheur à vrai dire si profondément ressenti ne peut pas être payé assez cher; je suis vraiment prête à tout sacrifice et je prie uniquement pour que je puisse l’offrir aussi comme il faut.

Hier ou, pour mieux dire, cette nuit, car la nuit n’a commencé réellement que vers le matin, il ne s’est plus passé grand-chose après que j’eus fini de vous écrire; j’ai vu trois fois des anges dans la chambre, mais davantage comme une vision, une fois dans une lumière d’un rouge merveilleux. Ils ne semblaient pas se soucier de moi.

Le 3 avril 1941 – « Hier soir j’étais avec ma mère pour le souper; il n’a pas été question du tout de ce qui pourrait avoir un sens quelconque. Après cela je voulus encore faire un saut à l’hôpital ». Vers cinq heures de l’après-midi, Adrienne commence à lire la première partie du roman de Madame W. « J’étais curieuse d’en prendre connaissance car elle est l’une de mes patientes depuis très longtemps. Je ne pourrais sans doute jamais mieux écrire, mais je serais quand même capable de lire beaucoup mieux. Puis j’écrivis encore quelques lettres plus ou moins ‘apostoliques’ pour finalement me mettre à prier de nouveau pour la première fois au pied de mon lit; quand je levai les yeux à la fin, les deux anges étaient là à nouveau, à genoux derrière moi, se relevant en même temps que moi; je ne les vis qu’un court instant, mais c’était quelque chose de si naturel que je n’ai même pas eu le léger tressaillement habituel; c’était comme si cela avait toujours été ainsi et cependant infiniment bon. – Puis très peu de sommeil seulement… qui fut presque comme une prière conduite.

Puis la communion. Un ouvrier emporta de la chapelle la statue du Christ qui se trouvait devant moi. Quand je levai les yeux après la prière, la statue du Christ n’était plus là; il y avait là, d’une certaine manière en réduction, un ange et saint Ignace; très loin, à l’arrière-plan, la Mère de Dieu. Et saint Ignace, que je voyais aujourd’hui pour la troisième fois, m’exhorta à recommencer à lire un peu. Avec raison, car depuis que j’ai vécu tant de choses, je n’ai plus rien lu de raisonnable; vraisemblablement trop ‘creusé des sabots’ (en français dans le texte allemand) entre la prière et l’obéissance. En rendant grâce, je vais me donner un peu de mal sur ce point. Car je pourrais très bien consacrer au moins une demi-heure par jour à l’un ou l’autre ‘complément de formation’.

La consultation a apporté quelques appels téléphoniques remarquables, avec demande d’aide de nature spirituelle.

Pour vos cours, je prie de tout coeur, et je m’invente de petits sacrifices, malgré mon peu de talent pour ce genre de choses. Voyez-vous, auparavant, c’est-à-dire il y a quelques années, je me donnais de vigoureuses gifles quand je voulais me punir pour une chose ou l’autre; maintenant je n’en suis plus capable. Mais vous dites : ‘Ne faire que ce qui vient naturellement à l’esprit’. Bon! Ce que je vis personnellement est entièrement et réellement dans la main de Dieu, je puis le dire aussi objectivement qu’on peut l’être vis-à-vis de soi-même. C’est pour moi un tel cadeau, infiniment grand, immérité, et je ne fais vraiment rien pour cela! Peut-être avant tout parce que je suis à chaque fois tout à fait inondée et tellement comblée qu’il n’y a plus aucune place pour aucun souhait.

L’absence d’angoisse et d’inquiétude s’explique peut-être aussi simplement par là : tout simplement pas de place!… Merci, ah! vraiment, pour la bénédiction. Merci pour votre aide. Merci pour votre amitié. Merci pour l’an dernier avec le 1er novembre. Merci pour cette année avec ces dernières semaines incroyables. Merci pour toute votre aide, et avant tout je remercie Dieu, aussi profondément que je le peux, et si l’engagement peut être réel, entier, je rendrai grâce à Dieu éternellement. Et si cette lettre devait être la dernière – je suis tellement mal en point – , sachez ce qu’il en est de la fenêtre de la chapelle ».

Le 3 avril 1941 à 11 heures du soir - Ma dernière lettre, je ne savais pas du tout si ce ne serait pas la dernière bien que j’y parle de saint Ignace et de ses demandes; aussi contradictoire que cela puisse paraître, je dois pourtant dire que c’est cependant en quelque sorte exact, car je ne sais pas du tout s’il ne m’est demandé que d’être disponible, même éventuellement disponible pour une mort tout à fait soudaine, presque non sentie, avec interruption d’éventuels travaux à peine commencés, etc. Mais cette incertitude n’est en aucune manière source d’angoisse ou de préoccupation, elle est là simplement presque comme partie intégrante de tout le bonheur. Je disais que j’allais vraiment mal; c’était quelque chose de nouveau, quelque chose qui affaiblit, qui vide, que je ne peux vraiment pas décrire avec plus de précision : la plaie saignait un peu, pas fort, et je pensai ce matin de bonne heure qu’on ne la verrait bientôt plus.

De temps en temps, pour une cause ou pour une autre, j’aimerais bien allumer un cierge dans une église, mais je ne sais pas comment faire. Pouvez-vous un jour me l’expliquer ? La vision de ce matin ne cesse de m’accompagner; je veux cependant encore faire quelque chose puisque j’ai encore des forces en réserve, maintenant tout de suite. Puis je porterai encore cette lettre à la poste.

Le 4 avril 1941  – Un grand merci pour votre si bonne lettre qui n’est arrivée ici que ce soir; maintenant, pendant que je réponds, vous êtes déjà couché pour la première nuit de la retraite. Je prie beaucoup pour la fécondité de ces journées; quel bien vous pouvez semer! Je participe autant que je peux, mais j’envie au fond les vrais participants.

Hier soir je me suis agenouillée au pied de mon lit et, en me relevant, j’ai vu à nouveau les deux anges; quand je dis « hier soir », cela veut dire « ce matin de bonne heure », vers trois heures, car je ne me suis couchée qu’à cette heure-là; avant cela j’ai lu un peu, et j’avais aussi beaucoup à recevoir, quelque chose qu’on ne peut pas décrire davantage, comme lorsque simplement il y a là beaucoup de « présence », et qui conduit les pensées, à vrai dire uniquement sur de petites choses qui pourront peut-être un jour être rassemblées pour former une mosaïque. Mais l’assemblage des pierres, dans ce genre d’acte, se produit presque comme par hasard; le mot prier ou méditer n’est pas tout à fait approprié.

Büchi (un ami) a mangé avec nous ce midi et il a trouvé que mon catholicisme, à proprement parler l’effet du catholicisme sur moi, est quand même quelque chose de positif; il souhaitait en savoir davantage.

Puis la consultation; un certain nombre de gens vraiment mal en point. Est-ce qu’on peut réellement les aider? Souvent ce n’est pas clair.

Ensuite l’hôpital Sainte-Claire. Avec deux Sœurs qui ne l’ont pas facile, parlé de toutes sortes de choses essentielles. Puis pour moi quelque chose de difficile : une Sœur, dont je ne savais pas qu’elle avait été là, me raconta avec beaucoup de larmes les dernières minutes d’Emil. Personne ne m’en avait encore parlé; c’était tellement torturant à entendre, et pourtant à travers tout cela se fit jour un véritable merci.

Puis une demi-heure pour moi seule, c’est-à-dire pour Dieu, sans activité. Puis consultation. « Et voilà ». Un jour comme un autre, et si rempli de présence et de grâce que ce fut en tout cas un jour de fête. Comment pourrait-on jamais assez en rendre grâce. Et dans tout cela et sans cesse quelque chose qui me remplit tellement : « Que ta volonté soit faite », c’est là que mon bonheur a commencé quand vous m’avez dit avec tant d’audace : « Naturellement le Notre Père, en entier naturellement, c’est le seul début possible ». Et aujourd’hui on me parle du dernier pouls d’Emil, comment il s’est senti et le bruit qu’ont fait les instruments chirurgicaux et comment cela fut sinistre avec une quantité de détails objectifs tout petits et précis, et en tout cela chante en moi : « Que ta volonté soit faite », et ce fut vraiment bon ainsi. Si seulement je pouvais vous le faire comprendre. Ce qui est pour moi la plus sinistre des images, et en même temps cette présence de Dieu me rendant incroyablement heureuse.

Je relis votre lettre. Je commence par la fin. Si le crucifix Renaissance est pour la chambre à coucher, encore un pour le cabinet de consultation. Pouvez-vous en faire envoyer deux pour voir? Ce serait très beau… Toutes les visites « objectives » de la chambre à coucher doivent quand même avoir un crucifix, et je le voudrais aussi pour moi.

Et puis le reste de votre lettre. Un grand merci pour tout cela. Oui, vous devez avoir grandement raison; se proposer et porter est la plus belle profession. Je ne vais jamais l’oublier. Vous voyez, vous donnez toujours un si beau sens à ce que je vis; vous le comprenez tellement mieux que moi et il est pour moi tout à fait vrai que votre direction donne à ce que je vis une plénitude de sens et de grâce.

Le 5 avril 1941 - Comme j’ai écrit chaque jour, je veux au moins commencer aujourd’hui ma lettre que vous ne pourrez recevoir que lundi. La nuit dernière a été bonne, avec beaucoup de prière; une pensée m’accompagnait pour ainsi dire toujours : Trinité. Pourquoi cela justement, je ne sais pas. C’était pour moi comme si j’en faisais l’expérience comme on expérimente et qu’on comprend quelque chose; auparavant il n’y avait pas de problème car depuis quelques mois cela me semblait tout à fait clair, non pas théologiquement clair peut-être, pas spéculativement non plus, mais simplement clair sans grandes considérations; et maintenant beaucoup a été compris d’une certaine manière, je voudrais presque dire « vécu personnellement à l’intérieur »; le « personnellement », vous ne devez pas le comprendre comme si j’y avais part, même de la manière la plus éloignée; pour moi « personnellement », impossible autrement que comme ceci : Dieu ne peut être compris autrement que comme Fils et Père et en même temps Esprit Saint, tout à la fois dans l’unité et la multiplicité, « découlant l’un de l’autre et formant un tout indissoluble ». Pour moi c’est clair comme le jour à travers mes difficultés d’expression et leur maladresse, « impossible à rendre, même pour vous ». Bien que je sache que je suis incapable de vous décrire cette expérience, je devais quand même essayer de le faire pour que vous sachiez ce qui se passe.

Et puis des heures mouvementées avant le voyage à Olten (pour les funérailles de sa belle-mère); quelques cas difficiles, médicaux, et une communion incroyable, « présence ressentie et acceptée » en quelque sorte « jusqu’au bout ».

L’enterrement de ma belle-mère fut quelque chose de très remarquable; un vieux pasteur tout sec qui semblait n’avoir aucune idée de Dieu, ne parla pas une seule fois de lui pendant tout le service – à part la prière finale – mais construisit le tout comme une apologie d’Emil. Émouvant pour moi en quelque sorte, comme une suite des descriptions de la Sœur hier, et cependant cela avait quelque chose de presque païen. Dans l’ensemble, à la fin de cette semaine, je suis bien fatiguée parce que j’ai l’impression que je suis un cocktail, secouée sans fin. Ce n’est pas une plainte. Car vous savez que je suis heureuse et je remercie Dieu de ce que ces journées soient aussi pour vous pleines de grâces.

Dimanche après-midi. Il y a une naissance en route à la clinique Saint-Joseph; une femme d’un certain âge, premier enfant, très grand, bassin de la mère trop étroit; travail de l’enfantement : faible. S’annonce en tout cas pour après minuit. Et je ne peux pas dire : pensez-y, car vraisemblablement ce sera fini quand cette lettre sera entre vos mains.

Beaucoup d’affaires et de petites affaires pour un dimanche; et dans tout cela, à différentes reprises, des anges; tout à l’heure j’avais justement le sentiment que je devais faire attention pour passer au milieu d’eux.

Je me réjouis beaucoup de l’approche de mardi soir; j’ai besoin d’un bon coup de peigne après ces dix jours. Cela me fait de la peine que je ne puisse pas mieux vous informer, mais c’est justement pour moi aussi tellement peu clair, tellement en dehors de tout chemin tracé. J’ai lu cent pages de sainte Thérèse (Thérèse d’Avila). Cela, sur votre ordre. C’est beau, mais je suis actuellement comme une éponge totalement imbibée, il y a tant de choses qui sont imprimées sans lettres, que pour la lecture il y a très peu de don d’assimilation.

Nuit du dimanche 6 avril 1941 - Ça a commencé à l’église; le Christ à côté de l’autel de la Vierge était comme vivant, il indiquait son coeur; et quand je détournais de lui mon regard, il y avait en lui comme un léger mouvement qui rappelait sur lui mon attention, sans cesse, non par contrainte, ni contre nature, ni d’une manière importune; c’était simplement comme ça, sans fatigue pour moi, mais comme allant de soi. – A la maison, Il fut là tout à coup, sans préavis, tout près de mon bureau et je voulus poser la question : « Comment ce sera? », mais je ne dis rien car il dit à peu près ceci : « J’ai souffert davantage ; la plus grande brusque déchirure est à supporter car il n’y a pas de solitude là où je suis, et dans mon coeur tant de choses se trouvent enfermées ». A ce moment-là, il indiqua son coeur, comme à l’église; le tout ne dura que la fraction d’un instant; et quand il disparut, je vis à nouveau la Mère de Dieu comme à une certaine distance. – Et disparaît le sentiment de très grande lassitude, de ne plus se trouver soi-même – dans le plus profond bonheur -, le sentiment de l’éparpillement. Maintenant je ne suis plus seulement heureuse, je suis en quelque sorte « égalisée », revenue à l’équilibre. Difficile à décrire. Mais je sais que vous comprendrez cela aussi.

Les notes du P. Balthasar concernant la semaine de la Passion et la semaine sainte, de 1941 à 1965, il les a détachées de son « Journal » pour les rassembler en un volume spécial : « Kreuz und Hölle » I (plus de quatre cents pages). Pour l’année 1941: « Kreuz und Hölle » I, p. 17-37. Il n’est pas possible de reproduire ici ne fût-ce que l’essentiel de ce volume. Le P. Balthasar (« Adrienne von Speyr et sa mission théologique », p. 28) résume comme suit ces périodes de la vie d’Adrienne. « Ces passions se terminaient par la grande expérience du samedi saint, caractéristique d’Adrienne. Elles découvraient chaque année de nouveaux paysagesthéologiques. Le plus habituellement, il ne s’agissait pas tant de revivre les scènes historiques de la Passion à Jérusalem, que d’éprouver les états d’âme de Jésus, dans leur plénitude et leur inimaginable diversité. C’était comme si des cartes géographiques de la souffrance se dessinaient, qui n’avaient jusque-là que trop de taches blanches, de régions inexplorées, à tel point qu’Adrienne, au cours de pauses et après coup, était capable de décrire clairement les étapes de son expérience« .

Le P. Balthasar passa la semaine de Pâques 1941 à Sion où il reçut plusieurs lettres d’Adrienne. En voici des extraits.

Samedi saint 12 avril 1941 – Au cabinet de consultation, ce samedi saint; il n’y a personne. Mon cher ami. Très lentement, absolument sans joie, mais pas du tout d’une manière conventionnelle, monte en moi la première prière spontanée : O Seigneur, quand tu m’auras rendu de participer au péché, à la joie et à la souffrance, donne-moi, donne-moi de porter à nouveau; donne-moi de porter ce que tu veux et autant que tu veux, mais donne-moi de porter. – Voyez-vous, mon cher ami, quand j’étais auprès de vous avant trois heures, j’avais le sentiment que le plus dur aujourd’hui était de ne plus avoir part au péché (plus encore celui des autres que le mien) et maintenant je sais que l’insupportable est sans doute que là où je suis il n’est plus question du tout de porter; tout est si incroyablement vide, il n’est plus possible de porter là quelque chose, comprenez-vous? Maintenant où tout est état, où tout est marqué par la passivité absolue, sans le moindre soupçon de lutte – car dans le combat l’âme conduit encore la raison -, je pense que le manque de solidarité dans le péché et dans la joie, mais également le manque de tâche à accomplir, étaient là dès le début; mais je ne l’ai compris que lentement, parce que me manquait toute connaissance d’un tel vide, et les contours de ce qui manquait ne se cristallisent justement que lentement. Cela inclurait un tragique infini si je ne savais par vos paroles que l’aujourd’hui n’est qu’un passage – et ma raison n’a encore jamais été trompée par vous; alors pourquoi le serait-elle maintenant? Et comme il y aura un réveil, vous me le promettiez du moins, je prends l’audace de prier au moins que la charge me soit rendue.

Nuit de samedi 11 H 30 – Si maintenant encore j’écris, pour ainsi dire dans une lassitude insupportable, c’est pour que vous receviez encore une idée de cette journée; est-ce que demain je pourrai encore sentir aujourd’hui? Je ne le sais pas; c’est pourquoi je vais essayer de le décrire. – Pour le dîner, Mlle de G.; conversation sur la politique, interrompue par d’innombrables coups de téléphone. A un certain moment, elle me dit qu’elle aurait voulu utiliser notre tête-à-tête pour parler religion; j’étais incapable d’en saisir l’occasion, car qu’aurais-je à donner aujourd’hui? – A l’heure de la consultation, je vous ai écrit quelques lignes, puis quelques femmes sont venues; rien de particulier. Puis arriva ma mère, inattendue; elle me couvrit de reproches au sujet des points de vêtements (c’est-à-dire des tickets de rationnement), j’étais trop indifférente pour m’en émouvoir.

Puis quatre visites chez des malades, puis l’hôpital Sainte-Claire et l’inévitable injection de camphre; Sœur Annuntiata me raconta beaucoup de choses sur la Passion et me pressa très fort de venir le soir du jour de Pâques, car les chants appris par elle étaient si beaux. Nous allâmes voir le Père B. pour lui demander la communion pour moi la semaine prochaine parce que le Père M. va à Sion. J’étais incapable de parler de communion. Sœur Annuntiata lui expliqua la chose ; le Père trouva la fréquence incompréhensible, du moins m’a-t-il semblé. Mon amie expliqua la chose aussi bien qu’elle le put, mais je ne cessai de penser que je ne peux pas comprendre comment je pourrais m’éveiller de nouveau à la joie; qu’il fasse avec la communion comme il veut, je suis incapable de me battre pour cela dans mon état actuel. Mais finalement tout s’arrangea. Puis encore une longue conversation avec la Sœur sur ce qui m’est vraiment arrivé; c’était horrible de ne rien dire parce que je pensais que peut-être les paroles me rendraient accès aux autres. Je me tus. – A la maison m’attendait une infirmière, fille de pasteur, qui me raconta une épouvantable histoire d’amour; elle sanglotait à faire pitié, je trouvais le tout effrayant, en quelque sorte théoriquement effrayant, mais j’étais incapable de trouver un seul mot de consolation. Puis ma mère fit de nouveau irruption. Elle dit tout ce qu’elle n’aurait justement pas dû dire aujourd’hui. – Puis la fête de la résurrection. C’était pour moi un tel tourment que je regrettai une fois encore la promesse faite à la Sœur; je savais que pour le moment je ne pouvais ni comprendre ni souffrir d’une manière ou d’une autre. Plus fatiguée que jamais, je rentre à la maison tout à fait épuisée; devant la porte, il y avait Madame S., elle m’avait attendue toute la journée, elle était si contente de m’avoir maintenant et elle est restée de 9 H 30 à 11 H 30; elle n’a cessé de parler; j’étais à plusieurs lieues de distances et le plus beau était qu’elle ne cessait de dire qu’il était si consolant de parler avec moi. – Et pensez qu’il m’était dur de me taire, que je n’ai jamais eu le besoin de raconter quoi que ce soit à Madame S., qu’aujourd’hui j’aurais souhaité lui montrer le tourbillon qui m’assaille, car il est dur de vivre tout cela sans un secours humain. O Dieu, donne-moi de porter à nouveau!

Pâques 1941 - Dimanche après-midi 4 H – « Loué soit Jésus Christ dans l’éternité. Amen. Je ne puis commencer autrement que par ce cri car il contient tout, et même si je vous écrivais une lettre très longue et encore plus longue, je ne pourrais pas mieux tout résumer. – Vous êtes donc totalement libéré. Le sentez-vous? Dites oui, car il n’est pas possible que vous ne le sentiez pas complètement aujourd’hui; et moi aussi je suis libérée, à vrai dire d’une manière tout à fait inespérée et sans l’avoir voulu; cela rend heureux, mais il est encore beaucoup plus beau et plus comblant de savoir que tout a été reçu pour vous et pour d’autres – que Dieu lui-même détermine et déterminera aussi à l’avenir – et que, par grâce, j’ai aussi été emportée. – Au sujet d’hier, il y a encore beaucoup à dire : ce sera pour plus tard; aujourd’hui j’en suis encore incapable, surtout pas maintenant justement. Je ne peux encore rien mettre en ordre, je veux simplement vous rapporter les événements, en quelque sorte d’une manière chronologique, et cependant davantage comme ils me viennent à l’esprit. – Le bonheur qui est en moi n’a pas été là tout d’un coup, il est né presque prudemment, et il ne cesse de croître; je sais qu’il va prendre encore plus de clarté et plus de force de pénétration pour parvenir jusqu’aux autres. – Vers une heure, j’ai été me coucher sans prendre de livre; sur ma table de nuit il y avait les deux images que vous m’aviez apportées; j’essayais de les regarder, je ne pouvais pas, elles n’appartenaient pas à mon monde. Le crucifix au mur n’était pas à contempler, il n’était pas hostile à proprement parler, mais en tout cas pas exaltant; il n’appartenait pas à mon monde. – Je ne pouvais pas non plus prier; c’est-à-dire que je répétais la prière de l’après-midi et j’ajoutais à peu près ceci : Mon Dieu, si tu peux bénir, alors je t’en prie, bénis tous ceux pour lesquels je te prie d’habitude. Mais tout cela n’allait pas de soi, cela devait être extorqué, et au milieu de tout cela des visions, « des horreurs entassées, trop horribles pour être contemplées et trop étrangères pour être vécues ». Puis vint pour moi un état de demi-sommeil tandis que beaucoup de choses encore étaient perçues, mais comme avec autant d’indifférence que durant la journée, mais aussi plus loin. – Vers quatre heures, je vis tout à coup un mouvement dans la chambre, c’était comme si l’obscurité se mouvait et l’odeur de cadavre fut là avec une grande violence, beaucoup plus forte que le jour précédent, si vous voulez, presque insupportable, presque plus encore par sa soudaineté que par sa pénétration, et elle disparut au bout de deux ou trois minutes. L’étrange en fait n’était pas l’odeur par elle-même, mais bien plus qu’elle ait simplement été là pour manifester qu’elle disparaissait; et plus elle disparaissait, plus la chambre se remplissait en quelque sorte de « présence ». Puis je fus tout à fait éveillée et étrangère à moi-même, étonnée qu’il y eut encore en somme une présence, et très lentement grandit en moi un sentiment qui me sembla nouveau et qui avait pourtant beaucoup de ressemblance avec ce que j’avais déjà expérimenté, quelque chose comme le bonheur; je ne pouvais pas le saisir tout à fait, j’hésitais en quelque sorte intérieurement à le reconnaître. Et puis la vie entra dans la chambre, du réel; des anges étaient là, et puis au bord du lit, tout près, le grand ange, celui de l’Annonce. Son visage n’était plus du tout sévère comme lors de l’examen. Il disait : Ce qui avait justement été prévu pour le moment est maintenant accompli. Je devrais me souvenir plus tard que le moment présent, même si je ne peux pas le comprendre, a été le plus grand don, et la mission qui pouvait maintenant m’être confiée n’est pas seulement difficile, elle est belle aussi. Il y a maintenant quatre points à remarquer : la vision avec des humains qui tendaient vers le haut et ceux qui se précipitaient vers le bas, les jeunes filles, la patrie et les prêtres, jusqu’au plus haut dignitaire… Puis Lui fut présent, il posa trois doigts aux trois endroits de mon front et dit avec un geste de bénédiction de la main droite : « Je suis en toi et avec toi ». – Puis tous disparurent; il resta dans la chambre une incroyable présence, je m’agenouillai au pied de mon lit… Quatre heures sonnèrent quand je me remis au lit; je dormis jusqu’à six heures environ, je me réveillais au bruit des chorals de Pâques à la tour de la cathédrale; le premier était : Te Deum laudamus; j’écoutai et alors commença en moi la véritable action de grâce, l’allégresse et un peu de compréhension; et je pus à nouveau prier, prier vraiment, comme c’était ma joie auparavant, et je prie encore maintenant, même si c’est la plume à la main, et j’avais de nouveau une mission, il m’était permis à nouveau d’aimer. Je ne sais pas comment ces trois derniers jours resteront en moi, mais le nouveau réveil d’aujourd’hui restera inoubliable, je crois. – Je dormis encore jusque vers neuf heures; je me levai malgré un coeur des plus pitoyables, Madame S. vint me chercher, et nous allâmes à la messe à l’église Sainte-Claire. Au Gloria, j’entendis la voix des anges : le cadeau pour l’ami était accordé, d’autres aussi étaient aidés, la disponibilité devait demeurer. – Combien vous aviez raison de me dire qu’on devait faire tout ce qui nous venait à l’esprit; je pense – presque avec fierté – que mon cadeau pourrait se laisser voir! (Ah! encore une fois cette effrontée d’Adrienne!). – En écrivant au sujet de cette « effrontée d’Adrienne », j’ai remarqué tout à coup que j’avais une faim de loup, car il y avait longtemps que… A la cuisine, j’ai trouvé des œufs de Pâques et je les ai gobés car je suis absolument seule, et cependant vraiment entourée de présence et de bonheur, et je veux vous remercier pour le 1er novembre.

Je fais maintenant une pause dans cette lettre bien que j’aie encore infiniment à dire, mais je suis bien fatiguée de toutes ces peines; pour quelques jours je dois en venir à une certaine forme de repos – repos physique – pour pouvoir continuer. Car maintenant seulement cela se dénoue. Combien je m’en réjouis! La vie qui me reste encore m’est doublement donnée et précieuse pour moi car elle ne m’appartient plus. Quel bonheur c’est d’être catholique ! – 7 heures. Je ne suis pas encore capable de faire grand-chose de raisonnable, car le bonheur se fait toujours plus grand… Mon cher ami, quand vous serez là, nous devrons parler une fois sérieusement… – Dans cette longue journée, je n’ai rien fait d’autre que prier et vous écrire; et pourtant comme elle a passé vite… – Une chose encore pour ce matin de bonne heure; l’ange a dit aussi : « Tout a été accompli dans l’amour; l’ami, les autres et toi, vous avez été libérés par ton amour pour le Christ et pour les hommes et pour l’ami, mais aussi par l’amour de l’ami pour le Christ, et par l’amour du Christ pour toi, pour l’ami et pour les hommes ». A peu près comme ça; il me semble qu’il utilisait moins de mots, mais le sens était tellement celui-là que je peux difficilement le rendre autrement. – Ma lettre est peut-être très incohérente mais une joie forte m’habite toujours. J’aurai besoin de jours et peut-être de mois pour en faire le tour en quelque sorte, mais le bonheur est en moi, je remercie Dieu et Jésus et la Sainte Vierge et la petite Thérèse – elle me devient très chère – et aussi saint Ignace, et encore beaucoup d’autres, et omnibus sanctis, et tibi Pater« .

Lundi matin 1 H (14 avril 1941)Je viens de lire dans la feuille paroissiale : l’humiliation de la confession est sans aucun doute un sacrifice. C’est le doyen qui écrit cela et cela m’est incompréhensible. Ce sont mes péchés qui sont humiliants et non la confession. – Il y aurait encore beaucoup à dire sur les péchés. Je me plaignais récemment de ce que plus je vais, plus j’avais part à tous les péchés du monde. Aujourd’hui après l’horrible délivrance hier de tous les péchés de mon prochain, c’est presque une libération d’y avoir part à nouveau – si paradoxal que cela puisse paraître -, peut-être aussi parce qu’il est possible d’aider à porter. Je ne saisis pas encore tout exactement.

Lundi après-midi, presque 5 heures – Une nuit entière de sommeil, peut-être avec des rêves, mais avec des rêves qui étaient comme une grande prière; de temps en temps un très court réveil causé physiquement par un arrêt du cœur, moralement par l’impossibilité de saisir tant de bonheur. – Rien d’objectif ne s’est passé depuis hier. Après la communion, j’avais le sentiment qu’on pouvait demander infiniment plus dans la prière, et je le fis. – Avec le temps vous devriez, s’il vous plaît, m’enseigner un peu de théologie, car pour le moment il m’est difficile de parler du catholicisme; jusqu’à présent je pouvais toujours avancer avec ce que j’ai vécu quand je n’en savais pas plus. Maintenant il doit rester beaucoup de profonds mystères, et alors, pour mes réponses, je voudrais avoir davantage de cordes à mon arc pour ne pas m’empêtrer tout d’un coup dans l’inexplicable. – Je craignais que la nuit signifiât une coupure par rapport à hier; elle n’a apporté qu’une intensification; c’est incroyablement beau, je ne fais que planer; de temps en temps je dois vraiment taper du pied par terre pour reprendre contact avec le sol. (Cela ne doit pas être pris pour de l’orgueil, mais c’est à peu près vrai). Physiquement, cela va tout juste ; même pour un coeur sain, cela aurait sans doute été beaucoup ; moralement je suis extrêmement heureuse même si je suis encore meurtrie, mais maintenant de joie. Et cela me remplit aussi de bonheur de penser que vous m’avez tant aidée à porter cette nuit-là. – Prier à proprement parler, je ne puis encore le faire que très peu; tout est plutôt une prière conduite, presque comme en rêve, tout est présence qui m’accompagne, que je ne puis que laisser faire sans y faire quelque chose. Seules les prières « promises », les deux Angelus, je les ai balbutiées aujourd’hui d’une certaine manière avec peine. Sinon rien que de l’étonnement et laisser faire. Je me suis longuement appuyée au parapet de la terrasse, simplement étonnée. Absolument aucune activité.

Le 15 avril 1941 – Une chapelle pleine de présence. Communion. Suscipe, Domine, universam meam libertatem : j’avais appris cela cette nuit; a été dit souvent, sans doute pas toujours avec la même facilité. Vous savez, je suis submergée de bonheur, et de tant de choses; je me sens plus qu’indigne et j’exulte. – Vous savez, après coup et à certains moments aussi durant le temps lui-même, c’est un grand bienfait que vous ayez été là. Je me réjouis de votre retour et de ce que nous pourrons parler ensemble de tout cela, quelques heures bien tranquilles n’importe où, l’Evangile à la main, car je brûle de lire la Passion et je ne peux y réfléchir toute seule, tout est encore trop proche, malgré la fin si comblante. – Cette nuit, je voulais dormir par terre et, quand je commençais, j’ai pensé que vous ne seriez pas content du tout, et je me suis mise au lit presto presto. Surtout pas de rouspétance dans ma joie, pensais-je. Peut-être n’auriez-vous pas rouspété du tout.

Le 16 avril 1941 – La sécurité est si grande ces jours-ci que je suis portée à travers toutes sortes de situations embrouillées et toutes sortes de choses dures, peut-être aussi qu’une nouvelle dose de patience m’a été donnée; nous verrons si je pourrai l’économiser convenablement; prions pour cela, car il faut beaucoup, beaucoup de patience. – Peu à peu je suis tellement remplie de questions que je me réjouis encore plus de nous revoir; vous savez, je n’ai guère de vue d’ensemble; je ne cesse de m’étonner, et je prie, et je voudrais pouvoir distribuer à pleines mains ce que j’ai reçu, car il est clair pour moi que j’ai reçu infiniment beaucoup même si je ne peux pas comprendre totalement tout ce qui s’y rapporte. Ce matin, j’essayais de tirer quelques lignes à travers les dernières semaines, mais je ne suis plus très consciente de la chronologie; tout s’est passé si follement vite et j’ai été si démesurément secouée que je ne vois pas d’ordre dans ce qui s’est passé, bien que je sache qu’il existe quelque part une continuité… Je suis de nouveau prête à tout, mais aussi à tout pour autant que Dieu me donne la force de tenir le coup. – D’une manière générale tout est consolant bien que maintes choses ici ou là soient et deviennent insupportablement difficiles; car je sais très bien que pour moi c’est le commencement des épreuves ou de l’épreuve, naturellement je ne sais pas s’il faut le singulier ou le pluriel, mais je sais qu’il sera à nouveau demandé de connaître des obligations, mais dans la joie actuelle c’est beau; de temps en temps je me sens tellement entourée de votre prière que mes forces « potentielles » s’accroissent d’une manière incroyable. Je prie beaucoup pour vous, pour les jésuites. Cette nuit, j’ai eu une espèce d’entretien avec saint Ignace; je lui expliquais tout ce qui se passait avec les jésuites, comme je le comprends; il écoutait d’un air avisé, mais il disparut sans répondre. La prière fut alors si pleine de grâce que je sus à nouveau que tout a un sens et un bon sens. – Je continue à lire sainte Thérèse, mais vraiment pour vous faire plaisir parce que c’est un peu ennuyeux de lire tant de choses sur la prière quand on vit justement dans la prière. Je me réjouis d’avoir terminé ces chapitres, parce que ce que je voudrais savoir de Thérèse, ce sont les faits, presque sans additions. Ne vous fâchez pas.

Le 16 avril 1941 – 9 heures du soir. Il y a des instants, très fugitifs seulement, indescriptibles, où je saisis tout à coup presque totalement ce que cela veut dire appartenir totalement à Dieu, être possédée par lui; la plénitude est alors si grande que la respiration en devient difficile; je suis alors tellement mal que je n’en peux plus et en même temps aucune action ne me paraît assez audacieuse; il y a alors une libération totale qui est en même temps engagement le plus intime; le bonheur fait alors tellement mal que la douleur est inévitable. Vous ne pouvez pas vous en faire une idée avec ce que je viens de dire, et pourtant combien je voudrais vous le dire; mais il est vraisemblable que ces jours-ci vous vivez quelque chose de semblable et vous trouverez alors les mots pour présenter le paradoxe sous une forme ou sous une autre. – Et cet amour qui était et qui est en moi grandit toujours, il me remplit plus que jamais; c’est comme si c’était un nouveau-né; jusqu’à présent je vous en ai fait part un tant soit peu selon des principes; et quand je priais, je disais souvent : Bénis tous ceux que j’aime et bénis ceux que je ne peux pas supporter. Où sont ces derniers? A certains moments je ne sais plus. Et l’amour est si grand que je voudrais le partager sans faire de choix; il est suffisamment grand, tous peuvent en avoir leur part. (Ceci ne doit pas être pris pour de l’orgueil, c’est certainement vrai, senti et vécu en même temps). Au cours des consultations, il y avait toujours ceux que j’aimais et ceux que je supportais : les maniérés, les compliqués qui font tout un drame de leurs bobos; et maintenant je remarque que ce sont justement ceux-ci qui ne connaissent pas assez l’amour, qui sont privés de la grâce, et elle leur manque, et il faut leur donner de l’amour pour remplacer la grâce que Dieu ne leur a pas encore accordée. Et je commence à comprendre, presque encore comme un balbutiement, que l’amour de Dieu, transformé en nous en amour humain, peut aider à attirer Sa grâce. Et cela fait partie du plus grand don que Dieu nous a fait à vous et à moi. Combien est beau le peu de vie qui se trouve devant nous si nous pouvons transmettre vraiment l’amour de Dieu jusqu’à la fin. C’est le même amour qui doit chasser en quelque sorte de nous l’ultime lâcheté pour que nous puissions être à la hauteur de ses exigences. Et je prie : Donne-moi plus à souffrir et plus à porter si par là tu me donnes davantage de ton amour à transmettre. Comment pourrais-je jamais vous remercier de m’avoir conduit sur ce chemin ? – Et à côté de cela, la vie quotidienne avec tous ses détails, les petits et les plus petits, et de temps à autre un étonnement presque amusé au sujet des exigences du prochain, du ménage, etc. Pas toujours très facile de mettre en harmonie les deux vies, et cependant ce que nous appelons le quotidien fait presque partie aussi d’une prière ininterrompue. – Quand, il y a presque onze mois, j’ai pu m’agenouiller pour la première fois, je n’imaginais pas combien j’allais pouvoir m’agenouiller. – Dormez bien, mes prières vous accompagnent, vous ainsi que les jésuites. Votre Adrienne.

Jeudi - Par ailleurs cette nuit, la Mère de Dieu et un ange furent là, sans rien demander, uniquement pour apporter la bonté de leur présence. C’était tout à fait merveilleux, presque comme une main fraîche sur un front brûlant. J’ai eu tellement peu de sommeil cette nuit que je suis un peu plus fatiguée que d’habitude, mais c’était si bon.

19 avril – Le P. Balthasar est de retour à Bâle. Adrienne est plus disposée que jamais à faire ce que Dieu attend d’elle. – Revient sans cesse la question de savoir ce qu’est l’ascèse, ce qu’on pourrait vraiment faire pour Dieu. « J’ai tendance à lui interdire tout ce qui serait extravagant, par exemple : dormir par terre. Elle l’a pourtant fait il y a quelques nuits, au moins pour quelques heures ». Elle : on devrait pourtant faire quelque chose, cela elle le sait. Le P. Balthasar : Oui mais pas pour forcer Dieu en quelque sorte, pour compenser la grâce en quelque sorte. Elle : Naturellement, pas dans ce sens! Mais on ne peut pourtant pas demander sans arrêt à Dieu des choses… sans montrer aussi qu’on est sérieux, qu’on est prêt à s’engager. Elle a un besoin si fort de s’offrir à Dieu de cette manière, et elle a souvent le sentiment qu’on doit être des paratonnerres de la grâce comme de la colère de Dieu. Du moins ce serait d’une certaine manière son ministère particulier. Non que ces choses aient en elles-mêmes quelque valeur; le plus pénible justement est qu’elles sont si insignifiantes. Mais elle doit faire quelque chose pour montrer ses sentiments et l’insistance de sa prière. Naturellement on ne peut pas faire quelque chose comme ça pour soi, mais toujours quand il s’agit d’obtenir quelque chose pour les autres, surtout pour les grandes causes de l’Eglise. – Là-dessus le P. Balthasar lui permet de faire tout ce qu’elle pouvait sans nuire gravement à sa santé et à la condition de lui dire ce qu’elle entreprend dans ce sens. – Dans les consultations d’Adrienne viennent peu à peu des patients d’un tout autre genre. Il n’y a pas à chercher pourquoi. Il semble qu’il y ait quelqu’un à la paroisse Saint-Joseph qui fait de la propagande pour elle. Et ce sont pour la plupart des cas de conscience, des occasions de confession. Pour la plupart, ce sont des jeunes filles avec des problèmes intimes. Peut-être les jeunes filles dont a parlé la Mère de Dieu? Elle commence à étudier de manière plus intensive les ordres et congrégations existants pour se faire une idée de ce qui existe.

30 avril – Jours paisibles, sauf que la plaie du coeur ne cesse de se faire remarquer. Un jour il y avait comme de continuels coups de lance, très douloureux. Le soir, elle s’aperçoit que sa chemise, dans la région du coeur, est lacérée de plusieurs déchirures juste à l’endroit, la plupart petites, l’une de plusieurs centimètres de long. Même chose la nuit. Le drap est même déchiré maintenant à l’endroit correspondant. – Depuis le 29 avril, le matin elle voit de nouveau les anges et elle peut participer à toute la messe, de son lit, sous forme de vision.

Depuis le dimanche 27 avril, beaucoup de choses ont changé intérieurement. Elle a des expériences qu’elle essaie de décrire en balbutiant, cependant elle ne cesse de s’interrompre parce qu’elle ne trouve pas de mots pour faire comprendre ce qu’elle a vécu. Plusieurs choses se recoupent : la profession au quotidien, puis une espèce d’éloignement incessant par rapport à ce quotidien, une sorte d’extase; finalement l’état qui consiste à se donner et à être prise continuellement. Ce dernier point a la forme d’une prière extatique qui se répète souvent et qui l’emporte tout simplement. Ce n’est cependant pas l’extinction totale du sens du temps et de la conscience du monde, mais cela se passe « dans un contact » avec le temps. Les périodes de ravissement – une demi-heure ou plus – sont comme fermées sur elles-mêmes si bien que, lorsque quelque événement interrompt sa prière, elle n’en est pas brusquement arrachée, mais elle est comme doucement « déposée à la fin ». Jusqu’à présent il n’est pas encore arrivé, lorsqu’elle était ainsi surprise, qu’elle n’ait pas pu aussitôt se reprendre. Le P. Balthasar n’a pu apprendre que peu de choses sur le contenu de ces extases; il semble que ce soit des visions d’un genre tout à fait intellectuel. Ni visions sensibles, ni considérations spirituelles, mais quelque chose au-delà des deux. – Depuis ces nouveaux états, dit-elle, l’amour pour le prochain a tellement grandi en elle qu’en comparaison avec ce qui précédait il est comme de l’eau bouillante à côté de l’eau froide. – Mais grandit en même temps aussi le sentiment insupportable de l’écart entre son indignité et la grâce qui lui est donnée. C’est le pire qu’on peut souffrir. Et dans ce domaine il ne servirait à rien de devenir « parfait » ou « meilleur », car plus on avance, plus la faille se fait béante. Et cependant, dit-elle, on ne peut pas tenir et on ne peut pas reculer. Il n’y a donc aucune issue à sa situation. Il y a quand même une question, celle de savoir si elle ne reculerait pas de fait, car les fautes et les péchés qu’elle commet maintenant, comparés à ceux d’autrefois, sont beaucoup plus grands, même si extérieurement ils semblent les mêmes, car ils sont maintenant plus conscients parce que commis face à une si grande grâce. – Elle se plaint d’une solitude croissante. Elle ne peut parler qu’avec le P. Balthasar de ce qui la touche. Tous les autres sont loin et étrangers. Et c’est justement l’amour croissant pour le prochain qui la rend si solitaire parce que personne ne comprend ce qu’elle veut et sait vraiment et ce qu’elle ne peut non plus expliquer à personne. Tout cela paraîtrait ridicule si elle essayait de l’expliquer. La nuit, elle voudrait souvent bondir de son lit et se précipiter dans la rue pour distribuer ce qu’elle a à donner aux hommes, mais quand le matin elle se lève fatiguée, elle voit que cela ne va pas de cette manière, qu’on doit recommencer cette « dissimulation » quotidienne. – « La grande Thérèse », dit-elle, parle tellement d’illusions dans les visions! Pourquoi vraiment? Ses propres visions, un tel sentiment d’évidence, d’origine divine, de présence de Dieu les accompagne toujours, de sorte qu’il n’est pas du tout question d’illusion tant que dure la vision. Après coup il est possible certes qu’on y voie des choses qui n’y sont pas. Là il peut y avoir illusion. – Le P. Balthasar lui explique que l’illusion est sans doute toujours exclue là où l’on ne « s’entraîne pas à la mystique » et où il n’y a pas de curiosité dans la réception des grâces. La plupart des illusions en ce domaine ne viennent pas du démon en tout cas, mais de l’homme lui-même qui s’écarte de la juste disposition. Ces pensées la réjouissent grandement. Une pierre de cinquante kilos lui est ôtée du coeur, explique-t-elle. Elle ne veut rien avoir affaire avec la moindre sorte d’une mystique consciemment cultivée. Ce qui se passe en elle n’a rien à voir avec quelque chose de ce genre. – Il y a le diable. Il ne vient pas dans l’extase mais quand celle-ci est achevée. Il vient le plus souvent sous forme de doutes sur l’authenticité de ce qui a été vécu, sous forme d’objections : tout cela « n’a aucun sens », on perd son temps; sous forme de découragement. On reconnaît le diable tout de suite à sa nature refroidissante, accablante. – Maintenant, dit-elle, il lui est beaucoup plus demandé qu’avant la Passion. Auparavant elle s’était offerte, mais sans savoir pourquoi. Elle ne connaissait pas encore la souffrance par expérience. Elle pensait autrefois que le pire qu’elle pouvait endurer, c’était de fortes crises cardiaques. Dans la Passion, elle a appris que des choses toutes différentes étaient les plus mauvaises. C’est-à-dire 1. la solitude, 2. la honte, 3. le doute (au sujet de tout), 4. le sentiment d’être perdue. Et elle doit maintenant s’offrir constamment à ces choses, en présence d’une souffrance connue. Il lui est demandé d’acquiescer justement à cette possibilité, de l’embrasser au milieu de la joie de Pâques et sans y reconnaître une opposition à cette joie. – Elle a le sentiment que le « pire » viendra un jour, qu’il y aura une « fin avec effroi ». Par exemple en haut d’un bûcher dans un complet abandon; personne à qui s’accrocher, dans le doute le plus pur, dans le total abandon de Dieu. Elle pourrait bien mourir un jour dans une situation de ce genre. En tout cas la Passion qu’elle a endurée n’est certainement pas la dernière. – La première Passion, elle a voulu la souffrir pour une personne déterminée. Est-ce qu’elle pourra de nouveau orienter la prochaine vers un but précis, elle ne le sait pas. Il lui semble plutôt que ce ne sera plus possible. – Dans l’ensemble, dit-elle, il ne s’agit toujours que d’une seule chose : le courage. Il n’est demandé qu’une chose : qu’au moment décisif on « ne se sauve pas », on ne s’enfuie pas. Dieu n’en veut pas plus et n’en demande pas plus. – Encore une conversation sur la nature de l’ascèse. Que peut-on donc faire pour Dieu? Je lui explique qu’en tout cas il y a pour elle des limites fixées : la santé, la maison qu’elle a à tenir, la profession, la bonne réputation. Dans ces limites, elle a le champ libre. « Bien, réplique-t-elle, mais maintenant dites-moi ce que je dois commencer dans ce champ. Tout me semble si bête et si nul de ce que j’essaie. Je n’accomplis même pas quelque chose d’ordinaire ; à cause de mon coeur, je ne peux même pas dormir par terre toute une nuit, mais seulement peu de temps ». L’hiver, elle a souvent au lit plusieurs bouillottes parce que sa faiblesse cardiaque fait qu’elle a froid. Si ces bouillottes brûlantes entrent par hasard en contact avec sa peau, elle ne s’écarte pas, elle l’endure jusqu’à la brûlure. Tout ce qu’elle trouve est plus ou moins « bête ». Ne peut-on vraiment pas faire un jour quelque chose de « juste »? Pour que Dieu voie bien que notre offre est sérieuse.

5 mai – Une semaine d’extases continuelles. Dès qu’elle est seule, elle est prise là où elle se trouve ou en marchant. Elle ne veut pas parler du contenu parce que tout est si « bouillonnant », encore tellement en désordre. Le plus difficile est encore toujours le clivage entre les deux vies : l’intérieure et l’extérieure. Comme le P. Balthasar lui explique que cela aboutira à une compénétration toujours plus grande des deux existences, elle comprend très bien, car elle voit déjà le début de cette compénétration. Le présent est un stade intermédiaire. – La nuit, peu de sommeil, beaucoup de souffrances, mais aussi de grandes consolations. Le jour elle est fatiguée, mais elle le supporte volontiers.

8 mai – Une fois encore, en un seul jour, une chemise a reçu cinq trous, les uns à côté des autres, des entailles plus grandes et plus petites, correspondant au nombre de coups de lance qu’elle a ressentis. Ce sont des trous d’environ cinq centimètres de longueur.

Nuit du 8 au 9 mai - La nuit la plus bienheureuse qu’elle ait jamais vécue jusqu’à présent. Un bain d’amour et de ravissement, de longue durée, non comme la plupart du temps jusqu’à présent comme un état éphémère. – Jésus et Marie étaient présents dans sa chambre avec toute l’évidence d’une présence physique. Elle était tout à fait éveillée. Entre les deux, un peu en arrière, il y avait une grande et sombre croix, un peu plus grande que Jésus. La croix n’avait pas pour ainsi dire le même degré de réalité, ce n’était peut-être qu’une image, elle « faisait partie de l’arrière-plan ». Adrienne demande (sans paroles) : « Pourquoi est-ce qu’il y a cette croix? ». La réponse vint de Jésus : « Parce que tu es la petite sœur de Jésus sur la croix ». (Elle ne sait plus exactement s’il a bien été dit « petite »). Elle demande encore : « Et qu’en est-il du frère choisi? ». Jésus dit : « Ce n’est pas le frère choisi, c’est le frère donné ». Là-dessus Marie prend la parole et dit comme sans réfléchir et comme en passant : « Eh bien, il sera le frère de Jésus sur la croix ». – Très étrange lui paraît souvent le temps dont elle dispose. Récemment, raconte-t-elle, elle quitte à 11 heures et demie précises la chapelle de la maison des étudiants et elle va à l’hôpital Sainte-Claire. Là elle fait quatre visites, puis elle ausculte à fond une femme de la tête aux pieds ; elle a ensuite une longue conversation avec Sœur Gertrude, puis une autre avec Sœur Annuntiata, et puis encore avec deux autres Sœurs. Et pourtant à 12 heures 15 elle est à table, place de la cathédrale. Comment cela se passe, elle ne le sait pas. Elle a souvent le sentiment qu’on devrait faire plusieurs choses en même temps, comme les unes dans les autres. Autrement elle ne peut pas se l’expliquer.

Dimanche 11 mai - Elle ne raconte que lundi au P. Balthasar les événements de ce dimanche. Il lui est très difficile de le faire. « Toujours au moment décisif elle s’arrête et dit : Non, elle ne peut quand même pas dire cela, cela lui reste dans la gorge, c’est quelque chose d’affreux, quelque chose d’horrible. (Des introductions de ce genre n’ont rien d’affecté, j’en ai connues le plus souvent quand il s’agissait de décrire une grâce extraordinaire visible extérieurement). Elle avait une terrible angoisse de pouvoir être placée elle-même en pleine lumière. Mais vous ne croyez pas que je suis quelqu’un de particulier? » – Vers 11 heures et demie elle était allée à l’église Sainte-Marie pour la messe. Le Professeur B. était chez elle et elle est donc arrivée en retard. Le sermon était presque fini. Il semble avoir été mauvais. Adrienne en tout cas était agacée, énervée. Elle dut rester debout, puis après le sermon elle trouva un strapontin dans la nef latérale. Elle veut se calmer, s’enfonce tout de suite dans une prière intérieure qui se transforme aussitôt en une prière « conduite ». Tout à coup elle perçoit, claire et distincte, une voix, sans voir personne. « Il se feront des miracles aussi par tes mains » (sic en français; sic également pour l’orthographe). Sa première réaction fut un violent : « Non! Pas cela! » exprimé de tout son être ou pour mieux dire : crié. Elle se hérissait contre cela de toutes les fibres de son être. Elle aurait presque crié tout haut, raconta-t-elle après. Elle resta dans un état de totale hébétude, comme « effarée » (c’est son mot); cependant aussitôt, toujours dans cette hébétude, elle dit le Fiat, puis le Suscipe. Mais ce n’est qu’à la communion, au moment de la recevoir, que se dénoua le combat intérieur et elle s’enfonça dans une mer de bonheur. – Par la suite, à la réflexion, elle craint que cela aurait pu être, peut-être, une voix démoniaque qui voulait se jouer d’elle. « Je lui demande si, au moment où elle l’avait entendue, elle aurait aussi pu le croire. Elle répondit absolument par la négative ».

Mercredi 14 mai – Le soir, elle raconte l’histoire suivante : elle a été appelée auprès d’un garçon d’environ quatorze ans. Depuis un jour environ, il avait de terribles douleurs, il hurlait si fort que ses parents dans la maison ne pouvaient plus le supporter et ils étaient dehors, devant la maison, avec plusieurs personnes. Elle entra dans la chambre du garçon, lui ordonna de cesser ces cris, ce qu’il fit aussitôt, sur quoi les douleurs aussi cessèrent. Elle donna encore pour la forme quelques indications et quelques remèdes bien qu’elle n’eût aucune idée de ce qui pouvait avoir manqué au garçon. Le soir elle téléphona encore pour demander de ses nouvelles; le garçon était rétabli. – La semaine dernière, il s’est encore passé ceci : elle était à pied dans une rue animée. Parmi beaucoup d’autres gens, elle croisa aussi une diaconesse devant laquelle elle resta brusquement interdite, elle souligna ce « brusquement »; cette fois-là et aussi plus tard en d’autres occasions, il lui vient à l’esprit comme un éclair : « Est-ce que cette personne n’est pas nue? » Et cependant au même instant elle se disait qu’elle portait des vêtements. Ce n’est pas qu’elle ait vu son corps à travers ses vêtements ou comme si la femme n’avait pas eu de dessous. D’abord il lui fut impossible de préciser ce qui l’avait frappée à proprement parler. C’était comme si un grand alpha privatif – c’est sa propre expression – s’était trouvé devant la personne tout entière. Alors elle comprit tout à coup que cette femme n’était pas dans la grâce. Tout en elle était comme mort, sans vie, sans sens, sans expression. En continuant à marcher, elle remarqua qu’elle pouvait distinguer maintenant parmi les autres personnes celles qui étaient en état de grâce et celles qui ne l’étaient pas. Cela avait été une expérience très désagréable. Cependant cette capacité de discernement cessa aussitôt qu’elle rencontra des connaissances, et chez elle aussi, avec les siens, elle ne vit plus rien. Cela continua ainsi deux ou trois jours. Puis le caractère importun de l’expérience disparut; seule resta la capacité de ce discernement dès que son attention était dirigée expressément sur ce point.

Dimanche 17 mai – Le soir, longue conversation avec le P. Balthasar. Elle ne raconte ce qui suit qu’avec beaucoup d’hésitation et avec beaucoup d’arrêts. L’événement du dimanche précédent, qui avait promis les miracles, avait été précédé de deux autres. Un jour, une voix lui était parvenue qui avait dit : « Il se feront des guérisons par tes mains » (sic littéralement pour ce passage en français; sic aussi pour l’orthographe). Elle avait considéré cela à vrai dire comme assez naturel, avait pensé à de quelconques « forces » qu’elle pourrait recevoir, pas différentes essentiellement de certaines facultés qui lui avaient déjà été données. Elle était déjà habituée à toutes sortes d’affaires. De la sorte, elle ne tenait pas pour quelque chose de « particulier » la guérison du garçon par exemple qui a été racontée plus haut; des choses de ce genre étaient déjà arrivées assez souvent. – Plus tard, une autre voix s’était fait entendre qui avait dit : « Tu seras une de celles qui encouragent ». Cela l’avait remplie d’une grande joie. Parce que c’est justement cela qu’elle désirait ardemment. – Ce n’est que la troisième voix, dans l’église, qui lui avait montré tout à coup que cette élection avait le caractère d’une charge. C’était à peine supportable! Dans le ministère de la consolation, on est comme l’instrument ou le porte-parole de Dieu. C’est beau. Mais ici cela devient dangereux! Parce que ici, le plus souvent sans doute, au moment de la décision on éprouve de l’angoisse devant la « possibilité » et alors on renonce. On sait même que la main de Dieu est maintenant étendue et qu’on devrait la prendre et on n’ose pas. Elle demande au P. Balthasar de beaucoup prier, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Prier pour Adrienne, c’est dommage pour le temps, disait-elle autrefois à l’occasion. – A l’hôpital Sainte-Claire se trouve une jeune patiente d’Adrienne. Au début, son mal était tout à fait anodin. Le 14 mai, Adrienne avait décidé, en raison de certains symptômes – mauvaise odeur, etc. – de faire un lavage d’utérus. Par la suite la fièvre monta brusquement au-delà de 40 degrés (sans doute en raison d’une maladie qui n’avait pas complètement disparu et qui n’avait pas été dite au médecin); le vendredi après-midi, plus de 41; une péritonite aiguë se déclara, d’abord localement limitée, puis gagnant tout l’abdomen qui était dur comme pierre au toucher. La patiente était presque inconsciente. Adrienne l’ausculte, lui palpe le corps. Puis dans une sorte d’anxiété et sans la moindre « pieuse » pensée ou le moindre pieux « sentiment », presque avec une sorte de scepticisme et d’exigence : « Mon Dieu, montre maintenant s’il est réellement vrai, s’il est réellement possible… », et elle pria. La paroi abdominale s’assouplit sous ses doigts, s’affaissa. Durant la courte scène, la Sœur était occupée dans un coin de la pièce. Très excitée et troublée, Adrienne se rendit aussitôt à la chapelle de la maison et se mit à prier. L’après-midi, elle revint à l’hôpital sans oser se risquer dans la chambre de la patiente. Elle resta une heure entière dans la chapelle, pria pour toutes sortes de choses, en proie à une forte angoisse avant la visite des malades. Puis elle entra. La patiente était guérie; elle avait mangé tandis que jusqu’alors elle avait tout vomi, la fièvre était descendue à 37,3. Le samedi, la fièvre avait disparu et la patiente était assise dans son lit. La Sœur, qui accompagne Adrienne hors de la pièce, lui demande entre deux portes : « Vous ne trouvez pas que c’est un miracle? » Adrienne tressaille intérieurement au terme, mais elle se reprend vite et dit : « Des choses de ce genre arrivent de temps en temps ». La Sœur : « Mais c’était quand même une vraie péritonite? » – « Oui, c’en était une, mais elle est maintenant passée ». – « Le même soir, entretien sur la mystique. Ce qui se passe chez elle, dit-elle, n’est pas vraiment de la mystique mais quelque chose d’autre. Je le lui concède dans le sens que, dans l’histoire de la mystique, les grâces de Dieu ont souvent été mêlées à du training psychologique. Elle ne cesse de dire que ces choses n’ont rien à voir avec elle, la pauvre, la mauvaise Adrienne. Mais Dieu a trouvé un jour son plaisir à accomplir des choses par elle au-delà d’elle ». – Les souffrances de la Passion sont toujours présentes de manière latente. Quand elle présume trop de ses forces, son dos lui fait mal de la même manière que le vendredi saint. Ses mains, elle les sent maintenant parfois plus fort, continuellement un peu. La couronne d’épines lui fait souvent très mal; toujours quand « il y a l’une ou l’autre chose », c’est-à-dire quand elle a pris sur elle une souffrance d’expiation ou quand elle a quelque chose d’important à demander à Dieu. La plaie du coeur, elle la sent vraiment toujours, plus ou moins fort, elle fait maintenant tout à fait partie de son être. Les pieds, qui l’avaient fait souffrir le plus durant la Passion, elle ne les sent plus. – La souffrance de substitution, pensée qui la remplit totalement et autour de laquelle tout est centré après comme avant, est tout son bonheur. Ce qui donne le plus de joie en ce monde est de savoir que la souffrance peut être pleine de sens pour les autres, et qu’on peut prendre sur soi ou abréger la souffrance des autres. Elle dit qu’en certains cas on doit diriger sur soi la foudre de Dieu. – Durant cette semaine, elle a été impliquée dans une histoire de procès écœurante et insensée qui lui avait été intenté par des parents éloignés. Elle fut d’abord indignée d’une injustice aussi flagrante. Au bout de peu de temps, elle accepta tout avec calme. En même temps, elle reçut son congé concernant les conférences qu’elle faisait à l’école des mères. C’était le premier congé qu’elle ait jamais reçu de sa vie, et cela de la part de la directrice, une dame du même rang qu’elle dans la bonne société de Bâle, et après qu’on lui ait très souvent exprimé là la plus grande satisfaction pour son travail. Ce congé, ainsi qu’elle le disait avec un mélange d’humour et de sérieux, l’a « profondément blessée » dans son sens de l’honneur. La raison en est clairement sa conversion. – La nuit précédente, elle avait fait une telle pénitence (en étant au pied de son lit pour prier, elle avait pris une certaine position qui était particulièrement douloureuse pour sa plaie au coeur) qu’elle était tombée sans connaissance. Cette expérience lui donna une certaine « mauvaise conscience » parce qu’elle avait entrepris plus qu’il ne fallait de son propre chef. Mais le matin suivant, quand elle ouvrit la lettre qui lui donnait son congé, elle apprit à comprendre qu’une humiliation de l’esprit imposée de l’extérieur atteint de manière beaucoup plus importune et plus sensible que toute souffrance physique qu’on s’inflige à soi-même. Elle n’avait encore jamais prié pour obtenir des humiliations de ce genre, elle ne le fera pas non plus à l’avenir, elle ne priera que pour les porter avec patience au cas où il s’en présenterait. – Toute la journée, ne font pas défaut de petites piqûres qui lui sont portées de tous côtés. Il lui vient peu à peu à l’esprit qu’il y a là une sorte de « système » et elle se promet de porter toujours plus volontiers justement ce genre de choses. – Le dimanche de bonne heure. La nuit, après avoir été très excitée par des conversations, elle a eu l’une des plus fortes crises cardiaques qu’elle ait jamais eues. Deux cents coups à la minute jusqu’à ne plus sentir le pouls. On va chercher le Professeur Gigon. Au bout d’une demi-heure, cela va mieux. Normalement la crise aurait dû être mortelle. Il lui paraît tout à fait étrange de vivre encore. Elle avait compté mourir sûrement.

La suite en 41.12

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