41/21. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1945-1946

11. Messe et communion

11 octobre 1945 - Hier, dans une conversation sur l’eucharistie, Adrienne me dit comme allant de soi : “Le Seigneur fait que son corps eucharistique a une influence jusque dans le monde d’en bas afin qu’il agisse en ceux qui, sans l’avoir voulu, ne sont pas parvenus à la foi”.

12. « Voyages »

22 janvier 1945A nouveau des “voyages”. Elle voit des choses épouvantables et elle doit aider. Quelque part dans le Nord, un couvent plein de moines, peut-être des capucins, qui sont emprisonnés et brûlés avec leur couvent. Deux ou trois étaient des saints, quelques-uns essayaient au moins d’adorer Dieu et quelques-uns étaient intérieurement franchement révoltés. Elle dut persévérer là jusqu’à ce que les corps eux-mêmes brûlent. C’était si horrible que, le matin, elle était encore tout épuisée. Pour la première fois, dit-elle, elle eut aussi une idée de la manière dont elle revenait dans son corps après un “voyage” de ce genre. Pendant le “voyage”, elle a comme un autre corps, totalement imperceptible, dont la caractéristique principale est qu’on n’y fait pas attention. Elle ne possède alors que des sens récepteurs, tournés vers l’extérieur : elle voit, entend et ressent. Mais il manque à ce corps tout ce qui a rapport à lui-même : tout sentiment réflexe. Et elle a éprouvé exactement et avec étonnement comment elle devait reprendre possession de son ancien corps par la force. Elle était si épuisée par le “voyage” qu’elle me téléphona qu’elle ne pourrait pas venir à la communion. Il y a quelque chose de presque humoristique dans le fait qu’il y a peu de temps on se trouvait sans peine en Silésie et en Norvège, mais qu’on est maintenant trop fatigué pour aller en voiture de la place de la cathédrale à la rue Herberg.

25 févrierSans cesse des “voyages” : Adrienne voit presque chaque nuit les horreurs indicibles qui se passent dans le monde, surtout les crimes contre les mœurs, la corruption de la jeunesse, l’étouffement des vocations au sacerdoce et à la vie religieuse par des adultes corrompus, souvent par les parents eux-mêmes, etc.

3 mars - Adrienne parle à nouveau de visions. Elle a vu tout le clergé suisse, comme sur un plateau à servir.

26 octobre - Ces jours-ci, Adrienne fait fréquemment des voyages dans toute l’Europe : en Allemagne, en France, en Italie, etc. Elle voit une quantité de discussions, de conférences, surtout sur des questions religieuses. Mais partout on se cherche beaucoup plus soi-même que le Seigneur. On est très amical les uns avec les autres, et on a tous les égards possibles, mais l’ultime arrière-pensée ce n’est pas Dieu, c’est d’imposer sa propre tendance.

13. Diable et tentations

20 janvier 1945 - Le diable aussi recommence à se montrer. Un jour, étant dans le couloir, elle le voit traverser la pièce et disparaître dans le petit salon : grand, vêtu de noir. Le 20, au matin, elle revoit le Seigneur, plein de bonté et bénissant.

23 janvier - Le diable la tourmente. Elle est parsemée de taches noires. Un jour, elle essaie d’écrire un brouillon à son bureau, mais le diable y est assis et cela lui cause une sorte de nausée comme à l’annonce d’une grippe. Avec des signes de croix et de l’eau bénite, il n’est jamais chassé que pour un instant; il réapparaît aussitôt à l’autre bout du bureau. Plus tard, le diable l’agace en ouvrant constamment la porte de la pièce et Adrienne doit sans cesse se lever pour la refermer. La porte n’est ni abîmée ni branlante.

15 marsLa nuit dernière, elle était assise pleine d’angoisse à son bureau, la maison était vide. Soudainement, elle eut le sentiment que quelqu’un était dans la pièce. Elle se leva pour vérifier, dans une angoisse grandissante, mais elle ne trouva personne. Puis elle entend nettement des pas dans le couloir. On frappe, elle crie : entrez. Personne. Elle va voir : il n’y a personne. Après un instant, on frappe à nouveau. Elle retourne voir, la lumière est allumée et la porte donnant sur le balcon est ouverte. Elle va voir sur le balcon : personne. Elle ferme, éteint la lumière, retourne dans la pièce. La même scène se reproduit bientôt. Elle passe alors dans toute la maison comme folle d’angoisse. Elle voit que tout à coup la porte de sa chambre, qui donne sur le balcon et qui se ferme de l’intérieur, est grande ouverte, mais il n’y a personne. Elle entend alors un coup de feu sur le balcon; cela la soulage : il y a donc quand même quelqu’un là. Quand elle revint dans sa chambre, il y avait une cartouche sur le tapis; elle me la montra le lendemain. Tout cela, ce sont manifestement des tracasseries du diable pour augmenter son angoisse.

1er août Adrienne avait dit au P. Balthasar que le manuscrit des lettres de mariage lui avait été à nouveau volé par le diable. Il n’avait pas osé l’inciter à recommencer une fois de plus. Elle l’informe maintenant dans une lettre que, la nuit, elle avait dû se lever et descendre, et en bas elle avait reçu d’Ignace le manuscrit. Elle l’envoya aussitôt au P. Balthasar pour qu’il le garde.

5 aoûtA Estavayer pour la retraite de fondation de la nouvelle communauté (l’enfant). Vers neuf heures du soir, j’étais encore parti faire une petite promenade. Quand je rentrai et me trouvai encore à l’étage du dessous, Adrienne descendit en robe de chambre et me demanda qui avait sonné. Je lui assurai que je n’avais pas entendu sonner; j’allai à la porte d’entrée pour vérifier, il n’y avait personne. Puis j’allai me coucher. Le lendemain matin, Adrienne me raconta que, peu après, on avait à nouveau sonné. Ce n’était pas tout à fait le son de la sonnette de la maison, mais un signal semblable et prolongé. Elle descendit et trouva devant la porte tout un rassemblement de diables qui demandaient la permission d’entrer. Elle savait seulement qu’elle devait refuser de toutes ses forces. Elle rentra pour prier; finalement, comme elle ne savait plus que faire, elle se rendit à la chapelle, prit de l’eau bénite et en mouilla le seuil de l’escalier. Elle dit : “Les diables ne sont vraiment pas entrés”.

Aux environs du 10 août Adrienne fit une visite à Béthanie près d’Estavayer, au couvent des dominicaines. Elle vit là les sœurs au chœur. En arrière, se trouvait une sœur qui semblait constamment ricaner. Elle avait quelque chose dans les bras, à son coude, sur quoi elle jetait constamment des regards à la dérobée en ricanant. Adrienne vit se tortiller une queue et elle pensa d’abord qu’elle avait pris un chat avec elle. Mais la petite queue se tortillait de-ci de-là si haut qu’il n’y avait pas de doute : c’était une tromperie du diable. Adrienne dit : peut-être la sœur est-elle possédée ou bien le diable est-il très proche d’elle.

26 octobre - La nuit, très tard, comme elle veut aller se coucher et qu’elle se trouve dans la salle de bain, elle voit un diable à la porte de sa chambre à coucher, grand et massif; elle ne voit pas sa tête. Ce diable est terriblement imposant et répugnant; on est horriblement couvert de honte sous ses regards indiscrets. Elle le hait et le méprise. Puis, par la porte ouverte, elle voit que la Mère se trouve dans sa chambre, enveloppée d’un manteau gris. Elle voudrait aller vers elle, mais il n’y a pas d’autre chemin pour y aller que de passer devant le diable. Elle s’y refuse longtemps; le désir d’être avec la Mère grandit en elle et, tout d’un coup, sans savoir comment, elle se voit transportée dans sa chambre. La Mère est amicale mais elle dit : on ne devrait pas passer tout près du diable trop machinalement. Ignace aussi est là tout d’un coup et il lui dit qu’elle devrait retourner et venir auprès de la Mère en passant devant le diable. Elle le fait et passe courageusement devant le diable en lui crachant au visage.

20 novembre Une nuit, pendant la dictée de l’Apocalypse, bien que la foi lui soit enlevée, Adrienne doit défendre la foi en Dieu. Le diable se présente comme un mandataire du Seigneur et défend sa cause. On doit lutter contre le diable, on doit par là défendre la cause du Seigneur mais contre sa propre conviction parce que le diable la défend et parce qu’on n’en est pas convaincu. – Un soir, elle est à son bureau et range des fiches. Elle voit alors que l’un des paquets disparaît : c’est celui avec ses notes sur la prière, pour Noël. Aussitôt après, elle voit deux diables le déchirer dans un coin de la pièce. Elle voit les feuilles tomber par terre et d’autres sont chiffonnées. Elle se lève et y va, mais toutes les feuilles ont disparu. Elle me raconte cela après coup; je lui dis qu’elle doit demander à SPN s’il peut les rapporter. Elle le fait, mais SPN répond que cela n’est pas en son pouvoir. Il ne peut pas non plus redresser sa Compagnie.

8 décembre - La nuit, Adrienne a plusieurs fois la vision qu’elle écrit avec ses deux mains sur deux tableaux. Ce qu’elle écrit sur un tableau demeure écrit; ce qu’elle écrit sur l’autre tableau est effacé chaque fois que le tableau est plein, comme pour ces bloc-notes où l’on peut faire disparaître ce qu’on a écrit. Elle me demande ce que signifie cette vision. Je la lui explique, ce qui n’est pas difficile. Du reste, récemment le diable lui a volé à nouveau des manuscrits dont elle voulait me faire la surprise à Noël.

14. Les grandes dictées : l’évangile de Jean

20 janvier 1945 - Durant les jours et les semaines qui suivent, nous sommes totalement occupés avec “Jean”. Le chapitre 16 est terminé, le 17 est commencé. – A présent, elle voit Paul fréquemment; il semble pressé de commencer à dicter. Un jour, il est assis dans sa voiture alors qu’elle va à l’hôpital Sainte-Claire. Elle va avec lui à la chapelle. Il lui explique que nous pouvons choisir la lettre qu’il doit commenter. Adrienne a un peu d’angoisse en sa présence : il exige trop d’elle. Pour Jean, elle suit à peu près parce qu’il parle toujours de l’amour. Mais Paul est un théologien et là elle craint de ne rien comprendre. Je pense à la lettre aux Éphésiens, éventuellement aux Galates.

25 févrierTous ces temps-ci, travaillé sérieusement à « Jean”. Adrienne est presque toujours dans le trou.

3 mars - Pendant qu’Adrienne dicte, elle dit à l’occasion : “Non, je ne peux pas continuer plus longtemps à jouer la comédie! Je ne crois pas du tout à tout ce que je dis!”

Pâques - Paul était apparu plusieurs fois, toujours pour hâter son commentaire. Il lui donna des aperçus et des coups d’œil sur ce qu’il se proposait de lui montrer. Si Jean organise tout à partir de Dieu, lui, il voudrait le faire un jour à partir de l’homme. Il voudrait montrer l’image de l’apôtre : ce que lui, Paul, était devenu par la grâce de Dieu, combien il avait souffert pour le Christ, et puis, dans un deuxième temps, à partir de lui, déduire la grâce et l’action du Seigneur et du Père. Pour le moment, Adrienne n’avait pas encore de goût particulier pour cette théologie. Mais comme Paul ne cessait d’apparaître et de lui expliquer toujours plus profondément la chose, elle eut le désir de tâter aussi de ce commentaire. Mais quand je lui dis que le Père G., à qui j’avais annoncé qu’un commentaire de Paul était projeté, n’avait pas montré beaucoup de joie à ce que ces dictées continuent, qu’il avait même interdit d’entreprendre autre chose après l’achèvement de “Jean”, elle fut triste et troublée. C’est simplement une mission d’en haut, dit-elle, et elle sera maintenant exposée à toutes les scènes de Paul qui ne lui laissera aucun repos. Je lui dis qu’elle n’avait qu’à l’envoyer avec Ignace au Père G. pour lui expliquer leur point de vue. Moi-même, je ne peux rien faire contre l’obéissance. Cela, elle le comprit tout de suite. Il faut tout d’abord terminer les trois volumes de Jean.

21 avril - Repris le travail à “Jean” (chap. 20).

10 juin - Quand Ignace parle avec Adrienne, il arrive souvent qu’elle ne cesse de chercher d’abord l’expression allemande pour un mot latin. Lors de la dictée sur la première lettre de saint Jean, il arrive constamment que Jean et Ignace parlent ensemble et ce qui sort de leurs deux bouches donne un texte compréhensible et homogène. Mais on reconnaît dans le texte tantôt la marque de l’un, tantôt la marque de l’autre.

15. Les grandes dictées : l’Apocalypse

9 août 1945 (Le P. Balthasar a publié la plus grande partie de ce texte dans « Adrienne von Speyr et sa mission théologique », p. 73-76). Le soir, après avoir été longtemps dans l’angoisse, Adrienne me dit avant une conférence: “Tout de suite après, venez dans ma chambre”. Je la trouvai en grand désarroi. Elle ne faisait que dire : “Je ne puis plus la tenir, je ne puis plus la tenir!…” Je lui demandai de me faire un récit suivi. Elle le fit aussi bien qu’elle le put. De temps en temps, elle s’interrompait et demandait : “Est-ce que c’est encore raisonnable? Dites-le moi si vous me prenez pour une folle”. Elle raconta que tout à coup était survenu un orage terrible. Il y avait des éclairs, ça tonnait, c’était un tremblement de terre général. Puis vint la grêle. Elle sortit sur la terrasse pour s’assurer de ce qui se passait; mais elle ne fut pas mouillée. Alors elle comprit que cet orage n’était pas dans la nature extérieure. Elle se trouva prise dans une tension étrange; elle voyait en même temps le ciel terrestre de cette soirée, qui était tout à fait serein, et l’autre paysage tout à fait bouleversé qu’elle expérimentait intérieurement. Puis tout d’un coup elle vit le ciel s’ouvrir (dans ce qui suit, j’utilise strictement les termes de sa description) et, dans l’ouverture, elle vit une femme; celle-ci était si rayonnante qu’elle, Adrienne, dont les yeux ces derniers temps s’étaient affaiblis, en fut tout éblouie. (Plus tard encore elle se plaignit qu’elle ne pouvait plus guère voir à cause de ce pur éclat). La femme avait douze étoiles autour de la tête, Adrienne les avait comptées; elle dit : “Je suis presque sûre que c’est douze. Elle est tout enveloppée de feu et elle se tient sur une sphère. Elle était enceinte et elle criait tout le temps. N’entendez-vous pas comme elle crie? Vous n’entendez vraiment pas?” Je lui demande : “Qu’est-ce que c’est que cette sphère sur laquelle elle se trouve?” Adrienne est comme en extase. Elle se lève, retire un soulier et tâte le sol avec son pied. “C’est la lune, dit-elle, oui réellement, c’est sûrement la lune”. Puis elle voit apparaître un dragon, il est rouge, il a sept têtes, dix cornes et sept diadèmes sur les têtes. Je lui demande ce que peut être cet animal. “Je ne sais pas, dit-elle, il est simplement en furie et il est très puissant. C’est le Malin, le diable”. Puis elle regarde autour d’elle : “Qu’ont à faire là ces coupes de sang?… Et dites-moi donc : qu’est-ce que saint Jean a à faire avec tout cela? Il est là d’une certaine manière, mais il n’est pas visible dans le tableau”. Elle me regarde tout à coup, mortellement effrayée : “Qui est cette femme? Est-ce…la Mère?” Adrienne s’approche de moi, me tend les mains. “Je vous promets obéissance, obéissance absolue, je ne veux plus être que la chose de Dieu. Mais on doit aider cette femme, on doit la soutenir”. Puis elle commence à m’expliquer comment on aide les femmes qui accouchent, au moment de l’ouverture : “On doit les soutenir en pressant fortement leur dos avec la main pour leur donner de la force ou plutôt le sentiment de la force. Et on doit en même temps leur entourer les épaules”. Elle raconte qu’elle a souvent fait cela pendant un long moment dans la salle d’accouchement et combien c’est extrêmement fatigant. Et maintenant c’est la même chose qu’elle doit faire à la femme et elle-même n’a plus de force. Que faire alors? Tout est si difficile, car le tableau est si morcelé. Je demande pourquoi. Elle dit : “Tout est si haché, si décousu, l’orage, la grêle, la femme, la grande lumière, la bête rouge… C’est si fatigant, ça vous déchire tellement. Mais ce qui est étrange, c’est que vous soyez là aussi, totalement. Je ne vous ai jamais été aussi unie qu’ici. Dans la souffrance aussi vous étiez présent, mais d’une certaine manière séparé, comme un étranger, et dans l’enfer je ne vous reconnaissais pas du tout. Mais ici vous êtes absolument présent et vous collaborez sans le savoir. Nous sommes comme deux personnes qui voyagent en calèche la nuit dans un pays; vous dormez, je regarde dehors; de temps en temps vous ouvrez peut-être un œil et vous voyez un tableau, puis vous vous rendormez. Je puis vous raconter le pays que nous avons traversé ensemble et vous ne pouvez pas dire que vous n’y étiez pas… Vous ne l’entendez vraiment pas crier?” J’ouvris alors le Nouveau Testament et je lui fis la lecture d’Apocalypse 11,19 à 12,3. Elle fut totalement pétrifiée. “Qu’est-ce que c’est?” Je dis : “Jean”. Elle demanda : “Mais nous n’avons pourtant pas étudié cela dans l’évangile?” Moi : “Non. C’est l’Apocalypse”. Elle : “Mon Dieu! L’Apocalypse!…” Au bout d’un certain temps : “Je ne l’ai jamais lue. J’avais un jour commencé, il y a des années, mais je ne suis pas arrivée au bout du premier chapitre. C’était simplement trop grand, trop incompréhensible pour moi… Mais qui donc est la femme?” Je dis : “Marie et l’Eglise, dans l’unité”. Elle dit : “Vous avez raison. C’est vrai. Maintenant je comprends… Marie crie parce qu’elle prévoit le destin de son Fils. Elle ne crie pas pour ses propres souffrances, elle crie par anticipation dans la claire compréhension des souffrances de son Fils. En éprouvant les douleurs de l’enfantement, elle subit à l’avance une partie de la Passion de son Fils. Et l’Eglise crie, mais sans voir d’avance. Elle crie pour les souffrances de ses enfants qui ne peuvent pas être prévues, simplement pour leur destin en général; mais elle aussi, elle crie par anticipation. Par là les deux ne font qu’un. Que peut-on faire?” Je dis : “Aider”. Elle dit : “Je veux bien…Mais je n’ai plus de force, je n’ai plus de courage. Leur en faut-il toujours autant pour une naissance? Ou bien c’est peut-être parce que nous sommes à deux ici pour mettre au monde cet enfant? L’homme alors peut assumer le côté sagesse et prévision et, à la femme, on peut lui faire entrer dans la tête qu’elle est là pour souffrir…” Puis elle est effrayée et elle dit : “Je n’entends pas cela comme une plainte, comme un coup de poignard, n’est-ce pas? Vous le savez bien… Je vais essayer cette nuit. J’ai mis une main autour de la femme et en même temps les deux mains sous la grêle et en même temps les deux mains dans la foudre. Je vois la femme partout. Je peux me tourner où je veux, derrière, devant et partout. Et tout est dans le tremblement de terre, bien que tout paraisse tranquille…” – Le lendemain matin, Adrienne vient me voir et me dit : “Je dois continuer à vous raconter. Je n’ai que peu dormi. (Je lui avais ordonné de dormir quatre heures, et elle l’a fait très exactement). La femme n’avait cessé de crier. Puis tout à coup elle avait enfanté; la naissance elle-même, on ne la voit pas. Le dragon arracha plus de la moitié de la moitié des étoiles du ciel. Il essaya d’abord d’arracher les douze étoiles autour de la tête de la femme. Mais il ne le put pas à part une seule étoile qui lui appartenait déjà et qu’il n’avait pas besoin d’arracher. Il voulut avaler l’enfant, mais l’enfant fut emporté très rapidement auprès du Père. Car il avait mission du Père et cette mission est infinie et inattaquable. Le dragon par contre ne connaît que la mission unique qu’il s’est donnée à lui-même et qui est limitée, et de la sorte il ne pouvait faire aucun mal à celle de l’enfant. L’enfant avait quelque chose comme un balai ou un râteau de fer pour balayer le monde. Cela paraissait comme une punition, mais au fond c’était le salut. C’est pour ainsi dire une discipline de fer, comme une règle monastique, mais considérée du point de vue négatif, du point de vue du monde. Obéissance comme simple renoncement à soi-même, aux yeux du monde une ingratitude vis-à-vis de la liberté que Dieu nous a donnée, de même la pauvreté et la chasteté. Tout semblait n’être que rigueur et renoncement. Mais c’était le point de vue du monde. Le Fils donc retourne à Dieu, il a rempli sa mission. C’est étrange : on ne peut pas inverser l’ordre. Cela doit suivre strictement l’ordre suivant : d’abord l’orage, puis la femme, puis le dragon, puis les coupes avec le sang… Et pendant que le Fils achève sa mission, la femme aussi achève la sienne : elle doit aller dans la solitude, là où Dieu lui assigne un séjour. Il lui donne aussi la nourriture nécessaire pour le temps de sa solitude. Son bannissement dure quatre ans. Mais Dieu a déduit de ces quatre ans le temps de son jeûne. Elle doit rester quatre ans, moins les vendredis qui ne tombent pas un jour de fête, car elle ne doit pas jeûner un jour de fête. C’est ainsi que Jean me l’a expliqué. Les jours de nourriture sont en même temps les jours des douze étoiles; et là, pour chaque étoile, il est compté vingt fois plus pour l’or (le soleil) que pour l’argent (la lune). Chaque étoile a en effet un noyau d’argent et est pour le reste en or. L’argent, c’est la nature humaine qui veut, l’or c’est la grâce. Les jours de nourriture sont convertis en une valeur (que je ne connais pas) qui constitue les douze étoiles, et là il est compté vingt fois moins pour l’argent que pour l’or. Cela s’équilibre avec les jours parce que la Mère vit tellement dans sa mission qu’elle ne vit plus pour elle-même mais pour l’humanité. Et l’humanité est représentée ici par les douze étoiles élues. La solitude dure quatre ans parce que une année appartient au Père, une année au Fils, une année à l’Esprit Saint et une année à la Mère. Qu’une année appartienne à la Mère est une expression de son humilité. Cela ne veut pas dire que par là elle est ajoutée à la Trinité. C’est un témoignage de son humilité non de son élévation. C’est le contraire de toute présomption. Quand le Seigneur par exemple a donné la préséance à Pierre, Pierre a dû marcher en tête parce qu’il représente l’Eglise, et de précéder le Seigneur est humiliant pour Pierre justement parce que le Seigneur s’humilie par là. Ainsi la Mère prend une année pour elle et elle en laisse la responsabilité aux trois personnes divines. Les quatre années sont des années qui vont d’un temps de Pâques à l’autre. La Mère criait comme une femme qui accouche, mais en prévision des souffrances du Fils, et l’Eglise maintenant voit aussi l’ensemble de l’année liturgique. Elle la voit comme ce qui est à accomplir, elle voit à l’avance comme la Mère voit à l’avance la vie du Fils. Elle voit l’année liturgique en tant qu’Église qui doit s’en tenir aux conditions du temps et de l’humanité. Elle n’a pas le pouvoir de modifier l’année liturgique (en l’étendant par exemple sur 33 années correspondant à la vie du Seigneur, etc.)”. J’allai alors chercher le Nouveau Testament et je lus à Adrienne le passage d’Apocalypse 12,4-6. Tout correspondait à sa description, sauf que le texte disait : 1260 jours. Nous commençâmes à compter. Cela donna quatre années de chacune 315 jours; il manquait donc les cinquante jours de jeûne si on décompte deux vendredis qui ne sont pas jours de jeûnes parce qu’ils tombent des jours de fête. Pour les douze apôtres par contre, cela donna le chiffre de 105 dont 5 était l’argent et 100 l’or. Le Seigneur garde le fer pour lui, la Mère par contre et l’Eglise gardent l’argent et l’or. Le Seigneur veut que son Épouse soit parée, mais il veut qu’on vienne à lui par le fer. Il veut qu’on connaisse le fer. Son amour est viril, son gouvernement auprès du Père est aux yeux du monde un gouvernement de fer. Il n’y a pas de place chez lui pour de la mollesse. Il est vrai que le fer est aussi une expression de l’angoisse, étant donné que le tout est une vision d’angoisse : l’angoisse de ceux qui ne comprennent pas le gouvernement de fer. Tout dans la vision se traduit en angoisse; la femme également, avec son argent et son or, est vue dans son angoisse et à travers cette angoisse. La lune signifie la soumission de tout ce qui était en haut. Elle se trouve ici en opposition à la terre, comme ce qui n’est absolument pas terrestre. Que la Mère ait les pieds sur la lune signifie qu’elle n’a aucune possibilité d’avoir les pieds sur la terre : la lune est la non-humanité. La place sur la terre lui est interdite; elle ne lui est pas soumise. Le monde n’attend pas le Fils, la femme n’a donc pas la possibilité de se tenir sur la terre. On doit chercher des images dans le ciel pour faire comprendre quelque chose. Le soleil c’est son amour, sa pureté, le caractère brûlant de son don d’elle-même, surtout la grâce de Dieu en elle. Soleil, lune et étoiles sont en quelque sorte les décors qui expriment sa nature, les décors aussi pour son angoisse. Jean, qui a la vision, ne fait qu’un dans l’angoisse avec l’angoisse de la femme; son angoisse est le prix de son amour d’amitié pour le Seigneur : l’amour et l’angoisse ensemble font de ses yeux des yeux de visionnaire, de sa vision une vision comblée. Comme une jeune fille pure qui se donne par amour à un homme voit son amour se réaliser dans le don d’elle-même, dans la souffrance et dans l’angoisse vécue lors de la première relation conjugale. Le dragon balaie de sa queue plus de la moitié de la moitié des étoiles (ainsi qu’elle l’entendit, alors que le texte dit un tiers) : cela veut dire qu’il séduit autant d’hommes. Ils sont étoiles parce que le tout se déroule dans le ciel et y est vu. C’est pourquoi sont aussi dans le ciel ceux qui n’appartiennent pas au ciel. Dieu est un et trois. Dans l’homme il y a une sorte de reflet et d’inversion de cette relation. Comme si dans l’homme la place de la grâce du Père et de l’Esprit était occupée et comme si la place de la grâce du Fils n’était pas encore occupée; elle n’est libérée que lorsque le ciel est délivré de l’accusateur, lorsque le Fils retourne au Père. Jusque là, l’homme vit dans une sorte de moralité, de justice, selon la loi du Père, une vertu qui correspond à la loi de l’Ancien Testament. Il y a là aussi un ordre et une sagesse qui correspondent à l’Esprit. Mais il manque encore la grâce du Fils, le désir d’aimer, de participer, d’être racheté. Là où elle manque, l’homme devient pharisien : il pense ne pas avoir besoin du Fils. Apparemment il fait bien la volonté du Père et il a son Esprit. « Plus de la moitié de la moitié » est une formulation en quelque sorte plus exacte et plus respectueuse que un tiers, parce que le Seigneur prend à proprement parler dans l’âme du chrétien une place indéfinissable. Le chrétien montre au non chrétien quelque chose de tout à fait étrange : le non chrétien se trouve dans une sorte d’équilibre de la morale; mais le chrétien affirme posséder en lui une réponse à quelque chose que l’autre ne sent pas du tout, qu’il n’appelle pas. Il lui apporte une inquiétude dont l’autre affirme ne rien savoir et ne rien vouloir. Ce n’est que lorsque le non chrétien crée en son âme un espace qu’il commence à attirer en elle la grâce du Seigneur. Mais alors il doit commencer en même temps à lutter contre Satan qu’il n’avait pas connu au fond auparavant. Le chrétien a la mission de rencontrer l’autre là où il y a en lui la possibilité d’une mission, la mission de recevoir le Seigneur et de libérer en soi la place que le Satan a perdue au ciel: mais cela ne va pas sans un combat contre Satan. Cette explication du tiers des étoiles se rapporte déjà en partie à ce qui suit. – Adrienne récite alors les versets 12,7-11, exactement quant au sens, mais une fois de plus sans avoir lu le passage. Elle voit le grand dragon lutter contre le grand ange (elle dit : c’est Michel vraisemblablement), et les petits démons contre les petits anges. Ce n’est pas Dieu qui s’abaisse à lutter personnellement contre le diable, il engage pour cela un archange qui est du même rang que le dragon. D’après leur rang, les chances du combat sont égales. C’est un combat violent au milieu du ciel. On voit seulement que le dragon n’a pas la victoire. Le négatif : il n’a plus sa place au ciel. Il en est précipité avec ses partisans et le trou dans le ciel ne se referme pas. Adrienne entend alors une voix très forte qui promet le salut non seulement à la femme, mais le salut d’une manière générale. – Les dictées sur l’Apocalypse continuèrent les semaines et les mois suivants. Pour plusieurs chapitres, Adrienne récite d’abord le texte qu’elle va commenter, sans l’avoir lu, avec de toutes petites différences; en 13,16, elle dit par exemple « et » au lieu de « ou »; de même en 14,9. Le jour de l’Assomption de Marie, nous étions arrivés au verset 13,8 (”dans le livre de vie de l’agneau qui est immolé depuis le commencement du monde”). Ici Adrienne fut ravie en extase et elle vit l’Assomption de Marie mais, pendant ce temps, elle continua à dicter sans le savoir. Quand nous fûmes arrivés à 14,1-3, le texte disait : “.Et ils chantaient un cantique nouveau, ils chantaient devant le trône, devant les quatre êtres vivants et devant les anciens : ce qui était dès le commencement, ce que j’ai entendu, ce que j’ai vu de mes propres yeux, ce que j’ai contemplé, touché de mes propres mains, tout cela concerne le Verbe de vie”. Adrienne ne se doutait pas que le dernier verset provenait de la première lettre de Jean. Pendant que Jean prononçait les derniers mots, il tenait le Nouveau Testament à la main. “A cet endroit, dit Adrienne, Jean montre la véritable origine de son apostolat en faisant provenir du ciel dans cette voix le début de sa première lettre. Par la proximité de l’agneau immolé, il ose le saut dans sa mission”. Dans la dictée le plus souvent tumultueuse de l’Apocalypse, Adrienne fait de temps en temps des digressions qui ne pouvaient être reprises dans les deux tomes du commentaire. Souvent aussi elle expliquait simplement plus en détail le contenu des images, par exemple à quoi ressemblaient les animaux, le genre de blasphèmes qui se trouvaient inscrits sur leurs têtes, etc. Ce qui est dit sur l’Apocalypse dans ce qui suit, d’une époque ultérieure, est reproduit à cause de son importance. – Le Christ dans l’Apocalypse. Dans l’évangile, le Seigneur est expérimenté à travers l’amour de Jean. Mais dans l’Apocalypse, le Seigneur se donne lui-même comme se trouvant dans une relation difficile au Père. Il propose lui-même une tension avec l’évangile. Celui-ci pouvait être vu, vécu et écrit à travers les lunettes du disciple bien-aimé. Mais la situation humaine de Jean est employée dans la vision de l’Apocalypse comme un matériau à quoi est donnée une forme nouvelle; il est transvasé en elle. Les “situations” du voyant décrites dans l’Apocalypse ne sont pas les situations naturelles de Jean. Ce n’est certes pas un hasard que c’est à lui justement qu’il est donné de voir l’Apocalypse; son amour le prédestine à traverser cette refonte comme une souffrance. Pour le voyant, l’Apocalypse est un livre de souffrance. Elle l’est aussi pour que ceux qui viendront après lui et qui voudraient savourer l’amour du Seigneur apprennent à connaître la tension dont il s’agit. Avant les évangiles, nous ne connaissions le Seigneur que par les prophéties. Après son Ascension, il se fait connaître à nouveau par une série de prophéties, justement dans l’Apocalypse. On n’aurait pas à supprimer beaucoup de choses dans ce livre pour en faire un livre vétéro-testamentaire. Toujours est-il que le Seigneur paraît, parle et se manifeste au voyant de l’Apocalypse comme le même que celui qui a vécu sur terre. Mais aussi comme celui qui a été annoncé dans les prophéties de l’ancienne alliance. Dans cette addition, il y a ceci : il est toujours aussi bien celui qui est promis que celui qui est présent, toujours au ciel et sur terre. Il crée par là la grande tension qui caractérise la vie chrétienne. – L’évangile nous offre une première plénitude, mais telle que nous n’avons pas le droit d’en être rassasiés. Il y a aussi bien sûr les Juifs et leur destin, et nous devons porter avec eux, nous devons rester des gens qui attendent. Non parce que le Christ ne serait pas venu, mais parce que tous ne l’ont toujours pas encore vraiment atteint. Par l’Apocalypse, lui qui est venu devient en chacun de nous celui qui est promis, celui qui est en train de venir. Presque comme dans une grossesse. L’enfant est déjà là et il doit encore venir. Il a en lui ce plus, de pouvoir être les deux en même temps. Ainsi il est impossible de détacher l’évangile du double cadre de la prophétie et de l’Apocalypse, le cadre qui relie la fin au commencement. – Pénitence et attente. Il y a un rapport entre la pénitence et l’attente. Dans la “lettre à la communauté d’Éphèse”, le Seigneur attend le repentir et le nouvel accueil de son amour. C’est son attente à lui. Et c’est en même temps l’attente de l’Eglise vis-à-vis de nous. Pour y correspondre, il nous fait le don de la pénitence, et la pénitence est particulièrement actuelle pour le temps de l’Avent, qui est le temps propre du nouveau commencement, le temps où “Éphèse” doit faire demi-tour, où recommence l’année liturgique et où l’Eglise place une nouvelle introduction aux fêtes du Seigneur : dans la fête de l’Immaculée Conception. Elle introduit Marie dans cette attente du Christ, non pas la Mère dans son état de grossesse, mais Marie qui devient un enfant. Mais tous : le Seigneur, la Mère, l’Eglise, chaque chrétien, attendent sous le signe de la pénitence. Le pénitent est le prototype de celui qui attend. – Le Seigneur, la Mère, l’Eglise prennent sur eux le nouveau don de la pénitence pour montrer aux hommes que leur centre dynamisant, c’est l’attente. Ils font de la pénitence quelque chose de tout à fait élémentaire. D’abord pour accompagner les hommes dans leurs temps de pénitence, mais aussi pour leur montrer que le don de la pénitence est peut-être le plus grand don du Seigneur, justement parce qu’il inclut en lui l’attente. Après sa Passion, le Seigneur rapporte, comme fruit de la croix, le sacrement de pénitence. Mais par sa Passion, il a fait à la terre le don du ciel. La pénitence devient la véritable clef du ciel.

Aux environs du 10 août Estavayer. La vision de l’Apocalypse continue régulièrement. Adrienne doit toujours faire très vite son récit parce que de se souvenir des versets lui demande un gros effort. C’est tout à fait différent de l’évangile où elle pouvait garder longtemps en elle ce qu’elle avait vu, sans y penser, et le sortir d’elle-même d’une manière toute fraîche. Ici elle doit constamment apprendre par coeur pour ne pas oublier. Jamais elle ne regarde le texte de l’Apocalypse de Jean : je lui ai demandé de ne pas le faire. Je continue à mettre ici par écrit ce qui ne fait pas partie de la dictée de l’Apocalypse, des choses aussi qui se sont produites pendant la dictée, quand Adrienne tombait en extase et dictait ou disait alors des choses qui n’appartenaient pas au texte ou qui du moins ne faisaient pas partie du commentaire d’une manière immédiate.

12 août - Les jours qui suivent la retraite à Estavayer, continuation de l’Apocalypse pendant que je mets “Jean” par écrit.

Septembre En septembre, je fus à Bâle peu de temps. Ce temps fut utilisé pour l’Apocalypse et il y eut presque chaque jour des expériences marquantes en enfer. Il était rare qu’Adrienne ne sombrât pas dans l’extase après l’explication d’un ou deux versets : ou bien elle dictait peu à peu comme d’un autre monde, ou bien elle s’arrêtait soudainement, regardait autour d’elle, étonnée, comme quelqu’un qui s’est égaré; elle commençait alors à tenir des propos étranges et incompréhensibles, connus par des scènes d’enfer précédentes, et elle accomplissait des actes qui après coup se révélaient chaque fois comme pleins de sens lors de leur interprétation. A nouveau elle rencontra beaucoup de saints et d’autres figures de l’histoire de l’Eglise, par exemple Newman, mais aussi des hérétiques ou des personnes qui avaient causé beaucoup de tort à l’Eglise, et elle s’entretenait avec eux. – Ces scènes d’enfer sont toujours très pénibles et énervantes. En enfer, il n’y a pas d’amour; celui-ci est mis en dépôt, on n’a plus de relations les uns avec les autres qu’avec un reste de bienséance si bien que le fil de la patience menace toujours de se rompre. Adrienne m’a dit une fois quand elle fut à nouveau dehors : “J’ai le sentiment que nous nous sommes terriblement frictionnés les uns les autres là en bas”. Elle est énervée par la présence de l’inconnu, parce qu’il prend des notes, parce qu’il ne participe pas, parce qu’il ne comprend pas. Ce qui m’énerve, c’est que je dois consigner par écrit une foule de choses que je ne comprends absolument pas, dont la moitié m’échappe parce que je ne saisis pas ce qu’Adrienne dit ou fait, parce que je n’arrive pas à mettre par écrit tout ce qui devrait l’être, parce que je dois constamment courir derrière elle dans la pièce, etc. Mais les événements qui se passent en enfer ont chaque fois un rapport avec les versets précédemment expliqués. Ils expliquent quelque chose qu’on ne peut pas montrer autrement qu’à partir de l’enfer et dans cet état.

Mi-novembre - Un matin, Adrienne voit Jean de la croix. Il décrit ce qu’il a vu et vécu presque plus comme une tâche personnelle que dans le don de soi. Dans le don de soi, on cherche à servir Dieu et à montrer ce que Dieu nous charge de montrer; et en cela, je m’accorde tranquillement la place que Dieu m’accorde. Dans l’Apocalypse, Jean mentionne aussi ses propres sens; il dit : “Je vois”, “J’entends”, dans la mesure où c’est nécessaire pour comprendre la vision. Ses sentiments également peuvent être à l’occasion dignes de mention. Il est comme un instrument qui se laisse accorder à tout; tout lui est donné, la vision aussi bien que son écrit.

20 novembre Adrienne demande à Ignace : “N’est-ce pas que c’est toi qui nous a fourré l’Apocalypse?” (en remplacement de “Paul” remis à plus tard). Ignace dit : “Évidemment”. – Pendant les dictées sur l’Apocalypse, un jour qu’il était question d’un chiffre sept, apparaît Irénée. Il montre, selon son esprit, sept attitudes fondamentales de l’homme pour correspondre à l’Esprit Saint. – Sur l’Apocalypse. Un contrôle du voyant peut consister en ceci que la vision naturelle et la vision surnaturelle peuvent se contredire. Le même objet peut sembler différent selon qu’on le voit naturellement ou surnaturellement. Dans le sujet voyant lui-même, l’unité a été détruite. Cela humilie celui qui voit. Ce qui s’édifiait en lui est anéanti. Le même objet peut être en même temps entier et brisé. Du point de vue du sujet, la vie n’a pas de sens maintenant car tout ce qu’elle peut demander, ce qui détermine ses actes, est supprimé. Ainsi le sujet ne pourrait plus commencer quelque chose que dans une méfiance absolue parce qu’il saurait a priori que ce qu’il fait est inadéquat. Mais cette inadéquation a rendu possible l’action convenable sur un autre plan : au plan du Seigneur qui est Dieu; c’est lui qui maintenant arrange les choses et les accomplit. On ne peut donc que remettre le tout à Dieu, et cela sans l’arrière-pensée d’y gagner quelque chose : on ne donne pas à Dieu la vue d’ensemble pour obtenir en Dieu une vue d’ensemble plus grande. La vue d’ensemble personnelle est devenue tout à fait sans importance. C’est dans ce saut de la connaissance à la foi que se trouve la vision apocalyptique de Jean. Il percevra et croira tout ensemble mais en étant lui-même au lieu de celui qui a fait le saut. Il contemple d’un angle visuel entre ciel et terre où se rencontrent les deux plans mais qui, ensemble, ne donnent aucun système. – Les oiseaux de l’Apocalypse qui volent au milieu du ciel et qui doivent dévorer la chair des tombés et des chevaux remplissent une mission neutre. Aujourd’hui nous devrions tous devenir des oiseaux de ce genre. Cela peut être un devoir des chrétiens de faire disparaître la chair pourrie et d’édifier au même endroit quelque chose qui est offert par le Seigneur. D’une certaine manière, tous les chrétiens sont appelés à cette opération; ils n’ont pas besoin de savoir quelle chair ils doivent manger; ils savent seulement que c’est de la chair corrompue. – Adrienne raconte combien est difficile pour elle la dictée de l’Apocalypse. Il ne lui est pas possible de tout simplement “dicter en bas”, ce n’est pas donné à si bas prix. “Ceux qui sont là-haut veulent qu’elle saisisse tout comme avec sa propre substance et utilise toute sa substance pour formuler ce qu’elle a saisi ». C’est pourquoi très rapidement elle est la plupart du temps terriblement fatiguée.

8 décembre - Durant tout le mois de décembre, chaque fois que nous travaillons ensemble à l’Apocalypse de Jean, après deux ou trois pages, saint Ignace apparaît et il explique beaucoup de choses sur le péché, la confession, les Exercices, la vocation, la direction spirituelle, etc. A chaque fois, je remarque aussitôt son arrivée au contenu de ce qui est dicté. Je lève les yeux, interdit, et dit : ça, c’est saint Ignace. Adrienne dit le plus souvent en souriant : “Il vient d’arriver”.

16. Le filet du pêcheur (le chiffre 153)

5 août 1945 – A Estavayer, Adrienne dit au P. Balthasar à brûle-pourpoint : “Vous savez quand même que François, c’est le 17?” Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. Elle dit : “A cause des nombres premiers. J’ai oublié de vous dire qu’il y en a sept, et que c’est très important. En fait : 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31, les nombres premiers qui, avec les nombres de Dieu (3 et 7) font 153, sont les points incommunicables dont chacun est occupé par un saint déterminé”. Pour le moment, Adrienne sait seulement que François c’est le 17, Ignace le 11 et Monique (qui contient vraisemblablement Augustin en elle) le 31.

9 août – Le nombre 153 fut montré à Jean (dans l’Apocalypse) comme étant la somme de la sainteté ecclésiale, liée aux hommes, aux représentants des tendances spirituelles, des vertus. On pourrait aussi présenter le sens des nombres par les seules vertus elles-mêmes, en faisant abstraction des hommes qui les produisent. Après que Jean a vu dans l’Apocalypse tant de choses liées à des nombres, quand il revint à lui, quand il ne fut plus dans l’Esprit, il a souvent pensé dans ses prières qu’il devait trouver en lui-même quelque chose qui correspondait à ces nombres. Il chercha à comprendre ces nombres en lui-même : il adorait Dieu dans le 10, l’Esprit dans le 7. Les nombres devinrent pour lui des sortes de “points de méditation”. Renvoi au monde mais avec la prescription de Dieu de se souvenir de l’ordre de ce qui a été vu.

20 novembre – Sur les nombres. Les nombres qui se trouvent entre les nombres indivisibles ont aussi une signification (par exemple 11 + 8 = 19). Cela sera peut-être montré plus tard. – 1000 – 847 (= 7 x 11 x 11) = 153 : (comme exemple qui montre comment on doit remonter lors d’une fondation, dans l’esprit d’Ignace (7 + 11), pour arriver au vrai point de départ qui est 153, la totalité, qui doit toujours se trouver au début d’une fondation. – (11 x 13) + 10 = 153 (10 = 7 et 3, le nombre de Dieu). Le plus indique qu’on ne peut pas augmenter Dieu, qu’on ne peut pas multiplier avec Dieu. On peut seulement en tenir compte, l’ajouter, non faire une multiplication avec Dieu. – Par contre, on peut multiplier 11 (Ignace) et 13 (Paul). Ignace montre comment à Manrèse il a lutté toute une nuit avec Paul. Adrienne ne voit tout d’abord dans cette vision rien d’autre qu’un combat à perdre haleine entre deux formes qui luttent l’une contre l’autre comme des boxeurs, sans qu’elle sache au début de qui il s’agit. Puis elle voit qu’Ignace se dispute avec Paul. Il se bat pour une synthèse, il cherche à se multiplier avec Paul, à s’approprier ce qui est paulinien et qui lui manque. Mais ensuite il reconnaît que le don possédé par quelqu’un ne peut pas être repris directement de lui par celui qui n’a pas ce don. Il peut seulement le voir réalisé chez l’autre et ensuite le demander pour lui-même à l’Esprit Saint au nom de la Trinité. Avec les seules dispositions personnelles de caractère de Paul et ses qualités, Ignace n’aurait rien pu commencer. Il doit bien plutôt les recevoir telles qu’elles sont formées par l’Esprit Saint comme pures propriétés chrétiennes et telles qu’elles s’enracinent dans la Trinité. Ignace demanda à Dieu la persévérance paulinienne dans le travail apostolique, la ténacité, la constance dans sa ligne…; lui-même voit très bien les rapports qui existent entre Paul et lui. – Adrienne me demande de mettre par écrit les nombres premiers jusqu’à 153. Elle ne peut pas les retenir, elle confond toujours les saints les uns avec les autres.

Pour une pause à la fin de cette année 1945

- « La Parole de Dieu n’est pas faite pour satisfaire une curiosité frivole, mais toujours pour nous conduire à ce salut qui ne se trouve que dans la rencontre avec Dieu et l’union avec lui«  (Louis Bouyer, « Le métier de théologien« , p. 245). On pourrait dire la même chose de la mystique.

- Plus que jamais on perçoit la grâce inouïe que fut pour le P. Balthasar sa rencontre avec Adrienne : durant vingt-sept années, il fut le témoin privilégié d’une présence de Dieu.

- Première mention dans le « Journal » que le P. Balthasar devra peut-être un jour quitter les jésuites : ci-dessus § 10. Adrienne et le P. Balthasar, Après Pâques.

- On apprend qu’Adrienne commence un livre sur Marie : ci-dessus § 9. Adrienne elle-même, Premiers jours d’octobre.

- Ci-dessus au § 10. Adrienne et le Père Balthasar, le 20 novembre, il est noté que, dans certaines extases, Adrienne ne saura pas à l’avenir ce qu’elle a dit dans cet état. Le P. Balthasar a appelé ces états des « enfers de mission » et souvent, plus brièvement, des « enfers« . Voici comment il explique la chose dans « Adrienne von Speyr et sa mission théologique », p. 55 : « Au cours de l’année, Adrienne connaissait souvent des états qu’on peut qualifier d’enfers de mission… Ces états étaient des extases dans un état de conscience – ressemblant à celui de l’enfer – de pure objectivité où il n’était question que d’obéissance de mission et de transmission; il s’agissait de choses dont par la suite elle ne savait plus rien la plupart du temps, mais je pouvais lui en rendre la mémoire en vertu de l’obéissance pour qu’elle me les explique plus à fond. Dans ces états, elle n’était plus la femme aimante, elle était le pur instrument d’une vérité à communiquer ou à expliquer, elle ne me reconnaissait plus; j’étais un quidam qui devait apprendre ici quelque chose et qui commençait par n’y rien comprendre, ce qui faisait qu’il n’était pas rare qu’elle eût des mots sarcastiques pour tant de stupidité dans les choses de Dieu. Elle donnait finalement quelque signe indiquant que la leçon était terminée; il fallait alors la ramener à son état de conscience normal par une simple prière commune. Ces enfers de mission sont comme des prolongements du mystère central d’obéissance du samedi saint« . Ces « enfers de mission », sont au fond des extases de pure transmission : Adrienne n’est qu’un canal qui ne retient rien, qui ne se souvient de rien, qui ne fait que transmettre au P. Balthasar des informations du ciel. Ce qui fait que saint Ignace et le Père Balthasar peuvent parfois avoir des échanges par le canal d’Adrienne, sans que celle-ci soit le moins du monde au courant de ce qui a été dit.

- Le ciel avertit le P. Balthasar qu’il devra lancer une revue (Cf. ci-dessus § 10. Adrienne et le Père Balthasar, au 8 décembre) : lointaine annonce de ce qui sera plus tard la revue « Communio ». Voici comment le P. Balthasar évoque la chose dans « L’Institut Saint-Jean« , p. 63-64 : « En 1945, on avait plusieurs fois indiqué que je devais fonder une revue« . Aumônier d’étudiants, le P. Balthasar ne voyait pas du tout la possibilité de réaliser la chose. Réponse : « Pas maintenant. Mais il convient de faire déjà des projets, d’envisager les personnes avec lesquelles on écrira« . Un an plus tard, arrive un rappel : « Ne pas oublier la revue« . Le P. Balthasar n’y pensait plus sérieusement. « Et même quand, un soir dans un café de Rome près de la via Aurélia, en compagnie de quelques membres de la Commission théologique internationale, nous décidâmes de fonder la revue internationale Communio (elle devait être lancée à Paris, cela échoua, et elle commença à paraître en Allemagne en 1973), il ne me serait pas venu à l’esprit d’établir un rapport entre cette revue – qui paraît aujourd’hui en douze éditions nationales – et ce qui avait été demandé (quelque trente) ans auparavant. Ce n’est que lorsque le groupe des fondateurs me refila contre mon gré une sorte de rôle de coordination, qu’il se dispersa et que je restai seul, que je commençai à comprendre qu’il pouvait y avoir là un rapport avec cet ancien souhait du ciel ».

- Et vous, quelles notes prendriez-vous pour cette année 1945 ?

 

1946

 

Pour l’année 1946, le « Journal » du P. Balthasar compte 128 pages (Erde und Himmel II, p. 143-271).

1. Santé

25 janvier 1946 - Dans la nuit du 23 au 24, Adrienne fait plusieurs fois l’expérience de la mort. Elle est tellement dans l’angoisse de la mort qu’elle sent fréquemment couler l’eau de la plaie du côté et que de fait elle en est toute mouillée bien que la plaie ne soit pas ouverte. Le jour suivant, elle se sent si mal qu’elle décide de faire quelque chose et, après consultation du Professeur Gigon, elle se fait faire une saignée à l’hôpital Sainte-Claire. Cette saignée dure une heure et est extrêmement douloureuse parce que son sang est épais et visqueux; trois Sœurs s’emploient avec beaucoup de peine et d’agitation à le faire couler. La Sœur lui demande si elle a reçu les derniers sacrements. Le lendemain matin, Gigon va la voir (pour la première fois depuis 1944), il ne fait que secouer la tête et dit qu’il ne comprend rien à ce coeur. Il prescrit une quantité de médicaments qu’elle ne prendra pas, naturellement. Elle est soulagée quand je l’en dispense.

5 février - Adrienne a constamment de fortes douleurs, surtout dans le dos, souvent aussi dans la poitrine, au sternum, tellement qu’elle peut à peine parler. Elle perd fréquemment connaissance; elle doit par exemple arrêter sa voiture en pleine rue et attendre de pouvoir continuer.

4 avril Adrienne a vomi toute la nuit. Douze fois environ. Je demande d’où cela vient. Elle dit : “De l’ancien ulcère à l’estomac. Vous savez bien, … cela revient de temps en temps et, pendant que vous étiez absent, j’ai vomi du sang pendant plusieurs jours”. Ce n’est qu’avec peine qu’elle se laisse convaincre de rester au lit aujourd’hui. Mais ce n’est pas encore sûr qu’elle le fera. A part cela, elle a une nouvelle sorte de troubles cardiaques : la paralysie d’un vaisseau du coeur qui l’empêche de se mouvoir et, tout comme l’embolie de l’automne dernier, fait qu’il lui est difficile ou plus guère possible de bouger ses membres.

16 mai – Adrienne a maintenant à souffrir physiquement l’indicible. Tout l’organisme semble perturbé. Le mauvais coeur provoque des engorgements dans les reins si bien qu’elle se sent intoxiquée dans tout le corps. Au bout de quelques jours, tant d’eau est évacuée à nouveau qu’elle peut à peine quitter sa maison et qu’elle est comme rongée par une soif effroyable. De plus il se forme un gros calcul rénal. Adrienne endure pendant quelques jours les spasmes les plus effrayants en gémissant simplement un peu. Une fois, elle appelle Merke qui lui dit qu’elle peut prendre autant de morphine que nécessaire. Il lui prescrit de rester au lit et il veut l’opérer. Mais le lendemain Adrienne est de nouveau debout et elle fait son ménage, assure ses consultations, ses visites, l’hôpital et la dictée. Merke ne comprend pas comment elle le supporte. Un soir, après que, au sommet de sa crise, elle eut donné aux étudiantes une conférence sur les femmes à la consultation et qu’elle se rend, presque inconsciente, aux W.C., elle évacue, avec une grosse perte de sang, un gros et un petit calculs. Après cela, Adrienne est enjouée et joyeuse bien qu’elle ait encore de fortes douleurs. Mais deux jours plus tard, un nouveau calcul s’est formé qui la tourmente une fois encore pendant des semaines, pas d’une manière aussi aiguë que les premiers, mais dans des crises plus longues. Elle a aussi, durant des semaines, de tels maux de gorge et d’oreilles que chaque parole lui traverse la tête comme un couteau. Malgré cela, elle dicte pendant des heures. Elle entreprend diverses choses, pensant que c’est un refroidissement. Finalement elle va voir le médecin. Le Professeur Labhardt lui dit que le tout vient du coeur et est lié aux congestions. Dès lors elle n’essaie plus de lutter contre le mal. – Adrienne renonce à sa consultation du jeudi pour pouvoir se reposer une fois la semaine.

13 août – Adrienne a été à Noiremont; là, à cause de l’altitude, elle eut des crises cardiaques et elle dut revenir. Elle alla alors au carmel et de là à Bâle.

20 octobreTrès vite reviennent les pires douleurs dues à son ancien ulcère d’estomac. Il crève et, durant des nuits entières, la douleur l’empêche de dormir. Elle crache aussi de grandes quantités de sang; elle interrompt même souvent la dictée pour vomir du sang. Au bout d’une semaine, elle a encore 52 d’hémoglobine et elle a la sensation d’une totale faiblesse. Elle ne veut rien savoir d’une transfusion : la pensée de courir avec du sang étranger dans les veines lui est insupportable. En cas d’extrême nécessité, elle accepterait le mien.

10 décembreLe dentiste Vest dit qu’il veut ne faire à Adrienne qu’une obturation malgré ses principes; vu son état de santé, il n’est pas indiqué de faire quelque chose de durable.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

18 février 1946 - La nuit dernière, Adrienne a de nouveau vécu une mort. Elle était morte, ce ne fut pas particulièrement effrayant, puis elle fut au ciel et tout était beau. Saint Ignace était là et il lui demanda si elle voulait rester. Il dit cela très aimablement. Elle était prête à dire oui quand il lui vint à l’esprit que je le lui avais interdit. Saint Ignace sembla presque troublé et déçu : “Qu’est-ce qu’il veulent encore en bas? C’est quand même terrible!”

6 marsElle a une vision de la Mère de Dieu, d’abord un peu vague; elle est assise et sourit. Puis la vision se fait claire et nette, la Mère se tient debout, elle voudrait faire un pas, mais il y en a des milliers qui l’empêchent d’avancer. Elle souffre. Le tableau est insupportable. Puis soudainement elle est à nouveau comme au début : un peu vague, souriante… Je demande à Adrienne si elle voit un sens à cette vision. Elle dit : “Si nous ne contemplons la Mère que d’une manière peu claire et conventionnelle, c’est un tableau paisible et souriant qui nous apparaît. Mais si nous ne la contemplons pas à travers un voile, nous voyons ce qu’elle souffre ».

Du 23 avril au 4 maiAdrienne est à Vitznau. Elle essaie de se reposer. Il se passe peu d’événements surnaturels; elle voit quand même plusieurs fois la Mère et saint Ignace. – Un jour, en revenant de Brunnen, elle voit un crucifix. Elle arrête la voiture pour prier. Elle voit le Seigneur descendre de la croix et s’approcher de l’Eglise qui se trouve sous la croix : tant qu’il était suspendu à la croix et que l’Eglise restait seule, tout paraissait en ordre. Mais maintenant qu’il s’approche de l’Eglise comme pour la chercher, on voit que, plus il s’en approche, plus elle se désagrège ou plutôt plus elle manifeste son délabrement. Adrienne dit que cela avait été horrible : toute pleine de fissures, prête en quelque sorte à tomber en ruine. Ce qui était le plus triste était que le côté de l’Eglise qui se trouvait le plus près du Seigneur s’était d’une certaine manière parée pour avoir une allure convenable tandis que la partie qui se trouvait à l’abri des regards passait son temps à se délabrer tout à fait.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Nuit du 22 au 23 janvier 1946 - Trou profond. Très grandes souffrances : la croix du Seigneur. Adrienne voit comment aujourd’hui le Seigneur est partout rejeté : dans une communauté, une association, un parti, une famille. Le tout étiqueté catholique à l’extérieur. Et le Seigneur pense qu’il peut gagner de la place ici quelque part. Mais au moment où il veut s’appuyer, tout se dérobe à lui : non, ça n’a pas été pensé comme ça. Il tombe. Et le chemin de croix recommence. Adrienne est à chaque fois entraînée dans un tourbillon terrible : elle croit toujours que cela ira cette fois-ci sans le chemin de croix, et chaque fois il devient nouvelle réalité. Elle-même est constamment transpercée à nouveau aux mains et aux pieds. Une fois, on doit tout présenter en même temps : tous les membres, et les clous traversent complètement en même temps; d’autres fois, un membre après l’autre : la main droite, la main gauche, etc. Avec cela une angoisse qu’elle n’a pas connue jusqu’ici : l’angoisse qu’un clou pourrait se perdre. Elle n’aurait pas reçu tous les clous qui lui étaient destinés. Durant les souffrances, elle sent le besoin de s’assurer qu’ils sont réellement là, qu’elle ne les a pas perdus. Avec cela de très forts maux de tête, et partout elle sent le bois de la croix. Quand elle penche la tête en arrière, elle heurte le bois avec la couronne d’épines et tressaille. Je l’ai vu plusieurs fois. – Le soir, je trouve Adrienne dans l’abandon absolu. Elle se tord de douleur comme un vendredi saint, elle ne sait plus comment se tenir. Elle décrit la douleur des mains et des pieds : la sensation insupportable des clous qui déchirent la chair. Elle tente de tenir ses mains dans le feu pour atténuer la souffrance surnaturelle par la souffrance physique. Puis le dos. “C’est si bête que nous n’ayons qu’un seul dos”, dit-elle. “Pour les deux mains, la douleur se répartit en quelque sorte; on peut écarter les mains l’une de l’autre et croire alors qu’il y a un espace entre les deux. Mais le dos est si près”. A chaque instant, les plaies sont à nouveau transpercées et elle tressaille à chaque fois. Elle explique l’abandon, en hésitant et avec des pauses. “Vous comprenez : non seulement le Fils se croit abandonné, il est réellement abandonné. Il constate un fait quand il dit : Pourquoi m’as-tu abandonné? Ce que je sais maintenant, ce sont ces deux données : le Père a abandonné le Fils et il m’a abandonnée. Si j’étais seule à être abandonnée, cela me serait finalement égal. On pourrait d’une certaine manière sombrer dans son trou et personne ne s’en soucierait. Mais le pourquoi du Fils, c’est cela qui est terrible. Il ne comprend pas pourquoi il est abandonné. Il ne trouve pas la moindre explication. J’entends tout le temps ce pourquoi. Il est comme la croix elle-même : une poutre verticale et une horizontale : pour – quoi. Il ne cesse de se former à nouveau. Je peux faire ce que je veux, j’entends la question et je dois la poser aussi. C’est pourtant totalement incompréhensible, c’est vraiment absurde de voir que la Mère est à côté du Fils, mais pas le Père… Et puis, tout à fait ailleurs, très loin de cette connaissance, je sais aussi qu’on devrait aller rechercher les abandonnés. Adrienne me décrit beaucoup de cas de personnes abandonnées; elles sont abandonnées parce qu’elles ne comprennent pas que la mise à l’épreuve par Dieu peut aller jusqu’à l’extrême. Elles reviennent peut-être dans leur village et trouvent tout détruit, tous sont morts. Elles auraient supporté qu’une partie de leurs biens soit anéantie, qu’un enfant soit mort. Mais tout! Elles ne comprennent pas et leur pourquoi se tourne contre Dieu. Ce sont des personnes de ce genre qu’on devrait pouvoir aider. “Mais que puis-je donc faire?, dit Adrienne, je suis retenue, je suis clouée, je ne peux pas aller vers elles, sans parler de les aider. Naturellement je puis faire des pas. Mais la croix m’accompagne. C’est comme si j’étais clouée à des échasses. Je ne peux pas aider”. J’essaie de la consoler un peu. Mais elle est aujourd’hui tellement désolée que je ne peux rien faire d’autre que de lui arracher la promesse de rester là où Dieu l’a placée.

8 mars - Elle est dans un trou “stupide”. Quoi qu’elle fasse, c’est faux. Ne pas penser à la croix, c’est être sans amour pour le Seigneur. Mais penser à la croix, cela veut dire s’appuyer sur elle et supposer qu’on contraint le Seigneur à souffrir, qu’on alourdit la croix… De même s’offrir pour souffrir veut dire plonger encore plus profondément le Seigneur dans la souffrance, parce que notre souffrance est tellement insuffisante qu’il doit quand même prendre sur lui la plus grande part. Ne pas s’offrir veut dire refuser l’offre du Seigneur qui voudrait nous donner part à sa souffrance. Et encore : si nous cherchons le Seigneur, nous le faisons d’une manière si grossière que nous ne faisons que l’importuner dans sa souffrance; mais si nous restons loin, nous savons qu’il nous cherche et que nous ne lui répondons pas. – Depuis cette nuit, Adrienne a un zona. Elle a de fortes douleurs et l’affaire ne lui semble pas anodine. Cependant elle ne pense pas à se coucher pour autant.

23 marsElle me téléphone dans la plus grande angoisse. L’angoisse est telle qu’elle ne peut rester assise deux minutes à son bureau. Cela la poursuit dans toute sa maison, du haut en bas. Elle ne peut plus voir les croix qui se trouvent sur son bureau ou qui sont accrochées au mur. Elle pense les enlever toutes. Elle est tellement possédée par l’angoisse que, même lorsqu’elle donne les points de méditation avenue de Wettstein, elle ne peut parler de rien d’autre que de l’angoisse, mais cependant de telle sorte que cela donne des points de méditation tout à fait objectifs et corrects. Seulement, en terminant, elle met en garde contre la fausse angoisse mystique.

Les notes du Père Balthasar concernant la semaine sainte 1946 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 116-151.

Veille de la ToussaintUn enfer épouvantable. Toute la journée, elle voit des gens qui refusent la sainteté, qui s’enfuient devant la croix, qui rejettent leur mission. Elle-même vient pour “résilier l’obéissance”une fois de plus. Quelques mots suffisent pour la remettre dans la juste obéissance.

20 novembre - Un jour qu’Adrienne avait touché ses stigmates en sang : “J’ai vraiment eu du sang sur les doigts quand j’ai touché les plaies. Il n’est pas sûr qu’à ma mort les stigmates seront encore visibles (N.B. A la mort du Padre Pio il est dit que ses stigmates disparurent). Il y a des raisons précises pour qu’après la mort plus rien ne soit visible. Mais il y a certaines personnes qui ont vu les stigmates, surtout celles des mains”.

31 décembre Saint Ignace : C’est toujours l’Esprit qui donne les signes de la fécondité; il a aussi dilaté le corps de la Mère pour qu’il reçoive la semence de Dieu. C’est lui qui donne les stigmates.

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

4 janvier 1946 - Durant les jours de fête, j’étais à Fribourg et Lucerne. Suivirent des « Exercices » à Engelberg où Adrienne attira mon attention sur une vocation possible. Elle me donna de nouveau par téléphone des indications pour traiter avec les retraitants. A la nouvelle année, j’ai rencontré Paul Claudel, et je suis rentré chez moi le 2. Pendant ce temps, Adrienne était assaillie par la maladie : fièvre et fatigue la tinrent souvent au lit. Les tensions dans la famille continuent.

3 janvierIl y a quelques jours, Adrienne a reçu pour tout l’hiver tellement de charbon qu’elle peut continuer à séjourner dans sa grande pièce. Ce charbon, d’où vient-il? C’est tout à fait inexplicable, étant donné que tout est strictement rationné. Un matin, elle avait entendu qu’en bas on vidait sac sur sac.

6 février - Souvent Adrienne connaît les gens que je reçois. Elle dit : “Aujourd’hui, vers dix heures, je voulais vous appeler pour dire : avec celui qui est là vous devez parler rupture, il s’est détourné de Dieu”. Ou bien : “Vous devez réconforter doucement cette jeune fille, souvenez-vous de Marie”. Ou bien : “Aujourd’hui, vers onze heures, je me suis sentie très mal : l’homme qui était chez vous était si tiède qu’on devrait le secouer jusqu’au plus intime de l’âme”. Etc.

19 mars - Quand nous revînmes d’Einsiedeln, où nous étions allés pour la Saint-Joseph, je la laissai seule dans le hall de la gare parce qu’un ami venait me prendre. Elle traversa le hall. Un homme s’approcha d’elle tout d’un coup et lui dit : “Permettez au moins ceci”; il se mit à genoux dans la cohue et baisa le bord de ses vêtements, tout comme il y a quelques années, place de la cathédrale. Elle se promettait de me raconter la scène; mais plusieurs jours passèrent et elle l’oublia complètement.

Dimanche 18 août – L’Abbé d’Engelberg, qui lit “Jean” depuis longtemps, souhaite voir Adrienne. Elle monte là-haut ce dimanche. La conversation est bonne. Elle lui dit des choses qu’elle ne peut pas savoir, sur sa mission à lui et la gestion de sa charge. Il est étonné et ne cesse de répéter que l’affaire est manifestement authentique. Ensuite il commence aussi à parler de choses personnelles, ce qui ne plaît pas à Adrienne; cependant elle lui donne là aussi une réponse et l’Abbé en semble très satisfait. Elle dit qu’après cela elle avait été totalement épuisée et qu’elle avait compris le passage où le Seigneur dit qu’il avait senti une force sortir de lui. Il en est toujours ainsi à vrai dire quand on fait quelque chose vraiment dans sa mission.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

1er février 1946 - Récemment, Adrienne a vu à l’église un jeune homme dont elle a su qu’il devait devenir jésuite. Elle n’a pas bien remarqué son visage et elle en est troublée. Elle réfléchit à la manière dont elle pourrait le retrouver.

20 octobreSa connaissance des autres âmes est toujours la même. Un jour qu’elle doit attendre devant mon bureau parce qu’un étudiant se confesse, elle sait tout ce qui est imparfait et faux dans cette confession; elle m’en parle ensuite sans me parler en détail des péchés de l’intéressé. Elle sait aussi la plupart du temps le matin, pendant que je reçois des visites, ce qui se passe chez moi. Parfois je l’ai appelée au téléphone après le départ de quelqu’un et, à chaque fois, elle était au courant. A l’occasion, elle se reproche de ne pas m’avoir téléphoné pour m’avertir au cours d’une conversation, pour m’encourager, m’orienter.

Fin octobre La prière des saints. Jusqu’à présent, le jeudi, nous avons travaillé chez X. Dans le trou, Adrienne me prie instamment de ne plus devoir aller là. Tout d’abord je ne sais pas pourquoi; puis elle m’explique qu’il y a là une telle atmosphère de péché, toute la maison est tellement souillée et profanée que les mots lui viennent à peine sur les lèvres. Et il y a des choses qu’elle a dû réellement passer sous silence parce que ça n’allait pas; elle voulait faire la prière d’une sainte, elle n’avait pas pu le faire là. Depuis lors, nous ne sommes plus allés dans cette maison.

6. L’enfant

6 février 1946 Saint Ignace dit : nous devrions nous occuper de l’Oratoire. Il y a là quelque chose à apprendre. J’apporte à Adrienne un livre sur les oratoriens. Il dit aussi qu’il y a chez Newman beaucoup de choses encore qui nous concernent. – Il montre certains traits d’une communauté que je devrai fonder plus tard. Ce sont différentes maisons, avec chacune un supérieur, qui se rencontrent à l’occasion et dont, à tour de rôle, quelqu’un est le supérieur général. Par ailleurs, les maisons sont indépendantes, comme à l’Oratoire; par contre il y aura des vœux. Puis : d’un côté des membres sont reçus, de l’autre sont incorporées des œuvres que la communauté assume. Auparavant, Adrienne a vu Ignace construire les maisons du nouvel Ordre.

26 février Saint Ignace nous pousse à aller de l’avant pour la nouvelle communauté. Il donne différentes indications et on devrait se décider prochainement pour ce qu’on veut faire et y travailler résolument. Il donne des instructions sur la manière de traiter les premières : on doit faire table rase, ne pas calculer ce que chacun a étudié et quelle formation a été reçue. Les premières, qui peuvent ne pas avoir reçu une formation complète, ne doivent pas être considérées comme ayant moins de valeur que les suivantes. Au sujet de ce que chacune dit : la plus grande discrétion. Éviter les bavardages des unes sur les autres. Celui qui signale au supérieur quelqu’un d’autre comme pouvant intéresser la communauté doit être écouté attentivement, mais le supérieur ne doit pas porter des jugements qui peuvent être colportés. Tout, le négatif comme le positif, doit être reçu objectivement et celui qui informe ne doit pas savoir la conclusion qu’en tire le supérieur. Celui-ci doit être tout oreilles et se taire.

6 mars - Saint Ignace : nous devrions, dans notre Règle, préciser très exactement l’obéissance, aussi bien pour tous les membres que, tout particulièrement, dans le “cahier de la supérieure”. – Pour la communauté masculine, on doit veiller à ce que, pour le début, on ait quelques hommes formés qui peuvent faire eux-mêmes des études intensives sans qu’on ait besoin d’être derrière eux. Il semble que la communauté masculine ne verra pas le jour rapidement, elle croîtra sans doute plus lentement que l’enfant. D’autre part il semble à nouveau que saint Ignace veuille d’une certaine manière hâter ma sortie. Je ne sais pas.

30 mars Saint Ignace presse pour la communauté. Jusqu’à présent, j’avais cherché parmi les séminaristes. Mais il y a toujours plus de difficultés sur le chemin. Saint Ignace dit : d’abord des prêtres, puis ceux-ci entraîneront plus tard des séminaristes.

Dans l’octave de l’AscensionAdrienne traverse un trou ininterrompu qui lui avait été offert et auquel elle avait dit oui. Saint Ignace dit que désormais il y aura toujours quelque chose qui découlera des “enfers” pour la nouvelle communauté.

6 décembre Saint Ignace dit : Plus tard, dans la communauté masculine, s’adjoindront aussi des médecins pour qui il sera difficile, en tant que religieux ou en tant que prêtres, d’avoir affaire à des femmes. Ils devront d’abord prononcer des vœux privés. Plus tard, l’Eglise sera reconnaissante de leur existence et elle pourra les reconnaître. Mais il sera difficile de le faire accepter. – Naturellement aussi d’autres professions.

10 décembre Saint Ignace : Pour nos fondations : que les hommes et les femmes vierges non seulement évitent ce qui est charnel mais le comprennent aussi en le dépassant. Beaucoup de choses dans les Ordres ces derniers siècles étaient trop éthérées; on a simplement fermé les yeux sur la réalité du sexuel. Pour les garçons on a seulement veillé à ce qu’ils ne se masturbent pas, et pour les jeunes filles on a loué la virginité. Mais on n’a pas accordé assez d’importance à la vie conjugale et à la maternité. Naturellement on ne doit pas tomber maintenant dans l’autre excès. Mais ceux qui sont vierges doivent savoir remercier Dieu pour le cadeau de la sexualité qu’ils peuvent lui rendre.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

15 janvier 1946 Les échanges dans le ciel – Comment on évolue au purgatoire et dans le ciel.

25 janvier - Certaines âmes au purgatoire.

1er févrierLe Père et la souffrance du Fils sur la croix.

2 févrierLa Présentation de Jésus au temple.

8 mars - L’état de l’Église.

30 mars et 3 avril - Le sens de la croix.

26 mai - Le jugement de Dieu sur la vie des hommes – La disponibilité.

Ascension - Les anges gardiens et l’ascension de l’homme.

Dans l’octave de l’Ascension - Le refus de la grâce – Paul et Jean – Des différentes sortes d’anges.

Samedi avant la Pentecôte - Le refus de l’Esprit et le désir de l’Esprit.

Pentecôte - La descente toujours nouvelle de l’Esprit SaintMarie et l’Esprit – L’attente de la Pentecôte dans le ciel – La descente de l’Esprit et la connaissance des choses divines – Les degrés d’adaptation de l’esprit humain à l’Esprit Saint – Le parler en langues – Être saisi par l’Esprit – Adorer l’Esprit.

Autour de la fête du Sacré-Cœur - Une armée contre Dieu – Le cœur, symbole de l’amour – La vérité qui sort du cœur du Christ – Le refus de la vérité.

8 septembreMarie enfant accompagnée déjà par le Fils.

Sept-douleurs (mi-septembre) - Eve et Marie.

13 octobre - Les saints sont des humains comme nous.

2 Novembre - Mourir en chrétien – Le désir de purification au purgatoire.

15 novembre - Croix et Trinité – Eucharistie et Trinité.

20 novembreSur les visions et la mystique en général.

8 décembre - Les deux vies de Marie.

20 décembre - Les fautes des saints.

Noël - Marie et la naissance de Jésus.

31 décembreL’amour de Dieu veut toujours surprendre – Sur l’inspiration.

8. Adrienne et ses relations

15 février 1946 - Elle a une grande explication avec sa mère à qui, pour la première fois, elle lance en plein visage une foule de vérités sur sa vie. Sa mère est sidérée; il semble que ça aille un peu mieux maintenant.

18 février - Hier, à la consultation, il y eut de nouveau une femme qui voulait se faire avorter. Adrienne cherche à la persuader de ne pas le faire; elle était fatiguée et énervée. Saint Ignace apparut alors et il lui dit, au milieu de la conversation : “Bien! Vous avez déjà épargné environ cinq cents enfants de cette manière!” Mais Adrienne était à ce moment-là si agacée que ces paroles ne firent que la « mettre en rage” et elle pria saint Ignace de disparaître.

11 marsAdrienne a bien du mal à supporter encore de pénibles affaires de famille à la maison. Pendant ce temps, se font aussi les préparatifs pour le mariage de Niggi.

30 mars - Je reçois ces jours-ci la visite du P. de Lubac qui loge chez Adrienne. Il est très aimable. Il a de longues conversations avec Adrienne et la quitte avec les meilleures impressions, convaincu de l’authenticité de sa mission. Adrienne s’occupe de lui de manière touchante; elle lui fournit ce qu’elle peut, veut lui envoyer des vêtements et du linge. A son départ, elle demande sa bénédiction pour elle-même et pour les enfants. De Lubac dit que, pour elle seule, il n’en aurait pas donnée; ce serait à lui à en demander une. Il donne la bénédiction pour elle et les enfants tous ensemble avec une réelle émotion. – Madame le Docteur H. donne à Adrienne sa vieille voiture, étant donné que maintenant il y a de nouveau de l’essence. Mais la voiture est tellement usée qu’elle s’arrête constamment et qu’Adrienne ne se risque pas à sortir de la ville avec elle. Elle pense vendre cette voiture ainsi que sa voiture électrique pour acheter une vraie voiture, mais elle n’ose pas le faire pour ne pas froisser Madame le Docteur H.

16 mai – Adrienne parle toute une soirée avec le Père Maltha, o. p., et les deux sont devenus de bons amis. Adrienne pense qu’on pourrait peut-être l’engager comme conseiller théologique. J’essaie de le contacter avant son départ pour la Hollande, mais en vain. – Les problèmes familiaux ne cessent pas.

22 aoûtWerner est à Riffelalp. Par contre, Teddy, le frère d’Adrienne est à Bâle, venant d’Angleterre, et il y a des scènes chez sa mère. Dès le premier instant où Teddy est à la maison, sa mère répand sur Adrienne une cataracte des plaintes et des calomnies les plus diverses. Elle lui reproche tout ce qui est possible, par exemple qu’il est inouï qu’elle se soit mariée avec Werner deux ans après la mort de son premier mari. Les plus petites bagatelles deviennent des montagnes. Il suffit qu’Adrienne prenne avec le thé un sandwich qu’on lui offre pour déclencher une avalanche de remarques fielleuses. “Tu me manges toujours tout. Tu as toujours été comme ça”. Etc. L’atmosphère est si pénible que Teddy, qui n’était plus en Suisse depuis des années, prend la fuite avec sa femme et va quelque part ailleurs pour passer de paisibles vacances.

15 septembreTeddy et les siens sont repartis. Pendant le temps du séjour de Teddy à Bâle, Adrienne fut fréquemment chez sa mère, place Sevogel, et elle constata avec la plus grande douleur que sa mère a vraiment pour elle de la haine. Depuis longtemps elle ne lui rend plus visite, elle raconte sur elle toutes sortes de méchancetés et elle lui fait tout le mal possible. Pour un thé, quand elle offre des petits gâteaux, elle passe Adrienne intentionnellement et si Teddy le lui fait remarquer, elle dit à mi-voix, de manière à être entendue d’Adrienne : “Elle n‘en a pas besoin”, jusqu’à ce que Teddy, en rage contre elle, en offre lui-même et lui verse à boire. Adrienne est profondément triste de tout cela, pas tellement pour l’affront, qui est si manifestement voulu, que pour sa mère qui est si endurcie. “Elle est quand même toujours ma mère!”, dit-elle souvent.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

17 janvier 1946A la consultation, beaucoup de gens, en partie encore une fois des nouveaux. Tout tourne autour des questions du mariage, du domaine religieux, des problèmes de vie non résolus. Adrienne elle-même n’est pas bien; elle a constamment des crises d’angine de poitrine; la nuit, elle croit très souvent que sa dernière heure a sonné et elle est souvent sur le point de me faire appeler. Elle y renonce au dernier moment.

30 janvier - Hier, Adrienne m’a encore une fois parlé de sa jeunesse : combien sa mère a toujours été méchante avec elle. Tout ce qu’elle faisait était mauvais. Elle craignait sa mère terriblement. Elle n’a jamais vraiment été aimée de sa mère; bien qu’elle ait été jolie, elle ne l’a jamais su alors, étant donné que sa mère disait toujours : “Cache-toi, tu es si laide!”. Elle lui interdisait tout ce qu’on permet naturellement à un enfant, ce qu’Adrienne ne comprenait pas et qui la blessait profondément. Elle était la fille la plus candide et la plus gaie de toute une classe de garçons, toujours bonne camarade; sa mère la soupçonnait toujours de relations illicites avec les garçons et elle lui disait des choses dont elle ne devina que plus tard ce qu’elles signifiaient. Sa mère fut un poids constant sur son âme.

15 février - Je demande à Adrienne de commencer à écrire sa vie. Elle le fait, non sans hésitation. Elle dit qu’elle préfère écrire en français. Elle le fait uniquement pour me faire plaisir. Chaque soir, quand elle est trop fatiguée pour autre chose, elle travaille à la traduction de la petite Thérèse et elle me donne quotidiennement ses feuilles pour qu’elles ne disparaissent pas. Elle me donne aussi des morceaux de Règle.

18 février - Depuis qu’il ne m’est plus permis d’aller chez Adrienne, place de la cathédrale, elle est tout à fait hors d’elle-même. Non à cause de moi, mais elle a l’angoisse de perdre sa mission. Jean continue à dicter imperturbablement. Ignace parle en même temps de la mission et Paul essaie également de s’immiscer. Elle ne peut plus se défendre contre le ciel, toutes ses prières ne servent à rien. Elle me dit : ce Père avait sans doute raison quand il disait : « La vie contemplative est une plante exotique. Vraiment cette mission ne peut être accomplie que si existent des conditions tout à fait précises, optimales ». Et maintenant tout semble fichu parce que G. et Rome ne veulent pas. – Depuis vendredi dernier – c’est aujourd’hui mardi -, Adrienne n’a rien mangé. Elle ne peut prendre du thé qu’avec une cuiller à thé; si elle en prend plus, elle doit rendre aussitôt. Même le café, dont elle a besoin habituellement pour son coeur et qu’elle prend volontiers, lui répugne maintenant; elle se sent mal rien qu’à le sentir. Elle est très faible et pourtant elle a le sentiment qu’on devrait promettre quelque chose. Elle promet, si l’affaire s’arrange, de monter et descendre à pied la colline de Mariastein. C’est naturellement déraisonnable, et je ne sais pas encore si je le lui permettrai. Adrienne a constamment de la fièvre, plus de 38°. Elle ne dort pas, elle prie tout le temps et souffre.

6 marsElle continue à écrire sa biographie, le soir le plus souvent, puisque je ne peux plus aller place de la cathédrale. Elle le fait à contrecœur, ça l’ennuie beaucoup de s’occuper ainsi d’elle-même. Elle le fait uniquement pour me faire plaisir. Il lui est arrivé une fois d’avoir pendant deux jours un rude combat contre le diable qui cherchait à nouveau à lui arracher les feuilles, et de fait il en détruisit quelques-unes. C’est pourquoi maintenant, chaque fois qu’elle me voit, elle me donne ce qu’elle a écrit.

11 marsAdrienne voit la croix que personne ne veut plus tenir et qui, pour cette raison, tombe. Elle doit être tenue pour qu’elle ne tombe pas. Elle essaie de la tenir, mais plus la croix se fait lourde, moins elle a de force pour la tenir. Elle est si lourde qu’il lui semble qu’elle doit soutenir une montagne qui menace de l’ensevelir. Malgré cela, l’exigence est là; également l’exigence de stimuler le maximum de personnes à cette action. Et on ne saura jamais si on est là tout seul ou si d’autres collaborent. Adrienne se sent comme déchirée entre le devoir de regarder elle-même la croix et celui d’inciter d’autres personnes à faire de même. Et on ne sait pas si quelqu’un collabore ou non. Comme pour une invitation : au moment où l’on entre, la lumière s’éteint; on ne sait pas si on est tout seul ou si les autres invités sont déjà là. Adrienne ne sait pas non plus si la souffrance qu’elle ressent dans tout son corps, au coeur, dans le dos, est une souffrance naturelle ou surnaturelle.

30 mars - Tout à fait en passant, parce que le sujet était venu sur le tapis à propos de la pauvreté du P. de Lubac, Adrienne dit qu’elle ne veut plus rien posséder elle-même. C’est étrange la rapidité avec laquelle fond un trousseau si on ne fait rien pour cela. Il y a quelques années, elle avait encore vingt chemises, et maintenant elle n’en a plus que deux. Elle voudrait quand même expérimenter ce que cela veut dire être tout à fait pauvre, savoir comment se sentent ceux qui le sont. La plupart du temps, elle n’a pas d’argent. Et s’il lui arrive d’en avoir un peu, elle le donne sans scrupule pour l’une ou l’autre bonne cause, par exemple pour ma communauté de formation. Souvent cet hiver, je l’ai vue avoir froid mais uniquement parce que sous ses vêtements usagés elle ne portait rien de chaud, seulement une chemise légère; de la laine ou de la soie, qui pourrait la réchauffer, elle n’en possède pas. Elle ne veut rien avoir. – Adrienne parle de sa méditation. Il va de soi pour elle que celle-ci se poursuit toujours. Dès qu’elle se réveille, sa première pensée, c’est Dieu, sans effort. Elle se souvient encore précisément d’un jour, il y a quelques années, où il y eut une exception : elle dut d’abord se recueillir pour penser à Dieu. Mais tandis que d’habitude elle vole pour ainsi dire à la rencontre de Dieu, maintenant qu’elle est dans le trou elle se tourne vers lui avec une sorte de répugnance. Comme si elle préférait ne pas voir ce qui est montré. D’ordinaire toute sa méditation est conduite de telle sorte que, l’une après l’autre, les images défilent devant elle, et ce n’est que rarement qu’elle s’arrête, qu’elle retient pour ainsi dire une image pour s’en imprégner plus exactement; parce qu’elle pense qu’elle ne l’a pas encore reçue tout à fait comme elle est présentée. – A Bâle, elle est profondément dans le trou. Elle reçoit un coup de téléphone de la vieille Madame Gigon qui lui dit qu’Adrienne ne sait pas combien elle, Madame Gigon, lui est redevable; autre coup de téléphone de Madame Max Burckhardt qui lui dit : son renom de sainte est fondé en droit, elle en est maintenant convaincue (Quand Adrienne me raconta cela, elle omit le mot “sainte”, mais elle fit comprendre, toute confuse, ce qui était entendu).

3 avril - Adrienne lit la feuille de la mission populaire de Bâle. Il y a là en grosses lettres : “Le plus important en ce monde, c’est : sauve ton âme!” Cette sentence la dégoûta tellement qu’elle se sentit mal et qu’elle dut sortir pour vomir. Elle me dit ensuite : “Nous ne voulons quand même pas considérer notre propre salut comme la chose la plus importante, n’est-ce pas?! Nous ne voulons jamais nous mettre en avant quand il s’agit du salut”.

11 mai Adrienne est de nouveau dans le trou, pour la première fois depuis Pâques. C’est un trou étrange : c’est toujours comme si le Seigneur venait et Adrienne est dans une joie pleine d’espoir. Mais cette joie se transforme tout d’un coup en angoisse; mais, au même instant, ce n’est plus sa propre angoisse, c’est l’angoisse d’un homme quelconque qui a vécu sa vie d’une manière bourgeoise et égoïste et qui doit maintenant, à sa mort, rencontrer le Seigneur. Il commence à voir ce qu’a été sa vie, la somme de toutes les fois où il s’est détourné du Seigneur, où il l’a méprisé, offensé. A chaque fois, pour chaque personne concernée, pour qui elle a de l’angoisse, Adrienne fait une expérience différente. Il y a des types innombrables, tous extrêmement rebutants (Adrienne dit : au fond cela leur fait du bien d’avoir un jour un peu d’angoisse devant Dieu), et Adrienne sent comment elle se transforme en ceux-ci. Comme si elle se présentait tout à fait innocemment devant un miroir pour voir qui elle est, mais un visage étranger lui fait face. Elle fait un mouvement pour voir si c’est vraiment son image qui est reflétée, l’autre fait le même mouvement, elle tire la langue, l’autre aussi, et plus les deux s’identifient, plus Adrienne sait d’un côté qu’il y a là une erreur singulière, mais de l’autre côté croît son angoisse. Ainsi se passent toute la journée et la nuit. Adrienne reste éveillée; jusqu’aux environs de sept heures du matin, elle prie à genoux par terre. Je la désapprouve pour cela. Elle dit : “Je crois que je ne peux rien y faire. Deux fois, par réflexion, j’ai voulu me coucher, mais les deux fois j’ai dû aussitôt sortir de mon lit pour continuer à prier ». – Je blâme aussi sa pauvreté. Elle dit : “Je voulais seulement voir comment c’est quand la pauvreté devient sérieuse, quand vraiment on ne peut plus rien acheter”. Ainsi, tout l’hiver dernier, elle n’a pas porté de vêtements chauds, ce qui fait qu’avec sa mauvaise circulation elle a eu froid constamment. J’ai remarqué que ses vêtements avaient aussi en partie des accrocs et des trous. Je lui ai fait un devoir d’acheter de nouveaux vêtements, ce qu’elle promit après quelques soupirs. – Dans sa famille, constamment beaucoup de choses désagréables.

14 maiAdrienne est intérieurement très agitée et d’une tristesse inconcevable pour elle-même et toute la mission. Même quand elle est hors du trou, elle a le sentiment d’avoir tout fait de travers. Elle est si triste que lorsque Ignace apparaît pour la consoler, elle ne fait pas attention à lui. Il disparaît et laisse la place à la Mère – on a le sentiment qu’il lui a demandé d’essayer à sa place – mais, même la Mère, Adrienne ne veut pas l’entendre cette fois-ci. Elle a le sentiment que ce ne serait pas juste d’importuner encore la Mère avec ces choses : elle en a déjà tellement. Elle ressent si fort sa tristesse concernant la défaillance de sa mission comme sa propre affaire qu’elle ne voudrait la partager avec personne. La Mère disparaît et le Seigneur apparaît. Il est sérieux et dit : « Oui, certes, la mission souffre. Beaucoup de choses se perdent. Mais ce n’est pas de sa faute à elle ». Adrienne est si pleine de gratitude qu’elle promet d’essayer de faire mieux et elle demande également si quelque chose serait à changer en moi. Le Seigneur dit : « Non, c’est juste ». Et il semble donner à entendre d’une certaine manière que cela ira mieux à nouveau avec la mission. Mais moi-même, je dois savoir que beaucoup de choses sont perdues.

15 septembreAdrienne raconte une histoire de sa petite enfance, elle la mettra plus tard par écrit à ma demande : c’est sa rencontre avec le pauvre homme à la pèlerine le jour de Noël dans la ruelle en escalier de La Chaux-de-Fonds. Elle dit que cette histoire lui était revenue à l’esprit quand, la nuit dernière, elle avait vu saint Ignace. Tout d’un coup il avait paru tout semblable à cet homme, si semblable qu’elle ne sait plus du tout, qu’elle n’est plus sûre du tout… Elle se tut et regarda devant elle. Puis elle continua à dicter. Pendant la dictée, saint Ignace vint, comme si souvent, et il dit quelques petites choses et il demanda à la fin s’il y avait d’autres questions. Je dis à Adrienne : “Demandez-lui si c’était bien lui autrefois”. Adrienne le regarda et poussa tout d’un coup un petit cri étouffé : “Maintenant il a mis la pèlerine!…”

16 septembreAujourd’hui, dimanche des Sept-douleurs, Adrienne est à nouveau dans mon bureau. Nous parlons de choses tout à fait sans importance, de tout ce que nous devons encore accomplir, où elle doit se rendre. Elle dit d’une manière tout à fait naturelle : “Et puis nous devons encore aller ensemble à La Chaux-de-Fonds pour que je vous montre l’endroit”. Je lui demande, étonné : “Quel endroit?” Adrienne : “Pour la chapelle… Je pense à… ce lieu où on priera…” Ce n’est qu’alors qu’elle s’arrête court; elle est toute décontenancée. Je lui demande ce qu’elle veut dire. Elle : “Je ne sais pas. J’ai dit quelque chose? Qu’est-ce que j’ai-je dit?… Vous allez certainement me prendre pour une folle… Peut-être aussi le suis-je? J’ai rêvé, l’une de ces dernières nuits, que je devais vous le montrer…” Je demande : “C’est l’endroit de saint Ignace?” Elle, encore toujours troublée et hébétée : “Oui, la ruelle en escalier”. Elle me dessine un petit plan où se trouve l’endroit. “Je ne peux pas le dessiner tout à fait exactement, mais je peux vous le montrer, je dois seulement pouvoir le chercher moi-même”. – Puis elle se remet à dicter et, à la fin, elle dit : “Je ne sais pas, je suis si hébétée aujourd’hui, c’est comme si toutes sortes de gens là-haut me suggéraient constamment des choses… Récemment, la nuit, j’étais si profondément dans le trou, vous comprenez, en grande détresse. Alors je pus prier à mon endroit, en un lieu qui m’appartient tout à fait. Je n’ai pas compris ce que cela voulait dire. L’église Sainte-Marie m’appartient bien aussi d’une certaine manière, mais c’était autre chose… Il y avait toute une foule de lieux de ce genre qui m’appartenaient, et pourtant il n’y en avait qu’un, tous n’en faisaient qu’un…, et dans l’un de ces lieux je pouvais prier. Je ne peux pas vous expliquer cela tout à fait comme il faut. Peut-être aussi est-ce tout à fait simple, parce que je suis un peu folle, pas vrai?” Adrienne exprima tout cela avec beaucoup de naïveté. Je m’étonnais qu’elle pût être si près de la vérité sans la voir.

10 octobreSaint François de Borgia. A Cassina où Adrienne dicte au P. Balthasar la fin de l’Apocalypse et d’autres choses. Ce jour devait se produire soudainement quelque chose qui s’introduisit dans notre vie comme un éclair et que saint Ignace désigna comme une très grande grâce. La mort à Cassina. Le matin, lors de la dictée, Adrienne était comme distraite. Quand je le lui fis remarquer, elle dit toute confuse que, oui, elle avait beaucoup de mal aujourd’hui à se défendre du ciel. Je l’interrogeai au sujet de Borgia. “Je viens de le voir! Il peut faire aujourd’hui le portier du ciel”, dit-elle en riant. Au verset : “Soyez parfaits comme votre Père du ciel est parfait”, qu’elle dicta avec une grande concentration et qu’elle avait commencé avec une angoisse particulière, elle perdit tout d’un coup connaissance. Elle dit ensuite : “C’était trop! L’exigence était si infinie : être parfaits comme Dieu! Ce n’était pas supportable!” Il était deux heures de l’après-midi. Pendant cette syncope, qui était en même temps une extase, elle dit à voix basse, mais c’était tout à fait distinct : “Ce soir vers dix heures…” Je demande : “Qu’y aura-t-il alors?” Elle répondit, toujours inconsciente : “Alors je m’en irai”. Elle me dit cela avec une telle certitude que j’en fus effrayé au plus profond. Elle répéta une fois encore la même chose. J’étais comme étourdi. Elle allait donc mourir, loin de tout. Rien n’était fini, je ne connaissais pas mon chemin, la communauté était à peine commencée, le travail n’était partout que fragments. Et il me revint à l’esprit qu’elle avait dit hier : “Je serai appelée au milieu du travail, on n’attendra pas qu’il soit terminé”. Adrienne revint à elle, elle ne savait rien de ce qu’elle avait dit. J’avais perdu la tête à moitié. Pendant que nous parlions, je réfléchissais avec une vitesse folle à ce qui serait à faire : préparer les derniers sacrements sans qu’on le remarque. Je demandai à l’employée de maison d’appeler Don Francesco; je le vis en cachette; pendant le souper, il apporta en secret les saintes huiles et le viatique, que je cachai dans ma chambre. Durant toute l’après-midi, j’interrogeai Adrienne sur sa vie, étant donné que sa biographie était encore loin d’être achevée. Elle s’étonna de ce nouveau travail inopiné, mais elle s’y plia volontiers. Nous parlâmes de la mort. Tout renvoyait à la mort aujourd’hui, il y avait partout des indices de sorte qu’il n’y avait pas d’erreur possible. Adrienne était comme transfigurée. Elle savait que quelque chose, une grâce, s’annonçait, mais elle ne savait pas quoi. J’écrivais comme un possédé, mais j’essayais de ne rien laisser voir de ce qui se passait en moi. Entre-temps je sortis un instant pour tout remettre à Dieu, pour prier pour que je puisse accepter sa volonté. Nous allâmes souper. Adrienne mangea peu, elle était fatiguée comme un enfant avant d’aller dormir. Ensuite elle demanda de pouvoir écouter encore un peu de musique; elle souhaita l’Ave verum. J’entendis avec effroi les paroles : in mortis examine. Puis encore la visite à une malade, Mme X. – Adrienne était comme liée. Seulement de temps à autre jaillissait une pensée : c’est mon dernier souper, c’est la dernière musique, la dernière visite à une malade. Mais cela ne causait pas d’inquiétude. Je regardai l’heure : neuf heures. Je lui dis que nous devions monter. A ce moment-là, Adrienne sut qu’elle “était tout entière en ma main”. Sans réfléchir, elle alla avec moi, remit tout entre mes mains, la grande chose qui allait venir et qu’elle sentait approcher. En haut, dans sa chambre, elle s’agenouilla et demanda une bénédiction. Puis elle demanda si elle pouvait se confesser, une confession générale. Je dis oui. La confession dura trois ou quatre minutes parce que plus rien ne lui venait à l’esprit, elle était dans la plus grande paix. Elle pleura presque de bonheur à l’absolution, se leva, voulut parler, quand j’entendis sa voix se casser avec un déclic audible. Elle porta la main à la poitrine, une veine avait sauté, le sang se répandit et provoqua dans la poitrine une sensation de grande chaleur. Je sortis un instant, le temps qu’elle pût se coucher. Je revins, elle avait de vives douleurs, manquait d’air, mais était heureuse comme un enfant. Elle ne savait toujours pas que c’était la mort. Elle me demanda alors : “Pensez-vous que je vais mourir bientôt?” Je fis signe que oui. Elle : “Dès aujourd’hui?” Je dis : “Cela pourrait se faire si Dieu le veut”. Elle ne fut aucunement angoissée car elle voyait des anges autour d’elle. Tout était comme transfiguré. Je dis : “J’ai encore pour vous une surprise : je vous ai apporté les saintes huiles et le Seigneur”. Je sortis pour chercher les sacrements, j’allumai le cierge et je lui donnai les derniers sacrements. Elle écouta, toute recueillie, dit : “Amen” et “Et cum spiritu tuo”. Puis commença l’agonie. Un combat purement physique, abstraction faite de rares moments d’angoisse plus profonde où tout d’un coup elle se tâtait les mains, les stigmates et portait la main à la tête : les stigmates l’angoissaient. Une fois elle fut subitement transpercée à la poitrine : elle sursauta et la plaie se rouvrit. Le lendemain matin, le lit était rouge de sang à cet endroit. Adrienne décrivit l’approche de la mort. Les pieds étaient glacés, puis les jambes, puis le ventre, enfin les bras, que je tâtai. Il n’y avait plus de chaleur que dans la poitrine. Chaque fois qu’elle commençait à s’inquiéter, je lui disais qu’elle devait simplement tout remettre, et elle se laissait conduire comme un enfant. Elle dit par la suite que je n’avais plus été l’ami mais simplement l’Eglise et que, quand on a reçu les derniers sacrements, on n’a plus qu’à marcher en donnant la main à l’Eglise sans penser à quoi que ce soit et sans vouloir décider soi-même; alors tout est absolument facile et beau. Si l’Eglise dit : “N’aie pas peur”, on obéit simplement et on n’a pas peur. L’agonie dura longtemps. Adrienne respirait toujours plus difficilement. Par moments, elle perdit connaissance, on ne sentait plus aucune respiration. Plus tard, elle fut de nouveau agitée, elle râla légèrement. Puis tout d’un coup elle vit de nouveau quelque chose : des anges, des saints autour d’elle, elle leur sourit, elle entendit de la musique céleste. Je lui demandai sa dernière volonté. Tant qu’elle put parler, elle me dit encore beaucoup de choses; elle me confia un secret de sa vie : elle aurait tellement aimé jouer du piano! Mais quand elle comprit qu’elle avait à choisir entre une vie pour l’art et une vie pour les hommes, elle avait renoncé au piano du jour au lendemain et elle n’y avait plus jamais touché. Cela avait été extrêmement dur et elle avait juré de ne plus jamais en parler. De fait, durant toutes les années où je l’avais bien connue, je n’avais jamais deviné qu’elle était douée pour la musique. Et pourtant elle avait joué les choses les plus difficiles au piano, à l’orgue, un peu au clavecin, elle avait lu les partitions couramment. Elle me raconta tout cela en chuchotant, comme un conte pour enfants. “Mais maintenant, plus un mot de cela!” Puis elle parla à nouveau du bonheur de mourir dans l’Eglise et qu’on doit seulement être tout à fait comme un enfant, et il lui semble que d’année en année, par moi, elle était devenue davantage comme un enfant. “Généralement, pour les gens qui ont des visions, il n’y a qu’une chose à observer : être tout à fait comme un enfant. Car voir est une affaire dangereuse, dangereuse quand on veut être adulte… Mais maintenant, à l’heure de la mort, quand je jette un coup d’œil en arrière sur ma mission, je sais bien que j’aurais pu mieux faire beaucoup, beaucoup de choses… mais rien n’était faux pourtant… Je sais maintenant : tout était juste…” Puis elle ne cessa de remercier et qu’elle ait pu devenir catholique et elle promit d’être auprès de moi dans les années à venir. Elle donna des indications pour l’enfant et qu’on ne devait pas mettre comme supérieure une convertie qui allait venir, pas de converties d’une manière générale, pour longtemps. Puis elle parla de la manière de traiter chacune des filles. Beaucoup de choses peuvent être abordées, corrigées, lors des points de méditation. Donner ces points de telle sorte que justement les personnes qui les écoutent en tirent quelque chose. Déjà la nuit précédente, elle était arrivée à la limite de la mort. Elle avait demandé un délai pour pouvoir au moins me le dire. Je demande : “Pourquoi dois-je alors sortir?” (N.B. De la Compagnie de Jésus). Elle : “Je crois que, si je pars maintenant, la sortie vous sera épargnée”. Moi : “Nous sommes déjà arrivés à ce point. Mais je ne voudrais en aucun cas que vous mouriez pour que je n’aie pas besoin de sortir”. Le matin, elle avait vu saint Ignace qui lui avait dit : “A tout à l’heure”. Elle dit : “Maternité” (la fête de demain). Saint Ignace a dit hier : “Ce sera fini tout d’un coup. Interrompu. Mais au ciel, tout deviendra cohérent”. La fondation : des semailles partout. Puis je lui demandai qui elle voulait encore saluer. Elle nomma sa parenté. Pour K., elle pleura; c’était pour elle le plus dur. Et pour maman! Elle gémit profondément, avec toute la douleur de l’enfant mal aimé. Puis ses paroles devinrent peu à peu incompréhensibles. Sa tête s’inclina sur le côté. Deux fois encore, elle reprit conscience, regarda quelque chose, essaya de se redresser, étendit le bras. Puis elle retomba et sembla comme morte. Il était 22 H 30. Mais elle n’était pas tout à fait froide. Elle ouvrit encore une fois les yeux et regarda tout d’un coup intensément vers la gauche, comme si elle ne comprenait pas quelque chose. Un temps assez long. Il y avait là Ignace. Elle chuchota : “Il … ne veut pas…” Pause. “Les autres veulent bien, mais il ne veut pas ». Longtemps encore je n’osai pas croire qu’elle ne mourrait pas. J’étais tout à fait sûr que c’était la fin. Depuis ce moment jusqu’à la certitude qu’elle resterait en vie, il se passa une demi-heure. Durant ce temps, Ignace nous fit le don de l’indifférence entre la vie et la mort. Je dus lui dire mot pour mot que j’accepterais volontiers qu’elle meure, que j’accepterais volontiers qu’elle reste en vie. Pendant que je disais cela, je n’avais aucunement l’arrière-pensée que ce n’était qu’une mise à l’épreuve. J’étais exactement au milieu des possibilités, je devais rendre à Dieu toute la mission, la reprendre, la rendre, la reprendre. Puis Adrienne commença à expliquer : Le « Saint Père » (= Ignace) en tient une autre par la main…, une qu’il a prise sur le fait, une qui ne veut pas… Une femme qui aurait dû assumer une grande mission mais qu’il a surprise en flagrant délit d’orgueil dans la prière si bien que la mission ne peut être réalisée. Et Adrienne devait d’une certaine manière sauter dans la brèche et continuer cette partie. Puis elle dit plusieurs fois : “Angoisse? Encore plus d’angoisse?” Par la suite, elle raconta que saint Ignace avait eu en main trois anneaux d’or, pour ainsi dire l’un à l’extérieur, un autre au milieu et un à l’extérieur, et pourtant tous trois étaient de la même taille et il avait voulu les emboîter les uns dans les autres. Mais l’un avait encore fait défaut… Elle avait aussi le sentiment clair et net qu’il ne s’agissait que d’un bref retard. Saint Ignace avait parlé ainsi plusieurs fois vaguement de mars. Mais elle ne sait pas, du moins pas sûrement, si cela est la dernière date de sa mort. Alors elle me demanda de continuer les prières des agonisants. J’avais déjà beaucoup prié, je lui avais lu aussi le chapitre 17 de Jean qu’elle avait suivi avec la plus grande attention et qu’elle avait saisi pour ainsi dire avec tous ses sens. Elle dit : “Dites la dernière prière; pendant celle-ci, le verdict tombera”. Je dis le Suscipe. Elle avait comme perdu connaissance. Puis elle dit tout bas : “Je reste”. Elle se remit lentement. La douleur à la poitrine persistait. C’était comme une “barre” qui l’empêchait de respirer. Elle revint à elle et elle ne savait comment exprimer la splendeur de la mort chrétienne. Durant toutes les journées qui suivirent, elle ne parla de rien d’autre, à tout instant de libre. Elle ne cessait de remercier, elle disait que jamais elle ne s’était imaginé que la mort était si belle, elle voudrait mourir chaque jour. Elle voudrait rédiger une louange de la mort chrétienne. Pour tous les gens qui ont peur de la mort. Moi-même j’étais bouleversé par le tout, je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi beau, même si cela m’avait conduit à la limite de mes forces physiques. Je crois savoir ce que ressentit Abraham quand il sortit le couteau. Vers minuit, j’allai me coucher et ordonnai à Adrienne de dormir aussi, ce qu’elle fit aussitôt. (Bien qu’Adrienne eût par elle-même beaucoup de mal à s’endormir et qu’elle dût souvent attendre plusieurs heures, elle s’endormit quand même tout de suite). – Le jour suivant, Adrienne était extrêmement fatiguée, elle ne pouvait respirer que difficilement; la douleur dans la poitrine persistera sans doute. Elle dicta un peu de son lit, mais elle était remplie d’une béatitude infinie. Elle me dit beaucoup de choses sur l’extrême-onction et sur ses effets quand la mort ne survient pas. Maintenant donc c’est mars qui est en vue. Mars 1947! Est-ce que ce sera bien la fin? Vraisemblablement. Mais Ignace nous retire toujours plus la vue d’ensemble, ici comme en tout autre domaine. Il nous enveloppe de brouillard pour nous maintenir à tout instant dans l’indifférence. Il efface à moitié ses propres traces qui n’étaient utiles qu’aussi longtemps qu’on avait besoin de certitude. Maintenant la certitude doit se trouver uniquement dans la foi, dans la mission, dans l’amour de Dieu, et tout le reste, on doit le rendre et le déposer auprès de Dieu. – Quelques semaines plus tard, elle me dit qu’elle avait toujours oublié, depuis Cassina, de me communiquer ceci : comme j’ai été entraîné si fort dans l’indifférence et que je ne me suis pas défendu de la laisser partir, j’ai acquis auprès de Dieu un “droit” de la retenir plus longtemps la prochaine fois qu’elle pourrait partir, au moins pour quelque temps. Car ça n’ira plus longtemps.

12 octobre - Nous quittons Cassina, où nous avons eu un soleil radieux et un temps chaud, pour retrouver la froidure du Nord, d’abord à Einsiedeln. Adrienne conduit sa voiture. Cela va bien. Chemin faisant, elle a un visage : saint Ignace qui regarde dans différents cercueils, puis tourne son regard vers elle comme à la recherche de quelque chose et étonné. Adrienne sait très bien ce que cela veut dire : elle pense que cela a un rapport avec l’autre qui ne voulait pas. – Durant la nuit, à Einsiedeln, Adrienne a une fois de plus une très sévère crise cardiaque et, subjectivement, elle croit à nouveau qu’elle va mourir. Je suis dans un autre hôtel, elle ne peut pas m’appeler. Puis un ange lui apparaît et il lui demande si elle consentirait aussi à mourir seule, ici, soudainement. Ou bien si cela lui serait égal de mourir un jour au coin d’une rue au lieu de recevoir les derniers sacrements au lit d’une manière aussi belle qu’à Cassina? Adrienne dit oui et elle se souvient qu’elle avait offert à Dieu de prendre sur elle une agonie difficile si par là la mort était facilitée à d’autres gens. Elle répéta cette offre à l’ange qui la prit avec lui. – Adrienne me demande de ne plus rien lui permettre à partir de maintenant de ce qui n’est pas absolument nécessaire dans sa mission. Plus aucun travail, aucune traduction, aucune lecture, etc., inutiles. Elle a le sentiment que le temps est devenu court, elle ne veut plus faire que le plus important. Mais elle dit : “Nous ne voulons pas devenir nerveux, n’est-ce pas? Mais continuer à travailler tout paisiblement comme Dieu en décide. Et ne désirer de lui rien qui ne se trouve dans sa volonté!”

13 octobre - Nous allons en voiture à Schönbrünn après qu’elle a vu la Mère de Dieu dans l’église (d’Einsiedeln); elle continue toute seule jusqu’à Vitznau où elle veut se reposer quelques jours, continuer à écrire sa biographie et rédiger des notes sur la mort. A Schönbrünn, je fais ma retraite. – J’ajoute quelque chose : quand Adrienne était à la mort, la tête à l’horizontale au bord du lit et les yeux levés fixement vers les saints, elle était d’une beauté qui n’était pas de ce monde et qu’on ne lui avait guère vue autrement. C’était aussi, à ne pas s’y tromper, le retour de sa jeunesse : elle ressemblait à une jeune fille de vingt ans, d’un profond sérieux et d’une virginité parfaite. Son regard sur la vision était si soutenu qu’elle semblait en savoir à l’infini, c’était pourtant un savoir qui faisait d’elle comme un enfant et la rendait indiciblement pure. Jeanne d’Arc a eu peut-être quelque chose de semblable : le même mélange de courage jusqu’à l’extrême et d’amour abandonné. Du reste, quand elle était en extase et regardait quelque chose du ciel, elle ressemblait fréquemment à une madone du Greco : des yeux humides tournés vers le haut, le visage si plein de douceur qu’on comprenait tout de suite que les grands maîtres du baroque n’avaient rien inventé et rien exagéré. – Adrienne voit un jour l’œuvre de sa vie terrestre : une quantité de minuscules petites flammes qui, ensemble, donnent à peine un tout petit feu et puis – quand elle est morte – tout d’un coup le tout devient une unique grande flamme qui touche tout alentour.

20 octobreBâle. Adrienne est encore extrêmement fatiguée. Beaucoup de choses ont changé depuis la mort à Cassina. Adrienne est devenue “quelqu’un de l’au-delà”. Elle ne mange presque plus rien. Les jours où elle communie physiquement, elle ne peut plus rien manger. Les autres jours, elle mange tout au plus des portions minimes pour ne pas se faire remarquer. La famille semble peu s’en apercevoir. L’employée de maison est mécontente d’elle, mais elle pense qu’Adrienne mange les tartines beurrées alors qu’elle me les apporte d’ordinaire à la consultation ou chez moi. Plus d’une fois, quand elle a été forcée de manger quelque chose à cause de la présence d’invités, elle doit tout rendre après le repas. A présent elle travaille plutôt plus facilement et plus longtemps comme si elle dépendait moins de la fatigue physique. Elle dit que j’ai aussi un droit de l’utiliser davantage qu’autrefois, de la “convoquer” en quelque sorte. Elle est d’une certaine manière devenue plus disponible.

Fin octobre A Cassina, après la “mort”, Adrienne a offert, quand cela deviendra sérieux, de mourir réellement dans l’angoisse de la mort, avec une véritable agonie, afin de donner cela aussi pour les pécheurs. Je ne sais pas si Dieu acceptera ce sacrifice; ce qui est sûr, c’est qu’à présent elle ressent souvent une angoisse surnaturelle de la mort, une horreur de la mort qui est tout à fait contraire à ce qu’elle vit d’habitude.

8 décembre - La plaie sous le sein gauche saigne plus fort. Et Adrienne sait maintenant qu’elle l’a reçue pour la première fois quand elle a vu la Mère dans sa jeunesse. Elle l’avait sentie autrefois pendant quelques jours mais n’y avait pas réfléchi. Elle pensait en quelque sorte que cela faisait partie des malaises de la femme. Quand elle avait eu ses premières règles, son père était entré par hasard; il lui a dit que sa mère devait lui expliquer la chose, mais Adrienne n’en parla pas avec elle parce qu’elle avait peur de sa mère. Mais elle n’était aucunement inquiète. Et parce qu’elle ne voulait pas en parler, elle lavait elle-même son linge sans problème ; elle ne dit rien non plus de la plaie. - Saint Ignace : Cette plaie lui a été donnée en substitution pour moi. Pour une mission double. Plus tard elle ne s’en est plus souvenu non plus. Et pourtant ce fut une forte douleur parce qu’on ne peut pas infliger de telles blessures sans douleur. On a agi le plus tendrement possible mais cependant de telle sorte qu’elle engage aussi une responsabilité correspondant à son âge.

10 décembre Saint Ignace voudrait que le P. Balthasar transporte à nouveau Adrienne dans sa jeunesse et parle avec elle de la sexualité, en tant que prêtre et avec ménagements. L’explication brutale et soudaine qu’elle a connue autrefois fut toujours pour elle un fardeau. Elle en a entendu parler alors comme d’une mauvaise plaisanterie. Maintenant elle doit apprendre encore une fois la même chose dans une juste explication catholique. Tout à fait opposée à la psychanalyse! – Et la même chose pour les 25 ans. Quand elle s’est mariée, elle avait une certaine connaissance médicale des relations sexuelles mais, en en faisant l’expérience, elle fut tout d’abord profondément bouleversée. Elle est dans une fausse situation. Cette situation également, le P. Balthasar doit la mettre au clair du point de vue catholique : conduire Adrienne à se donner elle-même, à comprendre. Ce sera important pour ce qu’elle devra écrire plus tard et transmettre à l’Eglise. Moi : “C’était donc une situation fausse?” Ignace : “Oui, mais lui montrer que le sacrifice, là, était juste et que, dans une situation juste, c’est également juste et bon. Elle n’oubliera pas non plus ceci : que pour elle, tout bien compris, c’était objectivement faux, mais que pour elle autrefois il n’y avait pas d’autre voie. Elle voulait aider un homme veuf, désarmé, avec deux enfants. Seulement elle n’était pas préparée au domaine sexuel. Le P. Balthasar doit faire tout autre chose que psychanalyser! Mais il peut parler comme celui qui autrefois déjà a accompagné. – A l’avenir, le P. Balthasar a la possibilité de transporter Adrienne à n’importe quelle époque de sa vie, comme il l’entend, pour parcourir sa biographie. Et elle se laissera toujours faire. (N.B. C’est le début de ce qui deviendra le tome 7 des œuvres posthumes : « Geheimnis der Jugend » ["Mystère de la jeunesse"]. C‘est là (p. 26) qu’on trouve un complément à la description de la vision de Marie par Adrienne en 1917 : « La Mère de Dieu arrive. Et maintenant tu es celui pour qui j’ai la plaie… Elle était belle. Elle était là et, autour d’elle, il y avait quelques saints. C’était comme un grand tableau. Mais très vivant. Et tu étais à genoux sur le côté. La Mère de Dieu n’a rien dit, elle a seulement regardé. Adrienne n’a pas su alors qu’elle deviendrait catholique, mais j’ai su que je lui appartenais… On était follement heureux et on avait le sentiment que ce qu’il peut y avoir de plus captivant, ce n’était rien à côté »).

17 décembre Saint Ignace pense qu’on doit bien employer le reste du temps de l’Avent. Il veut envoyer à Adrienne les angoisses de la maternité, avec Marie et cependant totalement séparée d’elle. Les trois jours du week-end doivent être particulièrement intenses afin que les deux derniers jours avant Noël puissent être paisibles. Et sans que la mesure d’angoisse soit changée, le P. Balthasar peut donner à Adrienne pendant ce temps, comme question ou comme tâche, ce qui à son avis devrait encore être expliqué. L’angoisse aura en partie un effet clarifiant sur la question. – Ignace au P. Balthasar au sujet des trois fausses couches d’Adrienne : Adrienne elle-même n’a jamais réfléchi au sort des enfants. Chaque fois, elle savait seulement par pressentiment qu’elle devait les perdre si elle accomplissait une démarche de secours auprès de quelqu’un. La première fois, elle aurait dû se ménager; mais malgré cela, elle avait donné son sang à une femme gravement malade sur le point d’accoucher, et elle l’avait sauvée au moins extérieurement au prix de sa propre grossesse. La deuxième fois, elle avait dû faire une longue marche en montagne pour rendre visite à un paysan; elle sentait que c’était trop et elle l’avait quand même fait. La troisième fois, en 1931, cela se produisit lors d’une pneumonie; elle l’avait attrapée en veillant toute une nuit auprès d’un homme qui s’étouffait et qui n’était tranquille et ne respirait que tant qu’elle était auprès de lui. Elle ne sait plus rien des deux dernières affaires. Mais de la première elle sait encore très bien que c’était un sacrifice : ou bien son propre enfant ou celui de l’autre; que tout cela soit arrivé se trouvait déjà alors dans un plan de la Providence. Elle devait apprendre à offrir. Cela aurait été deux garçons et une fille.

20 décembre – Ignace : Quand le P. Balthasar replace Adrienne dans sa jeunesse, bien regarder sa prière! Et aussi ses exercices de pénitence particuliers.

24 décembre Ignace : Le P. Balthasar doit transporter Adrienne dans différentes fêtes de Noël de son enfance, dans des fêtes de Noël plus anciennes et plus récentes; brosser de petits tableaux.

27 décembreAdrienne dicte un passage sur “le médecin et la femme”. – Ignace dit : Quand, à la consultation, Adrienne a eu son premier contact avec des prostituées, elle a pris sur elle de sévères exercices de pénitence corporels pour porter quelque chose d’elles. Ignace fait éprouver à Adrienne le sentiment de la vie qu’ont les prostituées : elle sent son corps comme si toute la journée elle était passée d’une relation sexuelle à une autre et serait toute écorchée. Ou bien plus tard, comme une femme qui aurait couché avec son fils. Elle se sent impure et humiliée à l’extrême.

La suite en 41/22.

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