41/18. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1943

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

7 janvier 1943 – Adrienne fut appelée tout d’un coup de manière pressante pour une employée de maison du nom de D. chez le dentiste F. Elle était au lit et était très mal. Elle avait de terribles douleurs au ventre. Le côté gauche, on pouvait à peine le toucher. Adrienne la fit transporter aussitôt à l’hôpital Sainte-Claire, puis elle tint sa propre consultation et ensuite elle sortit. Adrienne ne connaissait pas le diagnostic. Elle pensait à une grossesse extra-utérine, mais n’était pas sûre. Elle entra sans préjugé et “tout comme d’habitude”. Elle posa la main à l’endroit et dit seulement: “Bon, maintenant cela va mieux”; elle sortit et fit d’autres visites, ne prescrivit rien et dit seulement qu’elle reviendrait le soir. Le soir, la femme était guérie et elle ne sentait plus aucune douleur.

16 janvier – Très fort mal de tête. Mais elle voit de nouveau le sens de sa souffrance. Jeudi, guérison d’une femme du nom de W. qui perdait du sang, qui saignait depuis longtemps si fort qu’elle ne cessait de perdre connaissance à cause de ces hémorragies. Adrienne l’avait examinée et envoyée à l’hôpital où elle l’ausculta ensuite brièvement sans rien prescrire. L’écoulement de sang cessa aussitôt si bien que Sœur Annuntiata, dans le service duquel se trouvait la femme, se demanda pourquoi Adrienne l’avait fait hospitaliser.

24 janvier – L’auto électrique se fait depuis longtemps de plus en plus défectueuse. Elle ne se recharge plus et ne fait plus que cinq kilomètres par jour environ. Mlle Z., qui est médecin et qui a acheté le même modèle qu’Adrienne à la même époque qu’elle, a fait une première réparation de deux ou trois mille francs pour le même motif. Mlle Z. annonce à Adrienne qu’une deuxième réparation de quinze cents francs a été nécessaire. Adrienne qui, ces derniers mois, n’a pas d’argent se fait du souci. Car sans voiture elle devrait abandonner ses consultations. Elle remarque maintenant depuis quelques jours que la voiture se remet à rouler normalement et que la batterie est chargée à plein. Comment cela se fait, elle ne le sait pas.

11 février – Le mal de gorge, qui devait durer dix jours d’après le Professeur Lüscher et pour lequel il avait prescrit des médicaments, avait disparu au bout de deux jours à l’étonnement du Professeur.

2 mars – A l’hôpital, encore une fois la guérison soudaine d’une femme qui perdait du sang.

11 mars – A l’hôpital et à la consultation, toute une série de guérisons que je n’ai pas toutes notées. La mère de Mlle Sp., guérie d’un érésipèle facial, une autre femme d’un saignement d’utérus, etc.

30 avril et 1er mai – Encore une guérison à la consultation.

Jours après Pâques – A la consultation. Une femme W. est venue avec une jambe très enflée, un gros abcès faisait presque éclater la peau. Adrienne pose la main dessus pour tester la température. Elle sentit alors le tout disparaître sous sa main. La femme fut très effrayée et posa une foule de questions indiscrètes. Comment a-t-elle fait cela? Est-ce qu’elle ne pourrait pas emporter sa main? – Le jour suivant une femme est venue avec un bras complètement déformé par un rhumatisme : elle ne pouvait plus le bouger. Adrienne saisit le bras et le plia. Aussitôt tout avait disparu. A chaque fois Adrienne est profondément effrayée par des événements de ce genre “parce qu’elle est si mauvaise”.

Dimanche 23 mai - Après avoir prié toute la nuit à genoux, en partie en grande joie, en partie en lutte contre le diable, Adrienne est allée l’après-midi à Friedmatt (l’hôpital psychiatrique). H. était totalement délivrée. Adrienne dit simplement : “Donc, maintenant tout est passé”. H. réfléchit longuement, comme perdue, et elle pense ensuite : “Je ne suis plus folle?” Adrienne : “Non”. Elles parlent ensemble une heure, tranquillement et presque en toute confiance. Les choses surnaturelles ne sont pas touchées. Quand Adrienne la quitte, H. va tout à fait bien. – Il y a quelques jours, Adrienne est appelée par téléphone chez une dame Hd. Elle avait de telles douleurs dans la jambe qu’elle ne pouvait plus faire un pas. Adrienne posa sa main à l’endroit douloureux. Aussitôt tout fut parti. La douleur également. La femme fut étonnée et demanda si elle ne devait plus aller à l’hôpital. Adrienne : “Non, certainement non!” La femme: “Mais j’étais quand même encore malade à l’instant”. Adrienne : « Oui mais maintenant c’est justement fini ». La femme qui auparavant ne pouvait pas marcher accompagna Adrienne jusqu’à la porte de la maison.

26 juin – La femme à l’hôpital avec une phlébite est guérie. Cela s’est passé “discrètement”. Adrienne se trouva seulement embarrassée quand le médecin dont cette femme était l’employée lui avait demandé comment cela allait; elle n’avait pu que répondre que l’affaire était “justement terminée”. La jeune fille avec une tumeur au cerveau n’est pas reparue jusqu’à présent.

Dimanche 28 juin – Consultation : une femme W., femme d’un employé chez Brogle vient avec une maladie de la jambe. Les deux jambes si enflées que la chair pendait de chaque côté des chaussures. En plus, l’une des jambes était gangrenée. Depuis longtemps Adrienne l’avait invitée à aller à l’hôpital. Elle avait pris comme excuse qu’elle avait trop de travail. Adrienne lui commande maintenant d’aller à l’hôpital sans délai. La femme dit seulement mystérieusement : “Si vous l’avez vue ce n’est plus nécessaire”. Adrienne fut très excitée et dit que ça n’avait pas de sens. Elle doit aller maintenant tout de suite à l’hôpital. La femme resta sur ses dires et s’en alla. Deux heures plus tard, le mari téléphona pour lui demander comment la chose se présentait avec cette jambe. Est-ce que la femme doit vraiment aller à l’hôpital? Adrienne dit : “Naturellement et même tout de suite”. Le mari répliqua que depuis que sa femme était rentrée, tout avait disparu. – Vers le soir, Mme B. vint chez Adrienne avec son petit Abyssinien. Le jeune garçon avait fait une mauvaise chute, il avait un grand trou à la tête et vomissait constamment avec un fort mal de tête. Adrienne enleva le pansement, vit encore la grande plaie au-dessus de l’œil, la toucha pour voir s’il fallait recoudre. A ce moment-là, la plaie disparut et il ne resta qu’une petite cicatrice qu’on pouvait couvrir avec un ongle. Adrienne mit un collant et congédia les deux.

29 juin – A l’hôpital, elle a toujours tant à faire que le temps normal n’y suffit pas. Souvent elle remarque après coup qu’en une demi-heure elle a logé des choses qui ne tiendraient pas en deux ou trois heures. “J’ai souvent le sentiment d’être en trois ou quatre lieux en même temps”. A la consultation, même chose. En une demi-heure elle liquide une pleine salle d’attente et chacun y trouve son compte. – Aujourd’hui à la consultation, il y a eu plusieurs “embêtements”. Une femme est venue avec un “mauvais” doigt qu’elle ne pouvait plus mouvoir depuis quelques semaines. A peine Adrienne avait-elle touché le doigt qu’il fut guéri. Une autre vieille femme vint avec une béquille, elle ne pouvait plus marcher depuis longtemps. Adrienne voulut voir le genou, elle le toucha et tout fut parti. Une autre vint avec un trou à la jambe, un abcès qui gagnait tout autour. Adrienne défit le pansement et il n’y avait plus à voir qu’une légère cicatrice. Plusieurs autres cas encore. Adrienne estime : “Je pense que le scandale se tassera peu à peu”. Elle dut rire des bons Pères qui lui recommandaient toujours de simplement ne pas faire de scandale. Elle dit en riant : “Ils en auront pour leur argent”.

6 juillet – Mme F., qui avait été guérie d’un cancer au ventre, s’est présentée à nouveau. Adrienne l’a prise encore quelques jours à l’hôpital pour faire une légère cure de rayons. La femme se plaint ouvertement devant ses cochambristes qu’Adrienne la retient plus qu’il ne faut et l’insulte. Alors la nuit les saignements recommencent. La femme est épouvantée. C’est comme une menace. Le lendemain elle est soumise et calme. Les saignements cessent à nouveau.

13 juillet – Le P. Balthasar : J’ai eu cette année un très fort rhume des foins. Il m’en est resté une inflammation du nez très désagréable pour laquelle on n’a rien pu faire jusqu’à présent. Adrienne s’en faisait du souci parce que cela me gênait fort dans mon travail. Aujourd’hui pendant que je parlais avec elle, elle eut tout à coup une forte crise cardiaque et elle se dit : “Nous allons voir si cela ne peut pas s’échanger contre le rhume”. Elle se maîtrisait si bien que je ne remarquai rien. Le lendemain matin, le mal était comme balayé et pour la première fois depuis deux mois je pus respirer à nouveau librement (Note du P. Balthasar : Des choses de ce genre se produisirent très souvent dans les années qui suivirent; ce n’est certainement pas exagéré de dire plus de cinquante fois. J’étais très sujet à des rhumes, des enrouements et autres choses du même genre, et j’avais très souvent de l’angoisse avant des prédications [sans haut-parleurs!] ou des conférences, me demandant comment je me ferais comprendre. Mais cela allait toujours quand je communiquais ma difficulté à Adrienne : elle assumait le mal et pouvait après coup me décrire exactement les symptômes).

20 juillet – J’ai oublié de dire que le soir, avant de retomber dans le “trou”, un très beau soir, après avoir quitté sa chambre un court instant, au retour elle trouva sur son bureau une grande coupe de magnifiques mûres géantes. Personne ne savait comment elles étaient entrées. Je n’ai jamais vu de fruits aussi grands ni aussi parfaits. Adrienne m’en offrit et elle dit avec un fin sourire : “Avec un peu d’imagination on pourrait dire qu’elles ont un goût paradisiaque”.

Après le 1er août – Jeudi, elle est malade. Suppose qu’elle a une jaunisse, peut-être donnée par Noldi. Finalement, après avoir voulu y renoncer, elle se traîne à sa consultation parce qu’il y a là tant de travail. Hier elle dit à Werner que le lendemain les Allemands subiraient de nouveau en deux endroits une défaite décisive. Cela lui avait échappé sans qu’elle y pensât et elle le regretta aussitôt. Quand, le jour suivant, Catane et Orel tombèrent, Werner fut hors de lui et il lui demanda comment elle savait cela. Elle dit qu’on parle maintenant si souvent de choses de ce genre.

Samedi après le 6 août – La jeune malade avec la syphilis héréditaire est maintenant complètement guérie et non de manière naturelle. Sa mère l’a remarqué et s’en étonne. Adrienne ne peut naturellement pas publier le cas comme elle en avait le projet.

8 septembre – Un lundi, Adrienne était déjà partie se coucher quand le téléphone sonna. La police lui demandait poliment si Adrienne ne pouvait pas y aller. Un accident. Adrienne se rendit au Spiegelhof en voiture accompagnée de Niggi. Un grand nombre de policiers était rassemblé; dans une salle se trouvait une femme remplie de sang. Elle avait été heurtée par un tramway au débarcadère et traînée sur une certaine distance. Le policier qui introduisit Adrienne lui dit que le cas était sans doute désespéré. Adrienne examina la femme en présence de tous ces hommes. Elle était calme. Un côté du dos était ouvert depuis l’épaule jusqu’en bas, la peau blanche, la chair en saillie, pleine de sang. De l’autre côté, la chair faisait défaut jusqu’à l’os. Adrienne fit asseoir la femme, toucha le dos. La plaie se ferma, la chair fut de nouveau là. Un policier le remarqua et exprima son étonnement. La femme dit qu’elle pouvait se relever. Elle se leva de fait et demanda à aller aux toilettes. Le policier demanda à Adrienne ce qu’il devait écrire dans son rapport, l’état avant et après l’examen. Adrienne dit qu’il n’avait qu’à décrire l’état actuel. La femme reparut. Adrienne l’emmena avec elle en voiture à l’hôpital Sainte-Claire pour la panser malgré tout. En chemin, Mme W. disait constamment : “N’est-ce pas, Madame le Professeur, c’est quand même un miracle!” Adrienne que cela énervait ordonna à la dame de se taire jusqu’à l’hôpital et de prier plutôt un peu. Le lendemain elle était guérie et elle courait partout, elle vint à la consultation. Adrienne rentra chez elle totalement bouleversée, dans le “trou” le plus profond, sans foi, avec l’unique désir que cette existence puisse prendre fin.

Mardi après le 25 septembre – A la consultation, deux guérisons. Une femme avec de grosses varices, qui pouvait à peine se tenir debout. Elle tend ses jambes à Adrienne. Celle-ci les prend pour les examiner. Au même moment, tout est parti. La femme n’y comprend rien, ne peut pas y croire. Adrienne lui dit que c’est maintenant fini et que cela ne reviendra plus. – A l’hôpital, une dame T. avec une douleur mystérieuse au ventre. Adrienne n’est pas en mesure d’établir un diagnostic. Le corps est si sensible que tout contact est insupportable. Adrienne diagnostique une tumeur mais dont elle ne connaît pas la nature. Sœur Lætitia est très soucieuse. Adrienne touche le corps, tout disparaît. Adrienne s’irrite par la suite pour avoir dit à la Sœur : “C’est passé”.

Après le 11 octobre – Durant la nuit, elle voit maintenant à nouveau comme précédemment la lueur dans l’obscurité. Comme elle est dans le “trou”, cela ne fait qu’augmenter son angoisse.

23 octobre – Il y a quinze jours à peu près Adrienne disait déjà que le 3 novembre elle serait débarrassée de quelque chose comme terminé; elle ne sait pas de quoi il s’agit. Comme nous venons de terminer une neuvaine, je lui suggère de continuer les mêmes prières et exercices jusqu’au 3 novembre.

3 novembre – Le jour annoncé à l’avance, Adrienne voit d’étranges visages en Allemagne. Elle dit que c’est le jour de la soudaine grande découverte. Dans les plus hautes sphères, dans les cercles influents, partout perce la connaissance de l’effondrement. Dans les journaux il y a des rumeurs de troubles de rues dans les villes allemandes. Adrienne n’a rien vu de cela. Ce qu’elle a vu est plus intime et plus profond. Elle est convaincue qu’il se produit aujourd’hui un tournant décisif dont les effets se manifesteront dans les semaines à venir.

Après le 1er dimanche de l’Avent – A la consultation, une femme de ménage, Mme K, qui souffrait de vertiges incessants et depuis longtemps. Il n’y a qu’au lit qu’elle n’avait pas de vertiges; partout ailleurs, elle titubait, elle ne pouvait plus guère travailler. Adrienne la guérit soudainement et elle quitta le cabinet de consultation tout à fait normale. – Les jours suivants, les guérisons se multiplièrent à nouveau. Une femme entre en boitant et la quitte “quasi sautant”. Appelée auprès d’un garçon malade qui avait une très grosse tumeur au cou, elle posa ses mains à l’endroit malade qui fut aussitôt guéri. Une femme vient avec une jambe ouverte, elle veut baisser le bas; Adrienne dit que ce n’est pas nécessaire, elle touche l’endroit “sans penser à rien de particulier”, puis il n’y a plus rien à voir qu’une cicatrice. A l’hôpital, elle veut s’occuper elle-même d’une opération, une tumeur à la vulve, elle accomplit l’opération sans beaucoup d’exercice et elle est un peu anxieuse de savoir si tout est bien sorti; la femme n’a rien senti ni pendant ni après l’opération et elle se porte comme un charme.

Vendredi après le 8 décembre – Adrienne est dans le “trou”. Au cours d’une grosse consultation, trois ou quatre guérisons.

Nuit du samedi au dimanche 12 décembre – Adrienne était sur le point de s’endormir quand elle entendit soudain appeler mon prénom, une fois seulement, mais avec autant d’urgence et de désespoir que si un homme se noyait. Elle ne savait pas de qui était la voix; mais c’était quelqu’un dont j’avais trop peu souci et qui était en grande détresse. Quand Adrienne me raconta cela, je pensai aussitôt à mon ami L. Quand Adrienne eut fini de parler, elle dit après une pause : Cela pourrait être votre ami L. Je ne me souviens plus exactement de sa voix. Je vais lui téléphoner ce soir pour entendre sa voix. Je vous informerai après.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

Dimanche de la Passion – Nous écoutons ensemble à l’auditorium la messe en si bémol. Pendant le Kyrie, elle ne voit constamment dans la salle que les gens qui n’ont pas la grâce : dans le public et parmi les chanteurs. Cela la trouble, la captive. Elle le voit même si elle ferme les yeux. Mais pendant le “Laudamus te”, elle voit en haut autour des lustres une grande troupe d’anges. Avec cela disparaît tout ce qu’il y avait d’oppressant.

6. L’enfant

Octave de l’Épiphanie – Le 10 janvier je suis de retour à Bâle. Pendant ce temps pour Adrienne, grand progrès dans la connaissance de l’enfant. Elle avait écrit qu’il était “né”. Elle retire ceci à mon retour : c’était un peu exagéré. Mais sous la force des illuminations il lui avait semblé qu’il en était ainsi.

Dimanche 10 janvier – Parmi les saints patrons de l’enfant, Adrienne apprit qu’il y avait aussi Marie-Madeleine. Pour une raison précise : non parce que (au début du moins) nous devions accueillir des “madeleines” ou nous occuper particulièrement de jeunes filles tombées, mais parce que les enfants, dès le début, devraient être en contact avec des filles “tombées” et avoir cet amour qui ne fait aucune différence entre elles-mêmes et ces filles. D’un côté, on sait qu’on est soi-même tombé (Adrienne soulignait cela très fort); d’un autre côté, on doit pouvoir comprendre et apprécier l’expérience donnée avec le péché et l’amour causé par lui. “Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé”. – A côté de Madeleine, il y avait aussi Cécile et, naturellement, saint Ignace qui lui disait qu’on devait apprendre de beaucoup. Et il ajoutait avec un sourire : “Même de saint Jérôme”. (C’est pourquoi Adrienne m’avait demandé au début de la conversation ce que je pensais de saint Jérôme. Je lui avais dit, d’une manière un peu dépréciative : “Un philologue et un fanatique”). Mais saint Ignace lui montra le positif : c’était le zèle, même s’il n’était pas toujours très éclairé.

20 février – Adrienne insiste beaucoup aussi pour qu’on commence enfin avec les jeunes filles. Est-ce que je veux bien donner bientôt la retraite pour les premières? Je pense qu’on devrait encore attendre un peu jusqu’à ce que tout se dessine plus clairement. Deux des meilleures sont sans doute perdues : X., une plaie ouverte dans son âme, dit-elle, et Y., un point d’interrogation.

3 juin. Ascension – Marie apparaît avec l’enfant, les maisons sur le bras. Une autre fois elle apparaît avec quelques jeunes filles auxquelles elle parle. A chacune en particulier. Mais les jeunes filles ne savent pas que Marie leur parle. Adrienne reçoit alors la mission de transmettre à chacune le message propre de Marie. Elle reconnaît combien elle est attentive à cette fondation.

Dimanche 2 juillet. Visitation – Marie lui apparaît avec l’enfant, qu’elle bénit, et elle disparaît avec un grand nombre de jeunes filles comme pour une entreprise mystérieuse.

Après le 11 octobre – Une nuit, elle vit la petite Thérèse. Elle ratissait une allée avec un râteau. Elle disait que c’était son métier. Quand tout fut bien propre, Marie y passa. Thérèse disait qu’arracher des mauvaises herbes ne faisait pas partie de sa mission. Puis Adrienne vit la même allée à un autre endroit. Ignace et Paul étaient occupés à arracher des mauvaises herbes. Ils travaillaient à la sueur de leur front, la sueur leur coulait littéralement sur le visage. Ils faisaient tout le travail ensemble, rapidement et proprement et avec le meilleur d’eux-mêmes. Ils travaillaient avec une singulière habileté dans les mains. Il fut alors indiqué que l’enfant ne pourrait venir, que Marie ne pourrait passer dans l’allée, que lorsqu’elle serait toute propre et désherbée.

Dimanche 24 octobre – Durant la nuit, beaucoup de visions. D’abord elle vit Marie sans l’enfant et une Marie qui aurait refusé l’offre de Dieu. Elle serait devenue une Juive pieuse, elle aurait mené une vie sans angoisse et aurait été d’une grande beauté intérieure. Mais il y avait dans ce tableau un vide qui devenait toujours plus insupportable. Dans cette forme, Adrienne vit la beauté devenir de plus en plus superficielle. Jusqu’à en arriver à une simple beauté naturelle et à tomber finalement dans le vide. Comme un tourbillon qui court à l’abîme : la conséquence du refus. – Puis elle vit Marie qui a dit oui, sans l’enfant, comment elle s’inquiète de l’enfant absent : au lieu de la vie belle et pieuse qu’elle aurait pu mener, une vie constamment dans l’inquiétude et l’angoisse. Et pourtant, c’est celle-ci la vie remplie. – Puis retentit la voix d’un ange, belle et mélodieuse. Au début, Adrienne ne comprenait pas ce qu’il disait. Il parlait une langue étrangère. Puis la voix devint compréhensible. Adrienne fut d’un côté placée devant le choix : vivre sans angoisse et sans “enfant”, ou vivre avec la charge. La charge lui fut montrée un instant comme de l’extérieur si bien qu’elle n’était que vue et non à proprement parler sentie. Dans cet état il ne lui était pas difficile de dire oui. Mais à peine a-t-elle prononcé le oui que le tourbillon de l’angoisse de la honte et du doute l’assaille. Mais dans la pause précédemment elle avait vu que l’enfant était réellement en marche et qu’on devrait commencer aussitôt.

Dimanche 31 octobre – L’après-midi, Adrienne dit le chapelet dans la chapelle Sainte-Claire. Durant ce temps elle est tout d’un coup ravie en extase. Elle se trouve auprès d’une femme prête à accoucher qui répand presque physiquement une grande chaleur humaine. La femme demande à Adrienne son aide médicale et humaine pour la naissance. Adrienne y consent et à l’instant elle voit que c’était Marie. La Mère avait disparu. Mais l’enfant qu’elle portait était l’enfant. Aussitôt Marie reparaît comme virginale reine du ciel et elle promet maintenant de son côté son aide pour la naissance de l’enfant. Les deux aspects étaient d’abord séparés, mais ils allaient intimement ensemble. Puis elle vit Ignace et elle voulut parler de l’enfant avec lui. Mais Ignace dit seulement que pour le moment tout était clair, qu’il n’y avait pas à en parler maintenant, il y avait à agir.

Dimanche 7 novembre – Le dimanche matin, Adrienne me téléphone qu’elle est maintenant convaincue que l’enfant s’annonce réellement. Nous établissons une liste d’environ dix noms.

1er dimanche de l’Avent – Le matin, elle voit Marie. Elle est sur le chemin habituel d’Ignace; Pierre et Paul sont sous leur arbre. “Tout comme d’habitude”. Tout d’un coup arrivent sur le chemin, qui est pourtant un chemin céleste, ces huit ou dix religieuses qui avaient paru si démoniaques vendredi. Elles marchaient tout simplement sur le chemin et paraissaient aussi comme les autres. Adrienne était étonnée et un peu mal à l’aise de voir soudainement ces religieuses sur le chemin du ciel. Quelque chose ne convenait pas. Elle exprima son étonnement à la Mère de Dieu. Celle-ci dit : “Si tu préfères, tu peux les voir comme ceci”; et à l’instant elle se transforma en celle qui porte l’enfant sur le bras : les nombreuses maisons, la chapelle, les femmes innombrables ainsi que quelques hommes avec elles. Mêlées à la foule, on voyait aussi les religieuses qui n’attiraient plus ici l’attention. Là-dessus je dis à Adrienne que ces huit ou dix seraient probablement ceux de ses enfants qui mettraient la communauté en grand danger, essaieraient peut-être de la faire éclater. Elle devait prier aussi pour elles afin qu’elles ne causent pas trop de malheur.

Dimanche 5 décembre – A Einsiedeln, durant la nuit, Adrienne a une longue conversation avec Marie au sujet de l’enfant. Marie le porte sur le bras.

8 décembre - Toute la journée, Adrienne est très heureuse. Bien qu’elle soit très enrhumée et enrouée et qu’elle ne peut que chuchoter, elle parle constamment de son bonheur : on verra aujourd’hui quelque chose de l’enfant. Le soir nous nous réunissons dans notre chapelle pour une célébration mariale avec allocution, prière et bénédiction : A., Mlle M.G., Mlle Chr., Mlle B., Mlle Bt. Après cela on se réunit chez Adrienne et on parla de la communauté : chacune décrivit ce qu’elle se représentait par là et ce qui était à faire en premier lieu. Nous décidons de nous rencontrer plus souvent, entre-temps de dire ensemble le “Suscipe” et de méditer un peu chaque jour. – Le lendemain, Adrienne me raconta comment elle avait vu la soirée : à la chapelle, ils étaient “tous là”. Marie se trouvait à droite de l’autel et autour d’elle les patrons : saint Ignace, la petite Thérèse, la grande Thérèse, Augustin, Pierre, Paul, Cécile et beaucoup d’autres. J’avais commencé la prière en disant un “petit rosaire”. Adrienne ne savait pas du tout ce que c’était. Ignace était agenouillé à côté de moi aux marches de l’autel; il se tourna rapidement vers elle et lui montra avec les doigts que c’était trois fois cinq Ave Maria, avec une mine qui voulait dire : il est grand temps que tu t’informes de ces choses. Adrienne comprit aussitôt ce qu’il voulait dire. Dès que je commençai le rosaire, Ignace se mit aussitôt à prier avec beaucoup d’ardeur. Après cela, je fis un petit exposé sur Marie, sur la fondation et sur le “Suscipe”. Marie était simplement là, complaisante, souriante, « donnante”. Les autres se trouvaient tout près; à l’occasion ils approuvaient de la tête. A côté de moi se tenait Ignace comme quelqu’un qui a appris quelque chose à un enfant et qui a le sentiment qu’il doit être là tout près pour le remplacer s’il ne sait plus continuer. Ou bien comme si c’était absolument sa propre affaire et que, à la réflexion seulement, il se souvenait qu’il n’est plus dedans maintenant mais qu’il y en a un autre à sa place. Au début de la prédication, Adrienne avait pensé qu’il ouvrirait maintenant la bouche pour donner la prédication.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Par ordre chronologique, thèmes abordés par Adrienne ou contenu de ses échanges avec le P. Balthasar.

10 janvierLongue conversation avec Adrienne sur les saints.

12 janvier - Elle me raconte qu’elle a vu la prière. Elle l’a vue dans tous ses degrés et toutes ses possibilités.

16 janvier – Adrienne a vu comment Marie accompagne le Seigneur sur un triste chemin, de même qu’elle est partout où il réside et où il est chassé.

27 janvierElle dit : “Maintenant pour la première fois je vois combien la messe est un drame ».

10 février - Adrienne a beaucoup d’intuitions tout à fait objectives. Ainsi, comme elle dit, elle comprend maintenant les saints beaucoup mieux.

11 févrierDe Marie elle dit aujourd’hui qu’elle a une tout autre relation au péché et au pécheur que quiconque.

14 févrierCes jours-ci elle comprend la nature du purgatoire.

20 févrierElle raconte qu’elle voit partout le même tableau, où qu’elle tourne son regard : le Christ sur la croix, à moitié mort, à mi-chemin entre la vie et la mort.

2 marsDans la nuit, elle voit tout d’un coup l’Anima Christi en tableau devant elle, et c’est comme si elle avait elle-même prié.

7 mars Vraiment pour la première fois elle comprend les bonnes œuvres et leur nature : elles sont nécessaires à côté de la prière.

10 marsAu lit, elle dit un Notre Père ou peut-être aussi trente. Elle vit et sentit la nature du Notre Père et elle éprouva toute la bonté infinie du Père en tout ce qu’il fait.

Mardi avant le mercredi des cendresLa nuit, une vision constante du péché dans l’égoïsme et par là dans le refus du Christ.

11 marsRécemment elle a dit ceci : “Il est terrible que ça marche comme ça sur terre aujourd’hui. Et pourtant il doit en être ainsi. Car si les persécutions cessent et les grands crimes, ce serait encore pire ».

16 maiAdrienne parle de mon sermon d’aujourd’hui. Elle dit qu’elle a compris pour la première fois ce qu’était une prédication et ce qu’elle opérait.

28 juinDans la nuit, beaucoup de visions. Elle voit une mère avec son enfant mort. La mère se révoltait, ne voulait pas rendre l’enfant à Dieu.

La nuit de mercredi à jeudi avant la fête du Sacré-Coeur - Adrienne vit à terre un linge de couleur sombre sous lequel se trouvait quelque chose. Elle sut que c’était le coeur des hommes qui ne voulaient rien savoir du Christ et se défendaient contre son amour.

8 juilletAdrienne me parle des souffrances du coeur de Jésus d’un ton terriblement sérieux et avec un regard indiciblement implorant.

9 juillet – Elle raconte encore qu’hier elle avait vu un rocher escarpé avec un à-pic dans l’infini. En haut se trouvaient des milliers de personnes; les unes se précipitaient volontairement en bas, se laissaient simplement tomber; d’autres se penchaient par curiosité et tombaient aussi. D’autres étaient emportées avec elles.

13 juillet - La nuit, en allant dormir, elle voulut fermer la fenêtre. Elle vit alors en bas sur la place de la cathédrale un grand nombre d’âmes. Ces âmes lui apparurent comme dans une lueur blafarde. Chacune avait sur elle quelque chose de noir, une sorte de couvercle.

30 juilletUne vision : des milliers de tableaux tourbillonnent pêle-mêle. Conférences, avions, messages, téléphones, visages de tous les peuples. Et entre deux, le Seigneur : comme prisonnier des hommes, renié, séquestré par tous, même par les meilleurs catholiques.

17 septembre – Une vision : une tour solide, d’airain et immuable. Puis elle voit la tour comme un cadre pour différents contenus. La tour, c’est le catholicisme, le contenu changeant la vie individuelle. Adrienne comprit qu’on peut être catholique de manière très différente.

Le soir du 17 septembreUne vision de la nuit dernière. Adrienne dit qu’elle a été élémentaire et brutale comme aucune autre auparavant sans doute. Elle vit l’homme comme enveloppé d’une sorte de membrane ovale. L’une des extrémités était très fine, encore à peine existante. Là l’homme est ouvert à Dieu. L’autre extrémité est épaisse, grossière et opaque.

18 septembreUne vision qui commence le matin et se poursuit toute la journée. Elle vit une grande chevalière dont la partie antérieure était large tandis que la partie postérieure, à l’intérieur de la main, était très fine. Les relations avec les hommes lui furent expliquées par là.

20 septembreAdrienne vit aussi la nature de la pénitence. Il y a une sorte de pénitence qui est sans effet. On pourrait se flageller jusqu’au sang sans que Dieu s’en soucie. Mais il peut se faire aussi que le premier coup apporte déjà la pleine réconciliation.

21 septembre - Le soir Adrienne parle pendant deux heures des apôtres avec beaucoup d’animation et elle dit tant de choses belles et profondes que, de mémoire, je ne puis les rendre que d’une manière fragmentaire… Puis Adrienne parla de la contemplation : elle n’est entrée que peu à peu dans l’Église comme exercice particulier.

23 au 25 septembreDurant la nuit, elle voit l’incroyance dans le monde, l’incroyance des prêtres, faite de milliers et de millions de petites infidélités.

30 septembreDurant la nuit, vision qui dure longtemps : Adrienne vit dans différents ordres. Elle acquiert cette nuit-là autant d’accroissement d’intelligence infuse que si elle avait vécu dix ans dans chacun des monastères. Elle m’en parle longuement le soir.

19 octobreCes jours-ci elle lit le journal d’Ignace et elle en est singulièrement touchée. D’un côté, par sa demande de consolation et son mécontentement de “ceux qui sont là-haut” quand il lui arrivait de ne pas recevoir de consolation. D’un autre côté, par le contraste frappant entre le journal et les lettres.

20 octobreAdrienne me parle beaucoup de la Mère de Dieu et de Jésus enfant.

23 octobre - Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion.

24 octobreUn long voyage à travers l’Europe. Partout des prêtres de toutes sortes. Des meilleurs très peu, beaucoup de moyens et maints mauvais. Adrienne me décrit quelques types qu’elle a vus.

30 octobreVision sur la plaie du Christ et sur Marie.

31 octobre. Christ-Roi - Fête très sérieuse. Encore jamais, dit Adrienne, elle n’a si bien su qu’on ne possède jamais une grâce pour soi seul, mais toujours uniquement pour la transmettre.

1er novembre – Le matin, elle assista à ma messe. Elle dit que chaque signe de croix que je faisais à l’autel avait été comme fait de diamants…

2 novembreTous les fidèles trépassés. Elle voit tout le mystère du jour du point de vue de l’aide qu’on peut apporter.

3 novembreAdrienne voit les saints là-haut et entend la musique céleste… Puis elle parla longtemps de l’amour et de l’humilité.

11 novembre - Le matin, au réveil, Adrienne vit la Mère de Dieu. Elle était autrement que d’habitude… Adrienne vit aussi ce matin la grande différence entre ses visions à elle et celles de saint Ignace.

12 novembre Une vision : elle voit le Seigneur sur une hauteur; il tient le monde comme un tissu infiniment long qui se déroule vers le bas… – Dans une vision, Adrienne voit l’évangile de saint Matthieu et celui de saint Jean.

16 novembreAdrienne assiste à ma messe. Au début de la messe, elle a constamment une vision : derrière le tableau de l’autel, dans le lointain, dans une cavité, elle voit le Seigneur mort au tombeau. Il est déjà mort depuis trois jours et en légère désagrégation. La bouche était entrouverte…

17 novembre Adrienne passe presque toute la nuit en enfer. Je lui demande : est-ce comme damnée ou seulement pour voir?

Après le 1er dimanche de l’AventEncore une étrange petite vision, à nouveau comme en “miniature” et d’abord comme quelque chose de décoratif, d’ornemental : dans un cercle elle vit quelque chose comme une pluie oblique lumineuse. En regardant de plus près, elle vit que c’était des épées tranchantes et étincelantes qui tombaient en oblique.

5 décembrePendant plus d’une heure, Adrienne parle au P. Balthasar de saint Ignace et des jésuites.

Nuit du samedi au dimanche 12 décembre Après une vision, Adrienne se tint longtemps avec le Seigneur; elle put parler avec lui et lui poser des questions.

16 décembreAprès une confession, le P. Balthasar donne comme pénitence à Adrienne de dire un Magnificat. Adrienne lui raconte après que ce fut un “Magnificat contemplé”.

Noël - Le P. Balthasar part en voyage avant Noël. Adrienne lui décrira plus tard ce qu’elle a appris de l’attente de Marie : pour Marie aussi un temps d’angoisse vint d’abord, un temps où elle ne savait pas ce qui viendrait, une sourde attente qui récapitule l’Avent de tous les temps.

8. Adrienne et ses relations

25 janvier – Le soir elle est invitée pour le dîner chez le Professeur Henschen. Elle est en grande toilette et elle a mis de la poudre sur sa plaie au front. (En fait elle ne saigne pas pendant ce temps mais on la voit quand même). Le soir, elle a eu plusieurs conversations importantes. Pendant ce temps elle mène comme une double vie. Après cela, il est doublement pénible de devoir revenir dans son propre moi.

26 janvier – Certains membres de sa parenté qui lui rendent toujours visite quand elle est au bout de ses forces se présentent maintenant fréquemment. Sa mère lui disait aujourd’hui : “Tu n’as pas bonne mine, je pense que tu t’amuses trop”.

20 février – Chez elle, scènes incessantes avec Md. qui lui fait les plus grossiers reproches, lui interdit de communier, relève son manque d’humilité, la frappe même, lui fait tout ce qu’on peut imaginer de désagréable.

24 mai – Quand Adrienne rentra chez elle le soir, elle trouva en larmes ses deux domestiques, Maria et Emma. Finalement, à son grand étonnement, il en sortit que les deux avaient une terrible angoisse. “De quoi donc?” “Pour Madame le Professeur”. Adrienne se moqua d’elles. Mais les larmes coulèrent de plus belle. “Je sais bien que je dois respecter Madame le Professeur, dit Emma, nous sommes beaucoup trop mauvaises pour elle. Et Madame a une profession si difficile”. Les deux vont à la messe chaque jour. Emma ne l’avait pas fait au début. “Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi je dois le faire maintenant. C’est lié à la maison, à Madame”.

26 mai – Adrienne, Werner, tante J. et Md. étaient assis ensemble pour le café. Tout à coup téléphone pour Werner. Celui-ci pâlit à l’écouteur : “Non, non, elle est là. Elle va bien”. Il appelle Adrienne au téléphone. C’est la mère de Werner qui s’était très peu souciée d’Adrienne jusqu’alors et qui n’est pas du tout sentimentale. Elle dit que toute la nuit elle avait été dans une angoisse terrible pour Adrienne si bien qu’elle n’avait pas fermé l’œil. Dans la matinée, elle n’y tenait presque plus, ne sachant pas quel danger la menaçait. Finalement elle a dû téléphoner.

28 mai – Le matin, Werner demande à Adrienne des nouvelles de la santé de H. (qui avait été envoyée à l’hôpital psychiatrique pour schizophrénie). Adrienne dit que cela va bien. Werner remarque aussitôt que cela ne se fait pas d’une manière naturelle. Il demande si c’est elle qui l’a fait. Adrienne : “Naturellement non”. – “Qui alors?” – “J’ai prié”. Werner est “bouleversé“, il reste muet pendant un long moment.

3 juin. Ascension – Les relations à la maison sont vraiment incroyables. Il ne se passe presque pas de jour où la patience d’Adrienne ne soit mise à une épreuve surhumaine. Md. habite toujours là, met tout sens dessus dessous, se fait servir comme une princesse, reste souvent au lit des journées entières, réquisitionne les bonnes, commande ce qui lui plaît.

26 juin – Adrienne parle entre autres choses de sa nouvelle rencontre avec Sophie Bernoulli, cette vieille et riche parente qui l’avait trop gâtée quand elle était enfant mais qui lui en avait voulu pour sa conversion (”On ne fait pas cela dans la famille!”) et qui était aujourd’hui à la consultation. Elle avait entendu parler de l’histoire de Friedmatt (l’hôpital psychiatrique) et elle voudrait faire venir à Friedmatt une autre jeune parente qui est au sanatorium de Genève, une schizophrénie intermittente, afin qu’Adrienne la “soigne”. Adrienne trouva le tout fort désagréable mais elle ne put pas refuser.

27 juin – Dans la soirée, Md. qui s’en va prochainement, a encore une fois accablé Adrienne de toutes manières. Adrienne avait écrit un petit article, sur l’engagement des chrétiens, dans une petite feuille de pensionnat. Md. lui défrisa le tout. Elle n’avait encore jamais rien lu d’aussi stupide, banal, mal écrit, faux, pharisaïque. D’une manière générale, tout son christianisme est une attrape. Vis-à-vis du P. Balthasar, elle prend une voix d’ange et elle le trompe constamment. Mais vis-à-vis d’elle, elle est odieuse. Personne ne sait quelles humiliations elle, Md., a dû supporter dans cette maison, etc.

29 juin – A l’hôpital, conversation avec beaucoup de Sœurs. Elle a l’impression qu’elle est un peu la mère de l’hôpital. Chacune déverse son coeur auprès d’elle. Adrienne rencontra Gigon qui l’invita de nouveau à aller un certain temps à l’hôpital.

9 juillet – Au fil des années, Adrienne avait rédigé beaucoup de notes sur des choses qu’elle avait un jour expérimentées ou vues. Le plus souvent en phrases courtes et décousues pour retenir quelque chose. Elle voulut à l’occasion me montrer ces feuilles auxquelles elle n’accordait pas de valeur. Je les avais vues un jour, certainement plus de cent feuilles. Mais elle voulait encore les trier. Elle en avait déjà brûlé un certain nombre. Quand elle voulut les retrouver maintenant, elles avaient disparu. Quelqu’un devait avoir fouillé son bureau. D’autres choses aussi ne se trouvaient plus à leur place habituelle, mais dans d’autres tiroirs. Béguin affirmait savoir que Md. avait fouillé dans les affaires d’Adrienne. Adrienne ne le regrette pas trop. Une note sur l’eucharistie seulement lui tenait à coeur. Mais elle ne peut pas la reconstituer.

Nuit du dimanche 11 juillet au lundi – Il y a deux semaines environ, Adrienne était à une session de la société de médecine. Elle était dans le “trou”. Elle y était allée parce qu’elle avait le sentiment qu’elle devait y aller. John Staehelin y donnait une conférence et y présentait une psychose de grossesse. Une femme qui criait constamment : “Christ! Merde! Christ! Merde!” C’était terrible. Adrienne, à cette association, ne pouvait plus guère y tenir. John était tout autre que d’habitude. Il parlait en chuchotant, sans lever les yeux. Adrienne dit : Un John tout transformé! Elle avait le sentiment que depuis l’histoire avec H. il était devenu incertain.

30 juillet – Toute la journée est pleine de chicanes. Noldi est encore toujours très malade, les domestiques sont insupportables, sa mère avec ses accusations s’empêtre dans des mensonges insensés. Elle lui dit tout d’un coup : “A propos, les gens disent que tu n’es plus de ce monde”; sa tante J. lui sert le même propos dans l’après-midi. Son mari se plaint du “ménage impossible”.

17 septembre – Durant la journée, beaucoup de petites choses significatives. Le midi, il y avait du poisson à table. Sa mère s’étonna que dans une maison catholique on serve de la viande, mais il est connu qu’il y a de toute façon chez les catholiques un arrangement avec le ciel et qu’on pouvait toujours se confesser, etc.

Après le 11 octobre – Elle voit maintenant chaque jour Mlle G. qui est couchée avec une phlébite et qui l’importune à l’extrême avec des questions indiscrètes qu’elle peut difficilement esquiver. Il en ressort qu’elle est au courant depuis longtemps des visions d’Adrienne.

19 octobre – Au bout de ses forces. Des douleurs insupportablement fortes, partout, mais surtout à la tête. Le midi, Werner l’avait un instant embrassée tendrement. Il pressa la plaie du coeur qui faisait déjà très mal sans cela. Adrienne ressentit de telles douleurs qu’elle en perdit presque connaissance. La chemise à l’endroit de la plaie de la poitrine est déchirée. Une nuit, elle avait déchiré aussi le drap dans un accès d’angoisse. Le lendemain, l’employée de maison lui dit : “Madame le Professeur, vous devez certainement avoir fait un extra, un si bon drap!”

22 octobre – Les plaies saignent et sont nettement visibles. Werner a pris ce matin sa main et a baisé longuement la plaie.

25 octobre – L’après-midi, Adrienne est à Berne. Le soir, visite chez le Père de Chastenay. Conversation très bonne et apaisante. Le P. de Ch. extrêmement ouvert. Il confie à sa prière ses intentions les plus intimes. Retour à Bâle tout à fait dans le “trou”.

11 novembre – Le soir, Werner lui dit qu’il y a des gens qui soutiennent qu’elle est une sainte. Porte-t-elle aussi une auréole? Adrienne dit : “Naturellement”; elle la garde dans le tiroir du bas de l’armoire à linge parce qu’elle est très grande. Werner rit, demande si c’est vrai. Adrienne dit : “Si tu me poses de sottes questions, j’ai bien le droit de répondre des sottises. Mais tu peux vérifier si elle est là ou non”. Werner : “On doit bien la voir briller à travers la fente quand on éteint la lumière?” Adrienne : “Le mieux est que tu ailles vérifier toi-même”. Werner va jusqu’à l’armoire et reste debout devant le tiroir. Il pense que c’est trop risqué de l’ouvrir.

12 novembre – Elle va à l’hôpital, rencontre le P. Schnyder et elle lui dit : “Je souhaite que le Seigneur vous secoue fort”. Je lui dis que ce n’était pas très intelligent. Elle réplique qu’elle n’avait pas pu faire autrement et que cela lui avait échappé presque inconsciemment. A l’hôpital elle reçoit la communion qui a comme le goût du sang. Après la communion tout est effrayant; elle n’a qu’une pensée : fuir!

17 novembre – Peu avant minuit elle est appelée chez le Docteur Chr.-W. qui a une sévère crise cardiaque. Le vieux monsieur affirme qu’à sa mort il ne veut avoir près de lui personne d’autre que Mme Kaegi. Son médecin, le Docteur Staub, il le renvoie. – Le soir, Adrienne m’explique que le Docteur Chr.-W. ne va pas mourir maintenant. Il est quand même permis de demander quelque chose de ce genre étant donné que chez lui et dans sa famille beaucoup de choses sont à mettre en ordre.

Après le 1er dimanche de l’Avent – Constamment des coups de lance au côté : la lance est enfoncée dans la plaie et elle est remuée dedans. Adrienne sent exactement le fer et le crissement sur les côtes. C’est si sensible qu’elle essaie toujours de retirer l’instrument infiniment douloureux. Une fois elle alla dans la pièce voisine parce qu’il était si évident pour elle qu’elle pourrait le retirer maintenant. Elle revint honteuse et s’excusa. – A la consultation, totalement surmenée. Elle dit qu’elle ne sait absolument pas comment cela va continuer : ses forces physiques sont complètement épuisées. Elle a aussi des patients très pénibles : le Docteur Chr.-W. à l’hôpital, maintenant aussi sa femme, les deux tout près de la mort. – Ennuis sans fin avec les domestiques. Les bonnes ne cessent de s’en aller au bout de quelques jours et il ne reste que cette folle d’Emma. Constamment des explications avec Mlle G. A part cela, des entretiens avec les premiers « enfants ».

Mardi après le 12 décembre – A la consultation une fois encore soixante personnes; entre deux, plusieurs fois sa mère, irritée qu’il y ait là tant de monde; quand elle peut enfin atteindre sa fille, elle lui fait d’amers reproches : on ne la voit plus jamais, elle est fabuleusement avide de plaisirs, car où se traîne-t-elle sinon là où l’on s’amuse bien? Quand Adrienne raconte cela le soir à Werner, il trouve que sa mère a raison.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

22 janvierL’après-midi, à sa consultation, les cas les plus bizarres. Une femme lui raconte que ses proches n’ont plus la foi. La femme pleure continuellement. Elle dit : “Je savais que vous, Madame le Professeur, vous m’aideriez. Mais moi-même je ne crois plus guère. Je vois que nos pasteurs protestants ne croient qu’à la moitié à peine de ce qu’ils disent en chaire! Que faire? Que doit-on croire? » Adrienne indiqua la petite statue de Marie sur son bureau et dit : “Je crois que Dieu existe et qu’elle nous conduit à lui”. Mme M. se leva alors d’un bond et quitta la pièce en disant : “J’emporte cela avec moi à la maison!” – Puis vint une Italienne qui expliqua que le pauvre peuple italien a perdu la foi et qu’avec cela ils ont tout perdu; et que les prêtres – elle voulait dire tout le clergé jusqu’au pape – en étaient coupables. Entre-temps Adrienne elle-même avait complètement perdu la foi. Une angoisse énorme la remplissait. Vinrent ensuite plusieurs patientes qui toutes parlèrent de Dieu et cherchaient à être consolées. Après la consultation elle vint me voir, toute défaite. “Vous croyez toujours que ça va continuer. Mais je sais très bien que cela ne continuera pas tout simplement. Je suis complètement à bout”. Elle raconta qu’elle ne pouvait plus croire en Dieu, qu’aujourd’hui elle voit constamment les choses les plus horribles, par exemple le coeur qui goutte, mais de telle sorte que les gouttes sont énormément grandes, plus grandes que le coeur lui-même, comme si chaque goutte était elle-même infinie, et qu’en sortant du coeur cette goutte provoquait un tourment si infini qu’il en éclate pour ainsi dire. Puis elle voit le fleuve de l’enfer du samedi saint et, sur la rive, un étroit sentier qui est très dangereux et précaire, comme une perche sur un torrent. Ce sentier était aspergé du sang du Christ et en conséquence il était encore beaucoup plus difficile à emprunter , beaucoup plus dangereux.

5 févrierAdrienne met par écrit des pensées sur Marie, pourquoi elle aime tant les hommes. Je lui avais demandé de le faire.

10 février - A la consultation, se multiplient les cas de soins religieux. Parfois il en vient dix à la suite qui montrent un “bobo” comme prétexte et abordent ensuite une question de vie profonde ou une question religieuse. Une femme enceinte qui vomissait constamment (déjà lors de sa première grossesse) est guérie.

20 février - Elle rédige encore en ce moment des notes sur la Mère de Dieu, sur les choses qu’elle a vues et d’autres sur lesquelles elle aime méditer. Elle veut aussi écrire sur les passages de l’Ecriture où il est question de Marie. Elle écrit aussi une foule de lettres à contenu religieux, en partie à des protestants. Elle peut faire cela dans le ”trou”, car il lui est simplement recommandé de passer outre à son état personnel et de ne penser qu’à la personne à qui elle écrit. – Quelque chose encore fut dur dans cette nuit. “On me demanda constamment si je disais oui à la Passion, et je devais dire oui pour moi-même et pour le Christ. Pour moi, ce n’est pas tellement difficile. Mais être d’accord pour le Christ est beaucoup plus difficile”. Je demande pourquoi on a besoin de cela et dans quel sens. Elle dit : “Je ne puis l’exprimer que de manière imagée. Si je vais me promener avec la personne qui m’est la plus chère, si nous arrivons à un fleuve et que là nous voyons que des enfants se noient, mon ami essaiera de les sauver. Il pourrait simplement, pour accomplir son devoir d’homme, se précipiter dans le fleuve dont peut-être et même vraisemblablement il ne reviendra pas. Mais il y a une certaine loi de l’amour qui demande d’obtenir mon accord afin que, au cas où il se perdrait, je n’aie pas la consolation de dire que je ne le lui aurais pas permis. Je voyais les choses ainsi avec le Christ. Je dois pouvoir expliquer au Père que je veux le laisser mourir. Et sur le moment je ne vois que sa mort et pas du tout s’il sauve les enfants ou non ». Le vendredi, elle passe à travers un étrange examen de scrupule. Tout ce qu’elle fait est problématique. Tout peut être matière à réflexion. Le midi elle a sur sa table un poisson dont elle sait que tout l’après-midi il lui causera des nausées. Elle en mange exprès pour ne pas être douillette. L’après-midi, elle ne se sent pas bien. Aurait-elle mieux fait de ne pas en manger pour pouvoir mieux travailler? C’est un va-et-vient. Et justement que ce soit un va-et-vient lui semble une fois encore particulièrement mesquin. Ainsi pour tout durant toute cette journée.

7 marsEinsiedeln. Nous allons en voiture ensemble chez J.F. – Adrienne le ressent comme “ses congés” (elle doit ensuite aller à Wengernalp, qui sera certainement pour elle un temps de souffrance). Elle est très gaie, elle dit qu’elle est libre aujourd’hui. Et cela on doit l’avoir de temps en temps, absolument. Un apport de joie extérieure est nécessaire pour pouvoir souffrir comme il faut. Toujours elle fait le voyage physiquement d’une manière à faire pitié. A Einsiedeln elle ne peut pas dormir une minute et, le deuxième jour, elle a une crise cardiaque. Malgré cela le séjour est pour elle l’une des plus belles expériences.

11 marsLa mère d’Adrienne, qui n’est au courant de rien, lui a raconté une histoire de sa jeunesse, qu’elle-même avait tout a fait oubliée. Adrienne doit avoir vu une fois ou l’autre le Seigneur avec la couronne d’épines, car lorsqu’un de ses oncles, médecin, était à la mort elle demanda instamment qu’il meure très bientôt. Quand on lui demanda pourquoi, elle dit : “Pour L’aider, pour lui retirer les épines!”

Durant la semaine de la PassionNous nous rencontrons à Berne où elle raconte, encore très malheureuse, ce qui s’est passé à Wengernalp, mais contente d’être seule à Bâle quelques jours. Werner était resté là-haut. Mais elle a aussi une grande angoisse pour Bâle, pour tout ce qui va arriver; elle sent qu’elle n’est pas à la hauteur. Elle ne cesse de dire qu’on exige simplement beaucoup trop d’elle.

19 maiRécemment elle avait vu sur ma table les écrits de sainte Hildegarde et comme elle s’intéresse à tout elle voulut y jeter un coup d’œil. Mais elle me rendit bien vite le volume après avoir lu quelques pages. Elle ne pouvait pas lire cela, dit-elle, sa mission était en maints endroits trop semblable et cela ne faisait que la troubler et l’embrouiller.

22 maiRécemment chez elle dans le couloir, alors que je prenais congé, elle vit debout derrière moi Marie et Ignace. D’une manière générale, ses visions pendant ce temps de Pâques sont si nombreuses que je ne puis pas toutes les retenir ni les consigner. La nuit, elle est presque toujours au ciel en quelque sorte. Le matin, elle se réveille au fond toujours en Lui, comme elle dit, et la matinée continue dans une contemplation offerte. Extérieurement, beaucoup de choses désagréables. Md. lui donne beaucoup à faire avec toutes les chicanes possibles et toutes sortes d’histoires fâcheuses. Son mari n’est pas non plus précisément facile et elle a constamment des crises cardiaques. Le jour de la guérison de Mlle H., la plaie au coeur s’est ouverte et elle est très douloureuse. Elle doit sans cesse changer de pansement.

17 juinElle revient sans cesse au dilemme posé par le P. Schnyder : ou bien elle est une sainte ou bien elle trompe son monde. Ceci d’autant plus aujourd’hui quand elle parla d’une de ses connaissances qui, dans sa jeunesse, prétendait avoir eu quelques apparitions de la Mère de Dieu, mais qui plus tard avait, pendant des années, mené une vie relâchée et vivait maintenant encore de manière tout à fait égoïste. Adrienne expliqua ensuite qu’il est impossible que Marie se donne et se manifeste sans attirer en même temps à elle une vie de telle sorte qu’elle soit au moins gardée des fautes les plus grossières. Ce qu’elle commence, elle le réalise jusqu’au bout. Plus tard, elle revint sur ce qu’elle avait dit et elle ajouta qu’elle ne voulait naturellement pas par là affirmer quelque chose de définitif sur ces apparitions. Il est toujours possible qu’une âme d’enfant tout à fait pure vive dans le monde des saints d’une manière beaucoup plus profonde qu’on ne le pense. Elle ne sait pas non plus comment elle a pu oser porter un jugement sur cette femme alors qu’elle-même est si profondément ancrée dans le péché.

18 juinToute la journée elle voit beaucoup de monde. A la consultation, deux femmes qui parlent de ses “miracles”. L’une demande comment elle fait cela. Est-ce simplement avec la prière? L’autre a une fille qui est malade incurablement depuis des années et qui a été voir tous les spécialistes renommés. Mais si elle, Adrienne, l’appelle, elle viendra. Adrienne se défend contre ces “sots bavardages”, mais ensuite elle convient cependant de rencontrer la fille; elle est intérieurement pleine d’angoisse. – Le soir elle me dit : “Je veux bien être damnée pour toujours si vous croyez que c’est Sa volonté”. Que cela puisse être utile à quelqu’un, elle ne le croit pas aujourd’hui. Ni non plus que sa damnation cesse un jour. Toute autre chose semble effacée de sa mémoire. Et cependant elle pousse en même temps à la réalisation de l’enfant. Il y a comme des souffrances qui poussent à l’enfantement, irrésistiblement. A ce sujet, extérieurement on n’y voit rien, moins que jamais. – Aujourd’hui Emma, la cuisinière pieuse et bornée, lui a dit que son linge ne passe en aucune autre main, qu’elle répare et lave tout elle-même. Ce qui naturellement effraie à nouveau profondément Adrienne.

24 juinJour de désolation – pas exactement dans le “trou” – et d’impasse. Elle voit le monde comme un marais immense et infranchissable. Aucun acte n’a de fond. Si l’on fait une chose, on en laisse tomber dix mille. Durant la nuit, cette tristesse cesse. Mais la Fête-Dieu reste quand même très sérieuse. Comme une fête pour adultes. Comme s’il lui était dit : “Tu as voulu m’aimer. Tu as maintenant ce que tu as voulu”. Adrienne explique : comme si un jeune paysan aimait une princesse et qu’il était logé à la cour du roi. Il a atteint tout ce qu’il voulait et ce n’est qu’alors qu’il prend conscience de la distance : il ne connaît même pas les rudiments de la vie de cour et il doit maintenant les apprendre. Tout est exigé.

26 juin - Adrienne s’est trouvé une nouvelle faute. Elle ne cesse d’être sévère avec les gens. Elle gronde souvent ses domestiques quand c’en est trop, puis elle laisse passer et s’excuse auprès d’elles “au cas où elle aurait pu être impatiente”. Je poursuis le même but et lui dis qu’elle doit y porter remède, comment voudrait-elle conduire les gens autrement?

29 juin – Adrienne commence avec hésitation : “Maintenant je dois encore vous dire quelque chose. Je voulais le faire depuis longtemps… J’y avais pensé depuis longtemps… Mais l’histoire avec ce stupide Schnyder m’en a toujours empêché”. Elle raconte que, lorsqu’elle se lève la nuit pour faire quelque chose dans sa chambre ou pour aller dans la maison, elle n’a pas besoin de lumière. Elle voit comme ça. Je demande comment cela se fait. Adrienne dit que c’est comme une faible lumière, beaucoup moins forte que celle d’une bougie, mais juste ce qu’il faut pour qu’elle voie deux ou trois pas devant elle. Une sorte de lueur ou aussi une sorte de brume lumineuse, comme les nuages à la fin du crépuscule, dit-elle. La lueur est en haut de la tête (ici je ne l’interrogeai pas davantage pour ne pas toucher au terme si odieux d’auréole) et avance avec elle. Au début elle n’y avait pas fait particulièrement attention. Elle ne put pas dire non plus quand cela avait commencé vraiment. Peut-être en mars. Mais depuis ce temps-là la lueur était devenue plus forte. “Et voilà !” C’est maintenant sorti. Cela l’avait toujours chagrinée et elle n’avait pas eu le courage de le dire.

Vers le 12 juillet - Il est vraisemblable qu’Adrienne ne prendra pas de congés cette année. Elle dit qu’elle ne peut se permettre d’interrompre ses consultations. Elle n’a plus d’argent.

13 juillet - De temps en temps c’est toujours le problème de la sainteté qui la heurte. L’alternative du P. Schnyder : sainteté ou imposture. Quand elle sent la proximité du Christ; alors tout est en ordre. Alors elle sait que tout lui appartient. Mais quand elle est à moitié dans le “trou”, qu’elle ne sent plus la proximité du Seigneur, quand il se cache, vient alors la réflexion, comme tentation qu’on peut certes rejeter, mais avec laquelle on doit s’expliquer. – L’après-midi, conversation avec Mlle H. au cours de laquelle celle-ci considère comme une prétention le mot de la petite Thérèse disant que du ciel elle répandrait des roses sur la terre. Par là elle prétend à la sainteté. Elle demande à Adrienne si elle oserait jamais dire qu’au ciel elle ferait ceci ou cela. Adrienne déclara que oui. Nous savons quand même que le Seigneur nous a sauvés et qu’il a préparé le ciel pour nous. Et elle sait pour elle-même qu’il y aura beaucoup à faire du haut du ciel. – Après cela, elle fut très inquiète et cela se renforça durant la nuit. Elle se leva et commença à prier et à tout offrir : que Dieu fasse d’elle ce qu’il veut, qu’il prenne ce dont il a besoin… A l’instant même elle sentit pour ainsi dire que Dieu la prenait. Elle se coucha. Mais un cyclone commença à la balayer, une souffrance terrible qui lui retournait le plus intime de l’âme. Elle dut s’asseoir et s’appuyer à la paroi du lit derrière elle. Elle s’y trouvait mieux. Elle vit comment le cyclone touchait les jésuites et les faisait tournoyer… A moi aussi elle dit ce soir-là des paroles dures sur des choses qu’elle avait vues dans ce tourbillon. Puis elle dit : pendant ce cyclone, qui naturellement fut produit par Dieu, par l’Esprit Saint, elle n’était pas qu’une spectatrice passive, elle savait que la tempête sortait en quelque sorte d’elle-même, qu’elle était tirée d’elle. Bien que l’expérience des jésuites fût très déprimante, elle sut cependant après qu’elle a été utilisée pour aider. Elle sut en même temps que tout ce qui est bon en elle est absolument Sa propriété (à Lui). Que ce qu’elle donne aussi, non seulement ce qu’elle reçoit, elle le doit à Lui seul. Qu’elle est pour ainsi dire prise activement dans la grâce. – Elle travaille très sérieusement au livre sur le mariage, me lit quelques ébauches de lettres. Le travail est pénible parce qu’elle a très peu de temps et que souvent, pendant plusieurs heures après ses consultations, elle se sent si mal qu’elle ne peut rien faire qu’être assise et faire par exemple une réussite. Ou bien prier un peu. Elle est également constamment dérangée. – A la consultation, des cas très singuliers. La jeune fille avec une tumeur présumée au cerveau passe maintenant des examens. Elle a été chez les meilleurs médecins et professeurs, mais on n’a rien trouvé. Adrienne soupçonne maintenant une syphilis héréditaire. Si l’affaire devait se vérifier, elle voudrait publier le cas médicalement très rare. Elle dit en souriant qu’il pourrait être un jour utile qu’on sache qu’en cas de besoin Adrienne comprend quelque chose à sa profession et qu’elle n’est pas connue de ses collègues uniquement comme un charlatan avec d’étranges guérisons. – Récemment elle était tombée dans une sorte de “trou” qui était constitué par l’impureté sexuelle des gens. Elle en était entourée comme d’une eau trouble et elle en souffrait. Elle me dit d’un ton triste : “Vous savez, je ne connais pas cela du tout. Il n’y a jamais eu cela dans ma vie”. Elle dit cela pour me montrer qu’elle se trouvait comme dans un élément qui lui était totalement étranger et qu’elle ne ressentait pas non plus le tourment importun comme une tentation personnelle. Elle disait au contraire : “Si on isole cette sphère pour elle-même, c’est horrible”.

Du 18 au 25 juilletLe P. Balthasar fait une randonnée. Adrienne est seule à Bâle; d’abord Noldi tombe malade à en mourir. Durant deux jours, elle est inquiète pour lui d’heure en heure. Elle le soigne seule, se lève la nuit toutes les heures. Prier pour sa guérison, simplement comme une mère pour son fils, était une tentation. Elle préféra le remettre simplement à Dieu. C’était vraiment plus beau, dit-elle, bien que cela lui eût beaucoup coûté de perdre Noldi. Il était encore moins question de demander un miracle que de prier pour sa guérison. – On accuse Adrienne de vol, entre autres choses. Elle était si épuisée de tout cela que la nuit elle pleura. Mais elle s’arrêta aussitôt quand elle s’aperçut qu’elle pleurait simplement sur elle-même, ce qui finalement ne convenait pas. – Pendant l’absence du P. Balthasar, elle a lu la biographie de Marie Ward, qui lui laissa une grande mais terrible impression : l’échec d’une grande mission du fait de la non-participation des “instances”. Pendant quelques jours, elle ne vit plus le destin de l’enfant qu’à cette lumière. – Explications aussi avec son employée de maison, Marie, qui est sotte et paresseuse, et qu’elle avait vraiment congédiée. Mais elle vit aussi que, par l’hôpital Sainte-Claire, Marie en savait sur son compte beaucoup plus qu’elle ne le souhaitait, et là-dessus elle la garda provisoirement. – Werner remarque qu’Adrienne, depuis qu’il est rentré, n’a rien mangé. Adrienne explique au P. Balthasar que de fait elle n’avait pas mangé pendant plusieurs jours. Elle ne mange pas maintenant pour jeûner mais parce qu’elle ne sent pas la faim. Elle s’en porte bien.

20 juillet Noldi est encore très malade. Il vomit tout, est extrêmement fatigué. Il est menacé d’une cirrhose aiguë. Adrienne me parle longuement de sa propre attitude à ce sujet : elle se voit hors d’état de demander quelque chose pour elle-même. Elle est si “dépossédée” qu’elle n’a pas le droit de prier pour quelque chose qui la concerne. Elle dit que tout va très bien tant qu’elle ne réfléchit pas que cela ne met rien d’autre en cause. Mais en réfléchissant, cela lui semble une exigence inouïe. Le catholicisme va lui apparaître comme une religion cruelle : même son propre enfant, qu’elle aime tant, ne lui appartient plus! Après un silence elle dit : “Souvent j’ai de l’angoisse pour moi-même”. Je pense qu’elle a peut-être de l’angoisse de ne pas persévérer. Mais elle dit : “D’être ainsi complètement livrée à Dieu me semble souvent une tromperie, comme un bluff”. Elle avait lu ce terme dans un journal. Il était resté planté en elle comme un trait. Pourvu seulement qu’elle ne joue pas la “parfaite”! – A Einsiedeln, le P. Balthasar avait parlé un peu d’Adrienne à J. Cela avait été pour J. une grande consolation. La nuit, elle fut remplie de joie de pouvoir être quelque chose où l’on peut puiser joie et force. Elle vit que ce ministère aussi lui avait été donné tout à fait sans qu’elle le mérite. – Puis elle retomba aussitôt dans le “trou”. Foi et amour lui furent retirés, le doute et l’angoisse submergèrent tout. Surtout l’angoisse de nous nuire par son contact et de contrarier tous les plans de Dieu par son indignité. – Le soir également Adrienne était toute troublée. Elle me demandait toujours si je ne pouvais pas lui rendre la foi. Elle était constamment occupée avec les catholiques et surtout avec les convertis. Tous les catholiques lui causaient de l’angoisse et lui inspiraient du dégoût. Il lui semblait qu’il n’y avait aucun catholique qui voulût vraiment et sérieusement, de la dernière vieille femme jusqu’au pape. Je lui signale que ce sera bientôt la fête de saint Ignace. “Une triste fête, dit-elle, il me fait pitié, le bon, qu’est-ce qu’il a voulu et quelle allure ça a maintenant!” – Grosses difficultés avec Marie, son employée de maison. Elle en sait trop, et cela par une sœur de l’hôpital Sainte-Claire. Marie, qui est paresseuse et joue toujours à la malade, l’épie partout; dès qu’elle sort de sa chambre, Marie est là et l’espionne depuis une porte. Elle la poursuit formellement de sa curiosité. Adrienne en souffre beaucoup. Le soir elle a une grande angoisse d’aller au lit. C’est la nuit de jeudi à vendredi. Elle craint que le grand diable lui apparaisse une fois encore. Elle en sent la proximité. Elle reste en bas jusqu’à trois heures du matin (par peur, dit-elle) et elle travaille à son livre sur le mariage. Puis elle monte et le diable est déjà là aussi.

1er aoûtLa nuit, Adrienne travaille assez souvent maintenant à son livre sur le mariage. C’est l’unique moment où elle n’est pas dérangée. Elle m’aide aussi beaucoup dans mon travail, elle corrige des épreuves d’imprimerie, lit des livres pour lesquels je demande son avis, qui est toujours pertinent.

6 août – Les consultations sont toujours plus que pleines. Adrienne travaille souvent avec ses dernières forces et ensuite elle est comme vidée. Elle parle beaucoup et longuement des cas qu’elle rencontre. Même quand elle est très malade, elle ne laisse pour ainsi dire jamais tomber une consultation.

Vendredi après le 6 août – Adrienne est de nouveau dans le “trou”. Fatigue et surtout dégoût. Elle voudrait sortir de tout, “avoir sa tranquillité”, “deux semaines de vacances et un livre”; à cause de moi, messe quotidienne et prière. Mais plus toujours cette éternelle course. Sa douleur à la moelle épinière la tourmente toujours beaucoup. Le médecin diagnostique une hémorragie, prescrit un massage, qui ne se fait pas.

Samedi après le 6 août – Après une nuit difficile durant laquelle l’absence d’amour du monde et son manque d’intérêt pour le Seigneur l’angoissa au plus intime sans qu’elle-même pût aimer de manière sentie, elle vient me voir le matin. Pendant qu’elle communie, le “trou” disparaît. Elle peut de nouveau aimer et prier. La Mère de Dieu la charge de commencer aussitôt une nouvelle neuvaine.

8 septembreLa consultation est toujours comble. La plupart des gens viennent sans motif médical. Adrienne ne s’en sort presque plus. Pendant le travail, elle a presque toujours des crises de diabète et ensuite, pendant des heures, elle est incapable de faire quoi que ce soit. – A Vitznau, elle avait eu un peu de repos. Elle comprend ici combien il est juste et nécessaire pour elle de sortir de Bâle à l’occasion et de prendre un peu de recul. Elle me prie d’insister davantage là-dessus. Le long “trou” de ces derniers temps, dit-elle, a été sa manière à elle de faire la neuvaine commandée. Il lui semble que tout a été utilisé jusqu’au bout pour une affaire qui la dépasse totalement, elle et ses forces. La neuvaine a commencé le 1er septembre. Le 8, l’Italie capitule. La prochaine neuvaine est fixée au 20 septembre.

Après le 8 septembre De retour à Bâle. Adrienne est d’abord très bien et avide d’agir. Elle a donc ainsi dès le premier jour 66 patients à sa consultation et 71 le lendemain. Avec cela les entrées à l’hôpital, les visites privées et surtout les inévitables quatre ou cinq femmes qui l’énervent.

Vendredi soir 17 septembre A la consultation encore une fois 70 personnes. Adrienne, au bout de ses forces, donne des conseils à droite et à gauche, mais dans une telle angoisse qu’elle pense constamment à ce que ce serait si elle laissait tout tomber et qu’elle allait se jeter dans le Rhin. On aurait au moins la paix. Visites de malades pendant lesquelles plus d’une fois elle tombe en syncope.

Du 23 au 25 septembre le P. Balthasar est à Zurich. Pendant ce temps, Adrienne se trouve pour le thé chez E.G. Celle-ci lui parle (que ce soit pour l’agacer ou non n’est pas clair pour moi) du défunt Père M. et de Mlle M., une âme mystique avec des visions, des stigmates invisibles et des souffrances d’expiation. E.G. dit : “Elle a été l’âme du Père M.; les jésuites ont l’habitude d’avoir de telles âmes”. Adrienne en fut très troublée. Elle voyait une sorte d’émulation entre ces “âmes”. E. G. raconta ensuite qu’elle avait un jour rencontré Mlle M. pour un thé chez Mme V. Là même, Mlle M. avait dit combien la ville de Bâle était pécheresse et qu’elle devait expier pour cela et elle avait alors décrit ses souffrances. Les jésuites, disait E.G., étaient d’un avis partagé au sujet de Mlle M.; on disait en général que chez elle certaines choses étaient authentiques et d’autres non. L’inquiétude d’Adrienne provient de ce qu’elle ne peut pas comprendre comment il pouvait y avoir ici quelque chose d’à moitié authentique. Si Dieu commence quelque chose de ce genre, pensait-elle, il va jusqu’au bout. Il ne peut pas se faire que Dieu s’exprime d’une manière si peu claire qu’il ne soit pas compris (Note du P. Balthasar : Adrienne changera d’avis quand viendront les figures qui se trouvent dans « Le livre de tous les saints” et qu’elle en élaborera la théorie correspondante. Cf. surtout Nachlassbände 5). – Suite à une conversation avec une personne sur le faux et le vrai chez une mystique, Adrienne est plongée dans un “trou” profond. Tout ce qui était arrivé lui parut contrevérité et mensonge, elle-même trompant son monde. Ceci s’accroît la nuit jusqu’à la situation absurde qu’elle doit dire oui à cela aussi qu’elle est une fausse mystique si cela contribue à la plus grande utilité de l’Église. Si elle se trouvait par exemple sur le bûcher et si on lui demandait de renier tout ce qui avait été, et si à cet instant elle comprenait aussi que tout avait été faux, elle s’y tiendrait pourtant au cas où l’honneur de Dieu et l’édification de l’Église le demanderaient. Naturellement, dit Adrienne, ceci est une hypothèse absurde. Elle n’est importante que comme mise à l’épreuve d’une pensée.

19 octobreAu cours de la conversation, j’en vins à parler du mot de Consummata : “Je voudrais laisser derrière moi une longue traînée de feu sur la terre”. Adrienne secoua vivement la tête et dit : « Non, non, pas comme cela. Je ne voudrais rien laisser derrière moi. Je voudrais disparaître absolument, n’être plus qu’intérieurement dans son fiat, d’une manière tout à fait anonyme. A l’instant où l’on n’est plus rien à l’intérieur de ce fiat, où l’on s’y ouvre totalement, où l’on pourrait le dire à cent pour cent, à cet instant on pourrait coopérer à la rédemption. On serait réellement “pour la gloire de Dieu”. Seulement ne pas laisser de traces visibles! Le pire qui pourrait m’arriver, ce serait de devenir une sainte. Je ne voudrais pas cela, ce serait un tel malentendu, les hommes regarderaient alors encore une fois une statue au lieu de regarder Dieu seul. Je voudrais seulement qu’à travers moi ils puissent un peu plus sentir quelque chose de Dieu ». – Mais ensuite à nouveau la plainte que c’est trop pour une seule personne : ces éternels tableaux d’épouvante qu’elle voit toujours, qu’elle ait les yeux ouverts ou fermés. Et le plus épuisant de tout est l’angoisse. Durant la nuit, elle a vu de nouveau une croix vide et “ils” cherchaient encore une fois quelqu’un qui s’y laisserait clouer. “Au nom de Dieu, si cela doit être, prenez-moi donc”. – La même nuit, elle a fermement décidé que quelque chose doit changer dans sa profession. Elle ne veut plus être deux natures l’une à côté de l’autre : la catholique et le médecin. Elle ne veut plus se faire payer plus longtemps pour prescrire aux gens des ordonnances alors qu’elle sait très bien que la maladie a son siège tout à fait ailleurs : dans l’esprit, dans la religion. Je lui recommande la prudence mais elle ne veut pas entendre ce mot dans ce contexte.

22 octobreAdrienne arriva chez moi avec tous les signes de la plus extrême angoisse et de la manie de la persécution. Elle ne veut pas s’asseoir. “Je n’ai pas le droit de m’asseoir”, dit-elle. Elle fuit dans le coin le plus reculé de la pièce parce qu’elle ne supporte aucune proximité. Elle ne cesse de regarder furtivement autour d’elle, ce qui est derrière elle, ce qui est autour d’elle et elle voit partout des formes, des figures grimaçantes, des gens qui l’entourent en la menaçant et, en même temps, en lui demandant et en l’implorant, des gens qui veulent ses souffrances et en ont besoin. Il serait beaucoup plus agréable, dit Adrienne, qu’ils prennent enfin vraiment quelque chose et m’abattent. Mais non, ils se tiennent simplement là et ils menacent. Elle dit : “Vous savez combien il y en a dans cette pièce? Combien de centaines? Et ce bruit? Je préfère me taire plutôt que de continuer à parler dans un tel bruit. C’est un bruit menaçant et chaotique”. Plus tard elle distingue plus précisément que ce sont des menaces particulières contre le Seigneur, contre la Mère, contre elle-même. Les poursuivants qui l’entourent exigent tout, mais elle a tout donné depuis longtemps. Elle est complètement nue et cela ne fait que commencer vraiment. – A la maison Sainte Hedwige, chaque jour des scènes entre Mlle G. et la Sœur supérieure. Adrienne est implacable pour les deux, leur dit à toutes deux, particulièrement à la Sœur supérieure, les vérités les plus dures en plein visage. Elle sépare les deux et prend Mlle G. à l’hôpital. Malgré ses souffrances, elle accomplit toutes ses tâches extérieures avec la plus grande détermination. Quand elle doute de tout, elle dit qu’il y a une chose qui est toujours hors de doute : sa vocation. Elle pense au devoir d’aider son prochain par tous les moyens à croire et à aimer. – Adrienne dit à nouveau que ces états d’angoisse sont ce qui lui est naturellement le plus étranger. Jusqu’à il y a trois ans, jusqu’à sa conversion, elle avait le tempérament le plus équilibré du monde, elle était toujours pleine de vie et d’activité, elle n’avait jamais eu peur de rien; elle ne se reconnaît plus. – Elle se plaint qu’elle ne sait plus comment elle doit sortir, elle n’a plus rien à se mettre. La robe qu’elle voulait mettre est déchirée, elle n’a pas de manteau d’hiver. Et chez le tailleur elle ne peut avoir quelques vieilles robes remaniées que dans quelques semaines.

23 octobreSeulement ne plus pécher! C’est aujourd’hui la pensée dont elle est possédée. “Vous comprenez, notre mesure est pleine, pleine jusqu’au bord. Une toute petite goutte en plus et cela déborde. Nous ne pouvons plus rien faire!” Puis elle raconte comment elle vit la Mère marcher au bord d’un lac sur un chemin très glissant. Glissant par nos péchés. Elle passe là en toute confiance sans faire attention au danger. Mais elle veut jeter à l’eau un peu plus de péché. – Puis Adrienne dit une fois de plus qu’elle est tout à fait convaincue que le Père Sch. a raison : tout est faux en elle. Elle est trompée et elle trompe; et ceci est extrêmement triste car elle a réellement essayé un jour de vouloir s’offrir réellement et maintenant tout est vain, c’est un vertige. J’essaie de la réconforter et une fois de plus en la quittant je lui fais promettre qu’elle va “rester”. – L’angoisse est partie. Toute “l’angoisse vivante”. Il n’est resté au fond de l’âme qu’une angoisse sourde et morte. C’est pourquoi aujourd’hui tout est honte. Adrienne paraît dans mon bureau comme quelqu’un qui n’ose pas se présenter. Elle demande si elle peut s’asseoir. Tout ce qui est honteux est concentré en elle. Mais elle ne le voit que comme quelque chose qui lui est propre, non comme quelque chose qui appartient aux autres. Pour l’angoisse, explique-t-elle, des rayons égaux se dirigent vers leur milieu. Pour la honte par contre, les rayons se font plus larges vers le centre. C’est comme un soleil inversé, un soleil noir. – La honte est partout. Tout ce qu’elle touche en est plein. Elle a commis tous les péchés, non seulement quant à la possibilité mais aussi quant à la réalité. Je lui dis : vous n’avez quand même pas commis d’adultère. Elle dit : “Si; j’ai vu devant moi des gens qui l’avaient fait et je ne les en ai pas empêchés. J’ai commis le péché en eux, et ainsi avec tout. Ce n’est pas que j’étais seulement prête à commettre le péché comme je le pensais auparavant, je l’ai réellement commis. Tout le monde le voit et le sait. Aujourd’hui je vais nue dans le monde, à la vue de tous. Aujourd’hui je n’ai pas besoin de me retourner comme hier, il me suffit de voir ce que j’ai devant moi : comment tous me regardent et contemplent ma honte”.

26 octobre“Plutôt être martyr qu’un tel sort, me dit un jour Adrienne alors qu’elle était dans le “trou”. Comme ils doivent l’avoir facile : une courte souffrance une seule fois au lieu de cette perpétuelle torture “à petit feu” et quel feu!” – Mlle G. se fait toujours plus indiscrète avec ses questions. Elle interroge de telle sorte qu’elle doit nécessairement mettre Adrienne dans l’embarras. – La fin de la semaine, profondément dans le “trou”. Beaucoup d’angoisse et d’effroi au sujet du péché. L’exigence de persévérer dans l’état de péché sans pouvoir l’analyser en détail. L’exigence de donner encore plus et de se laisser prendre davantage bien que tout déjà soit donné jusqu’à l’ultime. – Mlle G. encore toujours à l’hôpital. A chaque visite, elle tourmente Adrienne avec ses questions. Elle lui décrit aussi longuement la grandeur du renom de sainteté dont elle jouit à l’hôpital. Adrienne en est troublée, de même qu’elle est étrangement désarmée devant G. d’une manière générale.

30 octobrePresque chaque jour maintenant Adrienne m’apporte des notes qu’elle a rédigées durant la nuit. Des prières, des aphorismes.

9 novembreUne journée bien remplie. A l’hôpital, agitation. Mlle G. dit que cela va beaucoup mieux depuis la nuit où Adrienne a prié pour elle. Il est parlé de la “sainteté” d’Adrienne (quand Adrienne prononce le mot, elle fait avec son doigt un cercle au-dessus de sa tête et lève les yeux vers le haut en riant et en se moquant). – Mille et mille choses à la consultation. Adrienne est tendue mais elle n’est plus dans le “trou” aujourd’hui et elle prend tout joyeusement. La mort du P. de Chastonay, qui était si bien disposé à son égard et en qui nous avions un appui, l’atteint durement.

11 Novembre – Le P. Balthasar dit à Adrienne qu’elle a une double vocation, celle de la fondation et celle de la souffrance.

17 novembre – Elle-même se sent infiniment minable : toute sa vie consiste à se tenir constamment disponible, c’est comme si elle essayait de vider toute sa maison; et durant la nuit elle reviendrait secrètement pour voir si elle ne pourrait pas encore sauver pour elle telle ou telle pièce, des choses petites et mesquines qui font partie du confort, pour s’aménager avec ces pauvres pièces une nouvelle habitation. Mais celle-ci redevient bien vite peu confortable et on se voit amené à déménager une fois encore et on prend quand même encore d’ici quelque chose avec soi. “Je voudrais tant faire toute l’affaire, pourquoi n’en ai-je pas le droit?” – Presque chaque jour maintenant, Adrienne apporte au P. Balthasar une page d’aphorismes qu’elle écrit dans le courant de la nuit et de la journée.

24 novembre – A la consultation, 79 personnes qu’Adrienne expédie de 1 H 30 à 5 H. Elle est gênée par une auxiliaire qui ne travaille pas assez vite et l’énerve.

Après le 24 novembre – Ces dernières nuits, elle n’a quasi pas dormi. Quand je lui demandai ce qu’elle avait fait, elle me dit une fois : “La nuit dernière, je n’ai vraiment presque rien fait d’autre que me repentir. Je ne sais pas si vous pouvez comprendre cela. Peu importe dans un premier temps que ce soit ou non pour mes propres péchés. Il y a là tant de fautes dont on ne se repent pas!” – Un soir, elle est chez R. pour le souper. Une maison avec beaucoup d’argent, mais sans Dieu. R. doit être catholique. Adrienne ne sait pas s’il pratique. Mais dans une telle maison, Dieu ne peut pas respirer. Conversation avec Madame le Professeur H. Elle va les revoir tous les deux.

10. Adrienne et le Père Balthasar

22 janvierElle souffre sans fin de son indignité. “Vous pouvez bien me dire que ce chemin est voulu par Dieu et conduit à me purifier, etc. Mais je sais que je ne fais que devenir plus mauvaise et que je corresponds toujours moins aux exigences de Dieu. C’est la seule chose qui soit évidente dans cette situation. Ce que vous dites ne correspond pas à ce que je sens. C’est comme si je sentais exactement les parties d’une jambe amputée et que je demandais de les mettre dans le plâtre pour que cessent les douleurs. Et vous me dites que la jambe n’existe plus”. – Elle parla longuement et à la fin doucement; je cherchais à la fortifier car il n’était pas question de consolation. Comme souvent déjà dans cette situation, il en était de nouveau ainsi : la promesse que vous me faites par sympathie humaine est ici un fétu de paille auquel on peut se tenir, elle forme une sorte de pont pour dire oui à Dieu. – Elle essaie de m’expliquer son état : “Imaginez que, comme prêtre, après de nombreuses années dans votre profession, vous auriez perdu la foi. Elle vous a été simplement retirée et il n’y a pas de possibilité de la retrouver. Vous voyez que tout jusqu’à présent était faux et dépourvu de sens. Vous devez quitter ce à quoi vous tenez le plus, choisir une autre profession. Vous n’en avez aucune envie car votre force vitale vous a été prise. Vous vous trouvez au bord de l’abîme. Et tout cela ne serait encore pas si grave, mais je suis arrivé à cet état à cause de mes propres péchés et par ma propre faute. J’ai simplement renié et Dieu me rejette.”. – Je lui parle de la Mère de Dieu, car contre Marie elle ne peut jamais rien objecter. Mais son seul nom est pour elle une telle douleur que je regrette presque de l’avoir prononcé. “La Mère de Dieu n’est justement pas là maintenant”, dit-elle. “Elle est partie se promener. Est-ce qu’elle reviendra? Je ne le sais pas”.

14 févrierMercredi, le “trou” fut là à nouveau totalement. Après seulement deux jours de pause. C’est d’abord pour Adrienne une grande lassitude : elle en a assez et elle a le sentiment qu’on la surcharge. Également chez moi une sorte d’irritation qui dure deux jours jusqu’au moment où Adrienne me le reproche sérieusement et me montre où est ma tâche. C’est “notre” devoir de persévérer même si le “trou” devait durer cinq ans sans interruption. Cette admonition fut courte, sérieuse, comme toujours affectueuse. Elle avait vraiment craint pour moi toute une nuit. Au sujet de la possibilité que je puisse un jour faire définitivement la sourde oreille à la volonté de Dieu. C’est si terriblement dangereux, on ne le remarque sans doute pas. On pourrait encore toujours être le meilleur “homme religieux”. C’est la tentation de se réfugier dans la religion.

1er marsElle vient chez moi l’après-midi, “pour me mettre au courant”. Cela ne peut plus continuer ainsi. Elle doit retourner dans une “toute petite vie”. Folle consultation où elle devrait distribuer de tous côtés, et le panier est tellement vide. Puis Mlle H. avec son histoire, Mme Chr., Mlle G. Toutes se tourmentent et se font tirer et veillent à ce qu’on se plaigne avec elles, mais elles ne font elles-mêmes aucun pas. Je cherche péniblement à la décider de “continuer”. Dans un manque total d’espoir. Dès qu’il ne s’agit plus de “me mettre au courant” mais de “Le mettre au courant”, elle n’est plus capable de se refuser, elle “va essayer à nouveau”.

2 marsElle revient aujourd’hui sur son “refus” d’hier et elle me demande solennellement de lui promettre de ne jamais l’épargner et de ne jamais, par compassion, la dispenser d’une souffrance (expiatrice).

Dimanche 7 mars Einsiedeln. A la fin de la grande vision dans l’église, Adrienne vit comment elle et moi nous pouvions nous approcher du Seigneur ainsi que les autres avec leurs missions, et nous reçûmes de lui une bénédiction qui disait : “Benedictio Patris et amor Matris et omnium sanctorum descendat super vos et maneat semper” (Que la bénédiction du Père et l’amour de la Mère et de tous les saints descende sur vous et y demeure à jamais).

Mercredi des cendres, 10 marsL’une des plus dures journées jusqu’à présent. Tout est oppressant, angoissant, insupportable. Abandon absolu. Avec cela une foule de personnes qui la rongent à l’instant où elle n’a pas de force. Le soir, je vais chez elle; fatiguée et énervée. Elle m’en raconta un peu en hésitant. J’étais muet et plutôt absent. En quelque sorte sans courage. Je pensais : si cela, c’est le premier jour du carême, comment va-t-on arriver au bout? Dieu me parut comme une sorte d’importun, je ne pus donc ni consoler ni réconforter Adrienne. Elle se leva désespérée et se dirigea avec des pas vacillants vers le poêle. Elle se sentit mal. Tout à coup elle tomba par terre de tout son long et resta sans bouger. Dans sa chute elle dut se cogner la tête très douloureusement car il n’y avait pas de tapis (dans sa bonté, elle avait prêté le sien à une vieille tante). Je m’agenouillai auprès d’elle. Elle regardait vers le haut comme sans vie, les yeux retournés. Au bout de quelque temps elle se mit à gémir, à tourner la tête. Le coeur faisait manifestement très mal. Elle murmurait de temps en temps : “Jésus, Jésus…” Et commença alors une scène qui dura plus de deux heures et que je ne pourrai jamais décrire dans sa beauté incomparable. – Adrienne revint lentement à elle. Je pus glisser un coussin sous sa tête. Au bout d’une demi-heure elle put s’asseoir et plus tard, avec beaucoup d’efforts, s’asseoir dans le fauteuil. Entre-temps il y eut peut-être quatre fois de sévères rechutes. Les premiers mots en murmurant et presque en pleurant : “Puis-je y aller?”, deux ou trois fois de suite. “Puis-je y aller maintenant? Jésus, est-ce que tu me prends? Est-ce que je peux venir?” Entre-temps elle porta la main au coeur qui lui faisait terriblement mal, et au front où elle sentait la couronne d’épines. Elle gémissait doucement et s’en excusait. Puis elle commença à trembler de tout son corps et à claquer des dents. Elle murmurait qu’elle était si fatiguée qu’on ne pouvait pas être plus fatigué. Puis elle devint lentement plus paisible; elle demandait sans cesse anxieusement : “Ne puis-je pas y aller? Hans Urs, tu sais que je t’aiderai quand je serai de l’autre côté”. Elle était couchée les yeux ouverts et regardait vers le haut. Tout à coup en chuchotant : “Que faites-vous donc? Pourquoi êtes-vous tous là?… Pourquoi ne vacillez-vous pas?… “ (Elle sourit pour la première fois). Le sourire apparut alors toujours plus souvent sur ses traits fatigués. Elle devint toujours plus un petit enfant. Elle pensait d’une manière coquine : “Ah! Je sais… Vous conseillez encore. Hans Urs, s’ils me demandent si je préfère venir, je peux dire oui quand même, n’est-ce pas?” (Je lui dis : plutôt dire « fiat voluntas tua »). Elle continua à parler lentement et un peu en hésitant et un peu tristement: “Mais, tu sais, ils n’ont pas encore décidé. Peut-être puis-je toujours encore y aller… Il n’y aurait qu’un pas à faire… Et je crois que si je le demandais, ils le permettraient… Tu sais, le Seigneur m’a promis que si je passe un jour là-haut, je peux aller directement à lui. Mais… je veux lui offrir que malgré cela il peut m’envoyer au purgatoire… pour les autres… Il ne doit pas se sentir lié par ce qu’il m’a promis… Mais bon! Est-ce que je ne dois pas justement maintenant lui demander l’enfer?…” – Tout d’un coup ce fut comme si elle écoutait avec une attention et une tension extrêmes. Elle tourna la tête vers moi : “Tu entends? Tu dois quand même entendre… Je n’ai jamais entendu rien de semblable…Comme ils jouent…” Elle me regarda malicieusement : “Ce n’est pas du Mozart, mais c’est quand même en quelque sorte proche de Mozart… C’est une musique infinie, éternelle… Je ne peux pas la décrire… Comme si des instruments à cordes jouaient, très nombreux, beaucoup plus loin, et en faisant cependant encore partie, des instruments à vent… – Ô comme le Seigneur est aujourd’hui!…” Elle ferma les yeux, ravie, et demeura tout à fait tranquille pendant environ cinq minutes, souriant de bonheur, comme un petit enfant, murmura très doucement de temps en temps : “Oui, … ô oui… comme tu veux… merci Seigneur… Oui, je veux bien…” Puis elle ouvrit les yeux et dit : “C’était un jugement, mais un jugement qui consiste en une pure grâce… C’est si étrange qu’il y ait aussi une croix de grâce qui n’est plus que Dieu. Oh! Comme ils étaient tous là…” Tout à coup elle saisit ma main, elle la saisit au poignet et l’étendit un peu pendant qu’en même temps de son autre main elle semblait saisir quelque chose tout à proximité. Elle avait alors l’expression la plus heureuse. Puis elle laissa tomber ma main et peu après la reprit, l’étendit à nouveau vers le haut. Elle ouvrit les yeux, me regarda tout heureuse et dit : “L’as-tu sentie?” Je lui demandai ce qu’elle avait fait avec ma main. Elle dit : “Je l’ai mise dans la main de Notre Seigneur. Il la demandait. Et je savais que je pouvais mettre les mains l’une dans l’autre”. Je demandai pourquoi elle l’avait fait deux fois. Elle dit : “Après, c’était la Mère de Dieu”. – Entre-temps ses sens faiblirent à nouveau. Elle ne pouvait plus que demander : “Pourquoi es-tu parti?” Je lui dis que j’étais là. Elle ne me voyait ni ne m’entendait plus, et elle se disait à elle-même : “Il est encore une fois parti. Maintenant je suis seule. Mais le Seigneur ne m’abandonne pas… Seigneur, je vous aime. Vous savez combien je vous ai aimé. Malgré tout, je n’aurais pas pu vous aimer davantage”. – Elle commença à haleter, à chercher de l’air; elle ne pouvait plus parler. Pendant presque un quart d’heure, elle désespéra de son souffle. Je fus vraiment angoissé, elle pouvait mourir. Elle le vit et me consola. Elle dit que tout cela était un petit rien. Elle était si contente. “Tu sais que maintenant nous sommes sans aucun péché. Tout baigne dans la grâce”. De fait elle était gaie et faisait constamment de petites plaisanteries. – Il y a un an nous avions fait la retraite à Mariastein. Elle demanda ce qui s’était passé il y a un an. Je dis que cela avait été la quatrième semaine, le jour de l’Église. Adrienne dit : “Ah, la coquine, mais je l’aime pourtant. Tu sais, c’est une prostituée. Mais on doit l’aimer quand même. Le Seigneur l’aime aussi”. Elle parla encore beaucoup d’une manière légère et en souriant. Totalement délivrée et comme déjà au ciel. Souvent elle me remercia de l’avoir conduite au Seigneur. Mais nous sommes allés ensemble vers lui, pensait-elle. Elle le sait maintenant beaucoup mieux que jamais. Surtout depuis qu’elle a vu à Einsiedeln que le Seigneur a tenu entre ses mains la “fenêtre de la chapelle”. – Elle revint lentement à elle. Un peu déçue, elle pensait : “Il semble presque que je devais quand même rester. Sûrement ce n’est pas encore le moment”. Plus tard elle me dit : “Je crois presque que vous avez fait pencher la balance et qu’autrement j’aurais pu aller”. Il était presque une heure et demie du matin. Pour que je ne m’inquiète pas, elle prit son courage à deux mains et fit ce qu’elle qualifia le lendemain de non-sens : elle se leva et monta dans sa chambre à coucher. Cela se fit tant bien que mal. – Le lendemain la joie continua. “Le Seigneur est si imprévisible. On attend sa dureté, il nous inonde de sa grâce et il nous fait renaître et redevenir de petits enfants mystérieusement et tout à fait réellement ».

16 mai - De nouveau à Friedmatt (l’hôpital psychiatrique). H. avait joué une grande scène durant la nuit. On dut aller chercher le gardien et la forcer à se mettre au lit. Quand Adrienne arriva, tout était agité. On ne voulait pas la laisser seule. Adrienne l’obtint finalement et dit qu’il ne se passerait rien. H. était au lit. A un certain moment, elle saisit soudainement une main d’Adrienne, la retourna et regarda le stigmate, qui était à peine visible, prit rapidement l’autre main, la tint à côté de l’autre et compara. Puis elle dit : “Puis-je les embrasser?” Adrienne refusa : elle ne doit pas faire de bêtises. H. demanda alors : “Devons-nous nous taire à ce sujet?” Adrienne dit sérieusement : “Oui, nous devons nous taire à ce sujet”. H. continua à sonder, également au sujet du P. Balthasar. Qu’est-ce qu’il sait ?Est-ce qu’il est le directeur d’Adrienne ? Elle se montra au courant de choses qu’elle n’avait pas pu apprendre directement. Le P. Balthasar était lui-même méfiant, il cherchait toujours une explication. Quelques-unes des choses ne pouvaient absolument pas être parvenues à sa connaissance d’une manière naturelle. Adrienne est très inquiète. Dans les environs, il y a une bombe qui va éclater et qu’elle doit pourtant manipuler. Le P. Balthasar lui dit : “Vous devrez guérir H. dès que viendra une véritable indication d’en haut”.

24 maiA la fin d’un entretien, Adrienne dit : “Désormais je ne vais plus non plus manger de mauvais yaourts”. Je lui demandai ce que cela voulait dire. Elle l’avait fait récemment par mortification quand la femme de chambre lui en avait apporté un vieux, tout gâté. Elle ne veut plus faire des choses de ce genre parce que cela est beaucoup trop “conscient”. “Maintenant je comprends aussi, dit-elle, pourquoi vous m’avez interdit si strictement de prononcer le vœu de faire toujours le meilleur”.

2 juin. Veille de l’Ascension“J’ai de l’angoisse pour tout”, dit-elle; elle me regarda soudainement et dit : “Aussi pour vous”. “Pourquoi?”, demandai-je. “J’ai souvent de l’angoisse pour vous : vous pourriez omettre quelque chose d’essentiel, n’être pas ouvert à la volonté de Dieu…” Elle dit qu’elle avait aussi peur de me nuire. Puis de nouveau elle me dit plusieurs fois ce soir-là qu’elle serait volontiers damnée si elle savait que cela pouvait en sauver d’autres. Je luis dis une fois dans la conversation : “Dieu vous le rendra”. Elle s’en défendit : “Non, n’est-ce pas? Nous ne voulons pas dire cela. Nous voudrions le faire sans voir la rétribution”.

3 juin. AscensionDans la nuit de jeudi à vendredi : l’exigence croît à l’infini. Il s’agit toujours de ceci : quoi qu’on pense, ce n’est pas possible. “Vois-tu ce mur lisse? Peux-tu grimper en haut?” “Non”. “Alors fais-le!” Etc. – Adrienne était alors à genoux au pied de son lit. Saint Ignace se tint auprès d’elle et il nous prit tous les deux par le cou (Adrienne dit que j’étais là, aussi réellement que je suis maintenant assis auprès d’elle), il nous secoua et nous “trempa” pour ainsi dire dedans en disant : “A présent faites quand même quelque chose enfin!” Mais que devons-nous faire? Ignace : “Ne pas tourner toujours autour du pot, mais vraiment s’y mettre et prendre les choses en main. Ne pas commencer trop de choses et ne rien mener à bonne fin. Discerner réellement la volonté de Dieu dans les possibilités. Malgré et contre la volonté des hommes. Malgré les conseils contraires de tout l’entourage, malgré les circonstances et le manque de goût. Pouvoir faire les deux choses : aussi bien attendre sur le qui-vive (même si cela dure des années) que commencer immédiatement.

17 juinLe coeur va toujours plus mal. Le bras gauche est maintenant assez souvent paralysé pendant quelque temps. Le début et surtout la fin de cette paralysie causent de fortes douleurs. Adrienne dit que le diagnostic est devenu nettement plus mauvais. Elle se presse de toutes ses forces pour l’enfant, elle voudrait à tout prix commencer. Qui sait combien de temps elle a encore à vivre? Vis-à-vis de moi aussi Adrienne se fait toujours plus sérieuse et plus inexorable. Elle exige un engagement absolu. Et aussi : “Vous devez m’aider, vous devez me dire comment je dois faire pour ne plus pécher. Vous comprenez : je n’ai tout simplement plus le droit de pécher”.

28 juin – Elle avait le sentiment qu’on lui préparait un “trou”. Cependant aujourd’hui encore elle était dans la béatitude. Elle me remercia de pouvoir être catholique. Elle me demanda de la conduire jusqu’au bout et, si cela devient sérieux, de ne pas relâcher, mais de tout exiger d’elle et de l’emporter.

Jeudi avant la fête du Sacré-CoeurTout le jour, extrême lassitude. A cause du monde qui est tel qu’il est, et du caractère insupportable de ce contraste et de l’impossibilité d’aider. Soi-même on n’est pas meilleur. “Que peut-on faire?” Moi : “Lui demander qu’il nous donne la juste volonté”. Adrienne : “Si vous saviez comme lui-même est fatigué. Cette éternelle demande et pourtant ne rien faire! On ne peut pas maintenant l’importuner encore avec cette demande”. Adrienne communie maintenant plus souvent quand elle est dans le “trou”. Elle promet seulement de continuer à se traîner. Nous disons le “Suscipe”, “cette horrible prière”, comme Adrienne le dit maintenant.

8 juillet - Durant cette soirée, je devais téléphoner à l’évêque au sujet d’un prêtre tombé… Tout à coup je vis Adrienne avoir un étourdissement, elle eut en même temps une crise d’angine de poitrine, elle gémissait de manière perceptible, ce qui ne lui arrive que rarement. Elle se tordait de douleur, elle tomba sur le sol, se cramponna à la chaise avec des spasmes terribles jusqu’à tomber finalement par terre de tout son long. Elle fut un court moment sans connaissance. Puis elle regarda autour d’elle – toujours allongée, et totalement absente – tantôt à droite, tantôt à gauche, et murmura à plusieurs reprises : “Qui joue là? Puis-je y aller?” Très lentement elle revint peu à peu à elle. Les douleurs continuaient toujours. C’était effrayant à voir. Plus tard elle dit que c’était comme si on lui tordait le coeur dans le corps, comme un torchon mouillé. Médicalement une telle crise cardiaque devrait être la dernière. Elle ne cessait de demander : “Qui donc joue là?” – “Où”, demandai-je. “Dans la pièce à côté”. Adrienne put se rasseoir. J’allai ouvrir la double porte de la pièce à côté. Elle regarda : la Mère de Dieu était là comme le mercredi des cendres, entourée d’anges. Elle mit de nouveau ma main dans la sienne et raconta plus tard que Marie m’avait donné une bénédiction. Elle-même tremblait de froid à cause de son coeur hésitant mais elle avait la tête brûlante. Nous fîmes du feu et elle se remit lentement. Je dus bientôt la quitter.

13 juillet - Un Allemand, Monsieur R., était là avec sa femme pour un examen de grossesse. L’examen se révéla négatif. Le monsieur la pria alors très fort de faire quelque chose pour que sa femme ait un enfant. Adrienne dit qu’elle ne le pouvait vraiment pas. L’homme insiste. On parle beaucoup dans la ville qu’Adrienne peut faire beaucoup de choses que ne peuvent faire d’autres médecins. “Vous comprenez bien ce que je veux dire”. Adrienne renvoya les deux et me demanda le soir ce que j’en pensais. Je lui dis : “Faites plaisir aux gens. Priez pour l’enfant”. Elle dit : “Si vous le pensez, je le ferai”. Cependant cela pourrait être une naissance difficile (sans doute une césarienne). – Récemment, quand j’étais à Genève, je racontais quelque chose d’elle au P. Muckermann. A mon retour, Adrienne savait que j’avais parlé d’elle à quelqu’un et que je l’avais “vendue”, comme elle dit. Elle ne pensait pas cela comme un reproche. Seulement quand elle est dans le “trou”, elle se sent trahie par des confidences. Elle se réjouit de la prière de Muckermann et de sa réceptivité.

Samedi 17 juilletNous nous rencontrons à Einsiedeln. Ce séjour est chaque fois pour elle un jour de congé et de joie. Le soir, nous faisons de la musique chez J. – Adrienne voyait tout le temps des anges et des saints. – Dans la nuit, Marie fut là un bon moment. Elle était toute proche et humaine, et il y eut une conversation comme d’égal à égal au sujet de l’enfant. A la fin Marie lui donna un baiser et disparut. Le matin, elle vit Ignace et, dans le courant de la journée, une foule d’autres saints. L’après-midi, la plaie du coeur s’ouvrit. Quand je fus seul avec elle, elle dit : “Je l’avais presque oublié : cette nuit, la Mère nous a chargés, vous et moi, d’une neuvaine. Nous devons commencer dès aujourd’hui. A la fin, il se produira quelque chose d’important pour quoi on doit prier. Ce matin j’avais oublié, et la plaie s’est mise à saigner comme un avertissement”. Chaque jour nous disons un chapelet. Le matin du neuvième jour, démission de Mussolini et fin du fascisme. Tard le soir de ce 26 juillet ou bien tôt le matin du 27, Marie apparut une fois encore et ordonna de commencer aussitôt une nouvelle neuvaine pour des événements qui se produiraient le quatrième ou le cinquième jour (30 ou 31 juillet). Nous nous mettons d’accord pour visiter une église chaque jour.

30 juilletToute la journée et le soir aussi quand j’étais avec elle, Adrienne vit constamment un démon. Elle me pria instamment de faire quelque chose. “Vous ne pouvez vraiment rien faire? Auparavant, si souvent vous pouviez tant, et maintenant vous êtes muet comme une carpe”. Elle s’excusa aussitôt de ce mot mais elle avait raison. J’étais moi-même comme paralysé devant ces manigances vis-à-vis desquelles, à ce qu’il me semblait, il n’était aucunement possible de l’aider. Elle semblait aussi déchirée par des contradictions absolues. Elle-même ne croyait pas et elle savait pourtant que le monde devait croire, et elle souffrait des deux choses : de l’incrédulité du monde (et là, elle souffrait pour le Christ) et de sa propre incrédulité (et là, elle aspirait de toutes ses forces à la foi mais en vain).

Samedi après le 1er août - Adrienne me regarde, remplie de doutes, et me dit : “Je ne sais pas si vous voyez vraiment où j’en suis. Je suis abandonnée de Dieu et du diable”. Tout ce que je lui dis est pour elle souffrance. Tout ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas la fait souffrir. Avec cela, elle est sérieusement malade. Aujourd’hui c’est au tour de Niggi d’être malade. Il a un méchant abcès à la gorge et devra sans doute être opéré lundi prochain. Noldi par contre va mieux. J’espère qu’Adrienne, par mon entremise, recevra enfin une employée de maison convenable.

Du 15 août au 8 septembre, le P. Balthasar est absent de Bâle. Il reçoit un certain nombre de lettres d’Adrienne qui ne figurent pas dans le Journal. (Dans « L’Institut Saint-Jean », p. 64-75, le P. Balthasar nous offre quelques extraits de ces lettres).

Après le 15 septembre – La nuit du vendredi au samedi fut très mauvaise. La veille, Adrienne me dit : “C’est étrange; quand je parle avec vous, la bête de l’angoisse en moi est tranquille un moment. Mais c’est comme si elle disait : Attends un peu, je vais bien t’avoir”.

17 septembreAdrienne me décrit pendant deux heures la journée écoulée. C’est incroyable tout ce qui peut trouver place dans le courant d’une journée. J’en rapporte seulement quelques fragments.

Vendredi après le 30 septembreUne journée horrible. Tout à la fois vision et incroyance. Elle voit par exemple la Mère de Dieu assise et pleurer sur le monde. Elle pleure dans une faiblesse infinie comme quelqu’un qui n’a plus guère de larmes. Une fois, comme perdue, elle ouvre ses bras au monde comme pour demander aux hommes de bien vouloir comprendre quand même. Mais elle sait bien que c’est en vain. Elle pleure d’abord sur l’aveuglement des pécheurs, puis plus amèrement sur les chrétiens, particulièrement sur les prêtres et les religieux. L’après-midi, Adrienne vient me voir dans une tristesse insondable. Elle m’explique qu’elle éprouve de l’angoisse pour tout, devant tout homme, également devant moi (elle pense qu’à cause d’elle je pourrais m’écarter de ma vocation, ne pas la remplir), finalement devant Dieu. Elle dit qu’elle ne peut plus y tenir dans cette incroyance, qu’elle va s’en échapper et cela non bientôt mais tout de suite. Tout s’effondre. De l’enfant, il ne reste pas deux pierres l’une sur l’autre (de fait, les quelques personnes qui étaient en vue semblent presque toutes se retirer tout d’un coup). Le soir, elle me téléphone de sa consultation pour m’annoncer que les plaies au front et aux mains sont de nouveau ouvertes et qu’elle doit faire face à sa grosse consultation en saignant ainsi et elle ne sait comment faire.

18 octobre - La nuit du dimanche au lundi fut très difficile. Elle eut plusieurs heures pour apprendre quelque chose : qu’il y a des hommes, moi en particulier, qui lui présentent la croix, que d’une manière générale les hommes s’aident réciproquement à se procurer la croix. Elle voit constamment une main et un marteau. La main était la sienne, mais dans ma main se trouvaient marteau et clou. La nécessité de l’accepter. Elle en fut d’abord hors d’elle-même et il lui fallut des heures pour s’imprégner de cette vérité.

19 octobreL’histoire avec la main et le marteau continue toujours. C’est une plainte légère mais insistante que je l’ai clouée, que je lui laisse tout et que je ne veux rien porter moi-même. Elle m’explique combien elle est prête à porter les plus grandes souffrances pour me les épargner. Mais ensuite quand même, involontairement, on espère un peu de contrepartie.

20 octobreAdrienne parle longtemps de l’obéissance. Et en fait de l’obéissance sans le vœu qui la lie à moi. Elle m’expose combien il est plus difficile d’obéir sans vœu parce que, à chaque instant, on doit se décider pour Dieu à nouveau et parce que c’est une constante écharde vivante dans la chair, l’unique pont branlant sur lequel on doit sans cesse se décider pour Dieu à partir de l’incroyance. Si elle avait fait un vœu, cela ferait partie du “catholicisme”, qui disparaît en quelque sorte pour elle dans son incroyance. Adrienne formula par écrit le plus important de tout cela. Elle dit qu’une pression singulière exige d’elle de tenir à cette obéissance, une pression totalement libre qu’elle décrit comme une disposition de nature (pour dire que ce n’est ni une vertu ni un mérite), “comme d’autres sont bourgeois, je suis ainsi convenable”. Elle ne pensait par là à rien qui soit digne d’éloge. – Toute la journée sans cesse des cyclones d’angoisse qui la balaient environ tous les quarts d’heure. A la fin de chaque entretien avec moi, elle me promet de “rester”. C’est le maximum qu’elle puisse promettre.

26 octobre - Ces dernières nuits, elle a beaucoup écrit. Presque chaque matin elle m’apporte une ou deux pages qui sont bonnes. – Un jour que j’avais besoin de quelques citations, le lendemain elle m’apporta dix pages qu’elle avait cherchées la nuit dans sa bibliothèque avec une rapidité incroyable, ce qui ne l’empêchait pas encore à côté de cela de prier et de contempler.

17 novembre - Adrienne ne me quitte presque jamais ou bien je ne la quitte presque jamais sans qu’elle exprime le souhait de m’offrir quelque chose ou sans qu’elle soit triste de ne rien pouvoir m’offrir. Quand elle est dans le “trou”, je la prends souvent au mot et je lui demande en cadeau la promesse de rester dans cet état aussi longtemps que Dieu le voudra.

Après le 24 novembre – Le matin, la Mère était apparue et, à son départ, elle avait demandé avec beaucoup de tristesse que nous fassions une neuvaine. Elle le dit presque en passant, comme quelque chose de déjà convenu. Elle ajouta : “Mais une double”. Après cela Adrienne ne savait plus très bien si pendant neuf jours nous devions faire une double neuvaine ou si nous devions la prolonger sur dix-huit jours. Je conseillai de commencer d’abord par la première. “Pour quoi?”, demandai-je. Adrienne : “Je crois que c’est presque plus pour éviter quelque chose d’horrible que pour obtenir quelque chose de positif”. Adrienne suggéra de dire chaque jour de tout cœur un Suscipe où l’on s’offre totalement, et en plus de faire des œuvres de pénitence particulières. – Récemment j’avais un jour menacé Adrienne en lui disant que je serais obligé de lui défendre de dire le “Suscipe” pendant quinze jours si elle ne se modérait pas dans ses exercices de pénitence. Elle me regarda tout épouvantée : “Non! Vous ne pouvez pas faire cela! Nous devons quand même nous tenir toujours à sa disposition!” Et elle me demanda instamment de bien vouloir renoncer à une telle “mesure”.

5 décembre Nous devons continuer la neuvaine commencée, puis en commencer aussitôt une deuxième.

Nuit du samedi au dimanche 12 décembre Une nuit bénie. Adrienne va au lit, elle prie. L’obéissance dans l’Église lui fait l’effet de quelque chose qui la serre comme un anneau dans lequel on ne peut pas respirer. Elle-même, elle se voit comme un paquet mou qui est maintenu par cet anneau. Là-dessus elle me voit et elle comprend que je suis moi-même l’anneau qui l’attache, bien que je me tienne à côté d’elle. Mais en même temps c’est comme une bague par laquelle le paquet mou est maintenu. Je prends l’anneau et je le donne au Seigneur qui le met à son doigt (à lui). Adrienne est étonnée que cela soit possible; car le paquet dans l’anneau a simplement disparu tandis que l’anneau (c’est-à-dire moi) demeure visible à la main du Seigneur. Le Seigneur lui explique : elle n’est plus visible, elle est entrée en lui et a éclos en lui; l’homme par contre n’éclot pas de cette manière-là, il doit toujours garder une sorte de visibilité. Adrienne avait le sentiment que quelque chose n’était pas en ordre, que je n’étais pas assez donné et que pour cette raison je ne pouvais pas bien éclore dans le Seigneur. Le Seigneur dit : “Cela s’arrangera, il a la fenêtre de la chapelle”. Adrienne est inquiète de ce futur et elle demande au Seigneur s’il ne peut pas l’arranger dès maintenant. – Dans ce tableau, Adrienne apprend beaucoup de choses sur l’homme et la femme. La médiation des deux est différente. La femme peut tout à fait “éclore” dans la médiation, et en même temps y rester totalement invisible. Elle n’a pas non plus un besoin absolu de l’homme. Il y a des chrétiennes qui n’avaient pas un besoin intime du caractère viril en tant que tel ou qui ne l’ont pas rencontré, et qui cependant font et sont totalement ce qu’elles doivent être. Il est en tout cas impensable qu’une chrétienne fasse l’expérience du Christ comme “principe viril”. J’objecte la mystique sponsale du Moyen Age. Adrienne réplique : “La plus grande partie n’en était pas saine. Par contre il n’est pas possible qu’un homme mûrisse chrétiennement sans la femme. S’il ne la rencontre pas autrement, ce sera du moins sous la forme de la Mère de Dieu. Il doit au moins avoir et comprendre l’aspect maternel qui est en elle. Un homme sans caractère chevaleresque n’est pas un homme. Pour cette raison aussi qu’un homme ne peut vivre sans un signe. S’il ne porte pas l’anneau, il doit avoir au moins au doigt la trace qui montre qu’il l’a porté. Il doit être marqué pour pouvoir être fidèle. Ce qui précède est en relation avec le fait que l’homme, dans son action, ne peut jamais totalement s’effacer; il demeure toujours visible et il agit par sa visibilité.

Suite en 41/19.

 

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo