41.15 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1942

Pour l’année 1942, le « Journal » du P. Balthasar compte 96 pages (« Erde und Himmel«  I, p. 167-262). Les événements principaux de la vie d’Adrienne ne sont plus présentés ici jour après jour comme pour les années 1940-1941, ils sont répartis selon un certain nombre de thèmes majeurs : 1. Santé. 2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions. 3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation. 4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées. 5. Connaissance des cœurs (cardiognosie). 6. L’enfant (la communauté à fonder). 7. Matériaux pour l’intelligence de la foi. 8. Adrienne et ses relations. 9. Adrienne elle-même, Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission. 10. Adrienne et le P. Balthasar. 11. Messe et communion. 12. « Voyages ». 13. Diable et tentations. 14. Les grandes dictées : l‘évangile de Jean. 15. Les grandes dictées : l‘Apocalypse. 16. Le filet du pécheur (le chiffre 153). 17. Le livre de tous les saints. 18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture. 19. Autres œuvres.

Bien des éléments placés ici dans un thème pourraient trouver aussi place dans un autre. Tout un travail de classification plus précise serait à entreprendre. Les matériaux pour l’intelligence de la foi (foi chrétienne, théologie, spiritualité) ne seront signalés que par un simple titre ; ces matériaux pourraient faire l’objet d’une publication à part. Vers la fin de la vie d’Adrienne, ces matériaux constituent l’essentiel du « Journal » du P. Balthasar.

1. Santé

Fortes crises cardiaques tout au long de l’année.

1er février – Le soir, le P. Balthasar va avec Adrienne à l’hôpital. Elle va faire des visites et met longtemps à revenir. Finalement le P. Balthasar va voir où elle en est, il la trouve dans une salle d’attente, à moitié morte : une crise cardiaque plus forte que toutes les précédentes. Sœur Annuntiata lui fait des injections, lui apporte du café, etc. Adrienne a un nouveau genre de fortes douleurs, elle peut à peine respirer. De temps en temps le coeur s’arrête totalement. Mais elle est toute heureuse et sourit. Quand elle voit qu’elle revient à la vie, elle ne fait que murmurer : « Comme c’est dommage! Cela aurait été trop beau! » Elle se remet lentement, tout étonnée : « On revient de si loin! » Son âme n’a plus été ici qu’avec un tout petit bout, tout le reste quelque part ailleurs. Elle a vu le P. Balthasar et la Sœur comme à une distance infinie. « Peut-être voit-on les gens de cette manière quand on est au ciel”. Au bout d’une demi-heure environ elle peut se lever; l’étourdissement a cessé; demeurent les très fortes douleurs. Surtout dans le dos, derrière le coeur. On ne peut pas l’empêcher de terminer ses visites aux malades puis de rentrer chez elle au volant de sa voiture. Après le souper, elle raconte au P. Balthasar que durant l’après-midi elle a reçu une nouvelle plaie, et c’est elle qui la fait souffrir. Les autres plaies sont fermées.

14 février – Le professeur Gigon lui fait des reproches. Depuis quelque temps le taux de glycémie d’Adrienne est anormalement bas, c’est pourquoi elle a toujours fort soif, parfois aussi elle souffre de la faim et se sent très faible. Gigon insiste pour une analyse; celle-ci donne 15% de glycémie alors que la normale serait 90-70. Récemment elle avait 30. Gigon est hors de lui, la fait venir à la polyclinique. La Sœur s’est sûrement trompée. Elle promet d’y aller à la prochaine crise.

1er mars – Les quatre plaies sont ouvertes. La cuisse dans un état abominable, fort enflée, avec des abcès. La plaie du ventre aussi est ouverte. La nuit dernière n’a été qu’une crise. Au milieu de la nuit, elle a appelé Gigon pour la deuxième fois. Il a trouvé deux nouveaux symptômes mais naturellement il n’a rien pu faire.

10 juillet - Des journées très agitées sont passées. Des souffrances et sans cesse des souffrances. Des tableaux de guerre, sans cesse des scènes d’horreur. Puis à nouveau de l’angoisse pour K. Une angoisse extrême. Une nouvelle maladie : des hémorragies intestinales. Depuis le vendredi saint elle saignait toujours un peu et ne s’en souciait guère. Cette nuit tout d’un coup, grosse perte de sang mêlé de pus, et violentes douleurs si bien qu’elle n’avait même plus la force de se mettre au lit, et elle resta toute la nuit à gémir. – Le lendemain, elle va voir le Professeur Labhardt. Celui-ci est hors de lui. Il veut l’opérer tout de suite. Il la prend par le bras pour la conduire de force dans une chambre de malade. Il dit qu’il a vu des milliers de femmes, mais qu’il n’avait jamais rien vu de semblable. Dans un tel état, d’autres ne bougeraient plus du tout. Elle demande un temps de réflexion, quatre jours, et s’en va. Elle demande à Labhardt, au cas où il faudrait l’opérer, de le faire sans anesthésie. Le P. Balthasar lui demande pourquoi. Elle, avec un peu de raillerie : « Avez-vous déjà aussi entendu dire qu’on peut offrir quelque chose à Dieu? » A Labhardt, elle avait expliqué : pour des motifs scientifiques.

Un samedi (mi-juillet) – Le lundi, le côté gauche du ventre aussi est ouvert; là-dessus elle décide de ne pas aller voir Labhardt le lendemain mardi bien qu’elle ait rendez-vous. Labhardt voudrait la faire passer sous le bistouri sans délai, et cela, elle ne le veut pas.

Après le 22 novembre – Toute cette soirée elle a longuement parlé au P. Balthasar; entre autres choses, elle lui a parlé en détail du plan de l’association féminine (où dès le premier jour des intrigues se nouent). Le P. Balthasar remarqua seulement qu’elle était un peu rouge. La jambe était très enflée à la hanche. Elle dit deux ou trois fois, entre deux, qu’elle avait des douleurs presque insupportables. Car tout n’est plus maintenant qu’une seule plaie. Elle voulait d’abord faire venir Merke pour pratiquer une incision. Mais Mlle K. était arrivée et, pour elle, elle décida de garder encore la douleur pendant une journée. Vers 10 H du soir, elle téléphona au P. Balthasar qu’elle avait quand même pris sa température : elle avait 39,7 de fièvre. Manifestement depuis quelques jours. Elle pense qu’il serait sans doute plus sage d’en référer à Merke. Elle cherche à l’atteindre, mais il est au théâtre et il rentrera tard chez lui. Werner est nerveux. Merke téléphone après minuit qu’il viendrait le matin de bonne heure. Le matin, tout d’un coup 35,5. Malgré cela, Merke est épouvanté par l’état de la plaie et il ne fait que dire : “Mon Dieu! Comment avez-vous pu vivre avec ça!” Il prescrit d’abord de rester au lit, des compresses, et ensuite très vraisemblablement une opération. Peu après, Adrienne, de très bonne humeur, dit au P. Balthasar par téléphone qu’elle va bientôt se lever. Elle doit aller à l’hôpital Sainte-Claire et à Bethesda voir Mme V. Il lui est impossible de laisser tomber la consultation. Est-ce qu’elle met des compresses? Elle ne peut quand même pas en mettre dans une chambre si froide. Et cela ne servirait à rien.

21 décembre – Elle a eu de nouveau une crise cardiaque à l’hôpital. Fort tremblement, syncope. Les Sœurs analysent sa glycémie. Elle n’a que trente une fois de plus. Elle téléphone au P. Balthasar et se présente comme le « joyeux cadavre ». Le Bon Dieu saura bien pourquoi c’est bon, dit-elle.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Après coup, Adrienne se plaint au P. Balthasar de n’avoir reçu aucune intelligence particulière de Noël (1941). Sans doute a-t-elle vu l’enfant et Marie le jour de Noël, et à part cela elle a ressenti beaucoup de “présence”, surtout la nuit de Noël qui “fut incroyablement belle”. Mais ensuite Jésus lui apparut comme adulte, plein d’amour et de joie, mais plus comme un enfant. Elle n’a encore jamais bien compris le mystère de l’enfance. Elle a davantage saisi de la Mère que de l’enfant. Quelques jours de grand bonheur. Elle pouvait à peine prier, pas du tout écrire, elle était totalement “ailleurs”.

Février - Récemment elle a vu Marie avec l’Enfant Jésus et elle a compris alors mieux qu’auparavant le mystère de Noël. Elle a acquis une relation plus profonde avec l’Enfant Jésus. Étrange que cela arrive maintenant alors que Noël est passé.

15 février – Ce dimanche, elle conduisait très lentement sur le pont de Wettstein et elle disait le chapelet. Tout à coup elle voit, très grand, comme en un tableau le torse du Christ souffrant avec la grande plaie au côté. Peu après les pieds, puis les mains. Elle ne voit pas la tête. Elle me dit qu’elle n’aurait pas estimé possible qu’un corps sans tête puisse avoir une expression aussi douloureuse. Habituellement on lit la souffrance sur le visage. Ici chaque pouce était douleur. Depuis qu’elle a vu cela, elle doit pour ainsi dire constamment se défendre de voir la tête du Seigneur. C’est comme si les choses du monde ne la voilaient que légèrement. Lors de la vision, elle entendit une voix : “In sua vulnera abscondit eos” (Il les a cachés dans ses plaies). Elle ne savait pas exactement qui cet “eos” désignait. Mais pendant un instant elle se sentit blottie elle-même à l’intérieur de la plaie du côté.

1er mars – Retraite à Mariastein. Apparitions de Marie et d’Ignace. Déjà le premier soir ils étaient là : la Mère de Dieu avec les bras ouverts, accueillante, et Ignace avec un geste de bénédiction., la main étendue.

Semaine après Pâques – Ces jours-là, le P. Balthasar alla avec elle à la chapelle des étudiants. Elle y vit une multitude d’anges et de saints. Pour la première fois aussi saint François. Saint Ignace ne cesse d’être là. Saint Ignace lui apparaît d’étrange façon : il a devant lui sur une planche trois pierres placées l’une derrière l’autre, des pierres de torrent arrondies, et il semble avoir sur elles un projet. Sur la plus petite, au premier plan, il pose la main et la caresse. Non pas doucement mais avec application, comme s’il voulait dire : celle-là nous l’aurons à cette distance. Les autres, plus grandes, là derrière, ne sont pas encore du tout comme elles devraient être. Dans l’augmentation de la taille se trouve incluse une grande exigence.

Ces derniers jours, Marie lui était apparue un matin comme “tableau”. Quand elle partit, sept gouttes tombèrent sur Adrienne, d’évidentes gouttes d’eau : deux sur l’épaule (la clavicule), cinq sur le front. Elle est étonnée, elle les essuie avec le coin du drap, qui présente clairement une grande tache mouillée. Le jour suivant, elle revoit Marie. Cette fois-là des gouttes brûlantes tombent sur elle aux mêmes endroits. Elle pense que c’est de la cire brûlante. Mais il n’y a rien à voir.

Un jour, Marie lui amène une deuxième personne. Fort voilée, de peu d’apparence, mais d’une très grande pureté. Marie dit que c’est Marie de l’Incarnation. Quand ensuite Adrienne rencontra le P. Balthasar, elle lui demanda qui était Marie de l’Incarnation. Elle n’avait jamais entendu parler d’elle, mais elle pensait que l’indication de Marie incluait la demande de s’occuper d’elle. « Je ne savais pas laquelle des deux Marie de l’Incarnation était visée, et je lui donnai les deux à lire. Adrienne sut aussitôt que c’était l’ursuline du Canada. On lui fit cadeau plus tard de ses œuvres ».

8 mai – Une journée de béatitude débordante. Relations constantes avec Marie qui l’accompagne partout, tantôt visiblement tantôt d’une manière invisible. Pendant le travail de la consultation, elle est là. Tantôt dans un coin du cabinet de consultation, tantôt dans l’autre. Le P. Balthasar : Est-ce que cela ne la distrait pas dans son travail? « Elle me regarde, amusée, presque moqueuse : mais non, au contraire. Elle aurait voulu seulement pousser des cris de joie et prier tout le temps. Pendant un instant le Seigneur aussi fut là et c’est comme s’il disait à la Mère : Est-ce donc déjà le temps d’une telle joie? Et est-ce qu’Adrienne sait qu’elle devra encore beaucoup souffrir? Mais la Mère dit au Fils d’une voix merveilleuse qui bouleverse Adrienne au plus profond d’elle-même et qu’elle entend encore résonner des jours entiers : Mais elle le fait déjà”.

Ascension - La nuit fut passablement mauvaise. Elle se sentait délaissée. Comme elle n’avait rien d’autre à offrir, elle prit la discipline. Vers trois heures du matin, elle s’endormit, se réveilla bientôt, se sentit toute mouillée, s’examina : les sept plaies saignaient toutes. Elle se leva, se lava, lava aussi son linge et se recoucha. Elle vit alors l’Ascension dans un tableau étrange qui la combla de bonheur. Elle vit le Seigneur devant elle, elle ne vit d’abord que son visage qui était merveilleusement transfiguré. Puis aussi son vêtement. C’était comme une ample traîne par devant, et cette traîne était constamment en mouvement. Elle se terminait en plis ou en vagues ou en roses qui s’effeuillaient constamment. Il y avait dans ce vêtement un double mouvement opposé. Le vêtement lui-même était enlevé et emporté dans les hauteurs et, dans la même mesure, les ourlets allaient vers le bas comme des vagues et comme des roses. Ces roses étaient les grâces, infiniment tendres, mais tout à fait réelles et vraies, et elles se répandaient sur le monde à perte de vue.

Adrienne resta ravie dans sa vision. Puis elle se leva pour rendre grâce à genoux. Là elle fut emportée au ciel. Ce fut tout différent. Le Christ n’était pas visible. Il était d’abord “allé vers le Père”. Mais pour les anges et les saints présents, qu’il fût allé vers le Père n’était pas une attente, un vide, mais un bonheur intégral. Et Marie remplissait tout de sa présence. Une fois de plus elle toucha Adrienne à l’avant-bras comme souvent déjà. Adrienne la regarda et la pria pour les jésuites. Marie dit : “Je ne puis que leur donner mon amour”, ce qui incluait une grande promesse et un amour tout particulier, mais donnait à entendre qu’elle ne pouvait ni ne voulait empêcher souffrances, persécutions, etc. Les paroles furent prononcées avec tant d’amour que pour la première fois Adrienne s’agenouilla devant elle. Ensuite quand elle revint à elle, elle la pria pour l’enfant.

Pentecôte - Une foule de visions. Le matin de bonne heure, de nouveau le feu comme l’année dernière. A la grand-messe, le grand feu venant de derrière l’autel. Puis d’en haut. La plupart des gens qui viennent à l’église portent avec eux de petites lumières, comme des “becs-à-gaz” (en français) à moitié allumés qui, après l’homélie, s’enflamment haut et clair quand arrive le grand feu d’en haut. Le Christ dans le vitrail du devant abaissait ses mains pour bénir et la statue du Christ sur le côté bénissait de même. Adrienne se demande tout à coup comment il peut y avoir deux Christs. Elle ne savait où regarder; elle comprit pourtant qu’il ne pouvait y en avoir qu’un qui est le même en beaucoup d’endroits. Puis le Christ du vitrail et celui sur le socle se réunirent en un seul au milieu de l’église. Ensuite elle vit la statue de nouveau sur le socle, comme avec un fin sourire de ce qui était arrivé.

Aux environs de la Pentecôte, dans son bureau, elle a vu un jour le Christ comme en un tableau, comme une statue. Mais quand même sa réalité. Elle voulut aller vers lui pour se prosterner devant lui, mais quelques grands diables la saisirent par le bras. Elle sentit leurs doigts s’enfoncer dans son bras. Puis le Seigneur fit un pas. Les diables disparurent et elle put prier.

Début juin – Tous ces jours, fortes crises cardiaques. Récemment, pendant qu’elle parlait avec moi, elle regarda longuement par la fenêtre. Je pensai : elle voit quelque chose. Mais elle ne dit rien. Au bout de quelques jours, elle dit, presque par hasard, que récemment elle avait vu plusieurs fois dans le ciel une grande croix. Elle ne m’avait rien dit parce qu’elle craignait que je lui dise que c’est quelque chose de beau. Alors que c’était simplement terrible.

1er juillet (Fête du Précieux Sang) – Vers le matin, le mur en face du lit est parsemé de gouttes de sang. Du sang frais. Ce sang se rassemble en une grande croix qui d’abord semble être composée entièrement de sang, une croix de souffrance. Puis il se présente comme une grande poutre de la croix, en bois et abandonnée, à laquelle colle le sang, surtout à l’endroit des bras et des pieds. Un tableau d’abandon infini. Toute la matinée, elle est harcelée par la pensée que, dans son état de péché, elle ne peut pas aider. Que la souffrance du Christ est si démesurée et le péché si profond et si inépuisable qu’on ne peut rien faire. De nouveau la pensée de la transfusion de sang. – Voir de l’intérieur la souffrance du Christ. Il ne suffit pas de penser à lui à l’occasion comme à un bon ami éloigné. C’est comme si on entendait dire d’abord qu’un ami est très malade ou abattu. On envoie des fleurs, on pense à lui; plus tard, on s’approche de son lit : là c’est tout différent et on revit toute la souffrance d’une manière nouvelle.

2 juillet (Fête de la Visitation de Marie) – Aucun changement malgré la fête. Vers le matin, elle entend dans sa chambre un tic-tac habituel. Elle pense d’abord que c’est sa pendule qu’elle vient de récupérer chez son horloger. Elle prête l’oreille : ce n’est pas cela. Le tic-tac est aussi beaucoup trop lent. Elle pense alors que c’est peut-être le réveil de son fils. Mais il est impossible de l’entendre dans sa chambre. Tout à coup elle voit contre le mur un coeur plein de sang et, lentement, une goutte après l’autre tombe par terre. Toutes les secondes et demies à peu près. Elle est saisie d’une horreur indicible. Depuis, elle ne cesse d’entendre le tic-tac. Même quand elle sort de sa chambre. Vers 11 H, elle est chez le P. Balthasar, toute éperdue de peines et de souffrances, avec mal de tête, pleine de doutes au sujet de Dieu, du Christ et de tout. De sa propre foi, de son amour. « Entre-temps elle m’enguirlande presque : N’entendez-vous donc pas? Vous devez quand même l’entendre. Cela fait tant de bruit ». Et puis encore une fois elle demande de l’aider. Comment dois-je l’aider? Elle ne le sait pas. Je demande ce qu’elle veut vraiment. Elle dit : « Si seulement elle pouvait prendre ce coeur dans ses mains et l’aimer. Mais j’ai trop de péchés pour cela. J’ai trop de péchés pour tout”. – Entre-temps elle voit Marie après la descente de croix, devant la croix nue qui se trouve de travers devant elle, l’endroit de la tête à la hauteur d’un mètre environ, posée sur un rocher. Marie pleure. Elle voit le sang frais qui coule encore. Ces larmes de la Mère sont pour Adrienne une douleur nouvelle et indicible parce que ici toute possibilité de consoler dépasse tout ce dont elle est capable. Elle quitte le P. Balthasar pleine d’angoisse, stupéfiée et tremblante.

10 juillet – Apparition de Marie devant la croix. En larmes. En tableau. Puis Marie se trouve tout d’un coup à côté d’elle en vérité et elle lui explique le tableau. Oui, elle pleure vraiment sur son Fils, mais elle ne pleure pas à cause de son Fils; elle pleure à cause des hommes qui lui font cela par leur imperfection et leur tiédeur. – En allant en voiture à l’hôpital Sainte-Claire, elle voit Marie et l’enfant sur le lilas. A côté d’elle, se tient tout ‘effacé’ saint Joseph, qu’elle voit pour la première fois. Une grande joie tout d’un coup. Tout est bon. Peu après, de nouveau l’angoisse. Saint Ignace apparaît souvent, une fois même “avec une trace de compassion”.

Après le 24 août – Quelques bonnes journées suivent la longue période de souffrance. Adrienne est de nouveau “au ciel” toute une nuit aussi bien dans la veille que dans le sommeil. Le jour suivant également elle n’est pas réellement sur terre, elle fait tout comme en souvenir : c’est ainsi que sur terre on avait l’habitude de parler, d’agir… Et elle vit de ce souvenir. L’après-midi elle est sur le balcon et elle prie. C’est dimanche. Marie est longtemps auprès d’elle. Assise également, mais sur sa propre chaise, qu’elle a “apportée avec elle”. Rien n’est dit. – Elle parle des états extatiques. La plupart du temps ils forment une “courbe”: on débarque exactement au temps où on le doit. On revient sans rupture dans la vie quotidienne. L’état lui-même? C’est comme si on se trouvait avec tout son être, avec toute sa partie superficielle, dans une coquille qui est Dieu. Les sens sont là pleinement “remplis” et pleinement au repos.

8 septembre – Les derniers jours ont été agités. Rencontre avec le P. Dillard qui est venu de Vichy à Bâle. Elle le reconnaît, elle croit d’abord qu’il ressemble fort à quelqu’un de sa parenté. Puis elle se rend compte qu’elle l’a déjà vu dans une vision, comme quelqu’un de « marqué », d’important, qu’attend aussi une destinée difficile. Mais elle ne veut pas en parler avec lui et elle me prie aussi de ne pas le faire. Ce serait maintenant inopportun et indiscret. (N.B. Le P. Victor Dillard, jésuite, organisa en Allemagne une aumônerie clandestine pour les jeunes Français astreints au STO : Service du Travail Obligatoire. Il fut dénoncé, arrêté et envoyé à Dachau en novembre 1944 ; il y est mort le 12 janvier 1945). – Vision de la Mère de Dieu sous la croix vide. Marie pleure. Une grande foule de gens tout autour, mais tous tournent le dos à la croix. “Nous aussi, nous pourrions en être!” C’est terrible de voir la Mère pleurer. – Elle revoit Marie et Jeanne d’Arc en larmes. Jeanne pleure autrement, comme avec plus d’impatience, tandis que Marie pleure avec plus de calme et de paix. Jeanne est pour ainsi dire toujours l’ancienne Jeanne. Elle pleure parce qu’elle n’est pas en mesure d’agir, elle est comme enchaînée et elle doit en quelque sorte attendre de la terre, de la France, d’être délivrée de ses chaînes.

Après le 15 septembre – Durant la nuit, elle a encore vu deux anges qui étaient en désaccord. Ils avaient l’apparence de deux anges habituels, se ressemblaient tout à fait et étaient blancs. Pendant leur discussion, l’un devint de plus en plus gris jusqu’à devenir un diable noir. L’autre devint de plus en plus lumineux jusqu’à briller comme l’or. – Hier elle descendait l’escalier dans le couloir de sa maison et ne pensait qu’à sa consultation quand tout à coup elle vit que l’escalier était bordé de deux rangées d’anges à droite et à gauche. Cela la plongea un instant dans un grand bonheur mais qui disparut bien vite. – Il y a peu de temps, saint Ignace se trouvait là une fois encore avec ses aiguilles. Il en prit une poignée et lui montra comment elle devait les traiter. Elles avaient toutes devant un petit crochet avec lequel elles résistaient à Dieu. Saint Ignace dit qu’on devait les polir les unes par devant, les autres par derrière. Adrienne ne savait pas exactement ce que cela voulait dire. – Adrienne est tout à fait épuisée par les nuits et l’éternelle angoisse. Elle a l’impression d’être un drapeau qui doit quand même flotter (cela sonne peut-être mal) et qui est tout en lambeaux. Chaque matin elle promet à nouveau et jamais elle ne tient ce qu’elle a promis. Cela doit dégoûter Dieu de travailler avec un tel instrument. La femme qui est mariée doit quand même apprendre peu à peu à faire la cuisine qu’aime son mari, ne pas attacher le lait chaque matin et ne pas mettre chaque midi sur la table une soupe non cuite. Elle promet toujours mais c’est toujours la même chose. « Le soir, pendant que je suis avec elle, elle me demande tristement : Ne voyez-vous donc pas? Mais vous ne voyez pas? – Je demande quoi. – Tous les anges qui sont dans la pièce”.

Après le 23 septembre – Durant la nuit elle priait au pied de son lit. Cela alla très rapidement : Que Dieu bénisse… Une voix : Je le bénis. Puis : Que le Christ bénisse… La même voix : Je le bénis aussi. Puis : Que le Christ bénisse la Suisse. La même voix : Je la bénis mais elle doit croire. Adrienne sut que c’était la voix d’un ange qui parlait au nom de Dieu.

26-30 septembre – Dans la nuit, elle voit Marie près de son lit. Marie se trouve là en quelque sorte tout à fait indifférente, sans repousser ni attirer. Simplement comme quelqu’un qui est là. Et elle demande à Adrienne si elle préférerait maintenant aller au ciel ou rester sur terre. Adrienne voit devant elle les deux possibilités. Il lui suffisait de dire oui pour être au ciel. Un instant, quelque chose comme une prodigieuse ivresse s’empara d’elle : elle pouvait choisir, décider elle-même ce qu’elle voulait! Mais elle dit alors tout d’un coup tout naturellement : “Que la volonté de Dieu se fasse”. A ce moment-là, la Mère se fit aussi merveilleusement attirante et Adrienne sut alors qu’elle était maintenant autant au ciel que sur la terre. Après cette expérience, elle s’endormit aussitôt profondément. – Elle voit souvent saint Ignace travailler à son chemin. Toujours sur le même chemin qui est au ciel mais qui a quand même des relations avec la Suisse. Saint Ignace enlève les pierres de la route et fait quelque construction mystérieuse au bord du chemin. Il n’enlève pas les pierres pour rendre la route plus facile et plus égale, il n’enlève que ce qui gêne et ce dont il a besoin. A proximité, séparés et faisant partie néanmoins de la même réalité, Pierre et Paul travaillent sous leurs arbres. Ils portent des lattes. Paul travaille comme quelqu’un qui a une exacte vue d’ensemble de la construction et qui cependant partout où on a besoin de quelqu’un se présente même pour les plus petits services. Il travaille aussi comme quelqu’un qui est freiné, c’est-à-dire qui serait capable “de tout autre chose” si on le lui faisait faire, mais qui est habitué depuis longtemps à accomplir ce travail limité. Ignace par contre est un peu soucieux. Pour la première fois, Adrienne voit une parenté intime entre les deux.

2 octobre – Dans la nuit, grande vision qui dure longtemps. Le mur de sa chambre est ouvert et sa chambre se transporte au ciel. La scène se déroule dans la rue même où saint Ignace travaille, mais beaucoup plus bas. D’abord Adrienne ne voit qu’une foule de “gens”, trente environ, qui forment au centre “un noyau plus restreint”. Et autour de celui-ci, d’autres, innombrables. Ce que font ceux qui sont au centre, elle ne peut le voir. Ils se trouvent ensemble, un peu penchés en avant, et ils semblent travailler à quelque chose. Tout le groupe est d’une certaine manière “distingué”, pour ainsi dire “de la bonne société”. Et ils ont tous sur le visage un trait qu’Adrienne, après quelque recherche, désigne comme “suave”. Elle cherche le nom d’un peintre français. Finalement c’est Greuze qui lui vient à l’esprit. Bien sûr chez Greuze ça paraît souvent sentimental. Mais sur des visages d’enfants, il y a quand même à l’occasion un semblable sourire de pureté. C’était l’expression des visages là-haut. Puis le groupe moyen se dispersa. On reconnut alors d’un côté les femmes : la Mère de Dieu et la petite Thérèse en faisaient partie, peut-être aussi Elisabeth. Parmi les hommes il y avait Paul, Augustin et Ignace. Les femmes continuaient à travailler : on voyait qu’elles façonnaient de petites pierres et cela non avec des instruments mais simplement en les prenant en mains – cela les polissait d’une certaine manière – et en les passant de mains en mains. Chacune avait ses pierres particulières. Seule Marie n’en avait pas parce que toutes lui appartenaient. Les pierres étaient chaque fois une partie, un aspect de l’enfant. Mais dans le travail le tout se préparait d’une certaine manière. Les hommes s’activaient à part et semblaient conseiller. Ils n’étaient pas à proprement parler “pères” de l’enfant, mais ils avaient part quand même à la fondation. J’apparus tout à coup à proximité, mais je ne travaillais pas, parce que les terrestres ne travaillent pas au ciel; je reçus pourtant d’Ignace certaines missions. Non des missions précises à proprement parler mais comme un accroissement de l’activité d’apostolat et une substance que je pouvais utiliser comme bon me semblait. Adrienne voyait cela et s’étonnait que cette limitation dans le travail (car c’était cela, comme Ignace le lui expliqua) signifiât en même temps une augmentation de liberté. – A proximité se trouvait Paul qui donnait ses directives, “comme un vétéran de l’autre guerre”. Adrienne me le décrivit exactement. Il ressemblait à un curé qu’elle connaissait et dont elle avait oublié le nom. Il était comme un vieux loup de mer qui communique ses expériences à son garçon qui doit prendre le bateau. Aujourd’hui tout a changé et Paul distribue quelques coups de bec sur les nouvelles méthodes des jeunes pasteurs qu’Ignace excuse plutôt même s’il ne les approuve pas. – Adrienne pense d’une manière générale que Paul dépasse encore Ignace en “naturel méchant”. Elle décrit surtout son regard vivant. Elle m’a donné aussi une description précise d’Augustin. Elle voit chaque fois, en même temps que l’aspect extérieur, l’aspect intérieur, le caractère. Ce qui l’a frappée chez lui, c’est une certaine douceur qui pourrait facilement devenir de la mollesse. Il n’est pas homme à prendre volontiers sur lui un sacrifice volontaire. Il se charge des désagréments de la vie, mais on ne peut pas dire qu’il va vers eux spontanément comme saint Ignace par exemple. Il est plutôt content quand il arrive qu’une peine lui soit épargnée tandis qu’Ignace en chercherait aussitôt une nouvelle si quelqu’une lui avait échappé.

Le matin de la Toussaint – Une foule de saints se trouvaient près de son lit. Parmi eux, saint Ignace qui fut très familier et fraternel avec elle. Marie était là, rayonnant une incroyable beauté. Une foule de saints connus et inconnus. Cécile aussi, qui est toujours là quand c’est la fête. « Je lui demandai comment elle était; Adrienne dit : Une grande suavité. Elle cherche une comparaison et dit finalement : Comme la lumière à Paris un clair matin au début du printemps ou un clair matin d’automne au bord de la Seine. Partout ailleurs la lumière est terne et morne. A Paris elle est pleine d’attente et de senteurs. Elle rit de cette comparaison ». – Puis elle a vu aussi la grande Thérèse pour la première fois. « Quand je lui demande comment elle est, Adrienne dit : Très remarquable. Extraordinairement remarquable. Et elle me donne une longue description de son être. Extérieurement imposante, avec un visage aux grands traits, des yeux ardents et grands, avec des cernes noirs autour des yeux. Totalement femme ». – A l’arrière-plan il y avait aussi la petite Thérèse et Jeanne d’Arc. Ignace et Paul l’un à côté de l’autre. Adrienne comparait les deux en connaissance de cause et trouvait que même extérieurement ils se ressemblaient. Seulement Paul était plus vigoureux, plus anguleux, et plus grand d’environ dix ou douze centimètres.

5-6 novembre – Le jeudi soir, une vision qui “au début était peut-être davantage une imagination”, mais qui à la fin était clairement une vision. Elle devait aller dans un village de montagne, ce que son coeur lui permettait à peine de faire. Dans la montagne, tout alla bien; déjà elle descendait le chemin de l’autre côté. Mais celui-ci se termina tout à coup par un endroit abrupt. Un abîme profond, infranchissable. Loin en dessous la route continuait. Elle chercha partout un sentier. Sur la route il y avait un tuyau en caoutchouc auquel elle ne prêta pas attention. Elle vit qu’il était impossible de continuer et elle était sur le point de faire demi-tour. Alors il lui fut dit : retour interdit. Elle doit descendre. En même temps la solution lui fut montrée : accrocher le tuyau en caoutchouc au rocher et se laisser descendre tout le long. Il était en effet extensible.

6 novembre – Vers le matin, elle vit de nouveau le Seigneur sous la croix. Le tableau du Seigneur tombé était pour elle un événement très important et très central. Elle pensait ceci : le chemin de croix du Christ et la croix sont deux choses différentes. Le chemin de croix est un chemin. Là, on va d’une station à l’autre. Il se passe beaucoup d’humain, de physique. Ce n’est pas l’état définitif. Humainement parlant, ce n’est pas encore non plus sans espoir. Mais une fois que le Christ est cloué sur la croix, c’est la fin : l’absence d’espoir et de mouvement. Il n’y a plus d’issue. Mais le chemin du Christ est le chemin du péché. Il n’est le chemin du Christ que parce qu’il va sur le chemin du péché. Qu’il fasse son chemin de croix et qu’à la fin il soit suspendu à la croix n’est pour ainsi dire que le côté positif, convexe, de l’événement du péché, son accompagnement. Le péché suit un chemin qui commence le plus souvent dans le corporel surtout. On se livre à toutes sortes de débauches pour satisfaire son corps. Tant que le péché se trouve sur ce chemin, il n’est pas encore sans issue. Il est d’abord un péché humain. De même que sur le chemin de la croix, c’est l’humain qui prévaut dans le Christ. Il est humainement fatigué, humainement trop faible pour porter, etc. Mais le péché progresse ensuite toujours plus à partir de ce qui est spécifiquement humain vers le spirituel et il devient ici proprement diabolique. Comme figé, et humainement il devient impossible de le sauver’ « Quand je demandai à Adrienne quel enseignement il fallait tirer de là, elle dit : D’abord il s’agit de mieux connaître le péché, et cela au miroir du chemin de croix du Christ. Il nous est demandé de faire beaucoup plus attention au chemin, c’est-à-dire à l’endroit où l’on peut encore intervenir dans le destin des hommes et empêcher beaucoup de choses. Peut-être aussi afin de ne pas trop se soucier de ceux qu’on ne peut plus aider, qui sont endurcis dans le mal. Mais cette dernière pensée lui semble aussitôt de nouveau fausse ou bien exprimée de manière inexacte; elle dit que pour le moment elle ne pouvait pas mieux formuler ce qu’elle pensait ». Elle revient sans cesse au tableau du Christ tombé. Quand on a vu cela, on ne peut plus s’en défaire. Elle dit qu’elle a vu la manière dont cela s’est vraiment passé autrefois. Il y a là une souffrance infinie semblable à celle du visage de douleur qu’elle avait vu auparavant.

7 novembre – Elle me parle d’une nouvelle vision sur le discernement des esprits. Elle voyait deux enfants d’environ quinze ans, un garçon et une fille; ensemble par hasard. Ils travaillaient tous deux dans le même champ. Deux enfants sages qui jusqu’alors avaient fait le bien presque par habitude, ne s’étaient jamais décidés à proprement parler ni pour le bien ni pour le mal. S’éveille maintenant dans les deux la sensualité; les deux éprouvent de fortes tentations. Peut-être pour se masturber. Adrienne vit alors le diable auprès d’eux. Elle remarqua combien le plaisir des sens est un point de départ pour Satan. « Elle me demande alors comment, à mon avis, Dieu aide ces enfants. Je dis : Je ne pense pas que nécessairement ou la plupart du temps cela doit se faire en pensant à Dieu, mais plutôt par un souvenir presque inconscient de la pureté, de ce qu’on ne veut pas sacrifier, sans le nommer. Par une défense inconsciente pour ainsi dire. Adrienne fut enchantée de cette réponse et elle dit : Maintenant je vais vous dire ce que j’ai vu ensuite. Peu après, les deux enfants étaient assis à table ensemble. Tout d’un coup Marie se trouva derrière eux et elle les toucha chacun d’un doigt. Aussitôt le mal perdit son visage sans pour autant être oublié. Simplement il n’était plus intéressant”. – Puis elle raconta au P. Balthasar que la vision de Marie dans sa jeunesse (en 1917) tomba juste à l’époque où à l’école on commençait à s’embrasser habituellement entre garçons et filles. Cela ne lui serait jamais venu à l’esprit. Elle aurait préféré mourir, quoiqu’elle aimât bien quelques-uns des garçons. Elle voit maintenant le rôle que Marie a joué ici.

8 novembre – Trois fois de suite elle a la vision d’une tour. Elle est très haute, gigantesque, se fait un peu plus étroite vers le haut. Dans les hauteurs elle est éclairée et également à la base. Mais au milieu elle est sombre. Adrienne n’a aucune idée de ce que ce tableau signifie.

12 novembre – Elle voulut se lever mais elle en fut incapable. Alors Marie s’assit au bord de son lit et se mit à pleurer. Deux larmes de la Mère tombèrent sur ses mains. Elles brûlaient comme du feu, presque insupportables. A cet instant les plaies des mains se rouvrirent. « Adrienne me décrivit alors les larmes de la Mère de Dieu. Elle-même a horreur que les gens pleurent devant elle. Elle fait tout alors pour les consoler par quelques paroles amusantes et elle les pousse souvent avec cela jusqu’à la porte du cabinet de consultation. Mais quand Marie pleure, c’est tout différent. On ne peut pas la repousser. De toute urgence il faut faire quelque chose. On ne peut pas la laisser comme cela. Il y avait deux larmes de Marie qui n’avaient plus de place dans son coeur trop plein et qui avaient simplement débordé, qui se cherchaient quelque part une place et un nid, et par hasard il y avait là ces deux pauvres mains ; Adrienne voulut d’abord me taire la suite. Mais elle finit par me dire : Vous savez, je crois que ces larmes ont été versées sur tout le clergé. Et plus précisément pour ceux qui savent, qui savent très exactement mais ne font rien et se bouchent les oreilles. Surtout pour le clergé français ».

18 novembre – La nuit dernière, avant minuit, elle vit tout à fait en Dieu. Grand bonheur comme jamais depuis longtemps. Elle s’offre, elle se donne et elle est reçue. Puis vingt minutes de sommeil. Elle se réveille à cause d’un bruit énorme. C’est un vacarme comme la fin du monde. Elle voit alors devant elle une croix où ne pend aucun Christ. Une croix vide. La croix est fendue en deux au milieu, du haut en bas. C’était la cause du vacarme. Au début elle ne comprend pas. Mais le spectacle l’effraie profondément. Elle comprend seulement que cette croix fendue est beaucoup plus effroyable que la croix entière. Puis on lui explique la vision en détail et cela en trois “versions” successivement. D’abord comme division de l’Église elle-même entre les catholiques. Non les schismes proprement dits, mais une sorte de formation de sectes. Une opposition d’orientations dans l’Eglise, qui pourraient toutes très bien exister dans la paix les unes à côté des autres, comme des nuances différentes du même catholicisme, qui sont toutes justes quelque part, mais qui se raidissent sur des bagatelles et provoquent par là une division de l’Eglise. Amour et grâce ne peuvent plus passer partout librement. C’est l’origine et la cause de toutes les autres divisions. Deuxième version : la division à l’intérieur de la chrétienté : catholiques, protestants, orthodoxes, anglicans, quakers et les milliers de sectes. Tous sont baptisés, appartiennent donc à l’Eglise. Mais l’Eglise est réduite en morceaux. Elle doit maintenant souffrir aussi pour la terrible réalité de cette division. Troisième version : la division entre l’Eglise et le monde. Unité de tous ceux pour qui le Christ est mort. Pour ceux aussi qui se trouvent hors de l’Eglise. Partout où se trouve de la bonne volonté, un effort vers une vie morale et l’amour, il y a une parcelle de la croix. Mais la croix est déjà tellement partagée qu’on ne reconnaît plus guère aux parties qu’ensemble elles forment une croix. Adrienne reste longtemps devant ce tableau, quelques heures. Elle s’offre à nouveau. – Il y a quelque temps, elle a eu cette la vision : elle était au ciel avec un grand panier et beaucoup de bienheureux autour d’elle. Le panier contenait ce qu’elle était capable d’offrir et ce qui lui était permis d’offrir. Il y avait dedans deux sortes de dons : les éphémères et les impérissables. Adrienne corrige cette expression et dit : les limités et les infinis, les divisés et les non-divisés. Quelque chose de ces derniers dons est accessible à tout homme. Comme elle peut faire sentir ses fleurs à chacun. C’est sans doute un cadeau, mais c’est le même pour chacun et il n’est pas diminué par le partage. L’autre genre de don est cédé : par exemple, on donne à quelqu’un la fleur qu’on a en main. On n’a qu’un nombre limité de ce genre de dons qu’on peut céder, par exemple douze fleurs. D’une certaine manière, on peut les distribuer selon son propre choix et son bon plaisir. Adrienne ne sait pas comment on doit distribuer ces dons. Alors les bienheureux se mettent à rire. Et soudain chacun d’eux a aussi un panier, et Adrienne comprend que du ciel aussi on peut distribuer des dons des deux manières. Elle donne un exemple : vingt personnes prient la petite Thérèse pour obtenir le même don. Toutes vont recevoir d’elle quelque chose et elles ont part de cette manière à son don et à son amour commun. Mais un seul reçoit le don particulier qu’il a demandé. Je demande à Adrienne si la petite Thérèse choisit ce don volontairement comme elle l’entend. Adrienne dit : “Naturellement elle peut prendre part à la décision. Mais finalement c’est Dieu qui décide par son choix. Cependant nous sommes insérés dans ce choix. Également celui qui prie et qui obtient par la suite ce qu’il a demandé, prie d’une manière particulière de telle sorte que c’est justement lui qui recevra. Lui aussi est inséré sans pour autant perdre sa liberté”. Quand Adrienne eut compris tout cela, elle ne fut plus triste de ce que le don ait aussi un côté limité.

Après le 18 novembre – L’après-midi, à la consultation, elle entend constamment le sang qui goutte. Ce n’est plus maintenant qu’extrêmement énervant. Cela la crispe de ne pouvoir aider. Un instant elle se sent mal. De temps en temps elle voit aussi goutter le coeur. A l’hôpital Sainte-Claire, piqûre avec Sœur Annuntiata. Cela ne va plus guère; la Sœur utilise de très grosses aiguilles pour que quelque chose encore passe à travers la tumeur. Cela dure un quart d’heure pour quelques centimètres cubes de camphre. La Sœur voudrait en finir avec cette tâche. Quand elle retira l’aiguille, cela commença à saigner fort. En même temps la plaie du coeur se mit aussi à saigner et Adrienne craignit que la Sœur ne la découvre. Pendant que la Sœur va chercher un pansement, Marie apparaît et touche légèrement la plaie. Le sang cesse aussitôt de couler. Elle dit : “Cela fait beaucoup de sang pour aujourd’hui. Nous le mettrons avec le Sien”. Quand elle dit cela, le tic-tac cessa. Adrienne est très heureuse pour cet instant. Cependant l’énervement recommence bientôt. Elle rencontre encore toutes les personnes qui ont l’habitude de venir comme automatiquement quand il s’agit de l’agacer et de la pousser à la limite de ses forces.

22 novembre – Fête de sainte Cécile – Sortie du “trou”. Grande reconnaissance. Vision dans le ciel. Beaucoup de saints, parmi lesquels sainte Cécile dont c’est la fête aujourd’hui. Le soir arrive un coup de téléphone de Mlle G. : est-ce qu’elle aurait envie de devenir présidente de l’union bâloise des femmes? Nous rions ensemble de cette proposition. Mais finalement, à la réflexion, ce ne serait pas une si mauvaise affaire : un tremplin pour l’enfant. – « Depuis des jours j’avais oublié de l’interroger au sujet de la vision avec la tour qu’autrefois elle n’avait pas comprise. Elle me l’explique maintenant. En bas dans la tour il y avait le mauvais feu, en haut la lumière rédemptrice. Dans la sombre étendue intermédiaire beaucoup d’enchaînés se donnaient du mal pour monter. La plupart étaient des prêtres. Le reste, c’était des laïcs jouant un rôle important dans l’Eglise : dirigeants de mouvements d’action catholique, etc. Tous se donnaient du mal mais en vain parce qu’ils étaient enchaînés. Les uns ne font rien de décisif et n’avancent donc pas. Les autres ne cessent de paralyser leurs bonnes actions par de mauvaises comme si, parce qu’ils se conduisent convenablement, ils auraient le droit de se laisser aller, de s’offrir ceci et cela. Adrienne reconnut qu’on devait répandre de l’amour sur l’ensemble et alors cet amour se transformerait en amour du Christ. Je m’étonnai de cette dernière formule. Elle dit : il en est comme pour les corbeilles; elle est insérée dans le circuit et elle transmet l’amour du Christ aux hommes. Le mouvement part toujours de lui et retourne à lui ».

Après le 22 novembre – Une autre vision. Adrienne voit de nouveau les boules et les sphères. Elles sont toutes blanches et claires. Elles se déplacent sur une surface en beauté et avec du rythme. Ce sont des boules qui symbolisent le bien et qui paraissent très solides. Tout d’un coup arrive à proximité une grande boule noire. Beaucoup plus grande, peut-être cent fois plus grande que les autres : le mal. Et il se fait que les boules blanches, sur leur trajectoire, viennent toutes en contact avec la noire; et cela non seulement d’une manière extérieure, ce qui ferait qu’elles poursuivraient leur chemin avec une direction légèrement modifiée, mais elles entrent en contact avec la grande boule noire de telle manière qu’en toutes la belle surface blanche s’avère tout d’abord n’être qu’une enveloppe vide : d’habitude, de bonté extérieure, quelque chose qui au moment du contact doit automatiquement tomber. Une partie des boules éclatent et manifestent par là qu’à l’intérieur déjà elles étaient noires et pourries. Les autres se trouvent prises dans un violent état de combat intérieur. Adrienne est effrayée par la puissance du mal dans le monde, par son art de séduire; tous doivent s’expliquer avec lui, personne ne lui échappe. – Un soir elle est seule pendant cinq heures environ. Elle me dit par la suite qu’aussitôt qu’il y a une pause dans le cours de sa journée, elle n’est vraiment plus jamais seule. Il y en a toujours “quelques-uns” qui sont là, un va-et-vient. La nuit, il en est toujours ainsi : les autres viennent à elle. Le matin, dans le passage au jour proprement dit, il y en a toujours quelques-uns qui sont présents pour marquer le passage. Puis ils s’éclipsent pour ainsi dire.

1er décembre – Une vision : elle voit une composition claire et rayonnante, comme un sapin, c’est-à-dire trois triangles, les uns au-dessus des autres, galbés sur le côté. La composition devient toujours plus claire et plus rayonnante, et il devient évident que le champ supérieur c’est Dieu, l’intermédiaire Marie, l’inférieur le Christ. Le triangle supérieur devient si excessivement éblouissant qu’on ne peut plus le regarder. Comme s’il n’était pas du tout question, pas du tout convenable de le regarder parce que le mystère, la pureté et la majesté sont trop grands. Dans le champ intermédiaire, Marie apparaît toujours plus clairement comme forme. Et on reconnaît alors à quel point elle est la jonction entre Dieu et le Christ : elle rend possible la rédemption par son oui et sa maternité. Mais en devenant toujours plus claire, elle devient toujours aussi plus transparente et se met sur le côté pour ne plus s’entremettre que comme un voile transparent. Le Christ apparaît alors toujours plus clairement. Finalement les deux se trouvèrent l’un à côté de l’autre dans la chambre.

8 décembre – Adrienne a eu trois visions de suite. D’abord Marie comme elle l’avait vue pour la première fois il y a deux ans avec un tablier bleu. Puis Marie comme elle l’avait vue en 1917 quand elle avait quinze ans : exactement la même vision. Un grand luxe d’anges autour d’elle. De l’or et des fleurs. Elle ne peut plus la décrire exactement. Elle sait seulement que c’était un décor de la plus haute richesse. En même temps elle se vit elle-même à cet âge avec toutes les aspirations d’alors. Elle avait décidé avec une amie de faire chaque jour quelque chose de bien et d’aider quelqu’un. Elles voulaient toutes deux se donner totalement. Adrienne parle de cette décision. Cela s’était fait dans une ignorance complète de ce qu’est le véritable sacrifice. Comme quelqu’un à qui on a coupé les ongles et qui se déclare prêt à se faire couper aussi successivement le doigt et le bras. Avec l’arrière-pensée qu’il est impossible que le Bon Dieu le fera un jour sérieusement. Pourtant l’intention d’alors avait été totalement pure. Adrienne dit que dans le développement des jeunes filles il y a un temps où elles sont capables de la plus grande générosité et qu’on devrait pouvoir les prendre alors. Elle voit ici une tâche particulière. Dans la troisième vision, Marie était de nouveau dans la chambre, vêtue tout simplement de blanc. Elle était occupée des gens, mais on ne les voyait pas. Elle en prenait soin et les caressait pour ainsi dire. Tout d’un coup saint Ignace se tint auprès d’elle. Marie dit : “En voilà donc huit”. Ignace dit : “Je n’en vois que cinq”. Marie répliqua : “Elles sont pourtant huit”. Ignace répliqua encore une fois : “Cela dépend comment on compte. Mais je n’en vois que cinq”. Adrienne resta totalement perplexe au sujet de ce dialogue; elle comprit seulement qu’il concernait manifestement ses filles.

17 décembre – Le soir, dans le “trou” (Définition du ‘trou’ par le P. Balthasar dans Kreuz und Hölle I, p. 13 : « Adrienne appelle trou à peu près ce qu’on entend par l’expérience d’un abandon de Dieu imposé par lui »). Dans la nuit, une étrange vision. Marie se tient devant elle avec autour du cou une chaîne en or qui est composée d’anneaux. Elle en paraît particulièrement belle. C’est une chaîne assez courte. Saint Ignace se tient à côté et demande pourquoi elle ne porte que ces anneaux à la chaîne. Elle réplique qu’elle ne porte que des anneaux authentiques. Se développe alors entre les deux une assez longue conversation dans laquelle Marie défend aussi les autres anneaux, les faux. Les anneaux authentiques sont les actions des hommes qui sont faites absolument par amour de Dieu. Les faux anneaux sont creux et dorés uniquement à l’extérieur (une chaîne de ce genre se trouvait sur la table à côté de Marie) et ils symbolisent les actions qui paraissent bonnes extérieurement mais qui sont accomplies par égoïsme ou par convoitise. Saint Ignace semblait répugner avec une certaine amertume à accepter de telles actions. Marie se mit à rire (et dans ce rire, elle parut à Adrienne particulièrement rayonnante et belle) et elle dit : c’est pour cela qu’elle doit quand même en prendre soin. Adrienne reçut cette vision comme si accablante qu’elle était constamment prête à s’enfuir : seulement ne pas voir par l’intérieur les actions des hommes! Elle était sur le point de demander à Dieu de ne pas voir de telles choses. Puis elle réfléchit et commença sa prière avec un Notre Père pour bien commencer. Aux mots : “Que ta volonté soit faite”, elle dut renoncer à résister. Par la suite, elle vit une foule de clercs, et les motifs les plus intimes de leurs bonnes actions. Cette fois surtout leur appétit d’argent, leurs calculs pour dix sous, leur prière en des circonstances précises, etc. Partout l’arrière-pensée : combien vais-je en tirer pour moi? Combien pour ma paroisse? Etc. C’était un panorama infini de motifs semblables. Adrienne trouva difficile ici de ne pas mépriser. Elle pensa que les clercs mettraient le feu sans doute un jour à leur propre bûcher.

18 décembre après-midi – Le “trou” cesse très soudainement, il ne reste plus que la grande lassitude. Adrienne en profita aussitôt pour se confesser. « Elle vint me voir. Je lui demandai pourquoi elle voulait se confesser maintenant précisément ». Elle dit : Parce que d’une certaine manière la porte pour la vie commune habituelle est de retour. Après les expériences solitaires et isolantes de ces derniers jours, je dois être de nouveau « une bonne paroissienne dans la paroisse”. Par la suite elle voit partout des anges. Et Marie se tient presque toujours devant elle. « Hier elle me dit à propos du sourire de la Mère de Dieu qu’elle est si rayonnante de beauté et de jeunesse que sa virginité rayonne pour ainsi dire sur toutes ses autres qualités ». Elle est toujours restée une jeune fille au fond. Quand on la voit, on n’a vraiment pas l’idée de l’appeler “notre mère”. Naturellement elle l’est aussi en un sens précis. Mais elle est justement avant tout mère du seul et unique. On voudrait presque plutôt l’appeler “notre sœur” dans un sens suréminent.

Deux jours avant Noël - Adrienne voit d’abord Marie seule, dans l’attente de son Fils. Elle n’est plus qu’attente. Le Fils est déjà là. Il remplit visiblement toute la pièce. Puis apparurent une foule de saints qui entrèrent très silencieusement, comme sur la pointe des pieds pour voir la merveille, pleins de gratitude pour leur salut. A la fin, Marie fut de nouveau toute seule. « Adrienne me décrivit cette vision pendant une demi-heure environ pour m’expliquer toute la tension intérieure du mystère de l’Avent ».

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Début 1942 – Le P. Balthasar téléphone d’Engelberg à Adrienne au sujet d’un retraitant dont il n’arrivait pas à bout. Elle s’offre pour lui : le bonheur de Noël disparaît, elle a une nuit très dure. Des doutes s’installent à nouveau qui croissent jusqu’à mon retour. Maintenant encore ils sont là, surtout le matin, qui est toujours plongé dans un doute profond. Impossible de les combattre. Lors de ceux-ci il y a toujours un instant où elle est intérieurement très faible, tout s’obscurcit devant ses yeux et elle suffoque. Le démon se rattache à cette faiblesse, pénètre pour ainsi dire par cette porte non défendue, la plonge dans le désespoir alors qu’elle ne peut pas prier physiquement. Si elle pouvait prier, cela disparaîtrait aussitôt. Mais la prière n’est pas à sa portée. Elle ne voit que son indignité absolue, ses souillures et sa misère. Dans un tel état, on ne peut pas se montrer devant Dieu, on ne peut pas le déranger pour un être de ce genre. Le P. Balthasar lui propose différents moyens pour arriver quand même à prier, pour se souvenir de la prière. Mais cela ne va pas. Elle ne sait alors plus rien que la souffrance. Elle ne peut s’en tenir à rien d’autre.

Janvier - Elle a une fois encore offert une demi-nuit pour K. Ces jours-ci la plaie du ventre s’est rouverte et suppure. La plaie du côté également coule de nouveau maintenant à l’occasion après avoir été longtemps fermée. Tout cela la fatigue passablement. Elle dit que, quand à l’hôpital elle voit un lit fraîchement fait, il n’y a pas au monde de plus grande tentation pour elle que celle-là. En réalité elle est faite pour dormir dix heures par jour. Et pourtant elle sait que ce ne sera plus jamais autrement que maintenant : elle doit fournir un maximum de travail et de souffrances dans une extrême lassitude.

Février - Marie lui apparaît encore une fois, comme “tableau”. (Adrienne distingue toujours entre apparitions comme présence effective de ce qu’elle voit et celles qui ne sont pour ainsi dire que la représentation de personnes, bien que celles-ci aussi soient en mouvement et puissent être très impressionnantes. Il peut y avoir aussi des degrés intermédiaires, des passages du tableau à la présence effective). Marie était assise sur un siège bas; devant elle gisaient étendus deux prêtres, morts. Marie leur soutenait légèrement la tête dans ses mains. Elle disait : “Il y a tant de prêtres qui meurent auprès de moi ou à côté de moi mais non en moi”. Adrienne comprit que c’était une invitation à s’offrir particulièrement pour les prêtres, et elle le fit également. Mais presque dans une sorte de consolation et d’abattement : encore une fois quelque chose de nouveau déjà! Elle avait l’impression d’être comme quelqu’un qui possède cent francs; on lui en a déjà soutiré quatre-vingt-quinze pour des bonnes œuvres, puis quatre pour une autre bonne œuvre, et maintenant on veut encore cinquante sous pour une autre. “Je veux bien donner tout ce que j’ai…! » Seulement elle n’a pas autant que ce qu’on lui demande. Il lui est également interdit de graduer et de calculer. Elle le ressent aussi comme une effroyable dispersion de ses forces. Marie ne fait que sourire et dit que tout est juste ainsi, que tout est l’un dans l’autre, que tout contribue à la construction du tout. Adrienne comprit qu’elle était invitée à une confiance aveugle. Non seulement à croire aveuglément, mais aussi à se laisser conduire aveuglément. – La nuit précédente, physiquement très mauvaise. Elle ne cesse d’en faire beaucoup trop en fait d’exercices de pénitence extraordinaires. Quand moralement cela va bien, elle se croit capable de tout physiquement. La plaie du ventre est de nouveau ouverte depuis quelques jours et suppure, mais elle “ne fait pas mal”. – Le dimanche, elle a encore toujours mal à la tête, mais elle le supporte maintenant très simplement, sans réfléchir, comme un enfant qui avance simplement sans se demander où mène le chemin.

15 février – Grand besoin de souffrir. « Elle me demande de la guider pendant ce temps de carême, de ne rien lui épargner, de ne rien lui retirer, de faire uniquement attention à ce qu’elle ne soit pas lâche ».

19 février – Le mercredi des cendres commence le temps de la souffrance. D’abord comme obsession de l’angoisse, comme angoisse d’avoir de l’angoisse; on s’y heurte si longtemps parce qu’on voudrait l’éviter jusqu’à ce que finalement on y tombe. Maintenant elle est “hébétée”, c’est-à-dire que les choses sont toutes fausses et tordues; il semble impossible que le tout vienne de Dieu. Pendant des demi-heures entières Adrienne va de long en large dans sa chambre, inquiète et sans pouvoir saisir une pensée convenable.

20 février – Elle me fait venir à sa consultation, ce qui n’arrive que lorsque cela va vraiment mal. État de désespoir intérieur sur sa propre impureté et sa mesquinerie. L’enfant paraît incertain : comment Dieu peut-il réaliser son œuvre avec un tel instrument? Dans chacun des plus petits détails de la journée, sa propre mesquinerie apparaît prodigieusement grande : on parle de mortification, on pourrait tenir les prédications les plus brûlantes sur le renoncement et on ne bouge pas un doigt. Ai-je jamais eu faim? Ai-je eu vraiment froid? Ce que j’ai fait la nuit, est-ce qu’il faut seulement en tenir compte? Je me suis levée en étant sûre de pouvoir me remettre au lit dès que ce sera sérieux, dès qu’il fera trop froid; je n’ai fait que jouer avec le renoncement proprement dit, je ne me suis offerte qu’avec les lèvres. Non qu’elle voudrait maintenant s’enfuir loin de tout cela. A présent elle a seulement la claire conscience qu’elle n’a pas commencé du tout. Et elle n’ose plus s’offrir. Elle est comme un mendiant qui voudrait offrir quelque chose en retour et qui offre au maître de maison un gâteau ignoble qu’il a déjà grignoté et qu’il a traîné dans sa poche pendant toute une semaine. Il sait : le maître va le prendre du bout des doigts jusqu’à ce que le mendiant ait tourné le coin de la rue et il s’en débarrassera alors le plus vite possible. Si encore au moins cela lui faisait plaisir de le jeter! Adrienne sait que si elle était tout pure elle aurait certainement pu arriver à ceci et à cela. Et maintenant ce n’est pas fait. Les milliers de personnes qui passent près d’elle jour après jour – et combien peu de choses se passent! Ou bien elle peut faire le premier pas dans une affaire, mais pas les suivants, elle n’est pas assez pure, elle ne s’est jamais totalement offerte. L’amour de Dieu pour moi ne fait pas l’ombre d’un doute; ce qui est douloureux, c’est bien plutôt que nous avons répondu à cet amour de cette manière-là ou plutôt que nous n’y avons pas répondu. Je ne peux pas la libérer de cet état. Je ne puis que lui signaler que j’ai pour moi des impressions semblables. Cela ne l’aide certainement pas beaucoup; la faute de l’un ne change rien à celle de l’autre. Elle raconte que ce matin elle s’est levée vers trois heures afin de prier pour les jésuites; pour les jésuites suisses en général et leurs supérieurs en particulier. Et elle a eu le sentiment d’une atmosphère troublée; comme si tout était pénétré de suie, fine, incroyablement fine, mais salissant et graissant tout. Saint Ignace n’était pas présent, même pas spirituellement, ainsi qu’il l’était toujours auparavant quand elle priait pour la Compagnie. Puis lui vint la pensée : Si vous possédiez la foi seulement comme un grain de moutarde. Si une âme tout à fait pure pouvait s’offrir pour ces jésuites! Que serait-ce seulement un unique jésuite pur, “ignatien”, dans la ville? Une seule flamme réellement pure.

25 février – Depuis trois jours, elle est tout à fait “dedans” (dans le trou). Violents maux de tête, les mains également font très mal. Le matin, elle est si mal que pendant trois jours elle ne peut pas communier. Chaque fois elle essaie de se lever, mais cela ne va pas, elle doit s’allonger à nouveau. Elle en est honteuse, car elle pense qu’elle se prend trop au sérieux et qu’elle se dorlote. Avec cela, elle a une grande soif, physiquement aussi, de la communion. – Ce qu’elle ressent et expérimente surtout, c’est la turpitude et la futilité du péché, ce qu’il a de grossier. Elle peut se tourner comme elle veut, se regarder de tout côté, elle ne voit toujours que la minable créature qu’elle est. On lui pose un verre d’eau sur la table de nuit; toute la nuit elle endure une soif terrible, surnaturelle. Doit-elle boire maintenant ou non? Tant qu’elle a des chances de pouvoir se lever, elle est capable de se maîtriser plus facilement. Quand cela commence à être douteux, alors c’est le combat au sujet de ce petit rien : et c’est justement ce côté mesquin qui est le plus torturant. Quand elle a la certitude qu’elle ne pourra plus communier, “on ne peut quand même vraiment plus boire, ce serait vraiment trop dégoûtant!” – Elle comprend qu’elle ne doit pas voir le péché seulement pour elle mais aussi pour les autres. Pour la fondation. Ce qui est nouveau par rapport à l’an dernier. Elle veut le porter, non y échapper, du moins jusqu’à présent. Elle veut être fidèle; non comme si à présent elle voyait un sens à cette souffrance, mais parce qu’elle en avait vu un auparavant; parce, s’il y a un Dieu, elle veut faire volontiers la volonté de ce Dieu. Qu’à présent elle doute de l’existence de ce Dieu, elle ne le ressent pas comme péché. C’est simplement un état. Elle ne doute pas du Christ, ni de la Mère de Dieu. Elle dit qu’elle ne peut pas douter de la justesse des apparitions parce que je le lui ai interdit par obéissance. C’est à cela qu’elle peut s’accrocher maintenant. Mais cela n’est pas une “aide” non plus. Prier est impossible. Pour le moment, elle peut échanger avec Marie quelques mots pour qu’elle les transmette à son Fils. Sinon tout reste muet; elle ne peut pas non plus “offrir” vraiment car tout ce qu’elle entreprend est comme paralysé par le péché qu’elle voit et dans lequel elle est plongée. – La nuit fut horrible et pleine d’angoisse. Angoisse de toutes sortes. Angoisse aussi de la mort, car se présenter devant Dieu avec cette “boue”, devrait être destructeur. Elle reconnaît le poids du péché. Et qu’elle-même à chaque instant serait capable de tout péché si Dieu, par grâce, ne voulait pas l’en protéger. Et ce sont sans doute les circonstances extérieures, non les intérieures, qui l’en empêchent. Si tel ou tel l’avait provoqué suffisamment longtemps, elle l’aurait sûrement tué, etc. Par elle-même, elle n’aurait rien empêché. – Il y a deux nuits, elle a fait une expérience étrange : tout à coup la douleur la plus brutale la parcourut du haut en bas, elle était toute en feu, à l’intérieur et à l’extérieur. Elle ne savait pas combien de temps cela avait duré, c’était insupportable. Durant ce temps, elle offrit tout comme dans une hâte aveugle: pour l’enfant, pour G., pour K., pour… Quand le feu fut passé, elle resta allongée comme étourdie, et au bout de quelque temps elle regarda l’heure : il s’était passé une petite demi-heure. Elle dit maintenant : depuis lors, cet état violent d’être en feu est comme toujours là, seulement elle brûle à présent « à petit feu ». C’est comme si on serrait le cou de quelqu’un, lentement, très lentement. Si fortement qu’il ne peut plus ni parler ni prier. Durant la nuit, de nouveau le feu. Intemporel et terrible. Et de nouveau l’offrande d’elle-même pour tout. Ensuite libérée et de nouveau prière.

27 février - Constamment la terrible angoisse. Est-ce que j’ai une idée de ce qu’est l’angoisse? Est-ce que pour moi ce n’est pas simplement un mot? Une angoisse qui est en même temps liée à la honte. Une angoisse d’être surprise et démasquée. Elle est très troublée. Comme fiévreuse intérieurement, s’irritant et s’énervant d’elle-même et de tout ce qu’elle fait parce qu’elle trouve que tout ce qu’elle fait est faux. – De plus aujourd’hui elle a le sentiment de n’être pas pure elle-même. Ou du moins que sa propre impureté n’est pas en jeu, qu’elle est comme cachée. Ce disque n’est pas joué maintenant. Pour tel prêtre, elle a des maux de tête insupportables, à n’en plus finir, qui la rendent presque folle. Elle peut pour ainsi dire les séparer de ses autres souffrances. C’est quelque chose de particulier et elle sait que c’est pour lui.

1er mars – Retraite à Mariastein. Adrienne s’en réjouit beaucoup. Malgré des difficultés, elle arrive à se libérer. La première nuit, elle ne dort pas du tout. J’apprends par la suite qu’elle s’est couchée par terre toute la nuit. Je le lui défends à nouveau. Elle avait simplement oublié qu’elle ne devait pas le faire et elle en est très confuse. Mais elle éprouvait une soif effrénée de mortification. Est désespérée qu’on puisse si peu faire. Elle devrait pouvoir faire pénitence toute la journée pour ses péchés afin de se purifier pour l’œuvre et porter le plus possible des péchés de ses futurs enfants. – Le soir du deuxième jour, elle est à moitié malade du désir d’une plus grande pureté. “Vous voyez quand même très bien que je ne suis pas assez pure pour l’œuvre dont je suis chargée. Je l’empêcherai éternellement si je reste telle que je suis. Mais que faire?” Elle a cassé son peigne. “Puis-je le garder comme ça et ne pas le remplacer?” Elle n’a pas de sous-vêtements chauds : “Puis-je avoir froid?” (Depuis quelque temps, elle a beaucoup plus froid que par le passé, surtout à cause de ses crises cardiaques). Le soir, je la quitte très malheureuse et “hébétée ». – Le troisième jour (nous sommes dans la “troisième semaine”), elle vient et dit : Maintenant c’est en ordre. Elle a retrouvé la paix. Elle est toujours “dedans”, mais elle sait maintenant que son indignité ne peut pas empêcher les plans de Dieu. C’est comme à l’école : tous ont dû apprendre la poésie et quelqu’un a dû la réciter, non pas celui qui en est le plus capable mais celui sur qui cela tombe. Et maintenant c’est justement tombé sur elle. Durant la “troisième semaine”, elle endure dans tous ses membres les douleurs de la Passion . Mais sa vue n’est pas obscurcie. C’est comme si on était “au bord du ravin”. Elle sait qu’elle y entrera plus avant. – Puis le sentiment qu’elle n’a pas le droit maintenant d’être dans la semaine sainte. Elle sait ce qui vient. Et elle “le veut certes”, mais non de tout son coeur; mais si cela doit être au nom de Dieu. Le sentiment : Pourquoi toujours moi? Pourquoi ne puis-je pas une fois aller avec les autres? Quand on était enfant, dans le jeu, on pouvait changer : tantôt chercher, tantôt se cacher. Elle aime les personnes, mais n’est pas à part d’elles. Elle va sur un chemin séparé. La nuit, le moi s’élève devant elle. Angoisse devant ce moi, et frémissement. “Vous autres, vous n’êtes pas seulement moi, un moi totalement isolé et nu. Vous vivez plongés dans votre communauté, dans vos tâches”. Pour elle, il n’y a plus maintenant que “moi”, et ce moi doit accomplir la volonté de Dieu. C’est un moi qui devrait s’abandonner, qui n’aurait le droit de poser aucune question. Et pourtant il ne cesse de demander : Pourquoi moi? Les autres ne lui sont pas montrés concrètement. Si une autre personne, quelqu’un qu’elle aime, ou bien un étranger lui était montré concrètement et si on lui demandait : “Lequel d’entre nous deux doit souffrir, toi ou lui?”, elle choisirait avec joie. Seulement il ne s’agit pas du tout ici de mettre en œuvre l’amour du prochain, mais uniquement d’accomplir ce qui vient de Dieu. Et cela sans qu’on saisisse un sens. Seulement obéir pour obéir. – Lassitude et dégoût : “Pourquoi toujours de la soupe à la farine?” La prière qui s’impose : “Si c’est possible, que ce calice passe loin de moi”. Mais justement cette parole, il ne lui est aucunement permis de la dire, car c’est la parole du Christ. Et son dégoût n’est pas le dégoût du Christ, mais un dégoût tout autre. Il est impureté et refus. Elle est rejetée par le Christ. Elle ne veut se comparer en aucun cas.

Les notes du P. Balthasar concernant la semaine sainte 1942 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 38-50.

Semaine après Pâques – Les plaies du coeur sont maintenant au nombre de sept. Les deux dernières, séparées des cinq autres, saignent souvent à présent; elles firent leur apparition le même jour pendant le carême. Adrienne ne l’avait pas remarqué jusqu’à présent. Au sujet des plaies, elle dit qu’elle les ressent avec honte parce qu’elle en est tellement indigne. – Beaucoup de souffrances physiques. Apparaissent d’insupportables douleurs d’oreilles. Adrienne va voir le Professeur Lüscher qui lui dit que cela vient du coeur, qu’on ne peut rien faire. La tumeur à la cuisse est devenue si grosse qu’on la remarque nettement quand elle est assise. Adrienne pense que si cela continue, elle va crever, ce sera alors difficile pour la piqûre. Finalement, sur mes insistances, elle s’est procuré un lit dont on peut incliner la partie portant le haut du corps. Elle est mieux couchée. Habituée à cette nouvelle manière d’être couchée, elle ne supporte plus de se coucher par terre. Elle cherche donc de nouveaux moyens de pénitence. Je lui permets de prendre la discipline trois ou quatre fois par nuit, mais pas plus de soixante coups.

Vigile de l’Ascension – Elle est tout à fait dans le « trou ». Elle vient me voir toute triste et effrayée. Est-ce que l’Eglise, avec sa messe pleine d’alléluia, ne sait pas toute la tristesse de ce jour? Je demande pourquoi. Parce que demain le Seigneur s’en va. Parce que les quarante jours sont passés et nous ne savons pas le temps exceptionnel qu’il était pour nous. Le Seigneur séjournait parmi nous sans écran et sans distance; nous n’en avons pas profité. Et maintenant il s’en va; certes il n’est pas loin, mais ses rapports avec nous sont cependant tout autres qu’auparavant. La tristesse qu’elle éprouve n’est pas désespérée comme le vendredi saint. Mais elle est profonde et douloureuse. Les sept plaies sont de nouveau tout enflammées, comme grattées et élargies.

Ascension - Par ailleurs elle continue ses exercices de pénitence. Elle ne cesse d’oublier à la lettre ce qui lui est permis et ce qui ne l’est pas. Sur le moment, c’est comme disparu et elle cumule ainsi des choses qui pour moi n’étaient qu’à prendre alternativement. Encore toujours elle dort très souvent par terre bien que cela ne convienne pas à son coeur.

Mercredi des Quatre-temps de PentecôteCommencement d’une longue désolation. Elle voit ses insuffisances, elle ne voit plus que cela, ne peut plus prier ni s’offrir. Tout est misère et souillure. Le jour suivant, elle voit le monde : son non à Dieu. Elle-même n’est plus engagée dans ce non. « Surtout, dans la mesure où elle et moi nous serions différents, ce non ne serait pas tel qu’il est. Il y aurait au moins une ouverture ». Elle voit, et elle est témoin de scènes sataniques de la guerre. Un village incendié en Norvège, etc. Tout cela ne serait rien si elle pouvait s’offrir totalement. Et elle ne l’a pas fait. Le faire ces jours-ci, il n’en est pas non plus question. Tout est suspendu.

Vendredi des Quatre-temps de PentecôteSolitude insupportable remplie de doutes. Le P. Balthasar est avec elle à la consultation. Elle dit que c’est simplement à s’enfuir. Ce n’est pas comme si c’était bientôt qu’elle ne le supporterait plus, mais c’est ici et maintenant qu’elle ne le supporte plus. Elle devrait en réalité se jeter par la fenêtre. Elle sait bien qu’elle ne le fera pas. Mais cela correspond tout à fait à son état. « Nous prions ensemble. Elle pressent un instant la possibilité de croire ».

1er juinProfondément dans le “trou”. Elle a de nouveau tout offert.

2 juinAngoisse insupportable. Elle vient me voir de nouveau tout éperdue, avec l’expression de l’angoisse la plus profonde. Pour rien, pour tout. Entre-temps, elle s’écrie: “Oh! Si nous connaissions quand même son amour! Est-ce que nous serons quand même dignes un jour? Mais on ne peut pas le comprendre. Il est chaque fois plus grand et il dépasse tout”. A cause de son angoisse, elle a de telles palpitations qu’elle ne peut pas parler. – A la consultation, une femme demande un pessaire. Pendant quelques minutes Adrienne parle de choses très générales sans lui demander pourquoi elle le veut. La femme est très bouleversée et dit qu’elle doit en parler avec son mari. Tout est faux. Elle doit bien sûr avoir encore des enfants. Elle s’en va avec beaucoup de reconnaissance. – La plaie du ventre est ouverte une fois de plus. Elle suppure douloureusement. Toute la peau est enlevée. Est-ce qu’elle doit aller voir Merke? Je dis oui. Le soir, angoisse plus lourde. Sans cesse des exclamations (elle tremble de tout son corps) : “Cette angoisse n’est pas supportable! Si du moins je savais pourquoi j’ai tant d’angoisse, je pourrais peut-être réagir; mais c’est tellement excessif, tellement disproportionné”. Elle demande : « N’est-ce pas que vous m’offrez? Je n’en suis plus capable ». Nous disons un Notre Père puis le Je vous salue Marie. Pour le Je vous salue Marie, elle se tait. Ensuite : Non, je ne peux pas prier Marie maintenant. Ce serait comme si quelqu’un de tout à fait dégoûtant, plein de boue et d’ordures, prenait en main un lis. Et puis : « N’est-ce pas que vous savez combien je suis mauvaise! » Je dis : Oui. Elle : « Dieu soit loué! » – Puis nous parlons de la grâce qui nous purifie, du feu de la purification. Aujourd’hui celle-ci est aussi pour les jésuites, dit-elle. Pendant trois semaines, la nuit, elle a renoncé à sa soupe qui habituellement calme ses douleurs. Aujourd’hui c’est le dernier jour. Elle sait que c’est pour G.

3 juinL’angoisse continue. Avec un sentiment de honte, d’être le dernier des humains. L’après-midi elle répugne comme jamais encore à aller à la consultation. Elle y va tard. Beaucoup de gens sont là. Elle éprouve de l’angoisse devant chacun. Chaque fois qu’on sonne, elle sursaute. Quand elle ouvre la porte, cela va bien si ce n’est pas la personne qu’elle redoute… Pas encore. Elle est “terne”, indifférente. Tout à coup la voix retentit à nouveau et dit : “C’est le chemin de ma très grande sainteté”. Elle s’enfonce dans l’angoisse et l’horreur. Puis Marie apparaît. Adrienne lui dit : “Mais je ne peux pas”. Marie : “Tu es déjà dedans”. Elle vient me raconter cela, tremblant d’angoisse. Il fallut plus d’un quart d’heure pour que, à genoux et les mains sur son visage, les mots lui viennent sur les lèvres tout bas. Elle ne voyait que l’absolue impossibilité. C’est comme si justement de la dernière de la classe, on voulait faire la première. Si encore c’était quelqu’un qui était dans la moyenne! S’il y avait une transition. Mais comme ça! – Je parle longuement avec elle de la grâce qui seule fait les saints. Le don de soi à la grâce, l’amour. Et que je dois aussi suivre un chemin, même si c’est un autre. Ne veut-elle pas m’aider? A cette pensée, la torpeur s’atténua quelque peu, et la pensée de pouvoir aider lui redonna courage et chaleur.

Début juinLe P. Balthasar subit une opération. Guérison étonnamment rapide. Peu de douleurs. Elle voulait tout prendre sur elle. Dans les jours qui précèdent la fête du Sacré-Coeur, souffrance constante. Angoisse, intensifiée par l’écœurement. Surtout au sujet des catholiques, des jésuites; vision : saint Ignace avec ses pierres. Sur chacune, un serpent. Il les prend et les met de l’autre côté de la rue. En fait un grand tas. Il dit à Adrienne de faire la même chose. Elle : cela, elle ne peut pas le faire. Lui : on doit l’apprendre, on y arrive. Ecoeurement sur l’état de l’Eglise. Hier elle n’est pas allée communier parce qu’elle pensait, soi-disant, ne plus faire pleinement partie de l’Eglise qu’elle voyait dans un tel abaissement.

20 juin – Durant ses jours de souffrance, elle dit un jour au P. Balthasar : “Dès que quelqu’un a dit oui intérieurement à une épreuve, à une souffrance, c’est déjà utilisé plus loin et cela agit sur d’autres. Même sans offrande explicite, ni bons sentiments, ni prière particulière”.

2 juillet – Elle avoue qu’elle a désobéi. Elle s’est frappée jusqu’à ce que ce soit trop. Il semble qu’elle ait perdu connaissance. Mais elle affirme solennellement que sur le moment elle avait totalement oublié l’interdiction.

10 juillet – Constamment profonde angoisse. “Tout est faux”. Angoisse autour de B. et pour lui. Elle doit écouter une longue conversation dans laquelle B. est déchiré à belles dents. Elle veut tout souffrir pour lui. Elle a les souffrances physiques les plus pénibles, à toutes ses plaies, mais elle ne prend pas le calmant que Labhardt lui a prescrit. – Le soir à 8 H 30, elle téléphone au P. Balthasar. Voix tremblante, presque éteinte d’angoisse : il s’est passé quelque chose d’effroyable. Sa main gauche a été percée. Elle ne peut supporter de ne pas me l’avoir dit. « Après onze heures du soir, je vais encore la voir. Elle est éperdue d’angoisse, elle est à genoux par terre, en larmes, et elle tremble. Au début n’arrivent que des exclamations d’où je déduis de quoi il s’agit exactement : elle est remplie d’une confusion sans borne parce que la contradiction est si insupportable. Elle implore : « Vous devez m’aider à ne plus pécher ». Je ne peux pas lui rappeler le rapport de la plaie avec le Christ. C’est justement cela qu’elle ne supporte pas. Elle sait naturellement très bien ce qu’il en est. Mais justement le regard en direction du Christ la renvoie à elle-même et à son indignité. Quand je lui dis : « Vous n’avez pas le droit de tant penser à vous », elle répond : « Si, c’est justement maintenant que je le dois. L’autre chose, je n’en suis pas capable maintenant ». – Puis elle raconte avec hésitation comment c’est arrivé. Toute la journée, elle avait eu une angoisse unique pour K. Le soir, pendant l’orage, elle s’était couchée un instant sur le divan pour se reposer. Alors sa main fut tout à coup percée. Elle sursauta, vit un peu de sang à l’extérieur et à l’intérieur, le lécha. Puis, un très court instant, une joie indescriptible la traversa jusqu’au plus intime. Mais aussitôt le rideau se ferma et l’angoisse inonda tout à nouveau. La plaie faisait très mal. Elle saigna l’équivalent d’un dé à coudre. Elle fit un rapide pansement qu’elle défit rapidement à mon arrivée. Dans un premier temps elle cacha sa main : il n’y avait que très peu de sang sur la gaze. La plaie à la surface de la main était très petite, presque imperceptible, elle ne saignait plus. Dans la paume de la main, à peine visible. Mais elle faisait très mal à l’intérieur. Je cherchais à la tranquilliser un peu; pourtant nous savions tous les deux le genre de commencement que cela signifiait, pour quel genre de choses. Quand je la quittai, elle ne pouvait toujours pas prier, d’angoisse et de honte. C’était la main gauche qu’elle voulait offrir pour B. Dans son angoisse démesurée, lui vint la tentation de la couper : ce serait alors beaucoup plus facile. Nous disons ensemble le Suscipe et Anima Christi.

Un samedi à la mi-juillet – Je lui demande avec insistance de se soigner et d’être prudente. Elle doit porter des gants. Le lundi, elle porte des gants pour s’occuper de ses clients, oublie un instant les plaies, retire ses gants. Une femme, catholique, cause avec elle. Tout d’un coup elle fixe longuement ses yeux sur les deux mains et reste muette. Adrienne avait mis les deux mains l’une à côté de l’autre. Elle prit peur et chercha à les cacher comme si rien ne s’était passé. – Plus tard, de temps en temps, les plaies se font presque invisibles. Ce n’est que si on connaît l’endroit qu’on peut remarquer un petit point rouge. Leur apparition et leur disparition sont totalement imprévisibles. – Le P. Balthasar est absent jusqu’au 18 août. En rentrant, il apprend l’apparition de la plaie au front. De nouveau beaucoup d’angoisse. A l’hôpital, les Sœurs chuchotent. On voit les mains d’Adrienne quand elle les désinfecte à l’alcool. Les plaies sont alors cuisantes, mais sans correspondance avec la douleur intérieure. Après une absence, Werner est de retour à Bâle; le deuxième jour il découvre les plaies des mains. Cela ressemble bien à des stigmates! Pendant que, sur son ordre, elle lui montre ses mains, un ange se tient à côté d’elle. Adrienne le regarde.

15 août – La nuit après qu’elle eut montré ses mains à Werner, elle se leva très agitée pour ouvrir la fenêtre. C’était très tôt le jour de l’Assomption de Marie. Elle était perplexe sur le fait qu’on puisse voir les plaies sans les comprendre comme signe de la grâce. Alors tout d’un coup apparut la Mère; elle prit ses deux mains dans les siennes, les caressa en disant : “Quia fecit magna qui potens est”, et elle disparut. C’était si beau qu’Adrienne y pensa pendant des heures, toute bienheureuse. Puis elle s’endormit et ce n’est que le matin que l’inquiétude la reprit. La nuit suivante, cela alla mieux pour elle; elle était presque un peu trop joyeuse. Marie apparut une fois encore et dit les mêmes paroles, mais avec sérieux, et cela signifiait : « Tu auras encore beaucoup à souffrir ».

20 août – Adrienne connaît une très forte angoisse du fait que la plaie au front pourrait rester nettement visible. La main gauche fait toujours très mal. La plaie grandit peu à peu et laisse apparaître au bord une sorte de lèvre. – Dans la nuit du jeudi au vendredi, grosse angoisse et maux de tête. Marie apparaît et avec elle un ange qu’Adrienne n’avait encore jamais vu et qui porte la couronne d’épines. Adrienne voudrait s’en saisir. Mais Marie lui fait comprendre qu’on ne doit pas vouloir s’en saisir soi-même. Elle sera donnée au moment et de la manière qui conviendront. Si on la désire soi-même, on se blesse d’une manière qui est fausse. Puis la couronne lui fut mise. Elle ne sait pas combien de temps, ni comment elle lui fut retirée. Là-dessus la Mère et l’ange disparurent. Adrienne fut saisie d’une grande angoisse : ils pourraient être venus à moi et m’avoir mis la couronne. Elle pria de toutes ses forces pour que cela ne se fasse pas. Alors la couronne lui fut offerte une deuxième fois. La petite Thérèse lui montra alors comment cette couronne se déplace à travers le temps, comment des gens ne cessent de devoir la porter afin qu’elle reste pour ainsi dire fraîche et efficace. « Nous aussi, nous devons veiller à la transmettre ».

22 août – Adrienne est appelée à la police : une jeune fille a été victime d’un accident. Un policier la reçoit en disant : “O Docteur, vous êtes vous-même blessée!” Les pieds saignaient à travers ses bas sans qu’elle l’eût remarqué. Elle s’en effraya beaucoup, car c’était la première fois. Elle ausculta la jeune fille et l’emmena avec elle à l’hôpital. Là elle voulut lui faire une suture. Alors ses mains commencèrent à saigner. (Cela était déjà arrivé à plusieurs reprises à la consultation : elles saignaient justement quand Adrienne travaillait, souvent avec des gants en caoutchouc transparents, ce qui causait de grandes taches bien visibles). De là elle va à sa consultation. Elle avait oublié que ses bas étaient encore pleins de sang. Cet oubli lui semble un signe que Dieu ne veut pas que tout soit anxieusement caché. – Les douleurs à la main, très particulièrement à la main gauche, sont insupportables. C’est comme si on lui perçait la main, comme si le clou n’arrivait pas à passer tout simplement. Cela va infiniment lentement, comme au ralenti. Comme si quelqu’un voulait passer son doigt à travers sa main en appuyant et en perçant. Cela s’accompagne d’une souffrance toute “morale”, pleine d’angoisse. La couronne également la fait souffrir la plupart du temps, toujours au même endroit.

24 août – Point le plus bas absolument. Rien ne va plus. Tout s’est conjuré contre elle. Le matin, à l’hôpital, deux fois elle s’est sentie mal. Elle essaie de se tenir au mur. Les mains, qui à part ça ne saignent plus, laissent là deux taches de sang visibles. Elle est pétrifiée d’angoisse : tout ce qu’elle touche est taché. A la consultation, les histoires sexuelles les plus brutales si bien qu’elle se sent mal à nouveau. Puis deux employés qui s’en vont. Une lettre de Niggi, au service; il dit qu’il se trouve malade dans la même salle que deux polios. (La poliomyélite est la maladie dont elle a horreur). Tout paraît menaçant et elle est au bout de ses forces. Également de la force de sa foi.

Un dimanche après le 24 août – En sortant de l’église après la messe, elle remarque que ses deux pieds saignent à nouveau à travers les bas. Grosse angoisse. Elle entend la voix de Marie : “Ce n’est pas facile pour eux, les pauvres enfants”. Saint Ignace répond : “Certainement, mais le temps de l’action va bientôt commencer”. Adrienne distingue bien les voix mais sans voir personne.

Un vendredi après le 24 août – Encore une fois des saignements. Mais malgré les souffrances, pas de désespoir. Le physique au niveau absolument le plus bas. Les injections sont une torture étant donné que la jambe est très enflée. La Sœur ne sait plus comment ni où piquer. Quand le sérum se répand, c’est si douloureux qu’Adrienne a un éblouissement mais elle ne laisse rien remarquer.

Un samedi soir après le 24 août – Quand on se quitte, elle me dit que je dois prier pour elle ce soir. Moi : Pourquoi? Veut-elle faire pénitence? Non. Est-ce qu’elle veut s’offrir encore une fois? Oui, elle doit. Cette affaire avec les prêtres autrefois n’est pas encore terminée, il y a encore une franche demande. – Elle ne peut presque plus lire. A cause de son coeur en mauvais état, ses yeux se sont affaiblis. Une demi-heure, pas plus. Le chapelet, qu’elle aimait tant avoir avec elle autrefois quand elle souffrait, lui fait maintenant mal quand elle le tient en main. C’est comme si la croix voulait s’enfoncer douloureusement dans la plaie de la main.

5 septembre – Dans le “trou”. Nouveaux doutes. Avant la communion, la foi lui est totalement retirée. Elle fait comme si elle croyait; elle chercherait toujours à conduire les hommes à la foi même si elle-même n’était plus capable de croire. Elle regarde la cérémonie comme une affaire qui lui est étrangère, se voit au banc de communion en grande angoisse parce qu’elle pense communier de manière sacrilège. Puis en un clin d’œil tout disparaît, et quand le prêtre montre l’hostie et qu’elle la voit en trois parties, comme toujours maintenant, la foi lui est rendue.

8 septembre – Les plaies de ses mains saignent maintenant souvent et de manière très différente. Une fois la gauche seule. Puis de nouveau la droite seule. Souvent lentement et continuellement. Puis formant de nouveau des sortes de boules de sang qui tombent quand elles ont atteint une certaine grosseur. Quand Dillard est là, la main droite saigne continuellement. Lors de la guérison de Mme Sch., il y eut aussi des douleurs.

15 septembre. Notre-Dame des Sept Douleurs – La veille, les sept plaies du coeur s’ouvrent l’une après l’autre. J’étais là. Cela faisait manifestement très mal. La douleur physique était en même temps comme une sorte de délivrance; elle relâchait le combat spirituel de l’angoisse. Et quand je quittai Adrienne, elle dit que maintenant elle pouvait du moins offrir à nouveau.

Un vendredi après le 15 septembre – Elle se lève. Ses pieds commencent à saigner et tachent ses pantoufles. Cela la replonge dans une telle angoisse qu’elle vient me voir et raconte : « Je voudrais tellement dormir un jour », dit-elle, et : « Qui sait si pourtant je ne m’enfuis pas? »

Un vendredi matin après le 23 septembre – L’après-midi, pendant la consultation, un instant le ciel. Là, il lui fut dit qu’elle pouvait rester si elle le voulait. Mais il y a encore à souffrir, et alors d’autres justement devraient souffrir. Elle dit oui à nouveau et retomba dans une telle angoisse qu’au bout d’une demi-heure elle me demanda par téléphone d’aller chez elle. Je cherchai à l’apaiser un peu. – Elle raconte entre autres choses que le matin elle avait eu une sorte de vision. Elle voyait ses mains sur un autel, au bord. Les mains faisaient certes partie de son corps, n’en étaient pas séparées, seulement elle ne voyait pas le passage entre elle, qui était à genoux à quelques mètres de l’autel, et ses mains. Il lui fut alors dit qu’on devrait clouer ces mains sur l’autel avec des clous afin qu’elles n’en glissent plus d’elles-mêmes encore une fois. Cela, elle le comprit très bien.

26-30 septembre – Elle s’était réveillée sous le coup de douleurs très fortes. Ce n’était pas le “trou” mais une douleur physique dans le dos et les bras comme si la croix était à l’intérieur. Elle se tourna de douleur et elle qui d’habitude ne souffle mot et se plaint très rarement gémit tout haut; à un moment où c’était insupportable, elle monta chez son mari pour le réveiller. Celui-ci appela Gigon. Il vint et s’occupa d’Adrienne pendant une heure. Il expliqua finalement que c’était un spasme vasculaire. On ne pouvait rien y faire. De son côté, Adrienne avait pitié de Gigon, s’amusait même de son impuissance. Les douleurs étaient ce qu’elle avait enduré de pire jusque là. Elle sut cependant qu’elle ne mourrait pas cette fois-ci. La croix pénétrait le corps tout entier. Elle était exactement perceptible, le bois, ses aspérités, ses plus petites fibres étaient au milieu de son corps. Les bras étaient les poutres transversales. L’extrémité des poutres ne se sentait pas, elle se perdait en quelque sorte. On ne pouvait pas non plus changer la croix, ni prendre une autre position sur elle. Pour expliquer, elle dit : Quand on est longtemps couché par terre, plusieurs heures, on commence à sentir les plus petites inégalités du sol, les fentes, etc. On se glisse alors involontairement un peu plus loin (ou bien on ne le fait pas non plus si on ne veut pas le faire). Mais avec cette croix, on ne peut rien changer. Les douleurs durent toute la matinée, se font encore sentir dans l’après-midi. Les jours suivants, elles seront constamment là, mais moins fortes seulement. La nuit, elles augmentent. Le soir, Adrienne est souvent à nouveau sur le point de gémir de douleur. Elle essaie différentes positions du corps, souvent elle est assise inclinée vers l’avant. Mais elle dit que bien que cela fasse horriblement mal, elle est au fond bienheureuse. Si c’est vraiment Sa croix qu’elle sent, c’est une si grande grâce. Et si on peut penser que c’est utile à d’autres! – Le soir, au lit, elle sent son front mouillé. Dans l’obscurité elle s’essuie plusieurs fois le front de la main, mais il est de plus en plus mouillé. Elle allume la lumière et regarde dans la glace. C’est du sang mais sans qu’aucune plaie soit visible. Les draps sont maculés. Elle ne comprend pas le sens. Pense que c’est sans doute encore un “exercice”.

2 octobre – Pas tout à fait dans le “trou”, mais cependant fort accablée. Ayant conscience jusqu’au dégoût de sa propre indignité. – La nuit, son front saigne à nouveau. L’oreiller est plein de taches. Le matin , elle se sent mal. Elle ne peut pas se lever, ni communier, comme souvent ces derniers temps. Les taches sur le front sont grandes et nettes. Elle a de l’angoisse de rencontrer les gens. Mais à midi tout a de nouveau disparu. Les souffrances physiques des derniers jours font de nouveau place à des souffrances morales. Cela l’énerve quelque peu. Il lui semble qu’on ne laisse jamais le malade en paix, qu’à tout moment on change quelque chose à son pansement, aux agrafes, qu’on ne cesse de lui faire de nouvelles sutures autour de sa plaie si bien qu’elle ne peut jamais guérir.

24 octobre – Jours de totale obscurité comme l’an dernier jusqu’au jour anniversaire de sa conversion, le 1er novembre. Des souffrances extérieures s’accumulent. Le genou brisé ne veut pas guérir. Survient une douloureuse phlébite. Elle peut à peine marcher, se mettre à genoux presque pas. Et pourtant elle le fait. Par ailleurs toute la cuisse droite n’est qu’une plaie unique. Sœur Annuntiata se sent mal quand chaque jour elle doit la piquer. – Dans les jours qui précèdent la Toussaint, elle a la nuit de fortes coliques qui ne la laissent pas dormir, ni le jour suivant. Cela lui cause beaucoup de fièvre et des douleurs. Je pensais à la dysenterie qui circule en ville. Elle le conteste nettement mais en convient quelques jours plus tard. Pendant plusieurs jours elle est incapable de manger la moindre chose. Malgré cela elle garde ses consultations, va à l’hôpital, fait des visites de malades à domicile et accepte des invitations. Mais elle est au bout de ses forces. Arrivèrent en plus une extrême lassitude morale et un total abandon, le sentiment que cela n’a encore jamais été aussi désespéré. Quoi qu’elle fasse, elle peut s’occuper de n’importe quelle affaire : cela n’a pas de sens. Elle ne veut pas non plus se laisser consoler. Elle connaît d’avance tous les motifs de consolation que je peux lui présenter, et quelque chose en elle les rejette. Je lui rends visite alors qu’elle se trouve au lit le matin avec la dysenterie. En plus de cela elle a encore « la croix dans le dos ». De quelque manière qu’elle se couche, c’est mauvais et faux.

Dimanche après-midi 8 novembre – Vers minuit, Adrienne a eu une conversation avec sa cousine Md. qui vit chez elle depuis quelque temps. Adrienne s’était levée une fois encore et n’avait pas fait attention au fait qu’elle était nu-pieds. Md. regarda tout à coup ses pieds : l’un saignait fort, l’autre était cicatrisé. Elle demanda effrayée : “Qu’est-ce que c’est?” Adrienne chercha à éluder la question mais elle était elle-même effrayée. Md. n’insista pas. – En fait il y a quelque temps, les plaies des pieds avaient été totalement ouvertes. Presque toute la longueur du dos du pied était ouverte et faisait très mal. Puis les plaies se refermèrent un peu, elles sont maintenant plus petites. Au genou “sain”, elle a une blessure importante tandis qu’au genou fracturé, par suite de l’absence de soins, elle a une phlébite qui ne se guérira plus que difficilement. Adrienne dit en riant : « Cela pourrait tout au plus donner une embolie. Mais vous m’avez promis que je ne mourrai pas pour le moment. Donc ça ne risque rien ».

11 novembre – Entrée des Allemands dans la France non occupée après le débarquement des Américains en Algérie. Le Professeur Salin annonce, très excité, que ses parents et sa sœur se trouvent encore en Savoie. Adrienne a déjà beaucoup prié pour eux. Ce matin elle sent qu’elle doit encore faire davantage. Elle a des souffrances épouvantables, surtout aux genoux et au dos. Elle essaie plusieurs fois de se lever pour aller communier. Mais elle n’arrive pas à se tenir debout. Puis elle pense que si une telle souffrance lui est donnée, elle doit au moins faire quelque chose elle-même. Malgré les plus grandes douleurs, elle s’agenouille pour prier. La douleur continue aussi l’après-midi. Au-delà des trois personnes se trouve à l’arrière-plan le clergé français qui est si “mou des os”. Le soir, Salin téléphone que les trois sont arrivés à Genève et cela vers six heures, alors que la frontière avait été fermée dès trois heures. “N’est-ce pas un miracle? Je sais ce que je vous dois…”

12 novembre – Vers le matin du vendredi, souffrances effroyables. Elle voit que tout son lit et tout son linge sont pleins de taches de sang, et cela sans que les plaies saignent ni même ne soient ouvertes. A la vue de ce sang, elle n’éprouve que dégoût et angoisse. Il lui semble que c’est comme la trace répugnante de son péché qu’elle laisse partout. Un véritable abîme de honte la saisit. Et puis tout d’un coup ce ne fut plus sa propre honte mais la honte du monde autour d’elle : de la ville, de la Suisse, de la France, etc. Elle a su – et cela avait été le plus insupportable – que ce n’était pas son propre sang mais en quelque sorte le sang du Christ, non sa honte personnelle mais la honte du Christ. Mais justement cette pensée était insupportable : le pire “échange”.

14 novembre – Les stigmates des mains sont très visibles ces jours-ci. Cela doit maintenant vraiment se remarquer. Et ce soir elle est invitée! Chez B. où vraisemblablement on se moquera du catholicisme. Toute l’après-midi elle a de nouveau entendu goutter le sang du coeur. D’abord c’était seulement comme quand le robinet d’une conduite d’eau goutte. Matériellement et extérieurement. Puis le son devint toujours plus spirituel et plus plein. Finalement ce n’était plus guère tenable. Et de plus on ne pouvait échapper nulle part à ce tic-tac. Souvent il semblait que chaque goutte avait une nuance et une signification particulières, disait quelque chose d’autre : toutes les nuances de l’ignominie, de la honte, etc., étaient conjuguées. Le plus fréquemment, c’était le contenu de la trahison des siens : le Seigneur croit avoir enfin au moins un disciple, il a tout fait pour lui et au moment décisif il le laisse en plan.

18 novembre – De nouveau dans le “trou” le plus profond. Tout l’effraie à mort, le plus petit bruit. Elle sait que normalement elle n’est pas de nature anxieuse. Elle voit partout du sang, et tout ce qu’elle touche est taché de sang ou bien est taché de sang à son contact. Ce n’est pas un sang physique mais un sang plein d’angoisse, qui fait peur. Elle voit aussi partout maintenant la croix divisée. Tout apparaît sous cet aspect. Même les dos des livres de sa bibliothèque, elle les voit comme cela.

10-11 décembre – Jours des plus grandes souffrances et de totale obscurité. Angoisse dans toutes ses variantes. Tantôt angoisse devant le don d’elle-même, puis de nouveau devant son propre péché. Elle pense : “Si seulement une fois c’était un péché précis et saisissable!”. Mais toujours cette charge vague du péché en général, où on ne sait rien et où on ne voit rien, où on doit pour ainsi dire prendre parce que simplement tout ce qu’on fait est impur. Tentation de commettre une fois “tout un péché”, de voler par exemple, seulement pour pouvoir le saisir. Et toujours on voudrait “se convertir”. On veut bien, mais pas maintenant. Simplement maintenant ne pas aimer à fond, ne pas se donner à fond. On ne sait pas non plus comment on pourrait le faire. On s’offre mais trop abstraitement d’une certaine manière. Le péché qu’elle voit change. Souvent c’est totalement le péché des autres et elle doit les aider à s’en éloigner. Et quand elle est toute proche pour aider, “pour pelleter”, le tas est tout d’un coup son propre tas et elle recule d’effroi dans son impuissance et sa souillure : tout ce qu’elle touche, elle le souille avec sa propre faute. Étrange : justement dans ces heures de souffrance, elle peut, sans s’en douter, dire les choses les plus émouvantes et montrer sa pureté. Et en même temps s’accuser avec la plus grande sincérité. Elle est pure sans le savoir; malgré cela, sa confession est vraie. Elle s’accuse très profondément d’un acte tout à fait commun. Pour cet acte elle s’est donné la discipline la nuit dernière de la manière la plus horrible. Elle avait reçu une demande de chèque pour une pauvre église d’ermites quelque part dans la diaspora. Il était dit que le curé prierait pour que les donateurs aient une bonne mort. Elle avait envoyé (comme le plus souvent) cinq francs et avait pensé que par là elle aurait au moins une bonne mort. Il lui était alors venu à l’esprit que c’était là une manière tout à fait basse et sordide de s’assurer. Un marchandage par lequel elle offensait Dieu. Je lui dis que ce n’était pas le cas. Mais elle persista et dit que si des âmes simples faisaient quelque chose de ce genre, ce serait tout à fait en ordre. Mais Dieu attend d’elle quelque chose d’autre. (Elle dit cela dans la souffrance sans aucun narcissisme). Elle sait cependant qu’elle ne peut plus penser à elle-même. Tant qu’elle le fait, comment pourrait-elle exiger davantage des autres! Le soir elle est chez moi, très triste. Je lui dis que sa souffrance au sujet du péché en enlève beaucoup. Pendant que je lui disais cela, elle vit saint Ignace à son chemin, tout à fait dans le lointain. Il enlevait par brouettes des « saletés finies ». Finies par elle. Elle sourit. Mais dans son état d’angoisse, cela ne pouvait pas beaucoup l’aider. Finalement il lui sembla que peu importe le péché que je commets moi-même ou le péché que commettent les autres. C’est comme pour une exécution : tous tirent sur un seul. Peut-être visé-je un peu à côté pour ne pas l’atteindre directement. Mais je suis un mauvais tireur. Je peux l’avoir touché quand même. Je ne peux pas me donner une bonne conscience si je fais partie du détachement. Tous ont bien tiré et j’étais là.

17 décembre – De telles douleurs dans les genoux et les jambes que durant la nuit elle dut pousser un cri. Mais elle ne veut rien faire contre cela car ces souffrances sont si fortement liées à ce qu’elle a vu qu’elle n’a pas le droit de changer quelque chose. Et de toute façon, cela ne servirait sans doute à rien. – Toujours beaucoup d’exercices de pénitence. L’autre jambe a maintenant aussi un abcès, et celui de la jambe droite ne veut pas se fermer. Les deux genoux écorchés. Cependant elle s’agenouille constamment. Pour ma conférence à Fribourg elle a beaucoup pris sur elle.

18 décembre – Très profondément dans le “trou”. Le matin, les stigmates du front sont très visibles. Elle interdit à la femme de chambre d’allumer la lumière pour qu’elle ne les voie pas. Quand Werner vient lui dire bonjour, elle tient une main devant son front. Avec cela grande angoisse. Elle entend aussi de nouveau la goutte de sang du coeur. Elle voit ce qui rend la souffrance de Jésus particulièrement douloureuse : pas tellement le “grand péché” que les millions d’impondérables, les petites souillures dans notre vie et dans nos activités, l’égoïsme mesquin qui fait passer sa mesquinerie pour anodine. – Plusieurs fois durant cet Avent, Adrienne m’a demandé quand elle était dans le “trou” : Croyez-vous qu’il y aura Noël cette année? Le temps de l’Avent n’est pas seulement attente joyeuse, il est aussi attente inquiète, pleine d’angoisse. On ne peut pas savoir si Dieu viendra vraiment. Si on fait attention à son propre péché et à celui du monde, c’est plus qu’improbable. Seule Marie n’a sans doute jamais eu besoin de douter de sa venue.

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