41.16 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1942

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

Janvier - L’une des patientes d’Adrienne, protestante, qui aurait dû mourir depuis longtemps, mais qui s’était toujours défendue contre la mort, est décédée aujourd’hui. Et en paix. Il y a quelques jours, Adrienne avait prié particulièrement pour elle, et elle avait reçu la certitude qu’elle était exaucée. La nuit suivante – c’est ce qu’avait raconté la patiente à la Sœur, qui l’avait relaté à Adrienne -, le Sauveur était descendu du crucifix accroché au mur en face du lit de la malade, l’avait saluée et amicalement invitée. Depuis ce moment, elle était tout à fait paisible et prête à mourir. – Un garçon de douze ans est amené à l’hôpital avec une grande plaie à la tête. Adrienne doit opérer. Elle pense, comme elle a justement beaucoup à faire : Ah! Pourquoi maintenant toute cette histoire pour l’endormir! Après cela le garçon devra vomir, et cela dure tellement longtemps avant que tout soit prêt! Et le masque m’empêche de travailler! Nous essayons sans anesthésie! Elle dit au garçon qu’il doit maintenant se tenir tranquille et simplement ne pas bouger. Elle commence l’opération, le garçon ne sent rien; au lieu de crier, il cause tranquillement avec Adrienne. Le lendemain, elle est encore toute fatiguée par cette affaire. “Parce qu’il y a si longtemps que rien de semblable n’est plus arrivé”. Elle est convaincue que ce n’est pas explicable de manière naturelle. Mais elle se fait des reproches pour avoir tenté Dieu. Et pourtant – elle l’avoue quand le P. Balthasar le lui demande – sur le moment rien d’autre n’avait été possible que de commencer simplement l’opération. Elle savait que cela irait. Également pendant l’opération elle n’avait pas le sentiment de faire quelque chose qui n’était pas juste. Sans doute l’histoire était-elle rare. Mais elle était trop “dedans”, comme elle dit, pour pouvoir réfléchir. – Adrienne est souvent tentée de se rendre à l’hôpital Sainte-Claire. Tout l’hôpital n’est qu‘un lieu où l’on souffre en silence. Elle ne fait pas de visites de malades ; en passant dans les couloirs elle ressent précisément la souffrance et l’inquiétude dans les chambres. Sans doute voudrait-elle entrer partout et imposer les mains pour apaiser, mais elle sait que cela ne va pas, qu’elle n’a le droit de faire quelque chose que de temps à autre quand c’est manifestement nécessaire et permis. Elle va donc à la chapelle et elle y reste pendant des heures, bien après minuit. Quand elle revient alors dans les couloirs, c’est comme si elle sentait combien derrière les portes tout s’est apaisé et qu’on peut dormir. Peut-être ne croit-elle cela que parce qu’elle-même est devenue autre, plus paisible et plus pure. Mais non, au fond elle sait bien qu’en réalité quelque chose aussi a changé.

Février - Adrienne va trouver le P. Balthasar, elle est très agitée. Une patiente a été transportée à l’hôpital Sainte-Claire avec une grosse méningite et une pneumonie. En soi, elle devrait être considérée comme perdue. Quelque chose énerve Adrienne dans cette femme. Adrienne est rongée de douleur, elle a seulement le sentiment qu’une tâche l’appelle ici. En même temps elle est angoissée à l’idée de demander quelque chose de particulier. “Que dois-je faire?” Le P. Balthasar lui dit : “Offrir ce qui est nécessaire”. Elle : “Offrir n’est pas suffisant. On ne peut pas toujours être simplement passif, attendre que Dieu agisse et décide”. Le P. Balthasar : “Si vous devez devenir active, Dieu vous le donnera bien à comprendre. Priez pour qu’au moment voulu vous n’ayez pas d’angoisse”. Elle : “Je ne peux pas prier pour cela, mais seulement pour que, malgré l’angoisse que j’aurai certainement, je ne renonce pas”. Elle quitte le P. Balthasar, pensive et intérieurement agitée. Elle raconta encore que les Sœurs chuchotent : “Que va-t-il se passer au 151? Va-t-il se passer quelque chose cette fois-ci encore?” – La nuit de jeudi, elle est à l’hôpital. Elle arrive vers 23 H après quelques aventures en voiture parce qu’il y a beaucoup de neige : elle a dû marcher longtemps pour trouver un téléphone et se faire remorquer. Elle est morte de fatigue. Elle va à la chambre 151; la patiente ne va pas mieux; depuis quatre jours elle a 40 de fièvre. Adrienne va à la chapelle où tout “était très beau”, tout le pesant paraissait comme effacé. Elle se sent “toute légère”. Une lumière dorée remplissait tout l’espace sans que personne ait allumé une lumière. Elle est comme emportée, comme au ciel, et c’est comme si l’accomplissement lui était accordé d’avance et il lui est permis de n’être plus là que comme moyen. A la fin de la prière, elle sait que c’est “en ordre”; et elle rentre chez elle. Là, un mal de tête la saisit comme elle n’en a encore jamais eu – lui semble-t-il -, même pas pendant la semaine sainte. “Le plus fou de ce qu’on peut penser”. Elle ne peut plus penser ni rien faire, uniquement souffrir. C’est la couronne d’épines, mais toujours cet endroit devant est épargné. Elle ne ferme pas l’œil de toute la nuit. – Le matin, elle se traîne à l’hôpital, morte de fatigue. La Sœur du service n’est pas là; elle entre dans la chambre de la malade, voit seulement la courbe de la température mise à jour : 36,8. La malade sourit en remerciant, elle a dormi. La Sœur attend devant la porte : “Que pensez-vous de cela, Docteur?” Adrienne : “Pour le moment il n’y a rien à penser. On doit voir plus tard ». La malade est définitivement guérie, la pneumonie a disparu. L’après-midi, le rapport d’analyse du sang : sans aucun doute, méningite grave. La fièvre ne revient pas. – Toute la journée, Adrienne ne se sent aucun courage. Elle se sent exclue, sale, indigne. Elle gémit sur la pureté, la purification : “Si seulement quelqu’un pouvait comprendre combien je suis souillée et combien j’ai peu à faire avec toutes ces choses qui se passent par moi! Et parce que je suis si impure, j’empêche tant de choses, je peux si peu de chose et j’en vois si peu. Vous comprenez : je dois simplement être plus pure et vous devez m’y aider! Ne voulez-vous pas? » Elle me regarde, implorante. « Sinon je ne peux pas remplir ma tâche. Si seulement je pouvais vous montrer comment c’est en moi! » Quand je lui dis que je peux très bien me représenter comment, elle est soulagée d’un coup et elle dit : « Vous devez le savoir, quelqu’un doit le savoir! » Moi : « Tout chrétien a l’expérience qu’il est perdu sans espoir, si Dieu lui en donne la grâce; par ma propre expérience, je dois aussi pouvoir comprendre la vôtre ». Elle : « Mais ce n’est pas suffisant! Il doit quand même être possible de faire quelque chose! » Moi : « On ne peut pas se l’enlever soi-même en fin de compte, seul Dieu peut le faire. On ne peut que s’offrir, vouloir porter ce qui est nécessaire pour que Dieu me l’enlève ». Elle : « On n’a pas le droit quand même de rester toujours simplement passif, on doit aussi faire quelque chose soi-même. Il ne manque rien bien sûr à la grâce de Dieu, ce n’est qu’en moi qu’il manque quelque chose, moi qui ne la laisse pas entrer! » Moi : « L’accueil de la grâce aussi doit se faire avec la grâce de Dieu. Et on ne doit jamais en arriver à surmonter l’abîme de notre indignité. Peut-être peut-on dire que le vieil homme meurt de honte devant cet abîme intérieur, que le bateau sur lequel on se trouve doit couler. Pensez à l’heure dans la chapelle à l’hôpital : là vous touchiez le fond et seule la nouvelle créature était à la surface, par grâce ». Je lui dis ensuite : « Cela ne va pas non plus de regretter et de confesser cette impuissance et ce sentiment de culpabilité ». Elle : « C’est justement cela! Je voulais toujours me confesser depuis cette affaire. Mais je ressentais en même temps cette pensée comme une tentation. On ne peut pas confesser une telle indignité. Il faudrait que je coure d’un confessionnal à l’autre et ce serait quand même toujours la même chose ». Moi : « C’est certainement une tentation. Ce qui vous fait tant d’impression, ce n’est pas que vous soyez plus remplie de péchés mais que vous ne soyez pas meilleure et plus aimante bien que Dieu vous les ait pardonnés. C’est la disproportion entre la grâce de Dieu et votre défaillance humaine qui vous afflige et vous fait honte de la sorte ». Elle est heureuse de ces paroles et se sent comprise. Mais elle essaie de décrire avec plus de précision sa culpabilité devant Dieu. Il y a toujours une certaine mesquinerie dans l’amour. Ainsi quand une patiente me quitte avec les plus vifs remerciements, je pense à part moi : « Si tu me remercies tellement, je peux tranquillement te doubler la note ».

14 février – Récemment elle a procédé une fois encore à une ponction lombaire sans anesthésie locale. La femme ne sent rien. Deux Sœurs sont là. L’une dit à l’autre : « Pourquoi ne l’a-t-on pas anesthésiée? » L’autre répond : « Madame le Professeur l’a déjà fait ; maintenant avec elle ce n’est plus nécessaire ». En réalité Adrienne avait eu par avance le sentiment que cela irait ainsi. Sur le moment, simplement, cela lui semblait juste.

19 février – Le soir, je suis chez Adrienne avec Mlle Z. Adrienne est appelée chez une malade, elle revient excitée une heure plus tard. La malade avait saigné sans arrêt pendant deux jours, d’abord faiblement puis toujours plus fort. Il y avait quatre bassins pleins de sang près du lit quand elle est arrivée; la mère changeait serviette sur serviette, mais tout cela ne servait à rien, le saignement ne faisait que s’accroître. A l’instant où Adrienne entra dans la pièce, l’hémorragie cessa. La femme resta guérie.

27 février – Guérison soudaine de mon père. La fièvre passe de 39,7 à 35,8. Complètement guéri d’une pneumonie, pas de séquelles. Adrienne avait rencontré ma belle-mère et elle avait eu compassion d’elle. Elle a, comme elle dit, parlé avec Dieu, toujours dans le « trou ». Est-ce que je connais cela aussi : parler comme ça avec Dieu, sans prier à proprement parler? Lui expliquer ce que naturellement il connaît mieux que nous, mais ce qu’on aime lui raconter et lui dire : « Tu vois cette femme? Elle n’a pas eu une vie comme il faut, seulement une vie médiocre. Elle serait si malheureuse si maintenant tout était déjà fini”.

Semaine après Pâques – Le P. Balthasar est absent de Bâle. Adrienne a beaucoup d’apparitions, jusqu’à dix et plus par jour. Alors qu’accompagnée de deux anges, elle se dirigeait vers sa maison, place de la cathédrale, le Seigneur se trouvait sous un arbre dans un manteau ample et merveilleux. Souvent elle voit la Mère de Dieu. Un jour, passant en voiture près de l’hôpital Sainte-Claire, elle observe le beau début de printemps, remercie la Mère de Dieu pour cela et pour tout. Alors tout à coup un lilas fleurit devant elle; en un instant, il se trouve en pleine floraison bien qu’il n’eût guère encore de boutons. Sous lui se trouvait la Mère de Dieu. Deux jours plus tard, Adrienne montra l’arbuste au P. Balthasar, elle le montra aussi à d’autres. Tous les autres arbres alentour étaient encore presque fermés. Celui-là se trouvait magnifiquement ouvert. – Un jour, le P. Balthasar ne s’est pas réveillé à l’heure voulue et il dit la messe avec une demi-heure de retard. Adrienne, qui participe toujours à cette messe de son lit, surtout à la communion, s’éveille également une demi-heure plus tard, s’en étonne et se prend pour « folle » jusqu’au moment où elle apprend l’affaire. Elle dut en rire.

Samedi des Quatre-temps de Pentecôte – Le jeudi, Adrienne se trouvait sur sa terrasse dans un complet désespoir. Un rouge-queue se posa sur la parapet et peu après toute la terrasse fut couverte de magnifiques et étranges oiseaux tout à fait exotiques qui prenaient là leurs ébats. Elle fut tellement ravie qu’elle oublia soudainement toute sa souffrance et se réjouit un instant comme un enfant. Les oiseaux s’envolèrent tout d’un coup. Elle les vit longtemps encore s’éloigner. Il ne resta plus qu’une grande bande d’hirondelles qui tournaient au-dessus d’elle. La femme du dessous, du département de l’éducation, regardait justement par la fenêtre et elle dit : “Mais Madame le Professeur, qu’est-ce que c’est donc que ces hirondelles?” Adrienne voulut lui demander : “Avez-vous vu les autres?” Mais elle réfléchit. Puis la solitude recommença.

4 juin, Fête-Dieu – Le matin, communion dans la pure angoisse jusqu’au moment où vient l’hostie. Puis un sentiment de soif infinie. Elle s’enfonce ensuite dans un état où elle ne sait plus rien, une sorte d’abîme. Elle ne “se réveille” qu’en voiture. Elle monte le Steinenberg (une rue de Bâle), se réveille avec le cri : “J’ai soif”. Retentit alors tout à coup à nouveau la voix : “C’est la soif des miens. Tu vivras au ciel et sur la terre. Je t’ai dit que tu seras celle qui encourage”. La voix la plonge de nouveau dans une angoisse terrible. Au milieu du Steinenberg se trouve Marie, très grande. Une claire lumière l’entoure. Se penchant vers elle avec une indicible miséricorde. Adrienne a arrêté sa voiture. Un homme crie dans la voiture : “Est-ce que ça brûle dans cette voiture?” Adrienne s’épouvante à nouveau et demande : “Pourquoi?” – “A cause de la lumière là-dedans”. Adrienne poursuit sa route, hors d’elle-même et sans souffler mot.

20 juin – Un jour elle cherche du sucre dans son armoire. Peu auparavant elle l’avait encore vu. Mais maintenant, il y a un gros pain de sucre à côté des deux petits. Elle n’en croit pas ses yeux. Il est impossible que quelqu’un ait apporté ce sucre.

Un samedi de la mi-juillet – Mme Z. est enceinte : d’abord un siège. La veille de l’Assomption de Marie, la Sœur téléphone à Adrienne : elle ne comprend plus rien, l’enfant est maintenant dans la bonne position. Adrienne avait seulement posé brièvement les mains sur le corps de la femme enceinte.

22 août – De sa consultation Adrienne est appelée auprès d’une employée malade, Mme Z. Elle la trouve couchée par terre, râlant, à la mort. Elle avait été piquée par une guêpe à un endroit fâcheux. Adrienne la conduit à l’hôpital, lui fait une injection qui ne fait pas d’effet. La Sœur dit qu’elle va vers sa fin. Adrienne pose sa main sur le front de la femme. En faisant cela, sa main lui fait terriblement mal et saigne un peu. Elle dit à la patiente qu’elle n’a qu’à rester tranquille, que tout sera bientôt terminé. Au bout de quelques minutes, il en fut ainsi et la femme aurait pu rentrer chez elle, mais Adrienne veut la garder deux jours encore à l’hôpital pour qu’elle puisse se reposer. Les femmes de ménage sont reconnaissantes quand elles peuvent souffler un peu. Les douleurs durent jusqu’au soir; Adrienne appelle alors le P. Balthasar parce qu’elle est si fatiguée et si effrayée de tout ce qui est arrivé. Car après cela aussi on aurait vu saigner ses pieds à nouveau. Le tout est un sort insupportable; elle demande anxieusement au P. Balthasar : « Vous m’aidez à porter, n’est-ce pas? » En lui disant au revoir, je dis : « Oui, je veux aider à porter, également la publicité, si cela doit se faire ».

Un vendredi après le 24 août – Une dame Kl. (du service de Sœur Cantalizia), qui est venue exprès de La-Chaux-de-Fonds pour accoucher auprès d’Adrienne, se trouve à l’hôpital avec une sérieuse phlébite. Danger d’embolie. La Sœur est très angoissée, ne se risque plus guère dans la chambre. Adrienne y entre, regarde les jambes. L’une a au genou un abcès rouge de la grosseur d’une pêche. L’autre genou est dur au toucher. Adrienne pose les mains aux deux endroits, sans prier (elle dit qu’elle le fait “par bêtise”), sans penser à rien. Dans la même minute, les deux enflures disparaissent. La femme est étonnée, elle ne sent plus rien. L’après-midi elle se promène dans le jardin.

Un samedi soir après le 24 août – Après une guérison ou quelque autre prodige, Adrienne ressent toujours une angoisse inexplicable et un sentiment de honte, comme si elle devait se cacher. Chaque fois elle voudrait courir chez le P. Balthasar pour y trouver refuge. Elle sait et elle dit que ces guérisons, qui sont encore peu connues, sont des entraînements, des exercices pour plus tard. – Werner a un grand et très douloureux abcès qui le gêne dans son travail. Il n’est pas encore mûr et ne s’ouvrira que dans quelques jours. Adrienne le touche et, au moment même où Werner quitte la pièce, tout s’épanche soudainement avec du sang et du pus; c’est totalement guéri sur-le-champ. Werner est surpris; il ne savait pas qu’il suffisait à Adrienne de toucher des endroits malades pour les guérir. – Une fois encore à l’hôpital elle a suturé une femme sans injection. La femme n’a absolument rien senti. Pendant le temps de l’opération, la femme était follement irritée et elle jacassait comme une pie. Qu’est-ce que c’est que ça? Pourquoi ne sent-elle rien? La Sœur dit : “Cela arrive souvent avec Mme le Docteur”. La femme craint que cela lui fasse d’autant plus mal après coup. Adrienne la console : “Non, cela ira très bien”. En fait elle ne sentit rien non plus par la suite. Alors, comme elle le dit elle-même, elle raconte la chose partout. – A l’hôpital, la sœur de M. Sp. est couchée avec un gros abcès dans la bouche. On ne sait pas encore comment cela évoluera. 31 août – Mlle Sp. est guérie. Elle était sur le point de suffoquer, la Sœur était en grand souci. Adrienne dit à la Sœur que c’était passé. Puis elle oublia le tout et ce n’est que dans la nuit qu’elle se souvint de ses paroles; elle se leva afin de prier pour la guérison qui se produisit également durant la nuit.

8 septembre – Samedi dernier à l’hôpital. Mme Sch. malade à mourir. Elle ne fait plus que râler. Une double pneumonie, et de plus une embolie. La Sœur vient à la rencontre d’Adrienne, elle pense que c’est sans doute la fin. Adrienne entre. La femme est sans connaissance, à l’agonie. Adrienne est saisie d’un terrible effroi. Elle voudrait s’enfuir. Les quatre pas jusqu’au lit sont comme un long et pénible voyage. Elle ressent le cas comme plus extrême que les précédents. Elle ausculte la poitrine, constate la pneumonie, tient une main sur la poitrine et pose l’autre sur le front. La femme ouvre les yeux et dit en souriant : “Mais maintenant ça va mieux”. Adrienne, d’une manière toute mécanique : “Alors il faut aussi recommencer à manger”. Puis elle sort, bouleversée; elle n’ose pas se rendre à la chapelle, elle s’enfuit. Elle n’ose pas se mettre sous le regard de Dieu. Elle va d’abord en voiture à l’église Sainte-Claire, ne peut pas entrer. Puis rue Herberg (à la résidence des jésuites), puis à l’église Sainte-Marie. Puis à la clinique Saint-Joseph, puis à Don Bosco. Mais au dernier moment, la même angoisse panique la saisit toujours. Arrivée chez elle, elle se dit qu’elle doit prier. Elle tombe à genoux sans pouvoir prier. Marie apparaît un instant sans rien dire, l’angoisse est interrompue. Ensuite elle recommence. Le P. Balthasar ne voit Adrienne que le surlendemain; alors seulement l’angoisse disparaît.

Un vendredi après le 15 septembre – Adrienne va en voiture à l’hôpital avec les pires douleurs à la tête et aux mains. Dans la chapelle, elle a envie de hurler de douleur. Elle ne peut pas prier. Devant elle, elle voit dans l’obscurité (il est minuit) une Sœur qui prie et qui se trouve dans les soucis et les angoisses. Tout à coup la Sœur prie les bras en croix. Adrienne essaie d’en faire autant derrière elle. Simplement pour aider la Sœur. Ses mains commencent à saigner et font des taches sur le banc. Sa posture la fatigue trop, elle se sent mal, sa tête tombe par devant sur le banc avec grand bruit. La Sœur ne se retourne pas. Adrienne sort confuse de la chapelle. Le sentiment de honte et d’humiliation ne cesse de croître. Elle se sent coupable devant Dieu et devant ceux qu’elle devrait aider, et elle ne le peut pas. Vers le matin, il lui devient tout à fait impossible de rester dans ce bourbier et cette puanteur du péché. Une puanteur insupportable l’enveloppe totalement. Werner vient lui dire bonjour et, en entrant dans la chambre, il dit: “Oh! Qu’est-ce qui sent si bon ici?” Adrienne dit qu’elle ne remarque rien. Werner : « Si, c’est comme autrefois quand elle a senti si merveilleusement bon pour la première fois ».

10 novembre – Adrienne va en voiture à l’hôpital où un enfant de dix ans doit être suturé. Il crie comme si on l’écorchait. Adrienne lui met la main sur la tête, il se calme totalement. Puis elle commence à coudre, oublie de l’anesthésier. La Sœur y est habituée. Elle a tout préparé sauf l’injection. Le soir elle revient encore une fois sur l’affaire. Des choses de ce genre sont déjà arrivées à plusieurs reprises. Mais pour la première fois elle avait vécu quelque chose de nouveau : elle avait senti la force de Dieu qui agissait à travers elle. Cela avait été en même temps infiniment beau et comblant, et infiniment humiliant. Elle avait senti la présence du Seigneur comme un fleuve qui la traversait dans une proximité indescriptible. Mais c’est justement cette proximité qui la jette dans la plus profonde humilité et la plus profonde distance parce que, devant la force du Christ, on a une mesure de sa pureté à lui et de sa propre impureté.

14 novembre – A la consultation, grand trouble parce que l’enfant que récemment elle avait cousu sans anesthésie apparaît avec son père, et celui-ci, dans la salle d’attente, expliqua à tous ceux qui étaient là que jamais chose pareille ne lui était arrivée, etc.

21 novembre – Il y a trois semaines environ Adrienne a rapporté ceci : elle avait été appelée à Kleinhüningen auprès de la patronne d’un café, qui avait une hernie étranglée grosse comme un poing. Elle fit conduire la femme à l’hôpital. Quand la femme y arriva, tout avait disparu. La Sœur fut étonnée qu’Adrienne l’ait envoyée. Il y a deux jours, la même histoire s’est répétée. Une dame C. de la Hardstrasse téléphone, très excitée. Sa mère de soixante ans a une grosse hernie étranglée. Adrienne y va et l’examine, essaie de la faire rentrer. Cela ne va pas. Elle fait conduire la femme à l’hôpital et donne des indications à Mlle le Dr. Sch. Elle vient le soir. Tout est en quelque sorte solennel. Sœur A. et Mlle le Dr. Sch. apparaissent. Adrienne visite sa patiente. On ne voit plus rien de la hernie. Elle s’informe auprès de Mlle Sch. sans se douter de rien. Mais celle-ci lui dit que tout était déjà guéri à l’arrivée de la femme. Celle-ci ne sent plus rien non plus, elle veut rentrer chez elle. Adrienne est agitée et inquiète par cette histoire. Elle se sent de nouveau “coupable”.

22 novembre, fête de sainte Cécile – L’après-midi, elle a été appelée à l’hôpital de Bethesda. Une de ses anciennes employées, Hedy, a un deuxième enfant. Cela va très mal. On l’entend crier de loin. Dès qu’Adrienne arrive, la douleur cesse et l’enfant arrive aussitôt. Au moment de recoudre, la Sœur veut présenter l’injection. Adrienne dit sans se rendre compte de ce qu’elle fait : “Ce n’est pas nécessaire”. La Sœur est interdite. Adrienne dit qu’elle fait toujours sans. Quand elle a fini de coudre, Hedy demande si elle va commencer maintenant à coudre. Adrienne dit que tout est fini. Ce n’est qu’à table qu’elle prend tout à coup conscience de ce qui s’était passé.

26 novembre – L’après-midi Adrienne va à sa consultation. Entre deux heures et trois heures, environ vingt-cinq personnes. A 3 H 30, alors que la consultation était finie depuis longtemps, arrivent encore deux femmes. L’une a amené l’autre et elle parle à sa place. La malade vient à cause de ses règles qui ne sont pas en ordre. La malade se tourne vers Adrienne et fait d’horribles grimaces en murmurant quelque chose d’incompréhensible. Adrienne prend la patiente seule dans son cabinet et laisse son accompagnatrice dans la salle d’attente. Seule avec la patiente, elle lui demande ce qui au fond ne va pas. La patiente se décompose le visage de la manière la plus affreuse et ne peut que bredouiller quelque chose d’imprécis. Adrienne lui pose la main sur l’épaule et lui dit : “Bon! Nous parlons maintenant ensemble tout à fait bien et vous ne faites plus de grimaces. Vous n’avez jamais pu parler correctement autrefois?” La malade répond d’une manière presque normale, seulement encore un peu gênée : “Non, jamais encore”. Adrienne continue à parler avec elle et commence à l’ausculter. Elle est enceinte de deux mois. Adrienne : “Donc nous allons nous marier?” La patiente dit qu’elle ne veut pas garder l’enfant. Elle ne peut pas se marier. “Pourquoi pas?” – “Parce que je ne peux pas parler”. – “Mais vous parlez bien avec moi depuis tout un temps”. Ce n’est qu’alors que la malade remarque clairement ce qui est arrivé. Elle a également perdu son tic au visage. Elle sourit tout heureuse et promet de garder l’enfant et de se marier avec l’homme. Elle était serveuse dans un restaurant. Ensuite Adrienne est de nouveau inquiète. Elle aurait aimé, dit-elle, prendre la voiture et quitter pour toujours Bâle, “le lieu du crime”.

18 décembre après-midi – Franz von O. s’entretient avec un collègue des consultations d’Adrienne. Elle a chaque jour entre trente et cinquante personnes. Cela lui prend une heure. Et les gens ont le sentiment qu’ils ont largement le temps de vider tout leur coeur. Franz von O. dit qu’il ne comprend pas comment cela se fait. S’il travaillait de deux à sept heures, il recevrait à peu près autant de gens. Adrienne sourit et me dit que naturellement elle ne sait pas non plus comment cela se passe. Mais cela ne l’intéresse pas non plus.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

Janvier - Adrienne attire l’attention du P. Balthasar sur un jeune prêtre qu’il faudrait aider. “Pourquoi?” demande le P. Balthasar. Dimanche dernier il avait dit la messe, “et ce fut très pénible car il n’est pas pur, il manque de discipline”.

Février - A présent aussi elle a souvent de nouveau le don de discernement en ce sens qu’elle voit si les personnes ont la grâce ou non. Ainsi récemment lors d’une conférence du P. Balthasar à Stapfelberg.

2 juin – Aujourd’hui elle a vu un prêtre en ville. Tous les prêtres qu’elle rencontre, elle connaît toujours leur état intérieur. Celui-ci était un petit bourgeois, grossier et sans coeur. Elle fut très bouleversée. Que faire pour avoir de bons prêtres? On en voit si rarement un qui est comme il devrait être.

Mi-juillet – Quand elle prie à l’église, souvent elle souffre beaucoup parce qu’elle est encore plus clairvoyante que dans la rue. Elle voit exactement l’état intérieur des gens autour d’elle, leur tiédeur, surtout aussi celle des prêtres. Elle a du mal à prendre sur elle de recevoir la communion de tel prêtre précis.

23 septembreLe P. Balthasar va en voiture avec elle chez le Docteur H. qui quitte Bâle. Chez lui, Adrienne est calme et gênée. Elle parle de la communauté par intermittence. Après coup, elle me dit qu’elle avait été si profondément dans le « trou » que tout ce qu’elle disait lui avait semblé dépourvu de sens et mensonger. « Retournons, tout est malentendu« , voulait-elle dire sans cesse. H. se vantait devant elle au sujet de son article paru dans les « Nouvelles« . Tandis qu’il prenait un exemplaire sur la table, Adrienne vit, assis sur le bureau, un petit diable comme un lutin, qui se frottait le ventre en riant. Puis elle vit dans la pièce des anges et des diables qui concernaient tous H. et représentaient en quelque sorte les deux côtés de son âme. Comme la porte de l’église était déjà fermée, A. dut ensuite, avec son genou fracturé, faire un long détour pour arriver à sa voiture. Ce fut tout juste. La nuit, de nouvelles fortes douleurs les unes après les autres.

26-30 septembre – Adrienne passe en voiture Freiestrasse et elle voit les gens divisés en quatre catégories : ceux qui s’occupent d’eux-mêmes, ceux qui s’occupent de Dieu, ceux qui s’occupent des autres : profession, famille, quelque chose dans leur milieu, et ceux qui ne s’occupent de rien, qui sont vides et n’ont pas encore fait de choix. Elle a peut-être vu ainsi soixante personnes, l’espace d’un éclair, mais très distinctement. Sur ce nombre, trois peut-être étaient avec Dieu, six peut-être étaient vides, des jeunes pour la plupart, qui sont encore des feuilles blanches. Certains d’entre eux étaient proches de la grâce sans le savoir. Pour les autres, la plupart s’occupaient de leur milieu, etc. C’est la catégorie pour laquelle Dieu a le plus de difficultés. C’est plus facile encore pour ceux qui s’occupent d’eux-mêmes. Ceux-ci peuvent finir par en avoir assez d’eux-mêmes. Les autres sont égoïstes sans le savoir, des hommes de “bonne volonté”, difficiles à déraciner. De tous ces gens, Adrienne n’a pas vu cette fois-ci ceux qui avaient la grâce et ceux qui ne l’avaient pas. – Le soir elle est allée à une conférence de Labhardt où étaient réunis de nombreux médecins de toute la Suisse. C’était justement la semaine des médecins. Là, elle vit de nouveau les âmes de ceux qui étaient présents. Elle voyait le bon et le mauvais sous la forme de boules ou de sphères, des bulles de savon, les vertus en rose, les vices en vert. Ces sphères touchaient les personnes concernées. Parmi elles, il y en avait de toutes blanches, qui étaient totalement unies à Dieu. La plupart étaient indifférentes. Parmi elles, il y en avait une que la sphère du bien frôlait de très près. Elle n’aurait eu au fond qu’à dire un oui imperceptible pour s’approprier la grâce. D’autres en étaient à cent lieues. Le oui humain est toujours exigé. Le P. Balthasar demande à Adrienne si la grâce construit sur ce oui, si elle s’y attache. Elle sourit et dit avec un visage finaud : « Ha ! Ha ! C’est une question. Non, on ne peut pas le dire comme ça. Il peut toujours se faire qu’on se refasse soi-même une religion avec sa bonne volonté et que par là on chasse la grâce ou qu’on ne la laisse pas entrer. Mais habituellement le oui de l’homme est quand même un préalable à l’efficacité de la grâce même si la grâce peut naturellement en certains cas fondre sur une personne ».

6. L’enfant (la Communauté à fonder)

Février - Adrienne annonce au P. Balthasar qu’un nouveau temps de souffrance va commencer. Elle s’offre aussi fort qu’elle le peut. La nuit elle a vu Marie deux fois. D’abord avec l’enfant dans les bras, en forme de maisons. La chapelle se trouvait sur la paume de sa main, une grande foule de gens affluaient des deux côtés vers elle et en sortait, débordant des mains de Marie des deux côtés; là, la foule devenait de plus en plus grande dans une perspective inversée jusqu’à atteindre le sol à gauche et à droite. C’était presque uniquement des femmes; peu d’hommes.

15 févrierElle est très soucieuse du progrès de ses futures filles; à l’hôpital, elle voit beaucoup de choses qui lui déplaisent. Que des Sœurs aussi peuvent devenir tièdes. Qu’à la chapelle souvent elles se cherchent elles-mêmes plus que le Seigneur.

20 févrierL’unique chose pour laquelle elle peut prier avec joie, c’est l’enfant. Celui-ci est réellement tout à fait pur, il n’a pas de “péché originel”. C’est tout différent quand elle prie pour les jésuites.

25 février“Nos filles” ne doivent pas et ne peuvent pas être comme cette religieuse qui lui a dit qu’elle se donnait du mal parce qu’elle ne voulait pas avoir au ciel la dernière place. “Les nôtres” n’ont jamais le droit de penser à elles-mêmes dans leur travail. Le P. Balthasar lui demande si elle croit qu’il n’est pas permis de prier pour son propre salut. Naturellement on peut le faire, nous l’avons tous fait un jour ou l’autre. Mais ensuite vient quand même le temps, du moins pour nous, où nous ne sommes plus là que pour les autres, où il n’est simplement plus question de nous. Et c’est ainsi que nos filles devraient être aussi : n’être là absolument que pour les autres, tout service et toute disponibilité. Elle s’interrompt, presque en colère : « Je dis cela et pourtant je sais très bien que personne n’est plus mesquine que moi! »

1er marsRetraite à Mariastein. A la fin de la retraite : peut-être deux ou trois futures filles. Durant la retraite, Adrienne fut une fois tout à fait désespérée au sujet de la Communauté. Alors elle ouvrit la Bible au hasard et elle lut : “Ne craignez pas, vous serez désormais pêcheurs d’hommes”.

Après le 24 aoûtLe matin, au réveil, Adrienne voit une femme auprès de son lit. Qui? Elle ne le sait pas. Quelqu’un de l’enfant? Quelqu’un de vivant qui n’est peut-être pas encore entré, qu’elle rencontrera un jour? Sûrement quelqu’un qui aura beaucoup à souffrir.

8 septembreUn jour elle voit le Seigneur de loin. Et cette distance veut dire qu’elle a maintenant un chemin à parcourir : elle doit “construire l’enfant” et par lui arriver jusqu’à Lui.

26-30 septembreTrois fois ces derniers jours, elle a vu saint Augustin. Elle sait que c’est à cause de l’enfant, et elle pense qu’elle comprendra bientôt ce qu’il doit signifier pour lui. C’est pour elle une joie qu’il soit “parrain”. Pour Marie de l’Incarnation, elle sait maintenant exactement ce que cela voulait dire. Quelque chose concernant le renoncement.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

(Tout au long de l’année, le « Journal » du P. Balthasar note des réflexions, des méditations, des intuitions, des inspirations d’Adrienne concernant la foi chrétienne, des échanges aussi entre Adrienne et lui-même sur des sujets religieux. Ce ne sont pas des données directement autobiographiques ; pour en donner quand même une certaine idée, leur contenu sera indiqué par un simple titre en gardant l’ordre chronologique du « Journal ». Tous ces « matériaux pour l’intelligence de la foi » mériteraient une édition en volume séparé).

Février : Longue conversation du P. Balthasar et d’Adrienne au sujet de la confession. – 15 février : Une très belle soirée où Adrienne parle tout à fait naïvement de sujets religieux, entre autres de la Mère de Dieu et de la communion eucharistique. – 25 Février : Adrienne sur le péché. – 27 février : Adrienne sur sacerdoce et pardon. -  Juin : Adrienne sur le péché. – 21 août : Adrienne sur l’amour de Dieu. – 5 septembre : Adrienne sur l’amour du prochain. -  Dimanche après-midi (8 novembre?) : Adrienne sur l’Esprit Saint. – Un lundi après le 22 novembre : Adrienne sur un chemin de croix sans Esprit et sans Dieu.

8. Adrienne et ses relations

Février - Ces temps derniers, constamment de nouvelles humiliations sensibles surtout de la part de sa mère, qui ne se rend sans doute pas compte exactement de sa dureté de coeur. En un tour de main elle peut de nouveau se montrer aimable.

4 juin, Fête-Dieu – Le Professeur Cantimori était invité chez les Kaegi. En les quittant, il dit à Werner qu’il voudrait revenir à l’Eglise. Tout son séjour à Bâle n’avait été que pour Adrienne . Werner : « Oui, c’est une bonne épouse ». Cantimori : il ne comprend pas sa femme. Un amour d’en haut perce ici… Werner est très songeur.

2 juillet - Place Sevogel, sa sœur lui a dit qu’en ville le bruit court qu’elle est une sainte. Sa mère le confirme. Cela la plonge dans toutes les angoisses. Elle est angoissée parce que c’est une si terrible illusion des gens, une telle offense de Dieu et de l’Eglise de la confondre avec les saints. (N.B. Il n’y a pas deux ans qu’Adrienne est entrée dans l’Église catholique).

Mi-juillet – Un pasteur vient la voir; elle le connaît à peine, il lui fait une sorte de confession de sa vie. Elle “lui lave la tête”, le reverra encore.

21 décembre - Avant-hier souper chez les Haeberlin avec Gigon. Mme Haeberlin se moque des stigmates. Elle lève la main et montre la surface qui est légèrement irritée. Elle pense : “Avec un peu d’art je pourrais aussi arranger quelque chose comme ça”. C’est très pénible pour Adrienne. Elle est là muette comme un enfant pris en défaut, n’ose pas regarder ses propres mains pour voir si les stigmates sont visibles. Ces derniers temps, ils sont à peine visibles sauf pour celui qui le sait. – Gros ennuis à la maison avec Md. qui met sens dessus dessous tout le ménage et qui demande une patience d’ange avec toutes ses histoires.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

Février - Il y a quelques jours, elle a eu une conversation avec un Père jésuite au sujet des saints qui ont fondé un Ordre. Elle est très troublée par cette conversation. Le P. Balthasar lui demande pourquoi. Elle le regarde, égarée et pleine d’angoisse. Des saints… et les histoires qu’on entend à son sujet ou qu’on lit sur elle. Le P. Balthasar : « Tous les fondateurs d’Ordre n’étaient pas des saints ». – « Est-ce que c’est sûr? », m’interrompt-elle, joyeusement excitée à ce mot. – Le P. Balthasar : « Vous n’avez pas besoin d’être angoissée, moi au moins je ne vous considère pas comme une sainte ». – Elle le regarde et dit : « Non, non, je n’ai pas pensé à cela non plus, je crois plutôt le contraire! Comment peut-il être possible que je puisse être destinée à cela alors que je suis si impure et que je ne serai peut-être jamais réellement pure? C’est cela qui est terrible qu’on devrait être pure pour des choses de ce genre; et le tout pourrait échouer à cause de mon impureté ». Le P. Balthasar : « Dieu peut vous purifier ». Elle, joyeusement : « Croyez-vous cela vraiment? Pouvez-vous le savoir? Pouvez-vous le promettre? » Réponse : « Oui ».

14 févrierSœur Gertrude lui avait demandé si, une fois, la nuit, elle pouvait aller avec elle à la chapelle. Récemment elles y furent donc toutes les deux entre minuit et deux heures du matin. Une fois encore il y eut la même lumière. Mais Adrienne ne sait pas si la Sœur l’a vue aussi. – Conversation sur la prière la plus élevée. Dans la vie de la grande Thérèse, elle a lu le passage où Thérèse entre en extase à la vue de la main de Jésus. Elle ne comprend pas cela : quand elle-même voit de ces choses, elle ne tombe jamais en extase. Il n’y a pas au fond discontinuité avec le monde naturel, mais une transition en douceur. Au moment où cela se passe, cela va de soi. La déchirure est plus forte à la fin, quand le Seigneur ou les saints disparaissent à nouveau : alors on est abandonné à une certaine solitude, comme “désarçonné”. Elle préférerait de beaucoup appeler extase ce qui lui arrive le plus souvent après la communion et fréquemment aussi à d’autres moments : elle est tout à fait prise et n’a plus sa tête. Immergée en Dieu. Il y a aussi des degrés très divers dans ce genre d’immersion. Très fréquemment cela lui arrive la nuit, mais aussi non rarement le jour. Surtout le dimanche. L’après-midi, elle est alors parfois dans la chapelle de l’hôpital Sainte-Claire, elle a plusieurs heures de temps et elle s’abîme dans une prière de ce genre.

25 févrierElle ne voit à présent aucun bon mouvement en elle. Il y a un an, quand elle a dit oui au catholicisme, il y avait eu peut-être quelque chose comme un mouvement vers Dieu. Elle croyait alors que beaucoup de souffrances pouvaient lui arriver : moquerie des hommes, etc. Cela lui arriva dans une mesure moindre qu’elle ne l’eût pensé. Mais depuis lors elle n’a rien fait pour suivre vraiment l’appel de Dieu. Et tout à coup elle ajoute : « Qui sait si cette inquiétude n’est pas la véritable paix en Dieu! Qui sait s’il y a pour nous une autre paix en Dieu! On peut s’imaginer un brave et vieux couple de quatre-vingts ans, qui a vécu dans le bien, qui a bien élevé ses enfants, qui a pratiqué, qui a donné des aumônes : maintenant il jette un coup d’œil en arrière « sur une vie heureuse ». On ne peut rien attendre de plus de ces vieux, c’est pourquoi Dieu leur donne la « paix ». Peut-être nous la donnera-t-il aussi un jour quand nous serons dans une situation semblable. Mais pour le moment il n’est pas du tout question pour nous d’une paix de ce genre! Comme si la paix de Dieu pour nous pouvait être autre chose que cette flamme et ce baptême de feu, ces déchirements ». (Ce sont ses propres termes). – Le P. Balthasar laissa un jour tomber dans la conversation le mot de cruauté de Dieu. Elle répliqua : « Non, Dieu ne lui paraît pas maintenant cruel – au cas où il existerait. Ce qui est horrible c’est uniquement la connaissance de l’opposition désespérée entre sa grâce et notre péché ». Elle ne voit pas tellement à présent ses péchés personnels – ceux-ci sont comme masqués -, elle voit les péchés de l’humanité d’une manière générale. Et elle sent sa participation à ce péché. Le terrible, là, est qu’elle est déchirée des deux côtés. D’un côté, le plus dur est qu’elle ait part à ce péché, qu’elle est l’indifférente, l’insensible. De l’autre, elle sait que plus on est pur, plus on ressent l’amertume du péché. Et donc que le Christ et sa Mère ont éprouvé le péché plus profondément qu’elle ne pourra jamais le faire. Elle est ballottée dans un sens et dans l’autre entre les deux termes de la comparaison. A chaque fois, chacun des deux est “plus dur” que l’autre. Le problème ne peut être résolu logiquement, mais les problèmes logiques ne l’intéressent pas pour le moment. L’insoluble est ceci : d’un côté elle est attirée vers Marie et elle voudrait prendre part à sa douleur et à sa manière d’être, elle voudrait voir le péché comme toute pure et en souffrir, et puis elle est rejetée cruellement dans la solidarité avec les pécheurs, avec la honte d’en faire partie.

Mars - Son fils Niggi passait son bac ces jours-ci. Il n’y avait guère d’espoir qu’il réussît. Adrienne n’avait pas prié dans ce sens. Elle pensait que ce n’était vraiment pas une affaire pour laquelle on pût prier. Cela doit se passer comme Dieu le veut. Cela alla d’abord très mal. Niggi ne comptait plus réussir. Il téléphonait chaque jour, avait déjà finalement désespéré de la chose. Le dernier soir, elle sut tout à coup vers 17 heures : ils ont maintenant une conférence. Et elle se demanda : on devrait peut-être quand même prier. Alors Marie apparut les mains étendues. Adrienne comprit et se mit à prier. Très simplement : “Tu vois si cela doit se faire qu’il réussisse, alors fais-le”, etc. A 17 H 10, elle dit à son mari : “Maintenant ils disent à Niggi s’il a réussi”. A 17 H 20, un téléphone : Niggi était le seul de son école à avoir réussi bien qu’il ne fût pas du tout le meilleur. Pour lui-même ce fut une énigme totale.

Semaine après PâquesElle est toujours comme possédée par une soif de pureté. Constamment elle demande : « Croyez-vous que je puisse être un jour tout à fait pure? Que je ferai tout par amour de Dieu? Si vous saviez combien j’ai encore peu d’amour! Pourquoi ne peut-on pas aimer comme on voudrait? »

Début juinElle voit à nouveau les hommes chargés de péchés. Elle sait qu’elle doit les aider. Mais comment? Elle a l’impression qu’elle est comme un ténor qui devrait chanter le soir. Mais elle a oublié qu’elle l’est. Elle achète un billet pour le concert et s’assied dans le public. Tout le monde se demande pourquoi l’homme ne commence pas enfin. Elle aussi se demande pourquoi “cela” ne commence pas. Elle se trouve assise coincée entre les gens et elle ne peut plus sortir, mais avec une très mauvaise conscience. Que faire? Attendre qu’on vienne la chercher? Non, ce n’est pas si simple. – Devant l’hôpital Sainte-Claire, elle voit sept personnes marcher dans la rue. Toutes sont pleines de péchés. En même temps de nouveau l’appel : tu dois le faire. Alors tout d’un coup un éclair la traverse intérieurement, un feu qui la travaille totalement et la consume, et elle voit comment, d’une femme qui justement passe sur le trottoir, tombe une quantité de péchés. Comme du crépi. La femme continue, purifiée. Adrienne voit cela presque avec indifférence, avec un étrange défi de doute : oui, une! Mais les autres? Et elle pense : on ne peut donner son sang que tous les quinze jours. Sinon on y reste. On ne peut en aider qu’un petit nombre! Mais saint Ignace se trouve à nouveau là et lui dit : “Au lieu d’un, on pourrait aussi bien dire des milliers ou des millions. Car ici il ne s’agit pas de chiffres”.

Un samedi à la mi-juillet – Adrienne est en voiture ; elle rencontre l’abbé Th. qui lui demande par la fenêtre de sa voiture si elle se ménage assez, si elle sait la grandeur de sa tâche. Elle : “Vous aussi, vous avez une mission”. Lui : “Oui, mais pas comparable à la vôtre. Ne vous dérobez pas. Vous savez très bien ce que je veux dire”.

Mi-juilletElle se plaint de sa fatigue continuelle; elle voudrait une fois au moins être tout amour, s’oublier tout à fait, ne vivre que pour les autres. Toujours quelque chose l’en empêche : soit le coeur, soit les plaies ou l’angoisse ou la fatigue. La nuit, elle dort deux heures tout au plus. Le reste du temps, c’est presque toujours une prière “conduite” comme après la communion. Elle dit cela au P. Balthasar après s’être plainte de ne pas pouvoir prier parce que chaque fois elle est tout de suite « emportée ». Le P. Balthasar la tranquillisa en lui disant que cela aussi était de la prière. En son absence, elle a fait beaucoup plus d’exercices de pénitence que ce qu’il voudrait. Elle ne peut pas faire autrement. Elle y est poussée intérieurement et elle oublie alors l’interdiction.

21 aoûtElle parle souvent maintenant de l’amour de Dieu. ‘Savez-vous au fond ce qu’est l’amour?’ Le P. Balthasar réplique que c’est sans doute une question qu’on ne peut pas poser. Aujourd’hui elle lui a dit qu’elle comprend maintenant que l’amour est vraiment toujours inquiet. Même l’amour brûlant entre deux personnes est toujours inquiet. On pense que cette inquiétude pourra cesser plus tard, que viendra un temps où l’amour sera grand et paisible et que le feu deviendra lumière. Cela existe certes. Mais seulement avec une sorte d’accoutumance dans le charnel comme dans l’érotique spirituel. Mais dans l’amour de Dieu et dans l’amour du prochain qui vient de Dieu il n’y a jamais une telle accoutumance. C’est pourquoi il reste toujours inquiet et brûlant. – Hier durant toute l’après-midi, forte tentation de devenir protestante. Plus rien que Dieu et moi. Les autres hommes, uniquement comme des individus qu’on pourrait individuellement rendre à nouveau attentifs à Dieu. Tout serait alors très simple. L’Eglise, qui pèse tellement, serait supprimée. Une fuite libérante. Finalement elle pense à Dieu. De Dieu, elle est venue au Christ, et elle vit tout à coup le Christ dans l’hostie : “présence réelle”. A cet instant, toute la tentation disparut. Car avec la présence réelle toute l’Eglise était donnée et aussi la nécessité de porter, l’amour laborieux dans le Christ.

Dimanche après le 24 aoûtEn sortant de l’église après la messe, elle remarque que ses deux pieds saignent à nouveau à travers les bas. Grosse angoisse. Elle entend la voix de Marie : “Ce n’est pas facile pour eux, les pauvres enfants”. Saint Ignace répond : “Certainement, mais le temps de l’action va bientôt commencer”. Adrienne distingue bien les voix mais sans voir personne. (N.B. Encore une fois : « Ça va bientôt commencer ». Mais quoi?)

Un samedi soir après le 24 août – Conversation sur la prière. Elle raconte qu’il ne lui est pas possible de beaucoup prier. Pourquoi? Parce que aussitôt elle est “partie”. Quand elle prie la nuit, elle commence par l’une ou l’autre prière librement formulée, par exemple : « Fais que nous soyons tout à fait sans péché! » Alors l’un ou l’autre mot la frappe, par exemple “péché”. Elle ne parle pas davantage, elle est dans une sorte de contemplation de ce contenu. Cela dure peu. Puis elle est comme “aspirée par une pompe”. Elle s’accroche souvent encore un dernier instant à une prière. Il est difficile de dire pourquoi. Souvent d’être emportée de cette manière lui fait l’effet d’une sorte de distraction informe. Mais cela ne sert à rien. Elle sait seulement qu’après un certain temps, dix minutes, une heure, trois heures…, elle est “déposée”. Dans cet état, elle a très rarement des visions. Celles-ci arrivent le plus souvent en dehors de la prière. C’est plutôt une simple manière d’être auprès de Dieu mais qui a chaque fois un contenu précis et pas toujours définissable. Souvent il peut être rangé dans une catégorie, par exemple une vertu : cela “tourne autour” de la pureté, de l’obéissance, de l’amour, etc. Mais souvent les mots ne suffisent pas. On ne peut alors dire que sous une forme négative qu’à la fin de cet état elle est déposée à un autre endroit qu’au début. Si au début il était question de “Fais que nous ne péchions plus”, à la fin ce serait : “Nous te promettons de ne plus pécher”. – Souvent ces temps de prière sont comme un feu de purification qui traverse tout. Ce feu peut aussi être dans d’autres personnes. Adrienne voit et expérimente l’action de sa prière dans d’autres âmes qui sont purifiées. S’introduit ainsi en elle un étrange dédoublement : elle est en même temps celle qui prie ici et elle est “utilisée” dans un autre lieu. Cette “utilisation” peut causer des souffrances indicibles : comme lorsqu’on essuie un endroit très sale avec un torchon. On tord le chiffon. Son âme est tordue de la sorte, disloquée comme un instrument. A la fin, on voit qu’en telle personne quelque chose a changé : on ne peut pas dire exactement ce qui est changé dans la pièce; on peut seulement dire que c’est devenu “plus confortable”, “plus net”. Que par exemple il y a de nouveau de l’espérance là où il n’y en avait plus, etc.

Un vendredi après le 15 septembre – Elle téléphone au P. Balthasar, rue Herberg ; elle y arrive avec un visage bouleversé. “Je n’en peux plus. Ce n’est pas exagéré mais la simple vérité. Peut-être aussi que je ne veux plus. Je ne sais pas si je crois encore. Aimer, je ne peux plus”. Elle raconte un tas d’histoires de la nuit. Hier soir, souffrances pour différentes personnes. Il y a toujours devant ses yeux le péché du monde et sa propre impuissance. “Quand nous aurons tout fait, cela paraîtra plus ou moins la même chose qu’auparavant”.

2 octobre – Elle lit en ce moment les lettres de saint François de Sales. Elle apprend maintes choses mais s’étonne aussi de beaucoup de choses; elle en extrait toujours à juste titre ce qui est étrange et a besoin d’être discuté. Elle est capable de mieux lire à nouveau maintenant et, pour ses yeux, elle lit vraiment beaucoup. Le livre sur le mariage sera également bientôt fini. Il lui suffirait de quelques jours de repos seulement pour le terminer. – Beaucoup d’ennuis avec la bonne et beaucoup de soucis pour la tenue du ménage. Calamités avec l’argent. Souvent elle n’a que deux ou trois francs, et elle devrait régler des comptes de plusieurs centaines de francs. Ses patients ne paient qu’en de rares cas, les caisses privées de maladie autant que rien. Le trésor public aussi est souvent en retard. Mais cela ne l’a jamais décontenancée le moins du monde. “Je pense que quelque chose viendra bien un jour”, dit-elle.

5-6 novembre – Durant la journée, elle fut fort ballottée. Des histoires de famille, grosse consultation comme presque toujours maintenant.

12 novembre – Durant la nuit “comme un soufflet”. On lui montre et on lui donne les plus grandes possibilités : grâces, consolations, talents, possibilités d’action. Puis vient la question : “Veux-tu renoncer à tout cela pour moi? Veux-tu cela ou me veux-tu moi-même? Mais si je prends seul possession de toi, ce qui va arriver n’est pas sûr du tout. Il peut se faire que tu doives renoncer à tout cela et pour toujours. Que je serai en toi comme dans un réceptacle étranger. Que tu ne sauras jamais rien de ma présence. Que je serai en toi d’une manière totalement anonyme”. Adrienne dit oui à cela. On commence alors à lui prendre et à l’exploiter jusqu’à l’extrême. Elle s’enfonce dans un trou sans fond, surtout dans la honte. Mais soudain tout est de nouveau essuyé et le tout recommence au début. De nouveau une offre de grâce et de possibilités séduisantes, de “travail pour Dieu”, de “succès pour moi”, et puis de nouveau la question. Ainsi plusieurs fois.

14 novembre – Elle lit maintenant Newman, qui la laisse rêveuse. Elle admire la finesse et la discrétion de son esprit. Elle voudrait une meilleure traduction de ses dernières lettres avant sa conversion.

8 décembre – Le P. Balthasar a été à Genève et à Zurich. A son retour, le soir de la fête de l’Immaculée Conception, Adrienne raconte qu’elle a derrière elle une nuit difficile mais qu’elle l’a voulue ainsi. Toutes sortes de tentations pour s’arrêter et ne pas croire s’étaient approchées d’elle. Le matin, ce fut brièvement très beau. Elle eut trois visions de suite.

18 décembre après-midi – Aux alentours de Noël, il se passe beaucoup de choses dans son entourage. Elle est totalement hors du “trou”, toute “pure”, tout époussetée pendant plusieurs jours, et d’un amour et d’une bonté supra-terrestres. Elle fait du bien partout à la ronde, elle s’use les jambes à courir, fait les préparatifs de Noël. Cette pureté, pense-t-elle, est le “petit paquet de Noël” du Bon Dieu pour elle. Elle est très drôle et en train.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Février - Adrienne donne souvent maintenant au P. Balthasar des conseils pour ses relations avec les autres. Dans la prière, elle a connu quelque chose de précis. Cela lui a été montré. A l’occasion, mais rarement, elle dit : « C’est une mission pour nous ». Toujours ce sont des jugements précieux.

20 février – A la fin d’une conversation entre Adrienne et le P. Balthasar, ils prient ensemble un long moment pour que Dieu bénisse l’offre d’eux-mêmes qu’ils lui font et qu’il dissolve le refus dans leurs âmes.

25 février – Pendant qu’il lui est impossible de prier, Adrienne sait quand même que le P. Balthasar prie pour elle. Elle sait, dit-elle, que c’est son devoir à lui, et elle comprend aussi maintenant ce que cela veut dire que le catholique a accès à Dieu par le prêtre. Non parce que le prêtre est capable de mieux prier que les autres, mais en raison de son ministère. C’est à lui qu’elle peut maintenant se tenir, c’est de lui qu’elle peut se réclamer. Le P. Balthasar doit donc simplement prier pour qu’elle ne manque pas de courage et ne dise pas non. La fidélité est maintenant la seule chose qui soit nécessaire. Au fond elle voudrait que le P. Balthasar le sache aussi! Dans toute la “boue” où elle se trouve. – Chaque jour du reste cela paraît différent alors que ce qu’elle raconte au P. Balthasar semble toujours la même chose. Mais elle-même ne cesse de voir les choses sous des angles différents. Il y a des « mondes » entiers du péché qu’elle découvre, à travers lesquels elle est conduite. Finalement elle avoue : « Chaque fois que j’émerge en quelque sorte du marécage, je recommence à voir aussi que cela sert à quelque chose d’être dans cet état et je demande aussitôt : Plonge-moi de nouveau dedans », ce qui est exaucé rapidement. – Elle donne délicatement à entendre au P. Balthasar qu’il est douloureux de n’être pas assez pur pour pouvoir purifier les personnes qu’on aime. On devrait faire des cadeaux aux personnes qui comptent vraiment. Non seulement pouvoir montrer de la bonne volonté, promettre et ne pas tenir, mais pouvoir opérer d’authentiques miracles de l’amour, des transformations.

27 février – Encore et toujours le sentiment que tout ce qu’elle a fait est faux, qu’elle n’a répondu à aucune grâce. Est-ce que le P. Balthasar peut lui montrer ne fût-ce qu’un seul acte où elle aurait vraiment fait ce que Dieu voulait? Totalement? Ou bien est-ce que cela n’a pas toujours été plutôt accaparement et marché, marchandage et comptage? Et c’est quelqu’un de ce genre qui doit maintenant conduire les autres à Dieu! A part cela, ces jours derniers, elle a eu plusieurs bonnes conversations, car dès qu’elle a quelqu’un à rencontrer, elle est tout à fait l’ancienne Adrienne. Elle peut se donner comme si elle n’était pas dans le “trou”.

Lundi de Pentecôte – Elle exhorte le P. Balthasar avec plus d’insistance que jamais à s’offrir aussi totalement. Elle ne cesse de lui demander : « N’est-ce pas que vous l’aimez quand même aussi, que vous voulez collaborer? Nous devons tout simplement, Dieu attend notre oui ». Le P. Balthasar ajoute : « Elle voit clairement combien le mien est loin d’être parfait ». Elle ne cesse maintenant de s’offrir, elle a aussi constamment mal à la tête et d’autres douleurs. La couronne d’épines, elle la sent presque toujours.

Samedi avant la Trinité – Le matin, elle comprit beaucoup de choses concernant la Trinité. Du nouveau. Auparavant elle s’était arrêtée devant la Trinité dans l’adoration et l’admiration. Maintenant il s’agit de ceci : responsabilité; c’est-à-dire que ses œuvres et les œuvres du P. Balthasar doivent avoir en elles quelque chose de trinitaire. Elle appelle cela “Trinité jésuite”. Montrer et vivre et transmettre dans nos œuvres la Trinité. – Ceci l’amène à parler d’une vision qu’elle a eue il y a quelque temps : elle voyait une foule d’hommes, de chrétiens, de réformateurs du monde avec leurs plans. Des gens passablement bons. Maintenant est lancée l’exigence qu’Adrienne devait dépasser tout cet échelon et emprunter un chemin escarpé qui laisse tout cela en arrière. Elle en fut effrayée et elle demanda comment elle devait suivre ce chemin toute seule. Il fut dit qu’elle ne devait pas y aller seule. Elle pouvait s’y engager derrière le P. Balthasar car il avait passé cet échelon sans le savoir. Le P. Balthasar lui expliqua ce qu’il comprenait de tout cela.

2 juin – Nous parlons de la Mère de Dieu. Elle dit que Marie ne voit sans doute pas tout ce qu’il y a de mauvais en elle. Le P. Balthasar : « Elle vous voit certainement comme vous êtes. Avec toute votre bonne volonté et votre amour ». Adrienne dit : « Non, il y a ici un mystère. Marie ne voit pas vraiment le péché. Elle ne voit pour ainsi dire que le manque d’amour, le négatif. Elle n’entre pas en contact avec la souillure elle-même. Elle ne gronde pas. Là où elle ne voit qu’une petite étincelle d’amour, elle s’accroche. Et c’est cela qu’elle voit peut-être en moi. Mais tout l’obscur, elle ne le voit peut-être pas. Bien que je ne puisse pas exprimer exactement ce que je pense ». – Mais ensuite de nouveau : « Mais je veux l’aimer, Lui, n’est-ce pas ? Vous savez que je le veux ».

4 juin, Fête-Dieu – Le soir, le P. Balthasar est chez elle. Elle est pleine d’angoisse. Elle s’agenouille à plusieurs reprises, tremble, lève les yeux tout éperdue. “Si seulement je pouvais L’aimer! N’est-ce pas que nous voulons L’aimer!” Pendant des journées entières, elle ne peut pas prier. Répéter seulement de temps en temps le mot “Fiat”.

Début juin – Chez elle, elle a une vision. Des milliers de minuscules aiguilles de montre se trouvent sur une table. Elle doit faire que ces aiguilles minuscules soient orientées dans une même direction. Elle commence avec des doigts tremblants, emmêle tout. Cela ne va pas. Saint Ignace est là tout à coup. Passe sur la table avec un grand geste du bras. Et soudain toutes les aiguilles sont orientées dans une même direction. “C’est ainsi qu’on doit faire”. Adrienne : “Comment fait-on cela?” Saint Ignace : “Nous ne le faisons pas. Dieu le fait”. (Il y avait là aussi une mission pour le P. Balthasar).

1er juillet, Précieux Sang – L’après-midi, elle va voir le P. Balthasar, pleine d’angoisse. Est-ce qu’il ne pourrait pas l’aider? Réponse : « Non ». Elle rit amèrement. Elle l’avait pensé. Lui : « Je ne suis pas en mesure de vous délivrer de cet état ». Elle : « Je ne pense pas à cela du tout quand je parle d’aide. Cela ne serait pas de l’aide ». Est-ce qu’il ne comprend donc pas? C’est Lui qui doit être aidé. Il ne s’agit pas de regarder avec elle ce qu’il souffre. « Oh, si seulement je pouvais souffrir. Mais je n’en suis pas capable. Plus je le voudrais, moins ça irait. C’est sans doute toujours ainsi : plus on perçoit ce qu’est le Seigneur, plus on se sent pécheur”.

2 juillet – Place Sevogel, sa sœur lui a dit qu’en ville le bruit court qu’elle est une sainte. Sa mère le confirme. Cela la plonge dans toutes les angoisses. Elle est angoissée parce que c’est une si terrible illusion des gens, une telle offense de Dieu et de l’Eglise de la confondre avec les saints. Long échange entre Adrienne et le P. Balthasar sur le sujet. Il avance toutes sortes de choses sur la sainteté par la grâce, sur la sainteté comme effort vers Dieu, comme commandement, comme ministère et comme don de soi. Elle ne veut rien entendre : « Vous ne voulez pas me comprendre ». Est-ce qu’il ne sait pas qu’une rumeur de ce genre augmente au plus haut point sa solitude?

Samedi entre le 2 et le 10 juillet – Peu à peu elle sort du “trou”. Mais chargée d’une responsabilité nouvelle et plus grande. Durant ces journées, le P. Balthasar était légèrement impatient avec elle et il l’a peu aidée. Elle s’excuse de lui avoir montré tant de choses. Mais d’autre part elle sait qu’il doit être informé même si l’expérience lui est épargnée. Puis : « Oui…, je sais que je dois suivre le chemin pour les deux ensemble, et la consolation est que le difficile qui sera demandé pourra être porté ensemble ».

11 juillet – Le P. Balthasar va chez Adrienne dans l’après-midi ; il y retrouve Karl Barth. La main droite d’Adrienne est bandée. Elle a été percée peu de temps auparavant dans la salle de bain. Le soir, les pieds. Pendant que le P. Balthasar et Karl Barth font de la musique, elle se tord de douleur. C’est une soirée terrible, entre la musique de Mozart et la croix. Le P. Balthasar aussi est en grande angoisse. Il rentre chez lui avec Karl Barth.

Dimanche 12 juillet après-midi – Stigmates. Le P. Balthasar peut enfin parler avec Adrienne en tête-à-tête. Angoisse et honte sont les seules choses qu’elle éprouve. Elle se sent comme au pilori, réellement « marquée ». Entre-temps quelque chose comme de la haine et de la révolte contre ceux qui l’ont amenée là. En regardant ses plaies à la main, à l’intérieur et à l’extérieur : « Maintenant vous m’avez enfin conduite jusque là. C’est là que vous vouliez m’amener depuis toujours. Et vous êtes content que ce soit allé si loin. Tout le monde me regarde maintenant. Et je suis tout à fait seule et vous me laissez seule dans cette honte. Il ne me sert à rien de parler avec vous ». Devant les plaies, elle n’éprouve que de l’horreur : le sang qui en coule (il y en a peu) n’est pas son propre sang. Il lui semble si étranger. La douleur, surtout à la main gauche, est insupportable; elle va et vient et ne cesse de se faire tout à coup poignante. Elle peut décrire exactement le clou, le genre d’arêtes qu’il a, etc. Où il passe entre les os. Il perce violemment; la toute petite plaie qui est visible n’est aucunement comparable à la douleur. Les pieds également font mal. Mais elle peut quand même marcher. Elle a les deux mains dans un grand pansement par peur qu’elles ne se mettent à saigner en présence d’invités. De temps en temps elle oublie, puis elle voit soudainement ses mains en faisant un mouvement, s’effraie et les cache derrière son dos. A la gare, elle veut faire signe de la main à un ami dont le train démarre, elle lève la main et s’effraie à nouveau : c’est chaque fois faire à nouveau l’expérience qu’elle est proscrite. « La lèpre », dit-elle.

21 août - Toujours plus souvent elle incite le P. Balthasar à exhorter à la pénitence dans sa prédication. C’est une mission pour lui : au moins quelques-uns devraient recommencer à faire pénitence afin que les grandes épreuves qui viendront aussi sur nous ne nous prennent pas tout à fait au dépourvu et afin que quelques-uns au moins sachent comment elles doivent être accueillies.

Un samedi soir après le 24 aoûtElle ne lit pas l’Ancien Testament. Une sorte d’effroi ne cesse de la saisir quand elle commence à le lire si bien qu’elle doit fuir. Pourquoi? “Parce que manque le Christ”. Le P. Balthasar : « On prie quand même quotidiennement les psaumes dans le bréviaire ». « Oui, dit-elle, c’est autre chose. Car ils sont ordonnés au Christ et à l’Eglise ». Elle ressent comme très essentielle la distance entre l’Ancien et le Nouveau Testament. En quittant Adrienne, il lui donne une bénédiction. D’habitude elle ne ressent rien de spécial à ce moment-là. Mais cette fois-ci elle dit en se relevant que ce fut comme si un jet de feu l’avait traversée. Le P. Balthasar avait aussi pensé particulièrement à l’Esprit Saint.

Après le 24 aoûtLe matin, après la messe, le P. Balthasar était dans la nef de l’église Sainte-Marie; Adrienne ne le savait pas et il disait le bréviaire. Après l’action de grâce, quand elle sortit, elle vit derrière lui un ange énorme, trois fois plus grand que nature, qui posait la main sur la tête du P. Balthasar. A côté de lui se trouvait saint Ignace. Ce n’est qu’alors qu’elle s’aperçut de la présence de son confesseur.

31 aoûtPar un temps magnifique Adrienne et le P. Balthasar font une sortie à Mariastein. Elle voulait prier là avec lui. Elle lui indiqua les points. Puis il y a encore une chose pour laquelle on doit prier; quelque chose qu’elle ne connaît pas encore maintenant. Quand ils sortent du sanctuaire, elle dit : « C’est en ordre ». – « Quoi? » – Elle a maintenant renoncé à sa profession. Il faut dire qu’on a dû tirer très fort. C’est la dernière chose qui l’attachait encore vraiment au monde : le sentiment de pouvoir faire quelque chose de terrestre et de le faire. Mais maintenant elle y a renoncé, ou bien on lui a fait renoncer. Elle ne sait pas encore quand exactement. Pendant qu’ils étaient à l’église, il s’était fait un grand spectacle de travaux de nettoyage. Adrienne priait derrière le P. Balthasar et elle n’entendit rien de tout cela. En bas, dans la chapelle des grâces, ils allumèrent des cierges : un pour K., un pour l’enfant, un pour W., un pour N. et un pour les novices de la Compagnie. Puis Adrienne et le P. Balthasar se sont mis à genoux. En cours de route, en voiture, elle était tout heureuse; comme un enfant, elle était sous le charme pour tout parterre de fleurs et tout beau point de vue, elle descendit de voiture pour cueillir des coquelicots. Elle avait le teint frais et bonne mine.

8 septembreRécemment elle a vu le Mont des oliviers, le Christ en prière. Elle se voyait, et le P. Balthasar aussi, parmi les disciples. Le Christ disait seulement : « Restez près de moi ». Nous avions mille excuses pour ne pas rester. Nous croyions qu’on pouvait en quelque sorte participer à la Passion de loin, en prendre des morceaux choisis. Le tout nous concerne même si nous ne voulons pas l’admettre. Elle réfléchit longuement (pour nous deux), puis elle arriva à la conclusion qu’il n’y avait pas d’excuse. Elle vit aussi les apôtres, mais elle pense que nous comprenons mieux qu’eux. Le P. Balthasar lui dit que c’est bien possible, car les apôtres à ce moment-là n’avaient pas encore eu l’Esprit Saint et ne pouvaient avoir une vue d’ensemble de ce qui se passait, tandis que nous, dans l’Esprit Saint, nous avons reçu pleine connaissance des choses.

Un vendredi après le 15 septembreVendredi, profondément dans le « trou ». Le soir, à la consultation, la main droite saigne fort. Tout à coup Marie se trouve près de la boîte de pansements. Adrienne y va et prend une bande de gaze, commence à se panser. Marie prend l’extrémité de la bande dans sa main pour qu’Adrienne puisse la couper. Elle fait cela très bien. Une bande ne peut quand même pas flotter en l’air et il n’y avait pas d’objet à proximité. D’une main Adrienne tenait les ciseaux, l’autre était pansée. Marie lui rend le reste du rouleau. Adrienne sut à l’instant qu’elle devait le donner au P. Balthasar. Au début de la semaine, elle lui avait dit qu’à la fin de la semaine elle lui ferait un cadeau, « quelque chose de convenable ». Quand il lui avait demandé quoi, elle lui dit qu’elle n’en avait encore aucune idée. Le soir, elle lui donna la bobine non sans une certaine solennité. Est-ce qu’il saurait l’apprécier? La Mère de Dieu l’avait eue en main elle-même et « Cela engage ». – « Oui », dit-il. « Cela l’oblige aussi, elle », dit Adrienne. (Note du P. Balthasar : « Adrienne me tricota une petite gaine pour ce rouleau de gaze; je le porte sur moi depuis lors« ).

26-30 septembreUn rêve dans lequel elle voyait le P. Balthasar dans un petit chemin très pierreux, incommode, à côté de la grand-route. La plupart des gens marchaient sur la route, ils lui demandaient pourquoi il allait sur un chemin aussi incommode alors que les deux voies étaient parallèles. Pourtant il ne voulait pas aller sur la route. Alors quelques-uns passèrent aussi sur le petit chemin. Beaucoup restèrent sur la grand-route. Et cela continuait toujours jusqu’à l’endroit où les deux chemins se rejoignaient. Peu de gens seulement continuèrent. Cela devint de plus en plus raide jusqu’à devenir une escalade à se rompre le cou où le P. Balthasar se retrouva seul dans les épines et les broussailles. Au début, il n’avait eu qu’un vêtement léger. Mais maintenant venait la question de savoir si on ne devait pas plutôt enlever la blouse pour aller plus loin. C’était une question qui était posée sérieusement. Auparavant le vêtement avait été utile, maintenant il était devenu quelque chose d’indifférent. Puis le tableau disparut brusquement.

24 octobreLe soir, elle a pour la première fois une vision qui reviendra encore deux fois et qui ne lui sera expliquée que le troisième jour. Saint Ignace est très occupé avec un filet qu’il confectionne. Il tient en main deux nœuds du filet et il travaille constamment autour; il teste s’ils sont déjà suffisamment bons et forts. Le reste n’est que “vaguement indiqué”. Il s’avère qu’Adrienne et le P. Balthasar sont ces nœuds.

Matin de la ToussaintElle parle brièvement de sa vie mystique. Au centre des visions, il y a toujours l’enfant et sa mission en général. Il s’agit d’apprendre toujours davantage de choses : elle pense aussi qu’elle n’oubliera rien de tout ce qui lui est montré. Tout est en elle et à sa disposition quand elle en a besoin. Puis l’importance de le communiquer au P. Balthasar. Elle affirme que par là il en profite presque autant qu’elle, même s’il ne voit rien de ses visions. Par ce qu’elle lui communique, quelque chose en lui correspond par la suite à ce qu’elle a vu. Elle peut aussi communiquer des choses de telle sorte que non seulement on les « voie » mais qu’on en reçoive réellement le fruit.

12 novembreToute la journée en grande angoisse et grande honte. Le soir, quand le P. Balthasar va chez elle, elle claque des dents bien qu’il y ait du feu dans la cheminée. Il lui demande si elle a froid. Elle dit oui. Après une pause : « A vrai dire c’est encore davantage par angoisse ». Elle parla longuement, à voix basse, avec de grandes pauses, paisiblement et avec une profonde tristesse, de la souffrance du Christ et de la Mère de Dieu. Sur sa propre incapacité à aider. A la fin : « Si seulement je pouvais! Je voudrais bien. Mais je m’enfuis toujours. Ne voulez-vous pas m’offrir à Dieu? Moi-même je ne le peux plus ».

14 novembreElle parle assez souvent du fait que le P. Balthasar et elle devraient avoir une plus grande possibilité d’action, une base plus large de discussion. Nous touchons trop peu de personnes.

Un samedi après le 18 novembre – Le soir elle raconte une vision avec des prêtres. Elle pense qu’il y a partout ici des tâches pour plus tard. Plus d’un aussi trouvera le sacerdoce par le P. Balthasar. Car elle a vu également de futurs prêtres qui ont déjà la vocation, qui en partie le pressentent déjà et en partie pas encore.

22 novembre, fête de sainte CécileAdrienne dit aujourd’hui : « Autrefois cela me semblait si pénible que les gens autour de moi ne soient pas catholiques. Aujourd’hui ils me semblent sots. Ce que tous au fond aimeraient terriblement, ils ne le font pas. Ils meurent de faim devant des assiettes pleines ». Adrienne ne cesse de remercier le P. Balthasar, à la légère et en souriant, de ce qu’il lui est permis d’être catholique. La nuit, elle a tant fait pénitence pour Rome et pour l’enfant qu’elle ne peut plus se mettre à genoux. Elle dit : « Ces genoux sont très bien comme ça. Cela donne à la prière à genoux un poids particulier ».

1er décembre Le P. Balthasar avait donné une conférence au Bernoullianum. Adrienne y était et entre-temps elle vit comment Marie prenait les fruits de ce qui était dit et les accrochait à un arbre. C’était un tableau merveilleux. Elle prenait ces fruits elle-même. (Nous par contre, nous les recevons toujours de l’extérieur, nous les portons “dans le panier”. Elle seule peut les prendre elle-même). Ce qui était accroché était aussitôt bien attaché à la place des fruits faux et mauvais.

18 décembre après-midiLors de l’invasion du sud de la France, Adrienne disait déjà : « Je pense que commencent maintenant pour nous les embêtements sérieux ». Le P. Balthasar lui annonce aujourd’hui qu’après la nouvelle année jusqu’au 10 janvier il devrait travailler à Lucerne. Elle lui dit : « N’est-ce pas que si les Allemands nous envahissaient vous reviendriez aussitôt? » Le P. Balthasar lui demande pourquoi. Elle : « Je ne sais pas, quelque chose va se passer. Ce ne sera peut-être pas une invasion. Je ne vois qu’un rapport avec quelque chose de ce genre ; si cela arrive, on devra faire tout d’un coup quelque chose qui sera tout différent de ce que tous attendaient. Quelque chose de frappant. Ce sera alors le temps de l’action pour l’enfant. Je n’en ai pas d’angoisse ».

11. Messe et communion

15 février – Lors de la communion, elle voit presque chaque jour le petit faisceau de rayons qui d’en haut assemble l’hostie, le signe de la Trinité. La patène où se trouve l’hostie, le calice, elle les voit comme l’être de Marie. Elle est donc très impressionnée par la vision de saint Ignace dans son Journal : il voyait en quelque sorte dans l’hostie la chair de la Mère.

20 février – Ces jours derniers elle est allée très volontiers à la communion. Dès qu’elle entrait à l’hôpital Sainte-Claire, un unique désir l’attirait vers la chapelle. “Comme attirée par un aspirateur”, dit-elle. Alors toute angoisse et tout tourment disparaissent toujours. Aujourd’hui l’inquiétude a duré jusqu’à l’instant de la communion elle-même. Elle n’osait pas regarder l’hostie. Elle se sentait si indigne. Et ce n’est qu’en la recevant que tout redevint lumineux.

1er mars – Wengernalp. Elle monte là-haut parce que son mari s’y trouve. Il lui est très dur de rester quinze jours sans communier. Mais elle dit qu’ici elle ne peut avoir aucune volonté propre. Werner lui a d’ailleurs récemment expliqué qu’elle était certes une bonne personne, mais pas une personne pieuse. Ce fut une période difficile et austère. Le P. Balthasar espère pouvoir obtenir pour les années prochaines qu’elle ne doive plus aller à une pareille altitude qui ne lui convient pas. – Dans une lettre elle parle à demi-mots d’une communion qui lui a été offerte immédiatement. La première fois, le matin, au réveil, elle vit une main avec une hostie. Plus qu’un tableau. Elle ressentit une grande soif de communier étant donné que depuis des jours elle ne l’avait plus reçue. Elle ne savait pas alors comment elle avait communié mais elle l’avait fait et elle en fut très heureuse. – Le samedi et le lundi, ce fut différent : cette fois, elle vit l’hostie réelle, pas de main. Elle dut ouvrir la bouche et elle communia. Elle ressentit d’abord un énorme bonheur qui se transforma soudainement en une amertume tout aussi grande. C’était le dimanche de la Passion. Amertume et conscience insupportable que l’amour de Dieu est méprisé, et cela revenait toujours. Par tous. Par elle-même ou par les autres : cela semblait n’avoir aucune importance pour le moment. Avant cela, elle avait eu le sentiment d’être totalement enveloppée par la communion dans le manteau du Christ. Comme après le bain quand on était enfant, surtout quand on était malade; on était enveloppé dans un grand et chaud manteau et replacé dans son lit. Et puis on fait soudainement quelque chose de très méchant, par exemple on donne un coup de pied dans l’estomac de la mère qui nous porte. Ou bien le père apporte un beau gâteau et on le lui fait tomber des mains et il tombe dans la boue. De savoir qu’on ne cesse de reprendre ce qu’on a offert, qu’on laisse le Seigneur en plan, alors que son amour est si infini, qu’il le sait d’avance et que malgré cela il est toujours et éternellement pour nous amour et rien qu’amour : c’est cela le plus amer. Uniquement ce contraste entre l’amour et le péché. Elle en souffre des nuits entières.

1er juillet, Précieux Sang – Elle va communier comme le P. Balthasar l’y exhorte. Au premier Domine non sum dignus, elle voit l’hostie blanche comme neige. Au deuxième, l’hostie devient soudain rouge sang, totalement sang. Un sang « affaibli », si faible qu’il ne peut pas couler. Au troisième Domine non sum dignus, l’hostie semble n’être plus qu’épines. Et au dernier moment seulement elle redevient blanche. En l’avalant, elle a l’impression d’avaler du sang; un sentiment horrible. Ensuite elle est comme frappée d’horreur, elle ne peut pas prier. Seule la peur l’empêche de s’en aller. En rentrant chez elle en voiture, elle remarque que quelque chose l’étrangle : un morceau de sang dans la bouche.

18 novembre – Elle se réveille vers 7 H 30. Il est trop tard pour aller à la messe. Cette pensée la poursuit, bien que depuis longtemps déjà elle ne puisse plus aller à la messe les jours ouvrables. C’est irréparable. Elle devrait y être et elle ne le peut pas. Elle essaie de se lever. Cela ne va pas. Elle se recouche désespérée. Puis tout d’un coup elle reçoit la messe comme en une synthèse; elle comprend que la messe est l’élément qui fait la synthèse du monde; par elle la fissure ne cesse d’être contenue afin que la croix ne se rompe pas totalement. Elle ne peut pas se lever non plus pour la communion et elle s’enfonce toujours plus profondément dans le “trou”. Elle se noie dans ce qu’elle appelle ses ”propres ordures”, l’excès de son indignité. Elle craint de téléphoner au P. Balthasar pour lui demander si elle peut communier. Il pourrait être bourru et peut-être la repousser pour toujours. Mais s’il le lui permettait, elle l’aurait trompé parce qu’elle ne peut pas lui montrer combien elle est indigne. Elle l’aurait aussi trompé parce qu’il a mis sa confiance en elle, il a mis en vue sa grandeur. Pour lui épargner cela, elle veut finalement renoncer à communier. Mais vers midi un ange lui apporte la communion, une véritable hostie. Elle retrouve la joie.

12. « Voyages »

Samedi avant la TrinitéDurant la nuit, encore dans le “trou”. Elle tente la discipline mais ne la sent pas. Se couche par terre : cela non plus ne va pas. S’agenouille près de son lit et veut prier : cela ne va pas. Puis vient lentement, uniquement, sans cesse, les mots : “Que ta volonté soit faite!” Elle tient le chapelet seulement dans les mains. Tout d’un coup apparaît un ange et il commence avec elle un voyage. Il la conduit à travers de nombreux pays. Elle dit qu’elle a certainement été partout et d’une manière tout à fait réelle. Elle n’a pas dormi. Elle a vu exactement les lieux; elle connaissait l’ambiance, la température, toutes les circonstances particulières. Ils furent d’abord dans la chambre d’une vieille femme, la nuit. Misérable, une baraque de banlieue, vraisemblablement quelque part en Allemagne. La femme lit la lettre qu’elle a reçue : l’annonce de la mort de son fils dont deux jambes avaient été amputées et qui avait perdu tout son sang. La femme tombe à genoux. Puis une mansarde à Berlin. Un nazi décidé, aux traits marqués, va et vient plongé dans ses réflexions et il se dit en lui-même : “Il me vient quand même peu à peu des doutes maintenant”. Un hôpital militaire. Un jeune blessé près de la mort. Il dit au médecin qu’il veut un prêtre. Un autre qui est tout près se moque de lui. Mais il persiste. Le prêtre vient. L’autre à côté de lui sort une médaille avec une croix et la regarde. Une femme qui suspend sa lessive le matin. Elle a deux enfants. Le mari est parti. Elle s’arrête tout d’un coup dans son travail et se dit : “Je vais quand même envoyer Martin au catéchisme”. Encore une fois une mansarde à Berlin. Une jeune fille change de vêtements. Elle a retiré des bas de soie déchirés et vient d’en mettre de nouveaux. Sa robe de sortie est prête. Tout à coup elle s’arrête et dit : “Non, je n’y vais pas”; elle se déshabille et se met au lit. Elle voulait se donner pour la première fois à un flirt. Puis Adrienne vit en une suite rapide une foule d’hommes en qui la grâce agissait d’une manière ou d’une autre et qui se trouvaient à un tournant. L’ange lui dit : “C’est par ce genre de choses imperceptibles que se réalise le changement du monde”. Adrienne sut aussitôt qu’il ne lui montrait qu’un choix de tableaux, que ceci était loin de représenter tout ce qu’opéraient les souffrances endurées. – Finalement elle se trouva dans une chapelle gothique (de château?), au dernier étage. La chapelle n’était plus utilisée. Devant, une fresque : le Christ. Au mur, qu’elle décrivit en détail au P. Balthasar, il n’y avait à voir de Lui que des ébauches. Le corps est presque tout à fait défraîchi et effrité. Elle sait que cette chapelle existe quelque part, peut-être en Allemagne ou en Italie ou bien en Suisse. Elle pense qu’elle la retrouvera un jour reproduite dans un livre. Là, elle vit Marie, qui était très aimable et qui lui demanda si elle était prête à souffrir encore plus. “Tu sais, tu ne dois pas. Tu peux toujours arrêter, et on te sera reconnaissante pour ce que tu as fait”. Adrienne dit qu’elle voulait. Saint Ignace également fut là un moment, priant et content.

Le week-end qui suit la Fête-DieuAngoisse sur angoisse. Dans la nuit, voyage avec l’ange : une cabane norvégienne. Une jeune mère ainsi qu’un frère et une sœur de onze à treize ans dans une étable. Rien à manger. Rien à trouver nulle part. – Un autre tableau : un jeune en Tchécoslovaquie, riche mais désespéré. Sa fiancée a été fusillée. – Le tout comme exigence, sans consolation, sans voir comment on peut aider.

Début juinLa nuit, elle voit de nouveau des atrocités de la guerre. Quelques cas tragiques. Souvent, quand elle a longtemps souffert, elle sait que les cas qu’elle voit sont maintenant retournés. C’était le plus souvent une situation sans issue pour laquelle s’ouvre maintenant une voie. Ces souffrances durent sans interruption depuis près de trois semaines.

1er juillet, Précieux Sang – Le matin, Adrienne va trouver le P. Balthasar, elle souffre profondément, et elle lui raconte ce qui suit sans qu’elle soit au courant de la fête de ce jour. La nuit fut remplie d’images d’épouvante. Comme un film d’atrocités du monde entier, et des tableaux qui correspondaient à la réalité. Dans des villages tchèques détruits, des femmes dont les maris ont été fusillés, dont les enfants ont été emmenés… On doit regarder attentivement chaque tableau et le prendre tout entier en soi. Puis il passe et le suivant apparaît. Cela ne concerne pas Adrienne personnellement, elle doit seulement voir et comprendre.

10 juilletDurant la nuit, elle voit une foule de prêtres, sans doute de tous les pays, comme preuve. Elle voit leur imperfection, elle voit des communautés entières endormies à cause de la tiédeur d’un prêtre. D’autres qui en prennent conscience après des années, mais il est trop tard. Elle souffre de plus en plus pour le clergé, elle voit là le principal de l’Eglise. Elle voudrait lancer un mouvement de prêtres, du moins en Suisse, du moins à Bâle.

21 août - A nouveau des voyages. Des prêtres, sans cesse des prêtres. La plupart de ceux qu’elle voit étaient prisonniers dans des camps, dans des cellules; d’autres, prisonniers dans leur église, dans leur vocation, dans laquelle ils sont maintenant devenus tièdes et émoussés par l’habitude. Un jeune prêtre lui restait exactement en mémoire. Auparavant il avait été tiède à la messe, il s’était ensuite laissé faire prisonnier pour ainsi dire par décence et maintenant il s’est ressaisi : maintenant, dans sa cellule, sans pain, sans vin et sans missel, il essaie de dire une messe, plein de bonne volonté, pour rattraper ce qu’il a négligé, dans une sorte de désespoir et d’incapacité de ne pas pouvoir le faire. Le lendemain matin, Adrienne se reproche de ne pas lui avoir adressé la parole. Elle aurait dû l’aider. Le P. Balthasar lui demande si lui l’avait vue. Oui, dit-elle, peut-être bien; pour ces voyages, elle ne se voit pas elle-même, elle ne voit que les lieux et les personnes. Elle croit pourtant qu’il n’aurait pas été impossible de parler avec lui. Elle a vu quelqu’un d’autre, un mauvais sujet, homosexuel, il avait corrompu une foule de garçons. Il s’est certes repenti et confessé, mais il n’est pas délivré intérieurement de son péché. Par l’exemple de cet homme, elle apprend qu’à certaines personnes il est demandé seulement de ne pas tomber plus bas. Un chemin vers le haut ne leur est pas ouvert. C’est un mystère obscur et terrible.

5 septembre – Durant la nuit maintenant, à plusieurs reprises, de nouveau des voyages. Le plus souvent, ce sont des prêtres qu’elle voit. L’un après l’autre, le plus souvent de mauvais prêtres, c’est-à-dire des prêtres apostats, éteints, endurcis, inconscients, d’autres qui avaient la vocation et ne l’ont pas suivie. Elle voit toute leur vie devant elle, comme un livre. Toute l’histoire de l’abandon de leur zèle premier. C’est indiciblement douloureux et elle ne sait pas comment on peut les aider. Comment s’approcher de personnes qu’on ne connaît pas, auprès desquels on n’a pas accès?

18 septembre – La nuit, elle est chez Hitler. Elle le voit, le scrute, voit tout son entourage. Le jour suivant, elle est dans un état comme rarement encore. Elle dit qu’elle a toute la journée des pensées de suicide. Elle voit un abîme sans fond. L’endurcissement de cet homme, si bien qu’il ne voit plus rien devant lui, aucun moyen d’en sortir. Non parce qu’il est faible mais parce qu’il est tellement au pouvoir de Satan que celui-ci lui a barré toute issue. Dans son entourage, elle voit une foule de jeunes subalternes qui sont tous totalement inhumains, instruments du diable, sans amour et sans émotion, désespérés, durs et capables de tout. – Puis elle voit une sorte de tableau apocalyptique : le temps après la guerre. Il dépassera encore les horreurs de la guerre. Une série d’énormes ruines. Et cependant, dit-elle, nous serons placés dans cette époque, et le tableau nous est montré pour que nous agissions dans cette époque.

23 septembre – Les derniers jours ont été extrêmement durs. Durant la nuit, visions de camps et de prisons et de scènes d’horreur. Avec cela, angoisse et doute au sujet de son œuvre. Hier soir, étourdissement. Elle tombe sur les dalles. Douleurs dans tout le corps, surtout au ventre. Après quelque temps, elle découvre qu’elle s’est cassé une rotule. Quand le P. Balthasar prend congé d’elle, elle insiste pour s’agenouiller pour la bénédiction malgré les douleurs les plus vives. Elle est contente d’avoir enfin quelque chose à offrir. Elle se réjouit même de pouvoir s’agenouiller sur de tels genoux. Mais le P. Balthasar le lui interdit, à sa plus grande déception. (Le genou ne guérit pas, cependant Adrienne se remettra bientôt à prier à genoux comme auparavant).

2 octobre – Très tôt le matin elle voit de nouveau d’horribles scènes de guerre. Entre autres, elle voit vers cinq heures une collision ferroviaire qui cause plusieurs morts. Quand elle ouvre le journal à midi, elle constate avec effroi qu’elle avait vu exactement cet accident de train qui s’était produit le matin vers cinq heures aux environs de Biel. Pourquoi cela lui avait-il été montré, elle ne le sait pas.

24 octobre – La nuit, elle a de nouveau fait un voyage et vu un grand nombre de gens, peut-être mille. Destin après destin. La plupart ou détournés de Dieu après de bonnes dispositions initiales, ou bien n’étant jamais arrivés à Dieu. Elle décrit au P. Balthasar toute une série de ces destins. Il lui demande quel sens peuvent avoir tous ces tableaux. Elle dit : affinement du don de discernement. Il s’agit de nuances de la situation vis-à-vis de Dieu.

6 novembre – La nuit, elle a fait des “voyages” : une multitude de destins d’étrangers. Parmi eux, de jeunes hommes qui étaient de bonne volonté mais auxquels on cachait la vraie foi et qui pour cette raison commençaient à s’éloigner. Plus loin une foule de soldats allemands blessés qui jusqu’alors avaient vécu totalement dans le national-socialisme avec une sorte d’enthousiasme physique, pour qui le corps et le physique avaient été tout et qui par suite de leur blessure ou de leur mutilation faisaient partie désormais de ceux qu’ils méprisaient autrefois. Leurs doutes quant au système et quant à la vie en général.

14 novembre – Durant la nuit, voyages en France. Elle voit le clergé français, elle dit que c’est tout à fait effrayant. La majeure partie est en quelque sorte strictement soucieuse d’elle-même d’une manière égoïste ou bien occupée avec mesquinerie du bien-être de la communauté. Les meilleurs peuvent encore prier. (Comme d’une manière générale les Français ont le don de la prière). Mais presque personne n’ose une action véritable. Elle en a vu des milliers et, dans le nombre, il en est peut-être dix tels qu’elle aimerait les avoir. Elle s’offre à nouveau bien qu’elle “croie” encore à peine. – Elle dit qu’il est remarquable que lorsqu’elle est dans le “trou” au point que la foi ne compte plus guère pour elle, elle garde cependant toujours la conscience que tous les autres autour d’elle doivent venir à la foi et qu’elle a à s’engager pleinement dans ce but.

Un samedi après le 18 novembre – Durant la nuit, un voyage. Sans cesse des prêtres en France, en Suisse et puis à Rome : de très petites âmes et, à côté, des âmes vraiment grandes. Un réseau de relations singulier et compliqué : l’influence des petites sur les grandes et vice versa. Il y en a un qui demande une purification mais il ne la réalise pas. Il devrait commencer par lui-même. Il est comme quelqu’un qui est assis sous un arbre, qui supplie Dieu de bien vouloir faire tomber une pomme pour lui et qui préfère avoir faim plutôt que d’étendre la main. Cela s’appelle jouer avec la grâce. Après avoir vu cela, Adrienne a fait tant pénitence durant la nuit qu’aujourd’hui elle peut à peine encore marcher. Ses genoux sont tout écorchés. Le P. Balthasar ne sait pas exactement ce qu’elle a fait. Elle voudrait ne pas en parler et essaie de minimiser le tout.

10-11 décembre – Elle voit à nouveau les prêtres français. La plupart de ceux qui s’étaient à moitié réveillés lors de l’invasion allemande se sont rendormis (de chagrin ou de découragement), ils ne sont plus disposés à faire ou à comprendre quelque chose. En voyant cela, Adrienne dit : « On doit quand même savoir et voir exactement ce qu’il en est si on veut aider ».

13. Diable et tentations

Début juin - Des jours épouvantables. On lui fait faire des exercices dans toutes les directions. Avec les bras et les jambes, jusqu’à perdre connaissance. Un jour elle est plongée dans un froid glacial absolu. Le diable n’est pas loin. Elle se trouve partagée entre Dieu et le néant. Entre une vie en Dieu et une vie selon le monde. Un certain idéal de vertu, de bonne maîtresse de maison, d’habile médecin, etc. Deux miroirs se font face qui se renvoient une image infiniment vide. Elle, entre deux. Aucune possibilité de participer.

Veille de la Toussaint – Il devient encore plus clair – elle s’en aperçoit maintenant nettement – que le diable était en cause dans ses doutes de ces derniers jours. Elle l’a vu lui-même deux fois cet après-midi. En le regardant, elle comprit aussi sa technique. Elle l’a trouvée incroyablement stupide et lourde. Celui qui n’est pas lui-même justement en tentation doit le remarquer de loin. C’est justement parce que la tactique du diable est si lourde qu’on tombe dedans. Elle voit par exemple comment le diable poursuit une religieuse gourmande jusqu’à ce qu’elle mange un petit pain bien qu’elle eût décidé de jeûner. Une autre ne va plus le soir à la chapelle bien qu’elle se le fût promis. Adrienne est étonnée que le diable s’intéresse à des « bagatelles » de ce genre. Le P. Balthasar aussi en fut étonné et il lui dit qu’il pensait jusqu’à présent que le diable ne s’intéressait qu’aux choses importantes, le reste étant tout simplement la nature corrompue. Adrienne dit que ce n’est justement pas vrai et elle raconta encore beaucoup d’autres cas qui pour elle-même n’étaient pas encore totalement clairs. Elle vit par exemple comment le diable commençait par des choses tout à fait excellentes et puis, de là, très progressivement posait ses lacets et les serrait sans qu’il y paraisse. Ainsi par exemple pour un couple d’amoureux : par pure compassion, un garçon commence une relation avec une jeune fille. Il se donne pour les motifs les plus purs. On dit à bon droit qu’on ne peut davantage offenser une femme qu’en la dédaignant quand elle s’offre. Mais elle l’entraîne d’un péché à l’autre jusqu’à ce qu’il soit intérieurement souillé. Adrienne avait vu le diable se tenir près de la jeune fille dès sa première rencontre avec le garçon et elle ne comprenait pas ce qu’il avait à chercher là. Elle raconta encore au P. Balthasar maintes choses de ce genre. En la quittant, il lui recommanda la lecture des règles du discernement dans le petit livre des Exercices. Elle les lut durant la nuit, et il lui vint à cette lecture un tel sentiment de bonheur que c’était à peine supportable. C’était exactement ce qu’elle avait vécu personnellement au plus intime d’elle-même pendant des jours. Elle avait le sentiment d’avoir trouvé en saint Ignace un véritable frère. Il y avait une identité du vécu. Puis elle s’en effraya un peu comme d’une présomption et en demanda pardon.

Pour une pause à la fin de cette année 1942

Il faudra entreprendre un jour l’énorme travail de situer cette vie d’Adrienne von Speyr dans deux mille ans d’expérience chrétienne, de mystique chrétienne, de sainteté chrétienne. – Il faudrait sans doute ici un Claudel pour célébrer une formidable Présence. La formidable Présence. – Faut-il célébrer d’ailleurs ? Il suffit de lire peut-être et de rendre grâce si le cœur nous en dit.

Suite en 41.17


Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo