41/24. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1949-1950

 

1949

 

Pour l’année 1949, le « Journal » du P. Balthasar compte 37 pages (Erde und Himmel III p.9-46). Jusqu’à la fin du « Journal », les détails biographiques se font plus rares. Sont privilégiés les « Matériaux pour l’intelligence de la foi ». La première note de cette année est datée du 20 janvier.

1. Santé

Fin juin 1949 - Durant la nuit, Adrienne a de très violents accès de toux. Pleurésie avec de fortes douleurs. Vomissements. Merke passe la voir.

Fin novembreAdrienne a une congestion. Elle a du pus dans les poumons et elle doit tousser terriblement des nuits entières. La nuit dernière, elle dit une fois encore qu’elle n’a plus de courage. Cela ne peut plus continuer. Ces derniers jours, elle parle toujours plus fréquemment de la mort.

6 décembreAdrienne a constamment des nuits affreuses. Les poumons sont encombrés, elle tousse durant des heures et ne dort plus guère. La toux fatigue le coeur, provoque douleurs et vertige. Souvent elle est sur le point de demander la mort. Mais le jour suivant elle est de bonne humeur, comme transfigurée. – Ces dernières semaines, Adrienne transpire tellement la nuit que le drap du dessus et celui du dessous sont complètement trempés. C’est de la faiblesse. Grâce aux grenades, les douleurs à la vésicule biliaire et aux reins ont un peu diminué. A la place, le coeur et les poumons, et la course incessante à cause de l’inflammation de la vessie; et presque toujours l’insomnie.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Août 1949 - J’ai entendu la confession de la petite Thérèse. Elle énumère quelques petites choses qui sont des fautes mais pas des péchés. Marie alors se tint à côté d’elle et elle lui découvrit l’image de la perfection, et Marie se réfléchit dedans. Il fut clair alors que l’élément positif réside dans la contrition. Plus un homme est saint, plus affinée devient pour lui cette image de la perfection. A ceux qui sont vraiment saints, Marie prête l’image de sa propre perfection afin qu’ils gardent toujours sous les yeux ce qui est inaccessible et ne pensent pas qu’ils n’auraient sans doute plus grand-chose d’essentiel à confesser. Thérèse confesse peut-être qu’elle a été impatiente et distraite et d’autres choses de ce genre. Si elle comparait son image de la sainteté avec celle d’un autre saint sur terre, par exemple avec celle de la grande Thérèse, elle pourrait penser en toute honnêteté : elle non plus n’a pas toujours été des plus patientes. Mais je ne dois absolument pas me comparer à d’autres, fussent-ils saints; il suffit que je tienne devant mes yeux l’image que Dieu a de moi. Et si des saints sur terre font grosso modo ce que Dieu attend d’eux, il reste toujours encore l’image de la Mère, celle de sa perfection terrestre, humaine.

Octobre - Adrienne a vu Origène. Elle se sent bien avec lui. Sa mission à elle se trouve très près de la sienne.

12 décembre - Au fond, c’est en compagnie des Pères de l’Eglise qu’Adrienne se sent le plus à l’aise. Elle dit que récemment elle en avait à nouveau rencontré quelques-uns, et combien leur façon de penser était proche de la sienne. Elle se sent particulièrement liée à Origène. Elle dit aussi qu’elle avait vu comment tout ce que les Pères savent de l’Ecriture provient de la prière. C’est dans la prière qu’ils voient si c’est juste. Et c’est dans la prière aussi qu’elle-même peut opérer un discernement.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Début mars 1949A Paris (N.B. Adrienne et le P. Balthasar ont sans doute passé quelques jours à Paris). Durant la nuit de dimanche, Adrienne contempla la Passion du Seigneur, mais ce ne fut pas un « trou » proprement dit. Les mains lui faisaient vaguement mal. Elles saignaient visiblement; le matin, Adrienne trouva des taches de sang sur le drap. Mais les plaies étaient fermées. Quand elle se lava les mains, l’eau fut rouge également bien qu’on ne vît aucune plaie ouverte. Adrienne est inquiète; elle met des gants pour aller à l’église, mais il n’y eut pas d’autre saignement.

Les notes du Père Balthasar concernant la semaine sainte 1949 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » (« La croix et l’enfer ») I, p. 196-242.

Novembre - Adrienne a de très fortes douleurs, mais elle en sourit constamment parce que maintenant justement elle voit l’accueil des douleurs, et cela dans la disproportion existant entre le peu d’importance de ce qui est donné et la grandeur de l’accueil. « Chez les Juifs, ceci n’était pas possible, ils souffraient et mouraient dans l’obscurité. Nous avons la possibilité de souffrir dans la vie du Christ. Pour eux, la souffrance était une punition; pour nous, c’est en quelque sorte une récompense, en tout cas quelque chose de très positif. Nous sommes toujours fort navrés de la souffrance des enfants, mais je crois que les enfants souffrent beaucoup plus facilement et mieux que nous. Ils ont plus de patience, ils sont moins accablés. Il y a là un mystère qui s’ajoute au mystère des saints Innocents ».

24 décembre – Ignace dit : Oui, l’état d’Adrienne a un sens, car toute souffrance par laquelle on passe abrège la souffrance d’un autre. Quand une attente dans cette forme aride est imposée par Dieu, cela a son sens en Dieu et c’est aussi fécond que la prière.

4. Événements insolites, prémonitions, guérisons inexpliquées

24 mars 1949Mercredi de la semaine sainte. Hier et ces jours derniers, Adrienne devait toujours vomir quand elle mangeait quelque chose. Aujourd’hui elle prit un morceau de viande, assez gros. J’avais à peine commencé à manger le mien que par hasard je regardai son assiette : le morceau avait disparu. Comment avait-elle fait cela? Il lui aurait été impossible de le manger en si peu de temps. Il avait disparu.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

20 janvier 1949Sur le « mariage spirituel » chez Jean de la croix.

Février Naître de Dieu.

Début mars Le Mont des oliviers – Le monde entier engagé dans une descente vers l’enfer.

25 marsL’Annonciation à Marie.

Printemps - Sur l’Esprit Saint.

26 maiAscension.

12 juinTrinité.

16 juinLes saints – Le ciel et ses secteurs.

Juin L’humiliation du Fils.

Fin juinLe péché et le mystère de la souffrance.

12 décembre Paul et les révélations.

24 décembreL’attente du jugement – Les prières pour les âmes du purgatoire.

8. Adrienne et ses relations

Octobre 1949 - Pénurie d’argent catastrophique. Adrienne n’en parle plus. Mme le Docteur H. n’aide plus ou oublie. Il faudrait sans doute des milliers de francs. Récemment Adrienne avait un besoin urgent de 100 francs et elle les emprunta à sa mère fortunée. Peu de temps après, en présence de Mlle G., sa mère les lui réclama en répétant la grande gêne que cet emprunt lui avait causée. Adrienne en eut grande honte pour sa mère. Le dimanche 22, Teddy invite toute la famille au restaurant pour un souper; sa mère recommence à dire qu’Adrienne avait dû lui emprunter 100 Frs et que cela lui avait beaucoup manqué. En même temps, sous la table, elle glisse 100 Frs à son fils Teddy pour régler le souper; Teddy les prend avec gratitude bien qu’il soit directeur de banque à Londres. – Adrienne me défend de parler argent avec Werner.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

20 janvier 1949Adrienne : Lors des méditations du matin, beaucoup de choses ne font qu’un avec la sainte communion. Ces derniers temps, je n’ai plus médité à partir de textes précis, surtout l’après-midi quand je suis fatiguée. Je prends alors le livre, ou bien le texte est d’habitude présent. Du reste est-ce qu’on ne médite pas tout le temps? Pendant que nous faisions le livre sur la confession, la confession revenait sans cesse; beaucoup de choses également la concernant qui n’ont pas été mises par écrit, surtout ce qui touche l’attitude de confession et la mission en soi. Beaucoup de choses aussi sur la réciprocité des trois personnes en Dieu. – Le matin, quand je m’éveille, la plupart du temps je suis déjà au milieu d’une méditation ou d’une messe qui est dite à un endroit ou à un autre, ou au milieu d’une phrase du texte de la messe. Alors la plupart du temps je communie à cette messe. Mais il peut se faire aussi que ce que je médite n’a qu’un rapport lointain avec la messe et il arrive alors que le Seigneur ou un ange – de temps en temps aussi le prêtre qui dit la messe à laquelle on assiste – me tend l’hostie. Souvent alors toute la méditation part de la communion : elle forme la matière. Etre avec le Fils dans lequel le Père s’exprime, ou communier avec les apôtres, ou bien avec d’autres qui sont venus plus tard, mais c’est toujours une communion comme don d’une force dont on a besoin: pour comprendre ou simplement pour être. – Souvent, dans la dictée, le sentiment qu’on commence là où on a commencé le matin si bien que la dictée provient de la même source que la réception de la communion. Celle-ci a créé la condition préalable à la compréhension d’un texte, d’une vérité. Le terme « atmosphère » ne sonne pas bien, mais c’est dans cette direction. – Quelque part entre deux vieilles femmes ou deux vieux messieurs à gauche et à droite, à un banc de communion quelconque, dans une église quelconque, je communie alors. Est-ce que le prêtre s’en rend compte? Je n’en sais rien. Mais il peut aussi se faire que tout l’extérieur est totalement effacé, il n’y a plus que la communion qui est en cause et on remarque seulement au mouvement des gens quand on doit avancer. Souvent aussi l’entourage est pleinement réel, je pense par exemple : ici il faudrait remettre le chauffage en marche. Mais d’autres fois, le tout se passe dans une sorte de vision à laquelle on prend si bien part qu’on ne sait qu’une chose : ce qui nous est montré. – Ce qui importe aussi, c’est ce qui est exigé à ce moment-là. Quand on doit s’ouvrir tout entier au mystère de l’eucharistie, quand on doit méditer seulement comment le pain devient le corps ou comment le Seigneur se prodigue lui-même, les phénomènes accessoires sont beaucoup plus effacés que lorsqu’on doit comprendre par exemple l’esprit de ceux qui vont communier, qui sont réellement à côté de vous et avec lesquels on doit entrer dans une sorte de communion pour comprendre ce qui se passe en eux. – Ces derniers mois, j’avais le sentiment que les communions gagnaient en extension dans deux directions : on pénétrait plus profondément le mystère divin du Père et du Fils, mais aussi la portée humaine s’ouvrait mieux à vous. Je voyais davantage les dispositions, les attitudes, les états d’âme lors de la communion. – La méditation qui suit part souvent de la communion : en présentant l’hostie, le prêtre présente aussi la matière de la méditation. Mais le Seigneur peut se donner dans l’hostie de manières très différentes : tel qu’il a vécu parmi nous, l’homme Jésus qui est en même temps Dieu. Ou comme le Fils dans le Père, sans forme saisissable par les sens. Les méditations peuvent rester parfois gravées dans la mémoire si bien que je puis les reconstruire point par point. D’autres fois, je ne sais rien de plus que ceci : en un lieu difficilement accessible, j’ai expérimenté des choses qui sont cachées dans le mystère de Dieu. On sait encore que lors de la méditation on était saisi dans une sorte de « transformation ». – Sur l’expression « transformation ». Supposons que je suis orgueilleuse et que je devrais devenir humble. Vous pouvez me dire une parole qui m’impressionne : une parole effrayante sur l’orgueil, une autre attirante sur l’humilité. Ou bien je vois que vous n’êtes pas content, j’en comprends la cause, je dois faire un effort. Mais il peut aussi se faire que vous me transformiez simplement si bien qu’ensuite je suis une autre, mais je ne peux pas dire comment cela s’est passé. Ou peut-être vous ne faites que prier et je suis transformée par la prière. Justement je médite beaucoup maintenant sur ce sujet. Et j’apprends par là aussi quelque chose du pouvoir de transformation de la prière. On y est introduit et malaxé. Et cela jamais tout seul mais toujours en relation avec la mission, avec l’Eglise, avec tout ce dont vous êtes chargé.

Début marsParis. A Notre-Dame, ce qui est impressionnant : comment foi et incroyance sont mêlées. Chez nous, à Bâle, tout est moyen; beaucoup de tiédeur et quelques-uns sont zélés. Au total : des gens qui comptent leur prime d’assurance. On est très étonné quand (dans une prière conduite) on peut voir la manière dont les gens s’occupent chez nous pendant la messe. A Paris, c’est tout à fait différent : un noyau de vrais croyants qui dès le premier instant produisent un effet de choc. Même quand il n’y en a qu’un seul, ou bien deux ou trois, on a le sentiment d’un groupe de choc. Et le zèle est lié à un apostolat direct. L’isolement des cercles catholiques chez nous fait ici totalement défaut. Une large moyenne n’est pas constituée comme chez nous de compteurs de primes, mais de gens remplis d’orgueil et d’ambition : pouvoir de l’Eglise, position dans la politique, facteur de représentation dans le fait d’aller à l’Eglise, etc. Toujours. Et à côté, tous ceux qui sont dégoûtés. Qui n’ont certainement plus la foi, qui entretiennent avec Dieu une sorte de froide amitié. Comme on met dehors non sans raison quelqu’un dont on était autrefois l’ami; on le voit encore parfois mais on n’a plus rien à lui dire. Il y a une tradition, mais on ne se sent plus obligé profondément par elle, on n’a pas besoin non plus de mettre forcément de l’ordre en soi. – A Notre-Dame : pour un qui priait vraiment, on en voyait trente qui ne faisaient que regarder l’église. L’incroyance se manifestait d’une manière si massive et si aiguë que la foi en paraissait d’autant plus consolante. Dans l’église Sainte-Marie à Bâle, on sent une sorte d’atmosphère de foi même si elle est dégénérée. Ici, quand on rencontre quelqu’un qui croit vraiment, on est touché presque jusqu’aux larmes. Tout le reste est tellement dénué de foi; on s’étonne que toutes ces églises ne soient pas devenues depuis longtemps des musées. – A Paris. Le soir, après le théâtre, pas de taxi à trouver; finalement Adrienne fait à pied tout le chemin qui va du Châtelet à l’hôtel du Louvre. Elle est à moitié morte, elle tombe une fois, se relève. Elle voit Marie qui l’accompagne. On n’a pas le droit d’être fatigué, la lassitude conduit facilement à la résignation. Nous n’avons pas la capacité divine du Fils d’être fatigué jusqu’à en mourir; dans sa lassitude à lui, il n’y a pas la moindre résignation. Nous oublions le toujours-maintenant, nous oublions que nous marchons à la suite du Christ, qu’il y a dans notre lassitude une nécessité. – Ce fut Marie aussi qui fournit à Adrienne une relation aux personnes. La ville est si grande qu’on perd la relation aux individus. Mais la Mère montra la grandeur de Dieu qui possède avec chacun une relation particulière même là où elle n’est ni vue ni comprise, même là où on la rejette. Dieu est partout beaucoup plus intéressé que nous ne le pensons. Les situations des hommes à Paris sont aussi beaucoup plus développées que chez nous. Non seulement les couleurs sont plus différenciées, il y a aussi toutes sortes de nouvelles couleurs. Le péché également a une autre apparence. Les contrastes sont plus forts. Les gens ont pour pécher mille manières auxquelles nous ne pensons pas. Entre la foi et le péché, il existe davantage de relations. Il y a une sorte de compassion humaine pour les pécheurs, et on s’y enferme soi-même. Les hommes savent beaucoup plus exactement où ils se trouvent – entre la foi et le péché -, et les médiations se font autrement que chez nous, épiciers renfermés. C’est avec la Parole de Dieu qu’on devrait pouvoir toucher Paris, non avec ses propres réflexions. Avec l’Ecriture, avec le christianisme primitif.

Juin - « Quand je devins catholique, je me fis d’abord un certain programme : quelques Notre Père et quelques Je vous salue Marie et un Suscipe et l’angélus et un Veni Sancte Spiritus. Nous en avons parlé autrefois et vous avez été étonné de la rigidité de ce programme. Je dis : je me connais; c’est pour le temps où je n’aurai plus envie de prier. Il resterait au moins un petit quelque chose. C’était la prière du soir, et d’ordinaire je la répétais plusieurs fois. C’était des vivres de réserve. Je ne sais plus quand je l’ai laissé tomber. Pendant tout un temps, je l’ai aussi augmentée et vous m’avez alors interdit de le faire. Maintenant il peut arriver qu’en allant en voiture à la consultation je dise le premier Ave de la journée. – Les jours où je suis vraiment mal, la méditation ressemble souvent aux feuilles d’un livre d’images. C’est un autre qui a peint les images, je n’ai qu’à contempler un petit peu. Il y a alors aussi de très légères méditations traversées de beaucoup de prière vocale. Je prie par exemple pour que le monde comprenne mieux les mystères de Dieu. Si j’ai de fortes douleurs, je suis prête à les offrir, mais alors me vient à l’esprit que le monde ne veut rien savoir du sacrifice du Seigneur; et cela est si triste qu’on prie pour le monde avec tristesse. Le « livre d’images » est là aussi pour les temps de souffrances et surtout de lassitude. Dans les méditations où on reçoit beaucoup de visions, on ne tourne pas les pages, on est fixé par ce qui est vu. – La prière vocale peut simplement aussi remplir des vides : le trajet du garage jusqu’à la consultation, etc. Il y a de plus une manière de devoir penser à Dieu qui se trouve très proche de la prière vocale; on ne dit peut-être alors toujours que « Dieu », ou « Toi », ou bien on est simplement ébahi ou on ne fait qu’adorer. Des relations comparables à celles d’une mère avec son enfant; on parle avec lui, puis on se tait, et on est quand même toujours occupé avec lui.

29 juilletCette nuit, alors que j’étais si mal, j’ai pensé à beaucoup d’événements du passé. Je devrai sans doute bientôt partir. Il y a eu tant d’obscurités, tant de « trous ». Leur sens principal était quand même sans doute qu’à chaque fois on devait tout redécouvrir à nouveau. Dans un coin de son âme, on savait que, dans trois semaines, ce serait Pâques. Mais d’un autre côté, cette certitude vous était enlevée si bien que l’irrationnel l’emportait de loin sur le rationnel. Je savais qu’il y aurait une fête, mais la foi m’était retirée en la circonstance et c’était beaucoup plus fort que la conscience qui m’en restait.

Août Adrienne : La nuit dernière, souffrances et malaises. Au milieu de tout cela, un grand bonheur : participation! Ce bonheur était totalement objectif et cependant sensible en tous les endroits de l’âme et du corps, formant donc parfaitement une unité. Mais à l’instant où cette unité menaçait de devenir mon unité, elle se transformait à nouveau en une joie et une participation tout à fait objectives. Je compris alors que, dans la foi, il nous est permis de participer à tout ce qu’on aime, à tout ce qui nous intéresse, et que ce tout en Dieu c’est le monde entier parce que Dieu aime tous les hommes; que par la foi, sur terre, on passe du particulier au tout; par exemple par le particulier, par celui qu’on aime, on passe à tous ceux qui aiment; par quelqu’un qui souffre à tous ceux qui souffrent; par quelqu’un qui est joyeux à tous ceux qui sont joyeux. – Adrienne : Dans les premières années, beaucoup de choses étaient très excitantes. Il y avait beaucoup à voir. Et toutes sortes de gens venaient à moi ou j’allais chez eux. Maintenant je ne peux vraiment plus rien faire. On est tellement tenté de dire : « Mon Dieu, ne pourrais-tu pas me prendre avec toi? » Mais au même moment cette prière s’arrête; elle serait quand même contre mes « principes », ou plus exactement contre l’obéissance. D’autre part, quand je pense une fois ou l’autre que je n’ai pas vu la Mère de Dieu depuis un bout de temps, au même instant elle est là et elle me dit quelques mots gentils. – Pour les visions, c’est en ordre, je crois; je veux dire en ce qui concerne l’attitude que vous m’avez apprise et que j’ai cherché à assimiler. Et si une fois ou l’autre m’échappe la prière : « Prends-moi, mon Dieu », je sais tout de suite que cela n’a pas été volontaire et je n’en ai pas mauvaise conscience. Et si la Mère apparaît quand je pense à elle, je ne l’ai quand même pas forcée à venir, sinon elle ne serait sans doute pas apparue. – Je voudrais tant que X se convertisse et je peux prier beaucoup pour lui. Mais je ne peux quand même pas forcer le Bon Dieu à le faire. – Adrienne : Je suis tellement dégoûtée aussi qu’il n’y ait pas d’équivalence entre l’expérience que j’ai faite et ce que je suis à même de faire. Non que j’aie soif d’actes extérieurs, mais avec cette inactivité je ne voudrais pas faire obstacle à Dieu. D’autre part je ne peux pas demander non plus à Dieu qu’il crée des événements extérieurs. Je pense qu’on peut seulement persévérer dans une pure attitude de prière. Et j’ai toujours le sentiment que nous ne sommes pas créés pour la sensation.

Octobre - Toutes les ombres ont disparu; même dans les « expériments » les plus pénibles, Adrienne n’est que total abandon. Extérieurement elle paraît inchangée. Intérieurement, tout s’est tellement développé qu’il n’y a plus de limites visibles. – Adrienne a été au Rigi. Au début, tout alla mal à cause l’altitude. Avec cela, un rhume… Puis cela alla mieux, elle fit un jour seule une longue promenade de Staffel à Kaltbad. Je ne comprends pas comment cela se fit, elle non plus. Mais elle en savoura le plaisir. En fin de compte elle n’aime pas la montagne. Elle aspire à l’eau, surtout la mer. Le mouvement, la lumière, l’infini. Elle a particulièrement aimé les nénuphars de Monet à Paris parce que le monde entier est là dans l’eau, monte de l’eau. Elle regrette que l’hôtel de Vitznau était déjà fermé cette fois-ci. Elle ne cesse dire : je comprends maintenant que la mer m’a appris à méditer. Porquerolles. Elle parle de l’affinité de l’Esprit Saint avec l’eau : fluidité, incompréhensibilité, transparence, lumière. Elle séjourna deux jours à l’hôtel palace de Lucerne; elle en a goûté le plaisir parce qu’elle avait vue directe sur le lac. Les montagnes lui semblent bornées, imposant des limites.

21 novembreAdrienne : Pour la méditation, il s’agit maintenant la plupart du temps des mystères de la Trinité, des choses du ciel et de la vie éternelle. Souvent cela commence par un mot du Seigneur qui est ensuite tiré de plus en plus fort dans le ciel et en Dieu Trinité. Les méditations suivent alors parfois un cours – on passe d’un point à l’autre -, d’autres fois on est simplement suspendu au centre d’un mystère; cela ne va pas plus loin. On peut se proposer un sujet de méditation pour le lendemain matin, et parfois alors c’est bien cela qui se fait. D’autres fois, quand je veux commencer, j’ai oublié ce que j’avais prévu et j’y suis alors justement amenée. Mais parfois aussi tout à fait ailleurs; une nouvelle matière est présentée et la méditation se déroule sans « points ». La plupart du temps alors on est au ciel, on est ensemble, et on n’a pas besoin de se parler beaucoup les uns aux autres. On peut simplement participer.

6 décembreElle raconte quelque chose de la Saint-Nicolas de son enfance. Elle se souvient d’une fois quand elle était encore toute petite. Elle avait dit à saint Nicolas, tout net et sans malice : « Mais tu ressembles terriblement à oncle Lucien! ». Sa mère alors l’avait prise par le bras et entraînée dehors. Elle fut grondée, elle reçut une correction et n’eut aucun cadeau; ce fut très triste. Plus tard, elle voulut faire plaisir à sa famille et elle demanda à un camarade de classe de faire saint Nicolas. Elle acheta tout ce qu’elle put. Et cela se passa très bien, mais sa mère sortit dans le couloir et trouva là un ami de ce saint Nicolas qui l’attendait dans le couloir; elle pensa que c’était un voleur. Elle ne retrouva son calme que difficilement. Adrienne dit que toute sa vie elle a attendu saint Nicolas, à chaque 6 décembre. Et quand on sonnait, son coeur se nouait un peu.

10. Adrienne et le Père Balthasar

22 janvier 1949 Après la confession je dis à Adrienne : « Comme pénitence, faites une prière à Marie ». Après cela, Adrienne à la Mère : « Maintenant nous allons prier comme le P. Balthasar l’a dit ». Marie apparut pour prier avec elle. Adrienne pense : « Je ne peux quand même pas embaucher la Mère pour demander que je ne pèche plus. J’ai donc prié pour vous et à vos intentions et pour la fondation. Et puis j’ai tenu un peu le manteau de la Mère et j’ai dit : chaque vendredi (pour les conférences du P. Balthasar), je veux le tenir. Je lui proposai encore de dire le Suscipe parce que cela fait plaisir à saint Ignace. Et la Mère l’a dit avec moi jusqu’au bout. Il y eut une interruption et nous convînmes de continuer un peu à prier le soir. Mais j’eus de telles douleurs que la Mère vint d’elle-même et nous priâmes à nouveau ensemble et nous fîmes aussi un brin de causette. A la fin, je ne savais pas si elle était partie ou si elle était encore là; il est souvent très difficile de le dire à cause de la fameuse unité de Dieu. Nous avions fait une prière d’adoration, surtout au nom de ceux ou de celles qui doivent venir.

Début mars A Paris. Durant les nuits et à Notre-Dame, Adrienne a vécu beaucoup de choses difficiles. Quand nous parcourons la ville en voiture et visitons des églises, elle se sent davantage protégée par moi et il lui semble que nous pourrions répandre partout une nouvelle semence. Commencer quelque chose qui est certes présent déjà dans l’Église à titre d’idéal. Elle sent notre action au voisinage de « L’Annonce faite à Marie », chez Pierre de Craon, constructeur d’églises, hier et aujourd’hui. Lors de la dernière visite à Notre-Dame, la protection de Marie : comment elle s’entremet entre nous et le monde catholique dans lequel nous devons agir, et cela comme contenu de ce qui est à transmettre qui pour le moment n’a pas encore de réceptacle. Elle nous porte et elle est portée par nous. Elle montrera comment cela va se faire. L’attitude, le don de soi à la Mère sera à transmettre.

Veille de l’Ascension du Christ - Sur l’ordre de saint Ignace, j’interroge Adrienne sur ses dictées. Elle dit : J’aime le faire même si c’est dommage que ce ne soit pas toujours bien. Je voudrais tout y mettre. Moi : Comment faites-vous? Elle : Comment fait-on quand on voudrait beaucoup aimer quelqu’un? Ainsi j’espère que le Bon Dieu sent aux dictées que je l’aime. Je lui demande ce sur quoi elle aime le plus travailler. Elle : J’aime bien faire l’Ecriture sainte. Mais j’aime aussi beaucoup faire quelque chose comme préparation de vos conférences, et également des dictées sur un thème proposé tout d’un coup. Quand il m’est permis de faire quelque chose pour les conférences, je vois chaque fois à nouveau l’unité de notre mission. Moi : Et les livres sur la mission et la prière? Elle : De temps en temps je suis terriblement fatiguée, spirituellement aussi. Maintenant je sens bien que j’ai toujours plus reçu que ce que j’ai donné, je suis à nouveau reposée. Pour le livre sur la vocation, il arrivait souvent que je ne voyais plus du tout où menait le chemin, comme pour un tricot compliqué où l’on doit compter et ajouter, et on voudrait être plus fraîche pour le faire comme il faut. Mais quand la nuit par exemple je pense au travail, je ne cesse de m’en réjouir. Surtout pour rester à l’intérieur de ce que Dieu veut et de ce que vous aussi vous voulez. Les articles isolés, je les ressens davantage comme une détente par rapport au quotidien. Faire quelque chose de mon propre gré. Dans l’explication de l’Ecriture sainte, on peut arriver parfois à un verset où je ne vois rien de particulier. Pour un article par contre, j’ai le libre choix; ou bien également quand le vieux (c’est-à-dire Ignace) me donne des missions , c’est toujours justement ce que j’aimerais dire. – Ce que Dieu veut vraiment, on le fait volontiers. Sur le moment, cela peut être très désagréable, mais rétrospectivement c’est quand même ce qu’on fait le plus volontiers. Supposons que j’aie une tumeur qui me fait très mal; le médecin me dit qu’il doit la couper sans anesthésie; sur le moment, c’est tout à fait désagréable. Mais quand après cela je peux de nouveau mouvoir librement mon bras, je trouve que le tout a été très judicieux. Avec le Bon Dieu, c’est toujours encore beaucoup plus judicieux; c’est pourquoi avec lui on ne peut pas faire de réserves.

Août - Quand je me confesse à vous, je me confesse à Dieu. Je touche donc, dans mon attitude de confession, un monde qui n’est plus le mien, mais le monde éternel. Et l’image de perfection que Dieu a de moi et qu’il me montre en quelque sorte, a en soi le souffle de la vie éternelle. Je puis en emporter quelque chose après la confession, non comme un élément qui se trouvait dans mon acte de confession mais comme un élément qui est reçu par suite d’une sortie de Dieu. Dans ce qui me sépare de l’image de la perfection, je ne vois pas seulement mes lacunes mais aussi ce que Dieu espère de moi. Quand nous parlons tellement de la démesure de Dieu, nous avons tendance alors peut-être à enfermer Dieu dans sa démesure et à le rendre inaccessible. Et certes il habite une lumière inaccessible et nous ne pénétrerons jamais son essence. Mais nous pourrions aussi réfléchir un jour à ce que cela veut dire « se confesser en Dieu », à ce que fut la confession du Fils sur la croix et à la manière dont le Père présentait à son Fils crucifié l’image qu’il avait de lui à l’intérieur de la démesure de Dieu. Ici aussi s’ouvre une distance : « Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse mais la tienne ». Mais quand Dieu le Fils prie, le Père prie avec lui : il lui répond en soutenant ses demandes; il se place à côté du Fils pour prier avec lui et il reste en même temps de son côté paternel pour lui répondre. Une partie de sa réponse consiste pour lui à prier avec le Fils et aussi dans le fait que le Fils ressent sa présence; une autre partie de sa réponse réside dans le fait qu’il se tient en face de son Fils.

Octobre - La situation ces jours-ci apparaît désespérée au P. Balthasar. On l’accuse de toutes les mauvaises actions. On raconte que le P. Balthasar est un phénomène pathologique. Sa vie passée dans la Compagnie ne laisse pas apparaître comme vraisemblable qu’il soit destiné à devenir « fondateur d’Ordre ». L’évêque de Fribourg rejette ma demande, il ne veut rien avoir à faire avec la fondation d’Ordres nouveaux. Seul Guardini lui offre d’aller à Munich et de l’habiliter pour l’enseignement supérieur : mais alors comment vont se passer les choses à Bâle?

26 novembre – Veille du premier dimanche de l’Avent. Au cours de la dictée, insuffisance cardiaque : Adrienne pense mourir. Elle s’allonge, parle de sa mort. Se remet un peu. Le soir : « Je suis comme détachée de la terre, mais aussi du ciel; c’est comme si le ciel s’éloignait dans la même mesure que la terre. Un étrange flottement ». Elle ne cesse d’essayer de me consoler au sujet de sa mort. Promet qu’elle sera toute proche. Elle dit : « Non, je ne vois pas d’anges maintenant. Je pourrais si je le voulais. Mais ce n’est pas le cas… » – J’ai écrit une fois encore au P. Général. Auparavant Adrienne avait dit un jour : « Ah! La petite Thérèse l’avait facile ». Moi : « Pourquoi? » Elle : « Elle n’avait pas cette énorme responsabilité ». Ce ne fut alors que je compris combien la responsabilité de ma sortie pesait jour et nuit sur l’âme d’Adrienne. Des nuits entières elle prie uniquement pour l’affaire avec le P. Général. Elle dit ensuite : « J’étais comme dans une cave obscure et je ne trouvais pas la porte. Mais je sais qu’il doit y avoir une porte. J’ai toujours le sentiment qu’il y aurait encore là quelque chose à faire ».

Fin novembre - Le P. Balthasar à propos d’Adrienne : son amour pour notre mission est devenu un élément totalement constituant de son amour pour le Seigneur.

6 décembreLe soir, un puzzle. Nous jouons sans beaucoup parler. Adrienne dit : « Comme le Bon Dieu est étrange! Ici nous jouons, si près de la mort; mais beaucoup de choses sont justement possibles en même temps ». Elle me demande : « Vous devriez au fond me donner des instructions pour ce que je devrai faire au ciel. Là aussi, je voudrais être dans l’obéissance ». Je ne réponds rien. Elle ne sait pas si elle doit consulter encore une fois Gigon. – Le P. Balthasar : Je suis spirituellement extrêmement fatigué. Je ne peux plus penser ni rien entreprendre. Fatigué au fond d’attendre. Tous les efforts visent à me rendre impossible toute action, à prendre des mesures pour que rien ne se passe et on peut continuer à attendre. Toutes les actions en tant que telles échouent. Il n’y a que l’attente qui réussit. Et l’espérance que Dieu viendra à l’aide.

11. Messe et communion

Début mars 1949 A Paris. L’hostie. Adrienne : Je voyais surtout la manière dont le Seigneur s’offre. Plus que sa présence réelle. Je crois que je n’ai jamais vu le Seigneur aussi humble que là à Notre-Dame (à Paris). Nazareth semblait très proche. Et la purification du temple très loin. Il était là, patient, attendant, et pourtant persévérant et espérant. « Si quelqu’un vient à moi et me cherche, je suis quand même là pour lui ». D’habitude on voit toujours l’incarnation comme un accomplissement des promesses passées, on regarde la part de la rédemption du monde qui s’est réalisée par sa venue. Ici cette part était comme mise de côté et l’important était que le Seigneur attend notre participation, que nous fassions attention à lui, que nous le regardions, que nous nous souvenions qu’il est là pour nous.

21 novembreAdrienne : La communion le matin est chaque jour la même et pourtant chaque jour différente. Parfois je vois le Seigneur qui est là tout d’un coup; alors le principal de la communion consiste dans le fait qu’on le voit, qu’on l’adore et qu’on reçoit une petite part de son action. Qu’on essaie d’être et de vivre dans ce qu’il fait, d’y coopérer même si cette aide la plupart du temps ne peut se décrire. C’est alors une communication de son être sans qu’on avale quelque chose, sans que mon corps y joue un rôle. – Très souvent ce sont des anges qui viennent simplement. D’autres fois j’assiste à votre messe à la clinique Saint-Joseph, je vois tout et je prie avec vous; je vois aussi que vous donnez la communion aux Sœurs, et pour moi c’est un ange qui me la donne. Mais deux fois au moins vous me l’avez donnée vous-même. Je ne suis pas toujours la messe tout entière, souvent je ne suis là qu’à la communion. L’action de grâce n’a lieu peut-être que des heures plus tard. Il m’est déjà aussi arrivé que le soir je pensais : maintenant tu dois encore faire l’action de grâce pour la communion. Souvent on doit communier avec l’Eglise persécutée ou bien pour des gens qui négligent de le faire ou simplement pour le trésor de prière de l’Eglise.

26 novembre – Quand Adrienne communie le matin sans être à la messe, c’est la plupart du temps la parole de la prière qui devient eucharistie. Dieu donne à sa parole la faculté de devenir eucharistique. On prie, on exprime les mots de la prière, mais dans une attitude que Dieu donne à sa propre parole exprimée et aussi à celle qu’il n’exprime pas. Dans la transsubstantiation, Dieu fait que le pain devient son corps, il concentre le pain et le vin dans sa propre substance. Pour Adrienne, il arrive parfois qu’il concentre en lui-même sa prière à elle; par la prière, il donne à ses sens à elle un prolongement dans l’au-delà. L’attitude de prière suffit alors en quelque sorte avec en plus une prière exprimée pour que Dieu se penche sur cette prière et qu’il en fasse sortir une hostie. Et en même temps la prière a formé les sens de telle manière qu’ils puissent recevoir cette hostie. – La venue du Seigneur est toujours la même; mais il est capable de créer dans celui qui prie des conditions telles que sa venue soit véritablement eucharistique.

12. « Voyages »

Début juillet 1949 - Le soir, Adrienne est très fatiguée. Elle voudrait dormir. Elle reçoit alors une vue de l’état du monde qui est si excitante que durant plusieurs heures elle en est captivée. Cette vue débouche sur quelque chose de précis : une perspective sur l’Eglise. Elle est là comme un squelette; il lui manque les raccords d’un os à l’autre. Il lui manque de la chair parce qu’elle ne continue pas à pousser et que la chair actuelle n’est plus nourrie. Et on n’a pas de solution, on n’a pas de remède, on se sent impuissant, on hésite à regarder plus longtemps parce qu’on en a vu plus qu’assez. Il y a de quoi sortir de ses gonds d’être obligé de voir et d’entendre tout cela : toutes ces exhortations lors des confessions, toutes ces prédications, ces enterrements, ces conversations des prêtres entre eux et des séminaristes : toute cette salade insensée de dispositions moribondes – et d’entendre à côté de cela le langage vivant du Seigneur. Là où cela brûle vraiment, personne ne se sent brûlé; là où il y aurait à dire quelque chose d’urgent, on parle de balivernes sans intérêt. L’unique espoir serait que les gens qui s’en émeuvent soient un jour assez nombreux pour déclencher une action. On a souvent le sentiment qu’il y en a un qui sait; il va en trouver un autre et celui-ci balaie tout encore une fois. Le tiède décourage celui qui a du zèle. Celui-ci est finalement convaincu qu’il est impossible de parler, que peut-être on nuit aux autres plus qu’on ne leur est utile en leur montrant l’état réel. Et alors il renonce.

21 novembre Adrienne : Souvent, ces derniers temps, c’est comme dans les premières années : on fait l’expérience du repas où la chair et le sang du Seigneur sont absorbés, mais l’hostie n’est pas vue. Cela se passe peut-être au milieu d’un « voyage »; souvent maintenant je suis auprès de prêtres parce que le Seigneur, je pense, veut leur donner davantage de foi, et on peut voir comment il le fait, on peut se trouver là. Ou bien on doit prier un peu avec eux, surtout quand ils célèbrent la messe, et on y communie, et c’est comme un repas.

18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture

Juin 1949 - On apprend presque par hasard, de manière indirecte, qu’en ce moment Adrienne et le P. Balthasar en sont à la Lettre aux Corinthiens, sans que soit précisé laquelle. Et ceci sous la forme suivante : Adrienne pourrait demander au P. Balthasar : Que faisons-nous aujourd’hui ? Il pourrait répondre : Dix versets de la Lettre aux Corinthiens.

22 juinLettre aux Corinthiens. Paul rencontre Ignace, il tient en main la première Lettre aux Corinthiens. Adrienne descend et va chercher le petit Nouveau Testament de Crampon pour avoir le texte. Elle lit d’abord pour elle-même le premier chapitre. Puis Paul et Ignace s’entretiennent devant elle : comme ce serait beau si on en faisait l’exégèse. Adrienne : « Moi-même (c’est ainsi que je l’ai compris), je devrais rassembler tout ce que je sais de Paul et cela devrait accompagner mes pensées et mes méditations. Alors il me serait toujours montré à nouveau quelque chose, tantôt par Paul, tantôt par Ignace, tantôt aussi par des anges. Il doit s’agir davantage de l’esprit de Paul, de son zèle, de l’atmosphère qui l’entoure; il ne s’agit pas tellement de ce qu’il a éprouvé sur terre que de ce qu’il ressent maintenant dans le ciel. Pour la Lettre aux Éphésiens, l’inspiration était intermittente, elle indiquait davantage de détails. Cette fois-ci, il s’agit davantage de Paul tout entier. On doit se faire toute calme, se laisser transmettre une impression d’ensemble, c’est ce qui est paulinien en tant que tel qui doit être saisi. – Pour la dictée, Adrienne ferme les yeux pour obtenir ce calme et cette proximité et pour recevoir en même temps cette atmosphère en commentant chaque verset. Paul ne dicte pas en détail.

Pour une pause à la fin de cette année 1949

- On apprend par hasard que le livre d’Adrienne sur la confession est terminé (Cf. Ci-dessus § 9. Adrienne elle-même, le 20 janvier).

- Dans L’Institut Saint-Jean, p. 62-63, le P. Balthasar évoque « la longue et douloureuse histoire » de sa sortie de l’Ordre. « Les premières oppositions à notre collaboration (Adrienne et lui) ne vinrent pas de l’entourage protestant d’Adrienne mais de mon supérieur de maison qui, par ses bavardages en ville, m’a fait plus de tort que tous les autres, alors qu’au début mon provincial me défendait contre lui ; ce n’est que lorsqu’un jour, à mon instigation, Adrienne lui reprocha une faute enracinée en lui, qu’il commença à prendre ses distances« . Puis vinrent les interdictions d’aller à la maison d’Adrienne, place de la cathédrale, pour les dictées . « Nous devions travailler dans mon bureau à la Herbersgasse, ce qui était très gênant. Aux novices que j’avais amenés au noviciat, le provincial interdit de parler d’Adrienne avec moi ; certains tinrent contre moi devant l’évêque de Bâle des propos incendiaires ; je fus envoyé à Rome pour un premier entretien avec le P. Général, puis pour un second qui décida de ma sortie ; celle-ci aurait pu être évitée si le provincial ne m’avait pas laissé tomber. Puis suivirent six années pendant lesquelles je fus sans évêque, d’abord à Zurich, puis en partie à Bâle… Les dictées, et donc la tâche commune dont nous étions chargés, souffrirent de tout cela. Mais Adrienne fit tout pour alléger le fardeau qui pesait sur moi et pour ne pas me laisser remarquer le sien. Elle souffrit aussi pour la Compagnie qu’il me fallait quitter ».

 

1950

Pour l’année 1950, le « Journal » du P. Balthasar compte 41 pages (Erde und Himmel III p. 47-88).

1. Santé

13 janvierLa nuit, très forts maux de ventre. Entre deux, elle a vu la Mère de Dieu.

7 juillet - Adrienne est très malade ces jours-ci. Elle ne tient pas sa consultation.

15 novembre – Ces temps derniers, Adrienne est très fatiguée par une toux et des vomissements fréquents.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

25 janvier Adrienne : J’ai rencontré une femme qui m’a donné toute une leçon sur la nature des missions. Puis elle me demande : Comment au fond comprendre la mission? Moi : D’une manière trinitaire. Elle : Certes; et où voit-on cela correctement? Moi : Chez la Mère. Elle : Oui. La Mère reçoit le Fils du Père par l’Esprit; elle est un point dans un triangle, et l’Esprit est entre le Père et le Fils. Puis vient le triangle : Père – Fils – Mère. Et puis : Mère – Fils – Eglise. Et parce que la Mère commence déjà l’Eglise par le Fils, parce qu’elle se transforme en épouse du Fils, le trinitaire est maintenant sorti de lui-même dans la mission de la Mère. L’Eglise est réceptacle de la vie trinitaire et en même temps elle y renvoie. La femme qui me parlait avait reconnu sa propre mission et, parce qu’elle l’avait vue, elle était entrée au couvent. Ce ne fut pas la fondation qu’elle entreprit qui fut l’apogée de sa mission mais son entrée. C’était Chantal. – Puis Adrienne a parlé « avec un type très subtil du temps des Pères », que vous connaissez bien, dit-elle au P. Balthasar. Il fait constamment des hypothèses et, quand elles s’avèrent justes, il ne retient que le résultat et il prend celui-ci comme un nouveau point de départ. Il construit un système pour l’activation de l’Eglise par les missions. L’Eglise doit toujours rester vivante et féconde. Il compare l’Eglise à une femme qui hésite devant l’homme par suite d’une certaine peur de la grossesse, mais finalement elle dit quand même oui à l’homme. Et quand ensuite elle a l’enfant, c’est pour elle une preuve qu’elle a dit oui à la fécondation et elle ne sait plus rien d’autre que de vivre pour sa tâche. Un homme sensible, mais qui ne cesse de faire abstraction de l’amour (Note du P. Balthasar : Probablement Tertullien).

10-16 avril - « Ensuite il est apparu à Jacques » (1 Co 15,7). Adrienne : Récemment, j’ai vu Jacques. Tout d’abord je ne comprenais rien parce qu’il paraissait surhumainement grand tandis que les autres avaient des dimensions ordinaires ou étaient peut-être un peu plus petits. Je me demandai ce que signifiait cette apparition, cette manière en quelque sorte d’accrocher le regard. Il me l’a expliqué. Il y a un rôle de l’apôtre, comme aussi du prêtre au fond, qui le fait apparaître d’une manière anonyme – un parmi beaucoup d’autres – et qui incarne pourtant en même temps l’essentiel. On perçoit quelque chose mais, quand on commence à le copier, il disparaît dans la foule des autres si bien qu’on ne sait plus sous quels traits au fond il est apparu. Pendant que je voyais Jacques de la sorte, il reprit la taille des autres et on ne pouvait plus le distinguer. On aurait dû regarder avec beaucoup d’attention pour pouvoir encore le remarquer. Ses dimensions précédentes n’étaient pas conditionnées par sa personnalité, par des traits accusés, mais par le rôle qu’il assumait; son apparition comme sa disparition faisaient partie de son ministère.

7 juillet Adrienne : Ce matin, vu la Mère comme dans une des premières visions : vêtue de bleu et blanc. Elle était voilée. Le visage était libre mais elle portait autour de la tête une grande pièce d’étoffe qui lui descendait jusqu’aux pieds comme une grande pèlerine. Elle tenait en main un morceau du voile comme si elle voulait un peu l’ouvrir et elle montrait en même temps de quel tissu il était fait. C’était totalement naturel. C’était comme si (peut-être que ça manque de respect) on était entre amies. Je sais bien que je n’ai pas droit à votre amitié, mais je ne fais quand même pas des manières, je me sens simplement heureuse; c’est sans doute votre don de me le faire oublier. Avec la Mère de Dieu, c’est certainement la même chose. Elle voulait simplement me montrer quelque chose la concernant et concernant son voile. Je ne sais si j’ai compris tout ce qu’elle voulait dire; j’ai seulement vu la légèreté et la finesse du tissu. Puis apparut le Fils. Il se tenait comme une perpendiculaire dans un triangle très vaste et apaisant, qui était rempli d’anges resplendissants et dorés. Le Seigneur se plaça à côté de sa Mère, et les anges se tinrent alors tous à droite et à gauche des deux. Puis les anges montèrent dans le manteau de la Mère. Et le Fils montra alors comment, avec les anges, il constitue le voile de sa Mère. Lui qui est devenu homme, avec ses anges. Mais on voyait aussi comment ces anges vivent de sa vie et finalement on voyait comment aussi la prière de la Mère fait partie de son voile, comment ce voile est tissé de sa prière à elle, des grâces du Fils, de la pureté angélique et de l’amour de Dieu Trinité. Elle recueille cet amour… et le rend. Après « recueille cet amour », j’ai fait exprès une pause parce que, dans la joie que la Mère offre à chacun, il y a quelque chose qui dure, quelque chose de reposant. C’est sans doute comme ceci : si tu me fais un cadeau et que je te fasse un cadeau en retour, je me réjouis aussi de t’offrir quelque chose. Je dis joyeusement : « J’ai quelque chose pour toi ». Mais la joie de recevoir ne doit pas être occultée pour autant. Et quand le Bon Dieu nous offre quelque chose, on devrait toujours s’arrêter un instant dans la joie qu’il y a à recevoir avant de renvoyer la balle. Certes il faut renvoyer la balle, mais on a le droit de la garder un peu. Durant ce temps où l’on reçoit, le tissu de la Mère peut être tissé. Naturellement l’essentiel dans ce tissu, c’est la grâce de Dieu, l’amour du Seigneur.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar concernant les jours saints 1950 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 243-281.

5. Connaissance des cœurs (cardiognosie)

Juin. – Adrienne au P. Balthasar : Vous m’avez souvent demandé de bien vouloir « examiner » une personne, de juger une vocation. Chaque fois, je ne connaissais pas la manière dont je pourrais en savoir quelque chose. Parfois j’ai vu tout d’un coup une personne par l’intérieur sans l’avoir rencontrée; d’autres personnes, je les connaissais vaguement et, dans une inspiration soudaine, d’une grande certitude, j’en savais un peu plus sur elles, et cela souvent en dehors de toute attente. Il est arrivé aussi que j’ai vu le tableau d’une personne et que je devais chercher seulement à qui ce tableau correspondait. Il a pu se faire que je savais à quoi m’en tenir sur une personne avant que vous ne commenciez à vous occuper d’elle; et quand vous veniez alors me voir avec elle, il y avait quelque chose en moi qui était déjà prêt. Mais je n’ai jamais réfléchi à ces choses.

6. L’enfant

Début août - Retraite à Kerns pour la communauté. Lors de chaque conférence, Adrienne voit à quoi ressemble, vu du ciel, le thème traité. Après les conférences, elle dicte ses intuitions, si bien qu’en quelques jours il en résulte tout un manuscrit. (N.B. Ce texte a été publié par le P. Balthasar dans « Unser Auftrag », p. 155-197. Il n’a pas été retenu pour la traduction française de ce volume : « L’Institut saint-Jean »).

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Début de 1950 - Les trois rois qui suivent l’étoile – Tableaux de la vie de Marie - Le sens de la prière – L’esprit et le corps.

8 marsL’expérience du passage de la mort – Parler en langues.

25 mars - Le oui de la Mère à l’ange.

10-16 avril - La souffrance des actifs et des contemplatifs – Amour, foi, espérance dans l’éternité.

18 mai Toute prière comme marche avec le Fils vers le Père – L’Ascension.

Pentecôte - Le mystère de la Pentecôte – Le saint est possédé par l’Esprit.

Juin Tout ce qui est difficile dans la vie.

Début octobre - Sur la parenté spirituelle.

8 décembreA propos de l’Immaculée Conception.

8. Adrienne et ses relations

Carême - A la consultation, elle donne des conseils à un homme pervers. Durant la nuit, vu la Mère de Dieu : si pure et par conséquent si reposante. Pendant que la Mère se trouvait ainsi devant Adrienne, elle comprit toujours mieux le caractère contre nature des pervers jusqu’à ne plus guère pouvoir le supporter. Elle essaie de les excuser : ils ont une foi si faible, ils ne comprennent pas l’obéissance, comment elle est exigée des adultes. L’adulte ou bien renonce à sa sexualité ou bien il la donne à l’autre sexe. Dieu n’a prévu que ces deux possibilités. Par le renoncement, on ne devient pas eunuque. Mais dans tous les cas on doit être obéissant.

Avril - « C’est la faute à Didi » (Didi : Adrienne pour les intimes). Aucune semaine, presque aucune journée, ne passe sans que sortent de la Sevogelplatz les accusations les plus incroyables. Adrienne peut faire ce qu’elle veut, elle a tort. Adrienne le dit elle-même quand quelque chose arrive : « Vous verrez que j’en serai coupable. Comment? Je ne le sais pas encore ». Récemment on disait : Adrienne ne peut pas rire : « Jamais un sourire ». Et quand, une fois, elle n’avait pas pu faire un déplacement en voiture parce qu’elle avait un autre rendez-vous, on lui dit : « Enfin, tu ne peux jamais rendre un service ». Adrienne ressent très douloureusement tous ces coups d’épingle. Et elle se demande très souvent si elle n’est vraiment pas coupable. Elle se sent coupable. Adrienne est naturellement coupable de ce que le jeune Ks. réussisse si mal. Une tante l’a dit et « prouvé ». Cette attitude est ancienne, il en fut toujours ainsi. Déjà Emil, au début de son mariage avec Adrienne, était aller trouver la maman et il avait essayé de lui montrer, très courtoisement comme à son habitude, qu’elle et le reste de la famille avaient à l’égard d’Adrienne une attitude trop négative. Cela avait provoqué une incroyable tempête d’indignation. La maman raconta partout qu’Adrienne avait aussi détourné son mari de sa famille, qu’Adrienne calomniait sa mère partout où c’était possible. Peu de temps encore avant la mort d’Emil, elle lui avait dit qu’elle n’oublierait jamais cette conversation et ne la lui pardonnerait jamais.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

8 marsPendant que le P. Balthasar était en Allemagne pour une série conférences, Adrienne eut un certain nombre de visons, alternativement au ciel et sur la terre, dans l’éternité et dans le temps; souvent le lieu et le temps ne pouvaient être précisés. « Une fois ce fut Ignace qui vint et qui me montra ce qui suit : Pour quelqu’un qui a encore une tâche sur terre et qui pourtant vient déjà au ciel en visite, le ciel se présente comme une mosaïque dont il peut retirer les pierres dont il a besoin pour sa mission, bien que d’ordinaire elles ne lui appartiennent pas essentiellement. Par exemple, quelqu’un sur terre peut vivre totalement pour l’amour : constamment il y pense ainsi qu’à la manière dont il pourrait rendre Dieu vivant dans le monde par son amour du prochain; mais des jours entiers il ne pense ni à la foi ni à l’espérance. Il les met de côté en quelque sorte comme on repousse une grammaire quand on pense posséder suffisamment la langue. Il peut alors prendre conscience que l’espérance joue un trop petit rôle dans ses actes et ses paroles et son être; il peut être enlevé au ciel et apprendre là de manière toute nouvelle ce qu’est l’espérance, peut-être même y recevoir directement une tâche concernant l’espérance ».

Juin Adrienne : Hier fut un jour sans vision. J’ai prié et, dans la prière, j’ai su avec certitude que Dieu répond et conduit. Et que, sans vision, on peut savoir ce que Dieu veut montrer et ce qu’il ne veut pas montrer. Les visions ne sont rien d’indiscret : on est simplement introduit. Mais il y a aussi dans les visions une manière d’agir qui va de soi, par exemple quand elles s’achèvent. Souvent il n’est pas donné de signe que c’est terminé; on n’est pas « congédié », mais on s’en va de soi-même quand on estime que le moment est venu. Il y a le cas où Dieu lui-même met un terme à une vision; mais il y a aussi le cas où c’est moi qui mets un terme à une vision parce que je sais que c’est cela que Dieu voulait me dire.

10 octobreOn apprend ici par hasard que le P. Balthasar vient d’écrire « Thérèse de Lisieux. Histoire d’une mission » qui paraîtra d’abord en allemand en 1950. Adrienne est bouleversée par la préface qu’elle vient de lire : quelque chose sur la mission, l’obéissance vis-à-vis de la mission, vis-à-vis de l’Esprit Saint; puis pour toute mission, son surgissement à partir de l’obéissance de l’Esprit Saint à l’égard du Père et du Fils. L’Esprit est envoyé par le Fils et par le Père comme porteur de toutes les missions chrétiennes. – Adrienne dit : Quand je suis venue à vous afin de recevoir un enseignement pour convertis, j’ai appris beaucoup de choses sur la vérité chrétienne. Mais je fus aussi tenue dans une obéissance « à courte bride ». Des choses furent données et durent être faites. Une mère ordonne à son enfant : va me chercher la corbeille à ouvrage dans la pièce à côté. L’enfant le fait, l’obéissance semble alors terminée. Mais l’enfant reste à portée de voix et il peut à nouveau être envoyé ailleurs par sa mère. Durant l’enseignement, ce fait de « rester à portée de voix » me fit la plus grande impression. On pouvait toujours être appelé. Tout cela devait s’intégrer à toute ma conception de la vie et à mon quotidien. Des tournants, des mises au point, des extensions étaient à opérer, et cela sans en voir la fin. Tout était inséré dans le mouvement, dans la montée vers le domaine catholique. C’est cette montée que les apôtres vivaient dans leur quotidien après s’être mis à suivre le Seigneur. Elle est le signe qu’ils sont entrés dans la sphère de l’Esprit Saint.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Début janvier - Rupture définitive. Le P. Général ne veut plus rien savoir. Répond de manière cassante à une longue lettre; m’interdit aussi indirectement, par le Provincial, les conférences à Bâle. On me jette hors du temple avec hâte. L’évêque de Bâle, à qui j’avais envoyé les tomes I et IV de Jean, ne m’envoie qu’une réponse laconique comme si j’avais obtenu de force l’édition par des voies détournées. – Je suis très accablé à cause de l’affaire concernant l’année de la mort d’Adrienne. Pas de possibilité d’avoir un point de repère dans le temps. La Providence est en marche avec nous. – Le Provincial a parlé avec les évêques suisses pour empêcher mon accueil dans un diocèse de Suisse. Un Père qui sort en même temps que moi (pour une faute sexuelle) est accueilli tout de suite par l’évêque de Bâle. – Je vais à Zurich à la recherche d’une chambre. Mme le Dr H. m’offre alors une belle habitation presque sans meubles où je m’installe. L’évêque de Coire me permet, mais sans m’incardiner, de dire la messe et, plus tard aussi, de recevoir les confessions. Je puis donc continuer à donner les « Exercices ». – Je vais à Bâle deux après-midi par semaine. Il y a là en route une série continue d’enfers, que je sois présent ou non, si bien que quelques enfers ne sont pas exploités. Cela me déprime le plus.

Février Le P. Balthasar donne toute une série de conférences en Allemagne : Tübingen, Bonn, Honnef, Maria-Laach (où il renouvelle ses vœux dans la chapelle de l’Abbé), Andernach, Coblence, Neuwied, Cologne, Essen, Münster, Paderborn, Stuttgart.

10-16 avril - Le P. Balthasar donne une retraite à Dussnang. Comme d’habitude Adrienne lui donne chaque jour au téléphone des indications pour plusieurs retraitantes

Juin. – Adrienne au P. Balthasar : Vous pouvez désirer apprendre quelque chose et me transporter en Dieu, et je vais à Dieu avec la question; mais la réponse de Dieu peut se trouver tout à fait ailleurs qu’à l’endroit où vous l’attendiez.

7 juillet - Adrienne dit : Je suis physiquement comme sur une balançoire; que je sois en haut ou en bas, je vois toujours beaucoup de choses et je voudrais vous les communiquer. Il me semble que je baigne dans la vérité de Dieu qui sort de lui; je me tiens comme sous une fontaine jaillissante et je devrais aller vous trouver toute mouillée et vous montrer comment c’est. Mais on se sèche alors trop vite et on ne peut pas le communiquer. On est comme rincé dans cette eau, on lui est comme mélangé de fond en comble; mais si vous êtes absent assez longtemps, je ne peux simplement pas le retenir. Cela me rend souvent inquiète… Ces derniers jours, j’étais aussi tellement épuisée que je ne pouvais rien en dire. Quand je suis très épuisée, tout perd de son actualité. « Je n’en viendrai quand même pas à bout, ce n’est pas la peine d’essayer ». Et après cela je m’en afflige. J’étais comme dans une fièvre où on délire un peu, où l’on est un peu « à côté », et la fièvre vous empêche de fixer quelque chose; on se laisse porter. Et pourtant je sais bien que je n’ai pas le droit de laisser se perdre quelque chose. C’est la première fois, je crois, que cela arrive. Cela ressemble au tourment qu’on éprouve de ne pas avoir le temps de faire quelque chose. Mais au lieu que ce soit le temps qui vous file entre les doigts, c’est quelque chose de ce qui est révélé. Et il ne servirait à rien d’enfoncer quelques gros clous pour s’en rappeler; après coup, on n’en sait quand même plus rien.

Début octobreLe P. Balthasar donne des cours à Colmar puis à Mayence. – Une vision sur les missions. Adrienne : J’ai prié pour vous, tel que vous êtes maintenant devant moi, et puis pour les missions : la vôtre, la mienne, la nôtre, et puis pour nos « enfants ».

12. « Voyages »

Carême Adrienne : Il y a eu un « voyage » qui parut sans fin à travers de nombreux pays, et je dus alors examiner tous les renoncements qui avaient été faits de travers. Les vocations sont étouffées pour une part parce que les gens considèrent un autre problème comme prioritaire et ils ne cessent alors de s’éloigner toujours plus de l’amour, car ils ont en tête des théories psychologiques. Tous les onanistes aussi étaient là; on voyait sur leur visage qu’ils en étaient. Et tous ceux qui méprisent ce qui est sexuel, qui se méprisent eux-mêmes, qu’ils soient homme ou femme, et qui font comme si ce n’était pas un don de Dieu d’être tel qu’on est. – Et tout d’un coup Marie fut de nouveau là et, à côté d’elle, l’apôtre Jean. Et on voyait que Dieu avait fait à chacun le plus grand cadeau qui lui était destiné en le créant homme ou femme. Et on voyait aussi que le moi auquel ce cadeau est attribué est en quelque sorte là avant le corps et son sexe. – Puis une fois encore des monastères et des presbytères, etc., à n’en plus finir. Pour chaque personne on devait aider, prier, leur apporter de nouvelles pensées. Et parce que Marie et Jean étaient si près, on devait les apporter à ceux qui pouvaient les comprendre. Tout d’un coup une grande angoisse : serait-il possible qu’après cela on rencontre ces personnes dans la vie ordinaire? Car maintenant on devait leur suggérer des choses, et si on les rencontrait plus tard, on ne saurait pas s’ils ont entendu, ou si on devait parler une fois encore avec eux, ou… – Il y a beaucoup de prêtres qui ne vénèrent plus la Mère du Seigneur par peur de ce qui est féminin, par peur de l’image qu’ils se sont faite d’elle, ou encore pour ne pas devenir infidèle parce qu’ils ont rayé la femme de leur existence. Beaucoup commencent des relations perverses parce qu’il y a peu de danger qu’on soit trahi. Un homme est plus silencieux; et il n’y a pas d’enfants. Beaucoup ont le sentiment qu’ils ont été trompés au sujet du célibat, que par leur bon coeur, leur volonté d’aider, leur confiance, ils ont été poussés sur une voie pour laquelle ils n’étaient pas faits. Et maintenant ils voudraient le mariage, mais cela ne va pas; ils devraient renoncer à beaucoup de choses. Ils cherchent ainsi dans tous les coins un ersatz par suite du sentiment d’avoir été trompés. Beaucoup arrivent à une telle sensibilité qu’ils sont satisfaits rien que par la voix d’une femme. D’autres sont tellement mal disposés à l’égard des femmes qu’ils ne peuvent plus entendre une voix féminine, qu’ils attendent avec impatience que se fasse entendre à nouveau une voix d’homme.

Mai - Ces derniers temps, la nuit, Adrienne a fait de nouveau beaucoup de « voyages ». Souvent saint Ignace est là; il dit parfois qu’il me remplace parce que justement je ne suis pas disponible. Parce qu’il ne fait pas partie de ma mission que je voie, mais il veut cependant que j’y sois d’une certaine façon. Car une participation précise me revient quand même de cette manière. Il accompagne donc Adrienne et il ouvre à chaque fois des portes; c’est lui qui fait le choix. Partout Adrienne doit voir ce qui manque. Souvent le principal est en ordre dans une personne, il ne manque que peu de chose. Souvent il manque presque tout. Trois des prêtres qu’elle a vus étaient en Allemagne et ils avaient assisté à mes conférences. Ils étaient secoués jusqu’à un certain point et Adrienne devait encore y faire quelque chose. Chez un autre, Ignace montra par exemple que l’espérance faisait défaut. Puis la connaissance est liée à la médiation. Celui qui était concerné priait certes avec persévérance et une sorte de désespoir, mais sans avoir confiance que cette prière pût être utile; et elle reste ainsi inefficace; il s’arroge le droit pour ainsi dire d’aimer et de croire sans avoir besoin d’espérance. Un autre, tout jeune, accomplissait tous ses devoirs consciencieusement, il disait son bréviaire dès les premières heures du jour, mais il ne voyait plus que les mots de l’Écriture, il n’en voyait plus la vérité. (« Vous avez parlé avec lui, il s’était senti stimulé, mais il avait de nouveau tout oublié ». Et maintenant on devait le ranimer). – Toutes ces rencontres paraissent à Adrienne plus pénibles qu’autrefois. Elle est fort surmenée, les larmes ne sont pas loin. Ce ne sont pas tellement les pas physiques qui la fatiguent, comme parfois dans le passé, mais plutôt le fait de ce discernement et plus encore l’aide à apporter. « Ceci est fait par le ciel bien sûr, mais de telle sorte que mes forces se trouvent comme dans un plat : on y puise et on distribue; et quand elles sont épuisées, il ne reste plus qu’une enveloppe, un chiffon, quelque chose qui s’affaisse comme une marionnette après le jeu. Le problème est de savoir comment continuer. On ne trouve plus la main qui fait monter la marionnette. – On pense à la « force qui sort du Seigneur » quand la femme le touche. Peut-être que la force du croyant est une force qui doit sortir. Et on a ici très fort le sentiment de distribuer des choses très concrètement. Pour les actifs, la grâce est habituellement la force de faire quelque chose. Les deux s’additionnent en quelque sorte : la grâce et ma force. Mais ici il semble qu’il y ait soustraction : la grâce solde mes dernières réserves. L’instant où physiquement on n’en peut plus et où on devrait se reposer, il n’en est pas tenu compte. Que rien ne soit perdu, je le sais bien. Mais on est pompé totalement jusqu’au fond, y compris physiquement. Et on n’a pas l’impression que les autres en sont devenus physiquement plus forts. C’est dans leur esprit qu’ils ont reçu de l’aide. – Adrienne a l’impression que là où le point zéro est atteint, on est d’une certaine manière au point de la création. Dieu prend de la glaise pour pétrir l’homme, l’homme reçoit de la force, mais Dieu n’en est pas affaibli pour autant. Ici, c’est comme un processus inversé de la création : il y a un retrait de force. C’est un mystère qu’Adrienne ne peut pas expliquer davantage. Elle assure du reste : « Cela n’a rien à faire avec moi personnellement ».

15 novembre – Adrienne : Le matin, j’ai fait un « voyage », comme souvent autrefois, auprès de quelques prêtres en Allemagne, en Autriche, en France et en Suisse. En tout ils étaient huit environ; je pourrais les reconnaître si je les rencontrais dans la rue. Je les ai vus en partie occupés à prier, à célébrer la messe, deux en méditation. L’un d’eux en Rhénanie, traversait son église – pas grande, plutôt une chapelle – pour aller vers la sortie; il vit les gens agenouillés, fut saisi d’angoisse, retourna dans sa chambre – une chambre minable, les livres par terre – où il s’arrêta, puis s’agenouilla et commença à prier pour les saints. Afin qu’ils soient mieux compris. Et pour l’esprit de sainteté, pour les Ordres, pour le clergé, pour Rome. Rome et le clergé d’Allemagne étaient pour lui de grandes préoccupations. C’était une prière si authentique qu’on dut absolument y participer, et je m’agenouillai réellement à côté de lui. (Mais je ne pus pas le faire longtemps à cause de mes genoux. Tout d’un coup je fus sur les genoux à côté de mon lit sans savoir comment cela s’était fait). C’était un prêtre séculier qui entrera vraisemblablement un jour dans un Ordre. Il ne sent pas encore la vocation bien qu’il soit très au courant de la nature des Ordres et qu’il s’en juge indigne. Il a quelque chose à faire avec vous. Il devrait s’expliquer et il ne cesse de remettre à plus tard faute de temps. – Puis, dans la même région, j’en vis un second qui ressemblait au premier, mais qui était fort harcelé par Dieu. Il lutte avec Dieu. Il voudrait bien, mais il ne veut pas encore vraiment. Il ne lui sera permis de dire son oui que lorsqu’il sera « cuit » de part en part. (Il y a ceci : certains ne sont tout à fait préparés que lorsqu’ils ont déjà été appelés; d’autres doivent dire un oui total avant que Dieu s’engage avec eux). – Deux Français, liés d’amitié, habitant non loin l’un de l’autre. L’un est de bonne volonté, l’autre non. Ils discutent beaucoup, et celui qui est de bonne volonté ne voudrait pas donner son consentement ultime avant que l’autre puisse en faire autant. Ce qui est visé, c’est une manière de suivre le Christ de très près. Il y a également autour d’eux une atmosphère de prière. Ils sont seuls et en même temps accompagnés. Les gens savent que ces prêtres prient comme il faut et ils se confient à leur prière. – J’en ai vu un qui, ces dernières années, n’avait plus la foi. Il gardait fidèlement sa prière, disait la messe, distribuait les sacrements. Mais pas une lueur de foi; d’opinion communiste. Il voudrait aider. Il voit maintenant que cela ne va pas de cette manière, et il voudrait retrouver la foi. Mais il ne sait pas vers qui aller. L’évêque et le curé dont il dépend ne comprendraient rien. Il cherche maintenant à saisir simplement d’une manière rationnelle le sens objectif tel que l’Eglise le comprend. Et dans la pastorale à être au moins de coeur avec les gens. Il écoute tous les soucis avec beaucoup de patience. – Puis j’en vis un à Aargau et un autre beaucoup plus loin en Suisse : des jeunes gens pleins de bonne volonté, des feuilles vierges. Le deuxième, saisi par l’atmosphère cléricale, a très peur de devenir un bon vivant en habit noir. Mais les deux sont appliqués dans leur prière.

16 novembre - Autres voyages. Adrienne : Cela arrive toujours dans la plus grande lassitude. C’est justement quand on n’en peut plus qu’on doit faire un voyage. Souvent après une crise, comme cette nuit. On peut alors être si épuisé que, par pur épuisement, on comprend à peine ce qu’on doit faire. – Tous ces ecclésiastiques que j’ai vus étaient comme des visiteurs à une exposition, qui diraient : « Qu’est-ce que c’est que ces murs blancs? » Ils ne voient pas les tableaux. Ils font partie de ce type de chercheur qui ne veut pas trouver. Qui attend quelque chose de très précis comme ouverture et introduction – comme si on le pouvait! – et qui pour cette raison ne veut pas admettre ce qui existe réellement. Comme il veut suivre Dieu, il veut aussi entendre la voix de Dieu, savoir à quoi elle ressemble. Il ne lui suffit pas d’avoir reçu dans la prière certitude et paix; il pense qu’il doit entendre en termes exprès comment Dieu lui dit personnellement : « Toi, suis-moi ». Et vient alors l’instant dangereux : parce que l’agrément de Dieu à la voie que l’homme souhaite pour lui-même n’arrive pas, il devient indifférent et il ne voit plus que ce que lui attend. Si Dieu se soumettait finalement à son attente, il serait de nouveau libre pour lui (pense-t-il). – C’était des prêtres, en partie aussi des séminaristes, qui étaient tous sur le point d’abandonner. Chez les séminaristes, quelques-uns étaient pleins d’espérance joyeuse pour l’avenir parce qu’ils ne voulaient pas devenir comme les autres. Mais ils prennent trop à la légère leur situation; ils n’effectuent pas leur conversion; ils la repoussent pour le moment où ils auront charge d’âmes et où ils ne seront plus traités comme des enfants. Ils font partie de ces gens qui ne connaissent pas le moment présent mais qui attendent l’avenir. Et demain ils diront : « Si seulement je l’avais su plus tôt ».

17. Le livre de tous les saints

3 septembreNous visitons la cathédrale de Strasbourg. Adrienne part en avant vers une chapelle latérale sur la gauche. Une modeste statue de Jeanne d’Arc. Adrienne pense : celle qui a sauvé la France. Au même instant arrive saint Ignace et il commence avec elle une conversation sur le courage. Le courage d’obéir. Le courage de suivre les voix. Le courage de faire avec son corps ce qu’on ne fait pas. Une femme qui se conduit en homme, le sujet qui prend la tête, quelqu’un qui laisse tout à fait infléchir par Dieu ses aptitudes et ses dispositions normales, qui passe outre aux différences de rang. Une jeune paysanne qui devient général, une fille qui prie et quémande, et qui devient celle qui donne des ordres. Cela, dit Ignace, c’est la véritable obéissance qui s’appuie sur celle de Dieu qui est devenu homme. On pourrait considérer l’action de Jeanne comme l’action de l’obéissance par excellence et développer aussi à partir de ce centre l’amour, la véritable pauvreté, l’authentique chasteté. – La petite Thérèse, elle, incarne la petite obéissance quotidienne, humainement non héroïque mais divinement héroïque. Mais toute obéissance chrétienne, qu’elle soit qualifiée ou non d’héroïque, est insérée dans l’obéissance du Fils; de là, elle se déploie dans le monde jusqu’aux extrêmes : ici elle semble n’être « rien du tout » (le « chapelet bruyant » dans la chapelle de la petite Thérèse), là elle semble « énorme » (chez Jeanne d’Arc). ( N.B. Cette note pourrait être ajoutée aux tableaux de Jeanne et de Thérèse qui se trouvent dans le « Livre de tous les saints »).

18. Les grandes dictées : autres textes de l’Écriture

10 octobreAdrienne au sujet de la dictée de l’épître aux Philippiens : Quand je dicte, je vais en un lieu très précis où je me fatigue. Où il y a une tension de l’esprit que je ne peux pas fournir moi-même. Elle est fournie, mais en faisant appel à toute ma force spirituelle. Non comme si j’attribuais à celle-ci une valeur très importante, très positive, mais elle est un tout, mon tout. Naturellement, c’est « inspiré », et rien n’est forcé. – Supposons deux amoureux : en raison de son amour, l’un peut avoir l’inspiration de donner à l’autre un baiser ou de renoncer pour lui à un petit quelque chose ou bien aussi de donner sa vie pour lui. Et peut-être qu’il ne l’aime pas davantage quand il donne sa vie pour lui que lorsqu’il lui donne seulement un baiser. Ce qui importe, c’est l’amour, et viennent alors les trouvailles de l’amour. – Dans les dictées, ce qui est important, c’est l’Esprit. Et l’Esprit se sert de moi. L’amour demandera à l’autre des choses qui lui sont possibles en quelque sorte; il ne va pas lui arracher de manière explosive ce que l’autre veut lui offrir; il ne va rien revendiquer d’insensé, mais seulement ce qui est possible et utile pour l’amour. Mais même quand l’amoureux accomplit le plus grand acte d’amour, l’amour sera encore toujours ce qui est plus grand que tout acte. Quand il s’agit de l’Esprit, il requiert en quelque sorte de moi ma collaboration jusqu’au point où je peux aller, mais alors il complète. – Entre amoureux, le baiser peut passer pour la plus haute expression de l’amour; ou bien si l’un prête à l’autre une petite somme, celle-ci peut être « tout » parce que peut-être il n’en avait pas plus de disponible. Celui qui aime considère comme parfaits ces actes de l’aimé. De même l’Esprit accepte le peu que l’être humain est en mesure d’offrir pour qu’il le complète ensuite. Il conduit comme l’amour conduit les amoureux. Et maintenant c’est très difficile à expliquer; cette conduite peut aussi être telle qu’elle mène à quelque chose de plus grand : l’amoureux comprend que l’aimé requiert davantage, et il obéit et il accompagne. De même la conduite de l’Esprit peut aussi être telle qu’elle mène à quelque chose de plus grand; et je ne veux pas distinguer si c’est le sien ou le mien. Sans doute le sien en moi et avec moi. – Toujours quand je dicte maintenant arrive une parole qui exige. Vous dites : Aujourd’hui nous faisons tel verset. Ceci est dit avec la responsabilité de la mission et dans l’amour. Et je réponds en quelque sorte avec la même responsabilité pour la mission commune. – Paul? Pour la dictée concernant l’épître aux Philippiens, il n’est pas là. Ou bien il est certes là dans ses mots, mais jamais encore ses mots ne furent aussi isolés, et on doit en faire dans l’Esprit ce qui est requis par l’Esprit. Pour l’épître aux Éphésiens, il était davantage présent. Pour l’épître aux Corinthiens, souvent nous avons dû l’écarter, il y avait parfois un véritable combat avec lui. Si je peux me permettre, je dirais : pour l’épître aux Éphésiens, c’est lui qui l’a emporté; pour l’épître aux Corinthiens, c’est nous deux qui l’avons emporté en quelque façon; et ainsi cette épître aux Philippiens est maintenant devenue possible. Cela ne vaut pas naturellement pour l’ensemble, ce serait absurde de dire cela. Mais cela caractérise cependant les différences. – Pour la dictée actuelle, le sens de la réalité de la vie quotidienne ne disparaît que rarement. Au milieu de la dictée, la pensée peut me venir que je ne dois pas oublier ceci et cela, que je dois écrire cette lettre, etc.

19. Autres œuvres

Début de 1950 - Adrienne dicte la « Vie de Marie dans la prière » (qui sera reprise dans Le monde de la prière, p. 86-110). En dernier lieu, le passage sur la prière de Marie à sa mort. La voix d’Adrienne se fit alors de plus en plus basse et lointaine, les pauses s’allongèrent, ce fut comme si elle était elle-même à la mort. Quand elle eut fini, elle eut le plus grand mal à revenir à la vie. Elle venait de très loin. « Il serait beau de mourir ainsi. La Mère vous entraîne avec beaucoup de force ».

Du 8 au 16 septembre nous sommes à Cassina où virent le jour « Élie » et de grandes parties de la « Mystique objective ».

Pour une pause à la fin de cette année 1950

- Le P. Balthasar doit quitter Bâle. Il loge à Zurich, il ne va à Bâle que deux après-midi par semaine (Cf. ci-dessus § 10. Adrienne et le Père Balthasar, Début janvier).

- Il serait intéressant de faire le relevé systématique – année après année, d’après le « Journal » – des œuvres d’Adrienne avec la date de leur élaboration et la date de leur publication. Et mettre en parallèle toutes les publications (articles et livres) du P. Balthasar pour la même période.

- Le Johannesverlag (Éditions Saint-Jean) fut fondé à Einsiedeln en 1947, d’abord pour la publication des œuvres d’Adrienne (Cf. L’Institut Saint-Jean, p. 90,n. 151).

La suite en 41/25.

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