41.22 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1946-1947

10. Adrienne et le Père Balthasar

4 janvier 1946Ces temps-ci, j’ai appris peu de choses en fait d’apparitions. Seulement que saint Ignace, après mon départ, vint deux fois à l’heure habituelle et se montra très étonné de ne pas me trouver. Il eut l’air de me chercher, de regarder l’heure : ne va-t-il pas venir? Etc. Adrienne dit à ce propos : “Ils s’amusent comme ils peuvent là-haut”.

17 janvierAvant comme après Noël, saint Ignace est visible chaque jour. Il apparaît chaque fois que la dictée a un peu avancé et il explique alors à sa façon le verset étudié en insistant surtout sur les aspects pratiques. Ensuite je peux poser des questions, au fond sur tout ce que je veux et qui a un rapport avec ses intérêts. Il n’est pas répondu à ce qui glisse vers la seule curiosité, ou bien une indication générale remet les choses à leur juste place. Je demande aussi quelle attitude avoir en ce qui concerne “Jean” (qui avait été refusé à Rome) : laisser courir ou bien modifier ou le récrire. Saint Ignace dit seulement : “Jean” est écrit, mais la mission continue. Puis je lui demande si je dois défendre chaque pouce de terrain à l’intérieur de la Compagnie jusqu’à ce qu’on me renvoie, ou bien si je dois rompre rapidement quand cela commencera à ne plus aller. Là non plus il ne donne pas de réponse mais il dit qu’il a tout en main et qu’il le montrera bien. Mais nous devons prier. C’est comme s’il souhaitait l’attitude d’indifférence, maintenant surtout justement, et l’obéissance envers lui qui a l’intention de tout diriger. Tel que c’est, c’est ce qu’il y a de plus beau. Dans ses réponses, saint Ignace est toujours d’une incroyable bonté : il accepte tout, il met toute chose à sa juste place; il présente tout avec un humour fin, souvent aussi avec une plaisanterie, si bien qu’Adrienne doit éclater de rire quand elle le voit et qu’elle le décrit ensuite.

22 janvier - Adrienne annonce que demain elle sera dans le trou. Le trou a déjà commencé et promet d’être “juteux”. Le Père G. est justement à Rome et il y confère aussi à notre sujet. Durant la nuit, saint Ignace a montré Rome. Il souffla dessus et tout sembla s’écrouler. Adrienne en fut très effrayée et elle pensa que plus rien ne tenait debout maintenant. Mais saint Ignace sourit et dit : non, cela ne suffit pas encore. Il souffla une deuxième fois et il y eut encore beaucoup plus de poussière et de décombres. Et encore une troisième fois. Puis il dit : on devrait recommencer tout à fait à la base, creuser profondément sous la poussière pour poser de nouveaux fondements. Adrienne était découragée : comment pourrait-elle y faire quelque chose… Saint Ignace ne dit rien de plus et disparut.

1er février - Ces derniers jours, dictée du livre sur Marie, que nous devons terminer rapidement. De Rome, difficultés croissantes. Le Père G. a rapporté des nouvelles plutôt sombres. On a écrit là-bas sur nous beaucoup de choses défavorables. “Jean” a été refusé par trois censeurs comme incorrigible. Hier arrive en recommandé une lettre laconique du Père H. qui m’ordonne comme visiteur, au nom de l’obéissance, de laisser tomber totalement Mme K., également ses œuvres, et d’abandonner la “direction des novices”. Cela se trouvait en contradiction directe avec l’ordre du Père G. et j’attends que les deux se mettent d’accord. J’ai demandé un contrôle du tout par le P. Rast et l’Abbé d’Engelberg. Le Père G. va présenter cette proposition au Père Brust, assistant. – Après une interruption, saint Ignace est là de nouveau et il explique des détails du petit livre des « Exercices ». Je dois toujours collaborer courageusement avec des questions et des suggestions. Il est comme un marchand qui a les marchandises les plus précieuses, mais on doit payer son modeste pfennig pour les avoir. Il veut nous apprendre à collaborer. Hier il a parlé surtout des règles du discernement des esprits et du “De amore”.

5 février - Elle a remarqué, et moi aussi, que dimanche matin justement, quand elle a voulu se lever, elle n’a pu venir à l’église parce qu’elle était simplement trop faible. Nous nous posons tous deux la question de savoir pourquoi. Est-ce qu’elle ne devrait pas faire un effort sur elle-même? Je lui dis qu’à l’occasion elle devait poser la question à saint Ignace. Elle le fait et il répond laconiquement : “C’est à cause de la cathédrale”, et il passe tout de suite à autre chose. – Saint Ignace continue à répondre à toutes les questions qu’on lui pose. Nous terminons le livre sur Marie et il y coopère beaucoup en indiquant des aspects tout nouveaux. Adrienne voudrait exposer “Marie dans l’Apocalypse”. Cela ne fait pas partie de ce livre; je lui conseille aussi d’omettre le samedi saint. Je lui demande si Marie ne devait pas traverser l’enfer. Elle dit : “Non, ce n’est pas quelque chose pour une femme”. Je demande : “Et vous?” Elle dit : “Moi? Là en bas, je ne suis pas une femme, je ne sais pas moi-même ce que je suis là-bas à proprement parler”.

15 février - Après la lettre du Père H., le Père G. se montre hésitant; il se décide finalement, dans une lettre, à m’interdire de fréquenter la maison de la place de la cathédrale. Je ne dois plus rencontrer Adrienne que rue Herberg (à la résidence des jésuites). Je lui réponds par écrit en long et en large. – Saint Ignace donne des directives précises; il prend soin de dire exactement ce qui est à faire sans faire de pronostic pour l’avenir. Ses directives sont précieuses; elles sont comme des paroles intérieures de l’Esprit Saint, fortes et sûres, qui me montrent clairement ce qui est à faire, et aussi ce que font et pensent les autres personnes qui sont impliquées dans l’affaire et ce à quoi on peut s’attendre après ces prémisses. – Saint Ignace nous montre le programme qui est encore à réaliser : les derniers versets de l’évangile de Jean, l’Apocalypse, les lettres de Jean, un livre sur les états de vie, un livre sur le catholicisme; pour les deux, Adrienne doit beaucoup collaborer. Aussitôt après la sortie (de la Compagnie), nous devons commencer avec Paul. Puis nous devons regarder prochainement les règles religieuses existantes; le “cahier de la supérieure” doit être réalisé de même qu’une sorte d’interprétation et d’explication de la Règle. La rédaction définitive de la Règle ne se fera que longtemps après la mort d’Adrienne. – Parce que c’était vendredi, Adrienne fut dans le trou jusque vers le soir. Mais comme je voulais parler avec elle dans la soirée de choses importantes, je lui ordonnai de sortir du trou pour ce moment-là. Ce qui de fait arriva. Seulement, à la place de cela, elle devint tellement malade physiquement qu’elle fut près de la mort, presque plus dans l’au-delà qu’ici-bas. Elle répondit à toutes les questions que je posais à saint Ignace comme d’un grand lointain. – J’ai fait faire des copies de “Jean” I et II, afin que la version originale soit sauve selon le souhait de saint Ignace. Le livre sur Marie est terminé et il va chez Stocker. Quand saint Ignace disparut, il nous menaça du doigt et il dit qu’il nous interdisait très strictement une chose : que nous ayons du ressentiment contre Rome. Il attend, dans un livre sur le catholicisme, un chapitre beau et rayonnant sur la Rome de saint Pierre. Il dit aussi qu’il me soutiendrait quoi qu’il arrive. J’ai en lui une confiance sans bornes.

16 février – Le P. Balthasar a exposé sa situation à l’évêché de Bâle et il a demandé s’il serait accueilli dans le diocèse s’il quittait l’Ordre. Saint Ignace dit qu’il aurait voulu que la sortie ne se fasse que dans deux ou trois ans. Adrienne est profondément bouleversée : elle ne sait pas si elle ne va pas perdre sa mission prochainement, tout semble suspendu à un fil. Car pour une mission, il ne faut pas seulement la foi de deux, il faut la foi de plusieurs. Et s’il n’y a pas de correspondance, tout s’écroule. Ceci est un point de vue subjectif, mais je vois bien que beaucoup de choses s’effondrent quand on n’obéit pas. – Adrienne, chez qui il ne m’est plus permis d’aller, me parle de saint Ignace au téléphone. Et pendant qu’elle téléphone, il lui apparaît et il lui dit certaines choses pour moi. Ainsi au sujet d’un étudiant qui avait été chez moi, comment j’aurais dû me conduire envers lui.

26 février - Adrienne est triste et inquiète. Elle a vu plusieurs fois le Seigneur qui s’est présenté à elle tout triste. Tout le reste, dit-elle, lui est tout à fait égal, également que saint Ignace soit perplexe. Mais la tristesse du Seigneur n’est pas supportable. Il est triste parce qu’il ne peut plus faire don de sa souffrance comme il le voudrait. Je dis à Adrienne que je ferai ce qui est en mon pouvoir pour rendre possible aussi la mission de souffrance, c’est-à-dire aider Adrienne aussi bien que je le peux. Le Seigneur demande ensuite plusieurs fois s’il peut aussi compter tout à fait sur moi. Car il ne donne cette mission de souffrance que comme une mission double. Je dis oui et elle transmet ce oui au Seigneur. Elle avait déjà dit oui sans cela pour nous deux. Le Seigneur ajoute encore que, quand la mission est lancée, les égards de l’amour éclipsent tout le reste. Adrienne doit me le dire. Elle ne le comprend pas très bien, moi si par contre. Elle dit : “La transmission de votre oui et la nouvelle promesse de souffrance faite par le Seigneur fut une scène solennelle”.

6 marsCes temps-ci, Adrienne est constamment malade, toujours d’une manière nouvelle. Un jour elle a des spasmes du myocarde qui la mènent au bord de la mort, puis de nouveau une forte fièvre, mais malgré cela elle fait son travail. La longue séance de dictée, qui est devenue nécessaire suite aux interdictions, la fatigue beaucoup plus qu’autrefois; il arrive que l’effort d’une dictée de trois ou quatre heures (avec de courtes pauses) provoque chez elle une poussée de fièvre. Par ces interdictions, tout son “intérieur” spirituel et surnaturel a été ébranlé, imperceptiblement mais indéniablement. Nous avons un jour une explication où elle me fait comprendre que tout menace de tomber à l’eau; depuis ce moment-là, elle vit constamment avec une mauvaise conscience (peut-être en conséquence de ce qu’elle a promis de porter toutes les fautes du Père G.). Elle a le sentiment que beaucoup trop de la mission se perd du fait qu’elle ne peut plus tout me dire et me rapporter. Comme je ne peux rien y changer, je lui dis que je vais essayer de faire moi-même de mon mieux. Cela l’aide pour quelques jours. Mais l’inquiétude ne cesse de revenir.

19 mars Adrienne et le P. Balthasar étaient allés à Einsiedeln pour la saint Joseph. Adrienne raconta alors, le seul jour où elle fut hors du trou, qu’elle avait été au ciel et que là elle m’avait rencontré. Elle a compris alors pour la première fois ce que signifie la joie parfaite : non seulement une atmosphère générale joyeuse à laquelle tous participent, mais la réalisation débordante de toute la vie personnelle. Une joie qui laisse loin derrière elle tous les désirs du monde, qui n’est pas seulement le contraire du renoncement à ce monde, mais infiniment plus : la vie en Dieu et le don de Dieu à tous.

30 mars - Pendant tout le carême, à l’exception d’une journée à Einsiedeln, elle est dans le trou, tantôt plus, tantôt moins. Quelques journées sont aussi terribles que si c’était la nuit du vendredi saint. Elle me téléphone alors en toute angoisse. Il me semble que d’une certaine manière il est plus difficile et plus désespéré de la consoler que dans les premières années. Il me semble que quelque chose en elle a été cassé par l’interdiction romaine. Elle dit : il ne suffit pas que quelqu’un croie. L’Eglise ou l’Ordre devrait croire pour que la mission puisse être menée à son terme. Je me sens plus isolé. Le Père Provincial interdit aux novices de parler avec moi de la moindre chose concernant Adrienne. Chez les novices, il semble se préparer comme une “division” : certains me stimulent en secret à faire la volonté de Dieu même si elle devait me faire sortir de la Compagnie, tandis que M. Gr. est absolument pour la capitulation.

3 avril - Adrienne me téléphone le soir et me demande d’aller chez elle, c’est très important. J’y vais; malgré la souffrance, elle est très paisible, comme décantée. Elle dit : “J’ai vu le Seigneur pendant la consultation. Je corrigeais des feuilles d’impression du petit livre des « Exercices ». Pendant les mystères de la vie de Jésus Christ, le Seigneur parut une première fois et dit : « Dans mes jours, cela doit être comme toujours”. Adrienne comprit ces paroles comme une promesse pour les jours saints : ce sont les jours du Seigneur, et je dois être auprès d’elle et rien ne doit troubler la souffrance. Puis le Seigneur revint un peu plus tard et il dit quelque chose qu’Adrienne devait me communiquer. Il dit : “De cette manière, la réserve de force tire à sa fin; et de plus la mission souffre, c’est-à-dire, moi-même je souffre”. “De cette manière” veut dire l’interdiction de pouvoir être auprès d’elle plus souvent, si bien qu’une part essentielle de la mission ne peut être transmise et particulièrement la mission de souffrance (qui est double : l’une de souffrance, l’autre d’aide, de soutien) ne peut plus être remplie comme prévu. Puis le Seigneur apparut une troisième fois pendant qu’elle corrigeait et Adrienne entendit sa voix. Celle-ci indiqua la fin du n° 301 du petit livre des « Exercices » et elle donna à Adrienne une mission pour moi : là est indiqué le lieu où je dois le voir. Finalement le Seigneur dit : au temps du trou, de la croix et de l’enfer qui est maintenant traversé, se trouve la fécondité pour une nouvelle communauté masculine qui doit être fondée. Adrienne rapporte tout cela avec un calme presque supra-terrestre et elle dit ensuite que maintenant elle se sent enfin de nouveau en équilibre pour la première fois (cela ne devait pas durer longtemps) parce qu’elle pouvait transmettre sa mission comme elle lui avait été dite. Ces derniers jours, elle avait toujours senti que quelque chose en elle était desséché. Du reste elle disait quelque chose de semblable dans les états d’enfer qui la saisissent maintenant presque à chaque dictée sur 1 Jean, et dans lesquels elle ne me connaît plus. – J’ai écrit un article sur la nécessité des saints. Adrienne en est bouleversée et elle me demande si elle ne peut pas assiéger le ciel pour que nous recevions des saints. Elle dit : “Je voudrais vraiment très volontiers vivre encore un peu plus longtemps si cela me permettait de voir un vrai saint”.

Pâques - Le jour de Pâques, Adrienne et le P. Balthasar vont en voiture à Leysin voir Robert Rast qui est mourant. Le voyage est pour elle une fatigue démesurée. Au début, cela va très bien mais, au col de Mosses, Adrienne n’en peut plus guère de fatigue; c’est surtout l’altitude qui lui cause des nausées et des vertiges. Elle s’arrête plusieurs fois, roule très lentement. Elle raconte ensuite que des anges n’avaient cessé de border le chemin, qu’ils les avaient accompagnés dans la joie de Pâques. Avec une part de mon âme, j’espère toujours que Robert pourrait encore être sauvé. Mais Adrienne me dit plus tard que Dieu veut certainement sa mort. Quelque chose reste ouvert qu’elle ne comprend pas. Cependant elle ne voit pas la possibilité de prier pour sa guérison.

Du 23 avril au 4 maiUn jour, Adrienne a eu une crise longue et dure. Elle rentre chez elle; elle raconte que saint Ignace va et vient en quelque sorte affairé et très préoccupé, et il s’attend à ce qu’on comprenne ce qui l’occupe tant. Toutes les questions d’Adrienne, quelles qu’elles soient, ne reçoivent qu’une réponse indirecte, comme s’il était étonné qu’elle ne le voie pas. Elle s’offre à prier davantage; ce n’est pas cela. A davantage de pénitence : “Non, pas en ce moment!” Je pense donc que nous devons attendre. – Nous parlons ensemble de la parole du Seigneur pendant le carême : “La mission souffre, donc je souffre”. Elle a vu plusieurs fois le Seigneur et elle lui a demandé ce qu’il fallait faire. Le Seigneur lui expliqua que la dictée avait besoin nécessairement d’une atmosphère détendue. Chez elle, tout était organisé pour qu’elle pût se donner et se concentrer en toute tranquillité, avec “bonne conscience”, ce qui n’est plus possible maintenant dans l’agitation d’une maison étrangère. Le Seigneur dit que je dois le savoir. Il avait été prévu que la dictée se serait pour ainsi dire toujours augmentée et développée. Je remarque de fait la lassitude et un manque de développement paisible.

Pentecôte - Adrienne me laisse sténographier tranquillement ce qu’elle dit sans vouloir contrôler ce qu’elle ne peut pas lire. Quand elle est en « enfer », le fait que je prenne des notes l’énerve parce que alors ce qu’elle ne comprend pas ne se passe pas dans l’amour (senti).

10 juillet - Je vais à Hauterive où je donne un premier cours pour de jeunes prêtres séculiers. Adrienne apporte son aide alors qu’elle est en vacances. Puis mon père meurt à Lucerne. Quelque temps après, je vais à Salzbourg. Durant ce temps, Adrienne a beaucoup prié. Un jour, elle sait tout particulièrement qu’elle doit beaucoup prier.

13 août - Pendant que je donne quatre jours d’Exercices à Schönbrünn, Adrienne me téléphone plusieurs fois pour me donner des indications précises sur plus de la moitié des retraitants; à chaque fois, je peux utiliser ses directives pour une confession ou un entretien. Les quelques-uns qui ne vinrent pas me voir, elle ne les avait pas non plus pénétrés. – Depuis que je suis rentré à Bâle, elle est comme délivrée. Durant les semaines écoulées, elle avait comme perdu de plus en plus la parole intérieure et la possibilité de s’exprimer, elle ne pouvait plus exprimer ses visions, et celles-ci cessèrent même peu à peu.

20 août – Une grande part de la mission se perd par le fait que je ne peux pas être là au moment des extases et des enfers. – Saint Ignace apparaît; Adrienne ne l’avait pas vu depuis longtemps, et il lui dit que tout est en ordre pour la mission, pour l’essentiel également en ce qui me concerne. Dans la nuit du 21 août, elle voit saint Bernard (N.B.: Fête de saint Bernard le 20 août) qui l’encourage beaucoup à aller de l’avant et à ne pas perdre de temps. Il y a encore tant à faire! Elle demande quand elle mourra, pour pouvoir mieux s’organiser, mais le saint refuse de répondre.

22 aoûtAdrienne a utilisé le temps de mon absence pour répondre à un souhait du P. de Lubac : elle a traduit en français “Le coeur du monde”. Des nuits entières elle fut à son bureau jusqu’à 4 heures du matin. Si je l’avais su, je le lui aurais interdit.

1er septembreIl y a plus d’une semaine, l’ordre fut clairement donné que je devais aller le soir chez Adrienne. J’y allai et il y eut un enfer avec un enseignement sur la mort du Seigneur, sur la nature du péché qui le touche, sur la relation de la croix et de l’enfer. Aujourd’hui, une semaine après, Adrienne sait précisément que le soir elle se trouvera en enfer : il s’agit de la souffrance de la Mère, et je devrais y être. Mais elle n’a pas entendu d’ordre catégorique comme la dernière fois et elle hésite à me dire que je dois y aller. Je crois donc ne pas pouvoir le faire étant donné que l’obéissance me lie aux supérieurs. Sur ces entrefaites, Adrienne tombe en enfer en mon absence. Elle voit des choses et, malgré mon absence, elle me les raconte exactement, elle dicte vraiment. Je lui demandai d’écrire quelques notes. Elle le fait par obéissance. Mais ainsi qu’il en va habituellement en enfer, à la fin elle est tellement en rage contre les papiers que, cette fois-ci, comme je ne suis pas là, elle les déchire en tout petits morceaux. Je ne peux même pas l’en empêcher au nom de l’obéissance. Que s’est-il passé en enfer? Elle n’en sait plus que des fragments qu’elle me communique. C’est infiniment dommage pour ces morceaux perdus. Que de choses perdues déjà par la décision que je ne puis plus aller place de la cathédrale! – La sœur de Cornelia est sans connaissance depuis huit jours; j’ai demandé à Adrienne d’aller la voir peut-être quand même à Lucerne. Adrienne prie longuement pour elle. L’après-midi, pendant la dictée, elle dit tout d’un coup : “Je crois que l’affaire avec Maria Capol est en ordre”. J’en concluais que cela allait mieux pour elle et je le dis le soir à Cornelia. Mais, peu après, Cornelia reçoit la nouvelle de sa mort. Adrienne en est très troublée. Elle a le sentiment d’avoir failli. Je l’en dissuade.

Sept-douleurs (mi-septembre) Adrienne est malheureuse et elle n’exprime pas ce qu’elle voudrait dire. Finalement elle m’explique pourquoi, ces derniers temps, souvent elle n’a pas dicté aussi bien qu’elle l’aurait voulu. Elle est lasse de la mission, elle est dégoûtée de tout en quelque sorte. Mais au fond elle ne dit cela que pour me dire que quelque chose n’est pas en ordre en moi. Elle a l’art de tout prendre d’abord sur elle-même, puis de faire une très légère allusion à ce qui n’est peut-être pas tout à fait juste en moi également et, à la fin, elle se charge à nouveau de tout. De fait, au cours des séances, je me comportais souvent d’une manière purement officielle, j’écrivais, mais j’avais alors le sentiment que le tout était une grosse perte de temps. Adrienne le sentait très fort, et cela l’inhibait beaucoup. Elle dit : “Cela ne va bien que dans l’ouverture absolue devant vous; je dois pouvoir rendre toute mon âme transparente jusqu’au fond devant vous, et vous ne pouvez pas la fermer. Je dois prier et contempler devant vous, et cela ne va bien que dans l’amour parfait”. Je m’étais souvent agacé de ce que les dictées sur “Jacques” n’étaient plus aussi bonnes vers la fin. Je vois maintenant que la raison s’en trouvait en moi-même.

10 octobreAdrienne dit que saint Ignace lui avait montré quelque chose de tout nouveau. Sans y réfléchir particulièrement, elle avait toujours pensé au fond que ma mission était en quelque sorte incluse dans la sienne, j’aurais à rendre un service aux révélations qui lui étaient communiquées. Mais aujourd’hui saint Ignace lui a montré que c’est l’inverse : ma mission a commencé plus tôt et se terminera plus tard; et la sienne a été placée à l’intérieur de la mienne, pour donner à la mienne sa véritable hauteur qu’elle ne pouvait pas atteindre toute seule.

13 octobre Après la “prière d’adoration des serviteurs” (N.B..: « Erster Blick auf A.« , p. 212; trad. française dans : « A. v. S. Sur la terre comme au ciel. Prières« , Ed. du Serviteur, Chiry-Ourscamp, 1994, p. 89-91), Adrienne dit : “Ne pouvez-vous pas me confesser pour moi? N’est-ce pas la saleté personnelle qui nous empêche d’être tout service? Il y a un tel effort dans la prière. Je suis comme quelqu’un qui fait une excursion en montagne, il pourrait finalement déjà arriver en haut, il a pris avec lui assez de guides, mais il a beaucoup trop d’équipement si bien que les guides doivent constamment s’occuper de l’équipement au lieu de pouvoir lui donner librement la main aux endroits difficiles. D’où cela vient-il? Si vous dites que ce n’est rien, je vous crois. Et pourtant il doit bien y avoir une raison pour que cela coûte un tel effort! Ou bien est-ce parce que la croix et le ciel sont si proches l’une de l’autre? La prière commence chaque fois comme une conversation; supposons que nous aurions convenu de parler d’un sujet, par exemple : “Mesure pour mesure”. Tu connais sur le sujet beaucoup de choses que je ne connais pas encore. Mais la conversation doit avoir lieu. D’un autre côté, cela réjouit mon amour que tu veuilles bien me communiquer quelque chose de tes idées et que tu ne fais pas attention à mon manque de culture… Mais la conversation a à peine commencé qu’il arrive quelque chose qui est plus important, quelqu’un arrive qui dit : il vous serait plus utile, à vous deux, d’écouter ce que moi j’ai à vous dire au lieu de parler ensemble. Et il commence à dire des choses fondamentales sur le même sujet comme s’il était Shakespeare lui-même. « Il est certain que ce que vous disiez n’est pas faux, mais ce que je sais est beaucoup plus central”. Maintenant l’application : à ta place se trouve Jean qui montre son Apocalypse, mais tout d’un coup apparaît l’auteur de l’Apocalypse lui-même et il explique le tout avec beaucoup plus de profondeur. Et c’est lui qui inspire les prières. Mais d’une manière qu’on ne peut pas traduire totalement. Tous les mots sont insuffisants. C’est le Seigneur lui-même. Ce qu’on traduit n’est pas à la hauteur comme l’attente des disciples demeure toujours au-dessous de ce que le Seigneur a abordé dans la conversation. Et quand la prière est terminée, un sentiment de totale solitude s’empare de moi, mais ensuite le Seigneur me remet à vous de manière nouvelle et il a besoin que vous confirmiez que vous voulez collaborer et que c’est juste ainsi. L’unique mission double doit être scellée à nouveau”. – (Le lendemain). Le Seigneur n’écarte pas seulement Jean lors des prières. Il s’ajoute à lui et surélève le tout. C’est un don du Seigneur à Jean comme à nous. Et c’est sans doute à cause de la résurrection de la chair qu’il est si difficile de dire les prières; cela apporte la tension. A vrai dire, on devrait d’abord être dans une nouvelle chair. On devrait tout à la fois mourir et ressusciter. Le corps avec lequel on est au ciel est une chair avec laquelle on n’a péché en aucune manière; le corps accomplit pour ainsi dire le même processus de purification que l’âme. Il existe ainsi une double angoisse devant la prière : une angoisse de l’âme : est-on assez net ou devrait-on se confesser? Et l’angoisse physique, qui est tout autre. Les deux se rencontrent comme une inquiétude de tout l’être. Tout est introduit dans cette prière, c’est comme une “puissance de pointe” bien que l’homme lui-même ne fournisse là aucun travail. Et pourtant on doit être là avec son esprit; les mots doivent être traduits. Le Seigneur montre et on doit saisir et dire avec une âme neuve et un corps neuf. – A la fin de l’Apocalypse, le jour de la fête du rosaire (7 octobre), elle a une grande vision. Elle voit la Mère, s’agenouille devant elle, lui tend son chapelet; la Mère le bénit et le lui rend. Elle embrasse les mains de la Mère et lui dit quelques mots de remerciement remplis de candeur. Tout cela devant moi, sans me remarquer. Ce n’est qu’à la fin qu’elle vient me chercher; je dois aussi m’agenouiller et nous recevons la bénédiction de la Mère. Auparavant, elle avait parlé avec Marie de la mission et aussi des livres que nous écrivons. Elle demande à la Mère : “N’est-ce pas que lorsque le P. Balthasar les met par écrit, il n’y a aucune contrefaçon?” Et elle fait signe oui de la tête, tout heureuse : “Je m’en doutais bien!” – Après le dernier verset de l’Apocalypse, le Seigneur lui-même apparut. Adrienne se retourne promptement, elle est toute vénération et tout regard, et elle me fait signe de vite me mettre à genoux, un peu comme quand on rappelle un jeune homme stupide à la bienséance. Puis nous recevons ensemble une bénédiction du Seigneur; c’est aussi, dit Adrienne, une bénédiction sur le livre et un signe que le Seigneur l’accepte et en est content. Ignace se tient auprès de lui et peut donner la bénédiction avec lui.

10 novembre - Hier je dus interrompre rapidement l’action de grâce pour donner quelque chose à un étudiant. Adrienne, au lit, sursauta comme si quelque chose avait été cassé, une prière rompue. Ce n’est qu’alors qu’elle remarqua combien notre prière à tous deux forme une unité, naturellement, sans qu’on en soit conscient. C’est un mystère insondable que cette communication dans la prière, cette assistance réciproque qu’on y trouve, et cette manière de la compléter. – L’après-midi, il y eut un enfer qui m’énerva beaucoup. Je devais partir pour préparer une conférence; je dis donc la prière de conclusion par laquelle Adrienne revient dans ce monde; je la dis mal et avec une sorte de hâte et de dépit. Pour la première fois, il se fit que cette prière ne fut pas assez puissante pour retirer totalement Adrienne de l’enfer. Elle me reconnut sans doute, mais elle n’était pas libérée. Et je dus la laisser là. Elle eut l’impression d’être abandonnée et trahie, elle ne savait plus que faire. Le soir, je retournai chez elle, nous priâmes ensemble, convenablement cette fois, et elle fut totalement libre. Puis elle parla longuement de la prière.

5 décembre - Le soir, après le retour de La Chaux-de-Fonds, où Adrienne m’a montré les lieux de son enfance et le lieu de sa rencontre avec saint Ignace. Adrienne est en extase, c’est Ignace qui parle : « Pour Adrienne, viennent maintenant des jours difficiles. Elle va expérimenter une très forte inquiétude intérieure parce qu’elle saura qu’elle devra montrer un jour les plaies. Cela lui sera très pénible, et le P. Balthasar devra tout faire pour lui rendre la chose plus facile, prendre les choses le plus possible comme allant de soi. Elle-même s’est offerte, elle veut prendre sur elle pour la mission tout ce qui est difficile. Et quelque part, elle porte la plaie aussi pour le P. Balthasar, à sa place. C’est pourquoi le P. Balthasar doit la voir, même s’il n’en a pas besoin, purement par responsabilité. Il doit l’aider fraternellement à surmonter les difficultés. Adrienne sait qu’elle devra le faire, mais elle ne sait pas quand. Cela lui sera inspiré. Il y a aussi ceci : elle qui fait partout l’expérience du rejet, ressent comme nécessaire que quelqu’un qui croit et approuve voie ce qu’il en est. Je priai pour que tout s’accomplisse simplement et naturellement, et cela se fit ainsi. Je pense qu’il me fut donné quelque chose comme un œil de médecin en plus de l’œil du confesseur.

6 décembre Saint Ignace dit : Ne pas oublier la revue. On n’a pas besoin de tout faire soi-même, mais toujours une partie. Dans l’ensemble, le P. Balthasar est sans cesse capable de transmettre beaucoup plus à Adrienne. La faire monter davantage, extérieurement et intérieurement, s’entretenir davantage avec elle. Lui demander aussi de prier et de s’offrir à ce genre d’intentions. Elle se sent souvent seule dans le sacrifice et quand elle ne sentira plus la mission, ce sera une nouvelle fécondité. On peut tranquillement se confier à elle; nous, au ciel, nous l’avons remarqué depuis longtemps. Elle a besoin de confiance et d’amour. Elle n’a pas connu beaucoup d’amour dans sa vie. Nous, au ciel, nous pouvons bien lui donner de l’amour, mais nous ne pouvons pas la retenir tout le temps au ciel. Elle doit être laissée sur un plan moyen entre ciel et terre. – Saint Ignace : Le P. Balthasar doit dire à Adrienne qu’elle doit se savoir comme un jouet dans la main de Dieu; Dieu peut abîmer le jouet et puis le réparer de telle sorte qu’il ne reste aucune couture. Puis transporter Adrienne dans l’extase : à l’âge de quinze ou seize ans; savoir que le P. Balthasar parle avec une jeune fille et lui propose pour la première fois de décider entre le mariage et le cloître. Expliquer cette décision de telle sorte qu’elle puisse la comprendre. Tout doit être tout à fait pur et transparent. Ensuite la transporter dans sa vingtième année et lui montrer à nouveau les deux possibilités. Lui poser quelques questions décisives, puis lui laisser choisir l’état virginal. Puis une fois encore dans les années entre vingt et vingt-cinq ans, au cours desquelles elle n’a cessé de renoncer au mariage et lui montrer aussi comment cela aurait été si elle était devenue alors catholique. Le tout, sans aucun reproche, parce qu’elle ne pouvait pas faire un autre choix que celui qu’elle a fait. Il ne lui était pas possible de se convertir, et quand elle rencontra l’homme avec ses deux enfants et qu’elle sentit qu’elle devait être pour eux une mère, elle accepta. Elle pensait toujours qu’elle aurait beaucoup d’enfants. Elle doit donc comprendre que son choix d’autrefois était juste et qu’en même temps elle doit être initiée du plus profond d’elle-même à la virginité par le P. Balthasar. Elle doit donc réapprendre tout cela à son âge actuel et cela, non d’une manière extérieure, mais de telle sorte que cela devienne une expérience réelle. L’introduire à tout : à la fécondité virginale de Marie, au Seigneur, à l’Eglise. Éveiller la volonté de se tenir avec toute sa vie à la disposition de Dieu, de l’Eglise, de la nouvelle fondation. En même temps, un adieu au passé et à son sens (qui était différent) et une nouvelle exigence. Et toujours lui présenter, également en vertu du ministère, la virginité comme digne d’efforts, mais tout laisser ouvert, la placer dans l’indifférence.

8 décembre Ignace : Il y a quelque chose dont Adrienne ne se souvient plus : quand le P. Balthasar est entré chez elle pour la première fois, elle sut, sans le connaître encore : c’est lui que j’ai attendu. Elle l’a reconnu en quelque sorte par la plaie. Le Père Balthasar doit montrer très clairement à Adrienne qu’aujourd’hui la mission double dans l’Eglise est confirmée expressément. Une nouvelle base de fécondité dans l’Eglise. Ce qui s’est passé jusqu’à présent n’est pas sans valeur, mais une nouvelle valeur s’y ajoute.

10 décembre Saint Ignace voudrait faire encore une suggestion dont on n’a pas besoin de tenir compte tout de suite. Est-ce que le P. Balthasar n’a pas eu aussi le sentiment que dans les commentaires sur Jean, Ignace, Jacques, Pierre, Adrienne était surtout un porte-parole bien que, dans ce qu’elle disait, il se trouvât certainement aussi du sien? Est-ce que sa propre spiritualité ne devrait pas s’exprimer un jour dans des œuvres propres? Le P. Balthasar doit réfléchir, lui proposer des thèmes. Lui faire venir des idées au cours de conversations. Saint Ignace voit une introduction pratique à la foi, à la vie dans la foi, des choses que la jeunesse actuelle pourrait lire. Ou bien : foi, amour, espérance, comme vérités actuelles. Ou bien : les rencontres avec Dieu dans la prière, la lecture, la visite à l’église, etc. La dévotion à la Mère de Dieu. Moi : “Doit-elle parler de sa propre prière mystique?” Saint Ignace : Il voudrait encore davantage. Le P. Balthasar doit l’inviter à prier. Bien que ses prières ne comportent pas beaucoup de paroles. Cette invitation doit se faire avec beaucoup de ménagements. Elle doit ensuite prier naïvement, elle ne doit être aucunement gênée par des notes à prendre. – Ignace : Le P. Balthasar doit savoir dans quel bain de grâce il nage actuellement; il devra s’en nourrir plus tard comme d’un viatique.

31 décembre Ignace : La plaie d’Adrienne, qu’elle a portée pour moi depuis qu’elle a vu Marie, court exactement le long de la dernière côte, qui est reliée au sternum.

11. Messe et communion

26 mai 1946 - La communion d’aujourd’hui : le Seigneur en croix, la mesure est dépassée, il lui en est trop demandé; le renonçant absolu, qui fait aussitôt le don de son renoncement et, en le donnant aux siens, le réclame. La communion devient ainsi une exigence absolue de renoncer avec le Seigneur.

24 octobreFête de saint Raphaël. Un tel grouillement d’anges autour d’Adrienne qu’elle ne sait plus où aller avec eux; contrairement à son habitude, elle vient le matin à la messe pour les “ravitailler” en quelque sorte. Et de fait ils y sont tous allés avec elle.

20 novembre - La messe d’Adrienne. La veille, elle lit les textes de la messe. Si le lendemain elle va à la messe, elle ne prend pas de livre parce que cela la gêne; il lui est toujours montré ce qu’elle doit entendre et voir. A Cassina, où elle doit répondre au célébrant, tout va bien. Quand il est clair qu’elle n’ira pas à la messe, sa méditation du matin en arrive à une sorte de messe. Dans son lit le matin à Bâle, elle sait la plupart du temps quand commence la première messe dans la ville. Pour ma messe, elle y est souvent “présente” à longueur de semaines. A d’autres époques, elle n’y est plus. Mais neuf fois sur dix peut-être elle suit ma messe. Quand elle se lève pour la messe, sa préparation est plus prolongée. Il y a, en vue de la messe, comme des points de méditation propres. Ceux-ci, la plupart du temps, concernent tous les prêtres, souvent uniquement les jésuites, souvent uniquement ceux pour lesquels Ignace a des desseins particuliers. Presque toujours cette préparation se déroule dans le cadre d’une intention de saint Ignace. Souvent elle voit alors chacun des prêtres, d’autres fois non. Parfois elle formule des prières propres dans cette préparation à la messe, d’autres fois tout est conduit. Depuis quelques années, dans tout le chemin qui va de sa chambre à l’église ou à la chapelle, elle entend la plupart du temps des prières. Leur sens en est clair pour elle bien qu’elle n’en comprenne pas formellement tous les mots. – Le plus souvent, quand elle entre dans l’église ou dans la chapelle, celle-ci est déjà remplie : il y a là des anges, des saints – souvent ceux du jour – ou la Mère de Dieu. Ou bien les saints qui sont spirituellement proches de la prière qui a précédé. Dès le début de la messe, beaucoup de visions. Au confiteor du prêtre, elle voit en quoi il a failli vis-à-vis de Dieu; au confiteor de l’assemblée, la plupart du temps elle voit seulement quelque chose des défaillances de l’Eglise (jamais uniquement celles du servant de messe). Quand les saints sont nommés au confiteor, elle voit se détacher plus nettement ceux qui sont concernés, dans une attitude particulière de disponibilité, parce qu’il s’agit de préparer la venue du Seigneur. – Pendant toute la durée de la messe, Adrienne perd en quelque sorte la conscience d’elle-même, comme quand on assiste à un drame qui nous captive. On est tout yeux et tout oreilles. Ce qui nous est propre est comme effacé, l’esprit ne fait que servir, il reçoit pour donner. Il sait combien tout est chargé de sens, mais le sens ne s’accomplit pas en lui, il s’accomplit ailleurs. Et il en est tellement touché qu’il n’est plus guère conscient de lui-même. – La plupart du temps, la vision s’en tient au texte de la messe; du moins il en était ainsi au début. Maintenant les diverses prières sont comme soulevées vers l’événement à venir, elles sont un cri vers la venue du Seigneur. L’évangile se distingue presque toujours clairement, le plus souvent une partie seulement qui s’adapte au contexte de la messe. Il n’est pas non plus interprété pour lui-même, il l’est dans le cadre de la venue du Seigneur. Au credo, Adrienne voit parfois passer rapidement les contenus de la foi, les uns après les autres. Mais c’est rare. La plupart du temps, les mystères débordent les uns sur les autres, et la vie éternelle à la fin renvoie à nouveau au début. Le tout est un tableau unique qui se détaille en ses différents aspects. La souffrance et la mort du Fils n’apparaissent pas dans leur horreur mais totalement incluses dans la foi et dans la vie éternelle qui devient ici temporelle d’une manière passagère. Le mouvement part du Père, chaque détail a sa valeur propre dans l’ensemble. Et tout reçoit à la messe des rapports à perte de vue, est tenu ensemble par elle; considéré hors de la messe, chacun des mystères se trouverait beaucoup plus isolé. – A l’offertoire, Adrienne voit le plus souvent l’Eglise : son institution par le Seigneur, la toute-puissance qu’elle a de disposer de lui. Autant au confiteor apparaît le côté personnel du prêtre, autant il est maintenant le pur représentant de l’Eglise. C’est elle qui offre. Et l’adaptation de l’épouse à l’Epoux se fait péniblement, en s’appuyant sur le sacrifice du Seigneur. L’Eglise a du mal parce qu’elle s’offre elle-même tellement à contrecœur. Mais déjà de s’offrir ainsi elle-même avec le Christ a quelque chose d’eucharistique, d’englobant, d’entraînant. Et il ne s’agit pas seulement du don sur l’autel, mais de la volonté des croyants de se laisser offrir avec le Christ. Comme si personne n’avait le droit d’être là s’il ne veut pas participer. – De toutes les prières, Adrienne ne perçoit qu’un ou deux mots; cela suffit pour toute la prière. D’autres fois, elle l’entend totalement, intérieurement ou extérieurement, ou bien elle la connaît. Mais pour les prières du canon, la plupart du temps il suffit d’un mot qui s’intègre dans la contemplation de la messe ou la prolonge, la transforme, la fait avancer. Si le prêtre ne prie pas comme il faut ce qu’il dit, elle se sent fort troublée. Elle ne peut plus que prier pour le prêtre surtout si elle voit plus clairement, quand la messe avance, qu’il est distrait ou qu’il n’est pas bien disposé ou qu’il ne croit pas comme il faut. Très souvent il se produit une totale transparence. Adrienne a alors le sentiment de participer personnellement à l’état du prêtre. Il est alors pénible aussi de recevoir de lui la communion parce qu’elle éprouve une totale contradiction : l’hostie reçue est sainte et la main qui la lui donne est sacrilège. Il existe alors une exigence irréalisable, car il ne lui est pas permis d’aller à la personne concernée et de parler avec elle. Et pourtant la parole directe aurait plus de flamme que la prière à laquelle il se ferme. S’il est ouvert intérieurement, que l’on prie ou que l’on parle, le résultat est presque le même. S’il est égaré, Adrienne porte le fardeau de ne pas pouvoir parler, et ce fardeau ne lui est pas enlevé par la prière. Et le Seigneur est tellement livré dans l’eucharistie que cela rend le tout encore plus pénible. Les croyants reçoivent la communion du prêtre; ils ne la prennent pas eux-mêmes. La sainteté du ministère ne fait qu’un avec celle du pain, et elle doit l’être. La main est sanctifiée par l’hostie. Quand on voit qu’un prêtre s’est égaré personnellement, c’est une douleur spéciale; c’est comme si on devait regarder comment est torturé un enfant incapable de se défendre; le Seigneur est dans cet état, totalement livré, sans défense. – A la consécration, Adrienne voit le sang du Seigneur en quelque sorte au calice; non comme une tache, mais spirituellement. L’événement de la consécration, elle le voit souvent dans l’image d’une transformation dans la vie terrestre du Seigneur : de l’enfant au Crucifié, comme comparaison de la transformation du caractère anodin du pain et du vin dans sérieux absolu de la chair et du sang. Mais c’est très différent selon les temps liturgiques. A la messe de Noël par exemple, l’éternité est totalement présente; ce qui devient, est déjà, parce que cela provient de l’éternité. Et, dans la foi, la consécration s’y trouve déjà présente aussi comme grâce, car la foi elle-même est déjà grâce parfaite et c’est à l’intérieur de cette grâce qu’est accomplie la consécration. – Le plus souvent, les instants de la consécration sont les plus riches en visions. Devient alors visible beaucoup de ce qui est transformé par le sang du Christ, de ce qu’il emporte avec lui dans sa propre transformation. Visible aussi est la manière dont le Seigneur est redevable à son Eglise de la consécration; le Père et l’Eglise coopèrent pour ainsi dire. Et visibles aussi se font beaucoup d’attitudes, de pensées et d’actes du Seigneur, différents à chaque messe. Souvent ce qui a été vu et contemplé la veille ou la semaine précédente reçoit maintenant, lors de la consécration, son sens dernier, également des données qui concernent la famille, la profession, le monde, dont on sait quelque chose naturellement ou surnaturellement. On comprend pourquoi tout doit être ainsi, on le voit à l’intérieur de la transformation du Seigneur dont la vie intérieure est portée par ses mystères inconcevables. Très souvent, Adrienne voit le passage du sacrifice à la consécration; par exemple une mère qui perd son enfant et ne sait pas pourquoi; ce sacrifice est alors transformé en grâce. Des actes du Seigneur, elle voit souvent la multiplication des pains; ils sont rompus, bénis, distribués : la “réalité” de cette symbolique. Mais aussi des choses toutes différentes : une guérison du Seigneur, dans laquelle il transforme la disponibilité en foi, et cela dans le même mystère par lequel il transforme le vin en son sang. Elle a vu ainsi le sourd-muet. Ou bien des transformations spirituelles : chez des gens qui gonflent leurs opinions pour en faire une vision du monde, et elles ont pourtant aussi peu de valeur que l’eau et le vin; et le Seigneur transforme tout en foi en y intégrant ce qui est disponible. Adrienne a souvent vu cela chez les novices qui sont entrés (également des choses qui se sont manifestées par la suite dans des conversations avec moi; lors d’une messe elle a vu quelques jours à l’avance la confession de X. Elle a vu chacun des points à l’offertoire et, à la consécration, tout fut ramassé et il s’en fit une flamme). – Au confiteor avant la communion – souvent aussi au premier – Adrienne entend une confession. Souvent les pécheurs sont là visibles individuellement, d’autres fois tout apparaît concentré dans le “maxima culpa”. Cela peut être la faute d’une communauté, une sorte de péché collectif, ou celle de ceux qui sont là présents, et on voit à ce moment-là combien il est juste et nécessaire qu’elle soit confessée de cette manière. La confession du prêtre et celle de la communauté incitent Adrienne, en tant que membre particulier de cette communauté, à faire sa confession personnelle. – Quand Adrienne s’est convertie, elle a dit oui à chacune des propositions de la profession de foi mais, au credo de la première messe à laquelle elle assista dans l’assemblée, il lui fut accordé un don de foi qui lui fit comprendre la foi comme une unité indivisible, et cela resta ainsi par suite; ce n’est que lorsque les visions commencèrent à augmenter que le credo développa aussi à nouveau sa richesse interne. – Au Notre Père de la messe, quelque chose de semblable : chacune des demandes de la prière personnelle lui est donnée à nouveau à partir de l’unité de la prière qui est faite à l’autel par l’Eglise. Toutes deviennent compréhensibles à partir de l’Eglise; elles gardent par là un sens ecclésial dans la prière personnelle également. Et à partir de l’obéissance de l’Eglise, elle voit que certaines personnes ne se soumettent pas. Elle emporte ainsi de la messe beaucoup de choses pour les entretiens pendant la consultation et les visites. A la messe, les vérités de la foi vous touchent avec une force absolue; après, on doit à nouveau traduire et adoucir, mais quelque chose de la vue originelle peut cependant passer. A la messe, on doit chaque fois se livrer totalement à la vérité, nu, sans prétentions ni attentes précises. On n’a pas le droit de venir avec l’espérance de revivre ce qu’on a vécu la veille même si on n’a pas été capable de réaliser dans le quotidien ce qui s’est passé hier et si on pouvait cette fois-ci mieux le faire. La messe est un acte relevant beaucoup trop du ministère pour qu’on puisse s’en approcher avec des exigences personnelles. Les sortes d’illuminations qu’elle procure, on n’a pas voix au chapitre pour en décider. Et on n’a pas le droit non plus de revenir sur quelque chose si Dieu veut aller plus loin. Ce qui est de l’ordre du ministère a partout des limites précises; de même que dans la confession on ne revient pas non plus sur les confessions antérieures. “Je sais très bien qu’autrefois j’ai reçu l’absolution avec beaucoup trop de tiédeur. Et pourtant je dois laisser les choses en l’état”. – A la communion, le Seigneur vient très souvent à elle visiblement. Quand je dis la messe, elle voit presque toujours le Seigneur venir à ma rencontre et se communiquer en attirant la personne à soi et en lui procurant l’indicible. Très souvent, elle le voit déjà à la consécration et c’est comme s’il laissait au prêtre son action et l’attendait pour apparaître. Il se trouve déjà là auparavant, du côté de l’évangile. Adrienne voit aussi avec d’autres prêtres comment le Seigneur se donne, mais comment, pour un indigne, il se sent repoussé par lui. Également comment le Seigneur, à la fin, se tient devant le prêtre pour recevoir l’action de grâces. Elle peut voir cela aussi les yeux fermés; elle sait par exemple où je suis agenouillé parce qu’elle sait où se trouve le Seigneur. Entre la consécration et la communion, le Seigneur est présent d’une manière qu’on ne peut pas décrire parce qu’elle correspond au mystère de la présence eucharistique réelle. – Quand elle communie elle-même, elle ne voit presque jamais l’hostie seule; elle voit ou bien le Seigneur, ou bien l’hostie dans un état particulier : comme souffrance du Seigneur par exemple, comme plaie du côté, comme patène qui est offerte au Père, comme quelques gouttes de sang qui coulent de la croix, ou aussi comme angoisse au Mont des oliviers. Le Seigneur n’a pas besoin d’être à chaque fois totalement visible physiquement; souvent on ne voit qu’un aspect : une plaie. Quand Adrienne communie avec d’autres, elle voit le plus souvent comment l’hostie se transforme à l’instant où elle est donnée. L’hostie montrée par le prêtre a par exemple le caractère d’une croix; quand il la donne alors au premier, qui ne pouvait pas comprendre et accepter la croix comme un tout, l’hostie est tempérée et devient une aide pour porter la croix. Et si le deuxième a besoin de joie, le Seigneur lui donne une hostie joyeuse, mais qu’il a achetée sur la croix; et si le troisième est totalement indifférent, il peut se faire que l’hostie se réduise pour ainsi dire, on voit en elle quelque chose du rejet de celui qui la reçoit. Quand Adrienne communie dans l’église Sainte-Marie, et des bancs entiers avec elle, souvent quand elle revient à sa place elle est forcée de voir plus loin et de saisir comment la réception de la communion a transformé les personnes qui sont dans les bancs. Cela peut être très variable. Mais elle voit alors aussi le dommage que cause la mauvaise accoutumance au sacrement dans l’Église.

12. « Voyages »

Nuit du 22 au 23 janvier 1946 - Des “voyages”. Elle raconte qu’elle a encore vu des fours crématoires en service, cette fois chez les Russes. Ils les ont simplement pris aux Allemands; seulement, maintenant, ils avertissent les gens. La cérémonie de la salle de douches est supprimée. De plus ils ont un équipement plus pratique pour l’évacuation des cadavres, une certaine manière de les enterrer qui dispense de les évacuer. – Puis elle vit de vastes régions de l’Eglise complètement désertées et abandonnées. Il y avait bien encore la présence réelle du Seigneur dans les églises mais, dit Adrienne, pour que le Seigneur soit réellement là, il ne suffit pas de sa présence réelle, il y faut aussi la foi des gens. Si manque celle-ci, la présence réelle ne sert à rien, c’est comme si le Seigneur n’était pas là. Des régions de ce genre, elle en vit surtout en Italie, dans la campagne, où quelques femmes seulement vont encore à l’église, mais les hommes et surtout les enfants sont devenus tout à fait étrangers à l’Eglise. – En Allemagne, Adrienne voit deux groupes dans l’Eglise : l’un, plus fort, voudrait une réforme de l’Eglise par adaptation aux temps nouveaux, aux nouvelles manières de penser, etc. L’autre groupe, plus petit, comprend que la réforme ne peut réussir que par un retour à l’évangile et par sa proclamation.

15 février - Ces derniers jours, toujours des “voyages” la nuit, surtout dans des monastères. Presque chaque nuit, des souffrances insupportables, si bien que souvent Adrienne veille toute la nuit assise ou à genoux au bord de son lit.

6 marsDurant la nuit, Adrienne voit d’innombrables personnes qui ne veulent pas dire leur oui. C’est terriblement angoissant. Le lendemain, elle me demande si je crois qu’elle peut dire oui à leur place. Je dis que je le pense bien.

11 marsDe nouveau elle voit dans sa chambre des foules entières de gens qui ont été interpellés par le Seigneur mais qui ne veulent pas donner de réponse. Elle me demande si elle peut ou doit dire oui à leur place.

20 octobreElle recommence à “voyager”. Elle voit à nouveau tout un mouvement dans le clergé, qui travaille de manière occulte à se séparer de Rome. On ne remarque rien à l’extérieur, mais secrètement tout est préparé pour pouvoir, au moment voulu, se détacher avec une foule de partisans. Par cette vision, elle est poussée à nouveau dans le trou, car elle s’offre pour tout.

13. Diable et tentations

17 janvier 1946J’ai revu les lettres sur le mariage et j’espère qu’elles iront maintenant à l’impression. Le soir où je les lui rapportai, saint Ignace et le diable étaient là dans la pièce et le diable chercha encore une fois à s’emparer des feuilles. C’était comme une taquinerie. Mais saint Ignace dit que je n’avais plus besoin d’être angoissé, ce combat était passé. Je laisse donc les feuilles en toute tranquillité. Le diable eut alors avec saint Ignace un vrai combat qui dura la moitié de la nuit. Adrienne, qui était présente en retenant son souffle et y participait intérieurement avec force bien qu’elle restât extérieurement épargnée, avait le lendemain matin beaucoup de bleus. Les meubles dansaient dans la pièce. Les deux lutteurs étaient omniprésents. Adrienne, qui durant ce temps me téléphona, poussait de temps à autre un cri étouffé comme si elle voyait quelque chose ou comme si elle se heurtait à quelque chose. Saint Ignace dit ensuite que cela avait été une partie de Manrèse. Il n’avait vu Marie qu’après la fin de ce combat.

1er septembreOn en est au milieu du chapitre 2 de “Jacques”. Cela va bien; seulement Adrienne est très fatiguée par la dictée. Par contre, beaucoup de ce qu’elle écrit chez elle ne cesse de disparaître. Hier, elle a rédigé pour moi quelques notes; elles disparurent aussitôt. Une fois, ses papiers lui furent pris directement des mains et ils disparurent sous ses yeux.

26 septembreDurant les journées à Cassina où furent dictées les pages commentant la fin de l’Apocalypse, Adrienne fut d’une sérénité supra-terrestre et d’une amabilité joyeuse et toute confiante. Elle était avec chacun humblement charmante, elle cherchait constamment à faire plaisir sans être jamais pesante à personne. Il y avait parmi les hôtes de la maison une Allemande hystérique qui était assommante pour tout le monde avec sa maladie imaginaire. Adrienne discerna aussitôt le jeu, mais elle demeura amicale et l’aida quand elle le put. Un jour, nous fîmes un tour en voiture jusqu’à Soglio, en Italie; cela fit un très grand plaisir à Adrienne de retrouver sa chère Italie et cette fois-ci comme catholique dans une église italienne. A Soglio, elle eut une sévère crise cardiaque, mais elle rentra au port en bonne forme. Une nuit, je lui laissai les feuilles. Elle eut un combat avec le démon qui voulait les lui voler : une grosse liasse qui aurait été irremplaçable! Elle posa dessus un crucifix : cela avait été le seul moyen de se protéger. A l’avenir, je ne pus plus lui laisser de feuilles pour la nuit.

14. Les grandes dictées : l’évangile de Jean

3 avril 1946 – A Lostorf, lors d’un triduum de la communauté de formation, je rencontre le Père G. qui me rend une partie de Jean III en me disant : “Je ne vois vraiment pas ce qu’on pourrait avoir contre cela et pourquoi cela ne devrait pas être publié”.

Du 23 avril au 4 mai – Jean recommence à dicter énormément. Nous en sommes à 1 Jean 3. Adrienne se fatigue maintenant beaucoup plus vite qu’autrefois quand elle dicte. Elle dit que ses forces diminuent sensiblement et que la fin sans doute approche.

18 août – L’Abbé d’Engelberg, qui lit “Jean” depuis longtemps, souhaite voir Adrienne. Elle monte là-haut ce dimanche. La conversation est bonne.

15. Les grandes dictées : l’Apocalypse

16 février 1946 – Ignace montre le « Suscipe » en ce qui concerne la dictée de l’Apocalypse. Il dit : “Prends ma volonté” veut dire aussi : “Prends ma volonté dans la tienne, donne-moi ta volonté au lieu de la mienne”. Et de même pour l’intelligence. Mais aussi pour la mémoire : et “Jean” aussi bien que l’Apocalypse sont à expliquer en partie à partir de la mémoire de Dieu, comme participation à cette mémoire. Maintes choses dans ce livre se trouvent écrites entre les lignes, et elles ne sont à expliquer que de cette manière. Il y a des choses du vivant du Seigneur que personne d’autre ne pouvaient connaître que Dieu et ceux à qui il a donné part à sa mémoire. Jean aussi autrefois ignorait humainement beaucoup de choses qui lui furent montrées et données dans la vision de la mémoire de Dieu. Et maintenant il est en mesure de les transmettre.

26 février – Commence maintenant l’état de choses très fâcheux qui fait qu’Adrienne doit toujours venir chez moi pour travailler. Comme nous n’avons la permission de travailler que deux fois la semaine rue Herberg, la dictée doit être longue et intensive. Adrienne est chaque fois complètement épuisée. Elle claque des dents de lassitude. Mais en deux semaines nous avons terminé de deux à quatre chapitres de l’Apocalypse (4-8). Quelque chose aussi sur la Genèse.

3 mars – Le matin, il est dit à Adrienne qu’elle doit lire Ézéchiel. Elle le fait, lit sept chapitres sans y comprendre grand-chose. Puis il est dit que cela suffit. Puis le matin, entre cinq heures et six heures, elle voit les êtres vivants d’Ézéchiel avec les roues, et elle perçoit leur rapport étroit avec les êtres de l’Apocalypse. Elle dit que les animaux faisaient tout à fait le même bruit que celui qu’elle avait entendu dans l’Apocalypse. Ils rappellent aussi vaguement les quatre cavaliers de la première trompette, ils ont aussi des dents de lion et des queues. – Plus tard elle voit la séparation des eaux dans la Genèse; au-dessus du ciel et au-dessous du ciel.

Veille de l’Ascension – Au sujet du ravissement dans l’Apocalypse. Avant l’Ascension, Adrienne a l’impression que c’est de sa faute s’il n’y a pas d’Ascension. Jean dit : pendant qu’il avait les visions de l’Apocalypse, c’était devenu très dur pour lui de continuer à vivre, d’être parmi les hommes, de croire encore à une mission. Il lui semblait souvent que l’Apocalypse signifiait d’une certaine manière que sa mission était rayée. Les images d’épouvante avaient été en lui si puissantes qu’il avait pensé que lui-même était rejeté. Quand il était encore avec le Seigneur, il ne l’avait pas aimé et maintenant il expérimentait pour cela sa punition éternelle. Il n’avait jamais pensé que tout pouvait se terminer dans la béatitude du ciel. Pendant qu’il voyait les images d’épouvante, il s’était senti inclus en elle et, dans les pauses de détente, il avait prévu qu’il serait livré pour toujours d’autant plus sûrement. Cela l’avait aussi fort chagriné de savoir que personne d’autre à côté de lui ne devait passer à travers ce “trou”. Mais quand quelqu’un disait une parole qui s’adaptait par hasard à l’atmosphère du “trou”, il soupçonnait que celui-là était dépositaire du secret… Il avait une sorte de manie des relations. Celui qui croit et sait qu’il y a une communion des croyants est convaincu, dans la souffrance, qu’il y a aussi une communion de ceux qui souffrent. Et quand sa propre souffrance consiste à ne plus pouvoir croire, on craint de fonder cette communauté des non-croyants! Pour Jean, tout s’est terminé au ciel et finalement il y fut établi plus solidement qu’auparavant. La vision dura assez longtemps, avec des interruptions; quand ce temps fut passé, la vision ne recommença pas. Pendant la vision, Jean a pris lui-même des notes partielles. Par exemple, quand on lui disait : écris! Par la suite, il a noté d’autres choses. Le déroulement de l’ensemble fut très irrégulier. Il y avait des choses qui se déroulaient lentement. La période de vision dura aussi longtemps que le temps de la mise par écrit ou plus longtemps encore. – Pour les lettres de l’Apocalypse également quelques passages furent écrits tout de suite sous l’influence de l’Esprit; pour d’autres, il dut les méditer pendant un long temps. Il y a des actes de l’Esprit qui, pendant qu’ils se produisent, emportent si fort la personne qu’elle est incapable de faire autre chose, elle ne peut que les vivre; ce n’est qu’après qu’ils deviennent en elle parole, message. Un inspiré peut expérimenter un tourment intérieur : ne pas savoir ce qu’il doit dire. Ce n’est que lentement que la mission se cristallise. Sur le modèle de l’incarnation du Christ, l’Esprit peut inquiéter longtemps quelqu’un avant qu’il comprenne et fasse ce que veut l’Esprit.

26 septembre – Je pars pour Cassina où Adrienne m’attend. Il était prévu que nous ferions ici le ciel de l’Apocalypse. J’espérais un temps particulièrement beau et je ne fus pas déçu. Les grâces de Cassina me semblent dépasser tout ce que nous avons pu expérimenter jusqu’à présent. Le premier soir, je tourne au hasard le bouton de la radio; se fit entendre alors depuis Hambourg la conclusion de la 4e de Mahler : “Nous jouissons des joies célestes et nous évitons le terrestre”. Durant ces jours, Adrienne jouit d’une santé relativement bonne. Elle se lève le matin pour la messe (les derniers jours, elle donne les réponses, pour sa plus grande joie). Puis nous travaillons toute la journée, à part le temps du bréviaire. Il en résulte un gros paquet de manuscrits. Entre-temps Adrienne a constamment des visions : du ciel, de saint Ignace, de beaucoup d’anges, de la Mère et du Seigneur. Elle en dit peu de choses parce que nous n’avons pas le temps pour tout. Certains versets furent moins réussis que d’autres; mais chaque fois, je dus apprendre que c’était de ma faute parce que je n’accompagnais pas assez. Et chaque fois avant de commencer quelque chose de céleste, elle demandait presque avec angoisse : “Croyez-vous que cela ira? Suis-je assez nette? Voyez-vous tout en moi, voyez-vous tout jusqu’au bout?”

Entre août et octobre – Nous terminons l’Apocalypse : le ciel. Il n’y eut plus là de digressions, à part les prières du ciel (Éditées à la fin de “Erster Blick, p. 175-220. Ces prières n’ont pas été reproduites dans la traduction française de “Erster Blick”, c’est-à-dire dans “Adrienne von Speyr et sa mission théologique”. On en trouve une traduction française dans « Adrienne von Speyr, Sur la terre comme au ciel. Prières », Éditions du Serviteur, Ourscamp, 1994, p. 7-104), qui en un sens plus large sont inspirées par le texte et qu’elle faisait à genoux, toute donnée et tout écoute. Ce ne sont pas des prières d’Adrienne elle-même, mais des prières du ciel qu’elle répétait en quelque sorte et qui étaient transposées par elle. Cela la fatiguait énormément d’être en même temps tout oreille et toute langue : ne faire que recevoir totalement et en même temps transmettre. A chaque fois, elle était ensuite complètement épuisée et nous devions insérer des pauses.

13 octobre – Ap. 21,19-20. Les prières du ciel. Jean dit que je dois arranger ces prières (d’autres viendront encore) et les rendre utilisables non seulement pour ceux qui lisent le commentaire mais pour une diffusion plus large. Expliquer en quelques mots qu’elles s’appuient sur l’Apocalypse. Adrienne dit combien fatigantes sont ces visions bien qu’il s’agisse de la splendeur du ciel. Il est fatigant aussi de rendre ces prières parce qu’elles ne sont ni faites ni transmises en mots. Elles sont données dans une globalité et les mots sont une traduction. Fatigant aussi est l’incessant va-et-vient entre le ciel et la terre. – Au milieu de la dictée de la sixième prière, on frappe à la porte. Adrienne l’entend et elle se lève pour recevoir celui qui entre; occupé à écrire, je n’avais pas entendu qu’on frappait. – Avant de dicter le “Notre Père au ciel” (N.B.: Erster Blick, p. 215 ss.; trad. française dans: A. v. S., Sur la terre comme au ciel. Prières, Ed. du Serviteur, p. 95 ss.), Adrienne dit : « Vous avez quand même fait autrefois le Notre Père en enfer? Alors vous devez appeler! Je ne sais pas si je suis assez nette. Après tout, on ne sait rien. Et vous devez collaborer”. Commence alors la prière. Après la dictée, elle dit : Cela devrait briller beaucoup plus! C’est le « Notre Père » auquel pense le Seigneur : « C’est ainsi que vous devez prier ». Et dit dans toute la lumière du ciel. A chaque phrase on devrait voir comment la lumière afflue bien qu’on doive dire sur terre les paroles. Cela devrait contenir la plénitude de lumière que Dieu offre à ses enfants… Vous devez maintenant me rappeler sinon je meurs définitivement. Cela me serait égal aussi de mourir maintenant”. (Je la rappelle). Elle : “Et l’autre voix? A qui dois-je obéir? Avez-vous le pouvoir d’appeler? Alors faites-le… Ah! Je ne passe pas ce seuil!” (C’est sans doute la fin des visions de l’Apocalypse qui est marquée de cette manière). – Après Ap 22,9, Adrienne dit : “Eh! Maintenant nous recevons quelque chose. (Elle écoute). Quand nous disons un Ave Maria, cela peut se faire dans la vision ou dans la sécheresse : il peut avoir la même plénitude. Nous n’avons pas de conditions à poser en ce qui concerne notre état. Donc : nous avons encore reçu un Ave Maria par la petite Thérèse dont c’est la fête aujourd’hui. Elle veut nous donner un Ave Maria dans le ciel pendant qu’on voit la Mère elle-même”. (Ce ne fut pas mis par écrit). – Quand Adrienne commence le verset 22,16 : “Moi, Jésus,…”, elle ne sait que dire car elle ne sait pas si c’est elle qui voit quelque chose ou si c’est Jean qui voit quelque chose. Comme si s’était produite une légère rotation. Deux images, comme dans un stéréoscope, mais qui sont à superposer. Tout d’abord cet accord ne se fait pas parce qu’on ne sait pas exactement qui est Jean et qui je suis. Mais nous n’avons pas non plus besoin de le savoir; les deux devraient être vus ensemble de sorte qu’il en résulte une image en relief. Tout d’abord c’était insupportable de penser à quelque chose de ce genre. Et on voit maintenant que le Seigneur a en main tout le tissu dont nous avons tous deux en main un morceau. Je le vois maintenant (le Seigneur). Je le vois à l’intérieur d’une sorte de vision éternelle. Peu importe pour l’instant si c’est la vision de Jean ou la mienne; c’est au fond la vue que le Seigneur donne depuis le commencement des temps et qui revient toujours; il tient en main toutes les parties du tissu. Et tout ne serait encore que joie s’il n’avait pas parlé à l’instant de tous ces péchés et si, à présent, le péché du monde entier n’était pas si visible. Si bien que, malgré la splendeur de sa proximité dans la vision, toute la responsabilité pèse lourdement sur nous, pour tous les frères, pour mes frères les impudiques, pour mes frères les assassins, pour mes frères les menteurs, qui tous se détournent et refusent le Seigneur et qui pourtant pourraient devenir ses frères par sa grâce… Et voilà que le Seigneur est là et il dit : “Moi, Jésus”.

16. Le filet du pêcheur (le chiffre 153)

6 février 1946 – Un jour, à l’occasion de la stigmatisation de saint François, saint Ignace a signalé le chiffre 17 : sept nouvelles plaies, naturellement comme plaies de l’Esprit Saint (telles que la Mère les avait) et comme expression de la divinité demeurant cachée : 1.

4 mars – Pendant la dictée, Adrienne dit tout d’un coup : “Après la fête de saint Ignace (31 juillet), il y a encore 153 jours jusqu’à la fin de l’année”.

27 décembre – Le 1er novembre 1917, Adrienne a reçu la plaie : 19 Vianney, 17 François, 11e mois : Ignace (= Toussaint).

17. Le livre de tous les saints

3 janvier 1946 – Un soir, pendant une dictée sur Apocalypse 1,5, Adrienne s’enfonce tout à coup dans l’extase et commence à dire ce qui suit. Ce n’est que peu à peu que je remarquai que, par elle, trois femmes parlent : la petite Thérèse, la grande Thérèse et Catherine de Sienne. Chacune raconte son entrée dans l’Ordre et son sens. A la fin, quand Adrienne reprend conscience, elle ne sait pas ce qu’elle a dit. Elle a seulement le vague sentiment que trois femmes ont été là et qu’elle leur a servi pour ainsi dire de porte-parole. (N.B. Suit un très long développement qui n’est pas reproduit ici : les trois saintes racontent comment les choses se sont passées pour elles quand elles sont entrées dans leur vocation. Première annonce – amorce – de ce qui deviendra un jour « Le livre de tous les saints »).

6 février – Hier, lors de la dictée, Ignace a parlé de sa propre prière et Adrienne l’a décrite en extase. Elle était agenouillée et Ignace montrait par elle sa propre prière. La nuit suivante, elle dut sans cesse se lever et prier la prière d’autres saints. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle faisait, elle avait seulement le sentiment de devoir obéir, de devoir s’agenouiller, et expérimenter et faire, dans la prière, la prière des autres. (N.B. Nouvelle annonce de ce qui deviendra un jour « Le livre de tous les saints »).

26 mai - Adrienne traduit actuellement le chapitre 12 de la vie de la petite Thérèse où il est question de ténèbres et d’angoisse devant la mort. Adrienne vit cette obscurité comme si c’était la sienne. Entre son expérience vécue et celle de Thérèse, il n’y a plus de différence.

Entre août et octobre – Les prières des saints accompagnèrent les dictées sur saint Jean. Il fut donné à Adrienne comme une cardiognosie non pour des personnes vivantes mais pour les saints de tous les siècles; elle recevait pour ainsi dire un aperçu de leur vie de prière; certains, elle les avait vus elle-même; pour d’autres, il m’était permis de les désigner moi-même – c’était une grâce particulière de saint Ignace. A un moment ou à un autre de la journée, l’un de ces saints lui était alors tout d’un coup montré. Je pouvais ainsi lui demander : “Avez-vous déjà vu Hilaire?” Elle répondait oui ou non. Alors même qu’elle était un jour dans le train, quelques saints lui furent montrés et, quand nous étions à Einsiedeln, elle dicta quelques portraits de ce genre.

13 octobre – Saint Ignace vient avec le mètre de l’ange (de l’Apocalypse) et il fait comme s’il voulait mesurer les apôtres, les saints; il semble indécis : il se demande s’il va le faire. De là sortiront les “prières des saints”. – A l’occasion du mur de la Jérusalem céleste dans l’Apocalypse, la situation d’Hildegarde. Hildegarde accepte les affronts et les reproches et elle ne les réfute que si sa mission le requiert; sinon elle les encaisse. Elle sait, dans la grâce, que Dieu s’en occupera, que le mur restera intact ou sera complété à nouveau. Tout dépend du fondement de l’humilité. Il faut une certaine humilité pour avoir autour de soi un mur de Dieu, car il donne l’impression de masquer la vue vers l’extérieur et vers l’intérieur. Il empêche le libre épanouissement, il crée une sorte de séparation du reste, et une séparation dans quelque chose d’imprévisible. Pour l’Épouse de l’Agneau, l’Agneau ne peut pas être vu totalement.

20 octobre – Adrienne me semble très soucieuse ; j’ai une conversation avec saint Ignace, dont Adrienne ne sait rien. Saint Ignace m’a offert en effet la possibilité de parler avec lui seul à tout moment. Alors que je n’en ai jamais fait usage, il le fait maintenant; il me fait dire par l’intermédiaire d’Adrienne – celle-ci ne sait pas ce qu’elle transmet et elle n’en a par la suite aucune idée – qu’Adrienne se fait beaucoup trop de soucis. Cela ne va pas. J’en parle ensuite à Adrienne; elle est très étonnée et elle se demande comment je le sais. Elle avoue qu’elle se fait beaucoup de soucis à cause des saints pour lesquels elle doit servir d’intermédiaire : comment peut-elle les “communiquer” sans les déformer? Cela demande une pureté telle qu’elle croit ne pas pouvoir y arriver! Au nom de l’obéissance, je lui interdis ces soucis, je l’exhorte à avoir confiance et à remettre la chose à Dieu et à moi. A partir de ce moment-là, cela va nettement mieux.

Fin octobre – La prière des saints. J’établis une liste de noms; ensuite l’un ou l’autre y est choisi. Ou bien Adrienne a vu un saint prier, elle ne connaît pas son nom ou bien pas complètement; je dois alors trouver moi-même de qui il s’agit ; ainsi par exemple pour Grégoire de Nazianze ou Catherine de Gênes. D’autres fois, tandis que je dis un nom, Adrienne voit le saint et elle peut le reproduire immédiatement, par exemple Angèle de Foligno. Saint Ignace attache une grande valeur à ces prières des saints et il veut que chaque fois on en traite une ou plusieurs. Saint Ignace la presse aussi, bien que ce ne soit pas du tout son goût à elle, de parler davantage d’elle-même, de sa prière, de la manière dont elle suit la messe, de son entrée dans la vision, etc. C’est avec un amour et une vénération particuliers qu’Origène fut montré, certainement pour me faire plaisir, dit Adrienne. D’autres, comme Thomas et Augustin, sont réglés brièvement.

18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture

Pentecôte 1946 Ces jours-ci est dicté à nouveau un gros morceau de la Genèse, en particulier le péché originel que, durant deux nuits, Adrienne doit revivre totalement par l’intérieur. Elle est Eve en quelque sorte, et elle doit voir ce qui s’est passé en elle.

Entre août et octobre - Quand « Jean » fut terminé, Adrienne dit qu’elle croyait que nous devions faire le Sermon sur la montagne. Je fus d’accord. Mais Adrienne n’était pas encore sûre. Car cette fois-ci, il n’y avait pas d’apôtre pour lui montrer la chose. Le texte lui fut inspiré d’une autre manière, mystérieuse et inexplicable pour elle-même, et elle eut ici à faire preuve de davantage de spontanéité. C’est comme si elle devait aller chercher au ciel le contenu et opérer elle-même la transposition dans le langage terrestre. Certaines parties furent dites dans une concentration et une absorption au moins semblables à l’extase. Adrienne avait les mains devant son visage et, quand c’était très difficile, elle s’arrêtait tout d’un coup et disait : “Maintenant je ne peux plus!” Ce travail continua en septembre.

22 aoûtCommencement de la Lettre de Jacques. Je suis surpris par l’importance du changement. Jacques est un tout autre caractère, presque le contraire de Jean.

1er septembreOn en est au milieu du chapitre 2 de “Jacques”. Cela va bien; seulement Adrienne est très fatiguée par la dictée.

15 septembre - “Jacques” est terminé. Quelques passages furent dictés tout à fait en extase. Parfois j’ai interrompu Adrienne parce que quelque chose ne me semblait pas clair. Chaque fois ce fut une catastrophe. Adrienne était arrachée, elle ne savait plus où elle était, elle avait toutes les peines du monde à s’y retrouver. Elle dit : “C’est comme quand on est tiré en sursaut d’un rêve et on n’a qu’un souhait : se rendormir tout de suite pour voir comment le rêve continue…” Je l’interrogeai sur son état. Elle dit : “Je peux très difficilement le décrire. Souvent c’est comme une courbe : on est emporté et puis, lentement, on est rapproché et replacé dans le monde habituel. Souvent c’est comme si l’esprit devait tenir encore longtemps, mais le substrat terrestre se fatigue et cela continue tant qu’on en a la force; on sent qu’elle diminue et on se dit : pourvu qu’on arrive au bout, ce n’est pas un sentiment désagréable. Souvent aussi on est débranché brusquement!” Je demande si elle collabore elle-même ou si tout lui est simplement inspiré. Elle dit : “Je ne peux pas le dire. C’est les deux. C’est vraiment comme si on était un instant son propre idéal, totalement séparé de tout péché, tel que Dieu aimerait nous avoir, voudrait toujours nous avoir. Et, de là, on voit et on dicte. Mais naturellement cela ne dure qu’un instant. Et puis on doit faire table rase de tout cela, fournir un travail tout à fait exact comme si on passait le cerveau de quelqu’un au fer à repasser. Le fer passe sur tous les plis jusqu’à ce que tout soit complètement déplissé”. Après deux ou trois versets, on doit toujours faire une pause d’un quart d’heure environ. Maintenant, le plus souvent, nous prenons cinq versets environ par séance.

Fin octobreLe « Sermon sur la montagne » se termine; la dictée n’est pas toujours facile car Adrienne a souvent du mal à rester à son affaire parce que, pendant la dictée, quelque chose de tout différent lui est souvent montré en même temps. Saint Ignace apparaît fréquemment; il fait des applications et ajoute des excursus.

Début novembre - Commencement de la 1ère Lettre de Pierre. Saint Pierre commence avec force; Adrienne se plaint qu’il “tire” d’une manière si impitoyable qu’elle ne peut tout simplement pas suivre. Il la traîne “par les cheveux”. Adrienne dit : c’est un brave homme, mais rude, brutal, y compris dans son humour. Saint Ignace est beaucoup plus fin, il fait toujours attention si elle est malade ou si elle n’en peut plus, sauf naturellement quand elle est dans le trou, où elle est nécessairement surmenée.

10 décembre Consigne d’Ignace : dans les jours qui viennent, continuer les lettres de Pierre. Ne pas oublier la Genèse.

Noël Ignace : continuer à travailler sur la Genèse.

31 décembreCompléments à la 1ère Lettre de Pierre. Adrienne voit Ézéchiel se mettre à côté de Pierre (sur 1 P 1,14). Pierre a devant lui tout le salut opéré, la croix, et il les voit. Tandis qu’Ézéchiel a comme la croix derrière lui, dans son dos : il ne la voit pas. Arrive maintenant Jean et il réunit les deux en composant l’évangile et l’Apocalypse. Mais chacun des trois a une mission accomplie qu’on ne peut pas faire jouer contre les autres. Cependant la mission de Jean comprend les deux autres. Ignace arrive et dit qu’il voudrait qu’on voie comment tous trois sont “pour la plus grande gloire”, mais comment aussi tous trois comprennent leur mission à leur manière et sont capables de la transmettre de telle sorte qu’elle puisse être comprise par les autres. La même chose vaut pour tous les chrétiens.

Pour une pause à la fin de cette année 1946

- « Si la Révélation est close avec la manifestation de Dieu lui-même dans l’histoire humaine, le prophétisme, lui, n’est pas clos avec les livres de la nouvelle Alliance. Dieu le créateur continue d’instruire son peuple, de l’enseigner, par l’intermédiaire d’hommes et de femmes qui se sont mis à son service » (Claude Tresmontant, La mystique et l’avenir de l’homme, p. 217).

- « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob… Dieu de tous les saints. Dieu, l’Invisible et l’Éternel, s’est manifesté en ce monde par des hommes. Par des hommes, son visage est devenu reconnaissable. C’est en des hommes que Dieu s’est manifesté. Nous le louons en ceux qui ont été les réceptacles de sa faveur. Ils ne sont pas en travers de son chemin. Ils nous renvoient à lui » (Benoît XVI, Touché par l’invisible, p. 311).

- « Hildegarde renouvelle pour son temps l’expression des mystères que la Bible enseigne et que l’Église transmet » (R. Pernoud, Hildegarde de Bingen, p. 58).

- Le livre sur Marie, dicté par Adrienne, se termine le 5 février ; il part à l’éditeur le 15 du même mois (Cf. ci-dessus au § 10. Adrienne et le Père Balthasar).

- Le 15 février, le P. Balthasar demande à Adrienne d’écrire sa vie (Cf. Ci-dessus § 9. Adrienne elle-même). Après la mort d’Adrienne, on trouvera dans un de ses tiroirs les notes qu’elle avait prises sur des feuilles volantes (près de trois cents). L’édition française de cette « vie » s’intitule Fragments autobiographiques.

- Le 26 mai, Adrienne est occupée à traduire l’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux (Cf. Ci-dessus §17. Le livre de tous les saints). Le P. Balthasar indiquera plus tard que cette traduction a été publiée « dans notre maison d’édition », mais quelle sera ensuite dépassée par l’édition critique des Manuscrits autobiographiques (Cf. L’Institut Saint-Jean, p. 46-47).

- Le 10 décembre (cf. ci-dessus au §10. Adrienne et le P. Balthasar), le ciel suggère qu’Adrienne se mette elle-même à écrire des livres.

- Le même jour (Cf. ci-dessus au § 9. Adrienne elle-même), c’est le début d’une expérience mystique rare dont le fruit sera Le mystère de la jeunesse.

- En cette année 1946, le ciel s’obscurcit du côté des jésuites pour Adrienne et le P. Balthasar.

- Et vous, quelles notes prendriez-vous pour cette année 1946 ?


1947

 

Pour l’année 1947, le « Journal » du P. Balthasar compte 148 pages (Erde und Himmel II, p. 272-420).

1. Santé

22 janvier 1947Le soir, Adrienne est très fatiguée, elle a une crise cardiaque.

8 mars - Hier soir, fortes douleurs : coeur et calculs rénaux en même temps. Les deux très violentes, mais susceptibles d’être offertes spirituellement. Adrienne sait que c’est utilisé. Elle sent même que Dieu l’accepte. Puis la douleur du coeur s’étend à la plaie qui s’ouvre à nouveau, comme de l’intérieur, à partir du coeur.

27 juillet - Chaleur terrible. Le matin, Adrienne a deux syncopes (ce sont des journées de grands exercices de pénitence). A 11 H 30, elle voulut aller à la messe, mais elle en fut empêchée intérieurement, elle est comme clouée par une douleur.

3 aoûtMaladie : commencement durant les vacances à Montbarry où elle éprouva une douleur aux reins, comme si le rein était arraché. Violente douleur aux reins, nausées, fièvre, urine mêlée de sang et de pus, qui lui cause des douleurs insupportables lors de l’excrétion. Elle est comme transpercée par des coups d’épée. Pour la première fois depuis que je connais Adrienne, elle est vraiment soucieuse, inquiète. Elle veut à tout prix en avoir le coeur net, fait faire une analyse d’urine et aussi de sang chez le Dr August Meier qui diagnostique un affaiblissement catastrophique. Adrienne s’étonne que son coeur tienne encore. Merke est appelé deux fois par Adrienne sur son lieu de vacances, puis par moi, finalement par Werner. Pour la première fois, Adrienne s’est comme rendue à la maladie. Des visions d’anges et de saints se mêlent à ses délires. Entre-temps elle dit : “Peut-être mourrai-je mardi”. Elle dit cela d’une manière absente comme autrefois quand elle annonça sa mort à Cassina. Il me semble qu’elle pourrait vraiment mourir; la mission n’est quand même pas encore finie. Saint Ignace a parlé clairement d’un achèvement des nombres (Cf. « Le filet du pêcheur »). Il a dit aussi que nous devrions travailler ensemble à différentes choses, que je dois avoir quelques jours de patience puisque Adrienne est maintenant trop malade pour travailler. Le soir, elle est si faible qu’elle ne supporte même pas une compresse sur le front. Elle gémit doucement.

4 août - Le matin, transport à l’hôpital, laborieux. Adrienne reçoit de l’oxygène. A l’hôpital, elle se sent soudainement mieux. La nuit, une quantité de pus est partie avec l’urine. Le temps est insupportablement chaud, entre 36 et 39°. Tout est desséché, l’herbe n’est plus seulement jaune, elle a disparu. Adrienne se trouve à la chambre 151. Elle dit : Est-ce que nous pouvons imaginer ce que cela signifie pour elle de revenir une fois encore à la vie?

15 aoûtParce que Adrienne a maintenant trop de fièvre, beaucoup de choses lui échappent dans l’intelligence des visions. Surtout l’exactitude du début. Elle se trouve au milieu d’une vision ou d’une conversation. Et pourtant le début serait nécessaire. Sinon les choses reçoivent quelque chose d’impersonnel. Le moi terrestre et le moi des visions doivent de nouveau être mis en contact l’un avec l’autre.

27 aoûtLa nuit, les souffrances les plus terribles. Adrienne pense se trouver devant une mort imminente. Elle ne cesse de tressaillir de douleur, elle se tourne, elle a trop chaud ou trop froid. Merke arrive et diagnostique une aggravation aiguë. Vésicule biliaire (sans doute des calculs), rein droit, foie, urètre, dans le plus triste état. Il veut à nouveau l’emmener tout de suite à l’hôpital. Elle est apathique, elle dit qu’elle va quand même bien mourir un jour. La nuit, elle a déliré. Malgré cela, elle a un certain nombre de longues conversations avec M., C., Mme le Docteur H.

24 octobreEinsiedeln. Durant la nuit, le calcul rénal progresse. Adrienne a des souffrances insensées; elle est incapable de saisir une pensée. Tout d’abord elle voudrait faire venir une ambulance de Bâle. Puis elle cesse de disposer d’elle-même. Il pourrait se faire que l’endroit dans le ventre et celui dans le dos sont justement ceux qui ont reçu les premiers coups de fouet. La souffrance est si brutale qu’on pense qu’on n’a jamais su jusqu’à présent ce qu’est la souffrance.

Décembre - Au point de vue santé pour Adrienne, cela ne va pas mieux. La suppuration rénale continue, elle a constamment environ 38 de fièvre, mais elle veut reprendre ses consultations. Elle est extrêmement fatiguée, elle dort à peine parce que la nuit de terribles maux de dents la tourmentent. Le dentiste dit qu’on ne peut rien faire parce que c’est une nouvelle manifestation des troubles circulatoires provenant du coeur. Dans la journée, ses genoux lui refusent de plus en plus tout service, ses pieds sont très enflés. Se lever et s’asseoir est à chaque fois un problème.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Épiphanie 1947 - Le premier qui fut là le matin, ce fut Ignace; comme pour introduire la Mère; puis celle-ci apparut pour introduire le Seigneur. Le Seigneur apparut comme adulte, mais en lui étaient visibles aussi toutes les autres formes, également le petit enfant circoncis et le Fils sur la croix; il était totalement dévoilé, même physiquement. Ce fut une vision pleinement objective, sans aucune nuance personnelle.

11 janvierLe matin à la chapelle. La Mère est là entre le Seigneur et Jean, mais au même moment le Seigneur entre Jean et la Mère. Puis Jean de la croix et Thérèse, Jean Eudes et Marie des Vallées, et nous en face d’eux. Et plus tard, derrière nous deux, Ignace. Nous “qui représentons quelque chose”, comme les autres qui représentent quelque chose. Le thème ne cesse d’être repris.

15 maiAscension. Adrienne voit d’abord la montée du Seigneur quittant la terre et c’est comme s’il prenait avec lui notre foi terrestre. Puis on voit le Seigneur marcher au ciel à travers une grande foule. La Mère est là et tous les anges et tous les saints. Et le Père est présent. On ne le voit pas, mais on sait qu’il est là. Et de le savoir vous remplit totalement. On sait aussi que le Fils le voit. Un enfant devant l’arbre de Noël regarde les lumières avec beaucoup d’admiration et il fait l’expérience de la plénitude de l’arbre. Les adultes regardent l’enfant et non l’arbre. Ainsi nous nous réjouissons de la vue du Seigneur que nous regardons. Au ciel, il y a une participation qui nous dépasse. On est emporté par la joie des autres. Ainsi Adrienne voit comment les saints voient le Père avec le Seigneur. Et sûrement il y a encore au ciel une différence dans la vision de Dieu entre les saints et les autres rachetés.

3 octobreFête de la petite Thérèse. Adrienne la voit le matin. C’est une fête très joyeuse avec la Mère et tous les saints. Ensuite Marie et Thérèse se trouvent séparées et on voit le renoncement de la petite Thérèse.

11 octobre - “Cette nuit, grande joie parce qu’on a vu le ciel sans arrêt. Avec cela, un sentiment perplexe : le corps terrestre ne suffisait pas pour le ciel. Beaucoup de choses étaient faites pour le prouver, et on ne pourra vivre tout entier dans le ciel que lorsque la décision sera vraiment prise. Il y a certaines atmosphères qui sont pleines de sainteté. De temps en temps place de la cathédrale, quand justement la Mère ou le Seigneur ont été là, « ça sent le ciel ». Vous ne connaissez pas cela? Cela ne vous a encore jamais surpris? Un jour, dans la chapelle du carmel, tout l’air a été transformé tout d’un coup. Mais cela peut arriver en tout lieu quand les saints sont là ou qu’ils y ont été. Eh bien quand il y a sur terre une atmosphère de ce genre, on ne peut justement pas la supporter, on en est submergé; elle n’appartient à personne, elle appartient à Dieu. Il y a cela aussi au ciel, mais infiniment augmenté. Et alors c’est comme si le coeur n’avait pas la force de supporter toute cette joie et que les poumons n’avaient pas la capacité de respirer tout d’un coup de cet air saint autant qu’il serait nécessaire pour continuer à vivre. Et l’esprit aussi reçoit au ciel beaucoup plus que sur terre de cette sainteté substantielle. Et toutes les relations vont d’âme à âme, rien n’est caché, tout est à découvert. Car ces gens au ciel se trouvent effectivement devant la face de Dieu, et parce que Dieu les voit et qu’eux le savent, et qu’eux-mêmes aussi voient Dieu, ils ne font pas la moindre tentative de montrer la vérité autrement qu’elle paraît devant Dieu. Mais il n’y a en cela aucun ennui, tout est événement plein. Cependant il arrive toujours exactement ce que Dieu veut maintenant pour chacun en particulier. Et on n’a plus besoin de s’inquiéter de son propre désir parce qu’il correspond toujours d’avance au désir de Dieu. Si déjà sur cette terre on fait toujours par amour pour quelqu’un ce qu’il désire de nous, combien plus fait-on au ciel par amour de Dieu ce qu’il nous dit. Tout l’air du ciel est tellement amour que chacun fait ce qu’il veut et qu’il demeure cependant relié de la manière la plus étroite à la volonté de Dieu. Il y a ainsi une certaine manière de faire des plans avec Dieu. Et cependant la liberté est infiniment grande. Et tout s’accorde. Quand, sur terre, on chante ensemble un air de la Flûte enchantée et une valse de Strauss, il y a une dissonance. Au ciel, cela sonne merveilleusement juste. Et cette atmosphère d’amour et de sainteté est ce qu’il y a de plus captivant. Mais on doit y être entré pour en faire l’expérience; de l’extérieur, on ne peut pas s’en faire une idée. – Adrienne : Cette nuit, j’ai eu le sentiment de marcher dans une très belle rue qui s’étirait une fois au ciel et de nouveau sur terre. Chaque fois qu’on passait par un bout de ciel, on perdait la vue d’ensemble de la rue (c’est-à-dire en réalité du temps) et il n’était pas évident qu’elle continuerait jamais à nouveau sur terre. Mais tout d’un coup, sans transition, elle était à nouveau une rue terrestre. Et celle-ci semblait si facile, si courte, si dégagée qu’après quelques pas on revoyait aussitôt la rue céleste. Ainsi on pense : Bon! Je peux bien faire encore ce petit bout de route; et c’était en quelque sorte parallèle au ciel parce qu’on n’était pas tout à fait sûre là que c’était définitif. – Dans cette alternance d’états, il y avait quelque chose de remarquable : sur terre j’étais heureuse, et au ciel un peu perplexe. Mais j’ai compris une chose : c’est que ce bonheur sur terre dépend en tout cas du ciel, que sur terre on ne peut jamais être vraiment heureux si on ne se sait pas entouré par le ciel, si on n’a pas conscience que ce qui est beau sur terre nous est donné directement du ciel comme un cadeau. – Mais pourquoi était-on un peu perplexe au ciel? Parce qu’on n’avançait pas jusqu’à la face de Dieu. Et cela, je le voudrais pourtant tellement, et c’est pourquoi j’aurais aimé rester au ciel pour avancer plus loin. Mais on n’était pas tout à fait sûr que le Seigneur et sa Mère ne nous reçoivent pas au ciel dans une sorte de « salon de réception » et pas tout à fait encore en son centre.

Toussaint Adrienne ne cesse d’être ballottée de plus en plus entre ciel et terre. La veille de la Toussaint, il lui semble que son coeur reçoit des “ailes”. Tôt le matin, le ciel tout entier fut là, dans une ouverture vers la terre en bas, exactement à l’endroit où était Adrienne. La Mère, Jean, Ignace étaient sortis par l’ouverture tandis que le Seigneur restait en haut. Adrienne pensa : Ce serait beau d’être là où est le Seigneur. A peine avait-elle pensé cela que saint Ignace dit : “Ne pas oublier que nous voyons tous tes pensées!” Elle fut un peu honteuse et dit : “Je n’ai même plus le droit de penser une fois tranquillement!” Lui : “Si, si, mais en paix”. Et : “Il faut si peu de chose pour être simplement là où est le Seigneur”.

Noël - Adrienne est mortellement fatiguée. En rentrant chez elle en voiture, elle voit près de la banque du commerce des anges qui l’accompagnent et qui lui disent : Nous pouvons te donner notre force. Là-dessus elle se sent tout d’un coup en pleine forme. Elle va à la messe de minuit à laquelle elle avait renoncé. Durant la nuit, jusqu’à 11 heures, elle ne cesse de voir des anges. Puis une visite de saint Ignace, qui se montre charmant avec elle d’une manière touchante, et puis de nouveau des anges seulement : on voyait qu’ils étaient en route vers Bethléem. De la Mère, on ne voyait rien. Pendant la messe de minuit, la lumière de la crèche se fit toujours plus forte, également la lumière reçue dans les âmes; jusqu’à ce que tout d’un coup tout (la Mère, Joseph, tout l’entourage, le ciel lui-même) ne se trouva plus que dans la lumière de l’enfant. On ne pouvait plus discerner si c’était la chapelle ou le ciel. C’était une lumière de grâce et surtout de sagesse : tous rayonnaient ce que la venue de l’enfant leur donnait comme mission chrétienne.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

10 février 1947Adrienne est souvent dans le “trou”. Elle réfléchit dans son état de perdition : doit-on attirer l’Esprit à soi ou se dépouiller du sien? Attirer à soi voudrait dire : acquérir le plus possible de dogme et de théologie jusqu’à ce que mon esprit en soit totalement garni et qu’il ne reste plus d’espace pour sa propre réflexion. Ou bien, à l’inverse, tout ce qu’on n’a pas pensé soi-même, doit-on le ressentir comme du ballast et le rejeter? Aucune des deux solutions ne marche. Et quand on comprend cela, on est malheureux. “Car naturellement je sais par expérience que la seule chose possible pour moi est de me livrer à la grâce, dépouillée de tout”. Mais pour finir, Adrienne ressent le tout comme faux. L’acte de foi vivant lui est maintenant inaccessible et, sans lui, elle n’a pas non plus accès au contenu du credo, tout reste une pure construction et est donc sans issue. Dans le “trou” en tout cas, quoi qu’on fasse, tout est absurde.

17 février - Dans la nuit. “Si je sais que le Seigneur veut mon obscurité, il n’est pas difficile de la supporter. Je peux alors acquiescer à mon indigence actuelle en pensant à une plénitude céleste ultérieure. La petite Thérèse décrit toujours son obscurité comme si elle savait que le Seigneur avait décidé cette épreuve; il se peut qu’elle le fasse pour ne pas inquiéter les autres”. A ses “enfants” non plus, jamais Adrienne ne révélera la nuit proprement dite, où l’on ne sait plus que le Seigneur en dispose.

21 févrierAdrienne passe toute une nuit pleine d’angoisse pour ceux qui renient leur religion parce qu’ils sont devenus soi-disant plus avisés alors qu’en fait ils s’abêtissent parce qu’ils n’ont plus de réceptivité spirituelle pour Dieu.

Les notes du Père Balthasar concernant la semaine sainte 1947 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 152-178.

29 mai – Vendredi avant la Trinité. Pendant qu’Adrienne va au lit, pensées tout à fait accablantes : tout est faux. On peut se méprendre sur l’Esprit, on peut si bien tout déformer que plus rien n’est valable. Elle ne voit pas de ligne droite, toutes les lignes sont courbes, tout se brise sur sa fausseté à elle, sur son orgueil. “Je me suis méprise sur l’Esprit et par là j’ai altéré Dieu lui-même…”

22 juin - Adrienne n’a plus la force de faire beaucoup d’exercices de pénitence. Auparavant elle avait coutume de faire une pause chaque fois qu’elle s’était donné cent coups de discipline et puis elle continuait. Actuellement elle a du mal à arriver à cent.

2 octobre - Hier, dans le courant de l’après-midi et plus tard, Adrienne a eu très brièvement trois ou quatre fois de l’angoisse. Non pour quelque chose de précis. Elle pensa d’abord à une cause naturelle. Ce matin, c’est clair pour elle : c’est pour X.

4 octobre - Fête de saint François. Cette année, pour la première fois, Adrienne a vu les stigmates de François. Ce qui l’a frappée c’est que plus ils duraient, plus aussi l’Église et le prochain s’y trouvaient inclus. Comme si les chevilles de bois (Holznägel) qui percent la chair étaient porteuses de la pourriture de l’Église. Car ses chevilles semblaient pourrir avec le temps. – A l’instant où quelqu’un reçoit les stigmates, une angoisse terrible, une angoisse de mort peut fondre sur lui : il meurt réellement pour commencer une nouvelle vie dans le Christ au-delà de lui-même. Est-ce que cette angoisse n’est pas comparable à celle que ressent celui qui est jeté aux bêtes? – Adrienne a eu une angoisse épouvantable quand elle reçut les stigmates. Dans les instants qui précédèrent son appel, elle eut le sentiment d’une fin. Seulement elle ne pouvait pas l’éprouver totalement car elle ne savait pas de quoi il s’agissait exactement. Seulement le sentiment qu’elle allait maintenant perdre son sang d’une manière ou d’une autre. Mais c’était déjà une deuxième chose, une conclusion. La première chose était la conscience d’une catastrophe. Parce qu’elle avait pris la voie catholique? – Cette voie avait été très vivante. Adrienne voyait aussi croître sans cesse l’exigence du Seigneur, elle essayait d’y ajuster son oui, mais elle ne savait pas comment. Puis soudain, lors des stigmates, la conscience d’un abîme : on est rejeté, repoussé. La voie était impraticable. Et aucune nouvelle entrée n’était visible. D’où le sentiment que peut-être on devait continuer à vivre sans amour. Dans le meilleur des cas, comme si du rang d’épouse on était reléguée au rang de servante. “Ainsi je me détournerai chaque fois que tu seras là…” Et puis, dans ce sentiment que quelque chose se termine, la pensée qu’on devrait pouvoir vérifier, savoir ce que cela signifie, chercher jusqu’à ce que la clarté se fasse. Et pourtant au même instant : ne pas y toucher, laisser les choses telles qu’elles sont. Aux moments les plus clairs, Adrienne voyait un rapport avec moi. En tout cas, ne toucher à rien jusqu’à mon arrivée. Comme si je pouvais servir d’intermédiaire entre ce qui lui était arrivé et elle-même. Comme si elle était tellement arrivée à un terme que la question de savoir si c’était une conclusion ou un nouveau début n’était soluble que par moi. – C’était l’instant où le ministère apparaissait avec le plus de force : il doit gérer. Adrienne n’avait pas la possibilité de le faire. La première nuit du vendredi saint, il était tout à fait juste pour elle que je fusse présent, je ne la troublais pas. “Je savais que vous vouliez m’aider; c’est la chose la plus positive que je puisse dire à ce sujet. Mais si la nuit du vendredi saint m’avait prise à l’improviste, sans que vous y fussiez, je n’aurais pas pensé du tout devoir vous appeler. Pour les stigmates par contre, c’était parfaitement clair. La mission était partie prenante. Je sais bien que le vendredi saint ne peut pas non plus en fait être vécu seule. Mais l’autre chose était une totale expropriation Je le savais d’une manière tout à fait essentielle avant même que nous en ayons parlé. Il y a désormais des choses en mon corps qui ne correspondent plus à mon état antécédent. Devait-on qualifier l’état nouveau par rapport à l’ancien comme une mort ou comme une nouvelle vie, je ne le savais pas ». – “La plaie de la main n’était aussi que le point de départ pour quelque chose de beaucoup plus important. Je n’aurais pas été étonnée si peu après ma langue ou mes entrailles ou autre chose avaient disparu… Et peut-être parce que je suis médecin, je savais que mon corps ne suivait plus les lois naturelles. Non comme si toutes les lois étaient abrogées, mais parce qu’une autre loi commande. Le prolongement semblait d’abord se trouver dans le domaine physique : des maladies graves, des choses fâcheuses, quelque chose qui vous ronge. Et cette perspective (qui ne fait pas l’objet de davantage de réflexion) était aussi une partie de l’angoisse qui était très proche de l’angoisse de la mort”.

4. Événements insolites, prémonitions et guérisons inexpliquées

3 mars 1947Hier soir, Noldi était au lit avec 39 de fièvre. Il devait partir aujourd’hui; il appelle sa mère qui, ces jours-ci, va le voir tous les soirs : elle doit y aller, c’est particulièrement important et elle ne doit pas l’oublier. Quand elle arrive auprès de lui, il dit : “Je voulais seulement que tu me donnes rapidement la main pour que demain je sois guéri”. Le lendemain matin, Adrienne entend que Noldi sort l’auto du garage. Il est guéri, il chante dans toute la maison : “Je me porte comme un charme”, et il part en Alsace.

18 mars - Le cousin d’Adrienne, le jeune F.O., compositeur à Lausanne, est disparu depuis plusieurs jours. Il a probablement dévissé dans les montagnes. Puis on dit : assassiné à Lausanne (étant donné qu’on n’a trouvé de lui aucune trace). Le vendredi, Adrienne dit à Werner : on le trouvera dimanche. Dimanche après-midi, encore aucune nouvelle. Werner : “On va sûrement le trouver, tu l’as dit; dans de tels cas, tu es infaillible”. Lundi, téléphone de la mère d’Adrienne : on l’a trouvé dimanche dans la montagne avec son marteau de géologue.

27 mars - Saint Ignace au P. Balthasar : Bien des miracles sont arrivés par elle dont elle n’a aucune idée, beaucoup seront connus plus tard.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

18 mars 1947Ces jours-ci, une vieille connaissance de Werner, une Allemande, est en visite chez lui. Adrienne se sent mal en sa présence. Une fois, elle a dû sortir pour vomir. Tant qu’elle est à la maison, Adrienne ne se sent pas bien. Werner en est plutôt indigné. Adrienne : d’une manière ou d’une autre, cette femme a du sang sur les mains. Peut-être a-t-elle tué son enfant. Werner ne veut rien en savoir, mais il ne laisse plus cette personne passer la nuit dans la maison; elle ira à l’hôtel.

Fin avril - Coup d’œil rétrospectif sur le voyage à Rome. Pendant des heures, une fois pendant toute une journée, elle vit à Rome les gens dans les rues moralement transparents; cela donnait une mosaïque bigarrée. Tous étaient marqués par leur position vis-à-vis de la foi et de l’Eglise. Il y avait les vrais ennemis, les croyants authentiques; entre deux toutes les nuances : les tièdes, des gens qui se déclarent d’Eglise à moitié ou sans enthousiasme. Adrienne participait intérieurement à leurs manières de penser. Non à la haine proprement dite – qui était comme réservée -, mais bien à l’attitude des tièdes et des hésitants; ici elle est chez eux comme chez ceux qui aiment. Non en raison d’un acte particulier, mais avec son être. Quand elle était dans les tièdes, elle ne perdait pas de vue les ardents et ceux-ci n’en brûlaient pas moins. Elle ressentit la multiplicité inouïe des relations humaines à Dieu. En outre, tout paraissait tout autre dans un quartier pauvre que dans un quartier riche, dans un quartier d’affaires que sur le Corso, le matin que le soir, sous la pluie que dans le soleil, etc. Et le tableau bigarré tout entier devait se graver dans sa mémoire, on n’a pas le droit de l’oublier, on devra y revenir. – Là où chez un croyant l’Eglise se trouvait au centre, la qualité de la foi était le plus souvent mauvaise. Ainsi elle était égoïste chez quelqu’un qui voulait à tout prix « faire son salut » par l’Église. Ou bien chez un prêtre qui cherchait à faire carrière dans l’Eglise. Là où c’était le plus beau, c’était chez ceux pour qui l’Église apparaissait comme une communauté, chez un pasteur qui, sur l’ordre de Dieu, voulait vivre pour ses brebis. Mais alors la structure de l’Église paraissait à l’arrière-plan. Il est vraiment difficile justement à Rome d’unifier les deux aspects : ici foi et amour, là ce qui est structure. Celui qui arrivait à ne pas trébucher constamment sur les côtés humains de l’Eglise devait être intellectuellement supérieur à la plupart de ceux qui aimaient et qu’Adrienne avait vus. Une certaine résignation s’impose; on prend de l’Église ce qui vous semble supportable, surtout les sacrements, mais on ne peut pas se décider à porter aussi toute la structure. – Adrienne rencontra beaucoup de religieux dans les rues. Elle remarqua pour la première fois combien les religieux avaient quelque chose de différent par rapport aux autres croyants. Naturellement il y a ici aussi toute l’échelle : depuis ceux qui ont de la haine et qui cachent leur haine, jusqu’aux bons en passant par les tièdes; mais tout est imprégné par leur forme de vie dont la qualité se communique à tout leur être et fait ressortir bien plus fortement les déformations. Les différences entre chaque Ordre ne jouent pour le moment aucun rôle. La tendance à la déformation commence chez tous au même point; elle a des conséquences grotesques dans le cadre de chaque Règle comme dans la personnalité de chacun. Ceux qui sont dépravés sont en général beaucoup plus éloignés de l’Église que dans le clergé séculier; celui-ci a, vis-à-vis de l’Église, une certaine résignation. Chez le religieux, cela devient une ligature; avec l’Ordre, il s’arrange, l’Église lui devient égale; il a tout au plus encore contact avec elle par les sacrements, comme avec son voile. Adrienne rencontra aussi quelques religieux qui étaient intelligents et zélés. Mais ils ressentaient la vie religieuse comme difficile parce qu’elle se tient aujourd’hui à l’écart des grands intérêts de l’humanité. Elle se trouve dans un angle mort; les points d’insertion lui font défaut pour s’approcher des hommes. C’est pourquoi les religieux ne sont souvent que peu touchés par ce qui secoue les hommes dans le monde. Que faire pour rapprocher les religieux du monde et gagner le monde aux pensées des ordres religieux? Adrienne voudrait en parler plus tard avec Ignace.

Début juilletRetraite pour étudiantes à Kerns. Avant la retraite, Adrienne voit, sans connaître les noms, que cinq retraitantes environ sont en question. Et la moitié environ réellement pour nous. Et l’une d’elles est comme une renégate : elle sait qu’elle devrait, mais l’appel est pour elle quelque chose de fâcheux; elle l’a sans doute déjà entendu dans ses toutes jeunes années et ensuite elle l’a fui. Et l’appel vient maintenant chaque fois au moment le plus fâcheux, au moment de la plus grande envie de faire quelque chose d’interdit. Mais non, fais un sacrifice! Au couvent on devra quand même aussi faire des sacrifices! Je mange donc la pomme justement à dessein. Ainsi toujours plus loin dans le non. – Adrienne fait les Exercices comme je le veux et, d’un autre côté, elle est harcelée de visions qui sont très nombreuses. Les visages intérieurs des jeunes filles passent devant elle, mais elle saisit peu de choses de leur vie intérieure; elle voit davantage leurs aptitudes et leur intelligence et comment, en dépendance de cela, leur volonté de se donner ou de se réserver.

4 aoûtPendant la maladie d’Adrienne à Montbarry (sur son lieu de vacances). Pleine d’angoisse, elle voit les grâces refusées dans la maladie : des hommes qui, jusqu’au dernier instant, se refusent à voir la mort en face, qui préfèrent n’importe quel mensonge, qui ne se résignent aucunement à l’inévitable, qui refusent de penser à Dieu bien qu’ils aient peut-être eu durant leur vie une faible foi en lui, pensant que la mort les épargnera plutôt s’ils persistent dans leur refus. Se tenir à Dieu leur semble trop dangereux.

6. L’enfant

17 mars 1947 - Adrienne a donné plusieurs fois dans la communauté des points de méditation sur la difficulté pour les riches d’entrer dans le Royaume. Après cela lui vient la pensée : nous parlons vraiment du Seigneur vivant. Non seulement d’un homme historique. Nous avons le droit de transmettre son enseignement vivant. Adrienne est saisie par la présence du Seigneur dans ses paroles, presque plus que par l’eucharistie, même si la parole n’est vivante que là où l’eucharistie est vraie. Entre-temps l’angoisse au sujet de ces paroles : “Comme il est difficile pour un riche…”, et l’angoisse de comprendre cette parole de travers, de l’interpréter faussement. Le Seigneur se confie totalement à nous et que faisons-nous de sa parole! Nous oublions de l’adorer, car elle doit être vraiment adorée.

27 marsAu sujet de l’enfant. Saint Ignace discute avec le P. Balthasar de la retraite passée; il mentionne quelques participants. Puis il dit : on ne peut pas commencer un nouvel Ordre avec des types moyens. Pour cette raison, il y aurait au début beaucoup d’abandons. Les gens moyens ont suffisamment de normes avec ce qui existe déjà. Ils ne voient pas la nécessité de quelque chose de nouveau. Parmi ceux qu’on pourrait rassembler dès aujourd’hui, en prendre tout au plus la moitié, laisser les autres libres pour ne pas les perdre. Pour le moment, séparer prêtres et laïcs. Par la suite, intégrer les laïcs au groupe des prêtres. En tout cela, demeurer élastique. Ne pas penser pouvoir fixer dès maintenant les détails. Penser sans doute à l’organisation, rester ouvert aux différentes possibilités. Si on doit abandonner l’une, c’est pour connaître les autres. Parler avec Adrienne du programme du noviciat, également pour la communauté féminine. Mobilité. Au début, quand il y en a peu, ne pas craindre d’abandonner des emplois extérieurs peu importants; sur ce point, ne pas être timoré. Pour le noviciat, Adrienne avait une bonne idée : la lui rappeler. Faire une sorte de séminaire.

10 septembre - Adrienne voit souvent maintenant un tableau de la Vierge avec les communautés dans les bras. Le nombre des hommes a maintenant augmenté si bien qu’on ne peut plus dire exactement s’il y a plus d’hommes ou plus de femmes. Tout d’abord Adrienne n’a pas remarqué la différence; au début, le rapport était peut-être de 10 pour 100, et cela dura sans doute des années; un jour (au printemps), le rapport avait changé : 30 pour 100; ces derniers temps, le rapport était devenu équilibré. Parfois il y en a tellement qu’on ne peut pas les évaluer à l’œil nu.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

4 janvier 1947 L’Esprit Saint.

15 janvierLa création et le péché.

3 février La force créatrice de l’éros.

11 févrierLes différents modes d’apparitions de Marie – La fécondité de Marie.

17 février Prier avec les autres.

21 févrierCommunion des saints.

28 février Différentes sortes de communion.

6 marsLa situation du Fils quand il accepte du Père l’existence humaine.

7 mars La souffrance du Seigneur.

30 mars - Le purgatoire – Le refus des hommes.

Fin avril – Marie a fait la cuisine, le Fils a raboté.

Pentecôte - La descente de l’Esprit sur les apôtres.

Début juillet La confession.

5 août – Etre mère.

10 août - Participer à la messe.

15 aoûtAssomption de Marie – Les nuits de l’âme.

3 septembrePrêtres séculiers et religieux.

10 septembre - L’action des saints dans le ciel.

15 septembreL’action de Marie dans le ciel.

1er octobreLe devoir des saints.

12 octobre La fécondité au ciel et sur terre – Le rôle des saints.

15 octobreLa collaboration des saints à la Providence de Dieu.

Noël La mission – Le sens de la vie et le sens de Dieu – La vertu.

(N.B. Bien des pages de ce « Journal« , surtout en cette année 1947, sont remplies de « Matériaux pour l’intelligence de la foi« . Tout n’est pas signalé ici pour ne pas surcharger cette biographie).

8. Adrienne et ses relations

17 mars 1947 - Werner lui dit qu’il la tient pour une sainte et que la plupart des gens qui la connaissent voient en elle quelque chose de particulier. Lui aussi sait très bien qu’elle est quelque chose de particulier, seulement il ne sait pas avec qui il pourrait en parler.

29 mai - Vendredi avant la Trinité. Werner arrive et demande ce qu’elle sait d’Osée. Elle : rien. Lui : Étrange que l’Esprit lui ait inspiré des choses tout à fait absurdes : engendrer des enfants de prostituée. Adrienne ne sait que répondre. Werner lui lit ici le passage; cela a pour effet de l’anéantir parce qu’elle est dans le “trou” et qu’elle a le sentiment qu’elle est visée.

27 juillet - Le vendredi, jour de grande souffrance, une sorte de conversion de la mère d’Adrienne. Le samedi matin, celle-ci est à l’église Sainte-Marie; l’après-midi, sa mère se présente en pleurs chez Adrienne : elle est la seule qui lui reste. Elle sait qu’elle s’est conduite d’une manière stupide. Elle voudrait apprendre à aimer à nouveau. Adrienne se montre affectueuse avec elle. Le jour suivant, sa mère n’est que sollicitude pour Hélène et tante Jeanne qu’elle avait tellement maltraitées depuis longtemps. Adrienne est très étonnée, elle n’a encore jamais vu sa mère ainsi. Mais elle comprend : c’est un aspect de la grâce du jour.

27 août – Avec Ida, la bonne, qui la tracasse et la tyrannise, elle a des ennuis constants. Il y a quelques jours, Ida était si enragée et si bruyante qu’Adrienne, pour la punir, ne voulut pas accepter d’elle le repas de midi; sur quoi elle eut très faim. Ida est très fière de son art culinaire, la punition fut sensible. D’un côté elle aime Adrienne tendrement et jalousement, mais justement aussi avec tyrannie et cruauté. Elle fait également la malade, peut-être par rancune pour la maladie d’Adrienne de sorte que celle-ci, pendant tout un temps, ne reçoit rien à manger. De plus elle n’apporte jamais à Adrienne ce que celle-ci a demandé.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

22 janvier 1947La nuit, en prière. Elle dit : “Prends et reçois”. Mais aussitôt elle entend : Sumpsit et suscepit Dominus. Comme si c’était quelque chose de tout à fait terminé. Et ainsi à travers toute la prière. Et cet achèvement (dieses Perfectum) lui cause tout d’un coup de l’angoisse. Aucun retour n’est possible, ni non plus apparemment aucun développement. Dans cette immutabilité, tout devint désespérant. Comme si manquait l’espérance. Tout est simplement “accompli”.

27 mars – Ces derniers temps, quelque chose était très difficile pour Adrienne : elle craint toujours d’être d’une certaine manière hypocrite. Elle voyait le chemin double et, si elle était sur l’un, elle pensait être infidèle à l’autre. Et elle craignait de mener le P. Balthasar sur une fausse voie.

31 mars - Il y a quelques jours, Adrienne était invitée pour le soixantième anniversaire de son amie, Pauline Müller. Il y avait là beaucoup d’invités; son voisin de table était le Professeur Heinrich Barth. Toute la journée, Adrienne avait été dans le “trou”, elle avait des craintes pour la soirée où elle devait prononcer un toast. Peu avant de sortir, le “trou” s’éclaira; quelques idées lui vinrent, elle prononça son toast qui déclencha une hilarité générale parce qu’il était très original et plein d’humour. Elle se livra à une amusante mystique des nombres avec les dates de la vie de Pauline. Barth lui dit ensuite que vraiment elle devrait faire l’exégèse de l’Apocalypse. Ils en parlèrent pendant un certain temps; Adrienne lui expliqua certaines choses sur la Jérusalem céleste, sur quoi elle dit à Barth : ce qu’elle explique se trouve d’ailleurs dans la “Cité de Dieu” de saint Augustin. Barth demande où; elle l’indiqua et cita un passage, bien qu’elle n’eût jamais lu le livre. Barth sembla étonné et promit d’aller lui rendre visite un jour. Quand Adrienne fut partie, on parla beaucoup d’elle. Quelqu’un dit que c’était quand même dommage qu’une femme si intelligente soit devenue catholique. Barth répliqua : “C’est peut-être justement pour cela qu’elle est devenue catholique”.

3 août - Adrienne est extrêmement fatiguée; hier elle avait 39 de fièvre; aujourd’hui la fièvre a baissé par un médicament qui ne convient pas à Adrienne. Elle ne parle qu’en courtes phrases, donne des indications pour son enterrement. “Et cela par cette chaleur!” Pour les faire-part de décès : “Cela doit commencer par : Munie des consolations de notre sainte religion”. Je lui dis : elle a sans doute le droit de mourir, mais elle doit revenir car je ne lui ai pas encore donné la permission de rester au ciel… Et qui terminerait les nombres?

15 aoûtAdrienne elle-même dit : “J’ai de si fortes douleurs que je suis tout à fait épuisée et que je ne puis plus comprendre aussi bien. Mais les douleurs et le fait que je ne comprends pas remplacent quelque peu la compréhension. Dieu prend ce dont il a besoin et on ne doit pas s’en soucier davantage. Supposons que j’aie toujours participé à une course – ‘Qui sera le premier au bout de la rue?’ – et que maintenant je marche avec des béquilles parce qu’on m’a enlevé une jambe; Dieu veut quand même que je participe à la course. On doit faire quelque chose sans égard pour le résultat ».

30 aoûtAdrienne est reconnaissante pour une prière sans vision. Sa propre responsabilité s’explique ainsi. Les forces qui sont contre nous ne sont pas plus fortes que nous. On a sa propre personnalité qu’on peut engager.

15 septembreA Montbarry (lors des “expériments christologiques”), il y eut simultanéité de la conscience de sa jeunesse et du temps présent. Lors de cette inspiration, c’est comme une coïncidence de la vie temporelle et de la vie éternelle. Cela peut être aussi une coïncidence de sûreté et d’angoisse. On est angoissé parce qu’on ressent une certaine appréhension à être prise. Mais on est sûr parce qu’on sait qu’il existe une caution et qu’aucune des paroles dites n’est pas contrôlée, par Dieu, par les anges. Comme une manière céleste de “savoir mieux que les autres” : inébranlable, inaccessible aux arguments de l’extérieur. – Sur les états mystiques d’Adrienne. Lors des “voyages”, ou bien elle ne fait que voir et entendre ce qui se passe en d’autres lieux, ou bien elle est là avec tout son corps, elle se voit alors dans le lieu concerné aussi nettement qu’elle voit les personnes étrangères dans tout le concret de leur existence, en tels ou tels habits, etc. – Quand elle est en extase devant moi, l’instant peut arriver où elle se trouve dans l’au-delà avec toute son attention et il n’y a plus que l’obéissance de mission qui la relie à moi pour qu’elle me rapporte ce qu’elle expérimente. Dans cette obéissance, elle se laisse aussi rappeler à tout moment. Mais cela peut lui demander un effort de revenir. Un ravissement total (sans le rattachement à la terre) ne se produit que lorsque Adrienne est seule.

1er octobreAdrienne dit : “En raison de ma maladie, je me fatigue souvent inopinément et profondément, et je me sens incapable de continuer à travailler. Mais justement à cet instant je suis souvent forcée de continuer un peu et de formuler certaines choses. Il y a certes aussi l’autre possibilité : que la défaillance physique coïncide avec un tarissement spirituel. Mais souvent le moment de la défaillance physique, où ne coulent plus que quelques gouttes, est exactement l’occasion où doit jaillir une source. Aujourd’hui je devais vivre quelque chose de l’état de Marie quand elle n’en peut plus pour voir surgir de là l’exigence d’une nouvelle naissance. Pour les naissances physiques, c’est souvent à l’instant où la femme dit qu’elle n’en peut plus qu’un effort minime est encore requis pour que la tête de l’enfant perce; et ensuite le principal est fait par l’enfant lui-même, la mère n’a presque plus qu’à laisser faire.

11 octobre“J’ai le sentiment qu’on peut être aussi bien sur un autel qu’ailleurs. On ne se sentira pas totalement déplacé. Si, sur terre, on pouvait vivre aussi bien place de la cathédrale que dans une cuisine de pauvres gens, au ciel on s’arrangera de la place qu’on vous assignera. Ce sera tout naturel. Ce serait même amusant que, pendant que vous célébrez la messe, je vous fasse un petit clin d’œil du haut de l’autel. Ou bien je parle d’une manière sacrilège? Au cas où cela se passerait réellement, je suis seulement curieuse de savoir l’explication que les gens trouveraient en présence de quelque chose de ce genre. Supposez que cela se passe rapidement : les gens seraient quand même bien surpris. « Figure-toi qu’elle était médecin dans la rue Eisengasse, ma cousine l’a connue ». – « Y avait-il quelque chose de frappant chez elle? » – « Non, rien du tout ». – « Elle a peut-être fait des miracles? » – « Jamais de la vie. Elle a toujours dit aux gens qu’ils n’allaient pas mal. Ce n’est pas ainsi qu’on peut faire des miracles ». Les Bâlois diront : « Oui, nous avons toujours pensé qu’avec celle-là il y a quelque chose de louche ». Et : « C’est à devenir catholique! » Alors je répondrai d’une voix grave : « Alors, qu’il en soit ainsi! ».

24 octobreEinsiedeln. A la messe du matin, en la chapelle des grâces. Après la messe, Adrienne dit qu’elle va peut-être mourir quand même. La question reste ouverte. Indifférence.

28 novembre - La faiblesse d’Adrienne est maintenant pour elle la véritable origine de tout ce qu’elle fait et expérimente. Du fait qu’elle n’est pas morte mais qu’elle doit continuer à vivre, une plaie s’est ouverte de laquelle tout sort. La faiblesse ne cesse de se produire pour être utilisée. Elle ressemble à un exercice de pénitence de longue durée, librement entrepris, auquel on ne s’habitue pas. Je lui avais interdit de faire pénitence pendant mon voyage à Rome. Et voilà qu’à la place elle a une éruption aux deux bras, qui la fait souffrir. Sa faiblesse ne l’autorise pas à l’inactivité, on doit lutter contre elle. D’autre part elle n’est pas donnée pour être simplement supprimée en la surmontant; on ne peut pas la “traiter d’une manière ascétique” seulement, elle est et demeure imposée.

29 novembreDurant la nuit, forte crise cardiaque. Puis un état d’excitation. Il semble à Adrienne qu’elle doit dicter en même temps toute une série de livres, dix environ; elle les a tous en tête et elle commence à dicter bien que personne ne soit là pour en prendre note. Cela l’apaise un peu. Elle dort un moment. Le matin, nouvelle crise cardiaque. La respiration se fait de plus en plus rare. Adrienne arrive à l’extrême lisière de la mort; elle se rend compte que ce n’est pas sa propre mort mais qu’elle accompagne quelqu’un d’autre. Tout d’un coup un signal lui vient d’elle-même de ne pas s’engager plus loin, sinon le pas suivant serait une chambre mortuaire avec des fleurs, des couronnes, des cierges. Il s’agit d’une jeune femme, croyante, qui ne voulait mourir à aucun prix. Adrienne ne sait pas qui c’était; une chose seulement importait : lui arracher de toutes ses forces le oui à la mort. Adrienne dit : “Je savais exactement que pendant un moment je me trouvais sous elle pour éprouver jusqu’au bout la profondeur de sa mort tandis qu’elle, elle se trouvait quelque part au-dessus et elle pouvait planer et l’avoir facile. Comme quand on prend à quelqu’un un lourd travail. Ce qui était difficile était de dire adieu à tout ce qui avait été commencé en doutant que Dieu permette réellement qu’on meure en quittant un tel bonheur. Ce qui était facile, c’était que tout était une porte vers le ciel et qu’on pouvait simplement se laisser emporter vers Dieu en planant comme on peut contempler par la fenêtre une belle perspective”. A la fin, Adrienne fut si fatiguée qu’elle pouvait encore à peine bouger ses bras. Puis un apaisement : sa maladie n’empêche pas l’accomplissement d’une mission.

La suite en 41.23.

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