41.2 La vie d’Adrienne von Speyr

41.2 La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

I . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

I. L’enfance (1902-1913) (suite)

11. L’opération à Bâle

Depuis un certain déjà Adrienne devait être opérée d’une appendicite. La veille du départ pour l’hôpital, à Bâle, son père l’emmène faire une promenade, elle toute seule. « Quand je me promenais avec mon père, je lui donnais souvent la main. Il me semblait qu’il n’y avait pas de bonheur plus parfait que de marcher à côté de papa, la main dans la sienne ». Et le papa explique à sa fille que toute opération comporte un risque : elle peut entraîner un accident mortel. Cette opération était vivement conseillée par le chirurgien, le papa en avait accepté la responsabilité. Mais il avait voulu prévenir sa fille, elle devait réfléchir avec lui et donner elle-même son accord. Adrienne est toute heureuse : son père lui parle comme si elle était une grande personne, et elle répond : « Si le professeur de Quervain et toi, vous êtes d’accord, c’est donc suffisant ».

Mais le papa insistait, il voulait qu’elle sache quelque chose de la mort : « Tu pourrais mourir, nous n’aurions plus qu’une seule petite fille ». Adrienne : « Mais papa, j’aimerais mourir ! ». Son père la regarda d’une façon étrange et dit : « Es-tu vraiment malheureuse ? » – « Mais non, bien sûr, j’étais heureuse, de toute mon âme heureuse, mais évidemment je serais encore bien plus heureuse au ciel, et j’avais vraiment envie de mourir, et aussi un tout petit peu envie de vivre ». L’opération fut décidée. Willy, le petit frère, devait aussi se faire opérer (de la jambe) ; frère et sœur furent logés dans la même chambre à l’hôpital.

Pendant la convalescence à l’hôpital, Adrienne trouva le moyen de renvoyer prestement le pasteur qui était venue lui rendre visite et qui au premier coup d’œil lui avait déplu : « Moi, je ne suis pas protestante, il ne faut pas vous occuper de moi, et d’ailleurs c’est le moment où je suis obligée de dormir un peu ». Et dignement, elle se retourna dans son lit, le visage contre le mur. La maman fut évidemment mise au courant…

Un dimanche matin, le père vient à Bâle rechercher Adrienne. Willy et sa mère restaient encore à l’hôpital. Adrienne fit une promenade avec son père et c’est alors qu’il lui annonça qu’elle pourrait commencer le lycée (le gymnase, dit-on en Suisse), mais il fallait encore qu’elle prenne quinze jours de convalescence à la Waldau. Adrienne et son père retournèrent à l’hôpital pour prendre congé de la mère et de Willy, et « c’est je crois la première fois qu’elle dit à papa devant moi, avec un mécontentement réel : cette enfant finira par devenir catholique, tu verras ». Puis avec une sorte de logique elle avait ajouté : « Elle fait vraiment assez de sottises pour avoir besoin de se confesser ».

Dans le train, Adrienne demande à son père : « On peut devenir catholique ? – Oui, dit papa, on peut. – Qu’est-ce que c’est se confesser ? – C’est dire ses péchés. – Oui, je sais bien, mais encore, pourquoi est-ce que j’ai besoin de me confesser ? – Papa ne savait pas, moi non plus. Mais de ce moment, il me resta qu’il y avait des gens qui avaient besoin de se confesser. Le catholicisme répondait-il en cela à un besoin ? »

Pour un bilan de cette enfance

1. Adrienne est une fille très éveillée et audacieuse comme pas une. Un vrai garçon manqué. Ce qui explique peut-être que la sœur aînée Hélène était la préférée de sa mère : une petite fille modèle comparée à cette imprévisible Adrienne ! Adrienne sentait cela très fort. C’est peut-être la raison pour laquelle, à l’école, elle n’aimait pas être la préférée d’une maîtresse. Elle devait sentir là-dessous une certaine injustice. Elle ne supporte pas une injustice faite à quelqu’un. C’est une fille pleine de vie, manifestant très vite une certaine force de caractère.

2. Toute petite, elle ressent le désir de devenir médecin, comme son père. Aider les autres dans leurs souffrances. Mais elle souhaitait quelque chose de plus. Non seulement aider les autres, les soigner, mais aussi, si c’était possible, porter quelque chose de leurs souffrances à leur place.

3. Un sens de Dieu très averti pour son âge. La grand-mère des Tilleuls y est peut-être pour quelque chose. Mais aussi cet ange mystérieux dont la présence paraît toute naturelle à l’enfant. Et puis la rencontre avec « l’homme » : cette rencontre a un rapport avec la prière. Ignace jouera plus tard un grand rôle dans la vie d’Adrienne. Elle éprouve aussi un sentiment d’insatisfaction dans la religion qu’on lui enseigne. Souvent déjà elle pose des questions sur le catholicisme : à des enfants, à l’occasion aussi à des adultes, espérant toujours une réponse plus satisfaisante. Elle prie toute seule, parfois sans paroles, comme le faisait sa grand-mère.

4. Elle aimait beaucoup le cantique de l’école du dimanche: « Entends-tu l’appel du Maître ? ». Elle voulait se donner à Dieu. Se donner à Dieu, cela voulait dire pour elle, être missionnaire, tout en étant aussi médecin.

Tous les détails rapportés dans les deux autobiographies d’Adrienne n’ont pas été reproduits ici. A surtout été retenu ce qui est significatif pour l’avenir. L’essentiel provient des Fragments autobiographiques, p. 13-71 et de Geheimnis der Jugend, p. 13-28.

 

II . Les années de lycée (1914-1918)

1. La première année

Les trois premières années de lycée étaient appelées progymnase à La-Chaux-de-Fonds. Il y avait dans la classe d’Adrienne cinquante garçons et six filles. Adrienne arrive quinze jours après la rentrée des classes. Elle a donc du retard. A la première récréation, elle demande à une fille de lui apprendre vite ce qu’ils avaient fait pendant les deux premières semaines. Aussitôt un garçon Charles Wolf (+ 1964, qui deviendra chirurgien-chef des hôpitaux publics de La Chaux-de-Fonds et Le Locle) vient dire à Adrienne : « Avec les filles tu n’apprendras rien ; si tu veux, je te montrerai ». Il lui montra si bien qu’à la fin de la première semaine il y eut des travaux écrits en allemand et en latin, et elle a eu la première note dans les deux branches.

« Il me semblait que tout était fabuleusement intéressant ». Elle aimait tout particulièrement trois branches : le latin, le français et les mathématiques. « J’avais une vraie joie, presque une fièvre d’apprendre. Je commençai aussi à lire beaucoup et ce fut de nouveau Charles qui m’aida à faire un choix de lectures. Il lisait énormément et me passait ce qui lui semblait me convenir ». Charles et Charles-Henri (Charles-Henri Barbier, qui devint directeur des VSK) étaient très amis ; avec Adrienne, ils étaient les trois meilleurs élèves. « Charles-Henri était toujours troisième, tandis que Charles et moi nous alternions assez régulièrement comme premier et deuxième » (F 72-79). « C’est ennuyeux, les autres aimeraient bien aussi être un jour les premiers. Alors souvent,pour Charles et Charles-Henri, j’ai fait exprès une faute dans la dictée… L’ambition, ce n’est quand même pas sympathique ! » (G 15).

Les trois discutaient beaucoup entre eux. Adrienne eut un jour un doute et une véritable inquiétude : « Que faisait le bon Dieu dans tout ça ? » Charles-Henri lui expliqua bien vite et très gentiment que le Bon Dieu était un dévoreur d’énergies d’une part et d’autre part remplaçait pour les imbéciles le raisonnement qui leur faisait défaut. Adrienne en est presque suffoquée, mais tout de suite elle en prit son parti : elle serait du côté des imbéciles. « Charles-Henri fut très gentil et me dit qu’il me laisserait mon Bon Dieu sans me compter pour cela parmi les imbéciles », vu que le rang d’Adrienne en classe pouvait lui servir de certitude qu’elle n’était pas une imbécile. « Charles-Henri me laissait le Bon Dieu à cause de mes bonnes notes, ou plus exactement mes bonnes notes l’empêchaient de voir en moi une imbécile. C’était horriblement troublant… Et subitement je me sentis responsable, il me fallait apprendre à défendre Dieu ».

« Je passais toutes les récréations avec les garçons, mais rentrais à la maison seule ou avec des filles, parce que maman n’aimait pas que je sois avec des garçons, mais je trouvais leur compagnie infiniment préférable, ce qui ne m’empêchait pas de faire des sottises avec les filles » (F 72-79).

2. Une randonnée dans les Alpes

Les premières vacances d’été arrivent. Le père emmène ses deux filles, Hélène et Adrienne, dans la montagne pour une course de plusieurs jours. Première nuit à l’hôtel. Avant de se coucher, Adrienne contemple la nuit du haut du balcon. « Le lac endormi et tout tranquille, avec de-ci de-là une petite lumière de pêcheur, me semblait d’une beauté étrangement nouvelle. Et ce collier de lumières au fond, qui montait bien haut et s’arrêtait brusquement quelque part sans qu’on sache pourquoi, me paraissait contraster avec la tranquillité du lac. Quelques étoiles au ciel se miraient dans le lac. Longtemps je regardai tout ce qui était si neuf pour moi, était en dehors de moi et me paraissait offert… A ce moment même, je sus d’une façon très sûre qu’il y aurait Dieu dans ma vie, toujours davantage, que ma joie était en lui, ne serait pas si lui n’était pas. Je m’agenouillai sur le balcon de pierre et remerciai Dieu de ce lac tranquille, de ces lumières sur la montagne, de cette joie profonde… »

Le lendemain soir, ils arrivent à l’hospice du Grimsel. Et là, avant de s’endormir, Adrienne goûte une fois encore le silence de la nuit. « Tout à coup je me dis que Dieu serait certainement plus facile à comprendre dans cette nuit et ce désert de neige… Depuis la conversation avec Charles-Henri, je sentais qu’il ne suffisait pas de dire : je crois en Dieu ; il fallait vraiment croire, défendre sa foi, aimer ». Les longues courses continuèrent quelques jours (F 79-85).

3. Retour au lycée après les vacances

« Une fois par semaine, nous avions des leçons de religion. Ces leçons avaient un singulier caractère et je crois que c’est elles qui exaspérèrent mon malaise religieux… Je crois avoir eu déjà là une sorte de certitude absolue d’une route mal engagée ». Chaque jour avant de se lever, Adrienne disait un Notre Père rapide et le soir encore une fois ; « ensuite je me taisais. Je pensais beaucoup à Dieu et à sa vérité ; j’étais très persuadée qu’il guidait nos vies, tout aussi persuadée qu’il attendait quelque chose de nous, mais j’ignorais la substance de ce quelque chose, en tous cas je savais que c’était autre chose » (F 90).

Les leçons de religion avait lieu entre onze heures et midi, c’est le pasteur Moll qui les assurait. Comme Adrienne avait toujours des questions à poser, il préféra finalement qu’Adrienne les lui posât en tête à tête et c’est ainsi qu’Adrienne prit l’habitude de rentrer chez elle avec le pasteur. « Il était toujours très gentil, mais jamais ses réponses ne me satisfaisaient. Nous parlions rarement de la Réforme, presque toujours de l’Évangile ; je prétendais toujours que les versets voulaient dire autre chose et surtout davantage que ce qu’il m’expliquait. Souvent il m’arrêtait en disant : Ça c’est catholique ; d’où donc tiens-tu cela ? Qui est-ce qui te monte pareillement la tête ? Alors je me défendais : je ne parlais à personne de mes préoccupations et je ne connaissais personne de catholique. D’ailleurs je ne crois pas du tout avoir eu à ce moment-là une attirance spéciale pour le catholicisme que je ne connaissais pas. Mais je lisais beaucoup dans la Bible, j’aimais le Bon Dieu et j’aurais voulu le servir, et je pensais que l’Évangile était un vrai chemin ; il me semblait que les pasteurs l’étriquaient » (F 91).

« J’ai demandé un jour au pasteur s’il n’était pas juste d’être catholique. Il a dit non. D’abord il m’a grondée…. Il se demandait si on ne devrait pas en parler avec mon père avant qu’il soit trop tard. Il craignait que si un jour je rencontrais un curé catholique convenable il puisse me faire virer de bord. Il disait que je réfléchissais toujours aux choses de telle sorte que cela devait aboutir au catholicisme. Il n’aimait pas ça. Moi, il m’aimait beaucoup, il pensait que j’étais quelque chose de spécial. Ils m’ont toujours beaucoup choyée. Il affirmait que si je devenais catholique je deviendrais une sainte et que ce serait tout à fait bête, car c’était une conséquence tout à fait fausse du catholicisme. On adore les saints et c’est tout à fait faux. Mais j’étais quelqu’un qu’on pourrait très bien adorer… J’ai trouvé ça extrêmement stupide » (G 20).

4. La deuxième année de lycée. Le pasteur Junod

« Nous avions changé de pasteur aux leçons de religion ; c’était maintenant Monsieur Junod qui nous les donnait… Monsieur Junod était mon ami de toujours… Il avait sept enfants dont trois fils ». Le troisième suivait le même cours de religion qu’Adrienne. « C’est de lui que j’ai reçu mon premier billet doux. Il me le fit parvenir – il contenait une promesse de mariage sérieuse – pendant une leçon de son père. Je suffoquais presque d’indignation en le lisant ; pas à cause du mariage – pourquoi pas après tout ? -, mais bien parce qu’il me l’avait écrit pendant la religion qui était pour moi l’heure la plus belle de l’école ; et pourtant, je lus la lettre pendant cette même leçon et mon respect pour cette leçon ne me fit pas remettre à plus tard cette lecture intempestive » (F 98).

« Les enfants de Monsieur Junod étaient réputés à cause de leur manque évident de sagesse ». Un jour Mr Junod fit venir Adrienne chez lui, « dans un petit cabinet de travail avec un grand pupitre ». Elle demanda à Monsieur Junod s’il ne serait pas de beaucoup préférable que les pasteurs ne se marient pas. Il me dit avec une certaine gravité que, dans son cas, cela aurait été mieux, parce qu’il avait trop de soucis avec toute sa famille si turbulente, mais que d’autres pasteurs qui n’avaient point ou peu d’enfants étaient très heureux une fois mariés ». Adrienne insista : « Mais les curés ne se marient pas. Il répondit : Non, mais ils pèchent. Cela je ne le compris pas du tout. D’abord : ‘Nous sommes tous pécheurs’. Lui : ‘Évidemment, mais les curés pèchent avec des femmes, et cela est très mauvais’. Je renonçai à comprendre, mais vraiment, je ne crus pas que le célibat des curés équivalait à un péché, quel qu’il soit. Au fond de mon cœur, et malgré Monsieur Junod, je restai dès lors persuadée que le célibat des prêtres était absolument justifié » (F 99-100).

Un jour, au cours de religion, Adrienne a proposé d’étudier toute une année les différentes religions. « Alors ils ont dit : Ce serait le bouquet ! On ne l’a pas fait ». Puis elle a fait un jour une rédaction dont le titre était « Les préjugés ». Pourquoi les préjugés ? « Parce qu’on ne veut pas nous parler des autres religions pour que nous restions avec des œillères. Les œillères, c’est tout ce qu’ils laissent de côté dans l’Ecriture. Ça a fait un méchant raffut » (G 21). « On a le sentiment que quelque chose est étouffé par des paroles. Ils disent : Rome est une ville maudite. Les curés catholiques mentent pour que Rome conserve son prestige. On bute là-dessus et on pense : si Dieu veut que je sois libre et que je ne dépende que de lui, il y a ici quelque chose qui ne va pas… Il ne peut quand même pas vouloir qu’on croie simplement ce que Mr Junod nous raconte mais ce que Dieu dit. Je suis tombée dans une fausse dépendance.. Nous sommes devenus dépendants de ce qu’ils nous disent… Quand le maître nous dit : rosa, rosae, etc., je crois ce qu’il dit, mais je peux contrôler dans le livre. Il est vrai que la grammaire aussi pourrait être fausse… Mais si je recherchais dans les vieux livres, je verrais finalement que rosa veut vraiment dire rose. Et maintenant on nous a appris à croire ce qu’on nous dit. Et il y a des cas où c’est juste, on peut contrôler. Quand par contre le pasteur dit : C’est comme ça, il ne me donne pas la possibilité de contrôler. Et on nous force à croire ce que croient les gens et non ce que Dieu dit… (G 26-27). Les jugements des autres me sont imposés et, si je les accepte, ce sont des préjugés qui sont faits chez les autres à l’avance. Et je n’ai pas le droit d’en dire quelque chose. Mais on pourrait un jour éclaircir la chose. Et ils doivent seulement voir qu’ils ne peuvent pas m’en faire accroire… Je dois simplement dire tout cela un jour à Mr Junod. Cela ne lui fera pas beaucoup plaisir… Je fais de longues, longues prières où je demande au Seigneur de m’envoyer la solution. ». Les autres ont pensé qu’elle n’avait pas écrit ça elle-même. « Je l’ai montré à papa. Il n’en a pas été très heureux. Il a dit qu’il y avait là-dedans beaucoup de choses qui étaient tout à fait catholiques. Et Mr Junod l’a dit aussi : Le catholicisme vu par les lunettes bleues d’une petite fille de treize ans… Mr Junod n’a pas été heureux du tout quand je lui ai dit : Je veux aller dans les missions comme jésuite. Il a dit : Si tu veux aller dans les missions, que ce soit comme médecin » (G 21).

Adrienne continuait à aller à l’école du dimanche, mais aussi au catéchisme au temple. « Entre deux il y aurait encore eu le temps d’aller à l’église, mais ma mère détestait que j’y aille, craignant l’exagération » (F 91-92). Sa mère lui demanda un jour à brûle-pourpoint à quoi elle pensait, Adrienne répondit : Au Bon Dieu. « Et maman déclara que c’était idiot, que cela ne tenait pas debout » (F 95).

A la fin de cette deuxième année de lycée, « Madame von Speyr, inquiète de voir sa fille sans cesse avec des garçons, estimant par ailleurs que la profession de médecin ne convient pas aux femmes, parvient à retirer Adrienne du lycée » (A 18). Monsieur von Speyr ne fut pas très content de cette décision mais il promit à Adrienne de ne pas la laisser à l’école des filles si elle y était malheureuse (F 107).

5. L’école supérieure de jeunes filles. Madeleine (1916)

Au printemps 1916 Adrienne entre donc à l’école supérieure des jeunes filles. Elle y retrouve Madeleine Gallet, une cousine un peu éloignée, avec qui elle ne se sentait pas a priori d’atomes crochus. Et c’est cette Madeleine qui dit à Adrienne pendant une récréation dès la fin de la première semaine : »Il faudrait convertir Madeleine Junod ». C’était la fille du pasteur qu’Adrienne aimait tant, mais la fille ne faisait guère honneur à son père… Adrienne trouva tout à fait lumineuse l’idée de sa cousine, et ce fut entre elles le commencement d’une très grande amitié. Quelque chose alors changea chez Adrienne. « Jusqu’à présent, je m’étais beaucoup occupée du Bon Dieu et de la vérité ; je cherchais, je priais, mais je ne me sentais pas responsable des autres. J’avais beaucoup aimé mes maîtres et mes camarades du lycée, mais jamais il ne me serait venu à l’esprit de les convertir, de les amener à changer d’opinion, de les rapprocher vraiment de Dieu. Je priais cependant pour eux, mais en quelque sorte sans intention ». Madeleine devint donc la grande amie d’Adrienne, « l’intime, celle à qui l’on peut tout dire et qui sait aussi tout dire ».

Durant l’hiver 1916-1917, le père d’Adrienne, revenant de l’hôpital en pleine nuit, la surprend en chemise de nuit, grelottante, travaillant à un exercice de grec. Il n’eut pas besoin de poser beaucoup de questions, il lui fit rapidement réciter quelques verbes, décliner quelques mots et tout de suite il la félicita : C’est du bon travail. Le lendemain, son père l’envoya chez le maître de grec pour six leçons particulières ; le maître lui dit ensuite qu’elle était maintenant apte à reprendre la même classe que ses camarades à la prochaine rentrée au lycée (F 107-118).

6. Retour au lycée (printemps 1917)

« Un chahut énorme m’accueillit dans mon ancienne classe. J’étais maintenant la seule fille et comme il y avait vingt garçons nous ne manquions jamais de dire que nous étions vingt-et-une » (F 118-119).

« En religion, nous avions de nouveau mon cher pasteur Junod ». Un autre pasteur, le pasteur Luginbühl expliqua un jour que pour faire de la place pour une nouvelle vie, il fallait demander pardon à tous ceux que l’on avait offensés. « J’ai commencé par maman. Mais là tout est allé de travers. Papa a dit que ce n’était rien. Hélène non plus ne fut pas de bonne humeur, elle trouva que j’étais encore une fois un peu toquée. Elle dit aussi : Au lit, j’ai toujours les mains sous le drap et je fais ce que font les catholiques, quelque chose de tout à fait déréglé. Mais je ne sais pas ce qu’elle veut dire… Et puis je voulais aussi demander pardon à tous à l’école. Le lundi après-midi, au dessin. Ailleurs on n’aurait pas bien pu le faire. Je suis donc allée de l’un à l’autre et j’ai dit : Si j’ai fait quelque chose qui t’a blessé, je le regrette ». Caldé, un catholique (André Caldelari, futur jésuite de la province de Lyon), a dit : « On fait cela quand on se confesse. Non, non, je ne dois pas faire ça, ça regarde le confessionnal ». Ce qu’elle entend au lycée au sujet des catholiques, c’est qu’ils n’ont « pas le droit de tout comprendre, c’est pour cela que c’est en latin chez eux. C’est ce que disent beaucoup. Le pasteur aussi l’a dit. Je l’ai cru et je ne l’ai pas cru » (G 22-23).

Sa famille lui fait une petite fête pour ses quinze ans. Elle espérait fort le cadeau d’un vélo, qui ne vint pas. « Lorsque je fus au lit je fis, je crois, mon premier examen de conscience. Je tenais trop aux biens de ce monde puisque j’avais été désolée de ne pas avoir de vélo ; et puis je ne savais encore trop que faire de ma vie ; je voulais devenir médecin, c’était entendu, mais encore ? Faudrait-il devenir médecin sans savoir la vérité au sujet du Bon Dieu ? Tout à coup, je me relevai, je m’agenouillai au bord de mon lit – ce que je n’avais, je crois, encore jamais fait – et je priai longtemps, longtemps, sans paroles » (F 126).

7. La vision de Marie (novembre 1917)

« Dans ce même mois de novembre 1917, un matin de très bonne heure, il faisait à peine jour, je me réveillai à cause d’une lumière dorée qui remplissait toute la paroi en haut de mon lit et je vis comme en un tableau la Sainte Vierge, entourée de plusieurs personnages (qui étaient un peu en retrait, tandis qu’elle était tout à fait devant) et de quelques anges, dont les uns étaient aussi grands qu’elle, tandis que d’autres étaient comme de petits enfants. C’était comme un tableau et pourtant la Sainte Vierge était vivante, dans le ciel, et les anges changeaient de place. Cela dura, je crois, très longtemps. Je regardais, comme dans une prière sans paroles et j’étais émerveillée ; je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Au commencement toute la lumière était comme de l’or très vif ; elle pâlit peu à peu, et tandis qu’elle pâlissait, le visage et les mains de la Sainte Vierge gagnaient en vie et en netteté. Je ne fus pas le moins du monde effrayée, mais remplie d’une joie nouvelle, intense et très douce. Pas un instant je n’eus l’impression de quelque chose d’irréel, et il ne me vint pas à l’esprit que j’eusse pu être le jouet d’une erreur quelconque.

Si je me souviens bien, je n’en ai dit qu’un mot à Madeleine, relatant le fait comme quelque chose de tout à fait naturel et Mad dit seulement : J’aurais bien aimé la voir aussi. Nous n’en parlâmes plus jamais. Le souvenir de cette apparition resta très net en moi ; longtemps il m’accompagna comme un secret merveilleux ; je possédais en quelque sorte un refuge. Plus tard, j’aurais aimé en parler à quelqu’un ; il me vint une ou deux fois la tentation d’aller trouver un prêtre et de lui en parler ; je n’en connaissais pas. Jamais je ne pensai en parler à un pasteur protestant, bien que je ne croie pas le moins du monde avoir su d’une manière quelconque à ce moment-là qu’il me fallait devenir catholique. J’eus dès lors une sorte de tendresse lointaine pour la Sainte Vierge ; je savais qu’il fallait l’aimer, mais cela n’a jamais été en soi le sujet d’une inquiétude véritable. Cependant, dès que mon instruction religieuse catholique commença véritablement, j’en parlai au prêtre qui s’occupait de moi, sachant qu’il fallait le faire.

Quand la Sainte Vierge disparut, je m’agenouillai au bord de mon lit, ainsi que j’avais pris l’habitude de le faire depuis mon anniversaire et je pense que je priai jusqu’au moment d’aller à l’école » (F 127).

Même remarque que pour le récit de la rencontre avec saint Ignace, ci-dessus. Le récit de la vision de Marie a été rédigé par Adrienne en français, il a été traduit pour l’édition allemande des Fragments autobiographiques : Aus meinem Leben. Ce texte allemand a été retraduit en français, et c’est lui qui figure vraisemblablement dans le livre de Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 391-392. D’où les nombreuses variantes d’avec le texte reproduit ci-dessus).

C’est sans doute après cette vison de Marie qu’il faut situer cette prière d’Adrienne : « Seigneur Jésus, je te remercie pour cette journée. Je te remercie pour tout ce que tu as fait, pour moi et pour tous ceux que j’aime, et je te demande de permettre que tous ceux que j’aime soient aussi ceux que tu aimes, c’est-à-dire tout le monde. Je te demande de me prendre toujours plus, de m’apprendre à faire ta volonté, et à mettre entre tes mains tout ce que je suis et deviendrai. Je te demande de bénir ma famille, que je sois bonne avec maman, de bénir tous les copains, de bénir les maîtres et tous ceux qui ont du mal à comprendre, comme moi, et qu’ils arrivent quand même par ta grâce à mieux te comprendre jusqu’au jour où au ciel ils te comprendront totalement… Sois avec tous les pauvres, avec tous ceux qui souffrent, mais surtout avec ceux qui ne comprennent pas. Je te prie pour cela et je te demande aussi de bénir la Sainte Vierge. Amen » (G 28-29).

8. La mort de monsieur von Speyr (9 février 1918)

A Noël 1917, Adrienne avait reçu un livre qu’elle désirait lire depuis longtemps : Docteur Germaine de Noëlle Roger. Le soir, dans sa chambre, Adrienne se mit à le dévorer. « C’était l’histoire d’une femme médecin prise entre son métier infiniment aimé et les exigences de sa vie de femme mariée ; elle renonça finalement à sa profession pour se vouer entièrement à sa famille. Pas question de Dieu dans ce livre. Et pourtant il était passionnant ; il me semblait qu’il dessinait les problèmes de ma vie. Mais je n’arrivais pas à me représenter qu’un jour j’ouvrirais la porte d’une salle d’attente et verrais des femmes demandant vraiment de l’aide et qu’il faudrait savoir la leur donner. J’ai lu ce livre – en soi vraiment médiocre – plusieurs fois de suite, lui trouvant toujours de nouveaux aspects. Il me paraissait surprenant que justement une femme médecin se passe de Dieu ; cela augmentait ma perplexité » (F 128).

Après le nouvel an, Adrienne accompagne parfois son père à la clinique et à l’hôpital. A l’hôpital, il permettait même à Adrienne de rester avec lui pendant la visite des salles d’enfants, Adrienne appréciait beaucoup cela. « Parfois il me donnait même une petite explication médicale, et une fois j’assistai à l’extraction d’un corps étranger par un grand aimant électrique. Après, sur le chemin du retour, nous parlâmes un peu du Bon Dieu, et mon père me dit qu’il n’avait encore jamais opéré un malade sans prier auparavant ; je ressentis presque un vertige lorsque mon père me dit cela, et pourtant je n’osai pas lui parler de la ‘vérité’, de cette sorte de persuasion que j’avais que Dieu était autre que nous ne pensions, infiniment plus grand et plus puissant ».

Ce même soir, « je sus tout à coup, écrit Adrienne : bientôt mon père sera mort… Je fus très effrayée, mais je craignais d’effrayer aussi mon père en lui en parlant ». Le lendemain, son père lui annonce qu’il a l’intention de quitter La Chaux-de-Fonds pour aller s’installer soit à Bâle où on avait peut-être l’intention de le nommer professeur, soit à Aarau. « Je ne pus alors m’empêcher de lui demander : Papa, crois-tu que cela en vaille encore la peine ? Et lorsqu’il questionnait : Comment la peine ? J’esquivai ma réponse plus précise et dis vaguement : La vie est si courte. Papa alors répliqua : Oui elle est courte, et j’aurai bientôt cinquante ans. J’aimerais retourner à Bâle, vivre parmi mes amis ; je n’ai pas de véritables amis ici ».

Quelques jours après, Adrienne tomba malade et quand elle sortit pour la première fois, devant une longue rue toute droite, interminable, tout à coup elle comprit : « Dans toute cette longue rangée de maisons, il y avait un très grand nombre de gens, avec tous les soucis et toutes les joies de leur vie ; et pour tous ces gens, il n’y avait qu’un Dieu, un seul pour eux tous, avec une seule vérité et il offrait sa vérité à tous ceux qui priaient. Je n’oublierai jamais l’instant où je ressentis cela ; c’était en même temps une tristesse très subite de ne pas connaître cette vérité, et une grande promesse : le jour viendrait où je la connaîtrais… Tout en marchant, je ne cessais de prier pour tous ceux qui habitaient dans toutes ces maisons ; je demandais instamment à Dieu de leur faire connaître sa vérité seule et unique… Je ne pouvais presque plus supporter l’idée de la grandeur de Dieu » (F 130 -131).

Un soir très tard, monsieur von Speyr rentre de l’hôpital en ayant très mal à l’épaule gauche. Le lendemain, un vendredi, il est cloué au lit toute la journée. La nuit suivante, Adrienne est à genoux au bord de son lit pour prier. Le matin de bonne heure, elle n’y tient plus et se lève, s’installe à sa table à écrire, mais il lui est impossible de travailler et c’est comme si elle ne pouvait pas prier. « Je répétais seulement : Mon Dieu, mon Dieu ». A sept heures, Adrienne va à la cuisine ; sa mère lui dit seulement : Papa est très malade. Une minute après, la mère d’Adrienne revient : Papa vient de mourir. C’était le 9 février 1918. Madame von Speyr n’avait pas eu le courage de le dire tout de suite à sa fille. Monsieur von Speyr était mort d’une perforation d’estomac, ce que découvrit une autopsie, mais le chirurgien venu la veille avait été très rassurant, « disant qu’il s’agissait probablement d’une pneumonie à son début, si douloureuse parce qu’elle était mal placée, emprisonnant un nerf »… Suivit l’enterrement qui sembla à Adrienne particulièrement triste (F 134-135). « J’ai perdu mon père. J’ai eu beaucoup de mal à continuer à vivre » (G 30).

« Pendant les semaines qui suivirent je continuai… à ne rien comprendre… Il y avait cette mort incompréhensible de mon père, et son enterrement m’avait paru sans espoir ; et il y avait, derrière le ciel morne de la fin de l’hiver, ce Bon Dieu auquel mon père avait cru, et qui était tout autre que nous ne le pensions ; et souvent, comme un espoir persistant, le souvenir de la Sainte Vierge. La Sainte Vierge était catholique, je le savais ; est-ce qu’elle appartenait seulement aux catholiques ? » (F 136-137).

Madeleine, la grande amie, accompagne le plus possible Adrienne ; elles échafaudent des projets. Un jour Adrienne est surprise d’entendre Madeleine lui dire : Tu devrais faire de sérieuses études de théologie. La première réaction d’Adrienne est négative, mais le soir, dans son lit, elle retourne la question dans tous les sens. « Ce serait alors les missions : médecine et théologie… La théologie aurait du bon ; on comprendrait mieux le Bon Dieu et le sens de la vie. Et cependant il y avait un tas de mais » (F 137).

Après la mort de monsieur von Speyr, la famille dut quitter la grande maison et s’installer dans un appartement de trois pièces, toujours à La Chaux-de-Fonds. « Le premier avril nous quittâmes notre demeure, et nos bonnes. Et pour la première fois de ma vie, je sus ce que travailler veut dire : le temps des promenades était fini. Je faisais le ménage entièrement : cuisine, vaisselle, commissions, balayages. Et l’école recommença » (F 137-138).

Pour un bilan des années de lycée

1. Au lycée, Adrienne est une bonne élève. Elle se trouve dans une classe à majorité de garçons, et avec l’un deux elle occupe la tête de la classe, du moins au cours de la première année ; il n’est rien dit à ce sujet pour les années suivantes. Elle discute beaucoup avec les garçons. Elle manifeste une facilité de contact avec tout le monde, entre autres avec les pasteurs et elle peut leur exprimer à l’occasion son désaccord. Et puis à quatorze ans, elle découvre l’amitié : avec Madeleine.

2. Elle veut toujours devenir médecin. Elle relit plusieurs fois le livre d’une femme mariée qui était médecin. Mais il y a une question : apprendre à mieux connaître Dieu avant de devenir médecin ?

3. Dieu. Au lycée, elle découvre qu’il y a des garçons qui ne croient pas. Il faut donc qu’elle apprenne à défendre Dieu. Elle commence alors à se sentir responsable des autres, c’est-à-dire de leur foi. Dans une longue rue, remplie de maisons, elle prie pour tous les gens qui habitent ces maisons. Elle sait qu’il y aura Dieu dans sa vie, et toujours davantage. Elle aime Dieu, elle pense beaucoup à lui, elle voudrait comprendre Dieu, savoir la vérité au sujet de Dieu. Elle ne peut presque plus supporter l’idée de la grandeur de Dieu. Dieu est tout autre que nous ne le pensons. Elle trouve que les pasteurs s’en font une idée trop étriquée, et elle le leur dit. Elle prie, longtemps parfois, souvent sans paroles. Mais on a ici quand même d’elle une très belle prière, qu’il faut sans doute situer quelque temps après sa vision de Marie. Les pasteurs, et son père également, se demandent d’où viennent à Adrienne des idées qui semblent parfois tout à fait catholiques. Comment expliquer cette présence si forte de Dieu dans la vie d’Adrienne ?

4. Et puis cette vision de la Vierge. Pourquoi cette apparition à une jeune protestante de dix-sept ans ? Elle-même ne comprend pas. Mais cela la remplit de bonheur. Elle n’en parle à personne sauf à son amie Madeleine, une fois, brièvement. Adrienne garde un souvenir vivant de cette vision : c’était comme un secret merveilleux. Marie sera très présente dans la vie d’Adrienne après 1940.

Tous les détails rapportés dans les deux autobiographies d’Adrienne n’ont pas été reproduits ici. L’essentiel provient des Fragments autobiographiques, p. 72-138 et de Geheimnis der Jugend, p. 20-29.

 

III . Entre les mains des médecins (1918-1921)

1. Les débuts de la maladie

A la rentrée des classes, madame von Speyr estima que le lycée était désormais un luxe déplacé. Adrienne commença à suivre des cours à l’école de jeunes filles, des cours commerciaux de sténo, de dactylo et de comptabilité. « J’avais un programme effarant, et un ménage entier sur les bras ». Comme c’était trop, sa mère lui dit : « C’est bien, alors fais l’école de commerce, mais il faut que tu gagnes bientôt ta vie ». Adrienne avait quinze ans et demi. Le soir, elle faisait ses devoirs jusqu’à très tard et ensuite elle se levait à quatre heures du matin.

Un samedi, sa mère part avec le petit frère pour quelque temps. Adrienne va alors loger chez une tante qui tout de suite met Adrienne au lit et fait appeler le médecin qui ordonne un repos complet. On fait des radiographies et on institue un programme : le médecin permettait deux heures d’école par jour ; à côté de cela, autant de repos et de chaise longue que possible. A l’école tout le monde était très gentil ; les maîtres lui disaient : Soignez-vous bien, c’était de la folie d’avoir tant voulu travailler.

« Un jour maman revint, un peu comme un ouragan. Elle me laissa le choix : ou bien j’étais malade et je renonçais complètement et définitivement à l’école ; ou je n’étais pas malade, et alors je reprenais mon école et le ménage. Je n’eus évidemment aucune hésitation : je reprenais le travail. Cela dura très peu de temps, deux ou trois semaines au plus ». Madame von Speyr repart avec le petit frère pour aller voir des amis à Bâle. Adrienne est installée « chez tante Annette ». Un soir, elle se sent mal. « Le médecin constata que maintenant j’étais vraiment gravement malade ; la tuberculose pulmonaire qu’il avait soupçonnée quelques semaines auparavant était devenue manifeste des deux côtés. Je n’eus aucune idée de ce que cela voulait dire : je ne me levais plus, je dormais, et quand je ne dormais pas, j’étais fatiguée ».

« Puis vint la décision : on m’expédiait à Langenbruck ». Là, le médecin passait la voir plusieurs fois par jour. Un jour, elle dit au docteur : « Au printemps je ferai… ». – « Au printemps, me dit-il, tu ne seras plus là ». On avait averti Adrienne qu’elle serait couchée très longtemps. « Ce très longtemps ne durerait donc pas jusqu’au printemps. Je demandai : Quand donc pourrai-je me lever ? Il m’expliqua gentiment, mais avec une voix un peu rauque que, pour les jeunes filles malades des deux poumons, il n’y avait plus de printemps possible. Je compris très bien ; j’étais tout à fait d’accord. Et je pensais avec une joie nouvelle : il y aura papa et le Bon Dieu. Je passai le reste de l’après-midi à prier, peut-être pas tout le temps, mais beaucoup. J’offrais au Bon Dieu ma mort, puisqu’il n’avait peut-être pas besoin de cette vie. J’étais tout à fait rassurée, heureuse, tranquille. Je savais de nouveau très bien que le Bon Dieu était autre ; mais cela justement était très bien ainsi ; il expliquerait tout lui-même, et il montrerait ».

Le lendemain, le médecin lui demande : « Je ne t’ai pas fait peur en te disant la vérité ? » Non, il ne lui avait pas fait peur. Puis les médecins et les cousins médecins prennent la décision d’envoyer Adrienne dans la haute montagne. Elle était restée trois mois à Langenbruck (juillet – septembre 1918). « J’avais été très seule à Langenbruck, mais pas malheureuse du tout : la vie avait été comme suspendue » (F 138-142).

2. Leysin (octobre 1918 – juillet 1920)

Adrienne arrive à Leysin au début octobre 1918. C’est une cousine, Charlotte Olivier, médecin tout comme son mari, qui l’y conduit. Ce sont ces cousins qui paieront le séjour à Leysin pour soulager madame von Speyr. A partir de Noël, elle commença à se lever un peu : une heure environ les jours où elle n’avait pas de fièvre. « Au fond de la vallée, on voyait le Rhône, et l’on voyait passer des trains : ces trains remplaçaient la longue route de Langenbruck et signifiaient la vie, la vraie vie. Ce que nous vivions ici était mis à part, presque en dehors du réel ; je le comprenais de plus en plus comme une préparation, mais une préparation à quoi ? ».

A Noël, elle reçut d’innombrables paquets-cadeaux apportés par la poste. Elle mit du temps à tout déballer. « Mais le soir lorsque je me mis à prier, je compris d’abord une chose qui me remplit de reconnaissance : il me semblait que l’amour du prochain, dont j’avais fait une expérience passive, mais concluante, m’était devenu comme tangible. Dieu avait comme pris une forme nouvelle, il était le père de l’amour du prochain, mais toujours encore et davantage que jamais, il était un Dieu autre que le Dieu rétréci du protestantisme… Je ne crois pas que je pensai une seconde au catholicisme, mais je fis, presque inconsciemment cette promesse étrange qui, une fois faite, me remplit d’une certaine inquiétude confuse : je promis à Dieu de suivre le chemin qu’il me montrerait, de lui être obéissante. Puis j’eus un peu peur de mon audace et voulus limiter ma promesse au temps que je serais à Leysin ; mais au même moment, le mot ‘rétréci’ me revint à l’esprit et je dis au Bon Dieu que je lui répétais ma promesse et que je tâcherai de ne pas la rétrécir ».

Peu de temps après Noël, Adrienne reçoit la visite d’une « jeune fille éclatante de santé », Jeanne Lacroix, qui était parisienne et alternait avec sa sœur Pauline pour soigner sa belle-sœur, malade dans une autre clinique. « Nous nous liâmes tout de suite d’amitié, d’une sorte d’amitié vraie, qui n’a pas besoin de beaucoup d’explications ». Ces nouvelles amies étaient catholiques.

Un jour, la directrice de la pension vint annoncer à Adrienne qu’elle allait faire son instruction religieuse avec un pasteur français, Monsieur Monin, qui viendrait une fois par semaine à la clinique pour Adrienne et pour une autre jeune fille. « Justement, je n’avais pas la moindre envie de faire mon instruction religieuse… Monsieur Monin vint donc. Il était très doux et pas mal ennuyeux ». Une fois encore pour Adrienne, tout lui semblait creux. « Dieu était autre… Jamais Monsieur Monin ne priait avec nous ».

A cette époque, Adrienne était debout environ deux heures par jour. Une ancienne compagne du lycée, qui était au Chalet Espérance, une autre clinique, proposa à Adrienne d’aller là-bas chaque semaine faire une conférence : « Nous nous endormons toutes, nous avons besoin de vie ». Adrienne ne put y aller chaque semaine à cause de rechutes fréquentes, mais elle elle y alla bien six à huit fois. Ses sujets devaient être assez étranges : Le droit à la pensée, Obéissance et liberté, La vérité et son dosage, L’expression de la vérité chez Dostoïevski, Raison d’être, etc. Il y avait là Louisa Jacques, elle avait vingt ans peut-être. Après la deuxième ou la troisième conférence, elle dit à Adrienne : Tu vas m’obliger à devenir catholique. Adrienne en ressent un choc… Un an plus tard, Louisa Jacques risqua vraiment l’aventure, elle devint catholique. En 1938, elle entra chez les clarisses à Jérusalem et y mourut, novice, d’une fièvre typhoïde ; se voyant atteinte, elle offrit sa vie pour la conversion des protestants.

Au printemps 1919, madame von Speyr rendit visite à sa fille. « Elle arriva au début de l’après-midi ; elle trouva l’atmosphère de la maison pénible. Elle lut toutes les lettres que j’avais laissées dans mon tiroir ; je me sentais horripilée. Puis elle me quitta avant le soir… Je n’étais pas malheureuse du tout. Je sentais très bien que cette maladie était un temps mis à part, une préparation, mais à quoi ? Puis j’eus une certitude : tout cela venait du Bon Dieu et allait à lui ; c’était vraiment un temps mis à part pour lui ». Un jour, Pauline Lacroix lui dit : Si vous étiez catholique, il vous faudrait un très bon prêtre ; vous êtes faite pour l’obéissance. « Je n’y compris rien du tout, je ne songeais pas à la possibilité d’être catholique » (F 142-148).

Puis le pasteur décida qu’Adrienne ainsi que sa compagne seraient confirmées le 9 juillet. Il fallait pour cela faire une sorte d’examen par écrit. Il donna comme sujet : Le Christ, s’il revenait sur terre, que dirait-il de l’état actuel du monde et que dirait-il de moi ? « Grand Dieu, quel sujet ! Je trouve ça quand même débile. Parce que le Sauveur, comme je crois en lui et comme je le vois, je le vois tout autrement que le pasteur. Il fallait écrire huit pages, pas une de plus, pas une de moins. Je ne sais plus ce que j’écrivis ». Dans Mystère de la jeunesse, on apprend qu’Adrienne écrivit au moins ceci : « Quand il me voit, il ne dit pas ce qu’il pense de moi. Cela, il ne me le dira qu’au ciel. S’il est l’amour, il me voit dans son amour et il me voit alors meilleure que je ne suis. Et cela, il ne me le dit pas… Et puis il attirerait certainement mon attention sur mes fautes, mais cela ne dit pas encore son opinion. Si je te dis : Ne fais pas toujours cette grimace avec ta bouche, cela ne veut pas dire que je ne t’aime pas et que je ne veux pas être avec toi ». Adrienne posa aussi la question au Seigneur, en toute gravité : N’était-il pas comme elle d’avis qu’elle ne saurait être confirmée ? Elle croyait tout autrement que le pasteur, elle avait perdu toute certitude réelle, sauf bien entendu celle de l’existence d’un Dieu trinitaire, mais étrangement différent de celui que lui présentait l’instruction religieuse qu’on lui donnait. Finalement elle demandait à ne pas être confirmée à moins que le pasteur ne trouve bon de le faire sans son assentiment intime. « Il ne fut jamais question de nos compositions ; ce n’est que beaucoup plus tard que je l’appris : Monsieur Monin ne lut jamais nos idées sur ce que dirait le Christ ». La confirmation eut lieu dans la maison de la famille de la compagne d’Adrienne, dans un grand salon. Adrienne ne ressentit que du vide, il lui semblait être devenue une automate (F 148-149 et G 34).

« En classe à Leysin, le pasteur disait que ce que Dieu a fait de plus horrible, c’était les jésuites. J’ai su que ce n’était pas vrai. Là-dessus j’ai fait une conférence sur le désir de la vérité et les jésuites. Dieu nous donne une vérité, et cette vérité a un désir. L’amour a toujours un désir. Si j’aime quelqu’un, je veux être avec lui. Si j’aime Dieu, je veux être avec Dieu. Je veux pouvoir exercer mon amour… Dieu me donne de l’amour et, dans l’amour qu’il me donne, il veut être avec moi. C’est une exigence de l’amour de Dieu. C’est le désir que l’amour me donne, le désir qu’a Dieu d’être avec moi. Et ensuite l’amour fait aussi naître mon désir d’être avec Dieu…. Tout ce que Dieu aime est comme du feu ; ce qui est tiède n’est pas de Dieu. On devait dire cela aussi quand même dans la conférence que le Christ vomit les tièdes… Et puis j’ai dit aussi que le Bon Dieu veut que nous devenions tous jésuites . Alors tous ont crié ! Mais j’ai dit : Jésuites veut dire amis de Jésus… Et finalement ils ont quand même compris quelque chose. Les plus intelligents du moins » (G 33-34).

« Le pasteur présente toujours le Bon Dieu d’une manière très petite. Il n’a rien à faire avec mon Bon Dieu » (G 34)… « Je suis quand même maintenant une grande jeune fille et pourtant je dois souvent pleurer le soir. Je n’ai presque plus la force de me défendre. Me défendre contre cette petitesse, contre cette caricature de Dieu ». De temps en temps elle a l’impression que son péché – « car j’ai beaucoup de péchés » – est comme de la boue sur ses lunettes. « On ne voit pas à travers. J’ai l’impression que je ne vois plus le Bon Dieu et que lui non plus ne me voit plus. Car il voudrait quand même nous regarder dans les yeux, non ?… Et à part ça, je ne sais presque rien des catholiques. Mais il me semble beau qu’ils puissent de confesser. » (G 36-37).

Pendant le deuxième hiver à Leysin, il y avait une Jeanne qui était gravement malade dans une maison proche de celle où logeait Adrienne. (Ce n’était pas Jeanne Lacroix, la catholique). Jeanne est devenue très sombre. « Elle est à la mort. C’est pourquoi les autres n’aiment plus aller la voir. Auparavant c’était amusant d’être avec elle. Maintenant c’est comme si elle avait un bonnet noir sur la tête. Elle trouve que c’est si dur de mourir. C’est une Française. Elle aime bien que j’aille la voir. Quand je me lève, je monte vite chaque jour auprès d’elle… Je dois la consoler comme si j’étais moi-même catholique. Ce n’est pas le moment de lui expliquer : ‘Je ne crois pas ce que tu crois’. Mais je lui raconte une histoire sur le Bon Dieu et sur les saints et sur les anges… Jeanne est beaucoup plus âgée que moi, presque trente ans. Et puis je lui raconte toujours comment au ciel on se prépare à son arrivée, comment les jeunes se réjouissent qu’arrive à nouveau quelqu’un de jeune au lieu que ce soit toujours des grands-mères de quatre-vingts ans. Jeanne ne demande pas si je suis catholique… Je lui ai parlé aussi de la Mère de Dieu, mais je n’ai pas dit que je l’avais vue. Seulement un peu de l’amour de la Mère et comment elle est prête à parler de tout ce qui sur terre n’est pas résolu. Qu’ils est bon de savoir qu’au ciel il n’y a pas que des hommes : Dieu et l’Esprit et le Seigneur Jésus et des papes et des curés. C’est ainsi que je dois égayer un peu le tableau pour Jeanne. Mais maintenant elle doit descendre pour mourir. Elle a toujours prié avec joie et maintenant elle ne peut plus… Nous prions ensemble. Je dis aussi avec elle le Je vous salue Marie. Mais cela, je ne le fais que si elle le veut ; je ne m’impose pas. Et quand elle est trop faible, je dis en riant : je peux bien prier pour deux ; vous n’avez pas besoin alors de tant penser ». Adrienne s’agenouille pour prier auprès de Jeanne. « Je lui tiens un peu la main, elle a la main toute moite à cause de la fièvre ». Mais là, Adrienne a un problème de conscience. « Jeanne a une tuberculose sévère et alors elle tousse dans sa main et elle me donne sa main pour que je la tienne. Sœur Emilie a dit qu’on devait faire très attention ! Je lui ai donné la main malgré tout. Je pensais qu’on ne pouvait quand même pas le lui refuser… J’ai pris sa main dans mes deux mains et puis nous avons prié : Seigneur Jésus, voici Jeanne, Jeanne qui est si fatiguée, malade, et qui ne peut pas prier elle-même. Mais elle prie quand même ; son amie te dit tout ce qu’elle voudrait te dire. Donc elle te dit : Seigneur, tu m’attends au ciel, tu m’attends avec ta Mère, avec tous les saints, dans la belle lumière de Dieu, et chaque fois que tu me vois, tu es heureux parce que tu penses : ma chère Jeanne sera bientôt là. Elle est maintenant si fatiguée qu’elle ne peut plus être heureuse. C’est pourquoi je dis au ciel tout entier qu’il doit se réjouir pour elle et lui montrer beaucoup, beaucoup de joie même si elle ne la sent pas. Et puis tu sais sans doute, Seigneur, quand Jeanne est seule et un peu triste parce qu’il n’y a personne dans sa chambre et qu’elle a un peu peur, alors, tu sais, Seigneur, que Jeanne pense à toi ; elle se souvient de sa sainte première communion quand elle était petite, avec une petite couronne sur sa tête : quelle joie elle a eue parce que le Seigneur était venu dans son cœur et comment elle t’a dit : Maintenant je ne suis pas encore toujours avec toi, Seigneur, mais je me réjouis pour plus tard, pour le jour où je te connaîtrai mieux, et je me réjouis de ce que tu viendras un jour pour toujours dans mon cœur, dans le ciel avec ta maman et tous les saints et tous les anges. C’est pourquoi, je te prie, Seigneur, de regarder Jeanne comme si elle était cette petite fille qui est heureuse, et de la consoler et de lui donner ta joie et d’être toujours auprès d’elle même quand elle pense être seule et de lui mettre sur les lèvres le mot de tes amis : Amen. C’est comme ça que j’ai prié. Et elle s’est toujours apaisée. Chaque jour nous avons fait un peu autrement, mais toujours de telle manière que ça l’a consolée » (G 37-39).

A Leysin, Adrienne a été soignée par une doctoresse russe, Alexandrowska Linden, qui avait peut-être une quinzaine années de plus qu’Adrienne, mais qu’Adrienne considérait comme une amie. L’après-midi, Adrienne passait des heures chez la doctoresse à boire du thé. A son oncle de la Waldau, elle avoua plus tard sans aucune honte les quelques cigarettes fumées avec elle, ses premières cigarettes, sans doute. La doctoresse lui apprenait la littérature russe, lui donnait des leçons de russe. C’est ainsi qu’Adrienne s’est mise à lire Dostoïevski. Elle s’est mise aussi à parler un peu le russe : « C’est-à-dire j’arrivais avec des détours et des fautes à dire à peu près ce que je voulais et je suivais facilement la conversation des autres » (F 153 et 158).

A Leysin, quand la maladie, le lui permettait, Adrienne lisait beaucoup. « C’est incroyable tout ce qu’on arrivait à lire, dans un pêle-mêle indescriptible » (F 143). A part Dostoïevski, elle a par exemple lu tout Victor Hugo. « Est-ce qu’il t’a plu ? – Par-ci, par-là les vers sont séduisants, et par-ci, par-là stupides. Mais pour moi c’est trop long. Il faut vraiment être malade pour lire tout ça » (G 31).

Adrienne fit partie aussi pendant un certain temps d’une association dans laquelle circulait un cahier où chaque membre écrivait quelque chose de sa vie, qui pouvait consoler les autres. Et on envoyait ensuite le cahier au suivant. Réflexion d’Adrienne : « Par-ci, par-là, ce qu’elles écrivent est trop beau. Par-ci, par-là, elles sont trop pieuses. Ça ne va pas en profondeur, ce n’est pas tout à fait authentique… On doit prendre ce que Dieu nous donne. Je n’ai pas besoin de me donner en exemple. On doit avoir fait l’expérience. Même si je veux t’expliquer la Bible. Je dois en quelque sorte te donner aussi le bonheur intérieur lui-même. On doit avoir embrassé les mots intérieurement pour qu’ils aient un effet. Je dois donner quelque chose de moi-même. On ne devrait dire sur le Bon Dieu que des paroles qu’on a embrassées, qu’on a mangées, ou comment dire ? On ne sait jamais parler. On doit prendre les choses dans la prière… et quand on regarde le Bon Dieu… Je ne prie pas beaucoup avec des mots… Le matin, toujours. Peut-être aussi dans la journée de temps en temps » (G 30).

Elle aime prier le matin quand tout est calme. « Dieu aime bien qu’on le regarde quand il fait calme ». Le soir pour prier, elle retient peut-être une phrase qu’elle a lue. « Et je dis encore merci au Bon Dieu juste avant de m’endormir. Il aime bien cela même si on ne va pas bien. Parce qu’il sait alors qu’on ne se permet pas de se juger soi-même. Le soir où mon père est mort, j’ai dit merci au Bon Dieu. Et puis le matin me revient à l’esprit ce que j’ai lu le soir et que j’avais retenu, et je le regarde alors avec lui. Je ne sais pas comment on doit dire. Et le tableau de la Mère de Dieu, je le ressors toujours un peu aussi. Comme à côté, si bien qu’on voit les deux ensemble. Je pense toujours : c’est quand même vrai que je l’ai vue. Et ce doit quand même être pour quelque chose de bon. (C’est bête, comme elle dit, ce qu’elle va ajouter, mais elle l’ajoute quand même). Quand j’étais toute petite, je prenais toujours titti (sa poupée) avec moi au lit. Et maintenant, c’est la Mère de Dieu » (G 31).

3. Un congé dans la plaine (1919)

Puis Adrienne eut droit à un congé de dix semaines, mais avec un programme de repos très sévère. Elle passa quelques jours chez ses cousins Olivier : le cousin Eugène, neveu de son père, et sa femme Charlotte, médecins tous les deux. Ils prenaient au sérieux la vocation de médecin d’Adrienne, cela lui fit chaud au cœur. Adrienne fut enchantée de voir de près la vie d’une femme médecin : « C’était enchantant et plein de responsabilités ».

De là elle partit pour la Waldau. Elle a dix-sept ans. Elle est tenue à beaucoup de repos ; elle fait la connaissance des Forel : lui était un jeune psychiatre, très vivant et musicien ; sa femme, « un peu brusque, mais gentille avec moi. Je passais presque chaque jour un moment chez eux ». Il y avait aussi « la Tjotja », une doctoresse russe, amie intime des Forel. La Tjotja ne croyait pas du tout au Bon Dieu ; « nous en discutions longuement ; elle ne pouvait pas croire que j’y croyais ; et moi, je ne voulais pas croire qu’elle ne croyait pas. Forel était incroyant aussi ; c’était franchement désagréable ; je leur expliquais le Bon Dieu, obligée cependant de toujours ajouter : il est autre que je ne le vous dis, mais il est » (F 150-152).

A la Waldau – qui comptait environ mille patients -, un souvenir de Leysin accompagnait beaucoup Adrienne. Un jeune Viennois de dix ans y était mort d’une méningite et, pendant plusieurs jours, Adrienne lui avait servi de garde-malade : on n’avait trouvé personne d’autre pour rester près de lui pendant son coma ; il ne bougeait pas du tout, ne demandait aucun soin, mais on ne pouvait pas le laisser seul. « Tout à coup, sans que rien ait pu faire prévoir ce changement à ce moment précis, du moins à mon œil inexpert, il s’était arrêté de respirer : j’avais un mort devant moi. Cette transition m’avait paru si naturelle que je n’avais d’un long moment appelé personne. Je contemplais ce corps qu’aucune respiration n’inquiétait plus avec une réelle satisfaction. C’était donc cela la mort : laisser derrière soi ce corps malade et comparaître devant Dieu avec une âme dépouillée de tout autre souci que la connaissance de Dieu ? J’enviais Paul infiniment. Il était catholique, je savais que le prêtre l’avait assisté quelques jours auparavant. Je ne savais pas ce que cela voulait dire, cela me paraissait mystérieux, profondément, mais devant ce cadavre d’enfant, je compris que cette assistance devait avoir été belle et vraie puisque les traits mêmes de Paul exprimaient maintenant la paix. J’aurais voulu parler à quelqu’un de tout cela… Mais il n’y avait personne, ni à la montagne ni à la plaine » (F 152). Le père de Paul était allé voir Adrienne. « Ce fut une méchante histoire : le père avait l’autorisation de venir trois jours en Suisse et, comme le garçon n’est pas mort, le père a dû retourner en Autriche ; Paul était encore conscient quand son père est parti, et on a été chercher un prêtre. Et parce qu’ils n’avaient pas d’argent pour une garde-malade, je l’ai veillé. Du moins quelques heures par nuit. Il était presque toujours sans connaissance ». Quand le père est parti, il a dit à Adrienne : « Maintenant je te donne Paul… Je voudrais bien savoir ce qui s’est passé entre Paul et le prêtre. Son père a dit : Parce que je suis catholique, je peux partir tranquille, un autre prendra soin maintenant de Paul. Moi aussi je dois en prendre soin, m’a-t-il dit. J’aurais bien aimé savoir ! Son père a dit que c’était très important à cause du ciel… Et je me suis beaucoup demandé si je n’aurais pas besoin moi aussi de ce dont Paul a eu besoin… Quand Paul est mort, j’ai pensé que le prêtre a fait à Paul ce que le Bon Dieu avait voulu. Et alors j’ai demandé à Dieu de me montrer ce qu’il veut. Il veut l’amour. Et une fille comme moi ne sait pas grand-chose de l’amour. Alors on peur regarder Dieu longuement et réfléchir à l’amour… Et alors on voit que le prêtre et Paul ont satisfait ensemble au désir d’amour de Dieu » (G 31-32).

Madame von Speyr alla passer quelques jours à la Waldau. « Ce fut un peu comme un ouragan. Maman consulta les livres rapportés de Leysin ; il y avait parmi eux ‘Les contes’ de Samain, une camarade de La Chaux-de-Fonds me les avait envoyés. Maman en fut terriblement offusquée ; elle vint me trouver dans le jardin et m’accabla de reproches ; on voyait bien quel état d’esprit était le mien ; jamais elle n’oserait avouer à la famille quelle découverte elle avait faite chez sa propre fille. Comme je n’avais pas encore lu le livre, je ne savais trop que dire ; maman finit en disant : Je me demande si tu es encore vierge. Je ne comprenais pas le sens exact de ces mots, mais j’en ressentis très profondément l’outrage ». Quelques semaines plus tard, pour son anniversaire, sa tante Marguerite envoya à Adrienne ‘Les contes’ de Samain. « Je les lui renvoyai bien vite, la priant de les changer contre un autre livre » (F 154-155).

Ensuite « munie de mille recommandations », Adrienne eut la permission de passer quelques jours à La Chaux-de-Fonds chez sa tante Marguerite. Elle revit avec joie ses cousines. Tante Marguerite s’aperçut immédiatement « que je manquais de beaucoup de choses assez indispensables ». Tout de suite elle dénicha une petite couturière, et trois jours plus tard Adrienne repartit avec « une robe de chambre, deux blouses et du linge ». Et pourtant tante Marguerite n’était pas riche (F 155).

Les plus belles heures à La Chaux-de-Fonds furent celles passées avec Madeleine. « Nous nous retrouvions comme si nous ne nous étions pas quittées et nous abordâmes tout de suite les problèmes centraux : Dieu, la vie, le service… C’était une grande joie de se retrouver pareillement amies et de se dire enfin tout ce qui nous remplissait ». Et Madeleine confie à son amie : « Lorsque tu étais très malade, et que tout le monde disait que tu allais mourir, je n’ai même pas été vraiment effrayée, tellement je suis sûre que tu as une tâche à accomplir : elle n’est pas finie, je t’attends ». – « Et la médecine ? » demandait Madeleine. Adrienne y pensait toujours mais à Leysin, avec les expériences de l’instruction religieuse, il lui avait quelquefois paru que la théologie livrerait aussi des moyens de s’approcher des malades. La théologie pour une femme, qu’en pensait Madeleine ? « Et Mad dit sentencieusement : La médecine ou le couvent ». Décidément Madeleine n’avait pas changé.

La suite en 41.3


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