41.14 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1940-1941

Le 19 septembre - Hier j’aurais eu le temps d’écrire une longue lettre, mais je ne voulais pas t’envoyer la lettre avant que tu sois à Sion (Le P. Balthasar était en randonnée en montagne pour plusieurs jours). Je pensais que la randonnée ne serait pas finie avant longtemps, et aujourd’hui le temps me manque réellement; arrive en plus cette lassitude qui me paralyse de plus en plus; elle fait que je n’ai de contact avec les autres que comme à travers une cloison de verre : c’est sans doute aussi une suite de ce vendredi et du début de la semaine dernière; tout est en quelque sorte en sourdine, le plus marquant n’est que vaguement indiqué. S’il devait arriver un jour que je trouve quelques heures de sommeil, cela changerait peut-être; mais je sais que cela signifie pour moi beaucoup plus que consolation seulement : tout est vraiment grâce. – Ne sois pas trop déçu par ces maigres lignes, je t’en prie; je pense à tes préoccupations avec beaucoup de reconnaissance et d’amour; la lassitude est en fait conditionnée physiquement pour une large part, mais elle s’infiltre partout; il y a tant de choses qui se passent dans mon entourage, et je pense que mon impuissance actuelle, Dieu ne me la donne pas sans raison.

Le 20 septembre – 11 H 1/2 du soir. Depuis presque une demi-heure je suis assise devant cette feuille de papier, je veux t’écrire et te remercier, et je suis quand même toujours encore trop fatiguée. Je vois que je ne suis tout simplement plus capable d’activer, je ne suis pas seulement trop paresseuse, mais réellement aussi trop fatiguée; je t’en dirai plus demain et je m’en réjouis déjà dès maintenant. – Dimanche après-midi. Hier il est devenu clair pour moi d’une certaine manière que la souffrance du Christ n’est aucunement achevée pour lui-même bien qu’elle ne soit sûrement pas parallèle aux fêtes célébrées dans l’Eglise tout au long de l’année liturgique. Mais c’est une partie intégrante de sa joie céleste, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Je le voyais avec un filet de pêcheur infiniment long qu’il traînait avec beaucoup de peine, si ce n’est même en trébuchant; le filet était à larges mailles, et une partie, celle qu’il tirait, était déployée. Juste derrière lui, à droite, tu portais avec lui juste au bord, quelque chose de lourd aussi, mais quand même beaucoup moins que Lui; puis le filet resta comme tenu sur quelques mètres à la même hauteur, mais par des mains invisibles; puis vinrent quelques mètres qui étaient à terre, déchirés et s’accrochant à chaque pierre, à cause d’un manque d’aide en quelque sorte; le tableau avait sans doute quelque chose de pénible, d’oppressant, et pourtant de libérateur; la dernière chose pour moi : ta proximité du Christ; je te trouvais étonnamment proche, comme s’il n’y avait place pour personne entre toi et Lui; je savais naturellement que tu suivais le Christ mais, chose curieuse, je m’attendais à plus de distance; il vit mon étonnement et il m’expliqua qu’il en est de l’aide comme il en est de la manière de le suivre et de la foi; il n’y a pas de rang; tous ceux qui travaillent avec lui, totalement, sont aussi proches, très proches. Tout cela te semble sans doute aller parfaitement de soi; pour moi, ce fut directement une révélation qui m’a comblée; c’est comme si ma joie était encore plus grande; en même temps, comme le plus souvent aussi, une joie dans la souffrance, car pour la première fois j’ai vu sa souffrance de mes propres yeux; il y avait de la peine dans son travail, même si elle était unie à la joie et au succès tout à fait intimement et aussi visiblement. Et puis encore : il était fatigué, et depuis lors ma lassitude a un sens, j’ai pu aussi la lui donner enfin, si bien qu’il n’y a plus à perdre un seul mot à ce sujet.

Le 24 septembre – Pour la retraite, je prie vraiment; ah! Je voudrais tellement te donner, te transmettre en quelque sorte. Je ne cesse d’y penser à tout instant et j’espère que ce sera quelque chose de très bon, de déterminant. – Les soumissions me semblent parfaitement naturelles, les relations avec notre Mère, etc. Supporter la souffrance avec confiance – pas la souffrance physique, mais l’autre – est sans doute extrêmement difficile; sur le moment, on ne peut pas garder contenance étant donné que tout paraît inattendu, difficile et même vide de sens, l’oreille est sourde aux explications. L’enfant supporte une opération en toute confiance si on lui en explique la nécessité; mais la raison peut rarement apporter un soulagement aux tourments de sa propre souffrance; sinon ce ne serait peut-être pas une vraie souffrance. Il me semble du moins qu’il en est ainsi; mais je vais faire effort, autant que je peux.

Dimanche 28 septembre – Mes pensées sont vraiment très fort avec vous à Sion; je ne peux presque pas dire tout ce que j’attends de ta retraite pour ceux qui te sont confiés; il me semble que quelqu’un parmi eux a tellement besoin de toi qu’il trouvera son chemin par toi et par ce qui lui viendra par toi, et ce ne sera pas un petit chemin. – (Adrienne parle ensuite d’un congrès à Fribourg, qui l’a beaucoup fatiguée, mais dont elle est revenue contente). Journet fut incroyablement bon. Esprit et intelligence si enracinés et si associés; il m’a fait la plus profonde impression bien que j’aie le sentiment que théologiquement, la dernière chose pourrait ne pas être juste : « Les enfants morts sans baptême ne vont pas au ciel, absolument pas ». Non que je croie le savoir exactement, et pourtant Dieu est amour, il est vraisemblablement encore plus haut que toutes les finesses théologiques. Mais l’exposé était magnifique, non séparable de l’homme qui agirait même en se taisant. Je suis rentrée vraiment enrichie à la maison, mais je dus me coucher aussitôt, au milieu de l’après-midi, parce que je n’en pouvais plus. Et depuis lors la ronde continue; beaucoup de questions et quelques essais de réponse. Je t’écrirai plus longuement plus tard étant donné que cette fois-ci ce dimanche après-midi ne m’appartient pas. « Mon Dieu, quel carrousel ». Cette fois je sais tout de suite pourquoi je suis fatiguée, il y avait là tant de gens. (Elle raconte ensuite en détail les visites qu’elle a reçues et les questions qui ont été soulevées). – Par ailleurs quelque chose d’amusant. Th. J. a rencontré cette semaine une camarade d’autrefois que je n’ai pas revue depuis 1918. Elle lui a dit qu’elle venait me voir. La camarade : “Adrienne, oui, je me rappelle spécialement d’une chose, elle nous a fait une fois une conférence sur les jésuites, spécialement sur la réserve mentale. Nous étions toutes indignées, choquées; elle s’est défendue avec verve, ne comprenant rien à nos protestations et elle nous a toutes convaincues”. Je n’en ai aucun souvenir, mais je trouve cela amusant; la camarade s’est convertie il y a quinze ans. – Ce matin, à l’église Sainte-Claire, il y a eu quelque chose de beau.

Lundi soir 29 septembre – Je t’en prie, ne sois pas triste à cause de la retraite. Je sais bien que tu fais ce que tu peux, et je sais aussi – réellement, avec la plus grande certitude – qu’elle portera des fruits. J’y prends part en quelque sorte par une sorte singulière de prière qui m’envahit; je te raconterai plus tard. A part cela, je prie aussi beaucoup, « d’une manière voulue », en contraste avec la première; et il y a aussi toutes sortes de choses à supporter, par lesquelles je sais depuis peu de temps qu’il y a la retraite. – Je ne peux écrire que peu de choses; si je ne suis pas trop paresseuse, j’écrirai encore cette nuit. Mes journées sont extrêmement remplies, également de toutes sortes de désagréments minimes qui sont parfois plus écœurants à supporter que les grands.

Mardi soir 11 h ½ – Je reviens tout juste de l’hôpital, le coeur lourd. Mme Zf, qui a perdu un petit enfant il y a quatre mois, vient de faire une fausse couche; cela aurait été un garçon. C’est pour elle si horrible; dans de tels moments, il n’est pas facile d’être médecin; techniquement on surmonte les difficultés, on est content de pouvoir agir logiquement, et après on est là les mains vides et avec une consolation également vide en ce moment. – Toute la journée a été pleine, pas facile. A la consultation de l’après-midi, énormément à faire, et d’abord deux lettres anonymes, la deuxième avec de petites remarques onctueuses, la première avec des choses désagréables : je suis fière et je n’ai pas de coeur pour les pauvres; « d’autres » le font aussi dire; quelque part, c’est naturellement juste, et malgré l’anonymat, je dois penser que la lettre n’a pas été écrite par méchanceté mais vraisemblablement pour me montrer quelque chose. Cela m’occupe passablement. – Je ne peux pas m’imaginer le cours de la retraite, mais j’y pense, et à toi et à vous tous; je me réjouis vraiment du ciel, là on aura vraiment le temps de prendre soin de vous tous.

Le 1er octobre - La femme à la fausse couche, ce soir cela va moyennement. J’ai passablement de patients à l’hôpital; à part cela, je fais quelques visites et j’ai une grosse consultation. Aujourd’hui j’étais invitée pour le thé chez le directeur de l’école des filles; c’était une affaire extraordinaire; à la vérité je ne crois pas que beaucoup puisse s’y faire; mais au moins une chose : éveiller la compréhension du catholicisme, supprimer certaines étroitesses d’esprit. – Je connais extrêmement peu de catholiques; de temps en temps, il me semble que c’est une malédiction de vivre dans un milieu si protestant ou, pour mieux dire, dans un milieu si indifférent.

Jeudi soir, le 2 octobre – Cette nuit j’ai vu saint Ignace; de nouveau après un long temps, vraiment. Il nous regardait, toi et moi; j’aurais dû semer et tu traçais des sillons dans un grand champ; et chacun de nous deux pensait que l’autre le faisait, c’est-à-dire avait la plus grande tâche; puis il nous expliqua que nous ne pensions ainsi que parce que nous ne pouvions pas voir assez où le partage avait son origine; puis vint le Seigneur et il dit : Ma bénédiction est avec vous. Puis tourné vers saint Ignace : Et aussi avec toi.

Vendredi soir, le 3 octobre – La retraite maintenant se termine. Qu’allez-vous bien apporter? Je pense que tu auras sans doute remarqué quelque chose. Je remercie Dieu que la semaine soit finie. Mais quoi maintenant?

Quelques jours plus tard, le P. Balthasar était de retour à Bâle. Durant la semaine de la retraite, Adrienne avait été bien sûr « dans le trou », c’est-à-dire dans la désolation de la souffrance. Elle n’avait rien signalé de cela dans ses lettres pour ne pas distraire le P. Balthasar. Mais même cette souffrance n’avait été en quelque sorte qu’un « ersatz » du vrai « trou ».

P. Balthasar : Samedi dernier à Sion, comme la retraite se terminait et que j’avais beaucoup parlé de l’existence de l’homme dans l’Eglise, soudain j’avais dû penser très fort à Jeanne d’Arc. Elle était sortie de ma mémoire depuis des mois; elle m’était redevenue tout d’un coup totalement présente et je décidai d’entreprendre cet hiver le plan projeté longtemps auparavant d’une traduction des Actes de son procès. Je racontais cela à Adrienne; elle dit : « Étrange ». Le même jour, elle avait vu Jeanne d’Arc pour la première fois. Un petit moment seulement, mais avec une telle insistance qu’elle pouvait décrire chaque trait de sa physionomie. Une fille de paysan dans une grossière robe brune, avec un tablier. Une peau typiquement paysanne, bronzée et couverte de taches de rousseur. Un large front, un nez un peu aplati. Le visage d’une bergère. On ne voyait pas les moutons, mais on devinait leur proximité à l’allure de la jeune fille. Elle était très jeune. A l’époque où elle entendit les premières voix. Elle ne voyait pas encore tout le chemin qu’elle aurait à parcourir. Elle savait seulement qu’elle entrait dans quelque chose de démesuré. Les commissures de ses lèvres étaient serrées; Adrienne chercha longtemps une expression pour son état d’âme; finalement elle dit : Maintenant je l’ai : « Elle était rebutée ». Comme si une mouche avait effleuré son visage; la première fois elle pense qu’il suffit de l’écarter d’un mouvement de la main; la mouche revient, on recommence le mouvement; elle revient une troisième fois; on remarque alors une intention : « Qu’est-ce que cela veut dire? » Adrienne la vit à l’instant où elle n’avait pas encore vraiment dit oui. Elle comprit aussi que ce oui n’était pas donné une fois pour toutes, mais qu’il lui serait arraché successivement à chaque nouvelle phase de sa destinée. Elle voyait que cette destinée, en son centre le plus intime, était faite d’angoisse. Elle voyait combien la jeune fille serait exposée, et Jeanne elle-même le pressent vaguement. Avec cela une pudeur et une austérité presque repoussantes. Mais elle est remplie de zèle, ce mot la caractérise totalement; c’est cela qu’elle emporte avec elle pour ainsi dire comme ce qui lui est propre dans sa destinée.

Adrienne dit que ces derniers temps elle a vu une « quantité de gens », Jeanne n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Mais ce soir elle ne parle d’aucune autre apparition sauf d’une de saint Ignace qui lui a fait nettement savoir que la résistance à sa collaboration avec moi ne venait pas des milieux protestants mais uniquement de la Compagnie de Jésus.

Récemment elle avait à régler une grosse facture de voiture et elle n’avait pas d’argent. Elle avait chargé son fils Noldi de porter la facture au garage et de dire qu’elle paierait le plus tôt possible. Elle lui avait donné une enveloppe pour y mettre la facture, ce qu’il fit aussitôt. Le lendemain matin, elle était allée au garage, un peu gênée, pour chercher sa voiture mais en prenant un air dégagé. La secrétaire l’aborda et la remercia beaucoup pour le règlement de la facture. Adrienne : Mais elle n’a pas encore réglé la facture. Si, si, elle a mis un billet de cent pour le règlement. Adrienne le conteste vigoureusement, elle sait très bien qu’elle n’avait pas d’argent hier. La secrétaire va chercher le directeur; celui-ci est l’amabilité même et il assure qu’il était là quand l’argent est arrivé, tout est en ordre. Adrienne est comme dans un rêve, elle ne sait ni que faire ni que penser. Rentrée chez elle, elle demande à Noldi par acquis de conscience s’il n’a pas mis d’argent dans l’enveloppe. Il lui rit au nez : il n’en est pas question, lui-même n’a plus vu de billet de cent depuis longtemps!

La sorte de prière dont elle parlait dans l’une de ses dernières lettres et par laquelle elle avait participé à la retraite, elle la décrit de la manière suivante : C’est comme si tout d’un coup, au milieu d’occupations tout autres, elle est atteinte comme d’un éclair qui la contraint spirituellement à se mettre à genoux et exige d’elle comme une offrande totale d’elle-même. Non qu’elle offre quelque chose elle-même, mais c’est d’en haut que vient l’exigence de donner maintenant ce qui est présentement nécessaire. C’est comme si on faisait irruption chez elle et qu’on prenait quelque chose dans sa poche. Ce qui manquait à ce moment-là à Sion, pensa le P. Balthasar.

Adrienne pose à nouveau des questions sur la mystique. N’est-ce pas qu’elle n’est quand même pas une mystique? C’est quelque chose de tout à fait différent, ça n’a rien à voir avec elle. De par le protestantisme, elle a une telle horreur de la mystique! Bien qu’elle ne puisse rien se représenter d’exact sous ce terme. Seulement quelque chose comme une histoire malpropre. Je lui explique quelque chose de la vraie et de la fausse mystique et sur le mélange des deux. Que la pure forme de la mystique chrétienne est un don de Dieu qui envahit des gens tout à fait indignes. Et que les signes d’authenticité sont d’une part la participation aux souffrances du Christ, d’autre part l’obéissance ecclésiale. Uniquement des visions et d’autres états extraordinaires sans participation à la Passion sous une forme ou sous une autre, cela n’existe pas. Elle est étonnée de cette explication, elle en ignorait tout et elle dit pensivement : Bon, bon, c’est donc toujours lié. Puis elle dit : Mais les apparitions qu’elle a ne sont pas du tout des visions, c’est la simple réalité. Cela se passe comme ceci : comme elle et moi, nous sommes maintenant assis ensemble, saint Ignace ou la Mère de Dieu arrive. C’est à proprement parler la réalité vraie, habituelle; et l’autre, comparée à elle, est presque irréelle. Comme chrétiens, nous sommes quand même en communion avec ceux d’en haut, et le ciel est notre propre patrie.

Elle est maintenant toujours plus souvent au ciel. Une fois qu’elle sera tout à fait là-haut – elle se reprend et dit : une fois qu’elle sera là-haut -, ce sera également tout à fait naturel, on sera dans une atmosphère authentique. Elle essaie de m’expliquer comment là-haut il y aura encore des chagrins. Pas des souffrances bien sûr et pourtant… On ne pourra quand même pas ne pas voir que les pécheurs se perdent. C’est alors seulement qu’on saura ce qu’est vraiment le péché. Et combien on aura alors infiniment à faire! On devra pour ainsi dire se livrer à une activité frénétique. Alors aussi on pourra enfin prier comme il faut et on aura le droit de « forcer ». Ici sur terre, on ne sait jamais si ce qu’on demande est vraiment la volonté de Dieu. Certes le Christ « force » lui-même. Comme c’est étrange que le Père se laisse ainsi tout arracher! Quelles sont les règles d’après lesquelles il nous accorde ceci et nous refuse cela? Et pour accorder quelque chose, pourquoi a-t-il besoin de tant et tant de prières, et de souffrances et de sacrifices? Mais il ne lui vient pas à l’esprit de vouloir regarder les cartes de Dieu.

Madame Z, dont il fut question aussi dans les lettres, est cette femme qui au début de la dernière semaine sainte avait eu cette terrible et difficile naissance qui avait servi d’introduction à la première “Passion” d’Adrienne. L’enfant qui avait été mis au monde avec tant de peine, avait été trouvé étouffé dans son petit lit quelques mois plus tard; un procès avait été ouvert contre une belle-fille de cette femme parce qu’on la soupçonnait d’avoir étouffé l’enfant, mais cela ne pouvait être démontré. Quand Adrienne était entrée récemment dans la chambre de la femme à nouveau enceinte, il y avait là un jeune couple qui parlait avec la femme et qu’Adrienne voyait de dos. A la vue de ces deux personnes, Adrienne eut le sentiment qu’elle perdrait connaissance si ces deux personnes ne quittaient pas la pièce immédiatement. Pourquoi? Elle ne le savait pas, mais tout son être criait : Dehors, dehors, ces gens! Avec un reste de contenance, elle pria les deux de bien vouloir se retirer un instant pour qu’elle puisse ausculter la femme. Une voix haute et onctueuse dit : “Volontiers, Docteur, nous serons vite de retour!” Elle apprit qu’il s’agissait de la belle-fille et de son mari. – Pour Mme Z, cela va mieux. Elle se fera peut-être catholique. Elle a parlé tout d’un coup avec Adrienne de sa vie intérieure et elle lui a exprimé son désir de devenir catholique. – Adrienne elle-même est guérie de la mystérieuse maladie qu’elle avait quand le P. Balthasar était revenu. Elle est, comme elle dit, de nouveau prête à toutes les turpitudes.

Mercredi 9 octobre – Très mauvaise nuit. Adrienne se croyait proche de la mort et voulait déjà faire appeler le Professeur Gigon; mais elle y renonça. Le lendemain elle est fatiguée, mais malgré cela de bonne humeur; sa lassitude est purement physique. Rien de l’atonie de l’âme qu’elle avait connue. – Elle a passé presque toute la nuit en conversation avec Marie; elle a reçu alors de nouvelles intuitions profondes sur l’être de Marie et elle a reçu d’elle de grandes grâces; elle a aussi obtenu une grande grâce pour moi, non pour moi-même, mais pour mon apostolat. Elle n’exige jamais, elle ne fait que donner et transmettre. Le Père et le Fils exigent toujours quand ils donnent, car c’est eux qui forment les destins, les chemins de vie et les tâches des hommes. Et même si la grâce se trouve toujours dans une proportion totalement débordante par rapport à ce que l’homme fait, il y a cependant toujours un certain rapport entre la grâce et la vie, celle qui est passée ou celle qui est encore attendue. Marie par contre n’a qu’un rôle de mère; en tant que telle, elle n’a pas à exiger. Elle ne le fait jamais, par principe pour ainsi dire; elle ne fait qu’aider les destinées à s’accomplir par son assistance. Elle possède une sorte d’omniprésence secourable. Adrienne comprend que ce n’est pas un hasard que Marie lui soit apparue la première. Auparavant, alors qu’elle avait déjà décidé de se faire catholique, elle ne pensait pas à la Mère de Dieu. Marie lui montra qu’autrefois déjà elle avait toujours été présente. Adrienne demanda si le P. Balthasar avait été conscient de cela lors des premières heures d’enseignement. Marie dit : Certainement, mais les hommes savent les choses d’une autre manière.

Puis Marie lui montra que le chemin qui se trouve devant nous ne sera aucunement plus facile. Toutes les souffrances reviendront et même en augmentant. Elle lui montra quelques détails. Mais aussi la fin. Adrienne fut étonnée de ce que ceux qui sont là-haut soient si imprévoyants; elle s’est déjà souvent demandé pourquoi il était permis de voir de telles choses. On pourrait en faire un mauvais usage effrayant. Marie dit que les obligations croissent de toute façon avec les grâces, qu’on n’aura même pas le temps de réfléchir sur la grâce, mais qu’on sera toujours sous le fardeau de la mission. Adrienne fit remarquer alors que, dans la lassitude qu’elle avait ressentie ces dernières semaines, elle était tout à fait incapable de se consacrer à sa tâche, surtout à l’enfant et que tout restait en plan. Marie lui dit doucement : C’est justement cela – et ça n’en mourra pas. Elle voulait sans doute dire : c’est justement dans cette lassitude que l’œuvre avance. – Un étrange problème toucha aussi Adrienne cette nuit-là : Marie et les Juifs. Là, elle ne voit rien du tout, elle ne peut imaginer aucun rapport. Marie et les protestants : on peut encore à la rigueur imaginer comment la Mère, même inconnue, aide et guide. Mais pour les Juifs, on ne voit aucune espèce de rapport. Ayant posé sa question à la Mère de Dieu, elle ne reçut aucune réponse. – Je lui demande si on peut décrire la Mère de Dieu. C’est quand même une Juive. Adrienne rit : Non, elle ne ressemble pas du tout à une Juive. Adrienne ne peut pas non plus la décrire comme elle m’avait décrit Jeanne d’Arc. Elle avait pu dévisager Jeanne avec précision comme on examine une personne. On ne peut pas regarder Marie de cette manière-là.

Le P. Balthasar lui demande si elle a vu saint Paul. Oui, dit-elle, il y a quelques semaines. Mais parce qu’elle n’avait pas compris la signification, elle n’y avait plus pensé. Elle avait revu la tour à laquelle on travaillait (manifestement l’Eglise); à proximité il y avait une sorte de sous-bois et là Pierre et Paul étaient occupés à faire des fagots. Saint Paul était d’un zèle incroyable, il se serait presque tué au travail. – Est-ce que saint Pierre a aussi bien travaillé ? Elle rit : Oui, oui, il a aussi fait quelque chose, mais il a plutôt bricolé un peu. Saint Ignace se trouvait là et il préparait des ficelles en raphia pour attacher les fagots. Il était réellement de mauvaise humeur et ce jour-là il paraissait vraiment vieux. – Pourquoi était-il fâché ? Peut-être à cause de la mauvaise ficelle? – Elle : Sûrement! Il était tout à fait bougon. Adrienne n’avait aucune idée de ce que le tableau signifiait. Le P. Balthasar lui en montre le sens, elle est étonnée. Elle se demande si ce genre de tableaux qu’elle voit auront un jour un sens dans sa vie, s’expliqueront par la vie elle-même.

10 octobre – Ce matin elle a de nouveau vu Jeanne d’Arc avec Marie. Cette fois-ci Jeanne était en posture de prière, mais c’était à la même époque de sa vie, peut-être avec un léger début de consentement intérieur à sa vocation : “Si ce devait être réellement vrai, alors il se pourrait que je prendrais ce chemin ». – Le P. Balthasar raconte : Elle veut me dire quelque chose. Vous savez, autrefois, au printemps, quand je vous ai écrit un jour « Trinité, Trinité », je ne vous ai pas tout dit. Je ne sais pas comment je dois dire; peut-être est-ce une hérésie; vous devrez justement corriger après. Donc : dans l’hostie, il n’y a pas que le Corps du Christ, mais en quelque sorte aussi la Trinité elle-même. Le jour où je fus tellement remplie de la Trinité, je vis autour de l’hostie, quand le prêtre la montra pour la communion, non seulement une lueur (cela, je le vois souvent), mais une sorte de triple lueur. C’est comme si la lueur autour de l’hostie était composée de trois lumières qui, venant d’en haut, entrent en elle, « comme des quartiers d’orange »; l’hostie les reçoit pour ainsi dire presque comme une poche ouverte. Quand je vis cela, j’ai su que cela signifiait la Trinité. Nous parlons ensuite de l’unité de la nature divine, et comment le Père et l’Esprit sont un dans le Christ. Elle dit qu’on y pense trop peu quand on communie. La semaine dernière, c’est tous les jours qu’elle a vu l’hostie de cette manière.

Le P. Balthasar lui demande si elle n’a jamais eu une vision de la Passion. Elle dit que la semaine dernière elle a vu pour la première fois le visage du Christ dans la souffrance. Durant la journée, elle était particulièrement fatiguée et sans force. Alors elle a vu tout d’un coup la tête du Sauveur. D’une manière sinistre, presque comme une tête coupée, sans cou. La couleur du visage n’était pas naturelle, mais gris-verdâtre, le Seigneur pleurait à grosses larmes. Non des larmes contenues mais de grosses larmes coulant à flots, comme dans un épuisement extrême. Il portait la couronne d’épines, tressée d’un bois inconnu d’elle, qui était coudé plusieurs fois; cela pouvait faire cinq ou six branches qui devaient avoir d’abord été torsadées comme une corde et dont les extrémités se réunissaient derrière la tête. Comment elles tenaient là ensemble, elle ne le savait pas; elles étaient manifestement tressées les unes dans les autres, non jointes les unes aux autres. La douleur derrière la tête est d’ailleurs un peu différente de celle de devant; sur le côté il n’y a sans doute pas de grandes épines séparées, mais peut-être tout un nid de petites. C’est une douleur ample et qui se propage. Devant, sur le front, un morceau de couronne fait défaut, comme épargné, d’environ un doigt de large. – Un jour qu’Adrienne souffrait particulièrement sous la couronne d’épines, le P. Balthasar lui avait fait un signe de croix au milieu du front et, depuis lors, quand elle sent la couronne, elle a toujours senti cet endroit comme épargné. Ou pour mieux dire, elle sentait la couronne là aussi, mais non comme une douleur, de telle sorte que la douleur limite et dessine en quelque sorte le contour d’une croix. Elle dit : la croix marquée est d’une certaine manière la croix de la rédemption, non celle de la souffrance.

A la fameuse main gauche qu’elle avait récemment fort meurtrie, mais qui depuis était guérie, il se forme une curieuse sorte d’abcès. Un endroit en saillie, dur, au milieu de la surface interne de la main, qui fait très mal, mais non à la manière d’un abcès. L’endroit ne brûle pas, il est de la même température que les abords. Je lui demande non sans quelque angoisse si ce n’est pas la plaie de la main qui s’ouvre ici. Elle dit qu’elle ne sait pas encore, que c’est encore une question ouverte. Elle semble ne pas avoir peur que cette plaie se manifeste aussi à l’extérieur. Les jours suivants le montreront sans doute.

D’une manière générale, le P. Balthasar trouve Adrienne bien changée après son absence de quelques semaines. Elle n’est plus la personne d’autrefois, robuste et si virile. Quelque chose de très fin, de spiritualisé et de retenu s’y est substitué. Non qu’elle ait perdu quelque chose de sa verve et de sa gaieté naturelles. Mais elle est devenue plus calme, comme constamment aux écoutes de l’intérieur, vivant de l’intérieur et, de là, venant aux gens. Elle pense toujours plus au ciel; elle se réjouit de pouvoir continuer à travailler de là-haut. Elle trouve que sa voie est difficile et elle en est pourtant extrêmement heureuse. Elle ne peut pas imaginer comment elle a pu passer tant d’années dans une existence si vide. Son être est devenu totalement transparent, ce qui n’échappe pas non plus aux gens qui la connaissent. Il en arrive toujours de nouveaux, attirés par le mystère qui l’entoure, et qui demandent la source de son bonheur et de sa force de rayonnement.

Le 11 octobre – Fête de la maternité de Marie. Elle voit une grande fête dans le ciel. Saint Ignace était partout présent, presque comme un maître de cérémonie. Tout tournait autour de la Mère de Dieu qui cependant donnait pour ainsi dire elle-même la fête. Adrienne raconte que ses fils, lorsqu’ils étaient encore petits, quand fut introduite la fête des mères, un jour, pour lui faire une surprise, avaient ouvert toutes les boîtes de conserve et tous les hors d’œuvre de prix à la cuisine et à la cave, et ils lui avaient apporté le tout au lit le matin : elle avait dû faire contre mauvaise fortune bon coeur. Elle comprit alors que c’est la mère aussi qui doit être la véritable organisatrice de la fête quand c’est elle qui est fêtée. Aujourd’hui la Mère de Dieu faisait quelque chose de ce genre. – Ainsi qu’elle le dit, elle a vu d’innombrables saints; la plupart, elle ne les connaissait pas. Saint Pierre et saint Paul étaient à leur bosquet, mais ils ne travaillaient pas. Jeanne d’Arc dans une simple robe blanche. Je demande à Adrienne si elle croit que tout ceci se passe en vérité. Naturellement pas tel qu’elle le voit, répond-elle. Sans doute tous les tableaux qu’elle reçoit à voir doivent correspondre à une sorte de réalité invisible qui est traduite pour elle de cette manière afin qu’elle aussi puisse y assister.

Ces derniers jours, elle est dans une inquiétude croissante. Pas dans la souffrance à proprement parler. Elle reconnaît cependant que depuis l’été il y a pour ainsi dire toujours un quart de son être sur la croix, même si en même temps elle est pour le reste joyeuse et même heureuse. Ce qui gagne du terrain maintenant à nouveau, c’est l’angoisse, et plus précisément l’angoisse d’être martyrisée. Sa main gauche la fait toujours fort souffrir et, au milieu du dos de la main, une sorte de surélévation, étrange et médicalement inexplicable, inchangée depuis quelques jours, lui donne toujours à penser que la plaie de la main pourrait s’ouvrir ici. De quoi s’agit-il? Ce n’est pas tant le fait de la plaie en tant que telle qui l’angoisse que la conscience d’être marquée directement et extérieurement. Les trois plaies du coeur, qui du reste ont l’habitude maintenant de saigner toutes trois la nuit et d’être la cause d’une grande faiblesse, elle ne les a jamais ressenties comme un signe qu’elle est marquée. Elles sont invisibles, elles appartiennent à son secret. Mais récemment, le dimanche, alors qu’elle était à genoux pendant la messe en l’église Sainte-Marie, en levant les yeux elle vit tout d’un coup sur l’autel l’image de saint François qui lui présentait ses mains stigmatisées, grandes et menaçantes; une angoisse si profonde la saisit qu’elle s’abîma dans une mer d’effroi. Il est étrange, dit-elle, qu’on puisse vivre en cinq minutes tout un monde d’angoisse, toutes ses phases et toutes ses possibilités. Les minutes peuvent alors être aussi intenses et aussi longues qu’une éternité. Et durant les nuits, alors qu’elle est placée totalement devant son destin solitaire, elle est jetée de-ci de-là comme titubant de la plus extrême angoisse à la plus haute action de grâce. Il devient toujours plus difficile pour moi de l’aider et de la soutenir. Elle a de l’angoisse devant l’angoisse quand elle ne sent plus directement l’angoisse. Elle sait très bien que dans peu de temps l’angoisse la reprendra. Et pourtant elle remercie, et au plus profond elle ne se souhaite rien d’autre.

Le Professeur Gigon a organisé une session suisse pour la formation continue des médecins; plus de deux cents sont réunis. Parmi eux, une amie de jeunesse d’Adrienne, qui autrefois avait été hyper-catholique, mais qu’elle n’avait plus revue depuis vingt ans : Mlle le Dr F., avec une grosse clientèle à R. Elle salue Adrienne en faisant la remarque qu’elle a entendu dire qu’elle était devenue catholique. Adrienne répond : Oui ; mais entre-temps elle, l’amie, a perdu la foi catholique. Adrienne l’invite à souper et, dans la conversation, Mlle F. reconnaît qu’en fait elle ne pratique plus; mais toute cette période lui fait tout d’un coup l’effet d’un mauvais rêve, et depuis ce moment-là tout est changé et la foi de jadis est retrouvée. Durant cette conversation, Adrienne a toutes les souffrances de la Passion, les trois plaies du coeur saignent. Non que cela aurait été suffisant pour constituer à proprement parler la « rançon » pour cette personne; c’est en quelque sorte une contribution symbolique. Ensuite elles vont toutes deux à la réunion du soir. Cela se passe de manière étrange : un Professeur qu’elle connaît bien et qui a pour spécialité d’être panthéiste s’arrache une place auprès d’Adrienne : il doit absolument s’asseoir à côté de son “médecin des âmes”; qu’est-ce qu’ils ne feraient pas tous s’ils n’avaient pas leur “catholique Adrienne”? Tout prochainement il doit parler un jour avec elle de choses religieuses, etc., etc. Peu après une femme médecin se pousse entre Adrienne et le Professeur : elle doit absolument s’asseoir à côté de son amie, il émane d’elle de telles forces, elle a un si urgent besoin d’elle. Au bout de quelque temps, c’en fut trop pour Adrienne et elle rentra chez elle. Mais avec beaucoup d’angoisse. Je lui demande pourquoi et de quoi elle est angoissée. Après une hésitation, elle répondit : “Je dois vous le dire? A cause du caractère direct de l’instrumentalité”.

Si je ne peux pas comprendre, comment peut-elle se sentir? Un tas de gens qui s’accrochent à elle et qui la dévisagent sans vergogne comme un “miracle” et tirent au grand jour tout ce qu’il y a de secret et veulent s’en repaître. Et au milieu de tout cela, elle-même : elle se croit comme dans ces baraques d’illusions : on allume une lumière, on tire un coup de pistolet, on marche sur un tapis et il s’enflamme, et ça continue. Et tout ce que je sais lui dire, c’est l’exhortation amicale à ne pas s’arrêter mais à continuer tranquillement; il y aura encore beaucoup de pièces de ce genre avec beaucoup de surprises de ce genre. Et je marche à côté d’elle et il ne m’arrive rien du tout. Plus tard elle me demande si je n’ai vraiment jamais eu de doute. Doute qui peut venir à quelqu’un quand il est fatigué de son travail et que soudainement tout paraît dénué de sens et très dangereux : le catholicisme, cette existence exceptionnelle, et on ne peut plus se défendre contre cette tentation.

15 octobre - Ce matin, conférence de deux heures de John Staehelin sur la psychiatrie. Entre-deux, remarques sur les conversions; aujourd’hui justement on voit de nouveau comment des personnes cultivées, par exemple des professeurs et des médecins, y compris des femmes, “fuient” dans la conversion. Pause de la conférence. Puis : de toute façon il ne fait pas allusion directement à des conversions d’une religion à l’autre, mais… Adrienne dit qu’elle ne peut pas se souvenir d’avoir jamais autant rougi. A la fin, John montra un cas de folie religieuse et expliqua de long en large les hallucinations religieuses. Il expliqua que l’affaire devient dangereuse quand les prétendues voix commencent à exiger des choses précises. Adrienne conclut son récit en disant qu’elle s’était sentie très mal à l’aise. – Le matin, peu avant la conférence, Marie et Ignace lui étaient apparus et ils avaient exigé d’avancer maintenant avec la Communauté. Adrienne en fait part au P. Balthasar. Le “bientôt” doit s’entendre du début du semestre d’hiver, dans quinze jours. Humainement parlant, on ne voit guère encore de possibilité. Les quelques candidates possibles se sont comportées, en partie durant l’été, d’une manière vraiment impossible; l’une d’entre elles a causé beaucoup de souci à Adrienne. – A l’hôpital Sainte-Claire, il se passe beaucoup de choses que j’ignore. Ainsi la femme atteinte d’un cancer, dont il a été question plus haut, a depuis longtemps été renvoyée guérie. A la consultation, constamment des questions de mariage et de sexualité qui occupent beaucoup Adrienne parce qu’elle apprend là des choses pour son livre. Le livre doit maintenant être écrit. La nuit dernière, elle a vu tout d’un coup que cela pourrait ne pas être un livre mais toute une série. Cela la préoccupe passablement. Entre autres, elle voit clairement devant elle un petit livre pour les malades qui entrent à l’hôpital, pour les jours avant l’opération et après l’opération. Une sorte de retraite toute simple et cependant très efficace. – Elle dormait la nuit. Elle se réveille brusquement avec le sentiment qu’elle doit descendre d’urgence dans son bureau. D’abord elle ne veut pas, mais le sentiment demeure. Elle se lève et descend. Dans le couloir se trouve la Mère de Dieu, dans l’obscurité, mais comme rayonnant une lumière douce et bien visible. Cela a presque quelque chose d’une visite officielle. Adrienne lui montre l’habitation. Elles vont d’abord au “labo” où Adrienne aurait bien aimé aménager une chapelle. Elle a toujours l’impression que chez elle, elle n’a aucun coin à elle pour prier tranquillement. Adrienne explique cela à la Mère de Dieu qui écoute avec beaucoup de compréhension mais elle ne fait qu’un signe de tête affirmatif : oui, c’est comme ça… Puis elles vont à deux dans la pièce de séjour et elles sont là ensemble encore un moment, debout et sans rien dire. Puis apparaît saint Ignace comme pour “venir chercher” la Mère de Dieu, et les deux disparaissent. Adrienne remonte dans sa chambre à coucher, pleine de bonheur. Elle dit que des visites de ce genre ne la dérangent jamais dans le sommeil, elles sont comme une compensation. – Le P. Balthasar part à Lucerne pour quelques jours. En la quittant, il a le sentiment qu’une fois encore se préparait un temps difficile. Effectivement la semaine suivante est une semaine de Passion. Il n’en apprend d’abord que peu de chose parce que Adrienne ne veut pas le troubler dans son travail. C’est un temps de grande angoisse. En gros, il s’agit des prêtres. Elle ne cesse d’avoir la vision d’un double visage de prêtre. L’un est terriblement défiguré, livide, couvert de sueur, tourmenté. L’autre est paisible, d’un contentement presque de petit bourgeois. Elle sait que ce double aspect devrait cesser, le prêtre devrait trouver sa joie et sa satisfaction dans une continuité immédiate avec ce qui est pénible. Le passage entre les deux devrait se trouver en Dieu, non dans une fuite de ce qui tracasse pour retrouver ses aises. Elle voit aussi que ce qui est pénible n’a pas une juste forme, il est une fuite au lieu d’être une participation à la Passion du Seigneur. « Les traits du prêtre tourmenté ont une fois aussi mes propres traits. Elle m’explique alors clairement ce qui me manque dans mon action : en gros l’intention est bonne, mais elle n’atteint pas le détail et le quotidien ». – Les souffrances de toute la semaine sont terribles, les nuits presque insupportables. C’est avant tout une angoisse qui revient sans cesse pour tout et pour rien. « Elle me décrit cette angoisse dans le détail ». C’est une angoisse totalement inconsolable; la présence d’un consolateur ne peut qu’aggraver la situation. Elle n’a jamais autant su ce qu’est le dernier désespoir. Jamais encore elle n’a vu aussi bien la nature de la souffrance du Christ. Il y a là une amertume qui n’est pas seulement une douleur creusée à l’extrême, mais une douleur extrêmement cruelle, comme ayant perdu l’équilibre, intensifiée jusqu’à l’impossible, jusqu’au « pervers ». Il est horrible de prendre conscience de cette souffrance. C’est alors que pour la première fois elle regarda les hommes et le monde avec les yeux du Seigneur souffrant; le monde et les hommes qui n’ont absolument aucune idée de cette souffrance et y sont totalement indifférents. Et pour la première fois une sorte d’amer mépris pour l’humanité s’empara d’elle au vu de la distance qui sépare cette souffrance de l’abjection et de l’apathie des hommes. Cette distance est ce qu’il y a de pire dans la Passion. En même temps elle sent toutes les plaies de la Passion sauf celles des pieds. Le pire est le mal de tête qui dure toute la semaine. « Le tout avait commencé parce qu’elle voulait faire pénitence pour mes insuffisances. Elle pensait que ce serait sans doute peu de chose. Mais dès qu’elle en eut exprimé le souhait, le mal de tête de la couronne d’épines fondit sur elle avec une soudaineté (comme un soufflet, dit-elle) et une violence qu’elle n’aurait jamais attendues ». Une nuit elle eut à supporter trois ou quatre heures d’une angoisse des plus horribles et aussi des tourments physiques. Cela avait été une angoisse si violente qu’elle aurait voulu se frapper la tête contre les murs. Vers le matin apparut la Mère de Dieu qui, sans lui retirer la souffrance, lui en fit voir le sens et la nécessité. – Le jour suivant, ou plutôt la nuit suivante, un grand ange lui apparut qui lui imposa de sévères exigences. Elle ne savait pas quel était cet ange, elle comprit seulement qu’au ciel c’était quelqu’un d’important. Le matin suivant, elle consulta son missel : c’était la fête de l’archange Raphaël. L’ange lui montra que le oui de l’homme était sans cesse exigé. Il serait sans doute beaucoup plus simple si l’on pouvait donner son oui une fois pour toutes et puis laisser venir simplement sur soi toute la souffrance d’une manière passive. Mais justement cela ne va pas. On doit toujours à nouveau être sur la brèche, ne cesser de se tenir disponible. Et ceci également en ce qui concerne une mesure extrême de souffrance. – Une fois seulement, vers la fin de la Passion, quand Adrienne eut le sentiment de devoir boire “la lie” jusqu’au bout, ce fut différent. La lie de la souffrance, l’écœurant, ce qui est à la fin, quand on pense que cela doit être maintenant fini, que maintenant il ne doit plus y avoir rien d’autre, le fond de la lavasse qui n’est plus que “dégoûtant”, on le boit comme de soi-même. – Au milieu de cette période tomba la fête du Christ-Roi. Elle écrivit au P. Balthasar qu’on se trompait sur cette fête de manière inouïe. C’est une fête très sérieuse, presque sombre, plus précisément la fête de l’acquiescement du Christ à toute l’œuvre de la rédemption. Un acquiescement qui a d’avance tout connu, réellement connu toute la souffrance exactement et qui acquiert la royauté à ce prix. Elle vit la fête dans le ciel. Mais d’une manière étrangement contradictoire. D’un côté, grande joie; les anges surtout semblaient se réjouir. De l’autre, une sorte de consternation déplacée. Pierre et Paul étaient visibles, ils faisaient un visage comme s’il s’agissait de leur arrestation. L’apôtre Jean était visible pour la première fois. Il avait autour de la bouche un trait un peu douloureux, et il y avait là quelque chose qu’il ne pouvait pas suivre tout à fait. Le Seigneur n’était pas visible, mais il était clair que toute la fête se trouvait dans une étrange opposition à ce qui était réellement fêté. Toute la journée, Adrienne resta dans cette étrange état d’âme contradictoire.

Veille de la Toussaint – Les souffrances s’apaisent. Les douleurs physiques sont encore là, mais l’après-midi elles ne sont presque plus qu’agréables. Adrienne a l’impression qu’elle est comme une patiente qui s’éveille d’une anesthésie. Les sutures tiennent, elle sait que c’est passé, les infirmières vont à pas feutrés. On apporte toutes sortes de cadeaux sur sa table. Elle sait aussi que demain toutes les souffrances auront disparu. La fin proprement dite a lieu le soir à cinq heures. Elle est à l’hôpital Sainte-Claire et, en passant dans le couloir du deuxième étage, elle voit Marie qui se trouve à la fameuse fenêtre de la chapelle. C’est la première fois que Marie la rencontre si visiblement hors de sa maison. Le P. Balthasar passe la soirée avec Adrienne; elle est très heureuse, paisible, sereine, pleine d’esprit. La nuit suivante est une unique prière d’action de grâce. Elle prie à toutes ses intentions et elle apprend des choses très précises sur certaines personnes. Le matin, elle voit la petite Thérèse. Puis une foule de saints qui se déplacent lentement avec des visages de fête.

Toussaint – Jour anniversaire de sa conversion.Vers onze heures a lieu la messe à la maison des étudiants. Pendant la messe, le P. Balthasar est très ému; à la consécration il peut à peine continuer, il sent une très forte présence sans cependant pouvoir la définir. Par la suite Adrienne lui raconte qu’il y avait là une foule innombrable de saints. A gauche, près de la fenêtre, il y avait Pierre et Paul; avant la consécration se trouvaient derrière lui les deux anges qu’elle avait vus précédemment, et pendant la consécration Marie s’était trouvée visible un instant tout près de lui. A droite de l’autel, Jeanne d’Arc. La fresque de l’autel, qui représente le Crucifié, s’est transformée. La croix avec le Christ semblait comme avancée, et derrière la croix déambulaient des foules de saints : un lent cheminement comme font les moines ou les moniales disant le bréviaire. (NB. Les moines ne disent pas le « bréviaire », ils récitent ou chantent « l’office divin » au chœur et non en marchant! Mais ils ont aussi des processions). Ignace aussi était parmi eux, mais lui ne marchait pas du tout lentement, il était empressé et rapide. – Au sujet des jours de souffrance, un matin (le vendredi 31) le P. Balthasar s’éveilla vers cinq heures du plus profond sommeil et il vit tout à coup très distinctement devant lui Adrienne au Golgotha, juste devant la croix. Il pria et se rendormit. Le lendemain il communiqua la chose à Adrienne. Elle fut étonnée. Oui, cela avait été la fin et le sommet. Après une nuit horrible, le matin vers cinq heures elle s’était trouvée devant le Crucifié et avait dû regarder son supplice. Il est beaucoup plus atroce de voir la souffrance du Christ dans leur démesure que de souffrir soi-même. – Les douleurs de la main gauche ne diminuent pas. La nuit où Adrienne sentit si fort à nouveau les plaies de la Passion, c’était précisément cet endroit de la main qui la fit particulièrement souffrir. Pour elle, il n’y a plus aucun doute que la douleur fait partie des stigmates. On voit toujours encore une légère rougeur et une légère surélévation de la peau. Un jour elle rencontra à l’hôpital le Professeur Merke et elle lui demanda ce qu’il pensait de cette main. Merke regarda la main, songeur, et dit : “C’est une hémorragie interne. Comment avez-vous pu attraper cela?” Adrienne répondit évasivement qu’elle ne savait pas. – Ces derniers temps, elle n’a plus d’argent. Les valeurs américaines sont gelées, les patients ne paient pas. Et puis elle a une quantité de factures à régler. Elle doit en venir à prier pour de l’argent. Le lendemain arrivent les sommes voulues. La caisse maladie, qui jusqu’alors avait toujours payé chichement, envoyait beaucoup plus que les autres années. En ces temps difficiles, elle reçoit également sans cesse de ses patients de la crème, du café et du bois. – Durant le temps de la Passion d’Adrienne, le P. Balthasar avait reçu quelques lettres, il en communique deux :

Jeudi soir (23 octobre) – Depuis ce matin de bonne heure, je suis tout à fait dedans, si fort que je ne vois aucun but, aucune issue. Il s’agit sans doute de W. et de beaucoup de choses qui sont très loin. Prie pour qu’au moins je sois docile, je te le demande très fort. Ton Adrienne.

Dimanche soir (26 octobre) – Ici, cela continue. Fête singulière que celle d’aujourd’hui. Pour moi, accroissement de tourments, peut-être les tourments de l’apostolat. Entre deux, tous ces jours, examen sans cesse renouvelé, douloureux aussi à cause de mon propre refus sans fin, comme si l’examinateur était d’humeur indulgente, mais la matière de l’examen est si mal préparée que cela ne correspond pas du tout à ce qui est exigé. Pourquoi risquer l’examen dans de telles conditions? Car cette fois-ci aussi il y avait une sorte d’examen préalable auquel je devais en quelque sorte consentir, un Suscipe avec ses conséquences. On n’est pas traité sans fin comme un enfant, on est rendu coresponsable. Est-ce que je suis capable de remercier honnêtement? J’essaie; faiblement, très faiblement. Qu’est-ce que G. a à faire là-dedans? Peut-être ai-je prié trop peu pour lui. Je l’aime maintenant; il m’a quand même aussi été confié, vraiment, irrévocablement. Pour le moment cela veut dire avant tout une obligation très douloureuse. Et l’enfant, engourdi, menacé, comme en crise de respiration où l’on doit le garder de l’asphyxie. Et W. un peu à l’arrière-plan aujourd’hui, comme chargé d’une force neuve qu’il s’agit d’accroître très graduellement dans un très lent progrès. Et une fois encore la patrie, et là je ne sais pas quoi. Crois-tu qu’il y aura une fin? Je sais que tu diras oui; comment pourrais-tu faire autrement?

Semaine après la Toussaint – Toute la semaine se passe dans une espèce de mort. Elle ne peut même plus prier. Elle se donne bien du mal avec certaines prières qu’elle a promises et qu’elle recommence vingt fois et plus pour ne pas les prier de manière purement mécanique. Mais à la fin de ces efforts, elle est comme un champ en friches, dit-elle. Je lui interdis de recommencer plusieurs fois une prière, ce qui la soulage visiblement. Durant les nuits, elle souffre beaucoup et, pour cette raison, elle ne peut pas non plus beaucoup prier. Auparavant, dans toutes ses occupations, elle ne cessait de trouver le temps d’aller à l’église quand il s’en trouvait une sur sa route. Maintenant, avec la meilleure bonne volonté, elle ne trouve plus le temps. A la fin de telles périodes de mort, qui sont d’une certaine manière circonscrites, elle tombe dans une paix profonde. – Marie lui apparaît maintes fois. Un jour Adrienne la voit de nouveau avec les maisons sur le bras. Cela la console beaucoup car elle souffre fort d’avoir l’impression qu’elle ne fait plus rien maintenant pour l’œuvre qui lui avait pourtant été recommandée de manière pressante. Un jour elle revoit la scène avec la croix et elle entend les mêmes paroles.

Le 2 novembre, jour de prière pour les défunts, est pour elle une expérience singulière. Elle a une vision pénétrante et détaillée du purgatoire. Elle voit les pauvres âmes en forme de bulles ou de ballons lumineux, très légèrement colorés et fragiles. Leur couche extérieure est faite pour les séparer des autres. Toutes sont occupées d’elles-mêmes et n’ont pas de rapport avec le monde extérieur, ni non plus avec les humains qui sont sur la terre. Elles sont plongées dans deux atmosphères ou milieux différents. En haut se trouve le milieu céleste, en bas le milieu de feu, un air épais mais qui ne semble pas être un feu sensible. Les unes sont presque tout entières dans le milieu inférieur et n’émergent dans la partie supérieure que par une petite partie. Elles ont en quelque sorte la forme d’une poire dressée sur une table. D’autres sont à moitié dans le milieu supérieur et à moitié dans le milieu inférieur, elles ressemblent alors à un ovale cerclé en son centre; d’autres sont déjà presque entièrement dans le milieu céleste et ne sont plus attachées au feu que par un petit bout. A l’intérieur des âmes, cela travaille et bouillonne énormément. Elles sont entièrement occupées à se purifier. Elles ont un grand désir de Dieu, un élan vers le haut, mais elles ne veulent jamais quitter le feu avant d’être totalement pures. Au début, elle sont comme poussées dans le feu, passivement. Une fois dedans, elles ne peuvent aucunement agir ou s’activer; quand elles sont absolument pures, elles se libèrent du milieu inférieur (comme un ballon qui commence à voler), elles montent verticalement, et l’enveloppe qui les entoure crève; elles sont libres alors de se joindre aux autres au ciel et sur la terre. Adrienne vit aussi l’état intérieur des âmes. Celles qui sont encore totalement dans le feu sont sans doute en grande détresse car elles ne savent pas encore que cela les mène vers le haut; quand la partie purifiée s’agrandit peu à peu, alors seulement l’élan vers Dieu se fait plus fort, et par là la paix intérieure, malgré leur grand désir. Adrienne pense que les âmes du purgatoire n’ont pas de contact avec nous; mais nous, nous seuls, pouvons avoir contact avec elles quand nous les aidons. Elle comprend aussi très bien la doctrine de l’Eglise dont je lui parle et selon laquelle au purgatoire on ne peut plus acquérir de mérite.

Par ailleurs, avant comme après, elle fait beaucoup pénitence en secret pour les hommes qu’elle voudrait gagner. Le plus souvent j’apprends les choses accessoirement et sans doute aussi de manière incomplète. Pour K. par exemple, chaque nuit elle se lève au moins une fois afin de prier pour lui au pied de son lit. Pour moi aussi elle prie beaucoup. Elle ne cesse de me procurer des grâces particulières qui ont un rapport avec l’apostolat. – Le dimanche, dans l’église Sainte-Marie, elle était passablement désespérée qu’elle ne puisse faire et agir que si peu, que la fondation ne fasse aucun progrès. Alors elle vit la statue du Coeur de Jésus faire constamment, avec la main libre, le geste du semeur. Il lui fut par là expliqué qu’elle (et moi) nous n’aurions jamais qu’à récolter constamment ce qui était semé par lui et que nous n’avions pas à tout saisir. Quelque chose serait donné jour après jour; il suffisait de comprendre cela. – Le P. Balthasar a assumé une collection littéraire aux éditions Benno Schwabe. Au début, Adrienne n’était pas d’accord, elle pensait qu’il serait mieux de travailler à quelque chose de plus théologique. Une nuit, Marie lui montre le sens de l’entreprise; depuis elle est tout à fait pour. – L’une de ces dernières nuits, elle s’était endormie; une demi-heure plus tard elle se réveille soudainement parce que sa chambre était toute claire. La première chose à laquelle elle pensa c’est que les rideaux n’avaient pas été tirés et qu’on devait voir les lueurs de la place de la cathédrale. Quand elle voulut se lever, le Seigneur et Marie se trouvaient dans sa chambre. Le Seigneur portait un manteau magnifique. Le manteau était blanc comme neige et tissé d’une sorte de laine infiniment moelleuse; il lui tombait sur les épaules. Il s’entretenait de ce manteau avec sa Mère. Il disait que, puisque Marie “leur” avait confié un jour une part de ce manteau, Il voulait maintenant le faire aussi. Il s’approcha d’Adrienne et retira une partie de la partie inférieure du devant du manteau, sans le couper, et le lui remit en main. Elle tint le morceau, fut extrêmement heureuse et s’endormit là-dessus avec le tissu en main. Quand plus tard elle se réveilla de nouveau, il n’y avait plus rien à en voir “naturellement” (comme elle dit). Quand elle raconta cette histoire au P. Balthasar, elle lui demanda s’il mesurait réellement la grandeur de la grâce qui “leur” avait été manifestée.

Elle a toujours du mal à faire des prières vocales. Même avec les indications données et les réductions prescrites, cela ne va pas. Après la communion seulement elle peut prier comme auparavant, non plus oralement mais “conduite”. Le P. Balthasar doit donc lui interdire totalement la prière vocale pour l’avenir tant que dure cet état de mort. – Elle est inquiète de ce que pour sa confession elle ne peut pas trouver de péchés “ronds”, comme elle dit, c’est-à-dire des péchés clairs et nets. Elle demande timidement au P. Balthasar s’il a toujours à confesser des péchés de ce genre. Comme il dit oui, elle est effrayée; c’est qu’alors elle se confesse certainement mal, pourtant elle ne trouve simplement rien de “rond”. Naturellement elle est pécheresse à l’intime d’elle-même et prête à tout péché. Le P. Balthasar la tranquillise en lui expliquant que Dieu, pour des raisons connues de lui, peut, par sa grâce, empêcher qu’elle commette des péchés “ronds” parce que ce n’est pas compatible avec la mission reçue de lui. Ce qui ne veut pas dire qu’elle est meilleure que d’autres. Elle comprend cela. – Elle a le sentiment qu’il y a dans la confession des mystères qu’elle ne comprend pas encore. Par exemple dans cette direction : quand on est absous, on l’est également pour la faute sociale commune qu’on porte simplement en tant que membre de la communauté humaine. Dans la confession, les rejetons qui proviennent de la racine commune du péché humain sont comme coupés. L’absolution donnée à quelqu’un en particulier a aussi une portée sociale parce qu’elle atteint en quelque sorte les racines communes du péché. Adrienne pourra exprimer ceci plus tard d’une manière plus précise. D’une manière générale elle ne peut pas assez vanter la splendeur de la confession. C’est pour les convertis l’un des “événements” les plus grands. Celui qui a grandi dans l’Eglise ne peut sans doute pas mesurer totalement cette grâce. De savoir qu’après la confession on est libéré aussi de ces fautes qu’on ne connaît pas et qu’on ne peut donc pas exprimer, dépasse tout bonheur.

Jeudi 13 novembre – Le P. Balthasar raconte : Cette nuit Adrienne se réveille à nouveau soudainement; la chambre est à nouveau tout éclairée. Elle s’agenouille et prie. “J’ai peut-être alors fait une chose tout à fait de travers que vous allez peut-être beaucoup me reprocher. Mais j’étais terriblement heureuse. Je fermai les yeux aussi fort que je le pus. Puis je priai le Seigneur : Si tu dois venir maintenant, si cela ne peut être autrement, moi je veux bien. Mais si tu viens pour me donner maintenant une grâce, une grâce pure et simple, alors je t’en prie, passe devant moi et porte-la à quelqu’un d’autre qui en a besoin. (Je ne voulais pas dire que je n’en avais pas besoin!) Elle resta longtemps encore en prière (elle priait justement pour K. quand la lumière est arrivée) et elle était très heureuse. Elle ne vit pas le Seigneur. La chambre doit être redevenue obscure à un certain moment”. – Pour le reste, la danse avec les gens continue. Par une lettre ou par un simple mot, elle se réconcilie certains qui lui étaient hostiles jusque là… Lundi elle va faire un exposé au cercle des étudiantes et de là inviter les jeunes filles chez elle.

28 novembre - Ces derniers temps ont été plutôt calmes. Pourtant Adrienne est aussi maintenant plus silencieuse qu’autrefois; je n’apprends plus grand-chose, et le reste d’une manière tout à fait accessoire. Elle a vu maintes fois saint Ignace pendant tout ce temps. – Le jour de la fête de la Présentation de Marie (21 novembre), vers le matin, elle voit la Mère de Dieu avec un grand manteau, les mains étendues. Se dirigeant vers Marie, une vingtaine de jeunes filles en voiles blancs. Elle sut que c’était “ses” enfants. Adrienne est étonnée de leur nombre étant donné que maintenant elle pense ne pouvoir compter que sur six ou sept. Marie lui explique que tout est déjà là, mais qu’on ne le voit pas encore; mais cela suit son chemin comme une pierre qui roule. – Dans sa parenté, reproches les plus amers sur son catholicisme, sur sa manière de traiter sa famille, sur ses relations avec les jésuites qui se seraient glissés dans sa maison pour y ériger un bastion fortifié, sur son inaptitude financière, etc., etc. – Vers le matin, Adrienne, qui a beaucoup prié durant la nuit, aperçoit la tête du Christ dans sa chambre, plus grande que nature, avec au-dessous de la tête, très légèrement esquissés un vêtement brun et le corps. La tête a une expression très douloureuse et porte la couronne d’épines. Puis l’expression du visage se modifie lentement, devient très douce et remplie d’une extrême bonté. La couronne d’épines se change en une couronne d’églantines qui répandent une odeur singulièrement forte. Vers sept heures du matin elle s’assoupit. Vers neuf heures, son mari entre pour lui souhaiter le bonjour. En entrant, il s’étonne : Qu’est-ce qui sent ici comme ça si fort et si bon? S’est-elle lavée avec un nouveau savon? Il revient la voir vers onze heures alors qu’Adrienne elle-même ne sent plus rien : cela sent encore toujours très bon, qu’est-ce que ça peut être?

Récit du P. Balthasar : Elle sait maintenant, dit-elle, quand tout cela a commencé pour la première fois. Elle me l’a déjà dit autrefois mais je n’avais pas remarqué de quoi il s’agissait exactement. Le jour de son entrée dans l’Eglise, elle devait dire la profession de foi tridentine. Son mari l’avait lue auparavant et il s’était heurté aux mots : « Extra quam nulla salus ». Malgré plusieurs conversations avec Adrienne et moi, il était resté sur le jugement qu’il ne pourrait absolument jamais accepter ces termes. Quand Adrienne arriva à cet endroit, elle s’arrêta (son mari était là) et elle omit ces mots. Tout simplement, à ce moment-là elle n’acheva pas. Moi-même je les entendis très distinctement sans être frappé par rien de particulier. Après la cérémonie, elle nous dit qu’elle n’avait pas dit les mots. Son mari lui dit : Si, elle les a dits, il les a exactement entendus, mais elle les a prononcés avec une voix toute transformée. Adrienne avait répondu alors à la légère : Alors c’est qu’un ange les aura sans doute dits pour moi. – Ce n’est que récemment, un soir, se trouvant devant un miroir en se déshabillant, elle vit les trois plaies de la poitrine qui n’étaient plus que des cicatrices. Elle les voyait pour la première fois dans le miroir; elle les regarda longuement et se demanda, en les examinant, qui elle était maintenant à proprement parler. Physiquement elle a de très mauvaises nuits. Les Sœurs de l’hôpital Sainte-Claire lui demandent de se ménager davantage. Je dois lui prescrire de rester au lit la nuit au moins deux fois par semaine. Elle promet d’obéir. – Ce qui l’occupe constamment et intensément, c’est sa “lâcheté” et l’impossibilité de s’offrir comme on le devrait et comme on le voudrait. La fameuse main gauche par exemple, pourquoi n’a-t-elle pas pu encore la donner? Nous étions assis près du feu de la cheminée quand elle dit cela. “Ce serait si facile de tenir cette main dans le feu. Très certainement, ce serait facile! Beaucoup plus facile que de toujours se retenir et de ne jamais avoir le droit de faire quelque chose de complet ou peut-être de croire seulement qu’on n’a pas le droit ». – Dans les affaires concernant la sagesse humaine et la connaissance des hommes, elle me semble toujours plus étonnante. Je puis souvent maintenant lui demander conseil en des matières où je n’arrive pas à prendre moi-même une décision. Également en priant pour des personnes elle peut obtenir tout d’un coup des vues très profondes, qu’elle me communique, sur leur état intérieur. Des connaissances de ce genre s’avèrent toujours justes par la suite. De temps en temps elle voit de nouveau, surtout quand beaucoup de personnes sont ensemble, lesquelles sont en état de grâce et lesquelles ne le sont pas. Mais jamais pour ses connaissances ni pour ses proches. – Sans cesse il arrive qu’elle raconte sur des personnes des choses que normalement elle ne peut pas savoir. Elle ne le remarque que lorsqu’on lui demande comment elle le sait; elle est alors confuse que de telles “bêtises” lui soient passées par la tête. – Adrienne en a assez, a-t-elle dit dans la prière, et surtout elle n’est pas attachée du tout à ces choses extraordinaires, elle ne les a jamais désirées et elle ne veut plus rien en savoir!… A cet instant, Marie lui apparut – comme un “tableau” – et elle la regarda si affectueusement qu’aussitôt elle se rétracta : Non, cela ne m’est quand même pas égal! Mais elle affirme cependant qu’elle n’a jamais cherché ces choses et qu’elle ne veut pas y réfléchir. Cela lui semblerait en quelque sorte manquer de tact.

8 décembre – Après une mauvaise nuit, Marie lui apparaît le matin, très humainement, auprès de son lit. Quelque temps plus tard elle voit de nouveau Marie, mais cette fois dans un éclat indicible. “Je n’ai jamais su jusqu’à présent ce que blanc veut dire!” Et pourtant les deux apparitions étaient de la même Mère du Seigneur. Marie était vêtue exactement comme il y a un an aujourd’hui; seulement les franges du vêtement étaient maintenant totalement tressées. – Il y a quelques jours déjà elle a eu l’apparition suivante : Marie était là, Jeanne d’Arc, Pierre et Paul, Ignace. Enfin apparut le visage du Christ dans la Passion avec la couronne d’épines. Le visage se changea également cette fois-ci en un visage transfiguré, mais les épines restèrent et ne devinrent pas des roses. Elle comprit que par là il devait lui être montré que, dans la transfiguration aussi, le Christ souffre encore d’une certaine manière parce qu’il reste toujours encore tant à souffrir pour le monde. Les saints sont présents à cette souffrance mais leur puissance est en quelque sorte circonscrite et limitée. Il ne peuvent qu’assister mais non faire tout ce qu’ils voudraient faire. Et cela parce que nous ne voulons pas. Si nous étions de meilleure bonne volonté, ils pourraient davantage. Marie peut certes incomparablement plus que les autres saints; mais d’un autre côté elle est si proche du Fils que lorsque le Fils est rejeté par nous, elle aussi est en quelque sorte rejetée avec lui. La grâce et le salut sont infinis bien sûr et suffiraient amplement. Mais les hommes ne s’en saisissent pas en conséquence, et sans cette appropriation cela ne va pas. – En ce qui concerne Jeanne d’Arc, elle est, dit Adrienne, comme quelqu’un qui attend son heure. Celle-ci n’est pas encore là, mais elle ne se fera plus attendre longtemps. – Il est également juste d’une manière générale que les saints aient leur “temps” et leur “rôle” tout à fait précis. Mais Marie agit toujours, son activité est sans limites.

Au sujet de la confession, Adrienne y réfléchit avec prédilection. Il y a là, encore cachés, des mystères insondables qu’elle devine mais ne sait pas encore exprimer. Elle perçoit surtout la portée sociale de toute confession individuelle. Dans le pardon, il n’y a pas que le péché individuel qui est remis; est également touchée la part qu’on porte du péché social; là quelque chose s’éclaircit et une grâce se répand sur tout l’entourage. Cela se passe de la manière suivante : dans le pardon, on reçoit l’aspect social justement en quelque sorte comme une “charge” et ce n’est qu’ainsi qu’on en gagne réellement sa part. – Je demande comment Marie, sans péché, peut avoir part au péché. Adrienne réfléchit et sourit. Oui, c’est difficile à exprimer. Il en est en quelque sorte comme ceci : si on est soi-même dans le péché, on ne porte rien du péché des autres. Ce n’est que lorsqu’on est délivré de son propre péché qu’on a part au péché des autres. On prend même part en quelque sorte à l’œuvre de rédemption du Christ, à la manière dont il devient “coupable” pour les autres. Au lieu d’être dans l’état passif de pécheur, quel qu’il soit, on en vient à porter activement cet état de pécheur. Celui-là isole, celui-ci unit. On ne peut s’immerger dans ces ordures que lorsqu’on est entièrement pur. C’est ce que fait Marie. Elle est entièrement “dedans” sans en être souillée le moins du monde. – Adrienne exprime ces choses si simplement et en même temps si subtilement que je m’en étonne et que je me promets chaque fois de saisir exactement sa manière de s’exprimer; pourtant je les oublie le plus souvent et ne puis rendre l’essentiel de ses pensées que sous une forme plus grossière. Elle se plaint souvent de ne pas pouvoir exprimer ce qu’elle sait. C’est justement la raison de sa solitude. Il n’y a qu’avec moi qu’elle peut parler. Mais souvent elle semble aussi beaucoup souffrir du fait que je ne fais pas les mêmes expériences qu’elle. Elle vient à moi avec un tableau merveilleux qu’elle voudrait me montrer, mais je n’en vois jamais que le cadre et je ne parle que de lui. Elle voudrait au moins me décrire le tableau si je ne peux vraiment pas le voir.

Quand elle est voiture en ville, elle est sans cesse tentée de s’arrêter et de prêcher aux gens. “J’ai manqué une vocation de l’Armée du salut”, dit-elle mi-plaisantant mi-sérieuse. – Elle aime beaucoup qu’on lui parle des mystères de la foi. Une femme à l’hôpital lui disait que c’était pourtant un mot stupide. Alors elle fut toute remplie de zèle et elle essaya de lui expliquer que plus on réfléchit, plus on avance, tout devient toujours plus mystérieux. Ce qui ne veut pas dire incompréhensible. Mais exactement :plein de mystères. – Les deux anges de la messe, elle les revoit de temps en temps derrière le P. Balthasar. Récemment aussi encore une fois, les deux anges dans le miroir alors qu’elle était à genoux au pied de son lit. Pour les anges de la messe, elle dit qu’il s’agit sans doute de mes anges gardiens. Est-ce que tout le monde a deux anges gardiens? Au sujet des anges gardiens elle dit : elle comprend la relation de l’ange à l’homme mais, à proprement parler, elle ne voit pas de relation de l’homme à l’ange. On ne peut guère s’entretenir avec l’ange comme avec les saints ou avec Marie. Le monde des anges est si mystérieux par ce qui le différencie du monde des hommes, bien que les hommes leur soient naturellement attribués comme mission. On ne peut sans doute pas dire non plus que les anges gardiens sont présents d’une manière égale à tout instant de la vie.

Samedi 13 décembre – Adrienne a dit hier au P. Balthasar qu’aujourd’hui pendant la messe il recevrait une grande grâce. C’est quelque chose de vraiment grand, tout à la fois très douloureux et très fécond. Le douloureux, elle le voit; en quoi consiste le grand, elle n’est pas capable de le dire. Pendant la messe, après la communion, quand Adrienne se retourne pour regagner sa place, elle voit toute la partie du fond de la chapelle, où chantait un chœur d’enfants qui étaient alors agenouillés, plein de petits anges enfantins. C’était les anges des enfants. Le spectacle était si ravissant qu’elle ne reprit sa place qu’à regret et tourna le dos au charmant tableau. Elle demanda au P. Balthasar s’il pensait que les anges grandissent d’une certaine manière en même temps que les personnes.

Mardi 16 décembre (Dernière note du P. Balthasar pour l’année 1941) - Ce matin, Adrienne souffre tellement qu’elle ne peut pas se lever. Pour le reste, tous les jours sont à peu près semblables : la nuit souvent elle souffre tellement qu’elle ne dort pas du tout. En moyenne elle dort à peu près de une à trois heures. Le matin elle se sent mal, le plus souvent elle a mal au coeur. Elle se lève vers 11 heures, elle doit souvent s’y reprendre à plusieurs fois et se remettre au lit parce qu’elle ne peut pas tenir debout. Une fois debout, commence aussitôt la course; la plupart du temps elle va d’abord à l’hôpital en voiture, elle voit beaucoup de gens, fait des visites de malades en ville, va à sa consultation, a des parties de bridge et de thé, des invitations le soir ; elle arrive rarement avant minuit dans sa chambre à coucher où commence une prière jusque vers le matin. Ou bien elle se couche plus tôt pour se relever bientôt et prier à l’une ou l’autre intention. – Son entourage lui reproche d’être la plus égoïste qui soit, elle a fait tout le mal possible à sa mère, le fait toujours; elle a troublé la paix de la famille; d’une manière générale, tout ce qu’elle fait est stupide et faux. Le plus souvent Adrienne laisse passer ces scènes sans dire un mot, ce qui excite encore plus ceux qui lui font des reproches. On lui reproche également sa maladie. Comme elle fait encore tant de choses, on semble ne plus la prendre au sérieux. Le Professeur Gigon aussi lui fait des reproches, mais lui, parce qu’elle ne se plaint plus. Au vu des résultats objectifs, elle devrait se trouver au fond de son lit, sinon être un cadavre. – Quand on lui fit une grande scène à cause de la gestion de ses biens, elle fut particulièrement désarmée. Ce matin-là elle avait eu une vision et elle s’était crue au ciel – où d’ailleurs parmi les bienheureux elle avait nettement reconnu la mère du P. Balthasar – et elle avait connu une grande joie. Mais le ciel avait eu une “fenêtre” par laquelle entrait la réalité de la terre. Et par là pénétrait à nouveau le quotidien. Mais elle était encore toute remplie de bonheur par ce qu’elle avait vécu. Dans cet état, elle était incapable de se défendre. Elle était un “œuf écalé”, vulnérable de tous côtés.

Pour un bilan de cette première année « d’exercices préparatoires » (1er novembre 1940 – 31 décembre 1941)

Qui va faire le tableau de la personnalité d’Adrienne pour cette année ? Qui va faire le tableau de tout ce qui est dit de sa santé, de ses relations avec son mari, avec ses enfants et sa famille, de ses relations amicales et mondaines ? Qui va faire le tableau de tout ce qui se passe dans l’exercice de sa profession? Qui va faire le tableau de tout ce qui est dit de sa vie de foi, de son ouverture à Dieu, de sa prière, de ses lectures, de ses exercices de pénitence, de sa souffrance offerte pour d’autres, de son souci des « âmes », de ses « nuits » ?

On peut au moins noter ceci : elle voudrait offrir quelque chose à Dieu pour lui montrer que son offre de collaborer à son œuvre est sérieuse. D’où ses pénitences volontaires. Et Dieu accepte son offre de collaboration. Elle est introduite alors dans le buisson ardent de la Passion, de la mort, du samedi saint et de la résurrection du Fils de Dieu, elle est introduite dans le buisson ardent du ciel qui s’ouvre tout grand à elle. Et toute l’œuvre écrite d’Adrienne von Speyr (quelque soixante volumes) ne servira qu’à nous « expliquer » ce buisson ardent et tout ce qui en découle : toute l’histoire du monde et de l’Église, et le monde incroyablement vivant de l’au-delà.

Le ciel s’ouvre : Dieu qui lui fait le don de sa présence; visions innombrables du Christ, d’anges et de saints (Marie, Ignace, Pierre, Paul, Jeanne d’Arc, Thérèse de Lisieux, etc.), pour lui donner un encouragement, lui livrer un message, un enseignement ; événements insolites, paroles de connaissance, connaissance des cœurs (cardiognosie), intuitions, guérisons multiples, coïncidences étranges, essence incroyable, un certain nombre de brefs aperçus – d’origine céleste – sur des aspects de la foi.

Le ciel lui annonce qu’elle aura à fonder une communauté nouvelle  : « s’occuper de jeunes filles », c’est la première mention de la fondation à venir ; sans cesse durant cette année, elle doit s’occuper de l’enfant , beaucoup d’idées lui viennent à son sujet.

Le ciel l’avertit : « Cela va bientôt commencer ». De quoi s’agit-il ? D’une participation à la Passion du Christ. Mission de souffrance et de participation intérieure à la rédemption unique du Christ, non seulement durant les jours saints mais aussi tout au long de l’année par intermittence. Des plaies apparaissent qui seront un jour les stigmates.

Le ciel indique à Adrienne qu’elle a une tâche à accomplir avec le P. Balthasar. Le travail commun commence à prendre tournure. En cette première année, pour le P. Balthasar, c’est surtout un rôle de direction et d’enseignement. Adrienne, de son côté, a conscience d’avoir beaucoup de choses à apprendre sur les mystères de la foi, sans parler de la mystique. Mais déjà le P. Balthasar apprend beaucoup aussi par les expériences du monde de Dieu que fait Adrienne.

Au bout de cette première année d’exercices préparatoires, d’initiation, on peut se rappeler ce qu’écrivait le P. Balthasar au début de L’Institut Saint-Jean (p. 9) publié en vue du colloque de Rome en 1985 : « Ce livre a d’abord un but : empêcher qu’après ma mort on essaie de séparer mon œuvre de celle d’Adrienne von Speyr. Il prouvera que ce n’est en aucune façon possible, ni en ce qui concerne la théologie, ni en ce qui concerne la Communauté commencée ». Se souvenir aussi des mots de Jean-Paul II à la mort du P. Balthasar : « Tous ceux qui ont connu le prêtre qu’était le professeur von Balthasar sont saisis de tristesse devant la perte d’un grand fils de l’Église, d’un éminent théologien et penseur, à qui revient une place d’honneur particulière dans la vie présente de l’Église et de la culture. Par son élévation au cardinalat lors du dernier consistoire, j’ai souhaité… rendre solennellement hommage aux multiples mérites de son œuvre immense et inlassable de maître spirituel et de savant estimé. Nous nous inclinons humblement devant le décret de Dieu, qui vient d’appeler, d’une manière si inattendue, ce fidèle serviteur de l’Église dans son éternité » (dans la revue Communio, n° XIV,2, mars-avril 1989, p. 4). Se rappeler encore les paroles prononcées par le cardinal Ratzinger lors des funérailles du P. Balthasar, qu’il a présidées lui-même à Lucerne : « Ce qu’il a écrit sur le samedi saint fut certainement déterminé pour une part par sa rencontre de l’expérience mystique d’Adrienne von Speyr, mais ce fut nourri aussi par l’expérience qu’il a lui-même subie de l’absence apparente de Dieu dans son Église » (dans la revue Communio n. XIV, 2, mars-avril 1989, p. 8).

Par la grâce de Dieu, le P. Balthasar a eu très vite l’idée de prendre des notes de tout ce que vivait Adrienne, ou au moins une partie, pour que l’essentiel puisse en être transmis à l’Église. Les théologiens de métier reconnaissent que les œuvres du P. Balthasar sont souvent d’une lecture ardue. Ici, dans le « Journal », on constate que le P. Balthasar peut employer un langage simple. La foi chrétienne est prodigieusement complexe comme la vie, mais l’essentiel en est accessible à tous.

 

1942

La suite en 41.15

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