41.13 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1940-1941

D’une lettre du 16 juillet - Je ne peux pas écrire longuement maintenant; dire seulement que j’en suis maintenant presque « sortie », épuisée, mais infiniment heureuse et si mon merci est encore informe, il est quand même là, plus fort que jamais. Je me réjouis des grandes et belles tâches que, dans mes rêves les plus audacieux, je n’aurais jamais osé supposer qu’elle m’étaient, qu’elles nous étaient, réservées. Ne parle pas de ton indignité, parce que comment devrais-je désigner mon propre état; j’ai eu à me défaire de beaucoup d’écorces ces jours-ci, je ne savais pas qu’il y en avait tant… Je crois que le présent, aussi pénible soit-il, n’est cependant qu’une prière, peut-être notre prière, à laquelle tu donnes les mots et à laquelle je ne fais qu’acquiescer de la tête, avec infiniment d’amour, un amour qui se réjouit d’être partagé et qui est prêt, avec gratitude, à souffrir vraiment autant que Dieu le lui permet…

17 juillet – Le P. Balthasar est de retour à Bâle. Elle en est de nouveau « sortie » en partie, mais elle est encore toujours « suspendue » dans l’abîme avec une part de son être. Et chaque fois qu’elle reçoit de l’air et émerge pour ainsi dire de l’eau, elle voit ce qu’il y a encore à faire et alors elle s’écrie : Plus! Et elle s’enfonce à nouveau. Jusqu’au point où cela ne va presque plus. Ce « presque plus » est le mot qui revient sans cesse. Une fois elle dit qu’elle vient de manquer de courage. Pourquoi? Parce que maintenant elle a évité de regarder l’ouvrage, car elle sait que si elle regarde, elle va désirer plus. Et pourtant elle est pleine de souffrance jusqu’au fond. – Les mains et les pieds lui font très mal, le coeur « doublé », le dos, le front surtout avec les trois épines devant. Tout cela cependant n’est que l’extérieur d’un intérieur beaucoup plus douloureux. Elle est « mal emballée », elle voit que tout est « faux ». Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle fait à présent et peut encore faire, tout lui semble tout à fait de travers. De quelque manière qu’elle s’y prenne, de toute façon c’est faux. Et cela non d’une manière générale, mais très concrètement dans le détail. Son premier et son deuxième mariage par exemple, son comportement, sa profession, l’éducation de ses fils. Ce n’est pas qu’elle souffre maintenant que tout ait été faux, mais que, par sa faute, depuis le début, elle s’y est mal prise en tout. Que d’une manière générale, elle n’est pas capable de faire quelque chose de bien. – Le P. Balthasar lui raconte qu’une connaissance commune à Lucerne considère ses états comme des illusions. Bien que je lui explique en même temps pourquoi cette personne a tort, l’épine demeure plantée plus profondément que je ne l’eusse cru. Justement maintenant elle est encline à croire à l’illusion. Elle comprend très bien qu’on peut tout considérer de la sorte. Elle est dans un « trou » (Note du P. Balthasar : Le « trou » est l’expression formée et conservée par Adrienne pour l’état d’abandon par Dieu. On reconnaîtra que cet état peut prendre des formes et des degrés d’intensité divers, mais il est toujours davantage qu’une habituelle absence de consolation) d’où l’on doit tout considérer comme faux. Elle ne peut plus prier de tout son être. Elle peut tout au plus encore porter; porter jusqu’au bout passivement et cela aussi sans aucun goût ni aucune force. Par elle-même, elle n’a pas la possibilité de voir que ce « sans goût ni force » fait partie du caractère de sa souffrance. Je prie en sa présence, elle l’entend sans doute, mais elle comprend à peine, bien qu’elle affirme par la suite qu’elle a bien senti l’effet de cette prière. Elle n’a prié qu’avec ma foi, non avec la sienne, car elle n’en a aucune. – Il faut souvent une longue conversation avec discussion pour que tout à coup, à un tournant du dialogue, elle croie de nouveau pour un instant que cette souffrance a un sens. « Si c’était vraiment pour B., oui, ce serait trop beau! Alors encore plus! Alors je voudrais être martyrisée lentement jusqu’à la mort ». – Mais la plupart du temps, elle ne voit rien. Elle ne comprend pas du tout comment cet état peut être une participation à la Passion du Christ, d’autant plus que tout là-dedans est directement contraire à son état naturel (comme elle l’écrivait récemment). Il n’y a de lueurs que momentanées; puis elle pense de nouveau que tout n’est qu’hystérie. Seule la remarque que beaucoup de choses déjà ont été obtenues par cette souffrance et le rappel aussi de guérisons indubitables, la laissent rêveuse. – C’est une souffrance qui la sépare de Dieu. Que, dans cette séparation, elle est davantage unie à Dieu, elle ne le comprend pas. Car créature pécheresse, pécheresse sans mesure et sans courage dans la souffrance, elle est séparée de Dieu, tandis que le Christ justement n’était pas cela. Sa souffrance avait donc un sens, mais pas la sienne. C’est justement cela : que toute la souffrance du Christ ne l’ait pas portée plus loin!

Vendredi 18 juillet – Conversation sur « coopérer » avec le Christ, sur la « sainteté », les « œuvres », le « progrès ». Elle est à moitié dans l’abîme, mais très claire, presque trop fine dans la clarté de ses manières de s’exprimer. – Progrès dans le sens d’une marche humaine en ligne droite : cela n’existe pas. Il se passe ceci d’une certaine manière : à certains moments, Dieu touche l’âme, alors elle est sans voiles et totalement pure par la présence de Dieu. Dans cet état, si elle mourait, elle irait aussitôt au ciel. Puis quand le Christ s’est de nouveau « éloigné », les coquilles se referment à nouveau sur elle. Elles repoussent. Il n’y a sans doute aucun état en ce monde où l’on supporte d’être nu durablement devant Dieu. Nous ne cessons de mettre quelque chose. On peut avoir des écrans plus ou moins épais, plus serrés ou plus lâches. Mais il y a aussi de fins écrans qui sont très serrés et de très grossiers qui sont très lâches. Ainsi les prostituées précèdent les pharisiens dans le royaume des cieux. Il y a des écrans que nous aimons porter et d’autres qui nous dégoûtent et sont pour nous un supplice, mais dont nous ne nous débarrassons pas. Ils font partie de la forme de notre souffrance en ce monde. – Il y a quelques nuits, elle a été réellement, pendant un instant, séparée de son corps. Réellement au ciel. Elle savait ce que le ciel veut dire. Je lui demande si elle avait été sans son corps? Naturellement ceux qui sont dans le ciel avaient aussi leur corps. Mais un corps totalement formé et tenu par l’Esprit. Est-ce que ceci est le corps définitif ou est-ce qu’elle peut se douter qu’on devrait attendre encore un « corps de résurrection »? Non, dit-elle très étonnée, naturellement le corps définitif! Est-ce qu’elle a vu Marie avec un corps céleste différent de celui des autres? Non, naturellement non! Saint Ignace et les autres avaient leur corps définitif aussi bien que la Mère de Dieu et le Christ. Je lui dis alors que ce qu’on appelle le jugement dernier devait déjà être passé pour eux étant donné qu’ils sont déjà dans l’éternité. Elle est très étonnée et réfléchit. « Qu’est-ce qui peut encore arriver comme jugement pour les bienheureux? C’est quand même tout à fait impossible. On vit là-bas dans un autre temps qu’ici ». – Par ailleurs elle a revu au ciel cette tour que bâtissaient autrefois les anges. Et elle a vu aussi que nous deux, nous collaborions à la construction de la tour ou que nous collaborerions, parce que ici-bas nous avons construit. – « Progrès »: dans la vie des chrétiens, on ne peut en parler que dans un sens impropre. Elle utilise la formule : « Depuis que j’ai connu le Christ, j’ai beaucoup appris. Je me suis beaucoup rapproché de lui. Mais en me rapprochant de lui, je sais mieux que Dieu est toujours dans le même lointain ». Il n’y a aucun « rapprochement », même si on apprend toujours à mieux aimer et à mieux louer.

Samedi 19 juillet – Elle est dans le plus profond abandon de Dieu. Le matin, l’après-midi, le P. Balthasar la voit longuement. C’est un combat et une souffrance sans lumière. Mais au milieu de l’impuissance, avec une vaillance sans pareille. Le P. Balthasar ne cesse de lui dire qu’il voudrait pouvoir porter avec elle, ne fût-ce qu’une toute petite chose. Elle répond : « Si je savais que tu devais porter la même souffrance que moi, je ne pourrais plus supporter d’être dans cette pièce ». Le P. Balthasar la quitte vers sept heures du soir, complètement épuisé de son côté. Devoir être présent sans pouvoir aider le laisse fatigué et désolé. Il voulait retourner chez elle après le souper pour continuer à exercer le ministère impossible. Il arrive vers neuf heures. Elle avait mangé et s’était reposée une demi-heure. Elle s’était réveillée soudainement, elle pensait qu’il était entré dans la pièce, c’était Marie. A l’instant même elle fut délivrée. Après plus d’une semaine où elle était perdue, pour la première fois elle émergeait vraiment. – Elle sembla curieusement étrangère au P. Balthasar. Comme si la vie revenait très très lentement dans un cadavre. Comme si pour la première fois elle était de nouveau un moi. Elle dit qu’elle avait totalement disparu d’elle-même durant ces jours. Lentement elle sut de nouveau qu’il y a un but et un sens, une vie et une action. Et à l’instant même elle commença à demander : « Si c’est nécessaire, donne plus ». Toute la soirée, elle fut très fatiguée, mais heureuse. Elle ne pouvait pas encore prier comme auparavant. Mais tout son être devint une unique prière. Elle avait l’impression d’être comme une huître ouverte. Elle ne pouvait même pas s’offrir maintenant : « Trop offerte pour s’offrir soi-même ». Mais elle était prête pour toute nouvelle action. Le P. Balthasar lui interdit d’entreprendre quoi que ce soit cette nuit-là. Elle doit dormir. Elle le promit, à contrecœur. Elle voudrait enfin pouvoir prier de nouveau et elle a tant à demander maintenant.

Dimanche 20 juillet – Le lendemain matin. Elle a dormi jusqu’à dix heures du matin avec de brèves interruptions. Pour la première fois depuis des mois. Elle est en train et gaie, « prête à toutes les turpitudes ». Elle raconte aussi qui sont ces formes qui se trouvaient près de Marie. Pendant le temps de sa souffrance, elles ont été aussi visibles à l’occasion, mais totalement voilées dans l’ombre. – Hier après-midi, au milieu de la souffrance, elle avait beaucoup de travail et d’occupations. Une foule de visites. Cela avait été bon. – La vision de Marie avec l’âne et les étoiles, elle l’a vue de nouveau. Mais l’histoire avait cette fois une suite : il reçut le drap avec les étoiles et il le déploya, et il se forma encore beaucoup plus d’étoiles, des étoiles innombrables. – Par la suite, elle avoue aussi que l’hiver précédent elle avait pratiqué toutes sortes d’exercices de pénitence. Il lui fut très pénible d’avouer ces choses. Ce n’est pas non plus qu’elle les ait apprises par des livres ou qu’elle aurait imité un modèle. Cela correspondait à un besoin totalement spontané auquel elle ne pouvait pas résister. Et elle fit tout cela, comme elle dit, avec une espèce de désespoir intérieur que ne puisse lui venir à l’esprit rien de mieux ni de plus sensé, qu’elle ne fasse même preuve d’aucune « fantaisie » dans ces choses. Du reste elle a horreur du mot « héroïque » en ce qui concerne les choses religieuses. Tout cela n’a absolument rien à voir avec l’héroïsme; cela reste tellement loin derrière ce qui est simplement « convenable » qu’il n’y a pas lieu d’en tenir compte. – Tout le dimanche s’est passé dans un état d’âme étrange : elle se sent d’une certaine manière purifiée, « pure par Dieu », comme elle dit. Elle hésite à dire le mot « pure », mais elle le dit quand même. Cela a été vraiment une pure grâce justement. C’est comme si on ouvrait une feuille tout fraîche et toute blanche. Cependant le soir, la feuille n’est déjà plus tout à fait aussi propre que le matin. « Je ne sais pas si j’ai commis des péchés aujourd’hui. Peu importe d’ailleurs. Il ne s’agit pas de cela; mais que je sente toujours en moi la possibilité de pécher, la disposition même à le faire si la grâce de Dieu ne me retient pas; c’est cela qui est effrayant. La vie en tant que telle est immergée dans un élément trouble et troublant ». Est-ce qu’il serait possible qu’un jour cette disposition à pécher puisse être supprimée? Marie aussi a vécu dans ce trouble et elle était pourtant toute pure. « Mais elle est justement la Mère de Dieu! » Un instant de totale pureté peut être possible, mais le maintien dans cet état peut-être pas. – Elle souffre donc aujourd’hui d’une nouvelle forme de déchirement sans que ce soit une souffrance proprement dite comme dans les jours précédents. Elle sent aussi, depuis qu’elle en est « sortie », l’énorme plénitude de la richesse des grâces. « J’ai l’impression d’être comme quelqu’un qui aurait des millions à distribuer ». Le P. Balthasar est fatigué ce soir et quelque peu distant. Elle le ressent sans doute douloureusement; comme quelqu’un qui offrirait des cadeaux énormes et personne n’en veut. Elle décrit cette richesse. Elle prend comme point de départ le fait que, dans la grande souffrance, à l’extrême limite des ténèbres, ce n’est plus l’obscurité absolue. Mais on entre déjà dans la lumière sans la voir. On sait déjà que tout peut avoir un sens : « le salut en somme ». Tandis que, en cours de route, on peut prier par instants à telle ou telle intention, cela cesse au point extrême. Là, l’horreur s’élargit pour ainsi dire et on ne voit plus que « tourment » et « salut ». Et par amour de ce salut, on dit encore oui. Au point extrême, il n’y a plus de souffrance particulière, il n’y a plus qu’une souffrance universelle. Quand on « sort » de là, on a le sentiment que ce qui a été souffert pourrait certes être utile pour des demandes précises, mais une grande part, sans doute la plus grande, est à la libre disposition de Dieu. Et dans la mesure où elle participe à cette disposition, elle peut aussi la distribuer sans choisir. Ce qui est atteint déborde les limites de tous côtés. Et ainsi elle a le sentiment, maintenant précisément, à la fin de cette souffrance, qu’elle peut demander à Dieu comme « récompense » toutes sortes de choses. Elle ne peut se retenir qu’avec peine. Cela lui fait mal de ne pas pouvoir donner. Le besoin de donner et de demander quelque chose à nouveau est si violent qu’il devient lui-même un tourment. – Aujourd’hui à l’église, saint Ignace lui est apparu. D’abord en haut, à côté de la statue du Sacré-Coeur, qui au début fit de nouveau le mouvement d’indiquer le coeur. Puis au fond de l’église, auprès d’elle. Elle eut avec lui une conversation assez longue. Il parla sévèrement de ses fils. Il y en a plus d’un parmi eux qui n’apprennent quelque chose que par nécessité, ce qu’ils devraient quand même savoir comme allant de soi : ce qu’est la pauvreté précisément et surtout la pauvreté en esprit. Il n’est pas permis de posséder quelque chose, on ne peut que partager. Mais ses fils « sont assis » sur leurs biens spirituels et matériels. Il n’en sort aucun mouvement, aucune circulation, tout est stagnant. Ils sont également trop indulgents pour eux-mêmes; ou bien ils veulent aussi, par égard pour les autres, ne donner en communauté aucun exemple de sévérité et de logique.

Lundi 21 juillet – Elle a dormi toute la nuit par terre. Pour X. Et cela dans un grand bonheur. Le matin, Marie lui apparut. Elle demanda spontanément : « Pour les jésuites aujourd’hui! » Marie dit : « Je suis avec vous ».

Mardi 22 juillet – Coup d’œil rétrospectif sur la semaine de souffrance. Celle-ci est maintenant « plus comprise » que la première. Mais elle fut aussi plus impitoyable. Nous parlons encore de détails, comme de ce verre d’eau qu’elle s’était versé le jeudi à la consultation alors qu’une soif insupportable la travaillait et qu’elle vida sans le boire. Je l’avais priée autrefois de le boire. Que devait-elle faire? Dans un autre état, il n’y aurait eu aucun problème. Pour une soif habituelle, elle l’aurait peut-être bu pour ne pas faire d’histoire, ou bien peut-être aussi ne l’aurait-elle pas bu pour ne pas s’accorder justement tout ce qui lui vient à l’esprit. Dans les premières souffrances également, il n’y aurait eu pour elle aucun problème de ne pas boire parce que Lui non plus sur la croix n’a pas eu d’eau. Cette fois-ci, c’était différent. Que faire maintenant? Si elle boit, cela semble un allégement de la souffrance, un non à la soif qui la travaille. Si elle ne boit pas, elle le fait par une sorte de stoïcisme et celui-ci semble alors être une volonté d’obtenir quelque chose par force grâce à la souffrance. Elle se trouvait à la limite, dit-elle, où dans la souffrance tout paraît orgueil, aussi et surtout ceci : y être indifférent et vouloir faire l’indifférent; ne pas prendre le soulagement pourrait être un orgueil sans pareil. Même si elle sait qu’il n’y aura à proprement parler aucun soulagement, car aucune eau ne peut apaiser la soif. Au fond, lui dit le P. Balthasar, dans cet état peu importe ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas, tout sera nécessairement « faux ». – Dans les jours qui suivent, c’est le début des vacances. Adrienne va à Riffelalp avec son mari et le plus jeune de ses fils, le P. Balthasar à Sion, où il va travailler à un livre sur Karl Barth. Il reçoit quelques lettres d’Adrienne dont voici des extraits.

28 juillet – Je n’ai encore reçu aucune lettre de Sion, et moi-même je n’ai pas grand-chose non plus à dire étant donné que je suis encore toujours travaillée par les fameux trois premiers jours; je suis allongée quasi toute la journée, je prends l’air, mais les douleurs sont peu présentes, dans l’ensemble plus que supportables. Le principal de mon temps appartient à l’enfant ; beaucoup de choses maintenant, à tête reposée, sont examinées, pesées et en quelque sorte priées. Les statuts et les vœux sont maintenant précisément l’affaire principale, mais simplement magnifiques. Je commence à écrire, à vrai dire plutôt à prendre des notes, mais cela avance quand même lentement; l’autre chose – je pense à ce qui se fait intérieurement – est encore fort au premier plan. Et abstraction faite de l’enfant, beaucoup de choses de Bâle concernant les amis et la profession. A vrai dire je ne devrais pas quitter si rarement la place de la cathédrale, car c’est prodigieusement stimulant de prendre quelque distance (…). Toutes les obligations et même la souffrance paraissent magnifiques vues d’ici; pouvoir aider : je ne me serais pas attendue à ce que ce soit si beau.

Le 29 juillet – En ce qui concerne les statuts, surtout les statuts du « but », le travail continue avec zèle, bien qu’il n’y ait pas encore beaucoup de choses mises par écrit; mais cela prend tournure et je me réjouis de votre visite pour pouvoir enfin vous montrer quelque chose; d’ici là il y aura bien quelques lignes d’écrites. – Aujourd’hui la journée a été bonne. Ce matin, messe. Puis couchée jusqu’au dîner, au lit. Après le repas, allongée dehors jusque vers cinq heures. Werner et Niggi en randonnée. Puis j’ai fait une promenade priante de presque une heure; beaucoup prié à vos intentions. – Excusez-moi si j’écris si bêtement, je suis encore très fatiguée d’une certaine manière; c’est comme si la souffrance résonnait encore, non plus douloureusement, je voudrais presque dire qu’elle n’est plus que belle, elle incite à s’engager et elle est pleine de promesses.

Mercredi 31 juillet – L’image de saint Ignace aujourd’hui me cause une grande joie, et je vous en remercie de tout coeur; également pour la lettre. Je suis heureuse de penser que vous êtes remonté, comme vous le souhaitiez. Il se peut que notre hôtel soit une triste boîte, mais je ne m’en aperçois guère. De mon lit, où je passe toute la matinée à part le temps de la messe, je vois un grand champ de fleurs qui se perd bientôt sur la pente abrupte de la montagne avec ses gros blocs de rocher. L’après-midi – pour ne pas désapprendre la position allongée – je paresse sur une chaise longue à l’écart des hôtes de l’hôtel dans une petite prairie; la perspective est là très vaste; au milieu, le Matterhorn, la plupart du temps dans les nuages; de chaque côté, des montagnes inconnues avec de la neige et des glaciers; plus près, plusieurs vallées verdoyantes curieusement égayées de torrents. Aujourd’hui vers neuf heures, mes hommes sont partis pour toute la journée.

1er août – Il est cinq heures. Mes hommes, H.V. et une amie font une excursion sur les glaciers. Pour moi, la journée a été merveilleuse; au fond, sans interruption une sorte de vision, interrompue deux fois par une véritable vision; le tout comme une prière. Mais je dois avouer que j’écris moins que je n’en avais l’intention; il me semble pour l’instant plus essentiel de demeurer dans ce qui a été offert quand cela m’est donné sous cette forme et sans que je l’aie voulu; l’enfant et différentes autres choses prennent pourtant jour après jour des formes plus fermes et plus détaillées; le livre sur le mariage est aussi en canevas, mais pour la forme cela ne marche pas encore. – J’ai fait connaissance hier avec le P. X, et amplement. En me promenant, après vous avoir écrit, je l’ai rencontré; il s’est présenté et il a parlé de Bâle en abondance. Il souffre d’une incroyable hypertrophie de son moi, il a un incroyable plaisir en lui-même et, comparé à lui, les autres sont naturellement petits et laids; puis quand il s’est suffisamment vanté, il fait un effort, il s’oublie et remet les autres dans une juste lumière. Ce trait curieux m’avait toujours frappée à la messe; j’avais souvent le sentiment qu’il se célébrait lui-même d’une certaine manière, son christianisme, sa manière de parler, son être en général, et plus d’une fois il m’était presque difficile de faire abstraction de lui pour participer à la messe convenablement. – M’avez-vous vraiment interdit les excursions extraordinaires pour la durée des vacances? Jusqu’à présent je le croyais et agissais en conséquence; maintenant j’ai quelque doute. De prier sans être dérangée est quelque chose de si bon durant ces vacances. Werner et Niggi font des exercices avec un guide dans un lieu appelé « Idiotenhügel », la « colline des idiots », pour se préparer à une ascension dans le Mont-Rose la semaine prochaine. Je vais faire maintenant une promenade qui s’allonge chaque jour.

Dimanche 3 août – Vers le soir, nous avons encore fait une promenade ; c’était une merveilleuse atmosphère du soir comme nous l’avons ici en haut presque tous les jours, et ce fut pour moi comme si le ciel me promettait beaucoup de ce que je demande à Dieu dans la prière pour nos préoccupations.

4 août – Je voudrais d’abord vous raconter quelque chose qui n’est pas particulièrement digne d’éloge, « et qui me tracasse ». Il est peut-être difficile au début pour un converti de s’habituer à une messe basse; si elle a lieu dans une grande église pleine, il me semble que l’attitude de la foule, son recueillement, contribue à l’action de la messe, c’est-à-dire à ce que non seulement elle soit trouvée belle mais aussi bonne. Je n’ai jamais voulu prendre un missel parce qu’il me dérange en quelque sorte, il me tient à distance, m’éloigne de la transsubstantiation, de tout ce qui se passe, de la présence. La semaine dernière, pendant la messe du P. X, je n’étais jamais complètement là, j’étais dérangée par sa personnalité, par ses inconvenances; je me défendais de faire mes propres prières parce que je voulais justement participer à la messe; tous mes efforts ne servaient à rien, je restais à l’écart jusqu’au moment où je communiais, alors seulement à chaque fois cela devenait correct. Avec le Père Y, qui d’une certaine manière disparaît dans la messe, qui la sert, tout fut bon d’emblée, comme quand je suis dans la chapelle avec vous. Par le contraste d’aujourd’hui seulement, il est devenu clair pour moi que je suis totalement tributaire de la grâce qui entoure le prêtre; c’est certainement tout à fait faux; la messe doit quand même être reçue comme un tout impersonnel et objectif. Je me suis défendue déjà toute la semaine dernière sans savoir ce que c’était; à présent je le vois clairement, mais je ne connais pas d’autre issue que de vous demander conseil. Cela tient en partie au fait qu’en un tel moment non plus je ne peux pas oublier mon jugement personnel, mais ce n’est pas l’essentiel, cela se trouve en partie aussi en dehors de ma propre subjectivité. – Ici, en haut, je dois écrire comme jamais. Chaque jour arrivent des lettres, la plupart de gens plutôt « éloignés », mais qui, toutes, concernent l’essentiel d’une manière ou d’une autre. Je me donne du mal, autant que je peux, mais je vois toujours que je pourrais faire mieux. Je pense qu’il y a justement une intention aussi dans le fait que moi, qui ai une si mauvaise plume, je doive maintenant tellement écrire.

Mardi soir 5 heures – Le salut aujourd’hui doit être très court car depuis ce matin de bonne heure, vers trois heures, cela s’agite sans cesse pour les règlements, les maisons et les supérieurs; les activités et les buts sont définis; je n’ai simplement pas le temps de m’arrêter vraiment à autre chose qu’à ce qui m’est donné aujourd’hui. Je n’ai certes encore mis aucun mot par écrit, car c’était encore trop fort d’une certaine manière; maintenant je vais encore faire ma promenade pour mettre de l’ordre et puis tout sera mis par écrit.

Le 6 août, mercredi – La semaine dernière, la Mère de Dieu était là, dans un pré; pas une vision, mais vraiment là, « en chair et en os », avec l’enfant dans les bras; notre enfant; du reste c’était un enfant comme tous les autres, mais cependant le nôtre justement. Elle disait qu’elle était vraiment aussi la mère des enfants étrangers et qu’elle les aimait comme les siens. Le jour suivant, elle fut de nouveau là, dans la même attitude, mais plus grande que nature; et l’enfant, c’était des maisons, grandes et petites, peut-être une douzaine, et les maisons étaient pleines de vie et de travail, et des deux côtés, à côté de la Mère de Dieu, des gens affluaient vers les maisons, innombrables, je crois qu’il y en avait plus de mille; il n’y avait pas que des femmes, il y avait aussi des hommes mais beaucoup moins nombreux, au teint basané, et beaucoup d’enfants, mais beaucoup moins que des femmes; peut-être une proportion approximative de trois hommes, trente enfants, soixante-dix femmes; difficile à dire. Et tout à fait séparé, c’est-à-dire comme spectateur auprès de la Mère de Dieu, et cependant pas dans la foule, saint Ignace; la Mère de Dieu disait : Ceci est le chemin que prend l’enfant. Et saint Ignace souriait d’une manière un peu moqueuse, mais au fond quand même tout à fait bon enfant. Il tenait en main une rose coupée, c’est-à-dire une tige de rosier; la rose n’était plus là, il n’y avait qu’une tige avec des épines de deux sortes, des grandes et des petites, beaucoup; je pensais aussitôt : cela m’étonne quand même qu’il ait lui-même coupé la rose, quand je les vis aussitôt, rouges et très grandes, dans les mains de la Mère de Dieu; elle seule; les maisons et la foule n’étaient plus là. – Et puis hier je me réveillai dans un incroyable bouillonnement; règlements, aspects du travail, de l’activité, du recrutement, de la formation, des possibilités d’une manière générale, dans un pêle-mêle d’une richesse inattendue; sans cesse quelque chose de nouveau, non prévu jusqu’alors, non réfléchi, seulement esquissé; c’était comme un délire; un tel embrouillamini que, si je l’avais mis par écrit, cela serait resté vraisemblablement incompréhensible; avec le peu de raison qui me restait à côté, je pensais que je devais attendre. Vers le soir, après la promenade, je commençais à écrire; sur d’innombrables feuilles, c’est-à-dire dix ou douze peut-être, mais le plus souvent quelques phrases seulement; divisées en chapitres : règlements, vie à la maison-mère, vie au dehors; les cercles, les domaines d’activité, etc. Maintenant j’ai sans doute assez longuement à écrire, mais intérieurement tout est passablement clair; il y a quelques points dont je n’arrive pas à avoir une vue d’ensemble, sans doute à cause de mon propre « état de laïque »; je les note comme points au sujet desquels vous aurez sans doute à prendre une décision. Mais de trier maintenant l’affaire est un vrai plaisir; de manière comique, ce ne sont pas avant tout les grandes lignes qui se cristallisent mais, dans les coins les plus impossibles, les plus petits détails, comme si dans le gros œuvre d’une maison l’escalier n’était pas fait; il n’y aurait à sa place qu’un vide béant, et à côté de cela, dans l’une ou l’autre mansarde, dont personne ne peut prévoir à quel but secondaire elle pourrait servir, seraient prêts les plus jolis rideaux justement pour cette mansarde; voilà à quoi cela ressemble à peu près; mais je crois que la place pour l’escalier, comme accès à la mansarde, est quand même bien prévu d’une manière ou d’une autre.

Jeudi soir – Aujourd’hui presque toute la journée a été consacrée, au moins spirituellement, à l’enfant, mais dans le calme. Beaucoup noté; formulé pas mal de choses. Je me réjouis beaucoup de votre visite. – Les jours suivants, le P. Balthasar est en visite à Riffelalp avec un autre Père (Le P. Hugo Rahner, précise « L’Institut Saint-Jean », p. 39). Adrienne était joyeuse, reposée. « Nous avons trié les notes qu’elle avait prises et nous avons discuté des points qui faisaient problème. Ce n’était, comme elle l’avait écrit, rien que des détails mais qui, dans leur précision, témoignaient d’une claire vision intérieure de l’ensemble. Maintes choses étaient maladroites à cause de son ignorance des institutions ecclésiales, ou bien étaient inutilisables parce que le cas était déjà réglé d’une autre manière par le droit canon. Elle me raconte finalement aussi que depuis quelque temps elle a reçu une deuxième plaie au côté, toute proche de la première, elle aussi en communication intérieure, par un canal, avec le cœur, et qu’elle les sentait toutes les deux distinctement l’une à côté de l’autre. Elle croit savoir que cette plaie a un rapport particulier à l’enfant. Il fut très peu question d’apparitions et d’autres choses extraordinaires. Il était clair cependant que cette sorte de grâces l’accompagne à présent constamment. Combien de fois ne m’a-t-elle pas dit : ‘Ah! qu’est-ce que je n’aurais pas à vous dire!’ Mais elle ne pouvait pas non plus d’ailleurs se mettre à parler de ces choses tout de go. Il fallait toujours pour cela une situation précise. Je ne l’ai pas non plus poussée à m’en parler et moins encore le lui ai-je enjoint ».

Lundi 11 août – Aujourd’hui, dans la matinée, j’ai eu un assez long entretien avec saint Ignace; d’ailleurs, depuis que vous êtes parti, beaucoup de surprises et de prière et de constructions. – J’espère que vous aurez un beau jour d’anniversaire (le P. Balthasar est né le 12 août 1905), tranquille et paisible comme vous le souhaitez; mes pensées et ma prière vous accompagnent, aujourd’hui aussi saint Ignace m’a parlé de vous. – Cher ami, pour nous deux, une part de notre tâche consiste à vivre et à expliquer le catholicisme de telle sorte que non seulement il se « convertisse », mais que tout autant il devienne compréhensible; je ne sais pas combien d’adeptes nous lui gagnerons, mais nous devons le faire connaître.

Le 13 août – Le paquet de livres est bien arrivé. Je suis réellement incapable de lire maintenant de la théologie protestante, je connais encore beaucoup trop peu la catholique; quand votre livre sera paru, je pourrai peut-être aussi inviter Barth, maintenant c’est trop tôt. Le livre de Diderot (qu’elle avait emporté pour une connaissance « réaliste » des états des monastères), je ne peux plus guère continuer à le lire; il a en tout cas éveillé mon attention sur ce qui peut être utile pour l’enfant, mais il est si affreusement plein d’esprit faux et ordurier qu’il me donne vraiment la nausée; quelque chose de ce genre, je le supporterais sans doute mieux à Bâle; mais ici, en haut, tout est tellement beau que le mensonge conscient se fait par trop puissant. – J’ai toujours oublié de vous dire que le Suscipe est naturellement depuis longtemps de nouveau en ordre. Je suis prête, avec l’aide de Dieu, prête avec gratitude.

Le 14 août – Oh! Ces jésuites! Je les aime tant, comme si mon amour pour eux existait sans interruption depuis mon enfance (Note du P. Balthasar : Dans sa jeunesse, Adrienne n’a eu qu’une seule vision de saint Ignace, mais aussi des inspirations et des connaissances intuitives de son esprit, si bien qu’à l’école elle put faire un exposé sur la réserve mentale). Et pourtant, entre temps, il y eut de nombreuses années où je n’ai pas pensé à eux. La solitude ici en haut est tellement une solitude en Lui; je vous trouve là, et je prie.

15 août – Assomption de Marie. Excusez d’abord l’écriture; je peux à peine tenir la plume, mais je veux quand même essayer; je compte sur votre indulgence! Aujourd’hui, incroyables contrastes entre le ciel et la terre. Dès que j’en sais plus, je vous écris.

Le 16 août – Ce qu’il adviendra de moi la semaine prochaine, je ne sais pas; je ne sais pas en effet si la maladie de cette semaine – dont je préfère vous parler de vive voix – ne rendra pas nécessaire d’urgence le bistouri de Merke; au lieu de tenir ma propre consultation, je devrai éventuellement le consulter mardi, bien que depuis hier soir l’affaire ait plutôt tendance à s’améliorer et que je me sente aussi plutôt mieux. Au fond cela ne m’intéresse pas. – Hier de bonne heure, j’ai vu la Mère de Dieu, et beaucoup me fut donné; il m’en reste un désir brûlant; après, il y eut la lettre de L. et maintes choses plus dures à supporter que d’habitude, parce qu’un instant j’avais été au ciel et que j’avais connu dans ce bonheur une sorte de responsabilité « transformée » qui par elle-même comble déjà de bonheur et qui a une affinité avec ce qu’on supporte et qu’on veut supporter quotidiennement bien qu’elle ait sans aucun doute la même origine. – Je pense beaucoup à vous, à votre ouvrage, à votre volonté, et je prie pour tous, surtout pour ceux que vous me recommandez. – A la fin de cette semaine singulière mais pourtant très riche en événements, peut-être la semaine la plus féconde que j’ai jamais vécue, bien qu’il n’y ait rien à voir du fruit lui-même mais seulement à le deviner, il est bon de pouvoir vous envoyer mes amitiés.

22 août – A Riffelalp, Adrienne avait attrapé un abcès au ventre, fort purulent, qui était très douloureux. Elle a jusqu’à quarante de fièvre, mais elle accomplit sa tâche quotidienne comme d’habitude. Le Professeur Merke croit qu’une opération sera nécessaire. Le lendemain, la plaie suppure encore, mais Merke est maintenant d’avis qu’il vaut mieux ne pas opérer. Il est vrai que la plaie pourrait rester ouverte pendant des mois. Depuis lors, elle n’en parle plus; ses proches n’en savent rien, et on ne lui pose pas non plus de questions à ce sujet.

Le 15 août, elle a vu l’Assomption de Marie au ciel. Elle était là, non comme à l’Ascension du Seigneur, comme la « petite servante qui ne se fait pas remarquer », mais de telle manière que maintenant elle « en fait partie » tout simplement. Il n’y avait pour ainsi dire pas de distance, pas d’abîme entre elle et les bienheureux dans le ciel. Une union parfaite. En même temps, du ciel elle apercevait la terre et quelques destinées, pour servir d’exemples. C’était comme quand on se sert à l’envers d’une longue-vue. Tout est très petit, éloigné mais très précis. Coup et contrecoup, destin et contre-destin chez les humains, on le voit exactement, mais le tout est comme déjà du passé et terminé. C’est comme si tous ces destins avaient leur racine ici dans le ciel si bien que les allées et venues terrestres ne peuvent pas interrompre la véritable continuité du destin dans le ciel. Cependant elle ne peut pas dire exactement dans quelle mesure il serait quand même encore possible de « ligaturer » la « racine » céleste de son être et de la laisser se dessécher. Il pourrait certainement se faire une sorte de coupure entre la partie céleste et la partie terrestre. On pourrait en quelque sorte se nourrir sur terre de cette partie céleste comme un vampire, en vivre, la consumer. Comment une telle existence se terminerait n’est pas clair pour elle. Puis nous parlons de la formule « Simul justus et peccator », des nuances qui sont possibles dans ce « en même temps » : comment le pécheur peut maintenir le contact avec la vie céleste, combien il est difficile, même impossible d’exprimer ces choses de manière didactique.

24 août – Rudes journées. Forte fièvre. Merke confirme que cela peut devenir une longue affaire. Elle est très fatiguée. En plus de cela, toujours des consultations surchargées. Cette nuit, Marie lui est apparue près de son lit, physiquement proche; à l’arrière-plan, en quelque sorte en tableau, le groupe des trois formes. Les deux formes à droite et à gauche sont toutes deux doubles; à côté de la droite celle de gauche encore une fois très faible et inversement. Marie lui explique le sens de ce doublement. – L’après-midi, elle a une conversation assez longue avec Werner. Dans la fièvre, mais cependant tout à fait consciente, elle lui raconte qu’elle voit parfois des anges. Elle a tout à coup le sentiment qu’il doit quand même aussi savoir quelque chose, « en avoir quelque chose ». C’est la première fois qu’elle parle à un tiers des apparitions. Elle ne dit rien des saints et de Marie. Werner est étonné, songeur. Il pose des questions sur les anges. Est-ce qu’elle ne les voit que depuis qu’elle est catholique? Est-ce qu’elle croit que lui aussi les verrait s’il devenait catholique? Etc.

Mardi 25 août – Cette nuit, fortes douleurs. Et au beau milieu, une si grande grâce, une telle plénitude d’amour, qu’il lui semble que tout son être n’est plus qu’adoration. Cela n’a jamais été aussi démesuré. Dans le feu de l’amour, elle veut se lever pour se mettre à genoux. Tout d’un coup le Seigneur est là à côté d’elle et il lui pose un instant sa main sur l’épaule comme pour l’empêcher de se lever. Elle est de nouveau remplie d’un bonheur indescriptible. Aussitôt après, Marie se met à côté du Seigneur. Le Seigneur disparaît, Marie reste, elle lui pose sa main sur l’épaule au même endroit et dit : « Pauvre petite ». Puis elle disparaît aussi. A l’arrière-plan, pour la première fois visible, se trouvait la petite Thérèse. Elle avait quelque chose d’infiniment enfant, « candide, sereine ». Adrienne reste ensuite jusqu’au matin en prière et en « adoration ». Sa volonté de tout supporter est plus affermie que jamais. Bien qu’elle ait le sentiment que c’est vraiment presque assez et souvent presque un peu trop. Elle dit : le mot de Marie, on pourrait au fond l’interpréter dans le sens que cela aura maintenant bientôt une fin. Elle se réjouit toujours plus fort à l’idée du ciel. Les souffrances morales ne la quittent plus guère totalement depuis la grande semaine de souffrances de juillet; une partie de ces expériences est toujours présente. – Le soir, pendant qu’elle parle avec le P. Balthasar, elle tressaille tout d’un coup comme sous une douleur violente. Pendant quelques secondes, elle est incapable de parler. Puis elle dit : « Curieux! » C’est comme si l’ancienne plaie au coeur, qui était fermée et n’avait pas saigné depuis des mois, s’était rouverte tout d’un coup. Dès qu’elle peut se remettre à parler, elle est remplie d’une grande gratitude immédiate. Car elle avait cru que la plaie s’était refermée parce qu’elle n’était pas digne de la supporter. Maintenant, il lui est permis de l’avoir à nouveau. – Mais le lendemain matin, au téléphone, le P. Balthasar apprend, en termes voilés, que la plaie qui a été soudainement douloureuse la veille au soir, n’est pas l’ancienne, mais une nouvelle, une troisième, toute proche des deux autres, qui sont fermées toutes les deux. La nouvelle plaie lui a fait mal toute la nuit. – Le P. Balthasar avait parlé un jour à Adrienne de la sévérité et de l’inflexibilité de saint Ignace. Elle l’avait « défendu » et avait dit qu’il était au fond rempli de bonté. Le lendemain matin, elle me raconta que saint Ignace lui était apparu la nuit et lui avait montré mon caractère. Dans ce coup d’œil, elle avait vu pour la première fois tous les défauts du P. Balthasar et pour ainsi dire les défauts principaux de sa nature. Cela avait été si fort et si net qu’elle croyait qu’elle ne pourrait jamais lui en parler. Elle le fit cependant et le résultat fut pour moi d’autant plus humiliant que les choses que je reprochais à saint Ignace dans mon insolence étaient celles-là même qu’il avait à me reprocher. Jamais encore un miroir aussi clair de mes fautes n’avait été mis devant moi. Depuis lors je conçus un grand amour pour saint Ignace, que j’avais toujours un peu craint auparavant. – Elle ne peut se lasser de louer la merveilleuse nature de la Mère de Dieu, de souligner la distance qui la sépare de tous les autres « saints ». Un être qui est de pure bonté, qui n’est rien que grâce et amour qui se répand, et pour cette raison partout présente en quelque sorte où se produit un événement de grâce. Quand Adrienne entre dans une église, ce qu’elle éprouve tout d’abord, c’est toujours le sentiment de la présence de Marie. Ce sont les églises surtout en tant que telles qui auraient quelque chose de la nature de Marie. Et par Marie, elle est ensuite conduite au tabernacle. Pendant la messe également, elle a toujours le sentiment que Marie est présente avant la consécration, jusqu’à ce que son Fils soit « né » sur l’autel. – Elle dit qu’elle a maintenant le besoin urgent d’avoir une voiture électrique. Elle fut un jour appelée à la police pour se justifier sur l’origine de toute l’essence qu’elle avait. On la voyait dans tous les coins de la ville avec sa voiture. Une enquête doit être ouverte. Elle espère que l’affaire se perdra dans le sable. Mais il est grand temps qu’elle ait une voiture normale. – Elle raconte en souriant une « plaisanterie d’essence » qui s’est encore produite : la voiture avait de nouveau roulé longtemps à vide. Un jour, on lui avait mis quelques litres d’essence, environ un tiers de la capacité du réservoir. L’aiguille monta aussitôt sur « plein ». – Le P. Balthasar part ensuite pour quelque temps à Sion pour terminer son libre sur Karl Barth. Pendant son absence, il reçoit quelques lettres d’Adrienne.

26 août – Après une nuit irréelle – ne faire que remercier, ne pas demander, ne pas désirer – la journée fut remplie d’histoires précises pour lesquelles il ne fut pas toujours facile de prendre position. A l’hôpital, partout le désarroi. L’unique enfant de Merke (le Professeur Merke, ami d’Adrienne) est tombé malade cette nuit à en mourir, et de bonne heure il a été opéré pendant des heures par quatre médecins; une suppuration soudaine derrière l’œil droit l’a fait sortir de son orbite; on a dû ouvrir le front pour atteindre un pus épais et vert au-dessus des méninges; les os de la pommette également durent être sciés : là aussi, même tableau. Il y a encore quelques chances, mais peu. Je prie autant que je peux; aidez-nous, je vous en prie; mais prier pour garder une vie est tellement plus difficile que pour la façonner. Merke me ferait infiniment pitié, mais savons-nous donc les desseins de Dieu?… Je n’écris pas plus pour le moment. Il me vient une idée pour le petit Merke, je vais essayer de la faire passer.

27 août – L’idée qui hier m’arracha si soudainement la plume de la main n’a pas pu se réaliser. J’avais le sentiment que ce serait bien si je pouvais veiller le fils de Merke; la raison qui m’incitait à le faire était l’idée quelque peu païenne sans doute qu’on pouvait mieux prier tout près du malade. J’allai donc à l’hôpital et j’expliquai à l’infirmière en chef qu’elle n’avait pas besoin de prévoir une infirmière puisque je pouvais prendre la garde. A cause des retraites, des militaires et des vacances, ils sont de fait limités en personnel soignant : peut-être surtout à cause d’une insuffisante élasticité de l’organisation quotidienne. L’infirmière en chef n’a rien voulu savoir; Merke ne le permettrait sans doute pas; il avait encore dit il n’y a pas longtemps que je ne me ménageais pas assez, etc. Bon! Merke n’était pas là et je ne voulais pas le déranger chez lui. Le soir, je le rencontrai pourtant à l’hôpital; il ne le permit à aucun prix. Mais ce qui est bien, c’est qu’il put s’épancher toute une heure, il parla de l’enfant, de son horrible inquiétude, des mille et une choses qui l’accablaient d’une manière ou d’une autre; nous étions très proches, et je crois que cela fut pour lui une aide. Je passais la nuit à la maison; l’état de l’enfant est inchangé. – Il n’y a que toi qui ne peux jamais être accablé par ce qui m’arrive; tu m’as appris à rendre grâce pour cela; fais-le aussi, je t’en prie. Je ne trouve toujours réellement fâcheux que les moments où je suis « dedans »; le reste n’est jamais « excessif ». Et tu sais, il n’y a pas qu’à Lui que je rends grâce; c’est aussi à toi, car il y a une sorte de médiation dans ces choses, je le devine très bien. – Cela ne va pas bien pour le garçon de Merke, pas bien du tout. Je prie beaucoup.

Jeudi 29 août – « L’enfant de Merke vient de mourir; je suis presque incapable de penser à lui, c’était tellement sa raison d’être dans ce remarquable mariage. J’y vais tout de suite ». – Ce qui s’est passé ce soir-là, Adrienne n’a pas pu en parler tout de suite au P. Balthasar ; il était absent et il n’est rentré à Bâle qu’au début octobre, un mois plus tard. Il a mis alors par écrit le récit de cette conversation au sujet du petit Merke, tellement attendue par Adrienne : Nous parlâmes d’abord de toutes sortes de choses moins importantes, elle demanda de pouvoir garder le récit pour le moment où elle pourrait vraiment le faire. Mais ensuite, tout d’un coup, au milieu d’un sujet sans importance, elle s’arrêta et commença à raconter. Donc ce jeudi soir où le garçon était mort, elle était allée à l’hôpital Sainte-Claire avec des fleurs blanches afin qu’auprès du petit il y ait quelque chose de plus gentil quand les parents reviendraient. Puis, avec la Sœur, elle avait orné soigneusement le lit en mettant des fleurs partout; puis la Sœur s’était retirée dans un coin pour prier là, et Adrienne s’agenouilla dans un autre coin. Adrienne pensa : “Si seulement la Sœur sortait!” Sa présence la troublait en quelque sorte. Après quelque temps, la Sœur s’éloigna. Adrienne pria seule pour que la volonté de Dieu se fasse. Elle priait aussi – de manière paisible, sans pour ainsi dire penser à une possibilité sérieuse, ou mieux sans en être effrayée – pour que Dieu rende l’enfant à ses parents si c’était mieux ainsi. Elle était toute sous l’impression de l’immense douleur de son ami. Tout d’un coup l’enfant se mit à trembler. Puis il essaya de s’asseoir, leva la tête et le haut du corps, et commença à ouvrir les yeux. Adrienne dit plus tard que cela avait été comme si la vie était revenue jusqu’à la limite de la conscience. Cela alla très vite. Quand elle vit cela : « Alors j’ai tout lâché ». Ce qui s’est passé en elle en cette seconde, elle l’a expliqué en différentes phases mais qui étaient toutes étroitement unies. D’abord un cri de tout son être. Par la suite, elle s’est étonnée que tout l’hôpital ne soit pas accouru à ce cri silencieux. Puis la conclusion qu’il lui avait été mis en main de tenir l’enfant en vie, mais qu’en même temps, de la part de Dieu, quelque chose comme un non sérieux avait été dit, quelque chose comme : « Pourquoi te mets-tu en travers de mes desseins? Pourquoi te mêles-tu de choses dont tu n’as pas une vue d’ensemble? D’où sais-tu qu’il n’est pas mieux pour cet enfant de mourir que de vivre? » Et pourtant Dieu était prêt à se laisser contrarier dans ses plans. A ce moment-là tout était entre les mains de Dieu, sa volonté devait se faire. Mais dans cette remise de soi il y avait aussi une terrible angoisse. Elle dit plus tard que cela n’avait pas été à proprement parler l’angoisse devant le fait que le mort se réveille ici. Ni non plus l’angoisse devant l’ébullition de l’hôpital si la Sœur revenait. Sur le moment où elle aperçut cela, cela ne lui fit pas la moindre impression. Mais l’angoisse devant le chemin qui s’ouvrait devant elle, le chemin intérieur qui s’étendait à perte de vue à partir de choses de ce genre, en possibilités qui ne pouvaient plus se prévoir. De par cette angoisse aussi elle laissa tout aller, et le garçon se laissa tomber en arrière. La Sœur entra et voulut se remettre à prier. Elle remarqua alors que les doigts du garçon n’étaient plus croisés comme auparavant, un doigt se trouvait redressé. Elle fit un petit « eh » étonné et remit les doigts en place. Puis elles restèrent encore un certain temps en prière. Adrienne était comme pétrifiée. – Le P. Balthasar essaya, aussi bien qu’il le pouvait, de lui montrer le sens ; elle écouta, mais comme elle l’avait dit, elle était au fond déjà « délivrée » et n’avait plus besoin d’explication. – Pendant tout le mois de septembre, elle avait été d’une certaine manière vulnérable et vite effrayée comme le sont les patients devant un couteau après une opération – l’image vient d’elle – : ils sursautent devant tout ce qui est métal, ne serait-ce qu’une broche. C’est pourquoi elle se voyait partout faillir à la tâche. Elle voyait bien comme auparavant ce qui lui était demandé, mais elle était comme paralysée. Elle prenait sur elle les obligations sans même remuer le doigt pour les remplir. Elle ne pouvait pas dormir et se trouvait cependant dans un état de sommeil. Elle ne pouvait plus non plus souffrir vraiment. Les souffrances qu’elle avait demandées pour ma retraite n’avaient pas été au fond de vraies souffrances mais comme un petit ersatz. Comme il y a un prix de consolation à la loterie. Un simple comme-si. Sa prière également était le plus souvent telle qu’elle n’atteignait pas la dernière profondeur. Elle glissait pour ainsi dire à la surface des choses. Quand elle lisait l’Ecriture, cette lecture ressemblait à une hâte craintive qui passait les lignes pour ne s’arrêter que là où se trouvait quelque chose qui ne présentât aucun danger. Le tout lui sembla si horrible que cela fit dans le plus intime d’elle-même comme une blessure mortelle et elle ne pouvait s’en défendre qu’en l’isolant et en y pensant aussi peu que possible. Car elle ne pouvait pas non plus trouver un sens à l’affaire. Elle disait que cela lui rappelait en quelque sorte les épreuves que les francs-maçons avaient à subir pour leur consécration. – Les lettres d’Adrienne au P. Balthasar qui suivirent ce fameux jeudi 29 août portent toutes des traces de l’émotion qui avait ébranlé Adrienne.

30 août au soir – Depuis que tu es parti, c’est la première fois maintenant que j’ai le temps d’écrire longuement; mes hommes sont tous sortis, j’ai devant moi des heures tranquilles, et d’écrire comme il faut sera pour moi un grand soulagement; ces derniers jours, il y a un certain nombre de choses qui ont été infiniment lourdes, opaques, menaçantes; au moment décisif je n’ai sans doute pas été à la hauteur, lamentablement, et maintenant je ne sais pas.

Dimanche après-midi, 31 août – Je suis assise depuis quelques heures dans la grande pièce, seule, presque sans but; je pourrais entreprendre maintes choses, les continuer, mais aujourd’hui tout a le temps. Je pourrais aussi prier, peut-être même réfléchir, penser en tremblant à la surprise d’avant-hier soir; même cela ne presse pas; je suis simplement là, à ranger des affaires, à feuilleter un peu, à tricoter ou à régler l’une ou l’autre chose; « de tout petits riens »; cela ne va pas plus loin, cela ne doit peut-être aller nulle part. Tu sais, j’attendais une sorte de commencement, c’était toujours : « Es-tu prête, totalement, toujours et encore prête? » Pourquoi? Je n’en savais rien, il me semblait seulement que c’est le don de moi-même qui était demandé, et tout à coup le but deviendra clair, et je pensais que le commencement « débuterait » en quelque sorte un peu comme commence une représentation quand l’heure a sonné, et on peut dire alors éternellement : tel jour, à telle heure exactement, il s’est passé ceci. Ce n’est justement pas cela. « Cela » a commencé, avant même un certain temps, je suis dedans, je ne puis pas mesurer le chemin, ni le chemin parcouru, ni celui qui est devant moi; je ne connais pas non plus la relation entre ce qui a été et ce qui vient, je ne m’en soucie pas non plus; il est remarquable qu’on se trouve quelque part et on ne le savait pas; on se prépare à faire un tour et on l’a commencé depuis longtemps. Étrange mais pacifiant; et comme en ce point il y a du calme, l’amour grandira peut-être mieux et « donnera des feuilles » plus abondantes. – Je voudrais dire encore beaucoup de choses bien que je ne sache vraiment pas si je parle clairement pour toi. Mais maintenant le téléphone sonne : un enfant gravement malade. Je dois partir. Au début il n’y a que Madame le Docteur qui part, ce n’est qu’ensuite qu’on voit si on a aussi besoin de l’autre; et alors ceux qui ont eu surtout besoin de l’autre ne savent absolument rien d’elle.

Lundi 1er septembre – Après la consultation. Toute la matinée, l’expérience de la nuit de vendredi avait comme disparu; elle ne m’est pas venue vraiment une seule fois à l’esprit, peut-être rapidement un souvenir fugitif mais qui était si lointain qu’il n’avait rien à faire avec moi, qui ne me pesait pas, ne m’opprimait pas, si bien que je ne connaissais que la compassion infinie pour Merke et que j’avais pour ainsi dire oublié l’épouvante. Les funérailles du petit Merke dans l’église du Saint-Esprit. Comme prêtre, le frère de Merke. Werner m’accompagnait, et bien que nous fussions assis avec les professeurs, il s’agenouilla encore sur le sol en quittant le banc, je ne l’avais encore jamais vu faire. L’inhumation au cimetière fut émouvante; toute la classe y était; l’allocution de Merke – le prêtre – fut excellente. Mais qu’est-ce que cela veut dire faire ses adieux à un enfant unique! Et pas de possibilité d’avoir d’autres enfants! Et puis reprendre la vie à deux, avec cette femme, sans la médiation, la liaison quotidienne de l’enfant. Je pense, vraiment en tremblant, que je n’ai peut-être pas su tout cela suffisamment vendredi. Cher ami, mon chemin est parfois totalement sans issue… Remercier quand même?

Le 2 septembre – Tout en vrac : Merci pour votre vraiment bonne lettre d’aujourd’hui. Tu dis naturellement des choses très justes au sujet du petit Merke, et pourtant… Au total il y a quelque part quelque chose de secret, de non clair, d’inaccessible ou d’à peine accessible; et tout d’un coup l’enveloppe protectrice se liquéfie, et c’est là, autant qu’il est possible de le faire, sans répit, seulement une pensée – non cela n’a rien à voir depuis longtemps avec des pensées – seulement un instinct : supplier. Angoisse et lâcheté. Un jour, la capsule est de nouveau là, fermée. La vie quotidienne continue avec ses petites exigences. – Avant la nuit épouvantable, il en était ainsi : j’avais le sentiment auparavant, il y a quelques semaines encore, que cela aurait été simple; prier tranquillement, s’offrir, prendre sur soi tous les sacrifices; et maintenant tout est étrange; je suis en quelque sorte dans une cage et je ne trouve pas le chemin; je suis absente de moi-même; non seulement tout ce qui était promis auparavant mais aussi tout ce qui a été donné ne vaut plus, quelque chose a changé qui est plus que fondamental. Dans la prière pour le garçon, c’était bien, mais je n’avais pas le droit de prier pour sa vie; il y eut toujours alors un changement de direction et je cédai, volontairement, chaque fois; au fond je ne cherchai presque plus à prier pour cette vie. Et puis cette chose vraiment effroyable. – Je manque de courage pour continuer à écrire.

Mercredi soir 3 septembre – Sur l’affaire elle-même, encore toujours un voile, mais tant de « présence » et de bonté que je peux quand même dire que je vais essayer, plus que jamais, d’être à vous tous. Ton Adrienne. – Pour toi et tes intentions, je prie autant que je peux; tu sais, quand on est tellement secoué, il est parfois difficile de prier, plus difficile encore de s’offrir; je ne cesse d’essayer, avant tout je pense à ton livre… Il y a des moments lumineux, pleins de « présence », et les anges sont là, et tant de bonnes choses; et puis survient l’horreur; alors cela ne va plus du tout, alors je ne suis plus capable de rien, même plus de m’offrir, car il manque pour cela la condition, comme si je promettais à quelqu’un le sucre de ce mois-ci et que je n’aurais pas le moindre petit mark pour en acheter. – Et alors les plus stupides petites choses me créent de l’angoisse, m’effraient en quelque sorte très profondément. Lundi, Noldi devait rentrer à la caserne bien qu’il eût présenté une demande de permission; à son départ je le consolais : « Bon, jeudi tu pourras revenir à la maison »; et aujourd’hui il arrive pour le dîner en riant et en me taquinant : ça a marché pour jeudi. Avant-hier j’ai joué au bridge, mauvaises cartes, puis tout d’un coup, « maintenant je fais un cercle autour de ces cartes », j’en reçus toutes de bonnes; les dames crièrent à la magie, j’étais dans une mauvaise posture; pourquoi tant de sottises ne cessent de sortir de moi? – Je suis maintenant en possession de ta lettre de mardi soir; tu me demandes de tout Lui livrer; oui… je ne cesse de le vouloir; peut-être verras-tu plus tard un jour, si je peux te raconter, combien tout cela fut horrible; je crois que cela dépasse vraiment tout ce qu’on peut imaginer. – Je suis heureuse que tu aies suivi la retraite; je sais que beaucoup de bien en sortira, en partie directement perceptible. Est-ce que la mienne va se faire? Je prierai pour ceux de Sion. Je lis la petite Thérèse de Ghéon, en français cette fois. L’Evangile de Jean, en entier. – La santé? Vraiment, tout ce que tu sais, inchangé. Une petite chose en plus. – De temps en temps je ne sais pas si la nuit de vendredi fut péché; je ne peux me confesser à personne, naturellement; de temps en temps il me semble que je ne le dirai jamais à toi non plus. Tu dis : « Ne regarde pas en arrière »; j’essaie, mais de temps en temps c’est comme si la capsule sautait d’elle-même sans que j’y fasse quelque chose. Je communie chaque matin vers 11 H 30, toujours pure à cet instant, sans le sentiment que cela avait été alors un péché, c’est chaque fois bon; ce qu’il y a de neuf au point de vue santé est arrivé pendant la communion, mais cela ne me semble vraiment pas une punition.

Vendredi après-midi, 5 septembre – Merci pour ta bonne parole; je vais donc essayer de le Lui remettre mais, crois-moi, c’est parfois beaucoup plus difficile que tu ne le penses parce que je ne sais vraiment pas ce qui s’est passé. Pour qu’il ne reste pas de malentendus entre toi et moi, je dois pourtant dire ceci : ce n’était pas une offre, c’était un accomplissement. « Pas une offre » veut dire : subjectivement non, car je ne pensais pas à une quelconque possibilité d’une offre véritable quand je suis partie dans cette nuit de vendredi alors que tout était déjà passé. J’allais simplement pour compatir, aider à porter, consoler; j’avais compris d’une certaine manière que cela devait se faire; je souffrais pour l’ami, si je ne me trompe, même déjà avec résignation. Et puis est arrivée la réalisation de ce que je n’avais pas demandé, et alors je commençai par dire non, c’est-à-dire je disais, je priais de toutes mes forces : Non ce que je veux, seulement ce que tu veux, totalement ce que tu veux, je le criai de tout mon être, dans une angoisse mortelle – sans paroles – « mais c’était plus qu’un hurlement ». Sur le moment je croyais vraiment que c’était soumission, uniquement soumission; maintenant je ne sais plus ce que c’était, peut-être aussi en partie l’angoisse d’être utilisée comme instrument, comme tu le dis. Bien que le tout ne fût vraiment pas effrayant; aussitôt après, cela alla très bien; ce n’est que très lentement que le doute s’est glissé en moi; et maintenant je ne sais pas. Maintenant je sais que dès que nous serons tranquilles ensemble, je pourrai quand même tout te dire; mais tu vois sans doute que c’est le plus dur de ce qui m’a été demandé jusqu’à présent. – Autour de moi il se passe beaucoup de choses; j’essaie de donner autant que je peux. La nuit dernière ne fut qu’une prière, cela a fait du bien. Depuis hier, saignements d’estomac après des mois de pause. Je connais maintenant – par toi – la valeur de la souffrance physique; je te remercie. Donc je mets sous capsule la semaine dernière et nous ouvrirons la capsule quand tu seras là. – « Offrir les autres » : je pensai à mes enfants au lieu du sien; sur le moment cela me parut une tentation, mais justement comme je ne sais quand même presque plus rien de ces moments-là, je craignais que je pourrais avoir dit non à cela pour ne pas avoir pour moi cette souffrance; mais surtout cela semblait n’être qu’une tentation parce que, sans doute raisonnablement, on ne peut pas faire avec les personnes des « affaires d’échange ». – A un moment donné, tout m’a semblé réellement provenir de l’amour, le sien comme le mien, et ne créant ni désobéissance ni angoisse.

Le 7 septembre – Le besoin de parler avec toi de tout ce qui s’est passé se fait toujours plus pressant; cela m’effraie d’une certaine manière et me paralyse dans mes activités. Aujourd’hui à Neuenburg, ce fut une riche journée; beaucoup de choses se sont passées de ce qui avait été jusque-là vaguement annoncé. – La nuit à Neuenburg fut vraiment un sommet de souffrances physiques; mais elle fut extraordinairement riche et belle; je n’ai pu dormir un instant, c’est pourquoi maintenant après une journée plus que remplie je suis bien fatiguée.

Le 9 septembre – Je ne crois pas que la capsule sera vide avant que tu viennes car elle est vraiment lourde. Tu n’as pas l’air de te rendre compte. Je sais que quand tu seras là, tu verras le sens; ça a toujours été comme ça jusqu’à présent. Effectivement ce n’est plus insupportable depuis dimanche, c’est simplement repoussé. – Il y a beaucoup de choses qui se passent; je vois beaucoup de gens bouleversés. Maintenant tout juste il y avait ici le vicaire X. Pendant une demi-heure, il m’a expliqué des choses sur les visions « mystiques »; cela me coûte toujours beaucoup d’entendre de telles conversations; mais c’est vraiment un type bien. – Dans un quart d’heure, conférence au palais épiscopal sur la grandeur du mariage chrétien; le pasteur L. parle; j’espère que tu aurais été d’accord pour que j’y aille; cela me semble absolument nécessaire; les organisateurs sont du milieu de l’aide aux femmes. Je pense qu’il faut que les associations de femmes protestantes sachent que je ne suis pas morte. Orgueil?

Le 11 septembre – En quittant ma lettre, je suis allée à la conférence de l’aide aux femmes, très bien suivie, mais vraiment faible pour le contenu; après, cela me fut vraiment pénible qu’il n’y ait eu aucune discussion, et donc aucune possibilité de compléter; je crois que les points les plus importants devaient encore être discutés. – Hier j’ai essayé la Pinocchio (la nouvelle voiture électrique). Aujourd’hui c’est le dernier jour de Jérôme (la vieille voiture); mais j’espère que je pourrai bientôt m’en servir à nouveau, quand la guerre sera finie et moi encore là. Je vois que je l’ai toujours sous-estimée. Conduire une voiture électrique est répugnant, au moins au début. – Je ne veux pas me plaindre, mais vraiment remercier; je crois quand même que j’ai rarement été aussi fatiguée que ces derniers jours.

Samedi 13 septembre, à la tombée de la nuit – Tout est grâce dans les jours d’aujourd’hui, je pourrais à peine te décrire comment, bien que j’attende un contrôle en quelque sorte pour bientôt. Il y a deux jours, je me suis convenablement écrasée la main gauche (toujours la main gauche à ma honte), seulement le métacarpe, je peux encore m’en servir même si c’est un peu pénible. – Mardi après-midi arrive un train de quatre cents enfants belges; je suis requise « militairement » pour examiner les cas douteux; je m’en réjouis bien que je sache déjà qu’il y aura des choses pénibles. – Dimanche après-midi. Depuis la secousse de ce vendredi, je suis continuellement fatiguée, je suis à peine capable de faire le nécessaire, spirituellement. Et avec les nombreuses personnes que je vois et qui attendent toutes en quelque sorte quelque chose de précis, je ne cesse de me dérober lamentablement. Je devrais acquérir les éléments de base du catholicisme pour pouvoir les transmettre. De temps en temps il me semble que je suis dans un pays totalement étranger et les natifs posent des questions extrêmement précises sur la Suisse, des questions de détail. Comment utilise-t-on la paille? Comment prépare-t-on l’huile pour le moteur? Combien de temps sale-t-on le fromage? Avec quelle machine fait-on des aiguilles de montre? Etc. Et quand je ne sais pas, étonnement. Ils sont bien de la Suisse et ils ne connaissent même pas les industries de leur pays; et comme ils ont besoin d’explications, c’est comme si je n’avais rien à faire avec lui. Ainsi pour le catholicisme. Je devrais être mieux armée, je fais trop peu, j’ai à peine la force de faire davantage. En fait il y a aussi le fait que, lorsque tu n’es pas là, il me manque le complément nécessaire, je ne peux pas alors, comme d’habitude, courir chez toi pour chercher des tuyaux. – C’est l’époque où les patients apportent des fleurs de leurs jardins, de toutes sortes, de toutes couleurs; j’en ai des quantités, et hier j’ai passé un long moment à les arranger; la pièce est magnifique; j’ai retiré la plupart des tableaux pour n’avoir que les fleurs; également des roses magnifiques dans un vase en cuivre; souvent il me semble que les fleurs parlent si clairement de Dieu, davantage peut-être encore de la Mère de Dieu; il me semble presque qu’elles apportent dans la pièce quelque chose de l’autel, quelque chose d’immédiat.

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