41.12 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1940-1941

23 mai – L’essence miraculeuse continue. Le Professeur Gigon, avec sa ration, ne va qu’une fois par semaine en voiture à l’hôpital Sainte-Claire. Adrienne y va au moins une fois par jour et fait de plus quelques autres trajets. Cela commence à frapper les gens, on demande comment elle fait. L’urgence d’acheter une voiture électrique se fait par là encore plus grande.

Ascension – Très tôt le matin, une vision étrange de l’entrée du Christ au ciel. Cela dure assez longtemps. Le Christ, Marie, Ignace, une foule immense d’anges et de saints. A l’arrière-plan : du mouvement, des groupes. Au premier plan, un tableau fixe de totale réalité. Rien n’est dit. A part un mot du Christ qui s’est tourné vers Adrienne : « Voici comment nous sommes ». Elle-même est parmi les autres, on ne fait pas particulièrement attention à sa présence, mais elle est indiciblement heureuse.

Vers le 20 mai – Deux visions avec saint Ignace. La première, au cours de sa consultation. Par hasard, elle lève les yeux de son bureau et voit un beau paysage de montagne avec un sentier montant entre des buissons. Ignace, en habit de pèlerin, monte jusqu’en haut, d’un pas très léger, sans charge – et c’est cela qui doit manifestement lui être montré. Il dit alors ces paroles mystérieuses : « Je suis là où tu n’es pas ». Elle ne comprend pas le sens de cette apparition bien qu’elle y réfléchisse longuement. – Le lendemain matin, dans sa chambre à coucher une deuxième vision : dans un coin de la chambre a été construite une tour. Elle se mit à grandir bien que personne n’y mît vraiment la main. Elle s’édifiait comme d’elle-même. Il y avait des anges à proximité, mais ils ne mettaient pas la main à l’ouvrage. Et pourtant les pierres s’ajustaient une à une. Alors saint Ignace lui explique : quand on est « là-haut », cela se construit comme tout seul. Ce n’est qu’ici-bas que tout ce qu’on fait n’avance qu’avec tant de peine et au milieu de tant de résistance et de lassitude. Maintenant elle est encore ici et elle doit peiner. Alors elle comprit aussi le premier tableau : l’absence de charge quand on est là-haut. Tandis qu’elle-même, avec son coeur, ne peut tout simplement pas aller jusqu’en haut de la montagne.

Samedi 24 mai – Après un refroidissement qui se traîne depuis des semaines, J. est hospitalisé depuis quelques jours à l’hôpital Sainte-Claire. Il a beaucoup de fièvre. Jeudi, après l’avoir examiné, Adrienne était vraiment soucieuse; cela pouvait bien se passer, mais cela pouvait aussi donner un abcès pulmonaire ou un empoisonnement du sang. Subjectivement, J. se sent très mal, il est fatigué et plus encore déprimé. Cette nuit du vendredi au samedi, elle prie pour l’amélioration de son état subjectif. Que l’angoisse et l’inquiétude lui soient enlevées. Elle ne voulait pas demander plus, c’est comme si elle n’osait pas être importune et prier directement pour sa guérison. Là-dessus elle a elle-même – pour J. – une très mauvaise nuit. Le matin, le P. Balthasar et Adrienne vont ensemble en voiture ensemble à l’hôpital comme la veille. J. a 37,2 de fièvre après avoir eu plus de 40 des journées entières. Il a eu une bonne nuit et se sent dispos. Mais l’examen objectif de la maladie, comme il en résulte de l’auscultation, est encore exactement celui de la veille : une sévère pneumonie. Lors de l’examen médical auquel le P. Balthasar assistait, Adrienne a de la peine à ne pas crier et pleurer, comme elle le dira après. J. demande si la fièvre va remonter. Elle est troublée et répond un peu agacée qu’elle ne le sait pas, qu’on doit en tout cas s’attendre à tout. Elle est hors d’elle-même parce que dans sa pratique médicale elle n’a encore jamais vécu un tel écart entre le subjectif et l’objectif.

Dimanche 25 mai – J. n’a plus de fièvre, il se sent guéri. Le P. Balthasar voit la radio faite trois jours avant, qui montre avec toute la netteté désirable une sévère pneumonie. A l’hôpital circule la rumeur que des miracles se produisent. La pensée que l’affaire pourrait être ébruitée est pour Adrienne insupportable. – Ces derniers jours, deux apparitions de saint Ignace. Une fois il se trouvait avec deux anges dans la chapelle des étudiants quand j’y entrais avec Adrienne pour lui donner la communion. Elle voulut involontairement me tirer par la manche et me dire : « Vous les voyez? », mais elle se maîtrisa. – Les événements de l’hôpital ne l’accablent plus autant depuis que je lui ai recommandé une attitude filiale sans bornes qui laisse faire à Dieu ce qui lui semble bon. « C’est, dit-elle, vraiment la seule pensée qui me console : qu’au fond je n’ai absolument rien à faire avec toute la chose ». Longue conversation avec son mari sur des questions religieuses, surtout sur la Mère de Dieu. Elle sent qu’intérieurement il ne comprend rien à la chose et elle est malheureuse de ne pouvoir la lui faire comprendre. A cet instant, elle sent la main de la Mère de Dieu qui lui caresse la joue. Elle est si saisie qu’un instant il lui est impossible de continuer à parler. Elle n’a pas vu Marie, dira-t-elle plus tard, mais elle a su pourtant d’une absolue certitude que c’était sa main. – Elle réfléchit souvent au sort de son premier mari qu’elle avait aimé d’une profonde amitié. Il était cependant mort apparemment incroyant après avoir quitté la paroisse évangélique. Et cependant, dit-elle, elle n’a sans doute jamais vu un homme aussi pur que lui. Cette nuit, avant de s’endormir, elle a vu deux mains étendues vers le bas, qui la bénissaient : la main du Christ et en dessous la main d’Emil. Cela l’a comblée de bonheur. Depuis lors, le sort de son premier mari ne l’inquiète plus jamais. – Elle ne comprend pas pourquoi elle n’a plus de crainte respectueuse devant les saints, ou bien elle met cela au compte de son impudence innée. Certes elle comprend qu’on peut s’agenouiller devant l’autel d’un saint. On le fait quand on lui demande d’intercéder pour nous, donc quand on prie Dieu par lui pour ainsi dire. Mais quand des saints lui apparaissent, ses rapports avec eux sont tout à fait familiers. Il ne lui viendrait pas à l’esprit, dit-elle, de sauter du lit quand un saint lui rend visite la nuit. Ils sont là tout simplement, et on est là tout juste un peu ensemble. Cela fait plaisir et cela rend heureux, mais ce n’est pas pour cela qu’on devrait se lever. Même quand elle prie les saints pour quelque chose, elle n’a pas besoin de s’agenouiller. Même avec Marie, c’est la même chose. Un grand amour, quelque chose d’indiciblement bienheureux émane d’elle. En sa présence, on est heureux comme un petit enfant. Rien de plus. – Adrienne ne recevra qu’au mois d’août la voiture électrique. Je lui demande à nouveau si elle a toujours de l’essence. Elle, innocemment : « J’en ai reçu en cadeau ». Moi, insistant : « La question est de savoir de qui! » Là-dessus, elle, éclatant et avec vivacité : « C’est quand même fou! » – D’une manière générale, elle n’a rien infléchi de sa nature, même dans les expressions. « Vous savez, le tout est vraiment super ! » Ou bien : « Le catholicisme est vraiment une religion super! » Elle ne cesse de me reprocher de l’avoir fait « entrer dans cette histoire », pour ensuite me remercier tout de suite à nouveau abondamment de lui avoir montré, comme elle dit, l’accès à la vraie vie. – Une nuit, elle est entourée de démons. Elle reconnaît toujours leur présence à un certain froid spirituel, surtout à des doutes. Elle est tracassée extérieurement bien que, comme elle dit, cela n’a pas été grave. Elle est traitée durement, serrée au bras gauche. Le matin, son bras est parsemé de taches noires et bleues qui ressemblent à des empreintes de doigts. J’ai vu son avant-bras, et elle assure que le haut du bras est encore pire. Elle espère, dit-elle en riant, que cela aura disparu avant le temps des manches courtes. Elle ne ressent pas de douleur à ces endroits.

Pentecôte – Le P. Balthasar est à Lyon pour les jours de la Pentecôte. A son retour, elle lui raconte ce qu’elle a vécu lors de la fête. Il y eut une préparation. La nuit de vendredi à samedi eut lieu comme durant la semaine sainte cet « examen » dans lequel est examiné à fond si tout est « authentique » et « inattaquable », si vraiment elle est prête à tout ce qui pourrait lui être demandé. Le tout a été cette fois plus pressant encore parce que maintenant elle connaît les « matières ». Cela lui inspire un peu d’angoisse, surtout la question de savoir si son oui n’est pas une illusion, n’est pas devenu une sorte d’habitude qui ne tiendrait peut-être pas au moment de l’épreuve, si, dans son âme, inconnu d’elle, au-dessous de ce oui, il n’y aurait pas encore un non quand même. Elle a expérimenté douloureusement qu’au moment décisif un mouvement instinctif de recul l’emporte. Comme explication, elle donne deux exemples. Le premier était un rêve quelques jours auparavant. C’était comme si la ville subissait un violent bombardement; le ciel était rouge et une grande rumeur d’hommes criant et blessés remplissait l’air. Alors elle aussi fut prise d’angoisse et elle voulut se tapir dans une cave, « à plat ventre ». Alors seulement s’était présentée la réaction, le sentiment que de par sa profession elle était là pour aider les autres hommes et donc qu’elle devait sortir au danger dans la rue. Et elle s’était dit à elle-même si fort : « Eh bien non tout de même! » qu’elle s’était réveillée. – L’autre exemple était le suivant : il y a quelques jours, elle était agenouillée dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire pour prier. Derrière elle, dans la chapelle, se trouvait l’une de ses patientes qui lui était particulièrement peu sympathique. La présence de cette personne la dérangeait dans sa prière. Le sentiment de se trouver devant Dieu avec elle « d’égal à égal » lui paraissait comme une irruption dans son intimité avec Dieu. Il lui fallut un certain temps pour s’en « débarrasser », ce qui finit par se produire. – Le P. Balthasar commenta ces deux exemples en disant qu’il y avait en l’homme des premiers mouvements qui précèdent le volontaire, des instincts purement naturels (il ne voulait pas parler des mouvements de concupiscence peccamineux) qui, en tant que tels, ne sont ni bons ni mauvais et qui, surmontés par la volonté, font la maîtrise de soi et le bien au point de vue moral. Elle répondit : Il est justement demandé aussi qu’on triomphe du « purement naturel », du « seul instinctif », afin que jusqu’à la racine tout dépende de la norme de Dieu. L’Esprit de Dieu veut justement se saisir des profondeurs. Il n’est plus permis d’avoir dans l’âme quelque chose de « purement naturel ». – Cela se passait la veille. Le matin de la Pentecôte, elle se réveilla dans une mer de feu. Tout, le lit, elle-même, toute sa chambre se trouvait dedans. Le mur d’en face n’était plus du tout visible. Et ce n’est qu’en voyant ce feu qu’elle se souvint que c’était le jour de la Pentecôte. Elle était très heureuse, mais ce n’était pas un bonheur foudroyant. Le feu tout entier était en quelque sorte un pur état, il n’avait pas d’autre sens que lui, il était sans but, quelque chose qui brûle, satisfait, indifférent. Elle comprit seulement que la purification qui avait été exigée d’elle avait un rapport intime avec ce feu, s’accomplissait en lui sans qu’elle ait pu indiquer comment. Là-dessus, le feu fit un puissant vacarme qu’à la vérité on ne pouvait entendre d’une manière sensible avec les oreilles, mais qui faisait partie de sa nature. Un vacarme une fois encore totalement sans rapport, qui repose en soi, un « tintamarre » indéfinissablement multiple, comme quand un groupe d’enfants remplit de bruits tous azimuts la cour d’un jardin d’enfants, chacun faisant ses propres bêtises. Le feu dura assez longtemps puis disparut. – A l’église, vers onze heures et demie, elle vit comment devant elle sur un banc un garçon fut touché par un rayon de soleil oblique comme il y en a souvent à cette heure dans l’église Sainte-Marie. C’était un phénomène purement naturel. Pourtant elle vit ensuite tout à coup comme se rattachant à cette lumière, une immense flamme qui remplit toute la partie supérieure de l’église, s’inclina vers le bas et se dispersa là en de nombreuses petites flammes. Celles-ci descendaient sur les têtes des personnes présentes. Mais le feu ne fut « reçu » et absorbé que par un petit nombre. La plus grande part des flammes se retiraient en haut « déçues » (comme elle disait), parce qu’elles étaient éconduites. Cela remplit Adrienne d’un double sentiment étrange. D’un côté certainement une grande joie. Elle ne réfléchit pas pour savoir si elle-même était parmi les élus. Elle ne remarqua personne en particulier qui ait reçu la flamme, tout au plus que dans une partie de l’église elle fut davantage reçue que dans une autre. Ce n’est qu’en sortant après la messe, qu’elle sut qu’elle aussi avait reçu quelque chose. Sous le porche de l’église, elle vit une jeune fille qui avait reçu le feu, puis aussi un jeune couple. Le revers du bonheur était une grande douleur à cause des nombreux rejets. Elle s’était crue, dit-elle, comme en présence d’un accident dans une mine. On sait qu’il y en a tant et tant qui sont morts sous terre, il n’y a que peu de survivants. Les morts et les vivants sont remontés peu à peu, les femmes sont là et attendent. Le nom des morts est annoncé. Le voisin en fait partie, l’oncle, cet ami et celui-là… Est-ce que son propre mari, son fils, en seront aussi? On attend dans l’incertitude. Finalement il s’avère que les proches parents sont en vie. C’est une joie au milieu de la catastrophe, une joie qui en quelque sorte est honteuse parce que tant d’autres tout autour sont dans la peine et on se sent solidaire de ceux qui ont été touchés. C’est dans ce double état qu’elle passa tout le jour de la Pentecôte. – Les jours suivants, elle ne s’acquitte plus des prières vocales du soir. Cela ne va plus bien parce que maintenant cela prie en elle tout à fait de l’intérieur. Plus que par le passé, elle est maintenant « égalisée ». Elle se sent en même temps plus seule et elle s’effraie de la possibilité qu’elle a pleinement reçue maintenant de lire dans les âmes de ceux qui l’entourent jusqu’au plus intime d’eux-mêmes. – Elle analyse pour moi une personne qui m’est très chère, qui n’avait parlé avec elle que brièvement; elle le fait avec une telle implacabilité – bien que tout à fait sans dureté et avec les plus grands ménagements à mon égard – qu’à partir de ce moment je sus à quoi m’en tenir sur la manière d’agir avec cette personne. Devant la justesse de son regard, aucun recoin de cette âme n’était resté caché. – Adrienne parle un jour avec le P. Balthasar de l’état de catholique, ce qu’elle fait avec prédilection. Et de sa surprise que tout soit devenu si totalement différent, inimaginablement différent de ce que cela semblait être autrefois de l’extérieur. Elle espérait en quelque sorte trouver la « vraie religion », le « juste chemin vers Dieu ». Et maintenant elle est submergée de mystères porteurs de joie à couper le souffle, dans lesquels elle est introduite. Le tout est un bonheur unique, même le plus dur; l’angoisse elle-même fait partie de ce bonheur dans lequel les instants particuliers de bonheur, les fêtes, ne brillent que comme des points particulièrement lumineux. Mais le plus beau est toujours qu’on peut vraiment faire quelque chose pour les autres, qu’on est appelé à collaborer à l’œuvre de Dieu. – Le P. Balthasar sent tous les jours son aide par la prière, elle est strictement perceptible, il peut la constater pour ainsi dire de manière expérimentale. Même son mari, qui est étranger au domaine religieux, s’en est aperçu. Il a dit ce soir à sa femme que c’était quand même bon que le P. Balthasar l’ait, que c’était pour lui justement un bienfait particulier. Naturellement pour lui aussi et pour les garçons et les autres amis.

8 juin, dimanche de la Trinité - Le samedi soir tard, elle entre dans sa chambre à coucher. Comme une fois déjà auparavant, elle a le sentiment d’une présence innombrable et dense, elle doit pour ainsi dire à nouveau se frayer un passage à travers cette grande présence. Malgré cela, comme il est tard et qu’elle est fatiguée, elle se met aussitôt au lit. Mais elle sent ensuite que c’est quand même « irrévérencieux » de se coucher sans façons avec une telle présence. Elle s’agenouille au pied de son lit et elle est remplie de cette présence. Cela lui enlève les mots et les pensées. De temps en temps seulement, comme un « profond soupir », elle peut exprimer ses désirs : G., B., S., G., les jésuites… Tout à coup apparaît Marie qui commence à lui expliquer la nature du feu la nuit de la Pentecôte. Elle dit avec fermeté et grande bonté qu’il ne suffit pas de se trouver simplement dans le feu et d’en jouir un peu, c’est tout l’intérieur qui doit se changer en ce feu. De là découle une grande obligation et une grande responsabilité. Là-dessus, Adrienne fait dans la prière un sérieux examen de conscience (l’une des rares fois où cela lui arrive, sinon elle ne peut pas se familiariser avec cet exercice). Elle se voit elle-même et tout son état. Elle découvre certaines choses tout à fait concrètes qui sont à changer ou à supprimer : elle est exubérante, elle se fait toujours passer pour meilleure qu’elle n’est, et d’autres choses de ce genre. Là-dessus elle s’endort. – Le lendemain au réveil, Marie se trouve encore là et à côté d’elle saint Ignace. Ignace a en main une espèce de mètre ou de coudée qui porte des encoches. Il tient la coudée verticalement, elle voit l’extrémité inférieure dans sa main, on ne voit pas l’autre extrémité, elle se perd dans les hauteurs; elle doit exister sans doute mais on ne peut pas la voir. Marie lui explique le sens. La coudée indique la croissance possible de l’âme : ce qu’on pourrait être si Dieu remplissait et possédait totalement l’âme; ce que Dieu avait en vue pour nous. Ignace lui montre que ce qu’elle est maintenant ne peut pas encore être rendu visible sur le mètre : ce n’est qu’une petite poussière, un rien. Ce fut une connaissance terriblement rude. Par chance, dit-elle, Marie était là. Parce qu’Ignace est toujours si sévère bien qu’au fond il soit très bon. Mais c’est justement son rôle d’exiger toujours le maximum, de montrer l’absolu. – La comparaison lui a montré la totale incommensurabilité des efforts humains par rapport à la grâce. On devrait se donner un mal fou pour que finalement il en sorte quelque chose. Il n’est pas du tout question de répondre adéquatement à ce qui est exigé. On pourrait dire : nous n’entrons pas en ligne de compte, mais nous sommes pris en considération. C’est comme si un génial professeur de mathématiques, dans son cours, traçait au tableau un calcul énorme; tout est rempli de chiffres, des choses incroyablement compliquées auxquelles les élèves ne comprennent plus rien depuis longtemps; ils sont là simplement et ils regardent. Ils se donnent un mal prodigieux pour happer un soupçon de quelque chose, mais ils ne suivent plus l’ensemble depuis longtemps. Survient alors au beau milieu d’une énorme dérivée : deux fois deux. Un élève particulièrement zélé, emballé d’avoir compris quelque chose, crie de derrière : ça fait quatre! Et le professeur le remercie d’un sourire de le lui avoir rappelé si aimablement. Et il continue ses calculs. Telle est notre coopération aux calculs de Dieu. Nous ne faisons rien que ce que Dieu pourrait aussi faire lui-même et plus simplement. Et cependant nous sommes associés. Tout cela devait se déduire de cette coudée. « Quand vous aurez tout fait, dites : nous sommes des serviteurs inutiles ». – Mais elle a relevé encore un autre sens à cette coudée, qui était lié immédiatement au premier, et même inséparable de lui. Elle comprit que ce que nous saisissons de la Trinité de Dieu et, d’une manière générale, tout ce qui est caché en Dieu, ne ressemble qu’à une petite poussière sur la coudée, comparé à ce qu’on ne comprend pas. Nous avons certes part à l’Esprit Saint. Et Jésus peut nous apparaître. Mais si magnifique que ce soit, ce n’est finalement pas commensurable avec ce que Dieu est en lui-même. – Mais tout cela n’est pas inquiétant ni triste comme on pourrait le penser. Seulement sérieux. C’est comme si, devant ce qui est absolument sans espoir, on se voyait saisir ou faire quelque chose de réel, ou aboutir à quelque chose. Et plus on perçoit quelque chose de la grandeur de Dieu, plus on voit aussi qu’on est soi-même néant. Il y a une comparaison incessante. Mais justement avec le désespoir de ne jamais pouvoir monter dans la coudée, on apprend également la grande nécessité de se donner un mal maximum et d’être totalement disponible. Le « Suscipe » est depuis longtemps sa prière préférée. (La prière de saint Ignace commence par « Suscipe », c’est-à-dire « Prends ». Voici cette prière : Prends, Seigneur, et reçois toute ma liberté, ma mémoire, mon intelligence et toute ma volonté, tout ce que je possède. Tu me les as donnés : à toi, Seigneur, je les rends. Tout est à toi, disposes-en selon ton entière volonté. Donne-moi ton amour et ta grâce, c’est assez pour moi). – Elle dit aussi que ces jours-ci elle a pu pour la première fois se souvenir du vendredi saint avec une joie totale. Au début, cela avait été une porte anxieusement fermée. La seule pensée de ce qu’elle avait souffert la faisait frémir. Puis elle a commencé à lire la Passion, d’abord lentement et souvent sans pouvoir aller plus loin quand le souvenir l’accablait. Elle sentait tout en tremblant à nouveau. Mais maintenant elle peut y penser paisiblement. C’est comme si toute la souffrance était plongée dans le bonheur. – C’est l’un des innombrables paradoxes qu’il y a dans le catholicisme. Nulle part le calcul n’est juste. Souffrance, plus souffrance, plus encore souffrance donne à la fin une somme de joie. Et efforts, plus efforts, plus encore efforts donne à la fin zéro. Puis ce zéro est tout à coup quelque chose quand même par une transformation qu’on ne comprend pas. En même temps rien et quelque chose. Et il en est ainsi dans toutes les choses essentielles. On les voit pour ainsi dire clairement devant soi en leur intérieur, mais il est impossible de les exprimer.

9 juin« Ce qu’elle a vécu hier, dit-elle, est ce qui est arrivé de plus beau jusqu’à présent. Je savais au fond déjà ce qui allait venir maintenant. Je pouvais déjà le deviner à la transformation que j’observais au cours d’une conversation avec P.G. qui était avec elle ce soir. La façon dont elle se mit à parler de l’essentiel directement et sans gêne dépassait encore son habituelle intrépidité, elle avait une autre nuance. En fait, elle dit que le monde intérieur et le monde extérieur s’interpénétraient, l’action et la contemplation commençaient à coïncider. Jusqu’à présent, malgré l’égalisation vécue, il restait toujours une fissure entre les deux mondes; la double vie permanente la fatiguait et la rendait nerveuse. Elle avait toujours le sentiment de négliger l’autre, et elle était donc constamment inquiète. Maintenant d’un seul coup, c’est changé. Maintenant elle est capable de s’engager directement, de transposer immédiatement l’intérieur. La transformation que j’avais observée dans cette dernière conversation s’exprimait aussi par le fait que ce qu’elle appelle son « sans-gêne » naturel est changé en un élan imposant et irrésistible qui va droit au but, au-delà de toutes les conventions, sans cependant être indiscret, en laissant tomber tout l’accessoire. – Elle médite à présent sur la possibilité d’une nouvelle communauté. Elle prend des notes sur tout ce qui lui déplaît dans les ordres et congrégations existants ou semble leur manquer. Elle connaît un certain nombre de jeunes filles cultivées qui ne font pas partie d’un monastère proprement dit mais qui devraient pourtant disparaître du monde pendant quelque temps pour se recueillir et se former intérieurement pour ensuite retourner dans le monde comme des forces valables.

Fête-Dieu - A chaque grande fête, il se passe quelque chose qui est plein de grâce; mais elle ne l’attend jamais d’avance. Quand elle pense à l’avance : qu’y aura-t-il à telle ou telle fête, quand la fête arrive, elle oublie cette attente et les grâces et révélations sont toujours totalement inattendues et surviennent par surprise. Cela vient chaque fois, dit-elle, « comme un soufflet ». Et cependant non comme quelque chose d’étranger; mais quand c’est là, cela s’insère immédiatement aussi dans la vie terrestre. Cette fois, c’est une intelligence profonde de la nature de l’eucharistie et ce, dans son rapport avec la souffrance. Elle voit la nature du sacrement de l’autel dans une sorte d’effeuillage, d’émiettement du corps du Christ, de toute sa nature et de tout son être en un nombre infini de particules. C’est comme s’il était divisé en tranches microscopiques, infiniment fines et si nombreuses qu’on ne peut les compter, et cela dans un corps vivant, ou mieux : avec toute la conscience de son âme qui est également partagée. Le mystère de la présence réelle est ainsi bâti sur les mystères de la souffrance, en est une partie. Le dénouement de la croix est la libation du calice et les deux ne sont que l’expression de la volonté de se répandre totalement de tout l’être du Christ, divinité et humanité. C’est pourquoi sa perception du mystère fut pour elle comme une unique grande souffrance, elle se sent elle-même découpée, émiettée, déchirée en d’innombrables parcelles. Comme d’une manière générale, dit-elle, tous les événements dits joyeux de la vie de Jésus sont dans un rapport intime avec les douloureux. Puis à la fin de l’expérience, elle est comblée de béatitude. De même que toutes les souffrances ont ce côté intérieur de bonheur quand on est descendu tout à fait jusqu’à la lie. Enfin elle vit une foule innombrable d’anges, et elle reconnut que ce nombre réellement in-fini se trouve en relation intime et mystérieuse avec le nombre infini de parcelles et d’hosties de l’eucharistie, pour ainsi dire leur expression, leur symbole, leur représentation.

Jeudi 19 juin - Pendant toute l’octave de la Fête-Dieu, mauvaises nuits. Beaucoup de « contestation ». Quelques visions de diables, elle voit fréquemment de petits diables. Se renouvellent aussi de temps en temps les taches et empreintes sur le bras. Le principal, ce sont les tourments spirituels : doutes, insinuation que tout est inutile. Très troublant et tourmentant, mais pas « épouvantable » au sens propre. – Hier soir, pour la première fois depuis longtemps, la plaie s’est remise à saigner. C’est la veille de la fête du Sacré-Coeur. Une fois encore, ce ne sont que quelques gouttes, mais accompagnées du sentiment intérieur qu’à ces gouttes correspondrait une grande perte de sang. Elle se sent infiniment fatiguée et vidée. Moralement aussi. – Ce matin, elle a vu le Christ sous une forme nouvelle : plus grand que nature, la partie supérieure du corps seulement, comme transparente (elle voyait les objets derrière dans la chambre). Aucun mot ne fut prononcé. Mais l’apparition fut d’une bonté et d’un amour indicibles, elle sembla aussi contenir quelque chose comme une grande promesse qui ne fut cependant pas précisée. – Quelques jours auparavant, Adrienne avait eu à faire avec un prêtre qui lui avait beaucoup parlé de mystique, mais d’une manière qui lui répugna profondément. Comme si la mystique était une voie qu’on pouvait décider soi-même d’emprunter, qu’on pouvait même conseiller et décrire aux autres! Pour ainsi dire pour les « âmes les meilleures »! Elle me dit qu’une mystique de ce genre est ce qui la rebute le plus; cela cache par derrière l’orgueil le plus désespéré dont on ne peut pas venir à bout parce que tout le laisse insensible. En soupirant, elle dit qu’elle devra maintenant sans doute prier aussi pour cet homme.

Vendredi du Sacré-Cœur – La nuit qui précède est tout à la fois dure et belle, remplie d’une foule de tableaux et d’intuitions qui en attendant grouillent encore dans tous les sens. Son lointain passé lui devint clair. Sa vie avec son premier mari lui fut présentée dans son sens propre et mise en ordre. Il lui fut montré comment tout cela l’avait conduite à l’amour du Christ. – Elle eut de nouveau la vision avec les âmes qui tendaient vers le haut et vers le bas. Mais cette fois, il y avait dans le tableau quelques âmes de plus qui tournaient la tête vers le haut. Et la voie qui montait d’en bas à droite vers en haut à gauche était devenue plus longue, elle débordait maintenant du tableau. Maintenant aussi deux anges tenaient le tableau qui auparavant semblait planer sans soutien. – Puis il y a aussi là des tableaux provenant de la nuit du vendredi saint, pénibles et en même temps apaisés. – Plusieurs fois, elle voit et ressent une sorte de dard enflammé venir sur elle, non pour purifier, mais pour consumer et emporter. Elle ne comprend pas tout d’abord ce que signifie cette flamme. Puis il lui est montré que c’est la foi qui emporte et ravit totalement l’être humain, et par là justement le corrobore et le remplit. – Finalement apparut de nouveau, comme le jour précédent, le même tableau du Christ plus grand que nature. Cette fois-ci elle voit le coeur, d’abord avec une proportion normale, brillant à travers les vêtements, davantage comme une sorte de reflet. Puis le coeur semble grandir; elle voit comment tout est contenu en son intérieur, et comment il est finalement si grand qu’on ne peut plus le voir. Lors de cette apparition, elle comprend pour la première fois (dit-elle) ce que veut dire « adorer ». Vu de l’extérieur, cela ne semble être qu’une nuance dans sa prière, mais elle expérimente intérieurement combien est essentielle cette nuance qui maintenant domine tout. « Adorer », comme un acte d’amour qui est donné dans tout son être et le consacre. – Ces derniers temps, elle était souvent nerveuse. Plusieurs fois aussi, le P. Balthasar n’avait pas eu beaucoup de temps pour elle et il l’avait renvoyée un peu brusquement à plus tard. Elle avait souffert intérieurement de solitude plus qu’il ne l’avait pensé (étant donné qu’elle ne peut vraiment pas s’épancher ailleurs). Cependant cette solitude a également été « purifiée » cette nuit-là. – Au milieu de ces visions de la nuit, dans l’ensemble apaisantes et béatifiantes, elle eut tout à coup le sentiment qu’elle devait prier pour G.B, un ami du P. Balthasar. Ce sentiment la surprit brusquement et avec une sorte d’effroi. Elle avait le vague sentiment qu’il se trouvait dans l’un ou l’autre danger pressant, peut-être mortel. Elle ne savait pas de quoi il pouvait s’agir. Elle pensa d’abord à une menace d’ordre moral. Comme elle était si bien dans sa prière tranquille, elle répugna tout d’abord à se lever pour prier au pied de son lit. Mais l’exigence devint si pressante qu’elle se leva et pria longuement. Finalement elle eut la certitude – sans deviner pour autant de quoi il s’agissait – que l’affaire était maintenant réglée. Le lendemain matin, le P. Balthasar reçoit une lettre de la fille de G.B. Celui-ci avait été transporté à l’hôpital du canton de Zurich où le médecin constata une méningite; le jeudi soir, l’affaire avait semblé « imminente » comme disait le médecin. Beaucoup de fièvre, vingt-quatre mille leucocytes, violentes douleurs. Le lendemain matin, la fièvre avait disparu, les leucocytes avaient diminué de moitié. Le matin, le P. Balthasar téléphone à Adrienne et la met au courant de cette amélioration soudaine de G.B. sans savoir encore ce qui s’était passé la nuit. Au téléphone, elle était manifestement troublée, elle voyait le rapport avec l’événement de la nuit. Dans un premier temps, elle ne dit rien de sa prière. Dans le courant de la journée, tout s’éclaira. Adrienne était muette et troublée. Elle demanda au P. Balthasar : « Pourquoi donc toute cette mise en scène si G. devait guérir aussitôt? » – Autre chose qui a rapport avec cette nuit. Des tableaux et des promesses d’autrefois refont aussi surface, d’après lesquels dès sa mort elle pourra être une sorte d’ange gardien maternel auprès des personnes qu’elle aime. Une sorte de douce consolatrice qui, la nuit, peut s’approcher de leur lit et leur imposer la main pour les bénir. Et puis cette affirmation que dans la prière elle peut bénir comme « à la manière d’un prêtre », elle prononce le mot avec hésitation, parce que naturellement il y a une grande différence entre un prêtre et elle. Et elle voit dès maintenant les effets de ce genre d’activité. Deux vieilles femmes à l’hôpital Sainte-Claire, toutes deux atteintes d’une grave maladie de coeur, agitées et angoissées; chaque fois qu’elle leur a rendu visite, elles ont ressenti un apaisement et ont passé une nuit tout à fait calme. Une troisième patiente dans la même chambre, qui n’est pas traitée par Adrienne, a très bien remarqué la chose et elle lui demande si elle ne pourrait pas être traitée aussi par elle. Comme Adrienne refuse parce que cette femme a son propre médecin, la malade lui demande de passer au moins auprès de son lit et de lui tenir un instant la main. La bénédiction opère, cette malade se sent aussi soulagée et pour la première fois se remet à bien dormir. Je demande si elle a prié pour la guérison de ces deux vieilles femmes. Elle dit que non, et qu’il serait mieux pour ces vieilles si elles pouvaient mourir. Elle ne peut faire usage de « ces moyens » que lorsqu’elle voit un cas d’absolue nécessité, que tout le lui indique clairement, la situation extérieure et la voix intérieure. Dimanche 22 juin – Les deux personnes âgées de l’hôpital sont toujours en vie bien qu’elles soient arrivées tout à fait « à échéance ». Elles vont manifestement mieux. Mais Adrienne ne croit pas qu’elles s’en sortiront.

26 juin - De nouveau longue conversation sur les saints. Elle trouve vraiment qu’il n’est pas juste de faire tant de bruit autour des procès de canonisation. Les meilleurs saints sont ceux qui sont cachés. Et qu’a-t-on comme échelle pour mesurer la sainteté? Certainement pas ces faveurs particulières de Dieu telles qu’elles lui sont accordées à elle aussi. Nous parlons des grâces « gratis datae ». Elles ne sont pas une échelle de mesure de la sainteté, mais elles peuvent aider à croître en sainteté. Elle m’explique comment plus on reçoit de ces grâces, plus il devient évident que cela n’a rien à voir avec celui qui les reçoit. C’est Dieu qui agit et, par contraste, on reconnaît toujours plus profondément sa propre indignité. Et cela non seulement au moment où il utilise quelqu’un comme instrument, mais en quelque sorte toujours. On n’a pas besoin de recommander particulièrement à ces personnes de ne pas s’élever, de « s’humilier », les événements sont une humiliation suffisante. Quand hier s’est produit à Zurich la guérison extraordinaire de G., au téléphone avec le médecin de Zurich elle a eu l’impression d’être comme un enfant pris sur le fait, elle était vraiment honteuse et elle aurait voulu rentrer sous terre tellement l’affaire lui était pénible. « Et quand le soir je lui ai dit : Ce fut quand même une belle fête, elle répondit : Oui, sûrement, seulement le Bon Dieu m’a joué aujourd’hui un mauvais tour ». – Elle trouve donc déplacé de faire tant de bruit autour des saints. Elle n’envie pas ceux dont on dissèque ainsi la vie après la mort et auxquels on ne laisse au ciel aucun repos. Il lui semble que la « fabrication » des saints à Rome est en quelque sorte artificielle et superflue, même si l’on peut admettre que tous les gens à qui on manifeste cet honneur sont réellement « saints ». En tout cas les saints cachés sont les plus beaux. – Nous reparlons ensuite de saint Ignace qu’elle apprend à toujours mieux aimer. Elle me parle de son apparition il y a quelques semaines dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire. (Du reste, lors des apparitions de saints, ce n’est pas comme si à proprement parler ils « se donnaient la peine » de venir, mais plutôt comme si on les surprenait par hasard dans l’un de leurs innombrables voyages et occupations). Saint Ignace donc lui est apparu, et comme toujours il a réclamé quelque chose. Il fait monter les exigences de Dieu. Le tout se trouvait en liaison avec cette idée encore vague d’une fondation, qui la préoccupe. Mais le même soir lui apparurent en même temps la Mère de Dieu et saint Ignace. Ils étaient en quelque sorte en conversation et ne s’occupaient pas d’elle directement. C’était « comme s’ils se disputaient, excusez le mot ». La Mère de Dieu lui reprochait son excessive sévérité. Elle-même n’était que douceur et amour. Saint Ignace répliquait que pour l’amour il serait encore temps plus tard, mais que l’homme devait d’abord être mûri pour l’amour. – Par ce petit dialogue, elle vit aussi, entre autres, qu’au ciel ne règnent pas la monotonie et l’ennui, qu’on ne doit pas boire là tout le jour de l’eau sucrée (comme elle dit). Que, bien plus, les individus gardent là leur personnalité et qu’il y a donc, sinon des tensions, du moins une intéressante diversité. Elle a de plus en plus le désir du ciel, plus il lui est donné d’en voir et d’en comprendre quelque chose. Elle comprend tout à fait le mot de saint Paul : « Il serait meilleur de disparaître et d’être avec le Christ ». Mais quand je lui dis qu’elle doit être heureuse de pouvoir encore souffrir quelque chose, qu’elle ne pourra plus le faire dans l’éternité, elle est à nouveau tout à fait d’accord : naturellement elle est pleine de reconnaissance pour tout et sa vie tout entière doit devenir chaque jour davantage une prière d’action de grâce. – Elle a avec chaque saint une relation tout à fait particulière. Avec saint Ignace, elle s’entend remarquablement. Déjà autrefois, dit-elle, quand elle ne le connaissait que par ses lettres. Ensuite depuis qu’elle l’a – elle voulait dire: « mieux connu » – mais elle ravala sa salive et dit « vu plus souvent », c’est devenu une véritable relation d’amitié. – Et comment est-ce avec la petite Thérèse? Là c’est tout différent. Ce qui l’attache à elle, c’est un tout autre genre d’amour, une sorte de « tendresse », quelque chose de très tendre. Si elle avait les deux comme patients, dit-elle, elle aimerait cajoler doucement l’une, tandis qu’elle pourrait donner éventuellement à l’autre une bourrade amicale. Saint Ignace a souvent un visage vraiment futé. – Aujourd’hui, la fête du Sacré-Coeur a été ce qu’elle appelle avec prédilection « une salade ». C’est-à-dire un tourbillon, un pêle-mêle indécomposable. Elle a le sentiment que Dieu joue avec elle à l’occasion. Comme s’il voulait la taquiner. Le P. Balthasar lui dit que l’humour ne manque certainement pas à Dieu et qu’il aime en faire usage à l’égard de ceux qui le comprennent. Elle rit et acquiesce. – Pendant plusieurs jours le P. Balthasar n’a pu parler que très brièvement avec Adrienne, et le plus souvent quand ils étaient plusieurs ensemble. Durant ce temps elle est très troublée, elle n’en peut presque plus. Beaucoup de choses l’inquiètent : qu’elle manque de courage et qu’elle ne cesse de faire du surplace devant les exigences. Qu’elle ne pourra pas le faire parce que cela dépasse simplement ses forces. Qu’elle doit vivre cette double vie troublante qui la déchire presque. Récemment elle était chez le Professeur V. pour le souper. Elle a une conversation sur la religion avec Mme V., elle n’arrive pas à faire comprendre quelque chose à Mme V. Puis tout à coup saint Ignace se trouve au milieu du jardin avec son « sourire sardonique », et tout est apaisé.

1er juillet – Le P. Balthasar lui dit que c’est la fête du Précieux Sang. Elle dit : « Je le sais, la plaie saigne à nouveau ». Et toujours de la même manière singulière. Très peu de sang coule, mais l’effet intérieur est celui d’un affaiblissement énorme, plus moral encore que physique. Aujourd’hui cette faiblesse est tout à fait sans souffrances. Chez les personnes qui perdent tout leur sang (c’est ce qu’elle raconte au P. Balthasar), qui sont déjà tout près de la mort et qui parfois ne voient pas du tout qu’elles saignent, arrive un moment où elles se sentent très légères, tout apaisées, comme si tout était passé. C’est une euphorie de mort de ce genre qui la remplit aujourd’hui. Elle sent que c’est un sentiment tout près de la mort, presque la mort elle-même. Elle a passé toute la nuit entre rêve et veille, elle ne sait pas si elle a prié dans le sommeil ou dans la veille. De même elle vit aussi aujourd’hui cette journée entre vie et mort, au milieu. – Hier comme elle passait en voiture sur le pont de Wettstein, elle a eu pour la première fois la vision de la Mère de Dieu, prodigieusement grande, estompée comme dans la brume, et à gauche et à droite d’elle, plus petites qu’elle, deux formes. Elle pense que c’était deux femmes, l’une plus âgée, l’autre plus jeune. Le tout lui paraît comme un tableau protecteur ou une image votive. Elle revoit le même groupe quand elle revient en voiture dans le sens opposé, au-dessus de la maison de Staehelin et de l’ancienne Bethesda. Le groupe lui apparaît une troisième fois, mais cette fois à peu près d’une taille naturelle et avec des contours nets, dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire, et une quatrième fois encore le lendemain. Qui sont les deux formes, elle l’ignore. Elle sait seulement que le tout est en rapport avec la fondation de la communauté. – Hier soir, longue conversation du P. Balthasar et d’Adrienne au sujet de la nouvelle communauté. Elle expose au P. Balthasar les idées fondamentales. Nous parlons longuement du but et éliminons beaucoup de choses. Elle a déjà aussi une liste de noms de jeunes filles et de jeunes femmes qui pourraient être concernées soit comme membres proprement dits, soit comme des « lieux orientés ». Le tout doit être strict, c’est ce qu’elle ne cesse de souligner; un long temps de préparation et de formation est nécessaire, pendant lequel on est encore libre de s’en aller. Après le temps de formation, les membres sont en partie placés dans le monde, dans différents emplois et professions, en partie utilisés à l’intérieur pour l’éducation des novices, en partie employés alternativement à l’intérieur et à l’extérieur. Cependant tous devraient, pendant un certain temps de l’année, trois mois peut-être, se trouver « à la maison ». Bonnes études, bonne liturgie. Le tout consacré à Marie; tout l’Institut doit porter une marque de gratitude envers elle. Il y aura différents cercles : un noyau central, là autour un « deuxième cercle », restreint, de personnes cultivées, d’auxiliaires, enfin un troisième cercle ayant des liens plus lâches avec le centre; de plus, de simples infirmières peuvent aussi par exemple en faire partie. Les forces les meilleures seraient employables à tous les postes importants de la vie publique : dans le social, comme enseignantes.

2 juillet – Visitation. Le P. Balthasar note qu’il ne lui est plus possible de noter toutes les apparitions. Il y en a trop. « La plupart du temps j’apprends tout à fait par hasard que saint Ignace ou la Mère de Dieu ont de nouveau ‘été là’, souvent plusieurs fois par jour. Le soir du 1er juillet, Adrienne semblait très émue; en la quittant elle me donne la main et elle dit : Je te donne quelque chose (Le ‘tu’ amical sortit comme de lui-même, il fut remplacé de nouveau plus tard tout aussi spontanément par le ‘vous’). Je ne sais pas exactement ce que c’est. Mais c’est certainement quelque chose de juste ». Quand elle y réfléchit plus tard, elle se dit (comme elle l’avoua) : « Tu es tout de même un peu folle, ma chère Adrienne! ». Faire des cadeaux quand on ne sait même pas ce qu’on donne! Mais ce matin elle dit : « Je sais que c’était pourtant juste hier à propos du cadeau. Aussi étrange que cela paraisse qu’on puisse donner réellement non seulement ce qui ne nous appartient pas, mais même ce qu’on ne connaît pas. Ce n’est pas non plus que je ne sois qu’un simple canal, comme pour un sacrement. Mais je donne quelque chose qui est en moi, mais qui n’est pas de moi ». – La nuit se passe dans un grand bonheur; les trois formes sont de nouveau là. D’abord le tableau. Puis Marie s’avance tandis que les deux autres restent à l’arrière-plan. Longue conversation avec la Mère de Dieu. Celle-ci montre de nouveau une série de tâches. Des choses qui d’étrange façon ont un rapport avec l’école des mères et qui deviendront une partie de la communauté et de sa tâche. Souci des jeunes mères. Justement les meilleures jeunes mariées souffrent souvent de quelque chose qui reste de la première nuit; une horreur et une aversion laissées dans la jeune femme. Ceci n’est que l’une des choses qui furent montrées alors. – Le P. Balthasar exprime la supposition que l’apparition sur la Place de Wettstein n’était pas due au hasard. Il se peut que la première maison doive être érigée là. Quelque part près de la maison de Staehelin ou de l’ancienne Bethesda. – Le jour de la Visitation, elle a encore l’intuition suivante, très claire et très pénétrante : par la relation qu’on a avec une personne, si c’est une relation en Dieu, on peut éveiller en cette personne quelque chose d’inconscient, on doit pouvoir le faire sans savoir exactement ce qu’on éveille. Mais on doit en même temps lui procurer la force de développer ce qui a été éveillé. Ainsi quand des personnes me disent des années plus tard : « Sais-tu encore que tu m’as dit ceci et cela? Depuis lors j’ai commencé une vie nouvelle », etc. Elle décrit cela comme une part du mystère de la Visitation, du tressaillement de Jean dans le sein de sa mère. L’amour est justement créateur, il éveille dans les autres, pour la vie, des choses qui sommeillaient, des possibilités toutes nouvelles.

3 juillet – Aujourd’hui elle dit franchement : « Depuis le 20 juin je n’ai plus eu aucune goutte d’essence. Depuis, l’aiguille indiquait toujours : vide. Noldi, l’un de ses fils, voulut récemment faire un petit bout de route avec la voiture; je lui en donnais l’autorisation avec quelque inquiétude. Il fit deux ou trois mètres et la voiture s’arrêta. Par bonheur, le même jour, je reçus en cadeau quelques litres d’essence, si bien qu’on ne remarqua rien ». – Les trois formes apparaissent constamment. Maintenant une fois encore dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire, toujours dans la même constellation. Saint Ignace également ne cesse d’être présent. Elle parle maintenant de la « Communauté » comme de quelque chose de tout à fait familier. Elle gagne en forme et en contour. Adrienne note les premiers noms des collaboratrices.

Vendredi 4 juillet – Mauvaise nuit; c’est le premier vendredi du mois. Hier matin elle était dans la chapelle de la résidence des jésuites ; quand le P. Balthasar commença à préparer la communion, les trois formes furent là sous la veilleuse du Saint-Sacrement. Les deux autres se retirent, Marie s’avance et remplit pour ainsi dire tout l’espace, elle devient invisible. Pendant que le P. Balthasar lève l’hostie et dit le « Domine non sum dignus », il se produit un mouvement à l’endroit où Marie s’était tenue et le Seigneur apparaît à Adrienne à la place de l’hostie. On ne peut pas décrire comment cela s’est passé. Quand le P. Balthasar s’approcha d’elle avec l’hostie, elle ne comprit qu’au dernier instant qu’elle devait ouvrir la bouche, tellement elle ne voyait que le Christ dans la pièce. Après la communion, elle le reçut en elle et cependant en même temps il était hors d’elle dans la pièce. Ce n’était pas seulement une « présence », mais quelque chose comme une présence physique palpable. Elle dit : une sorte de toucher avec la peau, mais nulle part localisable. – Elle a le sentiment qu’en elle tout est de plus en plus « nettoyé ». Au début, lors de la première confession, c’était une souffrance épaisse au sujet du péché, comme si elle vidait son âme « comme un sac ». Et en même temps un grand bonheur. La grâce de Dieu lui semblait alors le pur contraire de la douleur causée par son péché, un bonheur perceptible. Puis les deux commencèrent lentement à se mêler, douleur et bonheur ne cessèrent de ne faire toujours plus qu’un. L’amour lui-même commença à brûler et à faire mal, mais c’était une douleur que pour rien au monde on aurait donnée. Son intérieur est systématiquement « balayé », un grand nettoyage. D’abord le plus gros avec de la paille de fer, puis avec de l’eau savonneuse et la brosse, puis avec une brosse plus petite, puis on est ciré, astiqué, poli, et cela dans tous les coins. C’est toujours plus fin, mais cela saisit quand même chaque fois l’âme tout entière, non moins minutieusement qu’au début. – Le feu intérieur, dit-elle, est aussi exprimé dans le Suscipe de saint Ignace. Il ne se trouve pas immédiatement dans le texte, mais elle le sent nettement. Il ne s’agit pas seulement à proprement parler du don de la mémoire, de l’intelligence, de la volonté, mais c’est toute la personnalité qui est mise dans le feu. C’est comme si le feu entrait à l’endroit où s’étaient trouvées autrefois la personne et sa personnalité.

Samedi 6 juillet – Il y a quelques jours, elle était au lit, assez désespérée au sujet de l’impossibilité de la tâche qui lui est demandée. L’humanité n’est quand même pas à transformer. La sensualité, les pulsions, l’égoïsme sont trop forts. On se heurte à des murs. Puis tout d’un coup Marie se trouve à côté d’elle, sous une forme particulièrement gracieuse, et elle dit : « Nous aurions pu faire les hommes bien autrement… », mais tel que c’est, c’est pourtant le mieux. Elle entendit clairement le « nous »; elle y réfléchit longuement par la suite. Naturellement Marie ne « crée » pas, ce n’est pas non plus ce qui a voulu être dit. Et cependant cela a été certainement juste. Le P. Balthasar lui montre l’épître du 8 décembre. – Récemment, à l’occasion d’une conversation concernant les guérisons survenues, elle raconte que cela va mal à propos de sa sûreté en tant que médecin. Jusqu’à présent, et depuis sa jeunesse, elle a eu la conscience intime d’avoir une bonne intelligence et d’être capable de quelque chose, qu’elle a des instincts qui fonctionnent correctement. Depuis toujours elle a fait preuve d’une certaine supériorité naturelle, justement parce qu’elle savait que cette attitude était celle qui lui est naturelle et qui lui convient et qui n’a rien à voir avec l’orgueil ou la vanité. C’était simplement l’expression de son être. Et cette sûreté lui a toujours servi pour ses consultations. Elle pose instinctivement de bons diagnostics. Maintenant cela se met à chanceler. Elle est devenue incertaine, pour la première fois de sa vie elle a l’impression d’être vraiment sotte. C’est la plus grande humiliation qu’elle ait expérimentée jusqu’à présent. Ce n’est pas que son art médical ait disparu mais il a changé, si bien qu’elle ne peut plus prendre ses dernières décisions avec son instinct; elle doit pour ainsi dire les attendre d’en haut. Auparavant elle était indépendante, maintenant elle est devenue dépendante. Le P. Balthasar lui explique que la sûreté reviendra sous une forme nouvelle quand sera accompli le « remplacement » entre sa conduite naturelle par elle-même et la direction de l’Esprit Saint. Elle se trouve justement au stade du passage du dépouillement de ce qui lui est personnel, et ce sacrifice est aussi ce qu’il y a de plus pénible. Cela brûle tout comme un feu, concède-t-elle; le tout est du reste en étroite relation avec ce « nettoyage » dont elle a parlé auparavant.

7 juillet – Le P. Balthasar apprend un jour par hasard qu’elle a trouvé une nouvelle méthode pour accroître sa douleur à la plaie du coeur. Deux nuits de suite, elle a donc augmenté très fort sa souffrance. Une fois pour X, la seconde fois pour un autre. La première fois, les douleurs étaient si vives que vers une heure de la nuit elle s’écria à haute voix : « Oh, s’il y avait quelqu’un ici! » A la même heure, je me réveillais, rue Leinen, avec le sentiment précis que quelqu’un avait appelé; j’allumais la lumière pour voir s’il y avait quelqu’un dans ma chambre. Le P. Balthasar lui interdit d’utiliser désormais une manière particulière d’accroître sa souffrance. Elle voulait obéir, mais elle avait un grand désir de souffrir maintenant précisément. Les deux nuits suivantes, elle ressent les mêmes souffrances sans qu’elle ait fait quelque chose pour les susciter. – Lors d’une apparition, saint Ignace lui a recommandé d’apprendre à distinguer les personnes, à les séparer. Celles qui sont utilisables, dont on s’occupe définitivement et pour lesquelles on s’engage; et les autres. – Elle se plaint de ne faire partie d’aucune communauté dans l’Eglise. Elle ne fait partie d’aucun Ordre, d’aucun groupe. Je dis qu’il y sans doute des possibilités, même « étant dans le monde », d’avoir part aux grâces particulières de chaque Ordre. Il serait peut-être possible de la mettre en rapport plus étroit avec la Compagnie de Jésus. Du reste, dit-elle avec une certaine appréhension, il y a aussi quelque chose comme la réciproque ; et elle exprime par là une pensée qu’elle voulait déjà présenter depuis une heure mais qu’elle n’osait formuler. Le P. Balthasar devine sa pensée et dit : Oui, quand on suit le Christ, cela conduit aussi à ce que, de même que lui-même inclut les hommes dans son coeur, on peut de la même manière faire participer les hommes dans son coeur à la grâce qu’on a reçue. Adrienne rayonne; elle a justement pensé à cela et, en ce sens, la Compagnie de Jésus est dans son coeur, elle participe à ce qui lui a été donné. C’est simplement comme cela, il n’y a pas là d’orgueil même si cela semble orgueilleux. – « Elle m’a aidé à placer un Allemand, le Dr. F., et à le sauver des griffes de la police des étrangers. A cause de tous ces ennuis, le pauvre souffrait presque de la manie de la persécution. Le jeudi, ce qu’elle ne savait pas, il avait été amené à l’hôpital municipal avec un violent mal de tête, le médecin constata un début de méningite. La nuit, elle pria pour lui. Le lendemain matin, la fièvre l’avait quitté et le surlendemain il fut congédié. Elle veut continuer à s’occuper de lui ultérieurement ».

8 juillet – Toutes sortes de choses étonnantes à l’hôpital Sainte-Claire. Une Sœur du nom de W., qui l’avait frappée depuis longtemps, qui a en elle quelque chose de spécial, se présente à elle aujourd’hui : « Je suis la Sœur W. »; le nouveau service lui est attribué, elle entre en fonction aujourd’hui. Comme elle entre dans ce service, celui-ci a aussi quelque chose de spécial. Une « bénédiction fournie », dit Adrienne est posée sur le tout. La Sœur, dont rayonne une « grande abondance de grâces », est remplie de joie et elle attend pour ainsi dire que quelque chose de spécial se passe ici. – Il semble qu’Adrienne en effet passe dans les chambres des malades comme une sorte d’esprit bénissant. Une patiente a une tumeur cancéreuse et elle affirme qu’aujourd’hui elle ne la sent plus. Adrienne l’ausculte, la tumeur est encore là. Donc pour le moment, rien qu’une amélioration subjective. – Hier et aujourd’hui Marie est encore apparue, seule, après qu’Adrienne l’a vue hier soir une fois encore avec les deux autres formes. Marie lui explique l’importance de l’angoisse. Oui, on devrait la goûter jusqu’à la lie pour qu’on sache exactement à quoi s’en tenir quand on veut réconforter et consoler les autres. Autrement on ne peut pas assumer cette tâche. – Le P. Balthasar signale ici qu’il lui est impossible de noter la quantité de points de vue et d’intuitions qu’Adrienne lui communique. Elle n’en parle d’ailleurs que par fragments, comme cela lui vient. Elle ne cesse de lui répéter : « J’aurais tant à vous dire… »

9 juillet – Le soir, le P. Balthasar et Adrienne, en compagnie de P.G., sont assis au salon. Il est question des jésuites et de la nouvelle communauté. Pendant un certain temps, Adrienne sembla tout à fait absorbée et elle ne répondait plus guère. Elle expliqua ensuite au P. Balthasar que saint Ignace se trouvait entre G. et lui, si vivant qu’elle aurait toujours voulu lui demander ce qu’il en dirait lui-même. A l’arrière-plan se trouvait Marie avec les deux formes. Le tout a été comme une confirmation et un pacte et un scellement.

10 juillet – Le matin, une « visite » de saint Ignace. L’après-midi, elle va trouver le P. Balthasar, très agitée. Dans une angoisse terrible, presque comme le vendredi saint. « Elle est totalement affolée. Elle me demande d’aller à la chapelle avec elle et de prier pour qu’elle puisse le porter. Elle doit de nouveau dire oui. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Nous prions longuement; ensuite elle me dit que saint Ignace était agenouillé sur le sol entre le P. Balthasar et elle, et qu’il avait prié avec eux. Mais cela ne l’avait pourtant pas consolée. C’est affreux à dire, mais la présence de saint Ignace n’avait pas signifié plus pour elle qu’une chaise de plus dans la chapelle. En sortant de la chapelle, l’angoisse n’est pas atténuée. Mais elle voit la possibilité de l’accepter. Au milieu de la faiblesse, un peu de force ». – Pour comprendre cette affaire ainsi que la suivante, le P. Balthasar ajoute qu’il avait fait quelques confidences au sujet des états extraordinaires d’Adrienne, à quelques personnes, dont ses deux amis guéris par elle, et à un autre ami particulièrement cher. « Je pensais bien faire parce que cela pouvait être une aide pour les personnes en question ». Le P. Balthasar en avait parlé aussi à son Supérieur, pensant qu’il n’était pas autorisé à poursuivre cette affaire sans qu’il le sache. D’autre part il savait combien Adrienne était soucieuse que personne n’en sût pas la moindre chose. C’est pourquoi il n’avait pas le courage de lui avouer la vérité quand elle lui demandait, fréquemment, s’il en avait dit quelque chose à quelqu’un. Il croyait aussi pouvoir compter sur la discrétion des autres. Sa méfiance toujours nouvelle était éveillée par le fait qu’elle s’était rendu compte qu’ils savaient quelque chose. Si bien qu’elle souffrit beaucoup de mon indiscrétion. – L’affaire avait commencé quand, deux ou trois jours auparavant, une connaissance, célèbre pour son indiscrétion, avait été chez elle et lui avait dit que tout le monde savait qu’elle faisait des miracles. Cette personne l’avait taquinée avec une joie diabolique et elle avait insisté sur le fait qu’un deuxième et un troisième le savaient aussi. Elle avait eu bien du mal à supporter de ne pas mettre un terme à la conversation. Depuis lors l’angoisse avait grandi en elle. Le soir elle écrivit au P. Balthasar la lettre suivante : « Le 7 juillet 1941. Je voudrais encore vous dire quelque chose à propos de notre conversation d’aujourd’hui; naturellement je ne pensais pas que vous pourriez prier pour que je n’aie plus jamais d’angoisse parce que je sais très exactement que je connaîtrai encore beaucoup d’angoisse, et une angoisse véritable, qui pénètre pour ainsi dire jusqu’à la moelle; et je sais également qu’elle fait partie aussi absolument de la croix; mais je vous demande de m’aider par votre prière pour que je ne recule pas d’effroi devant l’angoisse, donc que je n’omette rien de ce que je dois faire pour ne pas devoir éprouver le sentiment d’angoisse; et puis encore, lorsque l’angoisse est déjà en moi, que je ne sois pas entraînée par elle à ne pas accomplir ce qui est exigé. Je ne sais pas si je me suis exprimée correctement, mais vous savez bien que je veux dire oui à tout avec autant de joie qu’il est possible; de temps en temps j’ai peur quand s’ouvrent de nouvelles perspectives, mais j’appartiens entièrement au Seigneur ».

Jeudi 10 juillet – Elle a passé toute la journée totalement immergée dans l’angoisse. Quand il fut clair pour elle que plusieurs étaient au courant, elle se sentit livrée, vidée, trahie. A l’hôpital, une Sœur, qui l’estime particulièrement, lui dit le même jour qu’elle doit certainement avoir reçu des grâces particulières, on le voit bien, et beaucoup d’autres Sœurs le savent aussi. Rentrée chez elle, elle se regarde longuement dans le miroir, ne se reconnaît plus, elle est complètement perdue. Ne voit plus que la créature confuse et hideuse, et prend peur aussi d’elle-même. Au cours des consultations, cela augmente encore. – Marie lui apparaît et lui montre l’angoisse des femmes. D’un côté, l’angoisse des vierges au monastère, qui ont grandi protégées, qui étaient heureuses, et qui maintenant, avec l’âge, deviennent seules; elles voient comment les autres qui sont là dehors sont heureuses, ont des enfants, peuvent être inquiètes pour leurs enfants, peuvent même offrir leurs enfants (sur le champ de bataille par exemple), être rattachées à tout le genre humain. Tandis qu’elles-mêmes, elles sont seules et stériles. Le cloître ne leur est plus rien, elles craignent de ne plus pouvoir tenir. Tout, autour d’elles et en elles, leur cause de l’angoisse. De l’autre côté, l’angoisse des femmes mariées qui sont inquiètes maintenant pour leurs enfants à la guerre, pour leur mari, pour les autres hommes d’une manière générale qui font partie des leurs et qui sont une part d’elles-mêmes, mais qu’elles ne peuvent plus saisir et tenir; cette angoisse pour leur propre chair qui leur est retirée, pour laquelle elles portent encore la responsabilité; et alors elles envient aux vierges leur vie sans angoisse. Les deux, la mère et la religieuse, s’envient mutuellement, les deux connaissent la pleine angoisse. – Et elle, Adrienne, se trouve entre les deux, elle a les deux angoisses à porter. Elle souffre pour les deux, justement dans son état intermédiaire entre monde et cloître. Et cet état intermédiaire doit devenir aussi l’état normal de la nouvelle communauté. Adrienne voit à l’avance la double angoisse de ses filles et l’endure par anticipation. (Du reste, justement aujourd’hui à l’hôpital Sainte-Claire, elle a découvert une sorte de division intérieure entre les Sœurs, des Sœurs se disputant entre elles et prenant parti les unes contre les autres; elle voit tout d’un coup l’enfer des cloîtres). – Aujourd’hui elle est réellement crucifiée, elle se sent « écartelée ». Elle sent les stigmates aux mains et aux pieds, et les plaies dans le dos. Le P. Balthasar lui répète combien ces souffrances sont pleines de sens. Elle dit : Oui, je sais, ce sont les douleurs de l’enfantement. Et de fait, dans l’air glacial de l’angoisse, elle a aperçu tout à coup la nouvelle communauté avec des contours nets et précis. Elle voit intérieurement de quoi il s’agit en vérité, de quelle attitude il s’agit et reconnaît la forme extérieure qui en fait partie « entre cloître et monde ». Elle comprend aussi pourquoi l’angoisse est maintenant ce qui est le plus nécessaire : le principe duquel se produit la naissance.

Vendredi 11 juillet – Une très mauvaise journée; elle est de nouveau « crucifiée ». Les angoisses d’hier prennent une autre forme. D’abord une sorte de haine des jésuites. Elle voit toute leur médiocrité, leur froide « objectivité », leur non-participation, leur routine spirituelle. Voici le récit du P. Balthasar lui-même : Dans ma trahison à son endroit, elle voit pour ainsi dire le jésuitisme par excellence. Elle me téléphone et me fait venir à sa consultation « pour me mépriser de près », comme elle le dira après. Elle veut me parler; c’est si mauvais que cela coûtera notre amitié. Je lui dis qu’au contraire, si elle ne parle pas maintenant, cette amitié sera perdue. Elle commence donc à parler, à voix basse et avec un mordant glacial qui n’est pas sa voix; c’est une voix étrangère qui s’exprime par elle. Avec une telle précision de mots, d’expressions et d’images que ce qui est dit ne pouvait manifestement pas être exprimé autrement, les comparaisons tirées de la nature n’existaient que pour servir un jour d’images à ce qui est dit ici. – Elle me décrit l’état d’une jeune mère dans la salle d’accouchement commune des pauvres. Les femmes sont là, découvertes, tandis que médecins et étudiants en médecine circulent impassibles ou un peu lubriques. Le tout comme un magasin. Les étudiants assistent à la naissance sans retenir leurs remarques cyniques. Le mari de la femme se trouve là aussi et regarde. Ou bien il n’a pas le temps et est occupé ailleurs, peut-être justement auprès d’une autre jeune fille. Tous observent le travail de l’enfantement, regardent l’heure, si l’enfant ne va pas encore venir bientôt. A l’arrière-plan, toujours les allées et venues de tous ceux qui, en passant, jettent un coup d’œil. Et quand enfin l’enfant arrive, il est aussitôt emporté, examiné sous toutes les coutures, pesé, décrit, catalogué. La mère meurt de honte, elle se sent déshonorée, plus que par l’acte de procréation. Et si de plus c’est une mère célibataire, on ne tient compte de rien. La sinistre accusation dure presque une heure. De l’état dans lequel je me trouvais, je ne veux pas dire un mot dans la mesure où cela n’a rien d’essentiel à voir avec l’affaire. Il fait partie du sujet que finalement je dus lui demander de s’arrêter. Mon effondrement lui a finalement retiré en quelque sorte son oppression. – La soirée s’écoule pour Adrienne dans un sentiment de délivrance et la crise semble passée. Le soir, elle n’a plus que les douleurs aux mains et aux pieds, mais c’est presque une douleur bienfaisante, dit-elle. – L’après-midi, avant d’appeler chez elle le P. Balthasar, elle était à l’hôpital Sainte-Claire. C’était étrange et beau là-bas; partout où elle allait, c’est comme si une bénédiction la précédait. Une dame M., qui depuis huit ans souffrait d’une fistule à l’oreille, avait une plaie ouverte; personne n’avait pu l’aider et elle allait de médecin en médecin; elle se trouve là depuis quelques jours et fait partie des patientes d’Adrienne. Après la première consultation, à laquelle la patiente avait apporté en plus une éruption aux mains et aux pieds, cette dernière avait disparu. Adrienne avait examiné la malade mais n’avait pas encore discerné le foyer de la maladie. Elle est en observation à l’hôpital Sainte-Claire. Aujourd’hui la plaie est fermée sans laisser de cicatrice.

Samedi 12 juillet – Adrienne va le matin à la chapelle des jésuites pour la messe. En entrant, elle tire involontairement le P. Balthasar par la manche tandis qu’elle regarde dans le coin où se trouve la lampe du Saint-Sacrement. Marie se trouvait là. Pendant la messe, elle a un visage singulier. Marie, en simple robe blanche. Devant elle, un âne avec de lourds bagages qui sont très mal chargés, un grand et périlleux fardeau. Le P. Balthasar se trouve derrière et porte droit devant lui comme un bouquet formé d’étoiles bleues foncées, douze ou quatorze, le tout a la forme d’un coeur. Marie lui prend le bouquet des mains et répand les étoiles sur son manteau, sur lequel aussitôt elles se multiplient et le couvrent tout entier. Puis, sans le couper, elle prend un morceau de son manteau et le met dans les mains du P. Balthasar : maintenant il peut mener lui-même la bête récalcitrante. Il y aura encore de l’obstination et toute l’affaire sera encore difficile, mais finalement cela ira quand même. Adrienne n’avait aucune idée de ce que cela pouvait vouloir dire. Le P. Balthasar le savait, lui. – L’après-midi, elle téléphone au P. Balthasar de sa consultation, elle est dans la plus horrible angoisse. La première réaction du P. Balthasar fut de ne pas y aller. Il y alla quand même et il la trouva dans le même état qu’hier. De nouveau elle hésite longtemps à lui communiquer quelque chose. De nouveau il s’agit de ceci : cela pourrait coûter toute leur amitié. Elle va et vient dans la pièce dans la plus grande agitation, regarde par la fenêtre et dit : ce serait beau si on pouvait se jeter en bas. Elle est dans un état entre angoisse et froideur cynique. Le P. Balthasar fait remarquer ici que ce « cynisme » n’apparut jamais comme sa nature, que la distinction de son être ne disparut à aucun moment du fait du rôle qu’elle avait ici à jouer et de tout son être. On pouvait aussi sentir clairement que, dans les choses les plus blessantes qu’elle devait lui redire aussi aujourd’hui, elle ne voulait pas blesser d’une manière vindicative; c’était quelque chose de totalement étranger qui s’exprimait par sa voix. Après avoir été longtemps pressée de le faire et n’avoir cessé de s’en défendre, elle décida enfin de parler. C’est une toute jeune fille totalement ignorante des escalades en montagne et plutôt faible de constitution, et qui est emmenée pour une randonnée par un guide de montagne. Quand ils ont quitté le village et qu’ils sont hors de la vue des hommes, il retire son gros sac à dos et le lui donne à porter. Et en plus, tout le reste de ce qu’ils ont avec eux. Sous le poids, elle peut à peine avancer. Puis ils commencent à monter, lui léger et tout à l’aise, elle avec le plus grand mal, ne cessant de s’effondrer, avec la plus grande angoisse au bord des précipices. Elle n’en peut plus, ne cesse de trébucher. Il l’encourage d’une manière bourrue, lui explique pourquoi il doit en être ainsi, etc. Peu avant le sommet – au sommet il y a des gens -, il reprend le sac pour le porter dans les derniers mètres : on doit voir qu’un guide comme lui est venu à bout de cette randonnée difficile même avec cette jeune fille. – Chaque mot atteignait le P. Balthasar comme un coup d’épée. A la fin, ce fut un dialogue balbutié dans les larmes, ils essayèrent de prier. Elle encore toujours pleine d’angoisse et d’inquiétude, inaccessible à toute parole de consolation. Il essaie de montrer à Adrienne qu’en portant elle-même, elle porte réellement ce qui lui appartient, que manifestement il n’est ni capable ni digne de porter lui-même, que réellement donc elle le traîne en haut de cette montagne pendant qu’il joue au guide. Veut-elle se débarrasser du fardeau? Ici elle tremble : « Non, c’est la seule chose que je suis encore capable de demander, je veux porter ». Est-ce qu’elle ne comprend pas que lui aussi, malgré sa lâcheté, il voudrait porter quelque chose? Non, elle prie tout le temps pour que ce soit elle et non lui qui puisse porter, que Dieu lui épargne de le faire. Est-ce qu’elle ne comprend pas que par là elle lui prend la croix et ne lui permet pas d’y avoir part? Elle lui confirme par là, ce qu’il a toujours pensé, qu’il est incapable de porter quand cela devient sérieux, qu’il est laissé dehors tandis qu’elle est jugée digne d’entrer. – Suivit encore une longue conversation, à genoux tous les deux, sur l’homme et la femme dans le royaume de Dieu. Que la procréation n’est pas quelque chose d’accidentel, d’égoïste, mais qu’il y a déjà en elle tout le sens de ce qui va suivre. Porter est bien sûr l’affaire de la femme, mais l’homme prend soin d’elle et la soutient. Et l’enfant malgré tout n’est pas seulement son enfant à elle mais aussi celui du mari. Il y eut ensuite un long merci et un grand soulagement bien qu’elle sentît encore toutes les souffrances. – Le soir, le P. Balthasar est retourné chez elle. Elle souffrait toujours, mais c’était maintenant quelque chose d’autre. Le P. Balthasar raconte : Nous étions assis sur la terrasse qui surplombe le Rhin. Au-delà, c’est l’Allemagne. Elle sent la souffrance, l’angoisse du monde. La grande offensive de Russie commence justement. Un million de morts, annoncent déjà les Russes. Elle pousse un gémissement. Elle entend exactement, de ses propres oreilles, les cris de mort, plus encore les cris des mères, de celles qui ont donné leurs fils en pleurant et les cris plus lamentables de celles qui ne donnent pas leurs fils, qui ne veulent pas pleurer. Dans le bruit de fond du fleuve et dans la légère rumeur de la ville, elle entend le bruit du monde. Cela semble paisible, dit-elle, mais en réalité il en est tout autrement, en réalité tout crie, tout homme, tout être crie. J’entends ce cri très précisément. Je le supporte à peine. Partout il y a de l’angoisse dans le fond, l’angoisse est le fin fond de tout. – Au milieu de cet enlisement sans cesse renouvelé dans l’angoisse, elle sent les mouvements de l’enfant (NB. L’enfant désigne toujours par la suite la communauté qui doit être fondée). Il est comme nourri de lait par les souffrances. C’est comme un enfant malade à mourir, fatigué, non vigoureux, on doit être content s’il sourit une fois de temps en temps. On pense alors : il va quand même vivre. Adrienne voit toujours plus clairement les grands traits de ce qui doit venir. – Le lendemain, le P. Balthasar va à Lucerne pour quelques jours. Pendant ce temps, il reçut plusieurs lettres d’Adrienne.

D’une lettre du dimanche 13 juillet – Ce qui me remplit douloureusement a pour nom gratitude et amour; je le reconnais faiblement, je le sais d’une certaine manière, mais je ne le possède pas encore comme mon bien propre, car c’est trop énorme et je suis trop fatiguée pour me forcer à plus qu’à de brefs instants; je ne cesse de survoler avec étonnement, presque sans comprendre, ce que je vis, ce qui s’accomplit et arrive à terme; cela ne va pas encore plus loin; j’en suis incapable… Nous avons encore reçu un cadeau – car tout est commun, donné à nous deux – si grand et si imposant que je ne sais pas si je pourrais jamais en parler, bien qu’il soit tellement le mien comme le tien. (On apprend plus loin dans cette lettre qu’Adrienne est occupée à écrire un livre sur le mariage).

D’une lettre du 15 juillet – Cette constante alternance de grâce et de souffrance est presque insupportable parce que c’est incroyablement en contradiction avec mon propre caractère qui est cependant en quelque sorte établi dans l’équilibre; c’est comme si ce que j’ai de plus personnel, c’est-à-dire mes dispositions les plus intimes, mon état d’âme, ne cessaient de m’être arrachées et que ne cesse de m’en être imposées d’autres, non reconnaissables et imprévisibles, et de plus non imposées à titre de prêt, mais totalement, comme pour toujours; je dois les recevoir totalement, en faire mon moi le plus intime et les accepter dans la souffrance ou dans la joie et les reconnaître comme venant de la main du Christ. Et je vois que l’orage, la pluie et le soleil sont nécessaires pour que le fruit mûrisse; et que les grêlons détruisent beaucoup de choses; et après la destruction, aussi cruelle et incompréhensible qu’elle soit, je reconnais que c’était l’inutile, le mauvais, ce que Dieu ne veut pas, dont je devais me séparer. – Je vois mûrir les jésuites, l’enfant, le livre et W., et aujourd’hui tout particulièrement ton apostolat; la souffrance d’aujourd’hui s’applique à lui tout entière, et c’est aujourd’hui particulièrement bien que les larmes ne cessent de couler lentement et que les épines pénètrent plus profondément que jamais, non pas d’une manière atroce mais comme il faut. Aujourd’hui je n’ai pas eu une minute la tentation de refuser, et c’est pourquoi je crois que ce sera bientôt la fin; la plénitude des grâces ne peut pas non plus se décrire… Ma prière n’est encore toute que balbutiement, mais il y a alors une présence, beaucoup, et je sais que je pourrai bientôt donner ce que j’ai reçu. Durant les moments où tout est lumineux, il est terriblement difficile de ne pas formuler à Dieu des promesses précises, mais tu me l’as interdit, sans doute avec raison, et je m’y tiens comme je peux. L’enfant aspire déjà à se mouvoir, veut faire ses premiers pas en automne…

La suite en 41.13

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