41.23 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1947-1948

10. Adrienne et le Père Balthasar

14 janvier 1947 - Quand j’entrai aujourd’hui chez Adrienne, elle était au ciel et en même temps en train d’écrire. Elle met sa tête dans ses mains. “Combien de temps?…” Je demande : “Combien de temps quoi?” Elle : “Dure une prière dans le ciel. On ne sait jamais si ce sont des minutes ou des éternités. Les prières sont comme comprises dans la foi éternelle si bien qu’aucune prière n’a de durée”. Ce n’est que peu à peu qu’elle me reconnaît. “Etes-vous là aussi depuis des temps éternels?… Je ne sais pas si j’étais là sans vous pendant un certain temps. Mais en tout cas je sais que, dès que quelqu’un entre dans l’éternité, il était déjà là éternellement. Son éternité n’est pas écourtée. Il se trouve bien dans le plan de Dieu, il y a son origine, et le plan de Dieu dure depuis l’éternité”.

22 janvierCette nuit, Adrienne était auprès de quelqu’un qui sera important plus tard pour mon œuvre. Il a un rang dans l’Eglise; il est plus que prêtre; il ne lui fut pas montré s’il s’agissait d’un religieux. Il était occupé à s’installer dans une vie confortable. Une plus grande exigence de Dieu devait lui être montrée. Et qu’il est impossible de servir de manière confortable un Dieu qui, pour nous, s’est rendu la vie si inconfortable. Il semblait fatigué, épuisé, bien qu’il fût encore assez jeune; il semblait être d’avis qu’il avait vraiment le droit à présent de se rendre la vie plus facile. Et il cherchait pour cela des preuves dans l’Écriture et il y trouvait de fait l’un ou l’autre texte. Adrienne dut lui montrer les textes opposés : “Ne pas enterrer son père”. “ Le tiède est vomi par le Seigneur”. “La moisson est grande, les ouvriers peu nombreux”. Un type très intelligent. – Je téléphone à Adrienne; la Mère de Dieu est auprès d’elle. J’envoie un salut à la Mère. La Mère reçoit ce salut avec un geste incomparable si bien qu’Adrienne s’écrie dans un pur élan d’enthousiasme : “Oh! Vous auriez dû voir ça!”.

6 février - Je lui avais ordonné de dormir quatre ou cinq heures. Elle ne se souvient pas du chiffre exact que j’avais dit; elle se décide pour six car, en cas de doute, on doit faire quand même un peu plus.

10 févrierCes jours-ci, différents “enfers” ainsi que des indications de saint Ignace sur le sens de l’enfer et sur mes rapports avec Adrienne quand elle est dedans.

19 févrierMercredi des cendres. Adrienne ne veut plus faire aucune communication. Elle pense que ses péchés collent à toutes ses paroles et leur donnent un goût particulier. Pour moi personnellement et pour mon ministère, il est mieux de ne rien entendre que d’entendre des choses qui semblent parler souffrance et qui en fait portent en elles tout le poids du péché si bien qu’elles ne peuvent être vraies. Si on force pourtant Adrienne à parler, cela ne fera qu’augmenter son péché. Elle est pleine d’une angoisse épouvantable devant la souffrance, la mort, le mensonge. Un combat est nécessaire pour qu’elle veuille bien continuer à dicter.

1er marsVers la mort annoncée. Saint Ignace m’avertit que le 6 mars il va se passer quelque chose de décisif et que je dois être très attentif pour tout comprendre. Adrienne va peut-être mourir; mais qu’elle meure ou non, beaucoup de choses importantes s’éclairciront ces jours-là. Parler maintenant avec Adrienne du sens de sa mort éventuelle ou de la vie qui continuera et, pour cela, lui enlever tout à fait le “trou”. Lui demander aussi si elle veut se confesser. D’une manière générale, être conscient du pouvoir surnaturel qui m’est donné par Dieu, l’utiliser de manière plus responsable.

5 mars Saint Ignace à moi sur la mission d’Adrienne. Je dois savoir que si Adrienne continue à vivre c’est aussi ma mission qui m’est par là donnée à nouveau. Et je dois lui expliquer clairement que si elle continue à vivre, elle sera plus encore que par le passé une aide pour ma mission. Le tout en Dieu, naturellement, parce que toutes les missions proviennent de lui. Dieu me donne alors le pouvoir de prolonger physiquement pour la mission une vie qui sans cela serait terminée. Ceci comme gage, comme grâce particulièrement visible, dont on devra se souvenir toute sa vie. Offerte au ministère, mais avec une note personnelle qui se répercutera dans le travail, en parallèle avec les grâces mystiques qui ne sont jamais limitées par le temps, qui ne cessent jamais d’agir avec la fin de la vision.

6 mars“Jour de la mort”. Dans la matinée. Quasi mourante. “Pour moi, il est trop tard pour vouloir quelque chose. Que voulez-vous?” Elle voit des anges rouges pour la première fois. “Ne devrions-nous pas un peu prier?” Elle respire difficilement, manque d’air, sombre dans une courte syncope. Ses bras sont pendants. Puis elle rouvre les yeux. Elle a les angoisses de la mort. “Je m’en vais maintenant. Adieu”. Je parle avec elle. Elle veut rester dans la mission. Puis à nouveau de l’angoisse. “Puis-je me présenter ainsi devant Dieu? Est-ce que tu vois mon âme?… Il y a là maintenant beaucoup d’anges blancs avec les rouges. Et il y a une ombre sur une partie de leur ronde. L’ombre du passage. Je dois y aller”. Elle regarde attentivement entre moi et les anges de côté et d’autre. “Je ne sais pas de quel côté on doit regarder. Mais maintenant ce sont tes mains. Cela ne peut plus aller que par toi. Donc fais ce qui est juste”. Moi : “Mais seulement si tu veux, toi aussi, ce que je veux”. Elle : “Père, je veux tout ce que tu veux”. Adrienne promet alors de rester dans le monde. Je lui commande, par obéissance, de dormir. – Le soir. Adrienne n’a plus le même accès en haut qu’auparavant. Le matin avant la “mort”, il lui aurait encore été facile d’aller chez les anges; et elle y serait allée comme celle qu’elle était jusqu’à présent. Maintenant elle ne sait plus si elle le peut, si je le lui permettrais, comme ça, de temps en temps. Ces dernières années, c’était devenu pour elle comme quelque chose qui allait de soi d’être au ciel ou sur la terre. Maintenant elle remarque tout d’un coup qu’elle n’a pas encore recouvré une nouvelle relation avec là-haut, tout au plus les relations que j’ai. Elle peut prier, elle peut se représenter le ciel, etc. Mais a-t-elle le droit d’y aller? Ce fut la même chose pour le Fils quand il eut choisi d’être homme. C’était le Père qui, de l’au-delà, lui donnait la vision. Le Fils ne la prenait pas de lui-même comme sa propriété, il la tenait du Père. Depuis ce matin, Adrienne n’a plus vu personne de là-haut. Elle sent la satisfaction de saint Ignace mais lui, elle ne l’a pas vu. Il n’est pas sûr non plus que le Fils ait eu la vision du Père quand il était encore petit enfant ou à l’instant où la Mère lui apprit pour la première fois à prier. Il ne l’avait certainement pas quand il dut apprendre à chercher le Père d’un coeur purement croyant. A d’autres moments, Jésus enfant peut avoir eu la vision. – Adrienne ressent sa nouvelle dépendance non comme quelque chose de déshonorant pas plus que le Fils ne se sent déshonoré en tant qu’homme. Ce n’est pas non plus un “malheur” de ne plus être au ciel. Auparavant, dix heures sans vision auraient été pour elle un temps très long. A présent, cela ne lui en donne pas l’impression. – A moi, aucune vision n’est donnée car le Père non plus ne se regarde pas lui-même. Mais cela dépendra de moi de rendre à Adrienne la vision du ciel. Tout d’un coup, une bénédiction de saint Ignace et ensuite de tous les autres.

18 mars - Lettre du provincial qui annonce que la décision du Général est arrivée. Sentiment d’être livré, le sol se dérobe sous mes pieds. Que se passera-t-il ensuite? Mais je dois d’abord sauter, sans aucune sécurité. Personne ne sait si l’évêque de Bâle m’acceptera, si même il me tolérera à Bâle. Cela semble plutôt invraisemblable. Où devrai-je donc aller?

27 mars – J’ai donné à Maria Rickenbach une retraite pour étudiants. Adrienne y a beaucoup collaboré; elle fut emportée dans un tourbillon : dans le “trou”, hors du “trou”.

Avril - Voyage à Rome. En voiture avec Madame le Docteur H.; Adrienne se porte bien dans l’ensemble, à part quelques crises cardiaques. Elle en est étonnée elle-même et de bonne humeur. Elle prie beaucoup pour que l’entretien avec le Père général soit fécond. A la chartreuse de Pavie et à Pise, elle voit les statues et les tableaux des saints devenir tous vivants, entrer en relation avec nous, pendant que nous les contemplons ou que nous passons devant eux. – A Rome, elle fait l’expérience de la ville par l’intérieur. Elle voit l’intérieur de beaucoup de prêtres : les jeunes et les vieux, la plupart pieux; ceux d’une âge moyen, souvent distants, éloignés de Dieu, suivant leurs passions favorites. Au total, dit-elle, on rencontre très peu Dieu. Qui pense vraiment à lui tout simplement? Tous sont occupés à l’une ou l’autre des “choses de Dieu”, il n’en est guère qui s’occupent de lui. Peu de traces aussi de Marie; elle demeure comme voilée dans les églises de Rome; Rome est surtout une affaire d’hommes.

22 avril - En la fête de la Reine de la Compagnie de Jésus, je suis invité chez le Père général. Le Père général m’écoute amicalement et patiemment. Je parlais d’abord des livres, du Commentaire soumis à Rome; il pensait qu’il était clair qu’une femme sans formation théologique peut commettre des erreurs dans l’expression, cela ne dit rien contre l’authenticité de la substance. La subjectivité se fait jour très souvent. Puis je parlais des communautés; il n’était pas contre, dit-il, il voulait encore s’informer plus en détail en ce qui concerne ma direction; peut-être laisser plutôt la direction à Madame Kaegi. Sur mes relations avec elle, il ne dit rien de définitif. Puis il passa à mes vœux : pourquoi les repoussé-je? Moi : je suis sûr que c’est la volonté de Dieu de m’engager pour les communautés. Le Père général parla alors longuement des révélations privées et de l’obéissance; cette dernière est le chemin absolument sûr même quand elle est très dure; l’autre chemin expose à beaucoup d’illusions. Il donna des exemples dans l’histoire de la mystique où beaucoup de choses échouèrent pour ne s’imposer que plus tard. La dévotion au Coeur de Jésus a eu besoin de deux siècles, etc. Moi : si les choses manifestaient leur authenticité, est-ce que l’union des deux formes d’obéissance ne serait pas possible? Le Père général sépara tout à fait cette question de la première. Mais ici aussi il dit : l’obéissance ne peut être qu’absolue et elle a la priorité. Il est impossible de poser des conditions.

Pentecôte - L’après-midi, saint Ignace apparaît. Il donne à Adrienne pour moi une bénédiction qui est une bénédiction de l’Esprit Saint sur laquelle on peut s’appuyer. Quand dans des discussions je soutiens des choses ou quand par écrit je mets des choses qui, aux yeux d’autres, semblent contestables, je peux faire appel à cette bénédiction pour trouver la juste formulation. En plus de cela, pour moi, encore un ordre spécial de prière.

29 maiCes jours-ci, différents “enfers” avec pour thème l’Esprit Saint. Un matin, l’abus de l’Esprit devait lui être montré : surtout les hérésies, tout ce qui s’écarte de la vérité. Adrienne sent venir un “enfer”, elle attend mon coup de téléphone. Je l’appelai, je ne pouvais pas y aller. Tout sembla alors s’effondrer pour elle, elle sombra dans l’enfer, mais comme personne n’était là pour expliquer, il demeura incompris. Il y avait beaucoup de gens dans cet enfer.

Début juillet - Ignace trouve qu’on devrait profiter de la présence d’Adrienne à des « Exercices ». L’interroger sur la confession : dans la vie des jeunes filles, des vierges, des femmes, où voit-elle les obstacles à la confession ou la voie vers la confession. Tout pourra être utilisé plus tard pour des conférences sur la confession.

31 juilletSaint Ignace. En ce qui concerne notre mission : au ciel Adrienne voit avec moi, sur terre elle voit par moi, dans la combinaison des deux missions. Ces derniers temps, il devient toujours plus clair pour Adrienne que si elle était seule elle ne pourrait rien comprendre. Je suis pour elle comme un mur de projection. Il faut de l’obéissance pour que sa bonne volonté soit utilisable.

4 aoûtDans une mission comme la nôtre (Adrienne et le P. Balthasar), on s’habitue un jour à vivre nature et surnature comme une unité. Ainsi les maux naturels deviennent une partie de la mission, ils n’ont ni place ni sens en dehors d’elle. Et quand alors survient soudainement comme à présent une maladie grave, c’est certainement pour qu’on ne s’installe pas dans la mission. L’événement naturel est assumé dans la mission, mais les deux aspects influent l’un sur l’autre, ils doivent s’intégrer d’une manière nouvelle. Le “frère âne” n’est pas simplement enterré par la mission.

15 aoûtSaint Ignace : le P. Balthasar doit être plus naturel avec saint Ignace, il ne doit pas toujours avoir peur de poser une question, il ne doit pas penser que c’est quelque chose d’extraordinaire. Il est plus avec lui qu’il ne le pense. Souvent il suffit aussi de demander une bénédiction ou un mot amical.

27 août – Gl., un membre de la communauté fondée par Adrienne et le P. Balthasar revient d’une visite chez ses parents qui ont été voir plusieurs fois l’évêque. Beaucoup de papotages sur Adrienne; les parents sont inquiets parce qu’ils ont appris que ce n’est plus le P. Balthasar qui assure la direction de la communauté, mais Adrienne. L’évêque est étonné, il convoque le provincial ; celui-ci confirme que la Compagnie de Jésus s’est désolidarisé de toute l’affaire. Là-dessus l’évêque dit aux parents de Gl. qu’il ne tenait pas Adrienne pour capable de conduire l’affaire toute seule. Il y a eu là beaucoup de visions et de prophéties qui ne se sont pas réalisées. Et d’une manière générale Adrienne ne s’est pas libérée totalement du protestantisme. Les parents sont très perplexes et Gl. est abattue. Comme je veux aller à Soleure voir l’évêque, on me dit qu’il est absent toute la semaine. – Adrienne croit maintenant sérieusement qu’elle va mourir. Elle ne parle plus guère. Un jour elle dit : “On ne serait alors plus jamais sans la Mère de Dieu… Il faut penser à cela aussi”. De temps en temps elle fait un signe de tête affirmatif. Moi : “Et moi, on me laisse simplement en plan!” Elle : “Je sais bien… que ce n’est pas bien… Mais je suis si absente”. Elle se redresse un peu. Je lui demande pourquoi elle le fait. Elle : “Parce que maintenant arrivent les décisions”. Elle semble réfléchir très sérieusement. Puis elle s’assied sans rien dire au bord de son lit. Finalement elle se lève et murmure: “Je pense que ça va aller”.

30 août - Adrienne est de nouveau seule avec sa maladie et elle promet au Seigneur de faire sa volonté. Pour moins me charger, elle demande si possible un peu plus de santé. Mais à l’instant où elle commettait ce “petit péché contre l’indifférence”, saint Ignace apparut encore une fois, terriblement gentil. Elle lui demande si cela avait été de l’infidélité. Lui : “Non, non”. Là-dessus, elle s’endormit. – Le matin, encore une fois, une conversation avec Ignace. Lui : J’ai véritablement une influence sur sa maladie, mais d’un autre côté celle-ci est aussi soumise aux lois de la nature. Et Adrienne n’a pas été exposée d’une manière aussi radicale que le 6 mars par exemple quand je l’ai empêchée de mourir. Alors ce fut la violence absolue; maintenant mon inquiétude humaine est utilisée pour empêcher le pire de la maladie. Par là doit être mis en évidence ce que l’amour chrétien est capable de faire quand il est purifié par l’amour du Seigneur. D’un autre côté la maladie est aussi là pour être une occasion toujours nouvelle d’inquiétude aimante.

7 octobre - Après le repas, Adrienne commence tout d’un coup à parler, comme absente. Madame le Docteur H. et moi la regardons. Ensuite, quand nous fûmes seuls, elle dit : “Un malheur s’était presque passé. J’avais une vision”. Elle pensait toujours que tout apostolat a son côté anonyme, on ne voit jamais l’ensemble de ses effets. Et beaucoup de graines tombent sur un bon sol sans que nous le sachions et elles lèvent peut-être dans l’apostolat d’un autre. Elle regardait mes mains; je faisais justement un puzzle, rapidement et sûrement, rien que de petits morceaux très semblables. Tout d’un coup ce furent de petits morceaux d’âmes qui devaient être assemblés en un tout. De l’extérieur, il n’est pas du tout visible que tous ces morceaux ont une âme et encore moins que tous sont disparates et que Dieu veut les voir assemblés en un ordre très précisément préformé. Et que le prêtre aussi bien comme ministre que comme personne doit former une structure de ce genre. Tout d’un coup les petits morceaux semblèrent recevoir une longueur infinie parce que chaque morceau touche aux morceaux d’une autre âme et s’y accroche. Apparaissent ainsi des ensembles immenses, également vers le haut, jusqu’au Seigneur.

11 octobreQuand je quittai Adrienne hier soir, elle fut tout d’un coup comme distante, en extase. Elle me reconnaissait à peine bien qu’entre deux elle me reconnût. La nuit, il y eut un combat. D’un pied elle était sur terre, de l’autre au ciel, si bien qu’elle ne pouvait pas faire un pas. “Et je savais exactement : ce que je vois s’est passé en partie il y a un an, et cela se passera à l’avenir pour l’autre partie; c’était ainsi en quelque sorte irréel. C’était une explication entre Ignace et la Mère. Marie voulait (autrefois) que je meure. Cette nuit, ce fut comme ce fut autrefois et comme ce sera aussi à nouveau. Et ensuite, comme je continuais à vivre, Marie fit à quelqu’un le grand cadeau qui se trouvait tellement dans les desseins de saint Ignace et qui aura des conséquences surtout dans l’au-delà : s’insérer dans votre mission. Par exemple, je peux faire ce Job, monter là où je reçois à voir ce qui est nécessaire. Je suis comme un ballon qui est fait pour une certaine hauteur seulement et s’il allait plus haut il éclaterait tout simplement.

Octobre - Intrigues croissantes contre la communauté auprès de l’évêque.

Novembre - Voyage du P. Balthasar à Rome. Après avoir attendu six jours à Rome une audience du P. Général, il fut reçu le 26 après-midi. Avant de nous séparer, il me proposa d’aller passer une ou deux semaines auprès d’un Père ancien et de me laisser convaincre, en parlant avec lui, que mon point de vue était erroné. Il me proposa le P. Dhanis à Louvain et le P. Rondet à Lyon. Je lui demandai la permission d’envoyer aux deux Pères quelques documents, et je dis que je préférerais aller à Lyon auprès du P. Rondet que je connaissais plutôt qu’à Louvain. Il le permit et il me congédia après m’avoir donné la bénédiction que je lui demandai.

Décembre - Le “trou” proprement dit se fait rare maintenant, elle est trop fatiguée pour cela. A la maison, beaucoup d’ennuis avec le personnel; de plus, le souci de la communauté. – Bien qu’elle ne puisse presque plus rien faire, elle se donne un mal incroyable pour répondre à mes moindres souhaits. Elle prend elle-même des notes, accompagne aussi mes moindres travaux d’une prière constante, elle ne cesse de demander de pouvoir faire pénitence. Mais on ne peut plus lui permettre autre chose que de se lever la nuit pour peu de temps et de s’agenouiller au pied de son lit, ce qui pour ses genoux est un grand supplice.

11. Messe et communion

Épiphanie 1947 - Le Seigneur lui-même présente à Adrienne la sainte communion. A côté se tiennent Marie et Ignace et beaucoup de saints. C’est sans doute la première fois que le Seigneur lui-même lui présente l’hostie.

29 mars - Quand Adrienne communia ce matin, il lui sembla que l’hostie ne voulait pas. Après l’avoir reçue, elle voulut s’enfuir, ne le fit pas pour ne pas causer de scandale. Alors seulement lui revint à l’esprit la nuit précédente. Elle avait vu une quantité d’hosties, des consacrées et des non consacrées, toutes mélangées, et un incroyant disait : on ne doit quand même pas faire d’histoire, c’est tout du pareil au même. Adrienne reçut alors la tâche de séparer les hosties et elle le fit. On ne pouvait prendre en main que les hosties non consacrées, les autres non. A les examiner seulement, on ne voyait pas de différence.

2 juin - Adrienne parle de sa communion d’aujourd’hui : il était tôt, cinq heures environ. Le Seigneur apparut avec deux ciboires. Celui qu’il tenait dans la main droite était plein d’hosties, celui de gauche était vide. Il plaça les deux sur un autel qui se trouvait derrière lui; le plein du côté de l’épître, le vide du côté de l’évangile. Puis il inclina le plein sur quelque chose, peut-être une patène, jusqu’à ce qu’il fût vide. Le vide, du côté de l’épître, il le bénit : pour ce qui était et qui vient; celui du côté de l’évangile, il le bénit pour ce qui se fait et qui vient. Puis il parla (« je n’étais pas seule, vous étiez là et surtout des saints ») : « Nous allons prier ». Il s’agenouilla et dit à peu près ceci : « Père, qui as permis que je devienne homme, donne que je prenne chair à nouveau et qu’en ton nom j’éveille la foi et l’amour ». Puis il se leva, mais il ne bénit plus visiblement les hosties. C’était comme s’il avait maintenant la certitude que le Père les avait fait devenir sa chair en sa présence (celle du Fils). Il les mit dans le ciboire du côté de l’évangile, des anges vinrent, et l’ange qui vint du côté de l’épître emporta le ciboire; et quand il le prit, une foule d’autres anges apparurent derrière lui, et ce n’est que lorsque ceux-ci eurent disparu qu’un ange vint du côté de l’évangile et vint chercher la patène. Le Seigneur plaça alors le ciboire au milieu de l’autel et dit merci, il se tourna vers nous, le ciboire avec les hosties en main, et ils nous invita à embrasser le ciboire; tous s’avancèrent l’un après l’autre, s’agenouillèrent et embrassèrent le ciboire qui leur était présenté. Puis il dit à peu près ceci : « Ce que le Père nous a offert, nous allons maintenant le donner à toute l’Église en remerciant tous ensemble ». Ce fut la fin. Mais on savait que toutes ces hosties allaient aux différentes messes dites aujourd’hui et qu’elles seraient aussi là à la consécration. – Le ciboire est emporté par l’ange parce que après la consécration on ne doit plus se souvenir des hosties non encore consacrées. La patène aussi est emportée afin que le Seigneur reste seul avec le ciboire des hosties vivantes. Le fait d’embrasser le ciboire lors de la communion était un symbole de la réception des hosties et en même temps une sorte de mission pour ceux qui les recevaient, un gage. Et ceci, après que le Seigneur eut accompli tout seul la consécration mais avant qu’il distribue les hosties.

12. « Voyages »

18 février 1947 - Le matin, grands “voyages” auprès de nombreux prêtres. Adrienne comprend alors qu’on fait des “voyages” de ce genre dans le ciel et à partir du ciel. Elle voit un prêtre avec une auréole : un diadème de lumière. Elle est sur le point de dire à Ignace : Regarde, il y en a un là. Au même moment, l’auréole revient sur Adrienne. Il lui explique que l’auréole provient de sa mission à elle et que le prêtre peut la lui prendre. Quiconque devient saint par un autre doit en quelque sorte rendre la grâce reçue bien qu’il ne la perde pas pour autant.

17 mars - “Voyages”. En Allemagne, auprès de prêtres qui n’administrent pas les sacrements dans un juste esprit.

13 maiVers le matin, un « voyage ». Adrienne vit maintenant ces « voyages » presque toujours entre quatre heures et sept heures, la plupart du temps quand les gens concernés se réveillent, cherchent leur situation, retournent à leur vie ordinaire. C’est à ce moment-là qu’on est auprès d’eux. En Allemagne : l’un est déjà prêtre, deux sont en formation; l’un d’eux se demande s’il doit se décider pour cela. Tous voudraient le bien, mais ils trouvent leur chemin absurde. Celui-là fait le choix, mais il a l’impression qu’il est comme perdu dans cette vocation. Et pourtant la bonne volonté est là. On devrait tous les aider. Le P. Balthasar va les rencontrer quand il ira en Allemagne. L’un d’eux l’attend déjà, mais il s’est fixé un terme pour sa décision; il commet la faute de ne pas commencer tout de suite.

29 mai - La nuit, Adrienne lit « Le Consolateur » de Reinhold Schneider, et elle se sent touchée personnellement. Ensuite elle est à nouveau auprès de beaucoup de gens qui ne veulent simplement pas l’Esprit, qui lui barrent tout accès; ils ont établi eux-mêmes leur ligne et l’Esprit n’a pas le droit d’y toucher. Tout ce qu’il pourrait faire pour les stimuler, ils l’évitent, qu’ils reconnaissent ou non actuellement l’exigence de l’Esprit. La vision commence par un écolier assez grand et va jusqu’au vieillard. En général, les hommes refusent l’Esprit plus rapidement que les femmes. Celles-ci s’ouvriraient souvent si elles trouvaient un soutien auprès de leur mari. Mais pour le mari, l’Esprit n’est qu’un hobby de sa femme, et il ironise.

30 août Hier Adrienne travaille à sa biographie. La nuit, elle se surprend à dire : “Mon Dieu, prends-moi avec toi!” Puis : “N’écoute pas ce que je dis”. Plus tard, elle a une conversation avec le Seigneur et saint Ignace, mais sans les voir. Le contenu en était : c’est un vrai travail pour Dieu de se faire entendre sur terre, et plus encore de devenir homme. Notre endurcissement et notre manque d’intelligence sont si grands qu’il doit comme s’ouvrir un passage de force : avec les voix et les visions des prophètes, etc. Il faut beaucoup d’efforts à Dieu pour qu’il en arrive au point d’oser venir dans le monde. Et plus tard les saints sont chargés de réaliser son œuvre. Saint Ignace n’est pas peu occupé. Et il pense : si lui-même fait tant, nous essaierons, nous aussi, d’y mettre du nôtre. On sera naturellement entraîné dans un tourbillon, mais on devrait se donner du mal pour rester fidèle jusqu’au bout. Il n’est peut-être pas difficile de commencer avec un enthousiasme juvénile, le principal est de tenir quand cela devient compliqué.

13. Diable et tentations

17 mars 1947 - Son bras est enflé et plein de taches noires qui la brûlent. C’était un combat avec le diable. Un combat de ce genre est maintenant difficile étant donné qu’elle ne sait plus exactement qui elle est. Quand elle s’inquiète elle-même en se demandant : “Qui suis-je?”, cela va très bien, elle peut se tranquilliser elle-même. Mais quand le diable l’inquiète avec la même question, cela devient difficile; il lui est alors insinué que le P. Balthasar a un intérêt à ce qu’elle ne se connaisse pas, mais ce serait justement aussi intéressant de le savoir. Et peut-être que toute l’affaire avec cette mission est une grossière erreur. Il la saisit par le bras, elle le sent très nettement. Pour une main ordinaire, on sent où est la chair et où sont les ongles; ici, on a le sentiment que tout est constitué par des ongles. Adrienne le repousse et dit qu’elle en parlera avec moi quand je serai de retour. Cela, il ne peut pas le supporter. – Encore une fois le diable. Il devient toujours plus “sérieux”. Au premier instant, on ne le remarque pas. Il s’accroche là où se trouvait justement encore Dieu. Comme si les paroles du Seigneur devaient se transformer insensiblement en celles du diable. Transition camouflée. – Comme c’est le carême, Adrienne cherche à méditer chaque sacrement. Le diable cherche toujours à minimiser leur efficacité jusqu’à ce que finalement il soit indifférent de les recevoir et peu importe quand. Comment un nourrisson peut-il s’apercevoir qu’il est baptisé! Et il serait plus intelligent de fournir une fois un vrai petit déjeuner à cette vieille femme qui communie tous les jours. Et les confessions sont quand même toutes fausses, parce que personne ne peut savoir et dire ce qui s’est vraiment passé. Il trouve ainsi à redire à tout, toujours un peu pour salir. Il ne s’ensuit pas un vrai combat parce qu’on est trop fatigué pour cela.

11 mai - Une vision : des anges et, derrière eux, une foule de saints, puis de nouveau des anges et finalement le Seigneur. Le tout comme une pyramide. Quand elle vit le visage du Seigneur, elle ressentit le besoin urgent de parler avec lui. Puis les diables revinrent; ils enlevèrent d’abord la vue des anges les plus bas, puis les saints; finalement on ne vit plus non plus le visage du Seigneur. De derrière se fit entendre comme étouffée la voix du Seigneur : “Tu dois le dire tout de même”. Puis de nouveau un combat avec les diables tandis qu’Adrienne avait dans l’oreille l’écho de la parole. Mais plus le combat s’intensifie, moins elle sait ce qu’elle doit dire, ce qu’elle a prévu ou quelque chose d’autre, sur mission. En grande agitation, elle se remet à prier, presque comme dans une provocation, comme si on devait encore dire rapidement la dernière chose avant qu’on soit dans l’impossibilité de prier. Pendant la prière, les diables semblent s’éclaircir en bas; ceux qui avaient caché les premiers anges devinrent moins opaques, moins menaçants. Et chez ceux d’en haut, on pressentait que cela devait s’éclaircir. Cependant, en priant, Adrienne avait le sentiment que ses mots perdaient de leur force, elle se laissait trop impressionner et ne restait pas aux mots de la prière. Alors elle ne cessa de répéter le Notre Père. Mais il devint toujours plus difficile de dire : Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. La dernière phrase semblait à chaque fois imprononçable. Elle pensa : c’est sans doute la phrase qui compte maintenant. Lui vint alors à l’esprit la tentation du Seigneur et elle pria : “Arrière, Satan”.

16. Le filet du pêcheur (le chiffre 153)

11 janvier 1947Les nombres seront continués en partie plus tard. Leur système n’a pas de fin. Mais même ainsi ils ont déjà leur sens pour autant qu’ils montrent que Dieu a besoin à certains moments de certaines personnes et qu’il les place en certaines positions clefs et en certains rapports les unes avec les autres. Mais les nombres sont à vrai dire plus l’affaire de saint Jean que de saint Ignace. Jean savait exactement que les nombres qui lui étaient donnés étaient de saints nombres. Et que le nombre 10 était parmi eux. La répartition des nombres est leur œuvre commune. Dieu la leur a donnée. Beaucoup de choses au ciel sont transmises. Avant tout, Dieu veut montrer que ces positions clefs existent et qu’elles ne peuvent se partager. Dieu ne laisse pas au hasard les positions de ses saints. – Jean est 53 : le dernier nombre de la série. Peut-être par modestie. Mais il se trouvait très proche de la Mère (5) et, de par son amitié avec le Fils devenu homme, il a mieux compris le Dieu Trinité (3). – Pourquoi Ignace est-il 11? Quelqu’un devait commencer. Peut-être aussi par modestie. Peut-être pour voir ce qu’il y a peut-être aussi dans une obéissance très stricte à Dieu parce que Dieu voulait montrer quelque chose : comment on opère avec les nombres. Et il dut trouver quelqu’un qui se laissât engager dans une “obéissance aveugle”. Il a les nombres de Dieu (1) de sorte qu’il ne lui reste vraiment rien comme caractéristique personnelle.

12 juilletAdrienne a une vision du filet de l’Eglise correspondant à Jean 21. Elle voit vraiment de ses yeux le nombre 153. Le filet se déchire presque; l’Eglise ne cesse de presque s’écrouler sous le poids de la sainteté. Certains saints, elle ne peut les garder qu’avec peine dans son filet. Adrienne voit que de petites têtes, de petites queues sortent des mailles, le poisson en tant que tel reste cependant dans le filet. Et on doit constamment secouer un peu le filet pour que le grand nombre des poissons reste ensemble. S’ils poussaient tous du même côté, il pourrait presque y avoir un accident.

17. Le livre de tous les saints

14 janvier 1947 - La situation des saints est différente selon leur mission. Mais la mission céleste n’a pas besoin d’être le reflet de la mission terrestre. On peut avoir eu sur terre une certaine mission, mais au ciel en avoir assez de celle-là; par exemple, Bernadette a eu la mission d’un instant, quelque chose d’extrêmement simple. Maintenant elle peut recevoir d’une certaine manière une mission plus grande, plus compliquée. Mais Ignace a au ciel exactement la même mission que sur terre. Il ne fait totalement qu’un avec sa mission. Mais cela ne vaut pas pour tous. Il n’y a pas de loi. Notre « Livre de tous les saints » contient chaque fois la mission terrestre avec un certain aperçu de la mission céleste. Il importait de montrer chez certains saints l’imperfection de la réalisation de leur mission terrestre.

3 octobreIl y a quelques jours, Adrienne a vu Jérôme avec toute sa violence, en contraste avec l’un ou l’autre martyr qui allait à la mort avec beaucoup de douceur. Jérôme a ce genre d’agressivité qui justement ne peut pas laisser passer une injustice. Michel combat, Jérôme par contre se défend. C’est comme un violent combat incessant avec tous les éléments où il perçoit quelque chose d’attaquable. Pour Jérôme, c’est presque comme si chaque matin il avait besoin de quelque chose qui l’agace pour l’occuper toute la journée. Son caractère et sa mission ne peuvent pas être mis sans plus sur le même plan. Il aurait pu accomplir aussi sa mission sans briser tant de vaisselle. Car alors on ne voit plus guère l’amour. Il lui manque la douceur qui peut garder à l’amour son caractère.

Toussaint Ignace : Continuer aussi les tableaux des saints et ne pas oublier tout à fait « Job ».

18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture

18 mars 1947Nous travaillons à la Passion selon saint Matthieu; cela ne va pas très bien, mais les parties pour lesquelles Adrienne est en extase sont excellentes.

30 mars - Attendre un peu pour la deuxième lettre de Pierre. Paul, après Pâques seulement. Et peut-être ensuite le Cantique des cantiques, mais après cela faire une pause.

15 août Ignace : Ne pas oublier l’Epître aux Éphésiens! Chaque jour un verset. Dans la maladie actuelle d’Adrienne, elle ne voit pas moins que d’habitude mais, à cause de sa lassitude, elle a plus de mal à trouver la juste formulation.

1er octobreCassina. Ignace : Il a pensé : l’Epître aux Éphésiens, le Cantique des cantiques et, dans quelques jours, commencer Job. – Comme nous commencions l’Epître aux Éphésiens, Ignace dit : Il trouve bon que pour cette Épître le P. Balthasar collabore désormais davantage que lors des premières dictées, car dans la manière de penser et de comprendre d’Adrienne, il y aura peut-être chez Paul beaucoup plus d’irrégularités que chez Jean. Il conseille aussi que là où quelque chose ne semble pas assez fondé ou que ça avance trop vite, le P. Balthasar aide à creuser plus profond, non en imposant son avis mais en élargissant la vision par des questions et des indications. Le nouveau travail exige davantage de collaboration des deux que jusqu’à présent; pour la raison aussi que Paul, justement parce qu’il est Paul, se montrera moins disposé à expliquer en détail. Et pourtant le travail doit répandre une lumière constante sur l’ensemble. – Adrienne est un peu angoissée parce que, à chaque mot, elle voit que ce qui est à dire lui est inspiré pour une part par Paul et qu’une autre part est exigée d’elle. Pour ce qui est requis d’elle, elle a l’impression qu’elle est un peu sans scrupules pour dire des choses dont elle n’est pas pénétrée au plus intime d’elle-même. Jean lui convenait comme il pouvait convenir à une femme; Pierre aussi lui convenait pour autant qu’il était don de lui-même. Maintenant elle doit rencontrer l’intelligence virile d’un Paul comme un homme rencontre un homme. C’est difficile pour Adrienne. – Ignace pense qu’en ces jours de Cassina nous devrions nous souvenir souvent de la Mère de Dieu afin que le tout, guidé par elle, devienne plus jaillissant; nous devrions prier aussi pour que toute résistance soit écartée. – Sur Ep 1,15-16. Jean a vu en quelque sorte la communion céleste des saints. Paul en a connaissance. La vision ne commence chez lui que là où l’absolu devient visible ici-bas. Il est beaucoup plus intellectuel que Jean. Jean commence par ce qui est sensible pour prolonger jusque dans le ciel. Tandis que Paul commence au ciel par le spirituel et il voit ensuite ce qu’on peut projeter de la terre au ciel. Jean a une certaine perception de ce qui est sensible que Paul ne possède pas; celui-là sent avec tout l’appareil de ses sens, celui-ci discerne avec précision tout ce qui est idées; il peut reculer d’un pas pour contempler ce qu’il a fait. Ni Jean, ni Adrienne ne peuvent faire ce pas, ils sont trop insérés dans ce qui se passe. Ils ne savent vraiment pas ce qu’ils ont fait et ils ne veulent pas le savoir non plus. A la fin de sa vie, Jean est incapable de jeter un coup d’œil rétrospectif sur ce qu’il a accompli, il aurait trop peu à en dire, il ressent toute son œuvre comme quelque chose qui est en train de se faire. Paul ne cesse de conclure; à la fin, il pourrait décrire exactement toute son œuvre. Quand Paul ne cesse d’évoquer le souvenir des Éphésiens et de rendre grâce pour eux (Ep 1,16), il est très proche d’Ignace. Car Paul s’adresse alors à des convertis pour en faire des apôtres à sa suite en leur communiquant une connaissance plus profonde de ce qui est chrétien, en instruisant une foi déjà présente. Son attention a été attirée sur les Éphésiens justement parce que déjà ils croient et aiment, et il espère en tirer un fruit pour le royaume du Christ. – Sur Ep 3,14. Aucun mot de ce commentaire ne provient de Paul lui-même. Paul ne donne que des tuyaux, il indique des directions, des rapports; Adrienne doit fournir elle-même le développement tandis que dans “Jean” des parties tout entières étaient dictées mot à mot. Adrienne a pris sur elle quelque chose de l’esprit de Paul, un peu comme on reçoit une hostie.

11 octobre - “Pourquoi doit-on mourir? Parce que ce corps n’est pas apte à supporter les fatigues du ciel. Certes, quand nous aurons la nouvelle vie céleste, on ne pourra plus parler de fatigues. Toujours est-il qu’au ciel on garde une grande responsabilité tant que subsiste la terre. Mais sur terre ça nous fatigue de vivre des réalités célestes. Je vous ai déjà dicté pendant des années maintenant et, avec le temps, on en est toute fatiguée. Quand Jean a dicté – et il s’est sincèrement donné de la peine, le brave homme -, on pouvait y être assez longtemps. Il l’implantait si bien en vous qu’on n’avait plus qu’à le prendre. Mais quand je vous parle de Job, je vous dis en partie des choses que je ne connais pas. Mais pour dire les choses comme il faut, je dois me rendre moi-même en un lieu où elles peuvent être comprises. Et ça fatigue encore plus. On prend avec soi son corps et son esprit et il y a ainsi une double fatigue : celle de l’esprit mais aussi celle du corps qui doit résister à des exigences inhabituelles. Pour le Sermon sur la montagne, c’était un monde que je connaissais, le monde du Nouveau Testament. Pour Job, c’est plus difficile, étant donné qu’on doit avoir un pied dans l’ancienne Alliance et l’autre dans la nouvelle. Et peut-être aussi est-on devenue plus sensible parce qu’on est malade”.

19. Autres œuvres

30 mars 1947 - Continuer également un peu les souvenirs de saint Ignace (N.B. Sans doute pour les Ignatiana : « Notes ignatiennes »)

1er octobreCassina. Ignace : De temps en temps des points comme durant l’été, souvent laisser simplement raconter.

Pour une pause à la fin de cette année 1947

- Le filet du pêcheur : « Nous appelions ainsi le livre qui donne une (une, non la seule) interprétation du nombre johannique des cent-cinquante-trois poissons pris dans le filet de Pierre. C’est le plus « donné » des ouvrages (d’Adrienne). Il peut et doit prouver qu’elle ne tirait pas ses inspirations de n’importe où. Cent-cinquante-trois, c’est ici la somme de la sainteté de l’Église, composée des nombres premiers qui y sont contenus ; ces nombres sont des principes déterminés de la sainteté, représentés par certains saints choisis. Pendant longtemps ne furent donnés que les sept nombres premiers fondamentaux (de 11 à 31, puisque les nombres jusqu’à 10 appartiennent à la divinité ; 5 toutefois était Marie) ; ensuite le système s’élargit jusqu’à 53 (= Jean), enfin jusqu’à 153 (avec le dernier nombre premier 151 = Pierre). Que le ‘système’ de la Jérusalem céleste corresponde à une ‘mathématique’ infinie, ici-bas insaisissable, c’est ce que montrent aussi ces sections du commentaire de l’Apocalypse (par Adrienne) qui s’occupent des nombres. Tous ces nombres ne sont que des expressions de l’amour infini » (H. U. von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 67-69).

- Saint Paul : « C’est avec saint Paul qu’Adrienne était le moins à l’aise : l’accent que Paul met sur sa personnalité, la recommandation de l’imiter (comme lui-même imite le Christ) se concilie difficilement avec l’esprit d’effacement qui était celui d’Adrienne » (Ibid., p. 67).

- Et vous, quelles notes prendriez-vous pour cette année 1947 ?

 

 

1948

 

Pour l’année 1948, le « Journal » du P. Balthasar compte 78 pages (Erde und Himmel II p. 421-498). Les détails biographiques au jour le jour se font plus rares. Sont privilégiés les « Matériaux pour l’intelligence de la foi« .

1. Santé

Juillet 1948 - Au cours d’un voyage à Einsiedeln, l’effort est trop grand pour Adrienne. Elle croit qu’elle va mourir tout de suite. Elle est à toute extrémité. Le tout sur un plan naturel. Finalement elle commence à prier : pour une bonne mort. Elle se vit alors tout d’un coup entourée de beaucoup d’anges, des anges de la vie. Elle se remet alors, elle jouit du large panorama au-dessus de Wädenswil. Les anges ont emporté tout le mal et ils lui transmettent toute la beauté du point de vue qu’Adrienne voit de ses yeux naturels.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Fête de la Sainte Famille 1948 Adrienne : “La nuit, au ciel, auprès de Dieu Trinité : Le quotidien dans l’éternité. En soi, l’éternité semble le contraire d’un quotidien parce que tout en elle va sans cesse de Dieu à Dieu. Le Fils est habitué à une ‘vie de famille’ céleste; dans sa famille terrestre, Marie et Joseph doivent apprendre à transposer dans le divin ce qu’ils perçoivent de l’enfant, à voir dans les petites transformations d’un jour terrestre à l’autre comme un reflet de la grande nouveauté constante de la vie trinitaire ».

Depuis Pâques, les visions ont un nouveau caractère : on sait que les sens avec lesquels on voit n’ont qu’une lointaine parenté avec les sens naturels. Pour décrire la vision, on a besoin de son “dictionnaire ordinaire” parce qu’on n’en possède pas de céleste. Mais alors on doit constamment réduire.

Après PâquesIl ne faut pas que ceux qui ont des visions et ceux qui n’en ont pas se sentent étrangers les uns aux autres. Ils sont un dans le même service du Seigneur. De même que Marie et le Fils et l’ange étaient dans le même service. L’harmonie entre tous confère aussi au service une plus grande sécurité. – La petite Thérèse apparaît très souvent. Elle a quelque chose de très calme, de très paisible, qu’on n’oublie pas, qui se grave en quelque sorte dans la mémoire.

6 maiAscension. Il y a des fêtes qui commencent toujours aux environs de minuit. Aujourd’hui, l’Ascension du Seigneur débuta vers deux heures du matin. Tout d’un coup, au milieu de la prière, ce fut comme si là-haut s’écartait un toit ouvrant. Tout était lumière. Et plus le toit s’écartait, plus on voyait quelque chose aller vers le haut. Puis ce quelque chose se mit sur le côté afin qu’on pût mieux voir. Et on vit que c’était l’ouverture du ciel. Celui-ci descendit alors tout entier jusqu’à ce qu’on soit soi-même dans le ciel. Puis arriva le Fils. Et alors seulement on reconnut que ce qu’auparavant on avait vu en train de monter, c’était le Fils. Il va vers le Père, qu’on ne voit pas, mais on sait qu’il est là : là où va le Fils. Quand quelqu’un dit à quelqu’un d’autre : “Regarde, là!”, si ce dernier suit le conseil, il entre plus profondément dans la connaissance de celui qui l’a interpellé. Il dit : “Regarde comme c’est magnifique”; l’autre participe à sa joie et à son enthousiasme. Et à aucun moment il ne pense : il me renvoie à quelque chose d’autre pour que je ne le regarde pas. Ainsi quand le Père nous invite à regarder le Fils, nous prenons part à la vision et à la joie du Père, et à aucun moment nous ne pensons que le Père nous renvoie au Fils pour que lui, le Père, nous ne le regardions pas parce qu’il ne veut pas être vu. Nous ne sommes pas privés de la vision du Père. Nous savons que le Père est là, cela suffit totalement. Sur mission du Père, nous avons tourné nos regards vers le Fils. Et tous les autres dans le ciel n’ont pas pour le moment les yeux fixés sur le Père, ils regardent la joie du Père dans le Fils. En tout cas il n’y a pas de distinction entre ceux qui sont au ciel et moi qui ne suis pas encore morte. Les autres se placent pour l’instant sous ma loi; c’est une courtoisie du ciel.

Avant la Pentecôte - Toutes ces années, il arrivait souvent qu’on voyait quelque chose – par exemple un ange qui fait quelque chose – et on en comprenait quelque chose, mais malgré cela tout restait indécis; plus tard devaient venir des prolongements, des couleurs et des nuances nouvelles. Si je vois quelque chose du Seigneur qui parle avec Ignace, il y a dans leur attitude et leurs paroles quelque chose que je peux comprendre, qui m’est destiné, sinon je ne le verrais pas. Mais il y a là quelque chose d’autre dont je ne sais pas d’où cela provient et comment ce sera continué. On entre pour ainsi dire dans une situation donnée qui n’est pas quelque chose de complet; la conversation engagée n’est pas terminée; pour l’avenir il reste là un espace. Le Seigneur et Ignace et vous aussi, vous pouvez un jour ou l’autre revenir sur la situation. Le Seigneur peut dire un jour : dans cette conversation d’autrefois, il s’est passé quelque chose qui trouvera sa signification en ceci ou cela. Ou bien dans l’une ou l’autre mission vous pouvez un jour demander : “Qu’est-ce que cela voulait dire? Où cela devait-il conduire?” Car il faisait bien partie d’une mission qu’on vît quelque chose. Et maintenant, ces derniers jours, il est arrivé que parfois il n’y avait pas de vision du tout; mais une intelligence de certaines choses, qui fait partie de la vision, arrive sans vision d’une manière très immédiate. Et cette intelligence et ce savoir commencent souvent précisément là où la vision s’était arrêtée. Auparavant, j’entendais un bout de conversation; par la suite, arrivait à part la compréhension des choses dites. Deux personnes se disent l’une à l’autre : “Entendu! Demain à cinq heures”. Et alors je sais tout de suite ce qu’ils projettent pour demain.

15 août - Fête de l’accueil de Marie dans le ciel. La joie de la Mère dans le ciel : elle se nourrit de la joie que les autres ont à cause d’elle et elle leur redonne cette joie. La joie de Dieu, des anges, des saints est si grande qu’elle ne peut rien faire d’autre qu’accepter cette joie. La pure acceptation de la joie est sa réponse la plus profonde à Dieu et à tous. Elle ne veut accepter la joie que Dieu et tous lui offrent que pour donner à Dieu et à tous une joie parfaite. – Et elle voit son oui accompli. Il a la substance du ciel, il fut comme préformé par le ciel et il lui fut remis pour qu’elle pût le dire. Marie doit dire son oui humain avec toute sa faiblesse humaine et elle en souffrira. Mais ce oui est déjà inscrit dans le ciel. Comme s’il était tenu par une longue chaîne; le oui exprimé est comme lancé à Marie du ciel sur la terre. Elle l’exprime dans son entretien avec l’ange. Puis elle vit toujours davantage tournée vers le ciel. La chaîne est toujours plus raccourcie; elle arrive au bout quand Marie est accueillie dans le ciel et alors tout est mis là en sûreté. La longue approche du ciel aussi, elle l’a parcourue de par la grâce contenue dans son oui. Et cependant au début elle ne doit pas savoir que son oui provient du ciel, qu’avec lui le ciel la cautionne. Et même si elle le sait parfois au cours de sa vie, si elle a au fond une profonde assurance, cela peut être une assurance dans la désolation, une assurance qui ne lui appartient pas et ne la regarde pas. Dans une expropriation croissante qui vient de son oui, elle s’approche de la fin céleste; et quand celle-ci est atteinte, elle a tout en elle, du début à la fin : terre et ciel, corps et esprit.

Toussaint - Lors de cette fête, la plupart du temps Adrienne ne sait pas où elle se déroule : au ciel ou sur la terre. Elle se trouve tellement dans le monde des saints qu’elle ne connaît plus son lieu propre. – Le matin de bonne heure, elle fut d’abord dans une sorte d’antichambre où une foule de fondateurs attendaient quelque chose. Marie Ward y était ainsi que beaucoup d’autres. On savait exactement qu’ils étaient tous des fondateurs. Mais qu’attendaient-ils? Finalement il devint clair qu’ils attendaient tous le “fondateur principal”. Puis arrivèrent ceux qui étaient attendus : le Seigneur et sa Mère. Tout ce qui est fondation dépend de la relation entre le Seigneur et sa Mère. Les deux apparurent ensemble, comme une unité, un couple, un tableau unique. Peu après, on vit Jean et son appartenance : d’abord son appartenance au Seigneur; il vint à côté du Seigneur comme plein d’espoir. Ensuite il se trouva tout près de la Mère, un peu comme quand dans un quadrille on change de dame. Ou mieux : à la fin, le Seigneur se retire (sans s’éloigner) et rapproche Marie et Jean.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Janvier 1948 - Tous ces temps-ci, surtout la nuit, beaucoup de nausées. Cela ne va jamais jusqu’à la mort. Le mal physique par lequel elle passe est là pour une expérience morale. « Plus ça va mal pour moi physiquement, plus je me sens angoissée; à chaque fois cela introduit à une vision du Mont des oliviers : on doit se mettre sous la volonté du Père. Répugnance et dégoût nous sont donnés et on est conduit alors jusqu’au lieu où on doit dire oui. Cela se passe en moi, mais c’est un autre qui est visé ».

10 avrilAdrienne ne peut pas prier. Elle ne peut que se préparer, mais cela ne mène à rien. D’habitude elle pouvait toujours prier pour les hommes qu’elle rencontrait dans la rue; aujourd’hui cela ne va pas. La prière est vécue comme négativement : c’est par son absence qu’on voit ce qu’elle est. A la consultation, c’est la même chose. Adrienne dit : Quand je ne peux pas prier, je ne suis plus moi-même! D’habitude la prière sur la route pour aller à la consultation a toujours une force préparatoire qui forme une communion. Aujourd’hui cela ne va pas. Et c’est comme si le reniement des gens et mon propre reniement se repoussaient, nous isolaient, si bien que nous ne pouvons pas nous réunir.

Les notes du Père Balthasar concernant la semaine sainte 1948 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » (« La croix et l’enfer ») I, p. 179-195.

Toussaint - Adrienne dit : Il arrive souvent que je vois un péché précis dans mon entourage ou simplement dans la rue, et je ressens l’offense faite à Dieu. Et de là j’arrive dans un « trou » qui n’a apparemment rien à faire avec le péché en question. Je suis incapable de m’en souvenir. Comme si je vous avais menti et que pour cela vous me donniez une gifle bien sentie, et je réfléchis : « Comment cela se fait-il que j’ai si mal à la tête? Mais finalement tant qu’on est sur cette terre, on a des trucs embêtants comme ça ». Je sais bien qu’il y a du péché dans le monde mais je ne vois pas de rapport précis. Il en est très souvent ainsi. Au début il y a un petit morceau auquel on coopère, tout le reste se fait sans ma participation.

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

Avril 1948Récemment alors qu’Adrienne montait dans sa voiture, après ses consultations, un homme qui boitait s’approcha d’elle; il sembla d’abord vouloir tenir la porte de la voiture, puis il toucha Adrienne et s’en alla sans boiter en regardant en arrière tout rayonnant.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Épiphanie 1948Les mages.

Janvier - Grandir dans la prière.

8 marsLes conventions et les poncifs dans l’Église.

Pâques - La paix de Dieu.

Avril - Une image du Seigneur.

Pentecôte - Quand l’Esprit souffle vraiment.

20 maiLes apparitions de Marie.

18 juinL’ange gardien.

8 juilletLe Christ venant du Père et retournant au Père – L’amour en Dieu. L’amour entre les hommes et Dieu. Aimer et être aimé. Le service.

Toussaint Être aimé et humilié par Dieu en même temps.

8 décembreMarie dans la lumière trinitaire.

8. Adrienne et ses relations

Avril 1948 - A la consultation, il arrive souvent maintenant que des choses qui “devraient être” sont là tout d’un coup. Une femme arrive totalement dégoûtée de tout. Adrienne pense : “On devrait la consoler”; et avant même que la conversation commence, la femme a déjà compris de quoi il s’agit, et la très longue introduction qui paraissait nécessaire peut être sautée.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

Janvier - L’inspiration d’Adrienne a toute une étendue. Quelque chose peut être simplement inspiré; elle le perçoit sans savoir qui dicte. Mais il peut se faire aussi que lui soit laissé davantage de liberté de donner forme à ce qu’elle reçoit; cela peut à l’occasion l’inquiéter mais à vrai dire seulement en dehors du travail, non durant le travail lui-même. Il peut aussi se faire que quelque chose lui est inspiré et qu’elle ne le rende qu’après un temps plus ou moins long, et qu’elle doive alors également ajouter davantage d’elle-même. – Pendant qu’Adrienne dicte Isaïe, elle a une autre sorte de contemplation. Elle connaît maintenant en dictant un état intermédiaire entre l’extase et la conscience normale ; sa contemplation aussi peut prendre cette forme. C’est souvent fatigant. Elle est transportée aux origines, auprès de Dieu Trinité, mais dans une totale solitude. Elle ne voit ni n’entend rien de particulier, elle est en même temps dans sa chambre à coucher avec ses objets réels. Elle doit se trouver en même temps sur deux longueurs d’onde différentes. Elle y est initiée. Un peu comme une vieille pendule qu’on remonte, mais ensuite on l’arrête jusqu’à ce qu’on en ait besoin. Adrienne doit demeurer dans une pensée, sans avancer. Quelque chose est semé en Dieu et lève en lui. Ce sont comme des fragments d’une réceptivité telle que nous l’aurons dans la vie éternelle.

17 marsAdrienne se souvient de deux humiliations de sa jeunesse. La première fois (elle avait trois ou quatre ans), son père lui avait donné une petite friandise pour l’attirer à lui afin de lui retirer quelque chose de l’œil. L’autre fois, son père s’était fait d’abord à lui-même une petite piqûre au doigt pour lui montrer “que cela ne faisait pas mal”, avant de lui piquer son doigt à elle pour une prise de sang. Cela l’humilia profondément et d’une manière inoubliable : pourquoi fait-il cela alors que c’est encore bien pire pour moi de voir que cela lui fait mal à lui que d’avoir mal moi-même. Le coup m’est quand même destiné, pourquoi alors se frappe-t-il? Mais – c’est l’objection que fait maintenant Adrienne – le Seigneur ne veut peut-être rien demander à son Eglise qu’il n’ait d’abord éprouvé lui-même.

Après PâquesUn jour, à Vitznau, alors qu’un sentiment de désespoir s’emparait d’Adrienne, elle vit une grande foule de gens des premiers temps de l’Eglise semblablement désespérés. Tous devaient, à une heure précise, faire quelque chose qu’ils ne voulaient pas faire et qui pourtant était décisif par la suite pour l’Eglise. Adrienne en reçut un sentiment de justesse même si ce n’était, à proprement parler, ni un encouragement ni un soulagement.

Avril - Place de la cathédrale, quatre enfants attendaient le départ derrière la voiture. Tout d’un coup ils se ruèrent devant : ne pas partir avant que tu nous aies raconté une histoire. Adrienne, naturellement, raconta une histoire.

Octobre - Adrienne : Depuis quelque temps il m’est impossible de penser, d’agir, d’être, sans avoir sous les yeux le mystère de la Trinité. Les choses les plus banales comme se lever, se mettre au lit, également penser aux gens, la prière, la réflexion, ont maintenant un rapport à ce mystère. En toute circonstance, je cherche la place qu’elle a dans ce mystère. J’attends ta visite ou bien je ne l’attends pas. Comment, dans la Trinité, Dieu attend Dieu, et comment ne l’attend-il pas? Etc. Rencontrer des gens dans la rue est maintenant douloureux : ils ne connaissent pas Dieu. Comment Dieu Trinité décide-t-il de se faire connaître à ces gens? Cette façon de penser s’enracine si fort qu’il semble impossible de penser à nouveau autrement un jour. – Un soir, cela va très mal pour Adrienne. Faiblesse cardiaque. Elle prévoit une syncope et se demande si elle doit m’en avertir ou demander à Mme le Docteur H. de m’en aviser. “Je vais d’abord poser la question à Dieu Trinité”. Puis elle tombe par terre. En revenant à elle après la syncope, elle sait que la mort n’est pas encore pour maintenant. Dans cette obligation de chercher la Trinité, il y avait une certaine irréalité comme si le corps et l’âme ne s’accordaient plus. Après la syncope, cette irréalité avait disparu. Reste une grande évidence d’entrer dans la vie trinitaire. Comme si Adrienne avait enfin trouvé ce qu’elle a si longtemps cherché. Depuis lors, elle sait que les relations des trois personnes sont infiniment plus différenciées que nous ne l’imaginons. Et toute parole, tout état du Fils sur terre a son correspondant dans la vie trinitaire et en est l’expression. – Adrienne va à La Chaux-de-Fonds pendant que je suis à Vienne. De sévères exercices de pénitence avaient précédé. Avant le départ, j’avais remis totalement Adrienne dans la paix. Elle part en voiture dans le Jura, sans souci, elle prie le matin comme d’habitude. Quand elle arrive dans les montagnes, qu’elle considère comme sa patrie – “la part en moi qui est la plus fortement terrestre -, elle devient de plus en plus inquiète, mais elle est heureuse parce qu’elle trouve Dieu particulièrement dans cette partie catholique du Jura; elle rencontre un ecclésiastique, se sent très liée à lui : ici est donnée la juste réponse à ce que Dieu veut. – A La Chaux-de-Fonds, elle est malheureuse : la ville et ses habitants se noient dans l’argent. Elle réside à Bâle et elle ne peut rien pour sa ville. Là les cercles intellectuels juifs sont pourtant, au point de vue religieux, très inquiets et réceptifs. Mais personne ne leur offre quelque chose. Il suffirait peut-être de peu de chose pour déclencher là un grand mouvement. Ce sentiment, Adrienne l’avait dès son arrivée, avant même de voir différentes personnes. – La première nuit à La Chaux-de-Fonds, beaucoup de prière pour la ville et son réveil, avec une inquiétude personnelle. Si arrivait ici un catholique vivant et cultivé, il devrait trouver tout de suite les points d’application. Le lendemain, elle est toute paisible. Elle voit ses tantes et elle a avec elles des conversations superficielles sur les chapeaux et les modes. A l’occasion d’une visite chez Schwob, elle voit les tableaux de Charles Humbert, un peintre local, qui a peint des natures mortes et qui peint maintenant des scènes bibliques. Mais il n’est pas croyant. Les Juifs achètent cela : des tableaux du Christ, la scène d’Emmaüs. Ce qui est chrétien s’approche d’eux par des voies détournées. Theo Schwob a fait à Tavannes la connaissance d’un jésuite et il s’est converti; il a autour de lui un cercle de catholiques; lui, un homme de grand prestige, lit la Bible. Tout semble à Adrienne incomparablement plus vivant qu’à Bâle. Adrienne est toute prière; c’est comme une respiration qui passe à travers tout. A part cela, elle est tout à fait naturelle, elle n’a aucune vision; ce qu’elle doit savoir lui est donné sans vision. Le retour à Bâle est merveilleux, le paysage avec les couleurs d’automne. Elle pense : “Il serait facile de se laisser dorloter par Dieu”.

Novembre - Nouvelle expérience de la mort. Pendant mon absence en Allemagne, Adrienne est très malade. Elle me dit après coup que cela avait été tout à fait incertain : mourir ou ne pas mourir. Un soir, ce fut si grave qu’elle dit à Werner qu’elle ne pourrait sans doute pas monter l’escalier. Finalement elle va quand même au lit; Werner veut avertir Merke, mais elle l’en empêche. Elle pense : il a dû y avoir quelque chose de semblable quand Étienne vit le ciel ouvert. Traduction dans le corporel : le sentiment de passer par une ouverture avec le haut du corps tandis que les jambes sont encore prises. Un état de passage vers le haut, mais non dans le sens d’un ravissement, où l’on ne remarque rien qui ressemble à une choix ou à une invitation. (”A peu près comme maintenant quand je vais et viens d’une pièce à l’autre en dictant, je passe à chaque fois un seuil sans y faire attention. Il y a pourtant beaucoup de visions où je vois par exemple en même temps la Mère de Dieu et les objets qui se trouvent dans cette pièce »). Cette fois-ci c’était différent : c’était une entrée dans le ciel après la mort. Quelque chose entre une invitation et une tentation, mais sans aucun chantage. – “D’une certaine manière, mon moi physique et mon moi spirituel, qui lui appartient, comprenaient que cela ne pouvait pas continuer comme cela (dans cette maladie); on est si fatigué qu’on ne peut plus se ressaisir pour arriver à comprendre. Cela comme une constatation tout à fait objective. Le fait est si patent qu’il n’y a là aucun sacrifice. C’est simplement un constat. Et on voit l’attente des autres. Mais à l’instant où elle est claire, on sait que toute décision vous est retirée. ‘S’il te plaît, fais exactement ce que veut le P. Balthasar’. C’est sûrement un mystère de la Mère : elle inspire de faire ainsi; cela provient de son oui. Et elle en montre quelque chose à la cour céleste ». Pour l’instant, Adrienne a déjà transmis l’affaire; elle ne décide rien. Pour l’instant, l’importance de l’événement n’est pas clair pour elle.

10. Adrienne et le Père Balthasar

20 février 1948 Le P. Balthasar va voir l’évêque (au presbytère de Sainte-Marie); il y a un grand éclat : on ne sait vraiment pas ce qu’est cette communauté. Il y a quand même assez d’autres communautés de ce genre pour tous les besoins possibles. Et avec cela, pas de règles, pas de plan! Le Provincial lui a écrit à nouveau que les jésuites s’en désolidarisent tout à fait. « Je cherche en vain à l’apaiser en le renvoyant au Général ». – Le P. Balthasar est très souvent absent pour des cours, des retraites, des conférences. Il est difficile pour Adrienne qu’il ne soit pas là. « Elle ne me dit rien de plus que le nécessaire. Durant les nuits, elle porte beaucoup de choses toute seule ».

10 avril - Le soir, Adrienne est à deux doigts de la mort. J’étais chez elle, elle voulait à tout prix que je reste encore. Mais je devais partir. Son coeur s’arrêtait. Mais c’était surtout l’atmosphère qu’elle ne supportait plus. Comme si Dieu et le diable se neutralisaient en elle, non dans un combat vivant mais dans un combat déjà réglé après lequel les deux sont comme abattus. En elle règne la pure “incroyance », comme un état. Et elle ressentait cela comme une ambiance de mort. Déjà durant la journée elle avait dit qu’elle allait mourir prochainement, peut-être déjà cette nuit. Elle m’appela au téléphone, je ne pus pas lui dire grand-chose, mais c’est la “voix d’un croyant” qu’elle allait chercher dans l’obéissance; elle put à nouveau prier et même avec une confiance et un équilibre rares. Elle peut regarder en face ce qui arrive. Puis elle prie à nos intentions.

Après PâquesIgnace se montre peu. Comme s’il ne voulait pas que sa mission prenne possession de la nôtre. Comme s’il voulait, justement maintenant que je dois sortir de la Compagnie, me laisser ma liberté pour faire le pas.

20 maiDans la nuit, une rencontre avec le Seigneur. Adrienne prie, pas d’une manière tellement profonde, elle rend à Dieu les choses du jour écoulé. Elle lui recommande la mission. Tout alors devint soudain insupportablement difficile. Mais aussitôt après, il s’ensuivit une protection : paix et satisfaction qui s’emparèrent de son esprit comme de l’extérieur. Absolument sans transition. Tout d’un coup le Seigneur est là; ce n’est pas étonnant, car on sait que quelque chose de ce genre ne peut venir que de lui. – Une conversation qu’il est à peine possible de rendre. Adrienne tout d’abord : “Ce serait difficile si tu n’étais pas là”. Le Seigneur montre la profusion qu’il offre. Adrienne : “Je la sens bien, mais est-ce que le P. Balthasar la sent aussi?” Le Seigneur : “Oui. Il a l’assurance chrétienne”. Adrienne : “Est-ce que cela suffit?” Le Seigneur : “Pour un homme, c’est peut-être le plus beau cadeau”. Dans cette conversation, le Seigneur conduisit jusqu’à une limite : la limite qui consiste à ne plus vouloir recevoir . Il peut certes opérer un miracle; mais cela se trouve comme sur une autre feuille. Il s’agissait alors des possibilités qui sont offertes à tout croyant dans l’Eglise, mais qui ne sont pas imposées. Le Seigneur est discret dans ses offres.

10 juinAdrienne raconte : Quand j’ai vu Marie dans mon enfance, la vision manquait certainement de maturité quelque part. Mais je pense quand même que c’était comme ce devait être. Je devais voir qu’il y a un monde qui est vivant mais que je ne peux pas contrôler davantage. Je devais voir que la Mère occupe une place éminente, qu’elle est une vérité et qu’il y a autour d’elle vie et échange. Et vraisemblablement tout cela devait simplement rester en suspens, un peu souvenir, un peu question, pour que à ce moment-là on pût aller son chemin sans se perdre. Et je dus vraisemblablement faire ces études, et rencontrer un nombre aussi infini de gens, et apprendre à connaître leurs peines et leurs besoins. Bien qu’aujourd’hui je doive penser douloureusement : si j’étais quand même devenue catholique plus tôt! Mais ce n’était sans doute pas possible. L’expérience humaine aussi devait s’accumuler pour qu’au moment voulu je puisse être reçue par vous (le P. Balthasar) et parvenir à un fruit en Dieu. Et vous aussi, vous avez dû parcourir un chemin analogue afin qu’un jour les deux moitiés de la lune s’assemblent. Depuis le paradis, Dieu a créé les humains les uns pour les autres à des points de vue très différents. Et la Providence ne se manifeste pas tellement dans le fait que les deux missions se retrouvent; elle se manifeste plutôt dans le fait que chacune ait d’abord été conduite par un chemin complexe, qui était nécessaire, pour aboutir finalement à la combinaison qu’il fallait.

18 juinDe la mise en dépôt accomplie par le Fils sur la croix, il reste pour l’Eglise un trésor : un compte pour les missions ultérieures. Ce trésor est monnayé, “changé”, quand la grâce est utilisée pour une mission. Adrienne ne cesse de voir le mystère de cette mise en dépôt et, au début, elle ne comprend pas ce qui lui est montré par là. Elle doit s’y investir. Il est montré quelque chose du trésor qui est à utiliser maintenant, sinon ce ne serait pas montré. Ici s’insère la mission du P. Balthasar : celle-ci est en quelque sorte pour Adrienne son principe directeur pour parler dans l’Esprit; elle doit s’appliquer à parler dans l’Esprit aussi longtemps que le P. Balthasar comprend. En tout cas expliquer aussi longtemps qu’il voit clairement ce qu’elle veut dire. Par là elle n’influence pas le P. Balthasar, elle analyse, elle ne fait que disséquer ce qu’elle voit comme une unité. Adrienne ne croit pas que ce soit lié au fait que j’ai une formation théologique et elle non; mais ce qu’il y a souvent, c’est que la théologie d’aujourd’hui n’est pas arrivée (ou pas encore arrivée) au point de comprendre ce qui est montré. – Quand quelqu’un lit Adrienne et dit : c’est du pur Balthasar, il peut parfois avoir raison. Là où Adrienne voit jaune et le P. Balthasar bleu, elle doit peut-être à l’occasion se rendre à l’endroit où il voit le bleu pour pouvoir le conduire à partir de là jusqu’au lieu où elle voit le jaune. Dans le parler en Esprit, il peut y avoir des phases où le P. Balthasar donne certains contours. Mais cela n’influence pas le résultat d’ensemble, cela n’influence que le chemin. Le P. Balthasar est aussi pour elle l’auditoire; autrement cela ne va pas. Il fait partie de la mission qu’elle se déroule sur une île avec laquelle il n’y a pas de communication. Mais toute la relation est destinée à l’Eglise et lui appartient. Seulement la transmission ne doit pas avoir lieu maintenant. La mission est un gâteau qui est destiné à quelqu’un; il est confié aujourd’hui à un garçon boulanger mais il l’a jeté par terre. Le chemin de la mission est très étroit, le faux se trouve tout près.

Début août - Incertitude sur ma sortie (de la Compagnie, après la retraite du P. Balthasar à Barollière avec le P. Mollat). Einsiedeln. Adrienne dit : J’ai entendu une voix : « Ton destin est vraiment trop dur parce qu’il inclut celui du P. Balthasar”. Adrienne sent constamment peser sur elle une responsabilité énorme à cause de ma sortie de l’Ordre. Je lui donne un chapelet. Elle dit le chapelet le soir du 1er août. Tous les mystères de la Mère sont parfaitement présents. D’habitude sa propre destinée n’a pour elle absolument aucune importance, elle n’y réfléchit pas; ce sont simplement des mystères contemplés du ciel. Mais cette fois-ci notre double destinée est incluse expressément dans sa prière et cela comme un vrai fardeau. Et à partir de ce fardeau, le chemin aboutit de nouveau à quelque chose qui n’a pas d’importance parce que ce qui est propre est totalement inséré dans la destinée de la Mère. Et cela d’une manière tout à fait naturelle; il y avait peu de lumière surnaturelle. Déjà quand elle avait “conçu de l’Esprit Saint”, tout était clarifié et apaisé. L’important, c’est sa conception. “Gloire au Père…” Également “maintenant” comme “en tout temps”, le présent est réellement inclus dans cette gloire. Il n’y a dans notre destinée rien de fâcheux, rien qui ne contribuerait pas à la gloire de Dieu. Ce chapelet fut comme une absolution pour tout. L’instant présent n’a rien à faire avec une “faute”. L’Esprit souffle où il veut, il nous place où cela lui plaît. Comme à l’hôpital on “s’occupe” du malade, tout est bien fait. – “Pendant que vous disiez la messe (à Einsiedeln) : la joie de la Mère à cette messe. Elle sembla aussi prendre Ignace en sa main auprès de l’enfant pour montrer qu’il fait ce qu’il peut. Elle lui confirme ce qu’il fait. Lors de la collecte, on ne savait plus si c’était la statue de la Mère ou elle-même, l’une devint l’autre. – La situation privilégiée de la Mère entre les saints et Dieu Trinité. D’habitude Marie et Ignace se trouvent l’un à côté de l’autre comme égaux en droits. Aujourd’hui on voyait clairement la prééminence de la Mère. Et on voyait aussi que Marie au fond était le directeur de conscience d’Ignace; sur terre, il n’en avait jamais eu un vraiment. Mais il a beaucoup reçu de la Mère sans savoir exactement que cela venait d’elle. – Lors de la communion, je vis nettement la Mère vous présenter le calice en l’inclinant. Ensuite quand tous eurent communié, tout fut rempli d’anges. Au début les anges semblaient avoir été cachés derrière la Mère, et alors ils jaillirent tout d’un coup, presque comme des bulles de savon”.

Triduum de pénitence avant l’Assomption de Marie - Il s’agit dans l’ensemble d’un état où on laisse faire, un état de suspension et de l’œuvre de l’Esprit Saint. Sur consigne de saint Ignace pour le temps des exercices de pénitence, j’avais donné à Adrienne certains thèmes de méditation auxquels elle devait réfléchir durant la pénitence : l’état de Marie quand le Fils la quitte, l’état d’Ignace quand il doit fonder son Ordre, l’état de saint Jean-Marie Vianney quand il entre dans son confessionnal. Adrienne résume ensuite le résultat : le plus grand danger qui est couru dans l’état de suspension de la désolation, c’est la tentation de la fuite : fuir l’état imposé par Dieu pour un état qu’on choisit soi-même. L’état de désolation ressemble à une salle sans tableau, il est rempli uniquement de l’absolu de Dieu. C’est justement pourquoi l’état de désolation est proche parent des inspirations de l’Esprit Saint. On ne peut recevoir celles-ci que si on leur est totalement disponible, aussi désarmé que possible. Cela ne vaut naturellement que pour la désolation imposée par Dieu. Ici le discernement des esprits est indispensable. Celui qui est sans satisfaction dans la prière, mais qui à part cela se comporte d’une manière impossible avec son prochain ne peut pas être dans une désolation imposée par Dieu.

13. Diable et tentations

10 avril 1948 - Adrienne sort, rencontre Ida qui est toute en larmes. “Je ne peux pas quitter la place de la cathédrale” (elle avait accepté une place à Zurich). “J’aime Madame le Professeur. Mais je ne sais pas, je suis envoûtée. Je pense souvent que Madame le Professeur est trop bonne, alors je dois justement être méchante”. Adrienne : “Et où se trouve le Bon Dieu dans tout ça?” Ida recommence à se tordre, elle est projetée de-ci de-là, elle s’accroche à la balustrade, sanglote; Adrienne lui met la main sur l’épaule et elle a au même moment la sensation de toucher quelque chose d’enflammé, tout à fait sec, qui se dissout sous sa main. Adrienne n’a pas vu le diable. Elle avait seulement le sentiment que ce qu’elle avait touché était mort. Ida était devenue toute calme et elle s’appuya sur Adrienne. Le lendemain elle est tout à fait normale, accomplissant simplement son service, sans l’exaltation qui d’habitude la portait à se donner en spectacle.

17. Le livre de tous les saints

15 août 1948153 est le nombre total de la sainteté; en lui sont intégrées toutes les formes diverses de l’obéissance; les formes diverses n’en découlent que par une décomposition, une différenciation, qui n’est chrétiennement possible que si elle est toujours complétée – même dans leur différenciation – par le nombre entier. C’est pourquoi il ne servirait à rien d’étudier un saint isolément et de le présenter dans ce qu’il a d’unique, de le décrire comme digne d’être imité, si en même temps on ne le présentait pas absolument comme une porte particulière d’accès à la plénitude du Seigneur, par laquelle nous comprenons plus profondément quelque chose du Seigneur. Tous les saints doivent laisser transparaître le Seigneur; c’est lui qu’on doit voir, éclairé par les saints. – Mais en même temps ils doivent avoir leur lumière, leur forme, leur relief afin que tout ne se dissipe pas dans la forme du Seigneur, sinon ils ne rempliraient pas la tâche qui est la leur de renvoyer au Seigneur. Si les saints étaient si semblables les uns aux autres qu’on ne pût plus les distinguer, il n’y aurait rien de plus à lire en chacun, leurs missions coïncideraient, cela n’aurait pas de sens de parler de nombres premiers. C’est pourquoi il s’agit toujours en même temps d’universalisation et d’individualisation.

Toussaint Adrienne : Dans la rencontre avec les saints, il y en a qui disent spontanément certaines choses, tandis que pour d’autres on doit le leur demander. De temps en temps il faut briser une certaine résistance. Ils sont un peu inhibés par leur époque et ils n’aiment pas tellement s’exprimer pour la nôtre. Sous ce rapport, Ignace est sans doute le moins inhibé.

18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture

Janvier 1948La dictée sur Isaïe commence par la vision d’Isaïe (chap. 6). Adrienne est comme prise par la vision et son atmosphère. Elle utilise une comparaison tirée de sa profession. C’est comme quand on passe dans une salle d’opération : ça sent l’éther, beaucoup de médecins et d’infirmières vont et viennent tout affairés, par terre il y a des caillots de sang. L’opération elle-même, on ne la voit pas. Ainsi, en entrant dans le ravissement, Adrienne n’a tout d’abord pas vu la vision elle-même, elle a saisi l’atmosphère.

Pour une pause à la fin de cette année 1948

- La Compagnie de Jésus. « Ce qui dépassa réellement les forces humaines (d’Adrienne), ce fut la part de responsabilité qui pesa sur elle lorsqu’elle me poussa à sortir de la Compagnie de Jésus, alors que plus aucune perspective ne restait de pouvoir accomplir, dans le cadre de cette Compagnie, le devoir catégorique qui nous était imposé de fonder une nouvelle communauté. Certes, j’avais moi-même des preuves en surabondance que cette mission existait et devait être comprise comme nous la comprenions : car Dieu aura toujours la possibilité de s’exprimer sans ambiguïté en face de l’une de ses créatures (et spécialement dans l’Église). Pour moi, la Compagnie de Jésus fut la patrie la plus chère, la plus naturelle. L’idée que l’on doit, dans la vie, plus d’une fois, ‘tout quitter’, même un ordre religieux, pour suivre le Seigneur, ne m’était jamais venue à l’esprit et me frappa comme un coup subit. Si j’avais donc mes preuves et agissais en vertu de ma responsabilité propre – ce que je n’ai jamais regretté depuis lors -, pour Adrienne, dont le rôle d’intermédiaire fut essentiel, la coresponsabilité fut pourtant terriblement lourde. Une lettre qu’elle écrivit à mon provincial d’alors en témoignera un jour » (Ibid., p. 34-35).

La suite en 41.24

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo