41/19. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1943 et 1944

11. Messe et communion

28 mai 1943 - Durant l’une des dernières nuits, une foule d’anges étaient dans sa chambre. Au bout de quelque temps l’un d’eux eut en main une patène qu’il essuya jusqu’à la rendre toute brillante. Tout d’un coup il posa une hostie dessus. Adrienne ressentit un grand désir de communier. Et la communion lui fut aussitôt donnée. Après cela elle oublia pendant un temps ses douleurs aux pieds. Entre-temps elle se demanda si elle pouvait quand même aller à la messe le matin. Pour elle, une messe sans communion n’est pas pensable. Pouvait-elle communier une deuxième fois? Elle savait que je dirais non tandis que le P. Schnyder dirait oui. Elle en arriva à une détresse intérieure dont elle fut bientôt délivrée par le retour des souffrances : elle était totalement incapable de se lever.

17 juinLe matin, elle aurait aimé communier. Elle n’osait pas le faire sans s’être confessée. Car elle se reprochait tout d’un coup d’avoir pendant des années parlé des Allemands d’une manière dépréciative. Je le lui avais dit à l’occasion. Mais elle n’y avait pas fait beaucoup attention. Il lui revient maintenant à l’esprit de manière brûlante que cela avait été sans doute un péché. Elle m’expliquait qu’elle ne visait pas par là les individus mais une certaine mentalité du peuple. Et elle trouvait celle-ci repoussante : prête à toute trahison, cruelle et lâche… Elle vint pour se confesser dans le courant de la journée. Mais le matin, comme elle n’avait pas pu se lever, elle avait vu dans une église en territoire occupé un prêtre en gris-vert ouvrir le tabernacle pour distribuer la communion. Puis tout à coup ce ne fut plus le prêtre mais le Seigneur lui-même, et Adrienne y était et elle put communier.

Samedi après le 1er août - Elle communie et me demande auparavant, comme le plus souvent quand elle est dans le “trou”, si elle le peut. Au misereatur elle oublie tout et ne se réveille qu’après la communion avec le sentiment effrayé d’avoir communié de manière insignifiante et vaine. Elle dit : “Maintenant je sais qu’on n’est pas capable non plus de recevoir le Seigneur dans la communion, que rien ne peut se passer”.

30 septembre“Trou” très pénible. Adrienne est fatiguée et dégoûtée. Le matin elle téléphone à l’hôpital, après un long combat, qu’elle n’irait pas communier. Elle croit ne pas pouvoir le faire dans cet état d’absolue insensibilité et de totale incroyance. Après cela, elle doute et pense qu’elle aurait dû quand même y aller. Marie lui apparaît alors un instant avec une infinie bonté. Toute l’incroyance a disparu. Deux anges lui apportent la communion. Là-dessus elle retourne dans le “trou”, fortifiée et pleine de courage.

12. « Voyages »

N.B. Pour l’année 1943, le terme « voyages » n’est pas toujours employé par le P. Balthasar ; il utilise parfois le terme « visions », mais ce ne sont pas des visions du ciel. Les visions dont il s’agit alors ressemblent fort à ce qui était appelé « voyages » les années précédentes.

17 janvier – Dans la nuit, souvent des visions de guerre. L’armée de Stalingrad encerclée. Elle a vu beaucoup de soldats qui, à côté des souffrances extérieures, doivent vivre cette chose épouvantable de ne plus savoir intérieurement que penser et d’être encerclés de cette manière. Dieu est loin d’eux à présent; après l’avoir délaissé si longtemps, ils ne trouvent plus le moyen de se rapprocher de lui. Lui aussi maintenant les laisse là, du moins provisoirement.

20 févrierNuit du lundi au mardi. Beaucoup de visions. Surtout des prêtres, principalement en Allemagne. “Je connaîtrai bientôt tout le clergé boche” (en français), dit-elle en riant. Mais au fond c’est pour elle très sérieux et elle souffre. Elle voit à nouveau toutes les catégories : les très bons, beaucoup de médiocres et de nuls qui sont tout à leur activité et ne savent rien de Dieu. N’importe quel travail, une marotte, sont le centre de leur vie. “Étrange, dit Adrienne, est la vocation à l’heure de la mort. Quelques-uns reçoivent au dernier moment la grâce d’un oui total à Dieu. Et ce oui fait qu’ils entrent là-haut comme s’il n’y avait rien eu, et que toutes leurs lacunes étaient oubliées. Tandis que d’autres ne reçoivent pas cette grâce”. Adrienne vit aussi comment nombre de ces prêtres sont de nouveau maintenant enfermés et encapsulés. Dès que les Nazis ne s’occupent plus d’eux, la grande ferveur s’éteint. Beaucoup mettent en œuvre aussi de petites minauderies de défense, de résistance, de petits moyens puérils qui n’ont rien à voir avec le vrai don total de soi. – Elle me décrit un bon vieux prêtre, aux cheveux blancs et édenté, un peu stupide, mais très bon : “Lui, il peut prier”. Elle vit quelque chose comme un faisceau de rayons de lumière et de force émanant de lui, des rayons qui, vus de plus près, venaient en fait de Dieu et non de lui, mais qui se rassemblaient pour ainsi dire sur lui. – Quand les Allemands évacuèrent Karkov, ils tuèrent 70.000 Juifs et en déportèrent 110.000. Adrienne vit cela et elle ne pouvait se dégager de ce tableau. Elle vit l’état de maints condamnés à mort : une petite mort sale, non dans l’amour mais dans la haine, dans l’avilissement de soi. Et que pourrait être cette mort si elle s’était passée dans le Christ! Elle pense qu’elle peut s’offrir, unie au Christ mourant et ainsi fournir à cette mort une orientation vers le Christ. Même chose pour les enfants belges qui meurent maintenant de faim en quantité, dans le désespoir! Et pour les mères qui, à cause de cette misère, renient Dieu en qui elles ne peuvent plus croire. Elle voudrait être partout et aider.

17 juinPendant la nuit, de nouveau des “voyages”. Surtout en Allemagne et dans les territoires occupés, partout des horreurs. Des femmes en service commandé dans des maisons closes : certaines pour qui c’est un tourment physique, d’autres pour qui c’est spirituellement et moralement insupportable, enfin d’autres, croyantes, pour qui c’est une forme de martyre. Des femmes qui par suite de l’occupation sont simplement requises ou pour lesquelles, à cause de la famille, il n’y a simplement pas d’autre solution. Des femmes qui sont déshonorées devant leurs fils, en partie des adolescents. Le dommage insondable qui en résulte. Et il y en a des milliers. C’était si horrible qu’Adrienne en eut une crise cardiaque.

18 juinLes deux jours se passent en pures visions, le plus souvent d’effroi. Dans tous les coins elle voit des exigences : comme des gouffres béants où elle devrait se précipiter pour les colmater. Ou bien des scènes tirées de la Passion.

31 juilletLa grande heure fatidique continue. L’après-midi, elle voulut aller causer avec Sœur Annuntiata à l’hôpital. Vint alors tout à coup l’avertissement : “Maintenant, maintenant précisément, il faut prier. Des choses décisives sont à nouveau traitées”. Adrienne partit et se rendit en voiture à la chapelle de Lindenberg pour assurer la neuvaine. Elle vit la chapelle remplie de visages d’hommes qui faisaient maintenant l’histoire du monde. C’était, dit-elle, comme sur une vieille photographie d’une association ou d’un congrès, tête contre tête. Elle vit aussi Churchill et Roosevelt, le pape et d’autres, innombrables. De Staline, elle dit : “Il est peut-être le plus intelligent de tous, mais comme enveloppé de mystère, à l’écart”. Elle vit aussi lesquels étaient dans la grâce et lesquels n’y étaient pas. Les premiers étaient les moins nombreux et ne se trouvaient pas aux endroits décisifs. C’était tantôt un secrétaire, tantôt l’ami d’un homme influent. C’était ceux qui était au courant de ce qui était décisif. Adrienne parla ensuite longuement du caractère des différents hommes d’État. Pendant qu’elle était à la chapelle, la Mère de Dieu apparut au milieu de cette agitation. Elle paraissait toute naïve, rayonnante de beauté, jeune comme une fille de quinze ans et vierge “au milieu de tous ces rustres”. Le contraste entre la Mère et ces hommes était incroyable, mais Adrienne vit nettement comment la Mère donna au tout un sens et une direction. Adrienne était reconnaissante d’avoir pu être là elle-même, et elle reçut comme une grande grâce d’être introduite dans ces choses concrètes. Les anges d’Albert Schilling qui planent autour du tabernacle de la chapelle, Adrienne à un certain moment les vit vraiment planer et tourner, mais c’était en partie des anges, en partie des démons, selon l’aspect sous lequel on les voyait. Cela aussi avait un rapport avec l’avenir du monde. Au mur de la chapelle était accroché la croix du Christ. “Vous savez, la vraie croix de bois, comme avertissement en même temps que comme consolation”.

1er aoûtCes jours-ci, Adrienne fait à nouveau souvent des “voyages”. Elle ne voit pas seulement des hommes souffrants, mais une fois encore beaucoup d’atrocités entre autres des femmes violées et déportées sur le front de l’Est et en Perse. Elle en est très agitée. “Vous savez, me dit-elle, il y a une telle différence entre apprendre ces choses par les journaux ou les voir sur le vif. Alors on ne peut guère les supporter! Il doit absolument se passer quelque chose”. Il ne se passera sans doute plus longtemps avant qu’elle soit de nouveau dans le “trou”.

Samedi après le 1er août - Elle revoyait aussi constamment devant elle les tableaux des grands hommes d’État. Elle dit : “Je ne peux plus simplement supporter ce manque d’amour. Ce Roosevelt ne sait vraiment pas ce qu’est l’amour. Hitler et Mussolini ont une fois ou l’autre des moments lucides où ils aiment vraiment le pauvre homme, le peuple, mais ici rien que prospérité, tranquillité, vie agréable des familles et de la nation, aucune idée de la vérité”.

Après le 15 septembre – La nuit, des voyages, effrayants comme jamais encore. De pures horreurs inimaginables qui toutes se produisent actuellement dans le monde. Dans l’angoisse, elle se croit “comme un paquet dans un wagon de marchandises”. Le wagon est fermé, il roule, on ne peut plus le retenir. Il n’est plus question d’offrir ou de refuser. On jette le paquet n’importe comment, par dessus on en jette d’autres sans aucun égard. Si arrive un instant de soulagement, suit aussitôt une autre exigence plus terrible.

24 octobreLors de son voyage à travers le monde, d’abord la galerie des hommes influents. Hitler et Mussolini n’étaient pas là. Par contre, nettement, l’offre de la grâce à Roosevelt et Churchill. La possibilité réelle de l’acceptation et puis quand même le refus. Déception à ce sujet. Staline aussi est visible, mais sans trace de grâce, un sombre mystère. Adrienne se demande s’il aime seulement quelque chose, son peuple, son pays, ou bien si tout n’est qu’un jeu égoïste.

1er novembre – Adrienne fait une sorte de voyage dans lequel elle voit partout comment on peut aider. Elle voit beaucoup d’ecclésiastiques mais aussi de pauvres victimes de la guerre. Nulle part quelque chose de fermé mais la grâce sous forme de petites incitations.

9 novembreNuit folle. Sans cesse des voyages, des prêtres, dont la plupart ont renié leur foi. Pour l’un, la Mère de Dieu dit à Adrienne : “Touche-le”. Adrienne le toucha et c’était comme si la foi revenait en lui. Mais elle vit beaucoup de prêtres qui avaient négligé la prière et étaient devenus tièdes. Elle vit aussi combien il était difficile pour eux de revenir à Dieu. Ils pensent qu’il suffit d’y penser et d’y réfléchir un peu. Mais ils devraient justement tout changer et ils n’en ont pas la force.

14 novembre Adrienne est dans le “trou”. Elle dit que c’est peut-être le premier dimanche où elle n’a rien vu du tout. Mais toute la journée elle est constamment en voyages durant lesquels elle vit continuellement des substitutions. Elle est tantôt auprès d’un prêtre en Allemagne, tantôt auprès d’une jeune fille en France, etc. Comme elle est tellement entrée dans leur vie et qu’elle a le sentiment de pouvoir en raconter les moindres détails, elle en parle comme si c’était sa propre vie. Mais la possibilité de prier et de croire lui est retirée.

17 novembreLa nuit, dans le “trou”. Voyages au cours desquels Adrienne est tellement dans la peau des autres qu’elle ne sait plus qui elle est. Il y a l’instant du retour dans sa propre peau : elle est tellement sortie d’elle-même qu’il semble presque que peu importe la personne dans laquelle elle revient. En même temps sa foi est tout à fait cachée dans un au-delà; le catholicisme est l’attitude qui est convenable ici-bas, dans laquelle elle a promis de vivre. Même quand elle voit Marie, elle ne la voit que dans le cadre de la vie présente; avec cela il est loin d’être dit qu’elle existe aussi là-haut.

24 novembreCes derniers temps, beaucoup de visions politiques. Toujours autour de Hitler. Adrienne me demande un jour : “Y connaissez-vous quelque chose en politique?” Elle ne voit pas tant les événements extérieurs que ce qui les prépare intérieurement, l’essentiel qui se passe entre quatre murs ou entre quatre yeux ou aussi dans la tête de chaque personne. Elle me dit aujourd’hui : “Hitler est maintenant sans doute renversé”. Je demande pourquoi. Elle dit qu’elle ne cesse de voir comment tout vacille dans son entourage, y compris chez ses plus proches; des gens qui lui sont apparemment fidèles ont déjà fait défection. Elle voit des entretiens entre des généraux et des personnages haut placés dans l’arrière-pays, etc. – Mercredi, elle a pu de nouveau prier, même si c’est péniblement. Les diables, elle les voit de manière plus objective dans ses voyages à travers le monde. Elle voit comment ils opèrent, mais non plus comme une menace personnelle directe. Elle peut à nouveau voir l’ensemble du point de vue de Dieu.

13. Diable et tentations

10 févrierCes derniers jours, il est constamment question de Dieu et du diable. Les diables sont toujours à proximité, la nuit elle est terriblement tourmentée. Elle est empoignée et elle a des taches bleues aux bras. Elle est aussi jetée de son lit. Elle n’ose plus dormir, car c’est justement durant le sommeil, quand elle se relâche et se trouve sans défense, qu’elle est assaillie par les diables. C’est une ronde incessante. Quand elle a de petites syncopes qui ne durent que quelques secondes, et qu’elle revient à elle, c’est comme si les figures grimaçantes des diables se dispersaient. – Pendant tout un temps, la nuit, chaque battement du coeur formait devant ses yeux comme un cercle dans lequel trois diables se poursuivaient réciproquement. Souvent il n’y en a qu’un seul qui se tient en face d’elle. Quand je lui demande à quoi il ressemble, elle dit : “Moitié singe, moitié homme, moitié âne, moitié gnome. Il a une peau grise”. – Il essaie constamment de la forcer à blasphémer. Non à un péché précis, par exemple à la sensualité ou à quelque chose de ce genre, mais à l’incroyance à l’égard de Dieu. Il lui est proposé la sentence : “Dieu est amour”. Puis des variations sont faites sur ce thème. Par exemple d’abord : “Dieu est amour, mais tu es exclue de cet amour”. Puis : “Dieu est amour, mais par tes péchés tu exclus aussi de cet amour les autres qui te sont chers”. Puis : “Dieu est amour, mais par amour il laisse les hommes pécher contre son amour et ils se précipitent ainsi à leur perte”. “Dieu est amour, donc on a la possibilité et le droit de pécher car il ne peut se protéger contre cela”. “Dieu est amour, c’est pourquoi Dieu sait exactement que les hommes ont besoin du péché et il les laisse pécher contre lui”. – Le soir, assise à son bureau, elle essaie de dire un Notre Père. On peut, dit-elle, dire le Notre Père de manières très différentes. Le prier par exemple à partir de telle ou telle situation de la vie de Jésus. Aujourd’hui elle le prie à partir de la croix. Mais pendant qu’elle essaie, cela devient si terrible que c’est à n’y plus tenir. Elle regarde Jésus sur la croix et le diable qui lutte avec lui pour le jeter en bas de la croix. C’est un combat énorme qui remplit le monde entier et dont tout dépend. Et à cet instant, elle ne sait pas si le Christ vaincra, car le diable lui semble infiniment fort. – L’après-midi elle avait parlé du diable avec son mari. Celui-ci s’en moquait et pensait que cela appartenait à la “piété populaire”, qu’un chrétien éclairé ne pouvait pas croire à ce genre de chose. Pendant qu’il parlait, elle voyait dans la pièce, à gauche et à droite de son mari, des diables sarcastiques. – Vers cinq heures elle se réveilla avec le sentiment d’être écrasée et d’étouffer, et cela corps et âme. Il lui sembla que le diable était assis sur elle de tout son poids. D’abord avec toute sa méchanceté, puis avec tout son mensonge et sa fausseté contre lesquels on ne peut pas se défendre. Puis avec sa sottise insondable. A cette dernière transformation, lui apparut devant les yeux le tableau de Rome : le pouvoir de Satan à Rome. – Le matin elle se réveille une deuxième fois avec la même oppression qu’à l’aube. Elle a soudainement le sentiment pressant de devoir descendre à l’étage du dessous. Elle se lève péniblement, descend, entre dans son labo. A la table, sur un tabouret, est assise la Mère de Dieu. Elle pleure et lève les yeux quand Adrienne entre. Son regard a quelque chose qui semble dire : “Je savais que les hommes étaient méchants. Mais je ne savais pas qu’ils nous traiteraient ainsi, mon Fils et moi”. Adrienne aurait voulu dire à proprement parler : “Eh bien oui, je suis venue pour vous aimer”, mais elle ne dit que “Eh bien oui”, et puis elle partit, ferma doucement la porte et remonta.

Jeudi 11 février - La journée commence par un combat terrible contre le diable. Le mal lui semble être partout, non plus seulement dans le diable. Elle donne cette comparaison : c’est inversé, comme lorsqu’on est au théâtre où une pièce diabolique est jouée; quelqu’un joue le rôle du diable et il est très difficile de se représenter qu’au fond c’est un brave homme dans la vie de tous les jours. Ici c’est inversé : on voit des gens qui sont tout à fait braves et on doit croire d’eux qu’au fond de leur coeur ce sont tous des diables et de grands pécheurs.

Après Pâques – Chaque nuit, combats avec le diable. Souvent elle ne ferme pas l’œil de la nuit, elle la passe à genoux au pied de son lit. Ses bras sont couverts jusqu’en bas de taches rouges et noires et, à un mollet, tout un trou lui est fait, et cela toujours la nuit. Je lui dis de prendre avec elle de l’eau bénite dans sa chambre à coucher. Elle pense déjà l’avoir fait à l’occasion mais elle ne cesse de l’oublier. – Mlle H. doit être envoyée à Friedmatt (l’hôpital psychiatrique) comme schizophrène. John Staehelin et d’autres médecins demandent à Adrienne d’y aller le plus souvent possible parce qu’elle est la seule à avoir une véritable influence. Mlle H. n’écoute qu’elle, mais pour elle, elle fait tout. Elle affirme n’être allée à Friedmatt que pour l’amour d’Adrienne. Dans la cellule d’H., Adrienne avait vu des diables qui au fond infestent tout Friedmatt. Mais elle dit qu’H. elle-même n’est pas possédée. Elle a vu un jour un ange passer sur son front, pour l’apaiser en quelque sorte, comme s’il voulait dire : “Pauvre enfant, tu l’as dur, tu as maintenant un rôle difficile à jouer”.

29 juinUn diable se trouvait maintenant constamment dans le coin de la chambre, à la fenêtre près du bureau. Elle le voyait et le sentait sans interruption. Quand je lui demandai ce qu’il faisait, elle dit : “Il me hait; il voudrait avoir l’enfant. Mais n’est-ce pas qu’il ne l’aura pas!”.

Nuit du dimanche 11 juillet au lundiViolents combats contre le diable. Elle m’explique plusieurs choses au sujet de ces combats. Il y a des diables tout à fait différents les uns des autres. Il y a les petit diables (elle m’en a souvent décrit : de petits êtres comme des animaux ou de petits enfants). Ceux-ci peuvent harceler et pincer mais non troubler sérieusement. Puis il y a le diable qui a pour ainsi dire la même taille que nous, avec qui on peut lutter comme d’égal à égal. Il s’en prend aux parties faibles de l’homme. Ainsi par exemple la veille, Adrienne a entendu dire par Béguin que Md. lui avait dit que toute la piété d’Adrienne n’était qu’hypocrisie. Adrienne trouve qu’elle “n’a pas tout à fait tort”, que quelque chose en tout cas est vrai dans ce qu’elle dit. Le diable le lui présente de manière vivante. Je lui demande comment elle lutte contre cela. Elle dit : “Avec la prière. Souvent la prière suffit pour souffler tout cela. Mais il peut aussi se faire que, par fair play pour ainsi dire, on doive lui laisser présenter la chose. Souvent c’est un va-et-vient. Ce n’est que lorsque cela commence à lui paraître trop stupide qu’elle prie pour que “maintenant ils l’enlèvent”. Puis il y a aussi le grand diable, qui vous maîtrise, auquel on est en quelque sorte livré. Contre lui on ne peut pas lutter. On doit y succomber tant qu’il plaît à Dieu. Adrienne me demande si je pense que les diables doivent rester diables éternellement. Je lui demande comment la question lui est venue. Elle dit : “Parce que les démons ont souvent des traits si humains”. Je lui demande si elle est sûre que tous ces démons sont aussi des êtres personnels particuliers. Elle réfléchit et dit : “Non, cela je ne le sais pas sûrement à vrai dire. Il pourrait se faire qu’ils ne sont que des personnifications, comme des bras suceurs d’un grand polype”. Aujourd’hui une fois de plus les bras d’Adrienne sont parsemés de taches bleues.

20 juillet Ces jours-là, le démon eut un grand pouvoir sur elle. Notre deuxième neuvaine consistait en la visite quotidienne d’une église. Le jeudi, elle se rendit en voiture en grande angoisse à l’église du Saint-Esprit. Tout au fond était agenouillée une femme. Adrienne vit qu’elle était dans la grâce, ce qui l’effraya; elle-même n’était pas digne de prier à côté de cette femme, elle alla plus loin, chercha à prier; elle vit alors derrière l’ogive du chœur un diable géant qui ressemblait à un dragon avec des pattes énormes. Devant lui par terre gisaient des hommes. C’était des mourants qui à la dernière heure cherchaient à s’éveiller à un acte de contrition, mais le démon les en empêchait l’un après l’autre avec sa patte. Un spectacle horrible. Adrienne pensait dans son angoisse : “Comment se fait-il que le diable a un tel pouvoir dans l’Église? Est-ce que le Seigneur n’est pas là pour le renverser?” Mais le diable ne cessait de s’approcher d’elle et il posa tout à coup l’une de ses pattes sur son épaule. Elle se leva saisie d’horreur et sortit de l’église en titubant. Au même moment la femme qui priait au fond se leva, lui donna de l’eau bénite et lui demanda si elle n’était pas bien. Quand elle monta en voiture, la femme lui cria encore : “Avez-vous vu que vous avez quelque chose à l’épaule?” Ce n’est qu’alors qu’Adrienne remarqua qu’elle avait à l’épaule sur sa blouse blanche un filet de sang. Elle rentra chez elle et essaya de nettoyer sa blouse et sa combinaison, elle n’arriva pas à en enlever le sang; elle laissa ses vêtements à la bonne pour les nettoyer. Elle n’avait pas de plaie à l’épaule mais l’endroit était comme engourdi par une forte douleur.

30 juillet - Journée très difficile. Une course unique, angoisse et grande inquiétude. La puissance du diable sur elle est effrayante. Il la tient constamment à l’épaule et la presse comme pour attester sa maîtrise. Elle éprouve une si vive tentation de se jeter par la fenêtre qu’elle se couche par terre dans sa chambre uniquement pour ne pas devoir aller à la fenêtre. Avec cela, la constante tentation de mener à nouveau une « vie normale »: Renonce donc au pape et tu pourras mener la vie d’une catholique estimée. Tu pourras prendre dans l’Eglise une place beaucoup plus considérée. Renonce à ces jésuites, il n’y a plus rien à faire avec eux. – Tout d’un coup elle vit dans une vision une scène de la vie de saint Ignace qui s’était vraiment passée : Ignace lutte dans la tentation, le démon cherche à le lier avec une corde, c’était dans les années avant la fondation de la Compagnie. Le démon lui souffle à l’oreille : Renonce donc à cet apostolat, je te promets alors que tu pourras prier toute ta vie durant. – C’était la tentation de la contemplation, explique Adrienne; et elle ajoute : Il est bien possible que suite à une trahison de ce genre il aurait reçu réellement la paix et la grâce d’une sainte vie contemplative. Je ne le sais pas exactement, mais c’est possible. Il se peut aussi en tout cas que le démon prenne la main tout entière si on lui donne le petit doigt. Adrienne reçut cette vision par Ignace lui-même comme ce qu’il pouvait lui donner de plus grand aujourd’hui pour la fortifier.

Mercredi après le 1er août - La nuit, elle a de nouveau beaucoup à souffrir du diable. Elle a une forte crise cardiaque qui, comme elle dit, provient uniquement de ce que le diable a pesé sur elle de tout son poids. L’angoisse devient si grande qu’elle doit se lever à nouveau et qu’elle travaille fiévreusement de 1 H à 3 H à son livre sur le mariage et note comme sous la dictée une foule de pensées. – Elle tient sa consultation avec plus de 39 de fièvre. Le soir la fièvre continue si bien qu’elle tient à peine debout. Werner pense que cela vient de la chaleur. Elle me dit que c’est simplement le démon qui, toute la nuit, l’a tracassée outre mesure. J’espérais que c’en serait fini avec cela, mais la nuit du jeudi au vendredi fut encore plus mauvaise. Ce fut si terrible qu’Adrienne sortit dans le couloir et, ainsi qu’elle le croyait, appela Werner paisiblement et objectivement, mais celui-ci, quand il parut, lui interdit de prendre encore une fois une telle voix qui retentissait comme des portes de la mort, plus guère humaine. Cette nuit-là, le démon fut “inimaginable, épouvantable”. Dans cette souffrance, Adrienne fut en quelque sorte déçue que quelqu’un puisse être ainsi livré au Malin sans défense.

Samedi après le 1er août - Elle est plus défaite que jamais. Elle m’explique que la nuit précédente le diable avait inventé tout ce qui était possible. Elle était morte de fatigue en allant se coucher et ne pensait qu’à pouvoir se reposer quand elle entendit un grand bruit sourd dans la cage d’escalier. Puis ce fut comme si quelqu’un sortait de sa chambre dans le couloir avec un énorme vacarme et fracas et s’effondrait là sur le sol. Adrienne se leva en grande angoisse pour voir, mais il n’y avait rien à voir. Puis elle appela Werner. Quand elle eut regagné son lit, on commença à frapper constamment au mur derrière son lit. Elle se releva pour voir, ce n’était qu’un grand papillon de nuit noir. Elle le chassa par la fenêtre et se recoucha. Aussitôt on recommença à frapper de la même manière. Elle sut alors que c’était le démon. Il la tourmenta encore de maintes manières toute la nuit. Le matin, Werner dit qu’il espérait que la nuit suivante serait plus calme parce qu’il croyait bien que le diable se promenait dans la maison. Adrienne dut endurer tout cela dans l’angoisse intime et les ténèbres.

6 novembre L’après-midi, Adrienne me téléphone de sa consultation. Elle est inquiète. Elle a écrit plusieurs pages d’un livre du médecin au sujet des relations entre médecin et patient. Elle me demande si elle peut me remettre les feuilles. Elle voudrait ne plus les avoir chez elle. Elle pourrait aussi beaucoup mieux continuer à travailler si elle les avait mises en dépôt chez moi. Je ne comprends pas bien ce que tout cela veut dire et finalement je lui dis oui avec un peu d’impatience. Elle doit me les remettre à l’occasion. Une heure plus tard, Adrienne apparaît en grande angoisse et très excitée. Peu après son appel téléphonique, comme elle était assise devant ses feuilles, le démon se présenta tout d’un coup à côté d’elle, il prit les papiers de la table, lui arracha des doigts la feuille qu’elle tenait en main et déchira le tout en petits morceaux. – La nuit suivante, quand elle entra dans sa chambre à coucher, le diable était déjà là. Elle commença par prier, mais il ne s’en alla pas. Elle l’aspergea d’eau bénite : il disparut aussitôt. – Puis elle fit pénitence pour Mlle G., elle se coucha longtemps par terre jusqu’au moment où elle se sentit mal. Mais elle ne se leva pas; elle sentit arriver la syncope et elle s’en réjouit. Au bout d’une heure ou deux, elle revint à elle. Son bras droit était paralysé. Elle se glissa péniblement dans son lit. Elle était très fatiguée et elle voulut s’endormir tout de suite, mais elle remarqua que le diable était assis au pied de son lit. Elle était trop faible pour saisir l’eau bénite et elle décida donc de le supporter. Ce qu’elle ressentait, ce n’était pas de l’angoisse à proprement parler, mais surtout un sentiment d’indiscrétion ultime et de profanation. Le diable s’empare de la sphère personnelle intime, il est d’une curiosité totalement répugnante. Il surveille constamment, on perd tout naturel. Il est si dégoûtant qu’il souille par son regard. Cela dura environ une heure et demie; vers 5 heures, Adrienne trouva la force de prendre le bénitier et de l’en asperger. Il disparut aussitôt. Adrienne garde l’impression d’avoir été offensée au plus intime et d’avoir été dépouillée de ce qu’elle avait de meilleur. Elle recommença alors à écrire : d’une main la plume et à portée de l’autre main le bénitier. Je lui avais demandé de récrire les pages déchirées par le diable, mais cette nuit-là elle ne retrouva plus les pensées. – La nuit suivante. Adrienne avait lu quelque chose qui lui avait fait plaisir et elle s’endormit dans cette joie un peu avant une heure. Elle s’était à peine endormie qu’elle se réveilla parce qu’elle manquait d’air. Le diable était assis sur sa poitrine, directement sur le cou, absolument répugnant. Elle dut rassembler toutes ses forces pour le repousser. Ses doigts (à elle) s’enfoncèrent sensiblement dans son corps (à lui); Adrienne vit qu’elle avait des ongles noirs et elle dut aller se laver; à part cela rien n’était sale.

9 novembreLa nuit, sans cesse le diable dans la chambre. Adrienne ne peut pas le chasser parce que son bras est comme paralysé et l’eau bénite est dans le tiroir. Car le soir elle ne sait jamais quand Werner viendra lui dire bonne nuit pour la dernière fois (il a l’habitude de venir plusieurs fois pour une bagatelle; parfois quand elle a déjà commencé à prier à genoux au pied de son lit ou à se donner la discipline, elle l’entend s’approcher à nouveau). Le diable est assis près de son lit et lui tient des discours de “libre penseur”. Malgré leur sottise ils ont quelque chose de frappant. On ne peut rien y répondre.

17 novembreSamedi, quand Adrienne rentra chez elle, elle vit dans la cheminée brûler un feu qu’elle n’avait pas allumé. Il y brûlait des morceaux de papier. Cela lui sembla étrange, mais elle n’y prêta guère attention. Lundi elle s’assit à son bureau et se mit à écrire. Quand elle se leva, du papier brûlait à nouveau dans la cheminée sans que le bois qui s’y trouvait fût également en feu. Alors elle vit le diable. Depuis ce moment-là, il l’accompagna toute la journée, tantôt visible, tantôt invisible. Quand Adrienne me raconta cette affaire, je lui demandai de vérifier si ses papiers se trouvaient encore là. Elle fouilla dans le tiroir : toute une chemise où elle avait rassemblé des notes sur des visions, surtout des visions de Marie, était vide. Manquaient aussi plusieurs feuilles où elle avait commencé à récrire pour le livre les chapitres qui une semaine ou deux auparavant avaient été déchirés dans son cabinet de consultation. Manquaient enfin des ébauches qu’elle n’avait pas encore terminées. Adrienne me regarda et demanda : “Estimez-vous possible que les nombreux papiers qui s’étaient volatilisés si mystérieusement autrefois lors du séjour de Md. auraient pu disparaître de la même manière?” (Il s’agissait surtout autrefois d’un essai d’une dizaine de pages sur l’eucharistie, dont elle était très heureuse et qu’elle considérait comme la meilleure chose qu’elle eût écrite jusqu’à présent). – Dans la nuit de mardi à mercredi une petite guerre constante mais extrêmement fatigante avec le diable. “Rien de gigantesque, seulement une éternelle petite terreur”. Le diable la serre aux épaules. Chaque fois qu’elle veut s’endormir, il l’en empêche. Si elle veut écrire quelque chose et qu’elle a sous la main plume et papier, il les enlève ou bien il la met dans une sorte de paralysie spirituelle. Cette paralysie, elle la sent du reste déjà depuis assez longtemps quand l’après-midi au retour de ses consultations elle prépare tout pour écrire. Elle sait exactement ce qu’elle veut dire mais une force inexplicable l’empêche de commencer à écrire. Adrienne dit qu’elle comprend cela d’autant moins qu’il n’est pas du tout dans ses habitudes d’hésiter. – Après-midi, téléphone. J’avais commandé à Adrienne dans l’obéissance d’écrire les choses que combat le diable. Il y a maintenant une bataille grotesque. Adrienne n’est pas dans le “trou” à proprement parler mais elle désespère à cause des tracasseries du diable. Toute une troupe l’empêche maintenant de travailler. Ils s’assoient sur son bras quand elle veut écrire. Ils s’assoient sur le papier. Elle peut les faire fuir comme des mouches avec de l’eau bénite et un signe de croix. Mais quand elle essaie d’écrire, ils sont là à nouveau. – Quand elle quitta la pièce un instant après avoir mis les feuilles en ordre, à son retour elle les trouva non déchirées mais dispersées et en désordre. Pendant qu’elle me téléphonait, elle avait un coude sur le papier et quand une fois par inadvertance elle leva le bras, le papier fut aussitôt retiré. Elle put encore le rattraper. Adrienne me raconte tout cela avec une sorte d’humour. Au fond elle semble d’humeur à donner au Malin une bonne volée de coups ou de soufflets. Une troupe d’enfants marchant à quatre pattes autour de quelqu’un pendant qu’il travaille seraient inoffensifs en comparaison de ce travail de galériens. Mais elle ne veut pas prier pour que disparaissent ces crampons, ce ne serait pas bien et je l’approuve. Elle me demande seulement de l’aider dans le combat et elle sollicite l’aide de ma prière. Elle décide pour la nuit de placer les feuilles sous la bouteille d’eau bénite. – Toute la nuit elle fut dérangée et tourmentée. Le matin, elle dormit un peu, puis le combat recommença. Vers 11 heures je lui téléphone. Elle est extrêmement fatiguée et énervée. Le diable empêche toute prière, toute contemplation et tout recueillement, il est importun et curieux de manière répugnante. Il est assis sur le lit et il regarde Adrienne. “S’il répandait au moins un peu de chaleur, on pourrait s’en servir pour chauffer, mais il est glaireux et froid”. Quand elle pense que l’après-midi elle devra encore une fois travailler de la sorte, elle ne se sent pas bien du tout. Je lui suggère de faire quelques visites cet après-midi. Mais elle refuse; le diable rirait si je voulais fuir devant lui. Maintenant qu’est évidente l’origine de la paralysie de ces dernières semaines, je dois y faire absolument très attention sinon ce ne sera pas surmonté intérieurement et cela recommencera sous peu. Elle n’est pas à proprement parler dans le “trou”. Werner et les garçons sont très gentils avec elle. – Les visions du diable continuent. Passant en voiture dans Petit Bâle (Kleinbasel), Adrienne voit une foule de diables assis sur un mur d’où ils s’enfuient à son approche. De petits anges prennent leur place et ils font des gestes comme pour balayer et nettoyer. Un instant Marie se tient sur le mur. Chez elle, c’est encore une fois le combat à son bureau. Adrienne est toujours plus désespérée, des pensées de suicide se font même jour. Quand il y a beaucoup de petits diables, le combat est possible; mais quand le grand vient, il paralyse toute force et tout courage. Le soir, le diable disparaît avec un grand bruit et il fait encore du cliquetis dans les airs. Il fait place à une grande angoisse.

22 novembreDéjà la troisième nuit en enfer. L’après-midi, téléphone d’Adrienne : elle est au bout de ses forces. Tous les diables sont là de nouveau et il se fait dans sa chambre comme un sabbat de sorcières. Elle venait de l’hôpital où elle s’était fait couper par une Sœur une tumeur douloureuse sous un bras; depuis des semaines elle avait ces douleurs qui croissaient sans cesse. La Sœur voulut faire une anesthésie locale, Adrienne refusa. Elle revint chez elle avec de fortes douleurs, elle voulait travailler parce que Werner est sorti et qu’elle a une soirée tranquille devant elle. Mais les diables sont là tout à coup et ils commencent à la tourmenter. Tout est mis pêle-mêle sur la table, le journal enlevé, l’annuaire téléphonique retourné. Quand elle prend quelque chose pour le ranger, on le lui arrache des mains. De travailler, il n’est pas question. Ses pensées aussi sont sens dessus dessous, le tout est énervant au plus haut point. Pendant qu’elle me téléphone, elle me dit tout d’un coup : “Je ne sais pas du tout si je suis davantage à parler avec vous ou à ce que je vois pendant ce temps. Vous devriez voir ces doigts! Répugnants! Ces pattes! Je pense que je ne pourrai plus jamais voir des pattes d’éléphant… à cause de la couleur. C’est réellement gris cendré”. Avec cela on ne voit pas le moindre sens d’une telle opération. Dans le “trou”, on peut se représenter théoriquement que cela sert à quelque chose. Mais ces simagrées? Ou bien c’est peut-être quand même un art raffiné de torture? Au milieu de cette pagaille, c’est pour Adrienne comme une profanation de dire “Fiat voluntas tua”. Comme si c’était dommage pour des paroles si sublimes. – Devant la nuit qui arrive, elle a carrément de l’angoisse. Je pense que le démon s’acharne particulièrement pour le 8 décembre, jour où nous devons commencer. – Mardi, durant la nuit, il semble un instant qu’elle pourrait prier. La prière est là comme une exigence pressante, comme une planche de salut. Mais les diables l’empêchent à nouveau, l’éteignent. Finalement Adrienne se raccroche au texte de l’Ave Maria comme à un fétu de paille. Puis elle s’endort pour peu de temps. Le matin, les diables sont de nouveau là, non plus immédiatement agressifs, visibles plutôt comme des tableaux, chacun occupé à quelque chose, on ne sait pas avec quoi. Béguin était là dans la soirée; tant qu’il fut là, il n’y eut rien de singulier dans la chambre, les diables se tenaient menaçants en attente dans un coin. Dès qu’Adrienne fut seule et qu’elle voulut écrire deux lettres, la danse recommença; tout ce qu’elle ne retenait pas lui était arraché : le stylo, le papier à lettres.

Pour une pause à la fin de cette année 1943

- Le 11 novembre 1943, le P. Balthasar estime pouvoir dire à Adrienne qu’elle a une double vocation : celle de la fondation (l’enfant) et celle de la souffrance (Cf. ci-dessus § 9. Adrienne elle-même, au 11 novembre). Plus tard le P. Balthasar parlera de « mission ». Y aura-t-il d’autres missions pour Adrienne ? Rien n’en est dit à ce moment-là.

- Mission d’Adrienne von Speyr ? Nous rendre Dieu plus proche, plus évident. Les saints actualisent la Parole de Dieu, chacun selon sa grâce, selon sa culture, selon le climat intellectuel et spirituel de son époque.

- Plus d’une fois, le P. Balthasar relève qu’il ne peut pas noter toutes les visions qu’Adrienne lui décrit, il y en a trop.

- Dieu se dit de bien des manières.

- Comment lire Adrienne von Speyr ? Comme on lit l’Imitation de Jésus-Christ : une page par jour par exemple. Sauf si on est pressé de faire le tour de l’ensemble (seize mille pages).

- Et vous, quelles notes prendriez-vous pour cette année 1943 ?

 


1944


Pour l’année 1944, le « Journal » du P. Balthasar compte 105 pages (Erde und Himmel I, p. 429-488 et Erde und Himmel II, p. 9-55). – Le tome premier du « Journal » porte comme sous-titre « Einübungen » : exercices préparatoires, initiation. Le deuxième tome du « Journal » porte comme sous-titre : « Le temps des grandes dictées ».

1. Santé

7 mai 1944 Cela fait quatre semaines qu’Adrienne n’est pas dans le trou. Mais elle sent s’approcher un “trou juteux”. En attendant elle est dans un monde d’amour débordant. Ce n’est pas facile d’aimer de telle sorte qu’on en explose presque. Elle doit souffrir toutes sortes de souffrances physiques comme succédané du trou, la plaie du côté est ouverte, tout le côté est meurtri. La plaie de la jambe est très douloureuse et se fait toujours plus profonde. Et tout à coup, hier, une nouvelle plaie s’est ouverte à la hanche, à l’articulation; elle fait très mal et saigne tout le temps. Dimanche soir cette plaie s’est tout à coup encore beaucoup agrandie. Adrienne dut sortir pour la panser. Elle a beaucoup de mal à faire quelques pas.

25 juin – Adrienne est sérieusement malade; dans la nuit du 25 au 26 juin, elle a beaucoup de fièvre (plus de 40, me dit-elle après), durant la nuit elle délire. Elle n’a simplement rien pu faire d’autre que parler. Niggi, qui dort dans la chambre au-dessous de la sienne, l’a entendue, il est monté parce qu’il pensait que peut-être Werner était auprès d’elle. Malgré cela le lendemain Adrienne tint sa consultation et fit des visites. Elle me dit que c’est une pneumonie tout ordinaire et que ce n’est pas la peine d’en parler. Elle passera bien d’elle-même.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

3 janvier – Pour la nouvelle année, le P. Balthasar donnait une retraite à Einsiedeln; Adrienne y prit part en esprit en grande partie; une bénédiction visible l’accompagna. Le 3 janvier, Adrienne vint elle-même à Einsiedeln. Au point de vue physique elle avait passé quelques mauvais jours, elle avait toujours été à la lisière de la mort, mais elle était constamment dans le ciel. Elle me parla longuement du ciel et des nouvelles “connaissances” qu’elle avait faites là-bas. Ainsi Bellarmin, dont au début elle ne connaissait pas le nom, mais qu’elle me décrivit comme un jésuite qui rayonnait un grand amour plein de mansuétude et un profond savoir. Puis elle parla de Lydie, qui avait un air oriental (c’est sans doute celle qui est mentionnée dans les Actes des apôtres), de Bernadette, qui a une sorte de passion pour la petite Thérèse comme on admire une élève préférée, de Valentin (je ne sais pas de quel saint il s’agit). Quand je lui demandai qui il était, Adrienne dit : “Je ne sais pas, il a une grande naïveté; mais il n’est pas aussi sot qu’il en a l’air. Je l’ai vu occupé avec une échelle; sans l’appuyer, juste à la mettre debout. Ignace le regardait avec un intérêt bienveillant”. Plus loin, elle vit Marie-Madeleine, la pécheresse, son grand amour. (D’une certaine manière, dit Adrienne, on lui voit son passé, elle a quelque chose de si dégagé dans sa dévotion). Et à côté d’elle, les deux femmes de Béthanie. (Quand je lui demande si cette Marie n’était pas la même que la Madeleine, Adrienne me regarde ébahie : “Qu’est-ce qui vous fait penser cela? Non, elles sont deux naturellement!”). Marthe a un coeur simple. Marie, une nature paisible et belle, “une biche”. – A Einsiedeln, elle est à nouveau tout entourée de saints. Quand nous sortons de l’église dans la neige, elle dit : “Vous vous rendez bien compte que nous ne sommes pas seuls. Ils sont tous là”. Elle regarde longuement toute la place comme pour tout voir et tout graver dans sa mémoire; elle est de très bonne humeur. Elle raconte ensuite qu’Ignace avait marché à côté de nous.

4 janvier - Chaque jour depuis Noël elle a vu Marie. Le matin du 4 janvier, Marie lui dit qu’elle lui donnerait encore une grâce spéciale, elle lui donnerait pour cela un signe. Adrienne l’oublia pendant des jours; mais alors que nous sommes chez J. et que nous jouons de la musique, elle sursaute et me montre alors furtivement ses mains : sur les plaies, qui firent soudain très mal, il y avait comme un coup de verge rouge. Adrienne sut que c’était le signe. Elle me demanda d’aller avec elle à l’église.

25 janvierLe soir, avant d’aller au lit, elle se tint un certain temps à la fenêtre. En se retirant dans sa chambre, elle se signa. C’était la dernière chose qu’elle faisait presque toujours avant d’aller dormir, elle en était consciente alors. La croix resta en l’air comme la lumière et elle la précéda jusqu’au moment où pour ainsi dire elle s’affaissa et s’éteignit. Le soir suivant, Adrienne refit un signe de croix sans penser à celui de la veille; à nouveau se forma dans l’air une croix brillante qui la précéda et qui ensuite se dissipa pour ainsi dire vers le haut et s’atomisa en une série de petites croix. Celles-ci se trouvèrent d’abord réunies, puis elles s’ordonnèrent comme pour une procession et partirent. Mais ce n’était plus les croix elles-mêmes, c’était des porteurs de croix et ils avaient été amenés par l’enfant à porter leur croix à contrecœur. Puis Adrienne vit encore la Mère, avec une expression tendue, souffrante.

28 janvier Durant la nuit, constamment des visions d’horreur autour de Marie : comment elle marche sur un chemin au bord d’un précipice sans se douter de rien car en fait ce n’est pas un chemin, il va s’arrêter tout de suite, il est miné, il est simplement couvert de tissu. Ou bien elle joue avec des enfants, et des hommes mauvais ont chargé les jouets de dynamite. Si la tour que construisent les enfants s’écroule, tout sera enseveli. A chaque fois cela court à la catastrophe sans que celle-ci se produise jamais. Le coeur d’Adrienne supporte très mal ce genre de choses. Elle a des crises douloureuses.

Dimanche 30 janvierLe matin, dix heures, téléphone : tout est gris et difficile et désespéré. Pas du tout un dimanche. Elle me demanda comme souvent : “Dites-moi encore quelque chose à quoi je puis me tenir”. Je lui signalai : “Anima Christi”. Elle remercia en soupirant et pensa à part elle : je connais cela, cela ne m’aidera pas; elle commença à le dire sans joie et sans espérance. “Lave-moi” : certainement, mais il n’est pas possible de nettoyer tout cela. “Enivre-moi” fut pour elle une représentation désagréable. En quelque sorte de mauvais goût puisque étant un pécheur écœurant on doit encore s’enivrer du sang qui nous lave. Puis elle vit tout à coup le sang du Christ étalé devant elle comme un grand tissu, un spectacle totalement horrible. Mais le Seigneur ensuite se tint là et le sang fut comme absorbé en lui, il passa dans sa forme glorieuse, et seule la plaie de son côté saignait encore un peu. En un instant, tout le “trou” avait disparu. Adrienne put enfin rendre grâce et adorer infiniment et s’offrir à nouveau à la vue de cette plaie rayonnante. Le Seigneur sourit et jaillit alors de son coeur un flot d’eau clair, l’eau de sa grâce. C’était du sérum qui coulait en quelque sorte, et tandis que le Seigneur disparaissait, le sang se changea dans le voile de sa Mère avec lequel celle-ci apparut. Adrienne vit, tissés dans ce voile, tous ces apostats pour qui elle avait fait pénitence : quelques-uns d’entre eux étaient revenus. Les autres ne causaient plus de tourments, ils étaient assumés en quelque sorte dans la nouvelle offrande de la souffrance. La Mère resta longtemps auprès d’elle. Adrienne m’appela au téléphone pendant l’apparition de Marie, un quart d’heure environ après le premier appel et elle m’annonça d’une voix joyeuse que tout était passé. Elle me remercia. Je lui dis que je ne savais pas pourquoi. Elle regarda la Mère pour l’interroger; celle-ci fit signe oui de la tête et Adrienne me dit : “Mais vous pouvez aussi me remercier”. – Les jours suivants, elle n’est pas dans le “trou”, mais elle va mal au point de vue santé. De nouveau grande difficulté avec les piqûres. Mais Adrienne est pleine d’entrain. Vision presque constante. Quand je lui demande à l’occasion ce qu’elle voit actuellement, elle dit : “Par exemple, derrière vous vos deux anges”. Et elle explique comment ces deux sont étrangement différents. L’un est l’ange gardien proprement dit qui accompagne partout. “Si vous trébuchiez et tombiez, il ferait le mouvement de vous rattraper pour que vous tombiez moins durement”. L’autre est là comme un envoyé de Dieu, comme l’exhortation à lever les yeux vers lui, à penser à lui”. A la consultation vint un petit jeune homme pour se faire examiner. Adrienne dit que cela avait été amusant et charmant de voir comment il arriva à la porte avec deux petits anges, tous trois de la même taille, joufflus, innocents.

Après le mercredi des cendresA la consultation, pendant qu’elle traite les gens, la petite madone devient vivante et lui montre tous les mystères de la vie de Marie. Elle pose l’enfant et se trouve d’abord là comme celle qui est enceinte, puis elle est celle qui allaite, celle qui éduque, celle qui souffre.

Les jours qui précèdent l’Ascension sont un grand trou unique avec beaucoup de contemplation et de visions. Adrienne a souvent aussi des visions parallèles : elle voit l’une ou l’autre abomination dans l’Eglise et, à côté, le Seigneur qui souffre justement pour ces abominations. C’est comme un tableau et son reflet.

Ascension - Comme d’habitude, au ciel. Adrienne décrit à nouveau une grande fête. Elle dit qu’il est si singulier que, dans ces fêtes, on ne voit pas Dieu du tout mais que cependant tout se sait rempli de lui. Et on a le sentiment qu’on ne devrait faire que deux pas ou un pas en direction de Dieu pour percer le voile très fin qui nous sépare encore de lui.

25 juin – M. Gr. est très perplexe parce qu’il ne sait pas si à l’automne il doit entrer (chez les jésuites?) ou bien d’abord faire son doctorat. Je demande à Adrienne de poser quand même un jour la question à saint Ignace. Peut-elle lui poser la question la nuit suivante? Il viendra sans doute? Elle répond : “Quand je ne suis pas dans le trou, je peux le voir quand je veux”.

17 juillet – L’angoisse ne cesse de croître tout au long du jour. Elle a le sentiment que le soir quelque chose de terrible, une catastrophe, va se produire. Je vais chez elle, elle commence à dicter, puis s’interrompt parce que ça ne va plus. Tout à coup c’est l’effroi et du doigt elle indique une direction : “Avez-vous entendu?” Elle sombre pour quelque temps dans une vision muette. Puis elle raconte : “Il y avait là un grand ange, un ange géant, un des très anciens, qui étaient déjà là dans les temps les plus reculés. Il avait sous le bras une pierre énorme, quelque chose comme une meule de moulin. Tout d’un coup il la laissa tomber dans la mer et il y eut un formidable vacarme des eaux. C’est l’ange qui détruit les villes”. Je demande : quel genre de villes? Elle dit comme sans y penser : “Ah! Babylone et d’autres…”

19 juillet – Adrienne a sans cesse les crises cardiaques les plus fortes. Elle est dans le trou le plus profond. Quand elle dicte le soir, elle s’arrête au bout de peu de temps et dit que ça ne va plus. Elle perd connaissance, elle risque de tomber la tête en avant. Je la remets en arrière, elle reste longtemps à râler et apparemment inconsciente. Ses yeux errent, perdus, de droite et de gauche, elle cherche à tâtons à atteindre quelque chose avec les mains sans pouvoir y arriver. Puis elle voit quelque chose devant elle, elle joint longuement les mains dans une attitude on ne peut plus belle et douloureuse, écoute ce qu’on lui dit. Elle se trouble, ne cesse de répéter : “Je dois partir, je dois partir!” et cherche à se lever. Comme elle tomberait certainement de faiblesse, je l’empêche de se lever. Elle reste à soupirer sur sa chaise. Puis elle prend mes doigts comme elle l’a déjà fait et les met dans une main invisible. Ensuite elle se remet lentement, je dois lui donner du thé, humecter son front qui lui fait terriblement mal. Au bout de quelque temps elle reprend conscience et raconte qu’elle était très loin dans la mort. Soudainement ils furent “tous” là, ils l’invitaient à y aller. Mais elle ne put pas partir, un gros tronc d’arbre l’avait empêché de passer. Le Seigneur et sa Mère étaient là et ils lui avaient promis beaucoup de très belles choses si elle restait encore un peu sur terre. Et je participais à cette promesse; des enfants avaient été promis, et de nouveaux jésuites et beaucoup d’amour à partager. Puis elle avait entendu une fois encore la musique céleste. Le trou était passé. La main qu’elle avait unie à la mienne était celle du Seigneur et il m’avait montré une infinie bonté; la Mère également m’avait confirmé tout son amour. Ignace m’avait donné une petite bénédiction comme à la dérobée parce que, en présence du Seigneur et de la Mère, il ne voulait pas trop se faire remarquer. – L’un des soirs précédents, j’avais consigné par écrit sur une feuille quelques points sur lesquels Adrienne devait interroger la Mère durant la nuit. C’était la première fois que je faisais ce genre de chose. Elle prit la feuille dans sa chambre. Quand la Mère vint, elle prit la feuille en main affectueusement et traita les points mais pas dans l’ordre. Ignace était présent et il s’avéra une fois de plus que souvent, lui et la Mère, d’une étrange manière et en tout amour, n’étaient pas exactement du même avis. Adrienne avait derrière elle une crise si forte qu’elle craignait sérieusement devoir mourir bientôt. C’est pourquoi je lui faisais demander si nous devions hâter le tout. La réponse fut toujours évasive. Il fut dit certes qu’il ne fallait pas perdre de temps, que nous devions hâter l’enfant davantage.

1er septembre - Quelques visions en rapport avec la Mère et Ignace. Une vision particulièrement remarquable, qui concernait les futures novices, fut la suivante : Un après-midi, Adrienne vit tout à coup au mur des taches blanches comme provenant du soleil. Mais il n’y avait pas de soleil. C’était de très belles taches blanches, qui n’étaient pas toutes également claires, au nombre de cinquante environ. Ignace parut et examina les taches avec grand soin comme si elles avaient été les plus magnifiques tableaux d’une exposition. Les unes, il les rejeta sans motif visible (elles n’étaient pas moins claires que les autres), les autres il sembla les agréer. Puis il s’en alla. Vint alors Marie, elle toucha les taches blanches qui, d’un blanc terne, se transformèrent en un blanc lumineux, merveilleux, cotonneux et moelleux. Puis la Mère disparut et Ignace parut à nouveau. Il vit que quelque chose avait changé et il exprima la supposition que la Mère avait sûrement dû être là. Puis Marie aussi parut à nouveau. Elle tient caché quelque chose dans son tablier. Ignace lui demande ce qu’elle porte. Elle répond : la cinquante-et-unième. Ignace s’étonne. Il ne trouve plus de différences dans ses taches, il ne peut plus choisir. La Mère apparaît une fois encore avec quelque chose dans le tablier. Maintenant elle a la soixante-et-unième, dit-elle. Ignace objecte qu’il n’y en a pourtant que cinquante. Non, dit la Mère, il y en a cent. Ignace fait une grande révérence devant elle et dit qu’elle a l’habitude d’avoir toujours raison. Alors Marie ouvre son tablier en souriant et lui en donne quelque chose. Ignace le reçoit tout heureux et s’en va majestueusement. Il a reçu ce qui est “marial”. Par cette vision, Adrienne comprit que Marie lui transmet sa protection pour tout l’Ordre, mais qu’elle lui fait don aussi d’enfants qu’elle-même n’aurait pas choisis. Par sa main, ils deviennent des candidats possibles.

Après le 1er septembre - Tandis que le P. Balthasar allait à Schönbrünn pour les Exercices, Adrienne se rendit en voiture à Caslano chez J., puis chez Mme R. à Cassina et finalement pour une semaine à Vitznau. Durant le voyage vers Vitznau elle eut une vision sur le bateau. Elle était plutôt abattue à la pensée de l’hiver qui arrivait, qui à nouveau exigerait d’elle trop de ses forces. Et on voyait si peu de résultats. Et la dictée de “Jean” l’oppressait. Tout à coup elle sut que Marie était sur le bateau. Elle ne la vit pas mais en quelque sorte tout était transformé par la grâce de Marie. Elle reconnut que son dégoût avait pour objet tout autre chose que le trou. Et elle vit la grande grâce qu’était ce trou pour elle-même, pour moi et mon travail et pour beaucoup d’autres. De cette souffrance sortait une grande bénédiction sur tout. Elle accepta de nouveau avec reconnaissance ce qui devait venir. Le soir, la Mère lui apparut et lui promit qu’elle lui apparaîtrait chaque fois qu’Adrienne l’appellerait par un Ave Maria. Dans le trou, elle apparaîtrait sérieuse et souffrante, mais elle viendrait quand même. Adrienne en fut tout heureuse et pensa à l’hiver avec un nouveau courage.

9 novembrePendant les journées où elle brûlait d’amour, Adrienne fut dans une vision presque constante. Elle vit la Mère du Seigneur plusieurs fois par jour, fréquemment aussi le Seigneur lui-même. Une fois elle vit son visage sur la croix, dans les souffrances; puis elle vit ensuite ces souffrances se résorber et le visage se changea en une sorte de transfiguration infinie.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Du dimanche 13 au mardi 15 février le P. Balthasar est à Balzers et Rorschach. Pendant ce temps Adrienne est dans le “trou”.

Après le 18 février – Ces derniers jours Adrienne a eu un très grave souci au sujet de Niggi. Sa santé en est très mal en point; durant la nuit, elle a de telles douleurs qu’elle en crie; elle me dit par la suite que cela n’avait jamais été aussi fort; cela semble être des spasmes vasculaires dans tout le corps, mais toujours liés à la plaie du coeur laquelle est percée et piquée. Souvent maintenant son bras gauche est de nouveau paralysé si bien que souvent le matin elle ne peut pas se lever et qu’elle doit attendre d’avoir mangé pour s’habiller. L’affaire avec Niggi l’occupe beaucoup et la chagrine.

Mercredi des cendresDure nuit : angoisse et grande tristesse. C’est une sorte de nostalgie indicible qui la saisit en présence de la souffrance qui approche. Comme si elle était emmenée de force hors du ciel auquel elle appartient et où elle était, et ainsi, le visage tourné encore vers le ciel, elle verrait sa patrie disparaître dans le lointain. Elle arrive dans un pays totalement étranger et elle se demande ce qu’elle a vraiment perdu ici dans ce froid et ces ténèbres.

Jeudi après les cendres Durant la nuit Ignace a déployé un grand papier devant les yeux d’Adrienne comme un plan de bataille et il commença à y inscrire tout ce qui serait changé et atteint par la souffrance qui va lui advenir. Au centre il fit un grand carré : les jésuites; à côté, un petit : l’enfant; puis beaucoup d’autres : le clergé, la Suisse, etc. Adrienne enragea un peu de ce qu’il revendiqua pour lui, comme allant tellement de soi, le principal et qu’il se soit mis au centre à la place de l’enfant. Ignace secoua la tête et sembla dire que cela n’avait pas d’importance, qu’on pouvait aussi faire autrement si elle le voulait.

3 marsJournées mouvementées. Adrienne est tout à fait dans le “trou”, en partie avec beaucoup d’angoisse, en partie dans un désespoir silencieux. Autour d’elle, un tourbillon d’événements et pourtant des visions qui ne durent qu’une heure à peine. – Hier jeudi fut une journée particulièrement difficile. Adrienne a un mal de tête indicible. Pendant la consultation elle se touche la tête et sent au front les trois épines. Pour la première fois elle les sent sortir du front, en relief. Elle pouvait les toucher mais ne pouvait pas appuyer dessus; elles avaient pénétré assez profondément dans le front et aussi dans la main. Mais il n’était pas question de les retirer. Durant la consultation elle alla une fois jusqu’à la glace et elle vit les trois épines. De chaque plaie coulait du sang : le long des deux tempes et sur le nez. Mais quand elle voulut l’essuyer et le sécher, sa main et son mouchoir demeurèrent secs. Ce n’est que dans la glace qu’elle voyait le sang, chaque fois qu’elle y regardait. Cela lui donna une telle angoisse qu’elle crut ne plus pouvoir le supporter. Elle m’appela au téléphone, mais j’avais de la visite et je ne pus pas aller la voir. Peu après, elle perdit connaissance dans son cabinet de consultation, elle tomba par terre et se fit une grosse bosse à la tête.

Après le 3 marsDepuis plusieurs jours déjà elle revoit le coeur qui goutte. Par moments elle le voit partout quel que soit l’endroit où elle regarde. Ce ne sont plus plusieurs cœurs mais toujours le même qui est toujours là où se porte son regard. – Tous les jours qui suivent, dans le “trou”. En partie dans une angoisse extrême. Adrienne dit qu’elle est totalement anéantie; là où auparavant il y avait une personne, il n’y a plus rien d’autre qu’une angoisse vide. Si elle marche, c’est de la crainte pure; si elle est assise, c’est la sourde inertie de l’angoisse; si elle bouge un bras, elle le bouge par angoisse. Chaque mot qu’elle dit ou qu’elle entend n’est qu’un accroissement d’angoisse. Avec cela le sentiment de la plus profonde indignité. Chaque fois qu’elle doit communier, c’est l’effroi devant la possibilité d’être avec le Seigneur : comment va-t-elle pouvoir oser le faire? – Ces temps-ci Adrienne s’emploie inépuisablement à des exercices de pénitence. Elle ne dort plus guère. ”On ne peut quand même pas dormir quand il y a tant à faire!” Chaque nuit elle dort (si elle le peut) sur la planche qu’elle glisse sous le drap du dessous. Le matin, quand son mari vient lui dire bonjour, rien n’est visible. Elle se donne souvent la discipline. Ce qu’elle invente encore d’autre, je ne le sais pas, elle n’aime pas en parler. Pendant la journée, elle se domine d’une manière étonnante. Un soir, quand je suis chez elle avec M. Gr., elle est tellement en train et elle fait tant de plaisanteries que je pense que le “trou” est passé. Mais quand je m’en vais, elle a le temps de me dire qu’au contraire elle a joué une pénible comédie : Si vous saviez dans quel monde je vis! – Le vendredi soir, j’étais chez elle avant d’être absent de Bâle pour une semaine. Ce fut un soir terrible, une scène de torture comme on peut difficilement se la représenter plus horrible. Cela commença par une agitation croissante, une recherche comme celle de tous ces jours derniers. Adrienne a le sentiment d’avoir perdu quelque chose, quelque chose de très important, elle ne sait pas quoi. La recherche est totalement spirituelle; un terrible effort spirituel pour se souvenir : si elle fait tous ses efforts, elle pense qu’elle y arrivera. Cela va jusqu’à la recherche concrète dans toutes les pièces, dans tous les coins et tous les tiroirs. Quand je lui dis qu’elle cherche l’amour perdu, elle le savait vraiment depuis longtemps. Mais cela ne l’aide pas à trouver. Puis une inquiétude énorme liée à des douleurs physiques qui ne cessent de croître. Derrière la tête, un endroit lui fait affreusement mal; une épine a été enfoncée. Puis une devant au front, à droite. Puis les deux mains. Adrienne était souvent proche de la syncope, elle ne cessait de gémir de douleur, elle était assise recroquevillée sur elle-même la tête en avant, le poing sous le nez, les yeux fermés, pour le supporter. Elle ressemblait à un fruit qu’on a pressuré jusqu’à la dernière goutte. Devant elle, sur la cheminée, elle regardait le petit crucifix qui était devenu vivant pour elle; elle disait que tous les hommes se trouvaient tout autour et ils criblaient le corps du Seigneur des balles de leurs péchés; les uns avec des balles dures, les autres comme par mépris avec des balles molles; ces dernières étaient les balles des chrétiens qui jetaient simplement leurs péchés sur le Seigneur pour qu’il les porte et elles lui faisaient beaucoup plus mal que les balles dures des grands pécheurs. La douleur empêchait Adrienne de parler, elle avait tout à fait oublié que j’étais là, et elle commença devant la croix une longue et saisissante pantomime qui était plus expressive que le meilleur spectacle. Elle avait les yeux fixés sur la croix, étendait les mains avec la plus extrême impatience comme si elle voulait dire : “Accepte donc tout, pourquoi ne prends-tu plus?” Puis elle regarda ses mains, elles étaient vides; son visage exprima une déception infinie, elle se laissa tomber en arrière, se releva rapide comme l’éclair, regarda de nouveau la croix, ses mines trahissaient les plus grands efforts pour trouver et offrir ce qui était nécessaire, elle ne cessait de regarder de tous côtés à la recherche de quelque chose; puis comme elle ne trouva rien et qu’au lieu de cela elle vit les plaies de ses mains, elle sombra de nouveau dans une honte profonde, avec un sentiment d’impuissance. Tout à coup elle me vit : elle me regarda d’un regard perçant, en demandant, en commandant avec dureté : je dois l’avoir, je dois le donner, il s’agit d’être ou de ne pas être. Puis à nouveau suppliante, pleine d’angoisse, puis déçue : non, moi non plus je n’avais rien de ce qu’elle cherchait. Tous ses mouvements étaient remplis d’angoisse, rapides, craintifs et presque furtifs. Je ne l’avais encore jamais vue ainsi. Finalement elle sombra à nouveau dans une souffrance qui ressemblait à une syncope. Elle dit que cela avait déjà été exactement comme cela la semaine précédente et déjà plusieurs fois ces derniers temps. Moi par contre je ne pouvais pas me souvenir l’avoir vu souffrir de la sorte sauf le vendredi saint. Mais elle me dit qu’à Pâques nous verrions la rédemption. Elle plaça l’accent sur “voir” et dit : “Pas seulement croire”. – Le P. Balthasar s’absente de Bâle pour une semaine. « Nous décidons de nous voir dans dix jours à Einsiedeln, le dimanche de Laetare. Les jours qu’elle passa seule à Bâle furent d’une solitude indescriptible. Aucun rayon de lumière ne vint jusqu’à elle. Elle a tout le temps des visions d’effroi qui ne lui permettent pas de se reposer. Elle alla un jour à Berne chez Madeleine Hutton qui se convertit dans quelques jours. Il lui avait été dit qu’elle devait se charger d’elle. Elle y alla, mais très fatiguée. D’avoir porté sa petite valise elle eut une syncope à la gare et elle tomba sur le quai découvert.

Après le 21 mars – Le samedi soir, l’idée lui vint qu’elle devait absolument faire davantage pénitence. A la fin de la semaine avaient lieu à Bâle les élections pour le Conseil du gouvernement; le Dr. Peter devrait être élu; ses chances étaient incertaines. Adrienne se souvint que récemment je lui avais recommandé de prier pour la “Bâle catholique”. Elle prit avec elle dans son lit une pierre qu’elle avait ramassée exprès place de la cathédrale; elle se mit d’abord dessus comme aussi sur le cilice, puis elle commença à se frotter avec la pierre jusqu’au sang; la plaie du côté s’ouvrit, et la poitrine forma à nouveau une grande plaie. Le lundi elle m’avoua le tout en disant qu’elle avait encore une fois fait une bêtise. J’insistai une fois encore pour qu’elle garde la mesure; elle dit que je ne pouvais quand même pas tout lui interdire. Elle est souvent comme une pauvre femme qui doit montrer sa gratitude et comme elle ne peut pas faire de grands cadeaux, elle doit essayer de donner un petit morceau de son pain de misère. Surtout maintenant qu’elle ne peut pas prier et qu’elle n’a rien d’autre à offrir. Le Dr Peter fut élu. – Lundi. Je rentrai à Bâle et je trouvai Adrienne en grande détresse. Des vagues de l’angoisse la plus forte l’entraînaient totalement. La communion la brûle comme un feu réel, spirituellement comme physiquement. L’après-midi, le feu revient encore une fois durant la consultation; ce sont d’abord les mains qui brûlent, puis le corps, puis la tête. Là-dessus apparaît aussi Ignace qui lui dit qu’à tout moment elle est libre de dire que cela suffit. Dans cette vocation on est toujours interrogé pour savoir si on veut continuer. On peut toujours se retirer avec les honneurs. Il fit remarquer que moi aussi je pourrais être à nouveau plus simple et plus gentil vis-à-vis d’Adrienne, et non aussi agacé que je le suis souvent. Adrienne répliqua qu’elle ne pouvait quand même pas laisser le Seigneur seul. A cette réponse Ignace rayonna de joie. Il avait en main une sorte de boîte, quelque chose comme un petit théâtre de poupée. Il leva le rideau noir et dedans il y avait à voir tout le chemin de croix du Seigneur en minuscules représentations. Adrienne promit de rester fidèle et elle tomba aussitôt dans une grande angoisse. Elle alla dans la salle d’attente pour chercher le patient suivant. Elle vit que tous dans la pièce la regardaient en riant. A la femme qu’elle fit entrer elle demanda pourquoi elle riait ainsi. Après quelque hésitation elle répondit : parce qu’elle paraissait si rayonnante.

Les notes du Père Balthasar concernant la semaine sainte 1944 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 68-85.

25 avril - Le soir, entre cinq heures et six heures, un cyclone d’angoisse la saisit tout d’un coup, c’était le « trou » le plus profond sans qu’elle ait perdu la foi. Puis cela cessa à nouveau soudainement. A quoi cela a-t-il servi, elle ne le savait pas.

Les jours qui précèdent l’Ascension - Adrienne a de nouveau des douleurs partout. La nouvelle plaie à la hanche saigne si fort qu’Adrienne doit y appliquer des pansement entiers qu’elle doit changer au bout de quelques heures. Elle se plaint d’une lassitude particulière qui provient de la perte de sang. Pendant les jours des rogations qui précèdent l’Ascension elle a fréquemment des moments d’extase : elle voit par exemple quelque part une église profanée, elle doit entrer et s’agenouiller pour expier. Pour cela elle a justement maintenant des douleurs insupportables dans les genoux. Je l’ai vue elle-même dans une extase de ce genre. Elle était occupée à dicter (le commentaire sur saint Jean), elle interrompit soudainement la dictée, elle était partie en esprit. Elle se leva, alla ça et là dans la pièce, lentement, l’esprit ailleurs, elle s’agenouilla avec les plus grandes souffrances, chercha à prier, dessina ensuite par terre une grande croix et à côté une petite croix avec la tige d’une marguerite; elle plaça la fleur elle-même au pied de la grande croix. Puis elle contempla le tout et pria. Quand elle revint à elle, elle dit que le Seigneur l’avait appelée et qu’elle avait dû le suivre. Elle avait vu le Seigneur souffrant sous une grande croix et, à côté, une quantité de petites croix mais dont personne ne voulait rien savoir. Elles devaient pourtant être portées pour alléger la grande croix. Alors elle avait promis au Seigneur, pour elle et pour moi, de l’accompagner jusqu’au bout.

Après l’Ascension - Chaque nuit Adrienne fait pénitence outre mesure. Une neuvaine a aussi de nouveau été confiée; le neuvième jour s’est terminé avec l’annonce de la libération de Rome par les Anglais. Adrienne se donne la discipline, elle dort à peine et la plupart du temps sur sa planche; elle trouve constamment de nouveaux moyens de pénitence et ne cesse de me demander de la laisser libre. Une série d’histoires sont en cours avec de jeunes jésuites qui cherchent leur vocation. Adrienne offre pour eux des nuits entières d’expiation. Également pour obtenir de voir clair dans des affaires importantes elle offre souvent toute une nuit et ne dort guère alors. Le matin, elle me téléphone et me communique le résultat de sa prière et de son sacrifice.

Veille de la PentecôteAdrienne n’est pas dans le trou, mais douleurs les plus violentes. Tous ses membres sont disloqués l’un après l’autre, une fois le soir, puis une fois encore durant la nuit, si bien que le jour de la Pentecôte Adrienne en sent encore les conséquences.

PentecôteAu cours de la semaine écoulée, sous l’ancienne plaie du coeur, trois nouvelles qui se fondent ensuite en une seule. Le jour de la Pentecôte, toutes les anciennes plaies sont bien cicatrisées, ce qui n’est pas totalement agréable mais provoque chez Adrienne une sorte de difficulté à respirer comme si elle avait en quelque sorte à respirer par les plaies.

26 septembre - Dans la nuit de jeudi à vendredi, souffrances et désolation. Adrienne voit constamment la croix, tantôt avec le Seigneur, tantôt vide, et la Mère là devant qui pleure. Et on ne sait pas ce qui est le plus terrible : la souffrance au sujet du Seigneur ou la souffrance au sujet de la croix vide. Et on n’ose pas y prendre part, à quoi cela servirait-il? – Adrienne est dans le trou jusqu’à samedi; il cesse soudainement pendant une dictée. Pour cela, durant la nuit, souffrances physiques insupportables. La plaie du coeur est grande ouverte. Adrienne ne sait pas si ses douleurs sont un spasme vasculaire ou la croix dans le dos. Toute la nuit, de douleur, elle a les larmes aux yeux. A un certain moment, Ignace apparaît et cherche à la consoler. Il dit qu’il sait quelque chose. Il s’en va et apporte un certain nombre de blocs de bois carrés qu’il déballe et dispose lentement et avec précaution. Puis il regarde Adrienne. Après quelque temps, il dit qu’il sait encore quelque chose. Il s’en va à nouveau et apporte une quantité de boules, mais pendant qu’il les décharge pour aller en chercher d’autres, elles commencent à rouler. Il revient et dit : elles ne vont tenir en ordre que si on les entoure d’une clôture. Puis il regarde à nouveau Adrienne. Elle a toujours les mêmes souffrances et elle trouve que tout cela n’est pas particulièrement amusant ou consolant. Ignace dit alors qu’il sait encore quelque chose : il fait rapidement une petite croix sur chaque bloc de bois et chaque boule et il s’en va avec un mystérieux sourire. Il revient avec la Mère de Dieu qui reste alors seule avec Adrienne et qui lui montre comment toutes les souffrances sont utilisées : pas seulement pour les jeunes jésuites (les blocs de bois) et les jeunes filles (les boules qui sont si difficiles à tenir avant qu’il y ait un local), mais pour toute l’Eglise. Là-dessus Adrienne est très heureuse et elle porte volontiers ses souffrances.

2 octobreAdrienne a une nouvelle plaie au coeur qui est particulièrement douloureuse. A chaque instant cela la fait tressaillir, elle saigne fort, du sang rose clair, et la douleur lui tire des larmes des yeux. Elle peut à peine dicter. Elle pense que c’est pour les prêtres allemands.

19 octobre - Début de semestre. Adrienne est profondément dans le trou depuis dix jours. C’est un problème tout à fait intellectuel devant lequel elle est placée et qui la torture jour et nuit. C’est comme si elle devait prendre part à la décision de prévision du futur. Vaut-il mieux que l’Église, l’État, le pays soient épargnés par les Russes, la Révolution, l’athéisme, et rester dans ce cas avec les anciens cadres et l’ancienne tiédeur? Ou bien vaut-il mieux que tout périsse pour que quelques-uns au moins se réveillent? Comme elle est dans le trou et que la foi lui a été ôtée, elle ne peut pas dire : que ta volonté soit faite. Mais elle doit choisir d’une manière pressante en quelque sorte. Et elle n’a aucune idée de la direction qu’il faut prendre. Elle voit Marie au-dessus de Bâle, avec la main qui bénit, mais en regardant quelqu’un qu’on ne voit pas – (c’est le Fils) – pour savoir ce qu’il va décider, toujours prête à retirer sa main protectrice si le Fils le veut. Elle voit Ignace à Rome, prêt à lancer dans le Vatican quelques paroles tonnantes, mais lui aussi regarde avec attention quelqu’un d’invisible et il attend sa décision, car lui aussi est prêt à se taire et à tout laisser en l’état. Cette souffrance est beaucoup plus torturante que ce que les mots peuvent en dire; car elle place devant l’impossible : ne pas être en mesure de choisir et ne pas avoir le droit d’attendre.

26 octobre - Dans le “trou”. Dans la nuit, des questions à cause de N.; elle croit discerner la vocation religieuse. Le trou se fait ensuite toujours plus profond; un malaise sourd, sans forme et angoissant. Elle prie au pied de son lit jusqu’à ce qu’elle soit engourdie de froid, se glisse péniblement dans son lit, sent alors ses mains glacées entourées d’une chaleur merveilleuse; deux autres mains, qu’elle ne voit pas, les tiennent; pour un instant, il n’y a plus en elle qu’amour et gratitude; elle se donne totalement et s’offre tout entière; au même instant, les mains invisibles se détachent et elle sent tomber sur ses mains deux gouttes de sang glacées. Elle est projetée dans l’abandon le plus extrême; les deux plaies de ses mains sont très visibles, elle est dans une totale désolation. Elle a la ferme intention de brûler tout “Jean”. Le livre sur le mariage également, parce que tout ce qui s’y trouve ne ferait qu’induire en erreur le lecteur inconscient, etc. Aujourd’hui elle n’est plus sûre du tout qu’elle ne dissuadera pas chaque personne qu’elle rencontrera d’être catholique ou de le devenir. Elle dit : si je savais que K. ou F. ou l’un des jeunes devait passer au noviciat par quelque chose de semblable, je lui déconseillerais aujourd’hui d’entrer.

27 octobre - Les deux gouttes de sang glacées qui étaient tombées sur ses mains sont entrées en elle et elle sent maintenant du sang glacé circuler dans ses veines, un sang qui n’est plus le sien et la plonge dans l’effroi. Elle est tout à fait séparée de l’amour.

28 octobre - Cela va mieux. Après la communion seulement elle est tout à fait dans le trou pendant une heure. Prière pour les étudiants. Pour R., elle s’est sacrifiée encore une fois totalement parce qu’il a encore toujours la plus grande angoisse de s’offrir à Dieu. Là-dessus, elle se sentit mal toute la nuit; elle dut vomir constamment.

10 novembreAdrienne est de nouveau dans un trou tout à fait profond et désolant. Elle sait qu’elle est damnée, qu’elle est le péché lui-même, que personne ne peut l’aider. Elle vit dans l’angoisse et se sent abandonnée de tous, non seulement de Dieu mais aussi des hommes. Elle a un besoin invincible de compréhension et de proximité humaines, mais elle ne sent partout que froideur et indifférence. Pendant plusieurs nuits, elle ne dort pas du tout, elle est plongée dans les autres par une vision d’angoisse; toute la journée, elle est très fatiguée. Malgré cela elle continue à travailler à “Jean” et au livre sur le mariage, et elle voit beaucoup de monde.

Après le 3 décembreA Bâle, l’angoisse continue toujours. A part cela, Adrienne est physiquement mal en point, elle a une forte fièvre persistante, suite à un refroidissement, elle a mal à la tête et une forte douleur constante au poumon, qui devient insupportable la nuit si bien qu’elle doit verser des larmes d’une manière presque continuelle, ce qui n’est pas dans ses habitudes vu son extrême capacité de résistance à la souffrance. L’abcès va un peu mieux, mais n’a pas encore disparu. Elle vit dans une angoisse sans forme qu’elle essaie de me décrire en détail étant donné qu’elle présente toujours de nouveaux aspects. Mercredi, ce fut surtout lassitude, dégoût et honte devant le péché des hommes qu’elle doit sans cesse prendre sur elle. Elle trouve ce péché si infiniment répugnant qu’elle préférerait presque offrir pour cela un véritable enfer au lieu d’avoir constamment à s’en occuper. Elle trouve insupportable que le Seigneur ait dû toucher quelque chose comme cela. Comme l’amour sensible lui était retiré, elle ne pouvait pas non plus sentir de véritable amour pour les pécheurs. Tous ces jours, il y eut très peu de vision; tout passait sur la mer d’une angoisse sans forme. – Le trou continue jusqu’au 20 décembre presque sans interruption. Il est le plus souvent très brutal et fait passer Adrienne par tous les stades de l’angoisse et du désespoir. Assez souvent, Ignace apparaît pour la réconforter. C’est comme un martyre long et raffiné, dit Adrienne, qui s’étend sur des jours et des semaines; quand on voit que celui qui est martyrisé ne peut plus aller plus loin, on interrompt et on lui donne un reconstituant. Ce rôle, Ignace l’a assumé de la manière la plus aimable. – La nuit, Adrienne fait à nouveau d’effrayants exercices de pénitence. Je ne l’apprends que rarement et en passant. Elle dit alors qu’elle doit confesser quelque chose, mais qu’elle demande l’absolution à l’avance, qu’elle a peut-être fait quelque chose de trop, mais que c’est arrivé sans qu’elle le veuille et non de propos délibéré. En fait il semble que cela arrive toujours quand elle est accablée par la démesure de la souffrance et du péché des autres; elle se laisse alors emporter dans des pénitences de ce genre.

Vers la mi-décembreElle fait toujours aussi des exercices de pénitence avant de poser une question la nuit à ma demande : par exemple si tel ou tel est appelé, pour savoir comment agir avec lui. Elle explique qu’autrement cela ne va pas, ce serait tout à fait contraire aux règles de bienséance. On ne peut pas s’introduire dans une soirée distinguée avec un tablier de travail. Un exercice de pénitence est la purification de rigueur la plus élémentaire. Et Ignace aussi bien que Jean en sont bien d’accord.

Aux environs de Noël – Adrienne a une étrange vision qu’elle ne comprend pas du tout et qui est pourtant très transparente. Elle est sur une magnifique prairie en été avec beaucoup de fleurs et de papillons. Mais un papillon particulièrement beau a la propriété, chaque fois qu’on le regarde, de grandir un peu. Si on cesse de le regarder, il reste comme il est; si on le regarde à nouveau, il se remet à grandir. Finalement il fait presque un mètre, il est magnifique à voir avec ses couleurs extraordinaires et variées, mais il a cependant quelque chose d’inquiétant. Il se met à voler et se pose sur la tête d’Adrienne. C’est pour elle plutôt peu rassurant. Mais elle n’ose pas le prendre pour le chasser. Puis le papillon s’envole et se pose sur la tête de quelqu’un d’autre. Mais cela, Adrienne le supporte encore beaucoup moins, elle le chasse chaque fois de là, et le papillon revient sur sa propre tête. – Il est clair que le papillon signifie la souffrance de substitution : c’est très beau à voir mais inquiétant à porter.

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

4 janvier - Dans les jours précédant Noël, je lui avais dit assez sévèrement que la grande plaie du côté qu’elle avait reçue par son instrument de pénitence devait maintenant enfin guérir. Cette nuit-là, Adrienne dormit très bien; le matin, la plaie était fermée et elle ressemblait à une cicatrice après une opération quand on a retiré les fils, et à droite et à gauche les petits points rouges des fils sont encore visibles. Adrienne trouva cela très amusant.

Après le 19 janvier – Durant la nuit, elle voulut faire pénitence et comme elle est maintenant trop faible pour prendre la discipline, elle a trouvé une nouvelle sorte de pénitence : rester à genoux au pied de son lit jusqu’à ce qu’elle ait très froid, puis rentrer dans le lit pour se réchauffer et en ressortir. Elle fit cela toute la nuit. Tandis qu’elle priait ainsi, elle vit tout Bâle sous ses yeux, sa misère, sa médiocrité, la manque de fraîcheur des catholiques, le clergé, etc. Ce fut une prière intime, implorante. Marie se tint à genoux à côté d’elle presque toute la nuit; et à côté de Marie était agenouillé Ignace; tous trois priaient, assiégeaient Dieu. “Le Bon Dieu a passé un mauvais quart d’heure”, dit ensuite Adrienne. – Les consultations de ces jours-ci sont importantes et pénibles. Aujourd’hui E.B. arriva peu avant 3 H. La salle d’attente était pleine; Adrienne lui dit d’attendre un moment. E. attendit. Adrienne vida la salle d’attente (comme elle a coutume de dire); cela se fit en cinq ou dix minutes environ; tous les patients avaient été traités. E. entra alors. Elle voulut s’en aller avec Adrienne, mais celle-ci lui dit qu’elle devait encore une fois vider la salle d’attente qui s’était remplie entre-temps; cela ne durerait pas longtemps. De fait Adrienne traita quinze ou vingt personnes en un temps très bref. Puis les deux allèrent en voiture à Kleinhüningen voir une patiente; ensuite Adrienne fit de nombreuses visites à l’hôpital Sainte-Claire, tint plusieurs conversations avec des Sœurs. En rentrant à la maison, E. lui dit que ce n’était quand même pas naturel, que du reste cela avait frappé aussi sa mère, et même que toute la ville parlait de ces consultations et de son rythme impossible. Adrienne me raconta cela à moitié amusée, à moitié confuse.

Après le 30 janvierUne après-midi, à la consultation, deux guérisons s’étaient produites.

18 février - Encore deux guérisons. L’une pour une femme à qui Adrienne avait rendu plusieurs fois visite et qui avait entre 40 et 41 de fièvre; toute la famille la tenait pour mourante et elle était épouvantée chaque fois qu’Adrienne lui demandait de parler, de s’asseoir, de manger, etc. Aujourd’hui en arrivant, Adrienne lui a dit que ça allait définitivement mieux, qu’elle était guérie. La femme fut réellement guérie.

3 marsDimanche dernier, il y avait au Penclub une conférence de Fritz Ernst. Ensuite, souper. Adrienne était assise à côté de Th. G., elle parlait justement avec animation avec son vis-à-vis quand elle entendit une conversation nettement perceptible de Monsieur von der Mühll-Burckhardt avec Mme G., dans laquelle il commençait à vanter l’art médical de son mari. Il disait : “Il est si rassurant d’être soigné par lui. Dès qu’il entre, on se sent mieux. En tout cas ce n’est pas comme chez certains médecins, particulièrement chez une femme-médecin, dont on me dit qu’il lui suffit de prendre le pouls de quelqu’un pour qu’il soit guéri. Ces derniers temps, j’ai entendu plusieurs fois des histoires de ce genre”. Le tout était dit tout haut intentionnellement pour qu’Adrienne l’entende. Dans le ton de celui qui pense d’un air supérieur : “On ne nous aura pas!”. Après m’avoir raconté cette histoire, Adrienne dit : “Je vous ai bien dit que nous aurons encore des embêtements! Mais ça m’est passablement égal”.

Après le 3 mars - A la consultation, une série de guérisons. Quatre en un seul jour.

Après le 21 mars – Vendredi, à la consultation, ce fut toute une procession de gens qui parlaient de miracles et la remerciaient. Cela commença par le crieur de journaux devant la librairie Wepf; il s’avança vers elle et lui dit que c’était pour lui une joie de vendre les journaux devant sa maison. Il lui montra une photo de son enfant et lui demanda de penser à lui, cela suffirait bien. Vint aussi Mlle Gr. dont le père avait été fait prisonnier en Allemagne, qui avait été condamné à mort pour un méfait et, quand Adrienne avait prié pour lui, il avait été soudainement libéré. Puis vint Mlle Sc. dont la sœur avait été récemment guérie sur son lit de mort (elle était déjà absolument une ruine et elle ressemblait à un cadavre); elle raconta que toute la maison Singer où habitent les sœurs en parle et que ce n’est pas la première histoire de ce genre dont elle entend parler. Mlle Z. lui téléphone pour demander ce qu’il en est de la guérison et si elle ne croit pas que c’est un miracle, etc. – Quand Adrienne rentra chez elle en voiture alors qu’il faisait presque complètement nuit, elle vit près du café Spitz un homme, dont elle reconnut exactement le visage, tirer sur elle avec un pistolet. Elle entendit la détonation mais ni elle ni sa voiture ne furent atteintes. Cinquante mètres plus loin, dans la rue du Rhin (Rheingasse), un deuxième homme tira également et manqua son but. Le surlendemain, en allant à sa consultation, Adrienne rencontra les deux hommes à l’entrée de son cabinet, près de l’étalage de Wepf. Je lui dis que la prochaine fois qu’elle les verrait elle devait leur parler au cas où cela ne l’angoisserait pas. Elle dit que dès qu’elle reçoit de moi une mission, elle n’a jamais la moindre angoisse.

25 avril – Le prodige du lilas se renouvelle. Adrienne fait une visite chez une patiente rue Hirzbrunnen. Quand elle sort de la maison, elle prie Marie comme à son habitude. Elle voit un lilas encore tout fermé qui n’a guère encore que des esquisses de feuilles. Elle pense que le lilas convient bien à la Mère. A cet instant, l’arbre s’épanouit, les ombelles apparaissent, pas encore totalement ouvertes mais, comme dit Adrienne, “comme une vierge”. De l’autre côté de la rue, un vieil homme était à sa fenêtre, il le vit en même temps et aussitôt il appela quelqu’un qui était dans la pièce pour qu’il vienne voir : l’arbre est en fleurs. – La cousine de J., de Saint-Gall, est tombée malade, sans espoir; par la prière d’Adrienne elle est guérie d’une manière apparemment miraculeuse. A part cela, Adrienne prie aussi pour beaucoup d’autres causes, par exemple pour la conversion d’un protestant, étudiant en théologie, qui était chez moi et ne voulait pas avancer comme il fallait. – Je n’avais jamais parlé avec Adrienne de R. J’avais simplement toujours l’impression qu’il pourrait devenir un jour jésuite. Pour le moment il étudie la médecine. Un soir, G.B. est chez Adrienne et il lui raconte qu’il a rencontré R. Quand il prononce le nom de R., celui-ci est répété tout à coup d’en haut par la voix d’Ignace, fortement et énergiquement; et Adrienne sait qu’il est appelé pour l’Ordre. Elle me demande ensuite de qui il s’agit et elle me reproche de ne pas lui avoir parlé plus tôt de l’étudiant.

Le dimanche précédant l’Ascension, c’était la fête des mères. Adrienne était dans le trou. L’après-midi, on sonne : une femme inconnue paraît avec deux bouquets de marguerites, un grand et un petit. Elle dit à Adrienne qu’elle a cueilli ces fleurs exprès pour elle et que toutes ces fleurs sont des prières, à chaque fleur elle a dit une prière. Le petit bouquet est pour la statue de la Mère de Dieu, ce sont des prières pour la Mère ; le grand est pour elle : c’est à elle, Adrienne, que ces prières sont confiées, elle peut en faire ce qu’elle veut. Elle a bien assez de choses qui lui tiennent à coeur. D’ailleurs, dit la femme, étonnez-vous du temps qu’il faudra encore pour que les gens remarquent ce qui se passe vraiment place de la cathédrale. Adrienne fut si troublée qu’elle n’osa pas demander son nom à la femme.

22 juinDans son ménage, il ne cesse d’arriver des choses inexplicables. Adrienne a par exemple toujours du beurre en abondance. Elle me raconte qu’elle a un jour distribué tous ses tickets de beurre à sa parenté et quand, peu après, elle chercha quelque chose dans son sac à main, elle en retrouva une quantité.

25 juin – Adrienne me dit qu’elle a prié pour un étudiant qu’elle ne connaît pas, dont elle ne connaît pas non plus le nom. Il s’agit d’une vocation sacerdotale, mais pas d’un jésuite, sans doute une vocation religieuse. Je dois faire un peu attention aux gens qui viendront à moi prochainement. – Adrienne raconte aussi que le verre d’eau qu’elle a auprès d’elle la nuit s’est toujours rempli à nouveau après qu’elle a bu. Je demande qui l’a rempli. Elle répond : “La Sainte Vierge, je pense”. Et elle ajoute : c’est quand même curieux qu’on lui laisse la soif et qu’on ne fait que la soulager alors qu’il aurait été aussi facile de lui enlever la soif. Mais elle comprend bien que cette soif est en quelque sorte nécessaire.

29 juin Le soir vient Mlle Gr. qui veut entrer au Carmel. Je suis enclin à considérer la vocation comme authentique, mais quelque chose en l’affaire ne me plaît pas. Je demande à Adrienne de prier. Le lendemain matin Adrienne me téléphone et m’explique le cas jusque dans les moindres détails : l’authenticité de la vocation est confirmée et ce qui n’est pas en ordre exactement expliqué.

19 octobre A la consultation, nouvelles “histoires”. Une femme, qui était entrée avec une sérieuse arthrite, quitte la pièce d’un pas normal. Une autre, qui ne pouvait plus marcher chez elle qu’avec l’aide d’une chaise, est aussitôt guérie. Adrienne lui prend la chaise et lui ordonne de marcher librement. Dans la salle d’attente, Mme Speidel déclenche une conversation générale sur les événements étranges qui se produisent chez Mme Kaegi; beaucoup ont quelque chose à raconter.

Samedi et dimanche 2-3 décembreNous sommes à Einsiedeln. Le vendredi soir, j’étais à Lucerne et je fus touché par une grippe soudaine assez sérieuse. Vu cet état de choses, je pensai que j’aurais à rester au lit plusieurs jours et je téléphonai à Adrienne que je ne pourrais pas aller à Einsiedeln. Adrienne fut inquiète plus que nécessaire de mon état de santé, elle s’informa de tout. La nuit, vers deux heures, la même grippe la saisit qui la harcela fortement pendant une heure. Moi-même, le matin, j’étais complètement guéri tandis qu’elle-même était encore toujours très enrhumée. Nous allâmes ainsi ensemble en voiture à Einsiedeln. – Mme le Dr. H. était au lit avec un abcès à la jambe et beaucoup de fièvre; elle ne put donc pas venir avec nous à Einsiedeln. L’abcès apparut soudainement au même endroit à la jambe d’Adrienne, elle eut de la fièvre; au même moment, Mme H. était guérie et, à notre retour, elle nous reçut en pleine forme pour le souper.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

4 janvier - Durant la retraite à Einsiedeln, de loin elle avait attiré mon attention sur l’un des retraitants qui ne croyait pas bien. Mais on pouvait l’aider. Je ne savais pas exactement de qui il s’agissait; il pouvait s’agir de deux retraitants. Je lui téléphonai. Elle me décrivit alors son visage. Je n’y voyais pas encore très clair. Elle dit : je vais demander cette nuit. Je la rappelai le lendemain; elle raconta que durant la nuit elle avait vu tous mes retraitants; celui auquel elle pensait était X; pour d’autres aussi elle me donna quelques conseils.

18 février - Mercredi dernier, elle avait fait un exposé à l’Association des mères de Saint-Antoine sur des questions d’éducation sexuelle pour les jeunes filles. Son exposé semblait, dit-elle, avoir trouvé un écho. Cependant, à la fin, elle eut tout d’un coup une vue précise de l’état d’âme d’un ecclésiastique qui était présent; elle en fut plongée dans une grande inquiétude: elle reçut cela comme une tâche.

3 marsAdrienne a été invitée récemment chez un curé; elle rentra chez elle épouvantée et elle me dit que cet homme “n’était pas libre”. Il est attaché à sa sensualité et même s’il ne commet pas de péchés extérieurs contre le sixième commandement, il se complaît en des rêveries sur des péchés commis auparavant. Comment un tel homme peut-il conduire des âmes, dit Adrienne? On doit être totalement libre et pur pour pouvoir le faire.

6. L’enfant

27 janvier – Adrienne arrive vraiment dans le “trou”. Angoisse croissante qui submerge tout. Elle vient me voir tout éperdue, se plaint qu’elle n’en peut plus, elle se sent coupable sans mesure. Elle doit absolument abandonner l’enfant car elle le souillerait tout à fait. (Le soir précédent, nous avions eu une belle rencontre : Adrienne et les quatre qui sont déjà là; salut du Saint-Sacrement, puis conversation sur la prière et la contemplation. Ignace et Marie étaient à nouveau présents. Adrienne m’avait dit avant : “Dépêchez-vous, Marie et Ignace sont déjà en bas dans la chapelle”. Quand je revêtis mon surplis, Ignace aida à le mettre en place par derrière. Aujourd’hui tout a disparu dans l’angoisse.

Mi-février – Les “enfants” : Mlle Bl. a enduré depuis des mois une véritable torture. Sa vocation est extrêmement attaquée par sa famille. On lui coupe toute relation avec son milieu, on lui interdit tout commerce avec des catholiques. Sa mère, qui jusqu’alors allait toujours à l’église, ne pratique plus pour punir sa fille. Un oncle menace de devenir protestant; son père surveille son courrier. Elle ne peut garder pour elle aucune lettre, elle doit lire son courrier devant tout le monde. Seule Mlle Chr. peut encore, jusqu’à présent, aller la voir. – Chez Mlle G., une prière approfondie. Mlle Chr. a également chez elle des difficultés croissantes (son père est protestant). Mais toutes sont pleines de zèle, tout à l’affaire.

1er maiVision de la Mère comme reine de mai. Elle est très jeune et très belle, et elle a lenfant sur le bras. Dans une autre vision, la Mère, Jean et Ignace se trouvaient ensemble.

Début mai - Adrienne voit beaucoup de gens parmi lesquels sans cesse les “enfants” qu’elle éduque individuellement et avec soin.

19 juilletLes semaines depuis la dernière note ont été marquées par beaucoup d’épuisement et de lassitude. Adrienne ne se sent plus capable d’aucun travail, elle se traîne péniblement d’une consultation à l’autre, perd fréquemment connaissance ou bien tombe soudainement. Finalement une nuit elle a une telle crise que, contrairement à son habitude, elle sonne et appelle à l’aide. Elle croit que sa dernière heure est arrivée. C’est un épuisement à mort, tout à fait physique; c’est comme si elle devait vivre la mort du chrétien ordinaire, de l’homme de la rue, sans beaucoup penser à Dieu et à l’au-delà, en se souciant de la manière dont elle doit laisser la maison et le travail, en se souciant aussi de l’enfant. Le lendemain elle me dit que peut-être ou même vraisemblablement elle ne verra plus l’enfant. Je lui dis que la nuit suivante elle doit demander à la Mère comment nous devons avancer, si nous devons tout accélérer, etc. Elle promet de le faire.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Par ordre chronologique, thèmes abordés par Adrienne ou contenu de ses échanges avec le P. Balthasar.

4 janvier Le temps et l’éternité.

Entre la nouvelle année et la mi-janvierAvec Catherine de Sienne, le sens de la pénitence.

Mi-janvier – Marie et la Trinité.

Après le 19 janvier – Quand la souffrance a commencé dans l’âme du Christ.

25 janvierImportance de la présence de Marie dans l’enfance, l’adolescence, les fiançailles.

29 janvier Tableau d’apostats.

Après le 30 janvier La fausse mystique – La communion sacramentelle – Les hérésies.

11 février – Le monde qui s’écroule… dans le Seigneur.

Mi-février – Inciter à la pénitence, à la prière, à la grâce, à la conversion – Le choix des candidats – Comment être supérieur – La personnalité d’Ignace.

18 février La solitude du Seigneur.

Après le 18 février – L’obéissance – Saint Ignace – Le Notre Père.

Mercredi des cendres Les cendres.

3 marsLa communion – Le purgatoire.

Après le 21 mars – Une coupe de pommes.

Après le lundi de PâquesLa grâce – Ignace – La prière.

21 avrilLa prière – A chaque faute, nous devrions apprendre.

24 avril – Marie qui répare.

30 avrilSur Catherine de Sienne.

Début de mai – Marie et son Fils.

4 mai - Baptisés et non baptisés dans le ciel.

7 mai Gemma Galgani.

Les jours qui précèdent l’AscensionNoviciat.

Ascension - Faire obstacle à la Trinité.

Après l’Ascension – Le péché.

Pentecôte Comment l’Esprit se répand.

24 juin – Jean-Baptiste.

25 juin – Déviation dans la mystique

19 octobre Des prêtres dans ciel : des aides de la chrétienté future.

1er novembre - Tous les saints coopèrent pour ainsi dire à la formation d’un nouveau saint dans le monde.

2 novembrePurification des défunts.

8. Adrienne et ses relations

4 janvier - Il y a une semaine, elle avait reçu à Bâle l’Abbé Journet et elle était ravie de cette rencontre. Pour elle, Journet incarne l’amour authentique, johannique.

Mi-janvier – Ces jours-ci, Adrienne a des difficultés invraisemblables avec la tenue de son ménage et avec les gens de maison. Les trois jeunes filles ont annoncé leur départ pour le 15 janvier et Adrienne ne trouve personne.

28 janvier Adrienne a des difficultés les plus invraisemblables avec ses bonnes; c’est un chaudron de sorcières où seule une patience infinie peut encore tenir. Les unes prennent leur congé dans un ciel serein, d’autres quittent la maison sans dire au revoir, d’autres encore s’annoncent mais posent des conditions impossibles (par exemple que l’une des congédiées soit reprise), beaucoup exigent un salaire excessif.

Après le 30 janvier La plaie au côté saigne et tout le côté est ouvert sur la largeur d’une main environ. Le soir, alors qu’elle changeait le pansement tout en sang, Werner entra; il demanda effrayé ce qu’elle avait là; il comprit, sortit et revint plus tard; il lui demanda seulement de manière amicale si cela lui faisait fort mal. – Elle a une singulière conversation avec un protestant, Sell, qui ne cesse de lui dire que dans cette pièce (son bureau) il y a un air tout particulier, un fluide, quelque chose qui touche l’âme et conduit à Dieu. – Au début de la semaine, après des état d’angoisse longs et terribles, le front et les mains se mirent tout d’un coup à saigner. C’était le soir. Noldi entra et vit le front saigner. Fort effrayé, il aida à le sécher et il demanda à Adrienne ce qu’elle avait.

11-12 févrierAdrienne se réveilla avec un sentiment de malaise : faiblesse et nausées. Elle découvrit que la plaie du coeur avait beaucoup saigné. Tout son lit était plein de sang; sous le coeur s’était formée une flaque. Désespérée et avec un profond dégoût d’elle-même, elle se leva et s’assit pendant un certain temps au bord du lit, le sang gouttait par terre. Puis elle alla dans la salle de bain pour tout laver et essuyer au moins les traces. L’actuelle femme de chambre, H., lui fit une grande scène : si Adrienne ne faisait pas appeler un médecin, elle parlerait à Monsieur le Professeur. Elle ne pouvait pas supporter cela plus longtemps. Le lendemain matin, la perte de sang était un peu plus faible mais encore toujours importante. Il fallut encore une fois tout laver. C’était le vendredi 11 et le samedi 12 février. Le dimanche, cela ne saignait plus que faiblement. Le lendemain encore la plaie coule toujours un peu. Adrienne doit mettre un solide pansement.

Jeudi après les cendres Consultation : rien que des cas désagréables. Des gens qu’Adrienne doit tancer. D’horribles histoires sexuelles à n’en plus finir. Adrienne me montra récemment dans son cabinet de consultation son coin lavabo : quand une horrible histoire de ce genre est passée, elle se lave non seulement les mains mais aussi le visage et les dents pour être à nouveau à peu près propre et capable de travailler.

Après le 3 mars Ces derniers temps, elle l’a eu très dur avec Niggi. Derrière la première catastrophe d’autres se découvrent, c’est une série de difficultés. En plus apparaît Md. qui s’invite sans avoir été invitée. On ne sait pas pour combien de temps. Mais le fléau des domestiques semble provisoirement surmonté; deux gentilles jeunes filles catholiques sont à la maison depuis dix jours environ.

Après le 21 mars – Samedi soir le P. de Menasce, o.p., est chez Adrienne, recommandé et envoyé par l’Abbé Journet. Adrienne craignait un peu la rencontre; elle avait remarqué, par une lettre de Journet, que celui-ci en savait sur elle (sans doute par Béguin) plus qu’elle n’aurait aimé, et il envoyait vraisemblablement Menasce pour la sonder. De fait celui-ci porta plusieurs fois la conversation sur la mystique; il lui demanda si elle pensait qu’il y avait encore des mystiques aujourd’hui, etc. Dans l’ensemble l’entretien se déroula paisiblement.

Après le lundi de PâquesCes dernières semaines Adrienne eut beaucoup à supporter de la part de sa parenté. Sa mère vient souvent chez elle maintenant pour chercher du réconfort, mais incompréhensiblement elle ne cesse néanmoins de se montrer horrible dans ses propos. Elle lui dit ainsi que l’Eglise catholique avait jeté sur elle son filet à cause de son nom et qu’elle en faisait artificiellement une sainte. La vraie sainte, c’est sa sœur dont personne ne se soucie justement parce qu’elle est protestante. – A l’hôpital, dit Adrienne, elle est comme nue. Elle a l’impression de passer entre deux haies de curieux. Toutes les Sœurs l’abordent, lui demandent conseil, voudraient du réconfort, etc. Il lui semble que toutes en savent sur elle beaucoup plus qu’elle ne le voudrait.

7 maiA la consultation il se passe une foule de choses ; elle ne me dit pas tout. La plupart du temps c’est seulement : “J’ai eu une consultation affreuse”.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

25 janvierCes jours-ci Adrienne est très malade, elle a constamment entre 38 et 39 de fièvre. Une sorte de grippe. Mais elle ne me le dit que tout à fait en passant; cela ne l’empêche pas d’assumer sa consultation et tout le reste. Mais le mercredi, alors qu’elle a beaucoup de fièvre, elle n’est plus dans le “trou” et elle est moralement pleine d’entrain. Au lit elle voulut encore lire quelque chose. Son regard tomba alors sur la petite statue de la Mère de Dieu qui se trouve sur sa commode et qui avait un peu bougé. La petite statue faisait des mouvements avec la main, “comme quand on chasse des poules”: un signe qu’elle devait éteindre rapidement et dormir. Le lendemain matin la fièvre avait baissé. – Adrienne travaille à nouveau à son livre sur le mariage. Elle sait qu’il doit se faire, qu’elle le veuille ou non. Elle s’astreint, malgré la fatigue et l’épuisement qui suivent la consultation, à exécuter chaque jour son pensum pour ce livre. Elle m’apporte aussi des aphorismes.

28 janvier Toute la journée, Adrienne la passe “dans son propre péché”, totalement anéantie par sa propre faute. C’est comme un fleuve de feu rempli d’immondices et d’horreurs qui passe à travers elle et l’inonde par vagues. C’est horrible qu’on ne puisse pas saisir ce péché. Adrienne souhaite être une pécheresse qui puisse saisir ses péchés et s’accuser clairement. Mais justement elle a commis tous les péchés sans distinction. “Nommez-moi un péché que je n’ai pas commis”. Moi : “Par exemple vous n’avez pas assassiné vos parents”. Elle : “Ce n’est pas sûr. Quand mon père était à la mort, je savais ce qu’il en était, mais ma mère, qui était comme un enfant, ne le savait pas. On aurait encore pu l’opérer, mais ma mère ne voulait rien en savoir. Peut-être que si j’avais insisté plus fort il serait encore en vie maintenant”. Après cet exemple, je n’osais plus élever d’autres objections.

Dimanche 30 janvier Cette semaine ses chemises sont chaque jour tachées de sang et elles collent aux plaies. Marie dit seulement : Cela n’a pas d’importance et si on peut l’utiliser, on le donne volontiers, n’est-ce pas? Ce qu’Adrienne approuva. Puis Adrienne alla à la messe.

Après le 30 janvierAdrienne se plaint d’être exploitée et de ce qu’on lui en demande trop. La foi et l’amour lui sont retirés. Elle croit souiller toute personne qu’elle rencontre. Elle se sait damnée pour toujours. Elle me demande si je ne pourrais pas aussi la réprouver puisque le Seigneur l’a déjà fait. Ce serait tellement plus facile si ce malentendu entre nous était liquidé. Année après année elle est devenue toujours plus profondément infidèle à la grâce de Dieu. Plus elle en a reçu, moins elle en a transmis. Personne ne pourrait mesurer les dimensions de sa faute.

Mi-février – Tandis qu’Adrienne s’entretient un soir avec le P. Balthasar, elle s’interrompt brusquement et dit : Ah! Je crois que je sors du “trou”. Je puis croire à nouveau. De fait, la nuit suivante elle put de nouveau prier. Elle ne dormit pas : elle avait une si grande soif de prière qu’elle dut s’y livrer totalement.

Mercredi des cendresLa nuit elle est assise pendant des heures au bord de son lit parce que son coeur ne lui permet pas de se coucher, ou bien elle va et vient dans sa chambre. Elle voulut d’abord lire quelque chose, mais toute la chambre brûle, partout de petites flammes jaillissent en l’air, ce sont des flammes de purification, ce sont toutes les balayures du monde qui brûlent dans cette chambre; les flammes l’inquiètent, elle éteint la lumière, mais les flammes continuent à brûler sans répandre beaucoup de lumière, s’avivant ça et là. Par hasard elle voit son visage dans la glace, elle lui trouve un trait étranger, quelque chose de pur, dit-elle, qui ne lui appartient pas, et à ce moment-là, une angoisse la saisit qui ne la quittera plus jusqu’au matin.

3 mars Hier soir, elle était seule chez elle, elle pleura longtemps. Après, je lui demandai pourquoi. “Parce que je me croyais tout à fait abandonnée par Dieu, par tout le monde et aussi par vous. Mais cela me serait encore égal que personne ne m’aime; ce que je ne peux pas supporter, c’est que moi-même je ne puis plus aimer. J’aimerais même bien être en enfer si là je pouvais aimer. Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est quand on ne peut plus aimer.Qu’est-ce que je cherche encore en ce monde?”

Après le dimanche de Laetare (4e dimanche de carême)De retour à Bâle après un passage à Einsiedeln, elle est à nouveau dans le “trou » qui avait déjà recommencé à Einsiedeln. Elle est sans cesse effroyablement contrainte à chercher. Durant la nuit, cela devient une véritable obsession. Chaque nuit elle ouvre plusieurs fois tout son lit jusqu’au matelas du dessous qu’elle cherche à soulever de toutes ses forces pour voir si “cela” ne se trouve pas là-dessous. Plusieurs fois il y a dans sa chambre une grande pierre, plus haute qu’un homme, qu’elle doit bouger. Elle s’y essaie terriblement et le lendemain matin son épaule est déchirée jusqu’au sang. Elle pense qu’elle doit évacuer la pierre en la roulant; derrière se trouve peut-être ce qu’elle cherche. Et comme elle voit qu’elle ne peut la déplacer, elle essaie au moins de la soulever pour voir au-dessous ce qu’elle cherche. Elle dit que cette obsession de chercher, qu’elle n’a jamais connue auparavant, fait partie de ce qu’il y a de plus horrible. Mais elle dit ensuite : Tout cela, ce n’est pas moi. « Cela » cherche. Si je pouvais vous expliquer cela : je n’existe plus. Ce qu’on nomme le moi, la personnalité, ce sur quoi en moi on ne peut pas se méprendre, est en quelque sorte parti, se trouve sur un quelconque bas-côté de route. Je ne suis plus qu’un organe, un moyen, pour la mission divine. C’est comme si un homme avait appris à chanter durant de longues années parce qu’il croyait pouvoir exprimer par sa voix ce qu’il avait de plus personnel, il ne fait rien d’autre et il ne le fait pas par égoïsme mais en vertu d’une impulsion à donner et à aimer. Et quand il a atteint le plus haut degré, la voix lui est tout à coup enlevée, ou mieux il ne peut plus se chanter lui-même; il est accaparé pour une autre langue et une autre technique. Ainsi je suis une bouche, une oreille, une main d’une mission, mais mon « âme » est partie. L’horrible en cela est que cette âme m’est constamment montrée et présentée! Adrienne raconta alors comment, dans cette séparation d’elle-même, elle se voit dans toutes les situations possibles de la vie, celles qu’on a tout à fait oubliées; et c’est le meilleur d’elle-même qui lui est montré, ses plus forts moments; elle se voit par exemple jeune fille de treize ans agenouillée au pied de son lit, dans une chemise de nuit qu’elle avait oubliée depuis longtemps, au pied d’un lit dont l’odeur du bois lui avait complètement échappé et elle se voyait prier avec ferveur et offrir à Dieu tout son coeur. Ce n’était pas vertu et dévotion fausses mais un moment de total don de soi. De tels moments lui furent encore présentés plusieurs fois. Mais tout cela, c’est l’Adrienne définitivement morte. Elle dit : Croyez-vous que ce soit amusant de se voir ainsi morte? Je lui dis : A Pâques il y a une résurrection. Elle, là-dessus : Mais quand même pas une résurrection de cette personne? Ah, ça non!. Tout plutôt que ça! Celle-là doit être morte et le rester. Ce serait horrible si elle ressuscitait!

Après le 21 mars – La nuit fut à nouveau extrêmement pénible. Le soir, elle eut des états d’angoisse tels qu’elle n’osa pas se mettre au lit; elle resta assise en bas jusqu’au petit matin. Quand alors elle monta, elle trouva dans sa chambre une lumière inhabituelle, blafarde et inquiétante, une lumière d’angoisse. Dans le coin se trouvaient deux femmes; c’était des saintes, mais elle ne les connaissait pas. Elles parlaient de l’amour du Seigneur dans la souffrance. Les deux avaient la plaie au côté. Leurs propos se firent toujours plus tristes; elles parlaient des gens qui ne veulent pas offrir leur sacrifice, le remettent toujours à plus tard ou bien oublient à nouveau le oui un jour prononcé. Puis un homme entra, c’était un jésuite, quelqu’un dans le genre de Lallemant, dit Adrienne; il les tranquillisa et indiqua que l’amour vaincrait quand même dans l’ensemble. On ne peut jamais s’affliger tellement du péché qu’on oublie de penser au sens de l’amour. Finalement apparut Ignace. Et avec lui il y eut tout d’un coup dans ce coin une foule de croix commencées, inachevées. Elles étaient là vides et réclamant. Ignace dit : “Certes on penserait facilement qu’on pourrait faire un meilleur usage de tant de bois, on pourrait par exemple l’utiliser comme bois à brûler et en réchauffer l’humanité. Mais justement cela ne va pas finalement”. Et il montra à Adrienne comment les bras de la croix sont exactement confectionnés et assemblés. Plus tard Adrienne dut se coucher sur d’innombrables croix, sans cesse sur d’autres croix, dans un tourbillon frénétique.

Après le lundi de Pâques - Le samedi elle était tout abattue, elle n’avait plus d’argent, ni pour payer le loyer, ni pour régler ses factures, ni pour ses vacances à Vitznau. Arriva alors un envoi postal de 1700 francs, juste assez pour régler tous ces comptes.

21 avrilAdrienne est d’humeur excellente, elle dort beaucoup et mange bien à nouveau. Elle raconte que la communion le matin a été belle. Elle a vu le Seigneur petit enfant et en même temps comme rédempteur : ce qu’il y avait d’enfant chez lui était justement ce qui sauvait. La Mère aussi était là, à l’état d’enfant. Et elle-même, Adrienne, est devenue dans le Seigneur un enfant et c’est ainsi qu’elle a eu part à sa rédemption. Ignace était là et il semblait dire, d’une manière taquine en quelque sorte, qu’elle se donnait du bon temps! Il semblait plutôt pressé “de retourner au travail”. Ceux qui sont là-haut parlent à leur aise; ils ne font toujours que nous charger et ils sont eux-mêmes « en dehors de la course”. Mais pour le moment, dit Adrienne, tout n’est que joie et même la joie a souvent “quelque chose de gamin”. On pourrait se livrer à toutes les sottises imaginables : être au bord d’une rivière et y jeter des pierres par pur plaisir, si on en avait le temps. – Adrienne apprend que le P. Maydieu, o.p., qui l’année dernière, venant de Paris, était entré illégalement en Suisse et qui avait fait sur elle une grosse impression, a été arrêté et terriblement maltraité par les Allemands. Elle est restée debout toute la nuit de samedi à dimanche pour prier pour lui.

25 avril – Samedi dernier, elle dut à nouveau commencer une neuvaine sur consigne de la Mère. Il s’agit sans doute, dit Adrienne, du pape et de son entourage.

30 avril - Elle a quatre-vingt personnes à sa consultation de l’après-midi. – Ces jours-ci elle n’est pas dans le trou à part de courts moments où elle y est plongée soudainement. Plusieurs fois elle a des crises cardiaques si violentes qu’elle croit mourir. Souvent le matin elle ne peut pas se lever malgré plusieurs essais répétés. Mais elle travaille imperturbablement.

Semaine du 19 au 26 juinAdrienne a tous les jours une forte fièvre, jusqu’à 39, elle a une angine qui se transforme finalement en pleurésie. Mais je ne peux pas l’amener à rester au lit. Cela ne lui fait rien, dit-elle. Elle tient ses consultations, s’acquitte de “Jean”, fait beaucoup de visites et, durant la nuit, elle prie ou dort sur sa planche, tremblant de fièvre.

1er septembre - Après une longue interruption je continue ces notes. Entre-temps j’ai été à Gstaad avec des étudiants; ce furent des jours magnifiques, un pur cadeau de notre Père Ignace. Adrienne est entre-temps à Fribourg, Bulle et au carmel du Paquier avec les enfants. Ce qu’elle a vécu dans les différents monastères l’occupe profondément pendant des semaines. Elle sent en quelque sorte une vocation à aider à remédier aux anomalies de ces monastères contemplatifs. Avec le Père Lavaud elle noue une amitié immédiate et joyeuse. – Du carmel Adrienne continue vers Riffelalp. Là cela va tout d’abord physiquement très bien; cependant le séjour dut se terminer avec l’une des plus fortes crises cardiaques qui se préparait depuis plusieurs jours. Elle vomit longtemps du sang et se trouva dans une extrême faiblesse, incapable de bouger. Elle revint à Bâle avec les plus grandes peines après un jour de halte à Brig. Spirituellement elle avait passé à Riffelalp un beau temps de vacances. Elle avait constamment accès au ciel. Si autrefois, pour poser une question, elle devait prier longuement et souvent faire beaucoup pénitence, la réponse maintenant était facile à avoir et sans effort. Elle vit très souvent la Mère et il fut beaucoup parlé de l’enfant.

19 septembre Adrienne travaille avec le P. Lavaud à un traité sur chirurgie et théologie.

19 octobre - Après une série de visions, suivirent quelques jours d’un bonheur extraordinaire. Adrienne expérimente l’amour de Dieu dans une mesure telle qu’elle ne sait plus guère comment le supporter. Sa vie tout entière n’est plus qu’amour, elle le rayonne presque visiblement. Durant ce temps, elle est particulièrement clairvoyante, elle aide de nombreuses personnes.

25 octobre – Adrienne est de nouveau partiellement dans le trou. Un jour, pendant que nous travaillions, elle vit descendre derrière moi une foule de petites croix lumineuses. Ces jours-ci elle est très fatiguée, elle a beaucoup de travail et beaucoup de soucis pour le ménage. Elle n’a plus d’argent. Deux mille francs de loyer et deux mille francs de frais de pharmacie ne sont pas réglés. Cela la rend légèrement inquiète.

6 novembreDurant la nuit, dit Adrienne, elle a été tout en feu de la tête aux pieds, corps et âme, et alors qu’elle était auparavant dans le trou, elle connaît aujourd’hui (il en sera de même le jour suivant) rien d’autre que le désir énorme d’être consumée totalement par l’amour de Dieu. Elle répète constamment qu’elle voudrait ne faire que brûler, n’être que cendre ardente, car une bûche enflammée a encore une forme alors que dans une cendre incandescente toute la forme a disparu dans le feu.

9 novembreElle continue à brûler jour et nuit. Tout en elle est en flammes, corps et âme. C’est douloureux et en même temps béatifiant. C’est aussi accompagné de beaucoup de visions. Tous les jours maintenant elle voit Jean et aussi Ignace, et plusieurs fois par jour la Mère du Seigneur. Durant la nuit, elle a lu “Sans ombre dans la femme”, et elle a été frappée par la force de l’instinct sexuel dans le commun du peuple. Elle eut aussi à nouveau conscience qu’elle-même également était liée à ce monde par les liens du mariage. La Mère lui apparut alors et lui montra son fiat. Adrienne vit pour la première fois que Marie avait dit son fiat à Dieu sans mettre au courant Joseph, son fiancé. Il en résulta une étrange situation : elle avait un engagement humain et en même temps un engagement divin. Et à partir de ce moment-là, elle maintiendra l’apparence d’un mariage humain, mais intérieurement elle sera totalement vierge devant Dieu. Adrienne comprit que cette vision lui avait été montrée par la Mère d’une manière tout à fait personnelle. Ignace aussi était là et il semblait justement prendre une part singulière à ce mystère. Il semblait être celui qui aime apporter dans les mariages chrétiens, sans les briser, le facteur du renoncement. – L’après-midi, Adrienne eut un long entretien avec Ignace. Celui-ci la pressa d’avancer avec le livre, avec l’enfant, avec tout. Elle fit remarquer que nous avions peu de temps et que nous ne pouvions pas tout faire à la fois. Il rit et pensa que lui aussi avait du travail par-dessus la tête. Mais l’essentiel, dans cet entretien, était qu’Adrienne, depuis qu’elle avait été tellement tout en feu, avait perdu le sens du péché, qu’elle s’en sentait réellement séparée, que si elle avait reçu l’ordre de se confesser, elle aurait été embarrassée. Cela finit par l’inquiéter : elle se demanda si tout était encore en ordre et elle appela finalement Ignace. Celui-ci la tranquillisa. Il lui montra toute sa vie (à lui). Comment lui aussi, à Manrèse, il avait traversé toutes ces expériences, du désespoir extrême à la plus haute extase dans laquelle on est séparé de son péché. A Manrèse, Ignace a souffert et goûté, en substitution pour ses fils en quelque sorte, tous les états par lesquels ils passeraient eux-mêmes. Plus tard, quand il passa à la vie active, il ne garda pour ainsi dire de ces états mystiques que le fruit : des relations confiantes avec Dieu et avec les saints. Il ne connut plus pour lui-même la desolatio proprement dite mais uniquement encore par compassion pour les personnes de son entourage qui devaient la traverser, et Ignace était très sensible à une compassion de ce genre.

29 novembre - Bien qu’elle soit profondément dans le trou, elle donne une conférence sur des questions de morale à des étudiantes non catholiques. Celles-ci ont beaucoup attendu cette conférence et elles ont invité beaucoup de monde. Adrienne dit que cela s’est très bien passé; la discussion en tout cas en a secoué beaucoup.

Suite en 41/20.

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