41/25. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1951-1955

 

1951

 

Pour l’année 1951, le « Journal » du P. Balthasar compte 24 pages (Erde und Himmel III p. 89-113).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1951 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 282-293.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

2 février 1951Le domaine humain et le monde de Dieu – Péché et péché originel.

1er marsLa prière de Marie.

PâquesPâques et Ascension.

25 avril Angoisse devant la mort et le néant.

PentecôteL’Esprit Saint.

Juin - Les inspirations.

Avent - Pendant que Marie attend son enfant.

8 décembreLe mystère de la conception immaculée de Marie.

Noël - L’enfance et la croissance du Fils de Dieu.

27 décembreLes saints Innocents.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

Janvier 1951 - Adrienne : Je connais des formules qui sont vraies : Dieu est grand, Dieu est bon. Je peux dire aussi des choses qui sont subjectivement vraies : j’aime Dieu, j’aime prier Dieu. Restons dans la prière, c’est le meilleur exemple. Vous me demandez à quelle sorte de prière je pense alors : prière liturgique, prière vocale, méditation? J’essaie de répondre d’une manière vraie et je dis : j’ai très peu de contact avec la prière liturgique; toute prière qui est authentique m’est chère, mais peut-être que la prière liturgique est ce qui m’est le plus étranger. Il arrive alors que je suis transportée en un lieu où se déroule une prière chorale. Et je suis là extrêmement heureuse. Autour de moi, des psaumes sont chantés, je prie peut-être quelque chose d’autre, mais avec la conscience de faire partie du chœur, avec la conscience que les prières se complètent et s’enrichissent réciproquement ; j’expérimente par là une nouvelle dimension de la vérité de Dieu. Et ma première affirmation, que j’aime prier, a tout d’un coup reçu un autre visage. Je ne savais pas du tout qu’on pouvait tellement aimer prier. La vérité du fait que j’aime prier a beaucoup de visages. Tantôt j’aime prier devant le Saint-Sacrement exposé, tantôt devant le tabernacle fermé. Tantôt je peux laisser tomber tous mes soucis pour n’être qu’à Dieu, tantôt j’ai besoin justement de mes soucis pour prier avec eux. Tantôt je m’entretiens avec un saint dans la prière, et il sert alors en quelque sorte de pont vers le tabernacle. Il voit Dieu, et mon champ visuel atteint le saint qui voit Dieu. La vérité de la prière a pour moi beaucoup de visages, mais j’apprends par là que cette vérité est infiniment plus grande et plus riche que ce que j’en expérimente, même là où elle me comble totalement.

Carême Adrienne est très fatiguée. Des hommes indifférents et des broutilles. Dans la lassitude, une nervosité qui n’est nerveuse que physiquement. Quand Adrienne rentra chez elle et qu’elle voulut se reposer, Werner se présenta avec diverses demandes. Quand il fut parti, elle se mit à pleurer par pur épuisement, sans tristesse. Ignace apparut alors et dit à peu près ceci : C’est déjà très beau qu’une personne soit intérieurement si sereine et si forte qu’elle peut vaincre la lassitude physique et les souffrances. Mais Dieu a aussi doté le corps de nerfs qui peuvent un jour être « à bout ». Adrienne : Folie? Ignace : Pas du tout, c’est la nature qui se venge d’avoir été physiquement surmenée. Cela aussi on doit en avoir un jour fait l’expérience; cela reviendra. – Il a été fait en sorte aussi que durant les sévères exercices de pénitence qu’Adrienne a dû accomplir, elle n’ait pas pu prier. Il devait aussi être démontré que celui qui ne prie pas lors d’une grande lassitude fait nécessairement l’expérience que la nature garde une importance démesurée. Aucun de ceux qui possèdent une authentique mission n’a le droit de tomber dans cet état. Qui a une mission possède aussi ce qui est nécessaire pour vivre dans une certaine harmonie avec ce qui est exigé. Si la nervosité s’accroît outre mesure – autrement que d’une manière transitoire actuellement chez Adrienne -, elle devient destructrice.

25 avrilAdrienne : Ce que Dieu requiert de tout être humain, c’est l’amour et l’obéissance; et aussi, en plus, quelque chose de particulier. Il m’a conduite personnellement, il n’a cessé de me libérer de situations impossibles. Il ne m’a pas seulement conduite du péché à la confession, il m’a aussi conduite sur le chemin de la mission en me retirant de mes égarements. Il m’a donné des tâches très précises, à moi, Adrienne : une fondation, un message, également toute une attitude. Il y eut des moments où Dieu voulait que nous soyons des enfants pour jouer dans son jardin avec la Mère de Dieu et les saints. Et ensuite, que nous soyons de grands enfants qui ont beaucoup à apprendre pour parvenir à un engagement total en faveur de quelque chose qui avait été prévu d’avance par lui. Et nous devons subir un examen rigoureux; et il a voulu alors que nous allions là où il n’y a pas de saints et que nous transmettions, sous une forme compréhensible pour beaucoup, ce que nous avions appris au ciel et aussi ce que nous avions appris dans la foi.

6 décembreAdrienne : Quand on se trouve comme moi devant de si belles roses, on pense sans cesse à celui qui les a données. Et là, au mur, le tableau de la mer est si vivant avec son eau, qu’on pense à la Bretagne; on voit devant soi la mer et la création de Dieu tout entière, et il n’est pas difficile de trouver et de chercher Dieu en toutes choses. On n’a pas besoin de se donner du mal pour cette recherche, on est porté vers Dieu, et quand on a trouvé, cela se transforme tout de suite en amour – pour Dieu et pour les hommes – et en prière. La beauté des choses a forcément pour le croyant l’effet de le diriger vers Dieu, de faire sourdre la prière. Peut-être les mystères joyeux du rosaire, une méditation de la joie de Dieu en lui-même et en sa création. C’est pour Dieu une joie de savoir qu’il y aura dans son monde une fleur comme cette rose devant moi. Qu’elle répandra ce parfum. Comment Dieu ne serait-il pas déjà ivre de joie à l’avance en y pensant? Et que pourrait-il faire d’autre que de créer l’homme pour que lui aussi ait part à cette joie en ce monde? On comprend, à partir d’une fleur, que c’était la volonté de Dieu que l’homme aussi soit beau, l’être le plus beau du monde, en son corps et en son âme.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Janvier 1951 - Le P. Balthasar a donné des conférences en Allemagne : Fribourg, Bonn, Walberberg, Cologne, Düsseldorf, Hanovre, Hambourg, Kiel, Göttingen, Marburg, Heidelberg, Baden-Baden. A son retour, Adrienne lui dit : La semaine dernière, j’ai souvent prié pour vous, pour vous accompagner, surtout le soir, pendant vos conférences. Pendant ce temps-là, souvent j’ai fait un travail manuel, souvent aussi je n’en ai pas fait… Je vous ai vu, non pendant vos conférences, bien que ce fût mon intention d’accompagner des conférences de ma prière, de jeter toutes mes forces dans votre action. A la place de cela, je vois que vous vous trouvez avec votre mission en un lieu où votre sécurité est totale : en Dieu; que votre conférence actuelle est sans doute un épisode qui n’a pas le droit d’échouer; mais alors si je voulais augmenter la pression d’un pneu et le gonfler, Dieu me montre que l’essentiel, c’est le moteur et il me fait entrer dedans… Et c’est justement de cette manière qu’on reçoit dans la prière une joie toute nouvelle.

Semaine de Pâques – Le P. Balthasar : Adrienne m’aide comme d’habitude pour la retraite des étudiants à Einsiedeln.

25 avril Adrienne avait promis autrefois de prendre sur elle une mort difficile. Maintenant, dans le « trou », elle dit : « Je ne suis plus disposée à la prendre sur moi. Quand, en 1931, j’ai eu une grave pneumonie, tout le monde croyait que j’allais mourir. Vers le matin de la nuit critique, j’ai compris que ce n’était pas encore pour cette fois-là. Et j’ai pleuré comme jamais dans ma vie parce que je ne voulais pas mourir une fois encore, ne pas passer une fois encore par tout le combat indécis entre la vie et la mort. Tout aurait pu être si bien terminé dans cette maladie ». – Mais cette fois-ci, elle ne veut pas mourir; elle ne sait pas si elle voudrait continuer à vivre. Mais mourir et paraître devant Dieu avec toutes ces tâches qu’on laisse sans les avoir réalisées, ces tâches que Dieu nous avait données en si grand nombre pour qu’il en tire au moins quelque chose : pas cela! Aucun talent qu’on aurait fait se multiplier de la manière qui convenait! Vous m’avez appris ces dernières années à ne pas me donner de l’importance, à faire sans réfléchir ce qui semble commandé ».

Fin juilletParis.

Août Saint-Quay (en Bretagne).

12. « Voyages »

Semaine de Pâques 1951 Durant cette semaine, Adrienne participa constamment à des confessions dans le monde entier. « La confession ne m’a pas quittée de toute la semaine. Dans la confession, je ressens toujours ceci : on dit quelque chose et on espère par là que le confesseur voit qu’il y a davantage au-delà. Je ne sais pas pourquoi nous vivons dans un monde où on ne trouve jamais le mot juste. Je connais chaque péché, mais au moment où commence la confession, je reçois part à un autre monde où tout paraît tout autre. On est emporté inexorablement de ce qu’on a fait subjectivement à ce qui existe objectivement, et parce que ceci est infiniment plus grand, le tout est très difficile à exprimer ».

19. Autres œuvres

Carême1951 - Durant le carême Adrienne dicte le petit livre sur la mort (« Le mystère de la mort »).

25 avril - Sur les souffrances de mission, faisant suite à la « Mission des prophètes ». Quand Dieu crée les missions des prophètes, il regarde le Fils. Le destin du Fils jusqu’à la croix lui est alors présent par avance. L’envoi en mission des prophètes par le Père est comme un aspect de sa présence auprès du Fils durant sa vie terrestre.

Août - Saint-Quay. Travail aux « Portes de la vie éternelle ».

Pour une pause à la fin de cette année 1951

- Parmi tous les livres qu’elle lisait, Adrienne appréciait en particulier « Queffelec parce que, de tous les paysages, elle aimait par-dessus tout la mer, et précisément celle de Bretagne où nous avions passé à trois reprises nos vacances ; elle pouvait, pendant des heures, rester sur sa chaise longue au bord de la mer sans se lasser du jeu des vagues, de leur flux et de leur reflux, et du jeu de la lumière. De toutes les œuvres de la nature, c’est dans la mer que Dieu était pour elle le plus présent ; elle aimait moins la montagne » (Cf. Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 31).

 

1952

 

Pour l’année 1952, le « Journal » du P. Balthasar compte 22 pages (Erde und Himmel III p. 114-136).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1952 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 294 -301.

6. L’enfant

26 avril 1952Ignace : sa position vis-à-vis de nous. « Saint Ignace – qu’on trouve à tous les coins de rue -, on le rencontre parce que, dans sa responsabilité à notre égard, il a repris quelque chose de ce que le Fils exprime en tant que Parole vis-à-vis du Père. Naturellement on ne doit pas presser le parallèle. Cela veut seulement dire qu’Ignace assume pour nous le lieu de l’extension. Certes quand le Père entend le Fils, il entend dans sa parole ce qu’il veut entendre, ce qu’il aime, ce qu’il espère (si on peut parler d’espérance en Dieu). Il l’entend exprimé dans la plénitude du Fils, qui est de même nature que lui. Quand Ignace par contre nous dit quelque chose, il nous fait entrer au plan de l’éternité qui est le sien : celui du silence éternel et de la parole éternelle, sans que nous puissions saisir réellement ce plan, mais de telle sorte que nous devions recevoir ses effets comme croyables et les utiliser dans la foi, de manière à ce qu’il retrouve en nous la parole qu’il a exprimée. – Il y a là quelque chose de singulier : quand il s’agit de la fondation, nous avons le sentiment de voir quelque chose : quelques filles; et le sentiment de ne pas voir quelque chose : les fils. Et pourtant les deux se trouvent pour saint Ignace sur le même plan, qui est pour lui évident, le plan de son existence en Dieu. Une partie est déjà devenue en quelque sorte parole et réponse, l’autre partie se tient encore dans son silence. Mais en Dieu parole et silence sont un, comme le présent et l’avenir, comme l’exigence et l’obéissance. – Adrienne, de la part de saint Ignace sans doute : le P. Balthasar doit continuer tranquillement. La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles du P. Balthasar lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer les temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout, et Ignace se tient auprès du Seigneur pour nous.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

1er janvier 1952Le circuit trinitaire – La circoncision du Seigneur.

Épiphanie – Le sens de l’Épiphanie.

31 maiSur la confession.

Pentecôte Sur l’Esprit Saint.

Christ-Roi – Sur les fêtes chrétiennes – Sur la prière.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

26 avril 1952 Adrienne, de la part de saint Ignace  sans doute : le P. Balthasar doit continuer tranquillement. La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles du P. Balthasar lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer les temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout, et Ignace se tient auprès du Seigneur pour nous.

Avant la PentecôteAdrienne : Souvent dans la prière on est interrompu par un motif extérieur : on est dérangé, on doit terminer un travail ou on est trop fatigué. On s’engage alors dans un monde clos de réflexions, de raisonnements, d’attentes. Et tout d’un coup on se souvient qu’on a le droit de prier et, pour un instant, tout le reste disparaît. La prière nous envahit de tous côtés comme le parfait rafraîchissement de l’esprit sans qu’on ait contemplé quelque chose de particulier, sans qu’on y ait pensé, ni même sans qu’on ait eu un thème précis de prière. C’est simplement le monde de Dieu qui fait irruption dans le monde de l’homme, qui fait sentir qu’on est un être humain et qu’on a un corps et des sens, qu’on est et qu’on signifie quelque chose qui a le droit de vivre dans l’amour de Dieu, et qui fait maintenant l’expérience d’être immergé dans le monde de Dieu. Peu à peu quelque chose se fait jour : ou bien on prie avec le coeur ou les lèvres dans une intention précise, ou bien on entend quelque chose, ou bien on trouve une nouvelle prière, ou bien on en dit une très ancienne… Et on voit que le monde où l’on était auparavant et qui semblait très éloigné de tout divin n’en était quand même pas tellement exclu. Il pouvait sans doute paraître pour quelques instants comme coupé de Dieu. Mais ensuite la grâce du bain de prière est si grande qu’on sait qu’on a le droit de demander, d’adorer, de se reposer, on peut tout en quelque sorte, inséré dans ce qui est offert et qui dépasse tout ce qu’on pouvait attendre ou chercher. C’est un bonheur inouï qui dépasse toute espérance et qui n’a de place que pour la béatitude. – Adrienne : Étrange que souvent voir, sentir, entendre, toucher deviennent une perception unique de la beauté. Récemment j’ai eu à nouveau la mer sous les yeux; je cherchai dans des livres ce qu’il y a comme coraux, poissons, plantes aquatiques, mais tout d’un coup ce fut comme si tous les animaux et toutes les plantes et toutes les formes jolies et le jeu des vagues et des lumières provenaient immédiatement des mains de Dieu, comme si la mer elle-même était une main de Dieu infinie qui livrait constamment tous ses secrets pour réjouir l’être humain. Du plus petit détail d’un coquillage sur le rivage on parvient tout de suite à l’immensité de Dieu. On se sent parfois proche du panthéisme, et pourtant Dieu reste le Dieu Trinité, il engendre le Fils et fait procéder l’Esprit, et il reste ce qu’il est. – Et à travers toutes ces choses la prière conduit à lui, on voudrait retenir des mots et des contours, mais cela nous immerge dans une plénitude; on voudrait partager avec d’autres, mais les mots ne sont pas à la hauteur.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Après Pâques 1952Au retour de Paris. (N.B. Le P. Balthasar et Adrienne semblent avoir été ensemble à Paris). Adrienne : Dieu donne certaines forces épuisables ou déjà épuisées, qui font partie de la nature; elles diminuent par la maladie ou par un usage ordinaire. Mais il donne aussi la foi. Non seulement cette foi qu’on possède comme créature fatiguée; Dieu peut aussi mettre à notre disposition dans une mission la foi agissante d’un autre si bien que celui qui est épuisé reçoit tout d’un coup de nouveaux afflux, de nouveaux accroissements, de nouvelles possibilités d’action. Il peut parfois accorder ces forces de telle sorte qu’elles jouent en certaines limites; on pourrait presque calculer jusqu’où elles vont. Mais il peut aussi les donner autrement, dans une sorte de vague : cela suffit pour la première chose; après, on verra… Il en fut ainsi pour ce voyage. Dès le départ, je sentais que vous disposiez d’un bien que Dieu avait préparé pour vous afin que le tout soit réalisable dans le cadre de certaines occasions, que vous ne connaissiez pas, mais auxquelles cependant vous teniez. On sait qu’on part en voyage et qu’on reviendra; entre deux se trouvent des possibilités de joie, de travail, d’impressions, de parole, qui seront mesurées minute après minute. Non seulement de la part de Dieu de manière immédiate, mais aussi par le moyen de l’unité de notre mission. Maintenant je sais de manière neuve et tout à fait précise ce que veut dire la communion des saints : elle ne s’exprime pas seulement dans la prière, elle peut prendre dans la vie quotidienne des formes très concrètes. Beaucoup de ce que Dieu donne est offert à quelqu’un d’autre dans l’obéissance et dans l’amour. On peut demander à un saint : Aide-moi à aller plus loin quand je n’en peux plus. Mais on peut aussi recevoir de lui simplement ce qu’il communique.

26 mai Adrienne lit des lettres de Goethe, dont celles à Lavater. Position de Goethe : Ton Dieu, je ne le comprends pas, mais une amitié me lie à toi en tant qu’homme, rencontrons-nous humainement. Adrienne à ce sujet : Il serait étrange qu’on puisse diviser ainsi en deux la création : une partie inférieure qui ne dépendrait que de la raison – un amour sensible ou réfléchi ou aussi un amour de charité, qui maintient les relations entre les hommes – et une partie supérieure où on laisserait aux croyants individuellement leur accès à Dieu et au ciel, donné à eux personnellement. Ils adoreraient Dieu là-bas et redescendraient ensuite à des heures déterminées pour rencontrer les hommes en se débarrassant de Dieu. Naturellement cela ne va pas de cette manière. Je méditai un peu là-dessus et je dis un Notre Père. Quand je fus à « Pardonne-nous nos offenses », je pensai : J’espère être dans la volonté de Dieu et ne tromper personne. Humainement bien sûr, on devrait toujours faire plus. On devrait peut-être aussi mieux connaître la Parole de Dieu. Je remarque que vos réponses proviennent toujours de la Bible, que vous rattachez si bien toute votre mission à la Parole de Dieu qu’aucune inquiétude ne peut nous saisir. Et je peux vous parler dans la perspective de l’Ecriture. La conversation véritable entre croyants responsables ou entre deux envoyés se déroule toujours en passant par l’Ecriture Sainte. Chercher à comprendre Lavater en dehors de l’Ecriture, cela reviendrait à le dépouiller de ce qu’il a de meilleur. Quand deux chrétiens ont entre eux toute l’étendue de l’Ecriture, il peut y avoir peut-être entre eux des brouilles passagères, mais pas de malentendus profonds parce que en Dieu règne toujours la communication. Cela exclut radicalement les « offenses » si répandues d’ordinaire et souvent si mesquines.

22 maiAscension. Adrienne : Il arrive souvent la nuit maintenant que quelque chose me réveille : ou bien par une vision ou bien dans une vision. Ce qu’alors je perçois ou vois me paraît sur le moment totalement neuf. Cela me remplit de béatitude, j’y réfléchis un court instant pour bien retenir et pouvoir vous en parler. Vous savez bien que je voudrais toujours tout vous dire, et quand c’est dit, c’est pour moi terminé; et par la suite, la plupart du temps, je n’en sais plus rien. Mais vient ensuite le jour : le matin, je suis si fatiguée que je dors; et l’après-midi aussi je suis fatiguée. Souvent vous êtes absent, je devrais prendre quelques notes, et puis beaucoup se perd. Autrefois je voulais utiliser chaque minute pour raconter, maintenant je suis simplement trop fatiguée pour cela. Peut-être devriez-vous m’interroger davantage. Et puis je ne sais simplement pas si les choses sont réellement aussi neuves qu’elles me le paraissent la nuit. Dans le feu de l’enthousiasme, j’en arrive chaque fois à connaître des choses nouvelles qu’on n’a jamais sues, souvent à un niveau à peine accessible à la parole. « Est-ce réellement possible que ce soit si beau! » Et quand ensuite j’essaie de l’exprimer, pour moi-même d’abord toute seule, les mots me semblent tellement faibles.

Fin juilletParis.

Début aoûtLe Pouldu en Bretagne. (N.B. Le P. Balthasar a sans doute été avec Adrienne à Paris puis en Bretagne). Adrienne se délecte de la plage merveilleuse. – J’ai maintenant aussi une chambre Place de la cathédrale où je peux parfois passer la nuit.

23 août Adrienne me réveille la nuit à deux heures et demie en frappant avec insistance. Quand j’arrive auprès d’elle, elle est toute perdue mais tout à fait calme, elle a les plus fortes douleurs au coeur et des crampes aux membres par suite d’une mauvaise circulation. Je dois l’aider à voir clair. Elle voudrait que nous partions en voyage. Elle doit absolument partir et elle ne peut le faire seule. Il lui est impossible même de mettre ses bas. Et on doit tout prendre avec nous, voir pour les trains, ne pas oublier le parapluie s’il pleut… Elle doit quand même maintenant aller chercher les enfants afin que cet Ordre enfin commence, il y en a beaucoup plus que je ne le pense. Elle doit aller les chercher pour que je me réjouisse des communautés. Elle cite le Seigneur qui s’en va : « Afin que votre joie soit parfaite ». Mais elle veut mettre ce voyage totalement entre mes mains. – Je cherche à l’apaiser, ce qui se fait lentement; elle revient insensiblement à une conscience « normale »; entre deux viennent des souvenirs d’enfance, mille petits soucis pour des personnes : elle doit envoyer des fleurs à sa tante et envoyer Line à Angèle et noter ce que Line doit emporter pour les enfants. – Pour la première fois, je vois clairement que je devrais prendre part à la mort d’Adrienne, ce qui d’ailleurs était prévisible depuis longtemps.

25 aoûtJ’ai appelé Ignace parce que je pensais qu’Adrienne allait mourir cette nuit puisqu’elle parlait toujours de « partir ». Ignace dit : Au fond, c’est davantage une conséquence physique de sa maladie qu’autre chose. Durant les deux dernières nuits, ce fut surtout la « fuite dans le voyage », typique des cardiaques; mais à ce côté physique s’est ajouté le sentiment de devoir agir, et ce sentiment doit lui être laissé quelque temps. Jusqu’à l’heure où les décisions tomberont vraiment. Pendant qu’elle était toute perdue, elle a dit naturellement des choses qui ne sont pas sans importance. Quand elle sera remise, des parties en resteront qui s’inscriront dans un ensemble qui sera visible dans quelques semaines. Il n’est pas question qu’un voyage soit entrepris tout de suite. Certaines choses qui lui arrivent la nuit devront être utilisées dans la mesure où elles expliquent ce qui devra être fait à Paris, à Vienne et en Allemagne. – Moi : Davantage au grand jour? Ignace : Là où c’est possible, la faire inviter pour une conférence, écrire davantage d’articles, publier de petites choses. Afin qu’elle ait davantage de présence. Mais pour le reste, ne pas entreprendre de grandes choses, ne pas se laisser décourager; tout va son chemin même si en attendant il n’est pas visible, souvent c’est la demi-obscurité. Le père aime et bénit ses enfants.

11. Messe et communion

22 septembre 1952 Adrienne : Parce qu’on ne sait jamais d’avance le moment, on ne peut rien calculer. Parfois c’est très tôt le matin, d’autres fois je communie à votre messe, souvent aussi je suis présente durant toute votre messe. Je prie avec vous pendant que vous entrez à la chapelle sans que pour autant je quitte tout à fait ma chambre, mon lit. Ce genre de prière peut durer toute la messe jusqu’à l’instant de la communion; à ce moment-là, il n’y a plus qu’une chose qui est actuelle : la réception du pain présenté par le Seigneur et cela, dans la « communio sanctorum », dans une présence de votre chapelle ou de l’église comme un tout. Souvent je peux voir les autres personnes qui sont à votre messe ainsi que leurs manières. Mais vraisemblablement je ne pourrais jamais dire si c’est la troisième ou la septième hostie qui m’est présentée. Il y a là une limite qui n’est pas franchissable. Je n’ai jamais essayé non plus de la franchir : il y a des choses que je ne pourrais dire que si j’avais été présente en chair et en os.  – Ceci est l’une des possibilités. D’autres fois, je dis entièrement avec vous les prières de la messe. C’est alors à ce qui est liturgique que je participe. D’autres fois encore, je ne fais que communier à votre messe sans que je fasse attention au lieu, sans savoir si c’est telle ou telle église; cela arrive presque par hasard juste à l’instant même. D’autres fois encore, comme je vous l’ai déjà dit, des anges viennent très tôt le matin et m’apportent la communion. Il arrive souvent aussi que je n’ai pas dormi de la nuit, pas tellement parce que j’aurais été mal ou parce que j’aurais été enlevée ici ou là, mais simplement parce que j’ai prié tout le temps; je reçois alors la communion à l’intérieur de cette prière. Il peut y avoir ensuite une action de grâces normale, ou bien la prière et la méditation continuent avec le thème de la communion ou quelque autre thème donné. D’autres fois encore, je communie dans toute une assemblée de gens que je ne connais pas, dans une église étrangère, dans un milieu étranger, en un lieu dont on n’a qu’une vague idée ou bien même pas du tout, ou bien aussi en un lieu qui est tout à fait familier. – Parfois la communion a lieu de telle sorte que l’hostie est présentée visiblement et on la reçoit de manière sensible; d’autres fois, pas du tout. Il y a là une hostie et je sais : « communion » ; mais tout est déjà tellement reçu et accompli qu’on vit dans le « fruit de la communion« , dans la conscience d’avoir communié. Bien que cette expression ne convienne pas tout à fait. Comme une prière qui vous est donnée dans la plénitude sans qu’on ait besoin de dire des mots; on ne fait que percevoir le sens.

12. « Voyages »

31 mai 1952 - Adrienne fait ce qu’elle appelle des « voyages de confession ». Dieu donne sans doute ces bénédictions de confession et de volonté de se confesser à tous ceux qu’on rencontre justement en « voyage ».

19. Autres œuvres

Début août 1952 - (Le P. Balthasar est en vacances avec Adrienne en Bretagne). Les conditions de logement à l’hôtel sont si insuffisantes que peu de choses seulement peuvent être dictées. En août- septembre naît « Das Licht und die Bilder » (La lumière et les images). Le livre sur « La face du Père », commencé en avril, a été terminé en juillet.

 

1953

 

Pour l’année 1953, le « Journal » du P. Balthasar compte 21 pages (Erde und Himmel III p. 137-158).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1953 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 302-312.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Nouvelle année 1953Sur l’éphémère.

19 févrierL’harmonie entre la prière et le travail.

24 févrierVision sur la confession et la vérité.

13 mars - Incidences sociales de la confession.

Avant l’Ascension - Sur la place de la descente aux enfers.

AscensionAspects multiples de l’Ascension.

26 octobre - Les effets des sacrements.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

5 mars 1953Adrienne : Que Dieu accorde de l’intensité à nos rencontres et à celles qui se produisent dans la communauté. Que nous ne soyons pas toujours là comme des orants tièdes, mais que nous soyons sérieusement conscients de la réalité de la prière. Que notre prière soit grâce et bénédiction et transmission. – Puis le sentiment d’une présence dans cette prière. Et tout d’un coup la vue du Seigneur. En le voyant, une sorte de choc : « Tu veux cette intensité, parfois tu la donnes si fort qu’aucune joie ne serait plus grande que celle de prier et aucun spectacle plus beau que celui du ciel comme on le voit justement maintenant. Parfois l’intensité est moindre, et alors ce n’est pas que le Seigneur lui-même imposerait une limite, comme s’il voulait une distance, mais c’est comme si on recevait dans d’autres personnes la teinte et la qualité et la hauteur de leur prière, comme si on devait prier comme eux-mêmes pour rester avec eux dans une communion en eux provenant de l’intérieur plus que de l’extérieur. Et alors le problème : qu’est-ce qui provient de l’intérieur et qu’est-ce qui provient de l’extérieur? Souvent on ne sait pas dans la prière ce qui est céleste en elle et ce qui provient de la terre, mais il y a aussi d’autres prières où la grâce se répand si exactement qu’il ne peut y avoir aucun doute : on est modelé par elle, on reçoit un autre esprit, un autre corps, d’autres mots, qui sont vivants et actifs, qui proviennent du Seigneur lui-même. Il grave en nous sa prière; d’être ainsi gravé peut par moments devenir douloureux – surtout quand c’est une prière pendant le carême ou la semaine sainte – parce qu’on ne la comprend pas, parce que beaucoup de choses sont nouées, parce que d’autres choses qui vous semblent étrangères sont imprimées de force comme si étaient employés des mots dont nous ne comprenons pas le sens. Et tout d’un coup ces mots peuvent de nouveau être si clairs et si brûlants qu’ils sont comme un modèle : c’est ainsi que j’aurais voulu prier, je n’en ai pas été capable, le Seigneur m’en a fait cadeau; c’est par son cadeau que j’apprends le souhait que j’avais. – Ou bien on prie avec une demande : toi et lui et cet autre là devraient quand même… – je pourrais peut-être continuer avec orgueil – : mieux prier! On doit alors prier avec les mots qu’ils emploient. J’aurais peut-être aimé faire l’expérience d’une grande effusion du coeur et, au lieu de cela, je reçois de prier un piètre balbutiement. Et je pensais que les mots tels qu’ils étaient employés étaient tièdes, mais je remarque alors combien ils sont chargés : de mémoire, de soucis, de foi, de confiance. Je ne demande plus que ces gens prient mieux, mais que me soit accordé de prier avec cette simplicité et cette plénitude. Avec tant de foi et tant de paix que ce que j’appelais auparavant intensité était peut-être une manière d’excitation. Ils prient avec assurance et je dois maintenant être reconnaissante de pouvoir prier de la sorte; ce qui devait venir de moi vient maintenant d’eux, de leur simplicité. Je pensais prêter et je reçois un cadeau. – Le Seigneur est là. Il demande que la volonté du Père se fasse. C’est comme s’il couvrait même cette volonté afin qu’aucune sorte de prescience ne soit mêlée à son obéissance, afin que le Père puisse continuellement le surprendre avec ses exigences. Afin qu’il fasse uniquement la volonté du Père et rien du tout en plus. Sur le moment, ce « rien du tout en plus » peut sembler une restriction : ne plus rien faire en voyant tout d’avance, ne plus rien accomplir de convenu, uniquement ce qui est ordonné à l’instant même, rester dans l’ouverture de ce qui peut surprendre. On voit l’amour infini du Fils, qui veut uniquement ce que veut le Père. Il s’astreint autant à ce but unique que s’il était réellement le dernier et le plus petit des valets. S’il peut seulement servir, tous ses désirs sont comblés. Il ne veut rien recevoir que ce qui peut être utile pour ce service. Le service a cette largeur et cette profondeur : le plus grand service, le plus petit service, tout ce qui peut être demandé.

27 octobre - A mon retour d’un cours à Kehrsiten, Adrienne raconte ceci : J’ai rendu visite une première fois à Sœur Jolenta; elle était à l’agonie et elle se réveilla. Elle dit : « Voyez ce qui est à faire ». Je ne fis que prier, je ne pouvais rien faire d’autre. Au retour, X. voulait bavarder dans la voiture, mais je voulais être tranquille. Je n’étais pas inquiète. Le lendemain, j’y suis allée encore une fois; j’étais parfaitement d’accord avec elle qu’il serait juste pour elle de mourir maintenant. Et je vécus sa mort avec elle, je l’accompagnai, tout était beau; il ne me vint à aucun moment la pensée de devoir entreprendre quelque chose de particulier. Seulement prier et rendre grâces. Le lendemain, elle était dans l’espace de la mort; je pris encore une fois congé d’elle. Tout est en ordre. – Durant la nuit, je dus me souvenir de l’enfant de Merke. Et me vint alors comme une tentation : Devrait-on intervenir? Qu’est-ce que cela voudrait dire? Presser Dieu de donner un signe. Mais pourquoi devrait-on le faire? La Sœur est en paix, Dieu est content, tout est bien. La nuit suivante, encore une fois la même tentation. Suis-je seulement lâche? Est-ce que je ne veux simplement plus revivre ce que j’ai subi autrefois avec l’enfant mort? A votre retour, toute l’agitation cessa. – Cependant il y a souvent maintenant durant la nuit des états d’agitation de ce genre pour ce qui semble des bagatelles. Comme si je devais briser une coquille d’œuf qui m’encercle, comme si quelque chose devait venir au jour. Mais je ne veux rien entreprendre sans en avoir parlé avec vous. Le lendemain, tout est parti à nouveau et le peu d’apparence de la vie semble être en ordre. Durant la nuit, je demande à Dieu de me montrer le chemin et de me donner un signe s’il veut quelque chose. Le poussin sait quand il doit donner des coups de bec dans l’œuf. Maintenant je ne sais rien. – Non que je sois tentée d’entreprendre quelque chose. De loin la tentation apparaît dans le désert. Mais je ne perçois pas cela tout à fait comme une tentation. Peut-être que Dieu a besoin d’une sorte particulière d’agitation pour un but ou un autre, et peut-être en fait-il quelque chose? Je ne sais jamais non plus jusqu’où on doit se livrer à cette agitation. Souvent elle est si forte qu’elle s’empare de vous, et on ne peut pas dire exactement à quel sujet on s’agite. Souvent il s’agit de personnes qui viennent de mourir. Très souvent ce sont des choses qui ont été mal confessées; dans ces états, la confession joue un grand rôle. Souvent je vois ceci : elles voudraient que cela avance, et rien n’avance. Mais ensuite beaucoup de choses me sont données à voir qui prouvent que cela se prépare. – Auparavant, quand des choses extraordinaires se produisaient, je ne me posais jamais de question. Il s’agissait de choses qui ne me concernaient pas. Vous m’avez dit un jour : Peu importe qui tourne les pages pour le pianiste lors d’un concert. Maintenant, cela peut être parfois comme une tentation : on pourrait disposer d’une force. Mais à peine formulées les expressions : « Puissance de Dieu », et « Moi, je veux en disposer », cela semble totalement absurde. Cependant entre deux il y a comme un petit choc. Cela ne m’a jamais vraiment attiré. – Adrienne : Quand je dis maintenant une prière vocale, un Notre Père par exemple, le contenu de ce qui est prié est toujours présent dans le sens du Seigneur. Il n’y a plus de prière avec les lèvres. La prière méditative se fait à partir de beaucoup d’occasions, souvent par une inspiration à méditer maintenant ceci ou cela, souvent sur une indication de Marie; et alors, depuis de nombreuses années, j’ai toujours la possibilité d’avoir une vision se rapportant à la prière ou à la méditation. Si je veux, je peux voir quelque chose à tout moment. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Je veux »? Pouvez-vous me l’expliquer? Par exemple, je peux vouloir prier de manière tout à fait candide, oui vraiment comme un enfant; et alors, presque sans que je le veuille, m’échappe la demande : « Oh! Prête-moi quand même un peu ton manteau »; et j’ai alors dans la main un pan du manteau de la Mère. C’est sans doute une gâterie? Dois-je en parler? Vous devez quand même tout savoir, tout, tout. Donc, quand j’ai demandé le manteau, avec la meilleure volonté du monde je ne sais plus après coup s’il m’a été donné parce que je l’ai demandé ou si je l’ai demandé parce qu’il m’était offert. Je ne peux pas distinguer, et la plupart du temps ça coïncide pour ainsi dire. Dans des choses de ce genre, je n’ai pas d’initiatives qui ne viennent que de moi. – Hier, alors que j’étais sur la terrasse et que je parlais avec Dieu, la conversation était si évidente que j’étais empêchée « par quelque chose de très fin » de faire quelque chose de marquant : tomber sur les genoux par exemple. C’est souvent aussi « quelque chose de très fin » en ce qui concerne la prière et son exaucement; je peux à peine distinguer les deux. Ou plutôt : au ciel, on peut très bien « coïncider » avec la volonté de Dieu, être d’accord; mais sur terre, en ce qui concerne les signes extérieurs, on doit agir avec circonspection.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Juillet 1953 - Dans le « trou ». Adrienne : Cela commença par une méditation de l’eau sortant de la plaie du côté du Seigneur. La matière n’était pas choisie par moi; j’avais lu seulement quelque chose qui traitait de l’eau et de la plaie, l’occasion était tout à fait superficielle. D’abord ce fut la création et la mer infinie. Puis l’infini de l’eau apparut comme comprimé dans cette goutte d’eau sortant de la plaie du Crucifié pour s’étendre à nouveau à partir de là d’une manière sacramentelle sur tout, sur toute la création. – Puis j’ai prié pour vous et pour les enfants et toute la mission. Et un découragement m’envahit : le peu que je suis encore en mesure de faire; et avec cela toute la tâche se trouve parfois sous mes yeux, et je suis épuisée avant d’avoir fait la moindre chose. Vous disiez bien : « Etre reconnaissante pour ce qui est ». Tout d’un coup se fit entendre alors une voix : « Finalement tout ce qui est va par la croix jusqu’à cette plaie du Seigneur ». Je voulus réfléchir à ceci : peut-on sauter par-dessus la croix pour atteindre cette plaie ou bien doit-on chaque fois faire l’expérience de la croix et de ce qui est le visage de la croix quand elle se trouve là toute nue et qu’on n’y voit plus le Seigneur? – A cet instant, je tombai dans un « trou » concernant le fait de ne plus voir le Seigneur. Ce fut une grande oppression pour tout péché qui couvre le visage du Seigneur, pour toute tiédeur, pour tout ce qui devrait être autrement. Ce qui arriva après, je ne le sais plus que de manière imprécise; je vous ai cherché un instant désespérément : « Lui seul pourrait l’entendre et le comprendre ». Je me trouvais tantôt dans un couloir, tantôt dans un petit studio, tantôt par terre. Et j’étais seule, je ne pouvais plus me relever, ni physiquement ni spirituellement parce que vous n’étiez pas là, je ne pouvais pas sortir du trou parce que je n’étais pas en mesure de vous dire la chose. Puis j’essayai de ramasser hâtivement les mots qui avaient été dits, je ne cessai de dire « eau » et je ne pouvais pas voir les rapports. Puis un instant : maintenant prier et emporter « eau et plaie » dans les mots de la prière… Mais alors on ne put pas prier. Quand je fus libérée du trou, il resta un grand sentiment de vague, le sentiment que les mots étaient restés dans l’eau au lieu de passer à travers l’eau. Je peux bien dire les mots qui font partie de la prière, mais l’eau ne transmet pas le son. – Ce matin, quand vous avez fait sur moi le signe de croix, ce fut pour moi un grand soulagement. Je m’étais un peu précipitée dans l’aventure nocturne, mais je ne crois pas qu’il en soit sorti beaucoup de choses sensées.

11 juilletSaint-Quay. Adrienne : Quand nous étions à Paris avec Béguin, j’ai vu, avec la précision d’une révélation : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». Je ne pourrais plus jamais l’oublier, pensais-je. C’est pourquoi toute explication de la relation à Dieu par la psychologie est impossible. Si je cherche à te saisir par ma psychologie, si ce n’est pas toi qui vis mais le Christ qui vit en toi, je ne peux quand même pas me permettre de saisir le Christ en toi, donc de comprendre Dieu, avec ma psychologie. Cette intuition fut accompagnée d’une telle lumière que j’en fus toute secouée. – Hier j’ai pensé aux sacrements et au Thabor. Je voyais la vie dans les sacrements, dans leur prolongement depuis leur institution; et la lumière transparente du Seigneur était la vérité de toute la vie sacramentelle, également le toujours-plus dont on parle toujours sans pressentir ce que c’est. La réalité de Dieu aussi qui est devenu homme, tout ce que nous ne voyons pas du Seigneur parce que cela a ses racines dans le ciel, parce que la pointe du triangle formé par le Père, le Fils et l’Esprit ne touche la terre qu’en un point, sous la forme de la Passion du Seigneur : c’est le Christ qui, avec le Père, déverse l’Esprit et est éternellement auprès du Père.

30 juilletLes difficultés de la traduction. Adrienne : J’ai vécu toute une semaine comme un papillon dans sa chrysalide. Durant la nuit j’ai expérimenté des choses à la perfection; des choses sur la prière et les sacrements étaient pour moi totalement claires, j’ai eu part à des mystères qui n’ont pas porté ensuite leur fruit : le jour, j’étais fort loin d’eux et si j’avais voulu en parler je n’aurais eu sans doute que quelques points d’exclamation. Peut-être comme ceci : « J’ai vu comment Dieu est aimé; ou bien ce qu’est le don d’elle-même de la Mère à son Fils; ou bien ce que veut dire l’ardeur de la prière; ou bien comment des hommes, des saints, des gens purifiés, sont accueillis spirituellement dans le ciel; à quoi ressemble l’esprit qui les accueille, comment il opère; je comprends maintenant la luminosité que possède une âme après l’expérience du purgatoire et comment cela se passe ». Je n’aurais donc donné qu’un résultat et j’aurais pu dire quelques mots de plus sur l’état dans lequel j’ai vécu l’expérience. Mais l’expérience elle-même, je n’aurais pas été en mesure de la décrire. Durant la journée, c’est parti très loin et, à cause de la fatigue, il y a comme un mur qui est dressé entre l’expérience qui a été faite et le quotidien. Comme si j’avais dû décrire un paysage de montagne à quelqu’un qui n’a jamais vu de photo de montagnes et encore moins une montagne elle-même; tout ce que j’aurais dit de l’ascension, de l’escalade, du sommet, du lever du soleil, n’aurait eu pour lui aucun sens, cela n’aurait éveillé en lui aucune image correspondante; il n’aurait perçu que des notions toutes faites dont il ne possède aucune connaissance expérimentale, des notions qu’il ne peut pas analyser parce qu’il n’en connaît pas les parties. Ce serait comme si j’avais parlé à un aveugle de teintes, de couleurs, de tableaux. D’où le doute sur le point de savoir si on doit essayer ou non. Pour moi toute seule, en vous attendant, j’ai essayé plusieurs fois de recueillir les choses avec mon âme du jour; ça n’a pas marché. Était-ce la fatigue? Ou bien la mission ne va-t-elle pas plus loin que l’expérience elle-même? – Le jour est monotone, sans le désir que revienne bientôt la nuit afin qu’on puisse faire l’expérience. Aucun désir non plus de retrouver ce qui a été; seulement un certain vague. Comme un artiste qui après l’inspiration est là perplexe avec ses outils, qui ne sait par où commencer. Durant la nuit, on pouvait « déplacer les montagnes ». Durant le jour, on a bien la foi, mais il lui manque cette force absolue. Durant le jour, je regrette souvent que vous n’ayez pas été là la nuit pour tout recevoir à la source.

11. Messe et communion

11 avril 1953Adrienne : Avant-hier deux anges vinrent avec la communion et, pendant l’action de grâces, j’entendis les anges remercier le Seigneur de leur avoir confié la mission de donner la communion. Avec cela on vit quelque chose du ciel, de l’adoration permanente, de l’étonnement éternel de ceux qui vivent avec le Seigneur, étonnement que sa grâce soit si inconcevablement grande, qu’elle coule partout, qu’elle éveille toujours gratitude et amour en ceux qui ont été saisis par elle. – Les anges portent la communion à certains, mais ils voudraient bien la porter à tous et, dans cette volonté, ils incluent d’emblée la volonté de ceux qui la reçoivent. Ils leur donnent part à leur vaste désir, qui est le désir du Seigneur, d’être présents activement auprès de tous, de faire de sa résurrection une fête pour tous. A l’intérieur de ce désir de partager et de distribuer à tous l’acte de communier, notre participation à l’Eglise d’une manière générale, et déjà le fait d’avoir un prochain à qui nous pouvons nous donner, deviennent une joie parfaite. Il m’est permis peut-être de communier pour mon prochain qui ne croit pas, qui ne veut pas croire, qui a renié sa foi ou qui n’y est pas encore parvenu. Ce prochain pour qui il est permis de communier devient pour nous une source de joie chrétienne. On apprend à aimer cette personne comme son prochain non parce qu’on l’estime particulièrement ou parce que sa misère et sa détresse sont particulièrement grandes ou parce qu’elle est bien intentionnée à notre égard. Bienveillance, amour, don de soi se trouvent totalement dans le Seigneur et c’est lui qui donne au communiant d’y avoir part. C’est lui qui l’attache à ce prochain, qui lui fait don de tel prochain précisément.

8 maiCommunion dans la maladie. Adrienne : Qui reçoit le corps du Seigneur reçoit en même temps beaucoup d’autres choses qui, dans le Seigneur, sont inséparables de son corps : sa nature, sa présence, sans doute aussi quelque chose de sa prière, de sa vision du Père ou d’une traduction de cette vision pour notre usage. Des choses que le Seigneur apporte avec lui, qui nous transforment, qui nous procurent une joie, une intelligence, une manière de sentir. Et quand, au moment où l’on reçoit la communion ou après, on pense à ce corps parfait du Seigneur, on se sent peut-être alors très malheureux de ce que notre propre corps soit si malade. On a l’impression d’être physiquement comme un pécheur qui reconnaît son état et son impureté et qui redoute de souiller ce qui est pur. Il redoute par exemple de toucher des enfants innocents. Cette crainte ne va jamais jusqu’à refuser la communion, jusqu’au sentiment qu’on n’est pas en mesure de communier parce qu’on est si malade. Mais il y a quelque chose dans cette direction depuis le début de cette crise étant donné qu’il ne m’est plus guère possible de manger encore quelque chose, d’avaler une hostie entière. – Il peut aussi arriver qu’on soit tellement emporté, entraîné, renouvelé par la communion que pour un instant ou pour quelque temps on ne soit plus malade. Je ne pense pas qu’un miracle se soit alors opéré du fait que mon coeur aille bien pour un temps, pour redevenir malade ensuite. C’est bien plutôt une vie exclusivement dans l’âme du Seigneur, qui enlève totalement pour quelques instants l’existence dans mon propre corps. Mais une telle expérience contribue au fait qu’on est souvent plus fatigué encore qu’avant parce que cela fatigue davantage d’être à nouveau malade que de l’être sans interruption. – D’autre part on sait quand même très bien que, par le fait d’être malade, des sources de grâces se sont ouvertes et ont montré des choses qui sont très salutaires justement pour la pécheresse que je suis, ou justement pour mon penchant à la tiédeur. La maladie procure un sens beaucoup plus aigu de la présence spirituelle du Seigneur, la foi devient plus voyante, la personne plus ouverte pour le Seigneur qui vient à elle.

26 octobre - Quelqu’un peut demander au Seigneur de pouvoir le suivre, et il suivra le Seigneur dans le sacerdoce ou la vie religieuse, ou bien en donnant une nouvelle forme à sa vie dans le monde. Mais ce n’est qu’un point de départ; il ne lui sera pas permis non plus par la suite de cesser de demander à le suivre de plus près et à s’améliorer. – Marie a donné à son Fils de sa substance humaine. Quand elle communie, elle reçoit de lui en retour quelque chose de sa substance à lui, quelque chose qui a des conséquences dans son activité quotidienne, dans sa tâche quotidienne, comme le Fils veut que ce soit fait. Jamais un être humain n’a été plus proche de Dieu que Marie et pourtant cette proximité reçoit aussi par une communion une nouvelle stimulation, une réponse justement pour aujourd’hui. De son oui (d’autrefois) jusqu’à la communion passe une ligne droite, on peut à peine parler d’un développement, mais le chemin est quand même nouveau chaque jour et elle s’en tient strictement, dans sa réponse, à l’appel qui s’adresse à elle justement aujourd’hui. Que Marie mette le Fils au monde et qu’elle le reçoive dans le sacrement, les deux choses sont des exigences de l’Incarnation et les deux ensemble conduisent à son Assomption corporelle dans le ciel et à la formation du ciel chrétien d’une manière générale.

1954

Pour l’année 1954, le « Journal » du P. Balthasar compte 24 pages (Erde und Himmel III p. 159-183).

1. Santé

28 janvier 1954- Adrienne : Ces derniers jours, beaucoup de maux de dents, de maux de tête, de refroidissements; j’étais un peu contrariée (non pas exactement de mauvaise humeur) parce que j’aurais tellement aimé régler beaucoup de choses, et toujours au dernier moment je ressentais ce blocage; tout simplement, on ne peut pas accomplir ce qu’on veut, et ce qu’on fait va comme dans le vide.

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

28 janvier 1954Pendant une vision, Adrienne avait perdu ses propres souffrances, l’horreur qu’elle avait d’être incapable de tout travail. Elle continue à raconter : « Je regardais vos fleurs et je m’en réjouissais parce qu’elles font partie des cadeaux de l’amour et d’une certaine manière aussi de la prière. Je revis alors la Mère et je remarquai comment tout chez elle appartient à l’adoration. Tout d’un coup elle se trouva près des fleurs, les regarda, elle regarda aussi d’autres choses qui venaient de vous et cela faisait partie maintenant de sa prière. Elle peut justement tout intégrer dans l’adoration de Dieu Trinité. De l’Esprit, parce que tout doit être esprit d’amour et peut nous donner des suggestions pour l’amour. Du Père, parce que tout est créé par lui. Et à l’instant où j’associai dans mon esprit Père-créature, elle donna les fleurs pour jouer à son fils encore petit et elle alla encore chercher mille choses, et il souriait, et il était content, et il jouait vraiment avec tout dans sa contemplation du Père. – Je compris alors tout d’un coup que la beauté de l’Eglise peut jouer un rôle semblable : tout s’insère dans la prière. Tout est créé pour le Fils. Et cette phrase peut être étendue à tout ce que les hommes font pour le Fils : une cathédrale, un tableau, une prédication, surtout une prière, mais aussi tout ce qui peut être compris dans la prière. – Je vis alors la Mère prier avec son petit enfant. Elle lui apprend une prière quelconque; elle voit d’une certaine manière les mots tels qu’ils correspondent à son enfant, et lui les reçoit et les introduit en quelque sorte dans sa vision du Père. Et malgré la force de sa foi, la Mère ne sait pas la force avec laquelle le mot retentit pour Dieu, ni la grandeur de son propre monde de prière. Car elle est transportée sans rupture dans la vision du Fils. – Supposons que dans la chambre à côté il y ait un grand malade; vous me dites rapidement comment ça va, et je vous donne des médicaments; vous les portez au malade, celui-ci guérit. Je ne vois pas l’effet; de mon côté, j’ai simplement fait ce que je pouvais. C’est ainsi que Marie prie comme elle peut, elle met le meilleur d’elle-même dans sa prière et elle sait quand même quelque chose de ce qu’il y a d’énorme dans la vision du Père qu’a le Fils et ce qu’il peut faire là avec sa prière à elle. Le Fils n’est pas en mesure non plus de le lui expliquer en détail. Comparaison : le médecin est peut-être très pressé, il est impatient de vous prendre les médicaments et on est soi-même hors d’haleine. On ne sait pas du tout s’il est content. – C’est ainsi qu’on peut parfois vous arracher un miracle. Un miracle ne peut jamais correspondre au mérite de celui qui doit le réaliser visiblement pour d’autres. Tout se passe en relation avec l’au-delà, peut-être dans un emprunt imposé à l’au-delà; comment cela va et vient, on ne peut pas le préciser. Si Dieu n’avait pas fait la petite Bernadette si pure, la source n’aurait pas jailli et elle n’aurait pas opéré de miracles. L’enfant a été autrefois l’occasion de quelque chose qui opère encore aujourd’hui; tant de choses de l’au-delà étaient autrefois à l’œuvre.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1954 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 313-324).

Vigile de la Pentecôte 1954Le samedi saint est tout proche. Ce n’est ni la crèche ni la croix, mais c’est samedi. Le samedi avant la Pentecôte et la désolation de ne pas avoir l’Esprit. On appelle : Faites-moi aimer! Faites-nous aimer! Faites place à l’amour! Mais on est exclu de tout cela. L’Esprit souffle où il veut, mais je ne sais pas où est ce où. Il souffle dans la prière, mais je suis en dehors de la prière. Maintenant ce n’est pas pour moi, c’est le samedi saint. Je sens le fleuve des péchés, ce qui est vicié, stagnant, marécageux. Je sais que l’Esprit est quelque part. Mais je l’ai perdu comme on a égaré un objet. Si radicalement qu’on doute tout d’un coup de l’avoir jamais possédé. On ne sait pas si l’Esprit a jamais été là. On ne peut pas définir sa place. Mais on entend le cri : Ici l’Esprit fait défaut! C’est au fond le cri après la confession. Mais comment peut-on se confesser sans la lumière de l’Esprit? »

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

28 janvier 1954Le Seigneur sur la croix – La souffrance de Marie à la croix.

12 févrierLa prière.

14 févrierSur la croix, le Fils porte tous les péchés – Le ministère et le mystère de la confession.

Vigile de la Pentecôte – L’Esprit Saint.

Pentecôte La Trinité – Marie.

16 maiLa prière.

22 juin La prière du prêtre.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

22 juin 1954 - A Gelterkinden, pour l’inauguration du « monastère » protestant des Sœurs de Grandchamp.

24 aoûtSaint-Quay. Adrienne : A Bâle, après la consultation, quand on voudrait se reposer, on ne cesse d’être encore dérangé. Ici, c’est le repos si bien qu’on peut beaucoup prier. Une orientation précise vers le monde est supprimée, on se tient constamment sans voile devant Dieu. Ce matin, je pensais que lorsqu’on rencontre sans cesse des gens qui ont besoin de quelque chose, on prie avec des intentions beaucoup plus précises : pour leurs soucis ou pour la force de les supporter; si la prière n’est pas un travail, elle est quand même un acte de la volonté. Ici par contre on peut simplement écouter ce que Dieu dit, même si cela peut ne se revêtir d’aucune parole et qu’il n’y ait que de l’amour qui soit communiqué. Entre deux on pense à la tâche; on voudrait alors conserver ce qu’on a acquis ici pour le transmettre à Bâle. Là-bas la prière ressemble à un exercice tel que celui qu’utilise le « pèlerin russe ». Ici il n’est pas question d’exercice : « ça prie »; « ça », c’est la participation dans laquelle on vit, qui prête l’oreille à la parole de Dieu et qui reçoit quelque chose, peut-être de l’Eglise, peut-être des saints ou de Dieu. C’est comme un devoir de vacances sans contours précis; même quand je recommande quelque chose à Dieu : la communauté ou plus d’amour à Rome ou une plus grande ouverture d’esprit pour l’Église, etc., cela ne se fait pas volontairement, c’est simplement donné. Tout fait partie d’une grande chaîne dont on fait soi-même partie. Et tous les membres de la chaîne paraissent beaucoup plus égaux que d’habitude. – Parfois je sais pertinemment que maintenant justement je participe à une prière de saint Ignace ou de la petite Thérèse ou à une « situation de prière » d’un anonyme quelconque. Ou bien je sais que c’est Ignace qui a commencé cette prière et maintenant je continue à prier un peu dans le même sens. Ou bien tout d’un coup je sais : Ha ! Ha ! C’était comme ça quand la grande Thérèse ceci ou cela… Mais tout cela n’est peut-être que l’alimentation de la prière, l’aménagement d’une réserve, ou bien l’utilisation par Dieu de l’espace qu’est la prière, et il n’y a rien d’autre à dire de cette utilisation si ce n’est justement qu’elle a lieu. Spirituellement, on n’est ni en attente ni comblé. Les deux éventualités se rencontrent quelque part, peut-être en moi, ou à côté de moi, ou tout à fait ailleurs; on n’est pas poussé à réfléchir davantage à ce sujet; on prend la chose telle qu’elle est. – Je contemple les vagues, je sens la brise, etc.; de pures perceptions sensorielles. Et les comparaisons naissent d’elles-mêmes : quand le Seigneur vient, il vient avec une telle beauté et une telle force et une telle impétuosité de parole; et la parole se fracasse parce que nous ne l’entendons pas – ou aussi parce que nous l’entendons : elle s’atomise et se déploie. Il peut aussi se faire que tout d’un coup la mer est partie; il ne reste que les bruits et les couleurs; toutes les choses qui font la beauté de la mer deviennent des points de méditation, elles conduisent plus loin, sont utilisées de manière vivante. Ou bien l’éternel, l’infini, ce qui est toujours plus grand est suggéré par la mer. Le monde de la création devient l’arrière-plan du monde de la révélation.

20 novembreAdrienne : Dans les premières années, j’étais tantôt en enfer, tantôt au ciel, tantôt sur terre. Je ne sais pas si je me trompe, mais le passage me semble s’être effectué alors facilement. Et le séjour d’autrefois était net et total. Quand je suis au ciel, mon moi est un moi du ciel; plus tard, je suis allée une fois ou l’autre en enfer, et mon moi est devenu un moi de l’enfer, car j’avais là quelque chose à faire, et cet endroit devait être mon monde pour quelque temps. Et puis je suis sur terre, place de la cathédrale, dans cette ville, ou bien en vacances, n’importe où, et j’ai quelque chose à faire; et dans cet être que j’ai à chaque fois, je ne me sens jamais dépaysée, déplacée, étrangère. Je suis à chaque fois bien adaptée. Et quand dans un milieu je pense à l’autre milieu, quand je dois le faire – sur mission, ou bien parce qu’il m’est permis de penser au ciel à partir de la terre -, tout est très naturel. Même si parfois, en pensant au ciel, on perd la terre comme patrie pour quelque temps. Il peut être aussi voulu qu’on séjourne sur terre avec son âme du ciel ou avec son esprit de l’enfer, qu’on doive établir des comparaisons ou demander des choses ou se les faire élucider par la prière, des choses qui sont arrivées au ciel ou en enfer. Puis il faut encore dire d’une manière générale que l’esprit de l’enfer, dans un tel état, était très voilé : on se trouvait en enfer dans un état qui ne nous est plus montré sur terre (on est emporté). Et quand il s’agissait de passages, de lisière entre les domaines, l’expérience qu’on en faisait pouvait être chaque fois plus ou moins pénible, mais cela ne nous fatiguait pas. Pas plus que ne vous fatigue la vision en tant que telle.

10. Adrienne et le Père Balthasar

14 février 1954 P. Balthasar : Beaucoup de visites. Souvent Reinhold Schneider, C.J. Burckhardt, Guardini, Heuss. J’ai encore toujours ma chambre à Zurich, je ne suis incardiné nulle part. Beaucoup de retraites et des semaines de formation continue; ainsi après Pâques, à l’Ascension, en juin; fin juillet et début août en Espagne, puis à Louvain. Le 17 août seulement je rejoins Adrienne à Paris; de là nous partons pour Saint-Quay. Après les vacances, de nouveau cours et sessions, si bien qu’Adrienne est souvent seule. Cette année elle tient sa dernière consultation à son cabinet; elle est trop malade pour les reprendre chez elle.

Vigile de la Pentecôte – Adrienne : Je ne vous trouvais pas. Je rencontrai alors saint Ignace et il me dit des choses qu’il avait déjà dites auparavant au sujet du travail. J’étais d’accord et j’eus soudain une grande espérance : peut-être sait-il où est l’Esprit. Il dit : Oui. Je lui demande si vous, vous le savez aussi. Il rit alors comme un fripon de ce que je sois si sotte de penser que vous pourriez l’avoir perdu tout comme moi.

12 octobre - Un « trou » sur la vocation. Adrienne me réveille la nuit vers deux heures; elle était encore debout. Elle est passée par un enfer sur l’appel. Auparavant déjà, durant mon absence, elle avait vécu un « trou » sur ce thème. Elle dit : Toujours quand je pensais à l’appel du Seigneur, je fus pendant un bref moment accablée et malheureuse; c’était comme s’il y avait dans les termes « appel », « vocation », quelque chose de confus. Puis, il y a quelques nuits, vint la solution : être tout à fait paisible pour qu’on entende l’appel. Ne pas poser de questions. On ne peut pas dire qui est appelé, à quoi il est appelé et où; mais préparer une paix afin que l’appel ne soit pas étouffé. Pouvoir attendre. Apprendre à attendre. Patience. Cette patience est quelque chose de très précis. Elle ressemble à la patience que toute mère doit avoir avec son enfant parce qu’il ne répond pas à son attente d’une manière ou d’une autre. Davantage encore à la patience de Marie pendant sa grossesse, à Cana, ou bien quand le Fils l’a quittée, et elle ne comprend pas ce qu’il fait; ou bien à sa patience sous la croix. Toujours elle est prête à être envoyée là où le Seigneur veut qu’elle soit. Mais sur le moment, l’important n’est pas d’être envoyé, c’est d’avoir la patience d’écouter. – Cette nuit j’avais d’abord liquidé de petites affaires; puis je devins toujours plus inquiète; et plus grandissait l’inquiétude, plus je savais qu’on doit être patient. Le terme de patience opérait comme un terme étranger, cela ne correspondait à aucune notion connue, ce n’était rien en somme. Au lieu d’être fatiguée, je fus de plus en plus éveillée; je pensais : je vais en profiter pour écrire des lettres. Mais tout d’un coup : non, cet état de veille est donné pour quelque chose d’autre. Puis je vis le Seigneur dans une lumière si aveuglante qu’on pouvait à peine le regarder. Et il dit : « Suis-moi ». Je voyais derrière lui quelqu’un qui était à genoux, qui devint toujours plus lumineux au fur et à mesure que les mots se faisaient entendre. Il passait de l’ombre à la lumière. Cela se répéta trois fois. Cela se passait sur un certain chemin. Le sens de la parole du Seigneur était très positif et il remplissait tout l’espace. – Puis je vis tout d’un coup l’énorme troupe de ceux qui ne voulaient pas. Ils sont touchés par la voix, mais ils n’entendent pas. Ce fut un énorme pêle-mêle, car le mouvement traversait tous les temps: hier, aujourd’hui, demain. Je sus que je devais en parler avec vous. Cela me contrariait parce que c’était la nuit, et j’essayai de tenir le coup toute seule. Je fus envahie par une fatigue épouvantable, un dégoût, un manque de disponibilité à porter plus longtemps toutes ces choses incompréhensibles. Et il n’était pas question de porter parce que porter suppose une attitude, et non seulement le fait d’être accablé comme c’était le cas ici. La force de ma réflexion et la force de ma foi se trouvaient quelque part, séparées de tout cela. Mais le tout devint comme un bloc pesant qui descendait sur moi, amorphe, et qui engloutit la voix du Seigneur; et finalement il ne resta plus d’autre issue que de m’adresser à vous. Il était tout à fait clair pour moi que je devais parler avec vous maintenant. Mais quand je fus ensuite chez vous, je ne sus plus que dire, mon savoir avait disparu. Je ne voulais plus maintenant qu’avoir accompli la mission de vous informer du « trou ».

20 octobreAdrienne : Il y a des moments – mais ils se font plus rares – où je me sens suffisamment bien pour prier et contempler; je fais des projets, mais pas toute seule, avec Ignace et Marie et le Seigneur. Et ce qui a été projeté donne de la lumière peut-être parce que ce n’est pas moi qui ai fait des projets, des choses me sont montrées. Je suis alors extrêmement heureuse et je voudrais courir chez vous avec ce que j’ai vu. L’un ou l’autre projet immédiat doit être réalisé en acte. Mais ensuite je trébuche aussitôt. Je dois m’adresser à vous pour le dire et pourtant je ne suis pas en mesure de le faire. Je sais que, quand je dis cela maintenant, ça paraît stupide. C’est cela peut-être qu’il faudrait surmonter. Mais je n’ai pas la force de venir à cause de ma faiblesse et de mon manque de souffle. Quand vous êtes là, je suis à nouveau apaisée et sereine. Mais quand je suis seule, je suis au bord des larmes parce que je me sens rejetée. Si c’est un jeu de Dieu, je le veux bien; je peux alors être tranquille et sereine. Mais parfois je ne peux arriver jusqu’à cette pensée; je ne suis alors que fatiguée et abandonnée, et je ne peux pas ou je ne veux pas. Et j’ai alors le sentiment d’être toute différente de ce que vous pensez. Je suis lasse de faire un effort. Souvent cela va et vient par vagues : ce qui est juste et ce qui est faux, ce qui est heureux et la croix avec son oppression.

11. Messe et communion

Vigile de la Pentecôte 1954 – Les fleurs sur la table sont aussi belles qu’auparavant, mais elles correspondent à l’Esprit de la création, elles me rendent l’Esprit Saint. Et j’en avais un besoin très pressant. Souvent à la communion du matin je sais exactement ce qui est présenté; c’est le corps du Seigneur imbibé d’Esprit et on a le droit de partager son amour à lui et on voudrait voir comment l’Esprit d’amour remplit tous ceux qui communient et rayonne d’eux… Mais quand on a perdu l’Esprit, l’amour aussi est quand même bien perdu…

13 novembreAdrienne : Très mauvaise nuit, du mal à respirer. Il n’y avait rien d’autre que le bruit que fait le poumon et l’effort pour atteindre la respiration suivante. Ce n’est que vers 4 H 30 du matin que cela s’améliora. Puis l’ange vint avec la sainte communion. Il était tout à fait au premier plan en tant que porteur de l’hostie; derrière lui se trouvaient la Mère, Jean et Ignace. Et derrière ceux-ci il y avait une grande foule. Je vis cela d’une manière fugitive avant de communier; et après, pendant l’action de grâces, les trois furent à nouveau là et je me demandais : Qui donc se trouve derrière? On ne voyait que des silhouettes. Je ne sais pas avec certitude si c’est Ignace qui donna la réponse, mais je pense bien. Quelqu’un dit : Quand les autres sont là, mais de manière floue, et qu’il n’y a pas de mission particulière, on doit justement ne vouloir voir que ce qui est montré. Je m’inquiétai et pensai : Est-ce que cette distinction est valable aussi quand il y a quelque chose de clair et que le flou fait partie du clair? Je vis alors très nettement comment les trois priaient. Je voulus dire : Puis-je prier avec vous? Mais je dis alors : Il m’est permis de prier avec vous. Je fus prise totalement dans la prière des trois, qui était une prière silencieuse. Je vis que tous trois étaient comme des pages totalement blanches, sans idée préconçue, sans volonté particulière, parce que la puissance de la prière s’était emparée d’eux totalement; et non seulement ils se taisaient, mais dans leur silence ils étaient suprême disponibilité. Et ils montraient cela si bien qu’on ne pouvait rien faire d’autre que les suivre. Être vide avec eux, se taire avec eux, entendre avec eux. Et ce qu’on entendait, c’était la grandeur du silence de Dieu et comment, en Dieu, la parole se réalise dans le silence parce que Dieu le remplit constamment. C’est une prière de joie, de reconnaissance et de disponibilité. Au début je pensais que ce serait avant tout disponibilité quand on se tait de la sorte devant Dieu. Mais ce fut justement aussi joie et reconnaissance. Et la joie était très variée et diverse. Joie surtout de pouvoir prier de la sorte, joie d’être introduit par les trois dans leur prière; et tout d’un coup une joie bouleversante de pouvoir somme toute exister en tant que croyante dans la communauté de ceux qui connaissent Dieu, et même somme toute comme créature de Dieu. Toutes les autres joies débouchaient sur ces dernières pensées, celle également de pouvoir être quelqu’un de sauvé, de vivre par le Christ qui, pour nous, est ressuscité et est monté au ciel. Le tout dura environ une heure.

12. « Voyages »

Vigile de la Pentecôte – J’ai vu tous ceux qui se confessaient avant la Pentecôte. C’était extrêmement pénible, parce que beaucoup de gens ne voulaient l’absolution que pour satisfaire à une règle extérieure. On est nettoyé pour une fête. On astique la cuisine et puis aussi l’âme. Que se passe-t-il quand on reçoit l’absolution avec une contrition aussi faible, aussi routinière?

Pour une pause à la fin de cette année 1954

- « Adrienne a entretenu des relations très amicales avec Grandchamp, le complément féminin de Taizé » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 81).

- En 1954, « elle dut renoncer à ses visites de malades à domicile parce qu’elle ne pouvait plus monter les escaliers : sa consultation de l’après-midi resta son seul vrai temps de travail. Mais Adrienne fut bientôt trop faible pour aller seule à son cabinet. Elle dut souvent y être conduite par une personne de sa connaissance. En 1954, elle y renonça et s’organisa pour recevoir les malades dans sa maison, place de la cathédrale. Mais on état général avait empiré au point qu’elle dut cesser complètement l’exercice de sa profession » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 30).

1955


Pour l’année 1955, le « Journal » du P. Balthasar compte 41 pages (Erde und Himmel III p. 184-225).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1955 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 325-341).

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

29 janvier 1955 - L’expérience humaine et le mystère de Dieu.

3 marsThéologie et ascèse : 1. L’écoute de la Parole de Dieu – 2. L’effet en celui qui écoute – 3. L’effet à l’extérieur

27 maiSur L’Esprit Saint.

Juillet - La prière et le mystère de Dieu – Le Fils a peu parlé.

9 septembre Notre prière, les anges et les saints.

Du 23/9 au 15/10Méditation devant la mer.

31 octobreA propos de Florence, méditation sur toutes les choses qui ont été construites par amour de Dieu.

2 novembreMéditation sur Sainte-Croix, à Rome.

6 novembreSur le sens des monastères.

28 novembreSur la prière des apôtres entre la vie de Jésus et l’Apocalypse.

8. Adrienne et ses relations

6 mars 1955 Adrienne et sa mère. Adrienne : Étrange de penser qu’on a vécu avec elle pendant un demi siècle et qu’on n’a jamais pu l’aider, peut-être aussi même qu’on n’a pas toujours vu ce qui lui manquait, où on aurait pu intervenir; et tout d’un coup cependant quelque chose se dénoue : ce qui s’est passé hier fut un grand encouragement pour l’avenir. Elle disait que le catholicisme était quelque chose de beau et qu’elle aimerait être enterrée comme catholique. Ce qui autrefois l’avait encore plus éloignée de moi – ma conversion – fait partie tout d’un coup des choses qu’elle prend en considération, qui arrivent à sa portée. En tout cas son mépris pour le catholicisme a disparu et tous ses coups d’épingle sans fin se trouvent derrière nous. Il est trop tard, et pourtant il y a là quelque chose; c’est pourquoi il peut aussi ne pas être trop tard. On doit donc rendre grâce.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

17 janvier 1955Adrienne : Récemment j’ai prié, non pour moi, mais sur mission; une mission très stricte : je devais prier pour obtenir la connaissance. Et je dus poser la question : Quelle connaissance? D’abord je dus prier par obéissance. Et ce n’est que lorsque je fus chargée de poser la question, que je dus la poser. Je commençai alors à prier : Dieu, donne-moi la connaissance à laquelle tu penses; Esprit Saint, donne-moi cette connaissance. Et ensuite je parlai avec Dieu le Père, avec Dieu le Fils. – Et je perçus alors nettement comment saint Ignace priait pour obtenir la connaissance, je ne fis pas seulement que percevoir, je le vis aussi, je le sentis, je l’expérimentai, avec une expérience de mon moi tout entier. Et cela possédait une telle intensité que lorsque je dis : expérience de mon moi tout entier, je n’ai encore rien dit. Car le moi ne comptait plus du tout, il ne savait plus que c’était un moi priant; c’était simplement Ignace lui-même qui demandait la connaissance et la transmettait. Et ce faisant il s’ouvrait et se prodiguait tellement qu’on avait le sentiment qu’il ne savait pas à quel point il se montrait. Car la consigne paulinienne : « Imitez-moi! » fait chez lui totalement défaut, surtout dans la prière. Il fait de lui-même comme un torchon totalement trempé, dégouttant, qu’on tord et qui devient sec, complètement sec, parce que sa prière a une telle plénitude et une telle force. Il priait pour obtenir la connaissance, un jour, autrefois et aujourd’hui. Et sa prière est si rigoureuse et si concentrée et si authentique qu’elle suffit d’autrefois à aujourd’hui et au-delà; le grand torchon fut totalement tordu. Il demandait la connaissance de choses qu’il devait connaître, mais parce qu’il avait été chargé de demander cette connaissance. Et finalement ce fut la prière nue qui sécha le torchon, qui le fit sortir de lui, qui consuma sa force. Tout d’un coup il cessa de demander la connaissance et il passa à son bréviaire : des psaumes ou un texte connexe. Le bréviaire aussi, il le lisait si bien que le torchon sécha; il ne se permettait aucune distraction, aucune tiédeur; c’était un texte qu’il avait comme pour la première fois sous les yeux bien qu’il l’eût déjà lu x fois. Il était comme frappé par la nouvelle de l’amour, par la nouveauté de la connaissance. Puis il alla écrire des lettres et à nouveau le torchon fut totalement tordu. Et les choses qu’il disait ne me semblaient pas tout d’abord si extraordinaires, mais le torchon sécha. – Puis il disparut et je dus continuer à prier pour demander la connaissance. « Cela » en moi, c’est-à-dire la force de la connaissance que Dieu, quelque part, m’a donnée, nous a donnée, devait se soumettre à la demande, et la mesure de la connaissance survint en quelque sorte, bien que je ne susse pas de quoi il s’agissait. Mais je savais qu’il y avait une connaissance. – Tout d’un coup saint François se trouva là et il demanda l’amour. Il demandait joyeusement, mais en même temps rigoureusement, et ici aussi le torchon sécha, plus facilement d’une certaine manière, comme si du vent y aidait. Comme si François ne dépendait pas aussi totalement de lui-même qu’Ignace, comme si l’écho était plus facile à obtenir. On ne peut pas comparer l’humilité des deux; on peut seulement mettre en regard leur rigueur et leur sérénité. Dans la sérénité de saint François il y a une manière de s’oublier qui ne sent plus la souffrance d’un engagement total de soi tandis qu’Ignace continue à sentir cette souffrance. En demandant la connaissance, il sent ce que coûte l’affaire; cela fait partie de sa mission. François, dans sa prière, est comme perdu, dans une certaine joie, une certaine légèreté, une certaine clarté, qui demeurent. Mais c’est davantage l’arrière-plan qui est autre – plus sombre ou plus clair – que l’affaire elle-même. Ignace aussi est joyeux, mais il a une mission très rigoureuse. Quand il parle avec ses frères, il doit se défaire de sa rigueur; il doit certes les conduire à la rigueur, mais aussi leur montrer ce qui est léger, beau, joyeux, dans le service de Dieu. François fait que la rigueur est irradiée par son amour, par sa sérénité et par sa clarté. C’est finalement une affaire joyeuse, sans importance, d’être tout à fait pauvre ou persécuté. – François ensuite disparut aussi, et je priai encore un certain temps, et finalement une très grande joie me remplit, celle d’avoir reçu cette connaissance. Mais jusqu’à maintenant je ne sais pas en quoi elle consiste.

6 marsAdrienne : Il y a maintenant des temps où tout ne nous semble plus que douleur; tous les sens et toutes les pensées semblent aboutir là comme si on avait un esprit, une âme, un corps uniquement pour y avoir mal. A proprement parler des souffrances pour elles-mêmes! On ne peut pas dire : l’âme est maintenant est troublée parce que le corps souffre; ce n’est pas se chagriner pour quelque chose qui devrait être autrement, ce n’est pas se poser des questions sur le sens de la souffrance, c’est simplement une manière d’avoir mal qui est répandue dans tout son être. De longs moments peuvent en être remplis. – Parfois on veut se reprendre pour enfin offrir les douleurs ou pour réfléchir au sens de la souffrance, mais alors c’est faux parce que la souffrance est déjà acceptée. Souffrir et offrir ne font qu’un, et il n’y a pas de réflexion à ce sujet, ni non plus de distance spirituelle à cet égard. L’effort de créer une suite n’est peut-être là que pour nous montrer qu’une volonté de ce genre est inutile. Rien ne se laisse classer, rien ne peut sortir de ce chaos. Souvent même, c’est comme si la prière n’existait pas, elle a perdu toute forme, on doit être si pauvre dans la souffrance que même l’esquisse de la prière disparaît avec tout le reste. – Et cependant ce n’est pas simplement s’appliquer à ces choses, c’est laisser faire. En laissant faire, c’est parfois comme si une partie de mon moi regarde ce qui se passe et que l’autre partie laisse faire; dans cette souffrance par contre, toute observation ou toute vérification est exclue. Si la permission d’examiner est donnée ou si l’exigence de le faire est imposée, le pire est déjà passé bien qu’on ne puisse pas dire quel état a plus de prix ou moins de fruit que l’autre. Tout est tel qu’il est. – Cela se laisse peut-être au contraire expliquer pour la joie, même si c’est de manière incomplète. On se réjouit énormément de quelque chose, d’une grâce, d’une musique; on est plein de reconnaissance pour Dieu, mais sur le moment ce n’est pas le temps de ressentir et de faire autre chose que de savourer. Il m’est impossible de quitter maintenant cette musique pour témoigner à Dieu ma reconnaissance. La comparaison boite car Dieu et la reconnaissance sont présents aussi dans la joie, tandis que dans la souffrance Dieu demeure voilé. Dans la joie, je sais aussi qu’après j’aurai tout le temps de remercier Dieu explicitement. Dans la souffrance, je ne sais rien de l’après. La question peut alors se poser de savoir si, à cause du péché, il peut être réellement plus parfait de subir quelque chose de la Passion du Seigneur, si à certains moments l’abandon peut être plus accusé que la joie en présence de Dieu.

Avant la PentecôteAdrienne : Je réfléchis à ce « Falstaff » inouï de Verdi et je me posai la question : en est-il ainsi avec l’Esprit Saint? Là où est l’art authentique, est-ce qu’il inspire celui qui est doué et est-ce qu’en même temps il l’exproprie? Si bien que son œuvre est totalement objective : expression de sa personnalité aussi bien que de sa dépersonnalisation? Je ne suis certes pas assez douée pour comprendre le grand art et pourtant je sais, dans une certaine mesure, ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Mais le sait-on toujours dans l’esprit même où cela a été créé? Et est-ce que la musique en général est toujours cette invention de l’homme qui est capable de chanter, qui a le droit d’écouter, qui crée des instruments pour s’exprimer, et qui de toutes parts dans la nature, par l’eau, par les oiseaux, par le vent, perçoit des sons qu’il interprète et comprend? Est-ce que la musique renvoie à Dieu, à ce qui est toujours plus beau, plus grand, finalement à l’éveil d’une foi irrévocable et qui dépasse tout? Est-ce que quelqu’un peut croire parce que ce tableau est si beau? Grâce à ce tableau, grâce à ce son, peut-on être touché par quelque chose qu’on ne peut pas imiter soi-même, ni classifier, ni comprendre, ni s’approprier? Par quelque chose donc que celui qui a rompu ma solitude par son art fait apparaître ainsi à son prochain de telle sorte qu’il est certes un être humain à côté de moi et en même temps, pour ainsi dire, un surhomme? Et le « sur » ne résiderait pas simplement en son pouvoir, il lui aurait été donné par l’Esprit divin absolu? Il y a donc aussi l’Esprit Saint comme unité de tout ce qui est musical, de l’artiste en général qui se donne dans son art. Est-ce que l’homme donc doit faire de la musique ainsi et pas autrement, uniquement grâce à son talent et à sa personne qui est unique, ou bien pourrait-il aussi le faire tout autrement, dans une obéissance totale à l’Esprit, dépersonnalisé, et là où auparavant s’imposait le talent qui est unique, céder le pas à l’Esprit?

2 juinAdrienne : Prière pour voir ce qui est à faire. Tant de choses se présentent : on voudrait aider ici, fonder quelque chose là. Et on est mis dans l’impossibilité de faire quelque chose par manque de monde. C’est un point de vue rationaliste. On est ainsi convaincu que si on commence les gens viendront bien. D’une certaine manière ce serait à faire. Durant la nuit, il y a souvent ce dualisme : on voit où quelque chose serait à entreprendre : Petit Bâle (Kleinbasel), le port du Rhin (Rheinhafen), un bureau de consultation, un endroit pour les premiers secours, etc. Et on sait en même temps qu’avec le jour revient la fatigue aiguë ; les limites des forces se font toujours plus étroites, le fil de fer barbelé derrière lequel on vit devient toujours plus serré. De cette fatigue s’élève un « Pourquoi? » Il semble que cela ne vaille plus la peine de seulement raconter les choses de la nuit; et pourtant des choses sont montrées la nuit qui sont absolument impératives, peut-être parce que sont supprimés tous les empêchements et toutes les perturbations de la journée, parce que l’esprit et le dessein d’agir, l’obéissance sont plus vivants. – Quand, toute la journée, on voit des personnes qui devraient être aidées, on prie pour elles avec la décision de faire davantage. Dans cette prière on demande à Dieu non plus la force physique mais davantage de disponibilité à servir, de possibilité d’agir. Et au milieu de cette prière on rencontre à nouveau des choses pour lesquelles on voudrait s’engager, on voudrait en quelque sorte les confesser afin d’être libre pour elles, mais il est impossible de confesser les choses. Ou bien on voudrait peut-être confesser les choses dans leur rapport aux gens, par exemple : ces gens sont négligents, c’est pourquoi ils sont pauvres, sales, et c’est pourquoi ils sont répugnants, etc.; l’atmosphère qu’ils répandent, on peut la prendre dans la « confession », il peut y avoir une « confession » dans la prière; on dit par exemple à Dieu : Punis-moi, Seigneur, je t’en prie, pour ceci ou pour cela, je sais que je suis co-responsable. Si on était capable de se confesser de cette manière plus à fond, dans la plénitude du don de soi, beaucoup de choses seraient libres pour l’action, on rayonnerait mieux, la mission serait vécue de manière plus convaincante, on pourrait mieux arriver à ses fins. – Mais avec le jour il y a à nouveau le conflit entre les limites mises partout et la volonté de rester dans une attitude de confession qui englobe tout. Durant la nuit, on est libre, mais cette liberté ne sert à rien, on doit attendre le jour pour qu’elle ait des conséquences, et cela elle n’en est pas capable.

5 septembreRétrospectivement, j’ai le sentiment que ce fut une maladie épouvantable et pourtant, depuis que vous êtes de retour, une maladie tout à fait agréable. Je vois sans doute des sommets de souffrances; par contre, je ne vois pas la détente. Quand on se détend, on se sent rendu au monde et à ses tâches. Dans la détente, il y a une très nette orientation vers la vie. La maladie nous a donné des enseignements, la détente nous en donne d’autres, les deux se trouvent en corrélation. Pour moi, il n’en est pas ainsi. Dans la prière et dans la vie, que j’aie des visions ou non, la mission et le moi se trouvent pour ainsi dire face à face; le moi ne cherche pas à se saisir de la mission, il ne lui tourne pas non plus le dos; les jours s’écoulent dans une sorte d’attente, d’espérance et en même temps d’absence d’espérance… Dans une lenteur unique en son genre. Auparavant il y avait ceci : on se précipitait dans une tâche; quand elle était finie, on se réjouissait à nouveau du repos en Dieu, d’une prière plus paisible. Ou bien on s’étonnait de retrouver soudain l’Eglise, Dieu, les saints. Maintenant cette distance qui peut naître par l’action est très réduite, et je ne sais pas si cela est dû à la diminution de l’activité, ou à la violence avec laquelle on entreprend des tâches, ou si Dieu nous tient autrement. Je ne veux pas dire qu’il enchaîne, mais son soutien est plus sensible, on n’est pas en quelque sorte harnaché comme le petit enfant qui essaie de faire ses premiers pas; il doit, peut-être provisoirement, peut-être pour toujours, nous enlever la possibilité de trébucher. Et la prière semble plus régulière; je ne veux pas dire par là plus continue. Le Bon Dieu veut manifestement ménager en maintenant la densité de la prière à un certain niveau si bien qu’elle ne monte ni ne descend, du moins pas d’une manière sensible; c’est un ménagement de l’âme tout comme on ménage son coeur par des promenades en terrain plat. – Qui se détend se sent toujours d’une certaine manière en possession de forces qui se réveillent. Et il fait partie du jeu de ses journées que le convalescent s’imagine comment il les emploiera. Pour moi, ce jeu fait défaut. Malgré cela, j’ai toujours des plans pour des voyages, pour la communauté, pour des travaux qu’elle devrait entreprendre. Peut-être seront-ils réalisés, peut-être que non; ça n’a pas tellement d’importance. – Si des visions arrivent, on reçoit avec gratitude ce qui est montré, mais on ne cherche guère à les saisir. Auparavant il aurait pu arriver que Marie apparaisse et qu’on coure à sa rencontre en esprit, et le corps est entraîné. Maintenant la joie n’est pas moins grande, mais on reste assis. Il y a un élan qui ne fonctionne plus. – Si, sur terre, on a quelque chose à exprimer, on a le sentiment – sans repentir ni particulière tristesse – qu’on ne sera quand même pas tout à fait compris, qu’on n’a pas à sa disposition dans la conversation les mots qui viennent d’eux-mêmes dans la prière profonde. Le vocabulaire est limité, les nuances sont impossibles, on est contraint de peindre en noir et blanc, bien qu’on sache faire mieux. Les tons moyens manquent dans la palette de l’expression alors qu’ils sont toujours là dans la palette de la prière, complétés d’en haut. Souvent c’est un saint qui met les couleurs à ma disposition.

6 septembreQuand on a une vision du ciel, on est en mesure peut-être de recommander à Dieu ou à un saint une intention terrestre. Mais en général on a le sentiment d’entrer dans un monde fermé où toute intention de la terre reçoit un autre aspect. Elle s’ajoute à d’autres intentions innombrables. On ressent le monde avec ses intentions comme un tout, le ciel et ses intentions comme un tout; on ressent rarement quelque chose de particulier. Quand on prie sur terre, on sait que la prière est transmise, on peut faire monter vers Dieu dans la prière ce qu’il y a de plus personnel, de plus pressant. On peut jeter sa prière dans le trésor de l’Eglise. Et elle disparaît alors en quelque sorte, elle va son chemin avec sûreté, là où elle doit aller, ce qui ne veut pas dire que sur terre le fardeau à porter est devenu plus léger. On l’a confié à Dieu mais cela ne veut pas toujours dire uniquement apaisement. – Dans le ciel par contre, il semble y avoir une sorte de règlement rapide. Si on recommande quelque chose, c’est brièvement, dans la certitude d’avoir été compris. D’autre part on est tellement associé à des choses – qui certes ne font pas ressortir expressément leur urgence, mais qui sont là simplement et auxquelles on est convié à prendre part : requêtes célestes, exigences de Dieu pour le monde – qu’on ne peut que collaborer. Comment ce sera quand le ciel sera devenu notre patrie pour toujours? Cela nous reste obscur. – Et il y a aussi dans ces jours de maladie des moments où la mort semble toute proche; on ne se plaint pas alors de tout ce qui est imparfait, non achevé, non désirable. Il y a la grande confiance qui a sa place dans la foi, et cette confiance est l’espérance que Dieu fera tout dans l’amour. Quelque chose de l’enfance : comme un enfant qui creuse un trou dans la terre pour arriver de l’autre côté du monde mais qui ne se formalise pas quand vient le soir et qu’on le met au lit. Donc : quitter ce qu’on aime, les gens qu’on aime, je ne sais quoi encore. Mais l’amour qui est offert de l’autre côté est si saisissant qu’il n’y a pas de place pour l’amertume au sujet de ce qu’on quitte maintenant. Peut-être plus tard, mais pas pour le moment. C’est peut-être une indifférence obtenue de Dieu, mais une indifférence très curieuse parce qu’on ne cesse pas d’aimer aussi fort qu’on le peut aussi bien la terre que le ciel, aussi bien la vie d’ici-bas que l’éternité. Et parfois une émotion profonde traverse tout l’être : « Comme la vie est merveilleuse! Comme le monde est beau! Comme on peut remercier Dieu de nous avoir donné tout cela! » Et ceci n’est pas du tout mêlé avec la conscience qu’il y a quelques minutes j’aurais pu mourir d’une crise cardiaque et que j’en suis encore une fois sortie. Pas du tout. Même le souvenir le plus vivant de la crise et de la mort aux aguets n’est pas capable de troubler cette joie de l’existence. Cette joie avec toutes ses éruptions a quelque chose de si frais et de si absolu qu’on pense que par elle on devrait saisir quelque chose de plus de la vie éternelle et de son attrait. Il se fera sans doute que dans la vie éternelle de Dieu, il y aura toujours tellement à adorer et tellement à regarder bouche bée que tout restera toujours ouvert et plein de promesses et de curiosité.

Du 23/9 au 15/10Vacances d’Adrienne à Ronchi (A la mer, en Italie). Adrienne : La nuit, avant que les chiens ne se mettent à aboyer sans fin, il y a des temps de parfait silence que les petits bruits de la nuit, le bruissement des feuilles ne font qu’augmenter. On est seul, mais on sait que maintenant en beaucoup de lieux du monde on prie; dans beaucoup de monastères, on se lève et on va au chœur, ou bien une mère implore quelque part pour son enfant, ou un jeune homme lutte dans la prière pour sa vocation ou bien il remercie pour elle. Toutes les prières du silence. Et c’est un bonheur infini de pouvoir participer à cette prière du monde, de ne pas devoir réfléchir maintenant précisément à son manque de densité, ni non plus à tous ceux qui ne prient pas. Mais on prend part à une prière qui existe, peut-être un tout petit peu seulement, et c’est magnifique de pouvoir prier avec eux dans le silence de la nuit. – Et tout d’un coup le ciel tout entier est ouvert : on voit le Seigneur, la Mère, les saints, qui reçoivent la prière, l’entourent de soins, l’aiment, la rendent féconde. Et, sans transition, on est à nouveau dans la solitude d’une forêt près de la mer; on ne voit pas la mer, mais on sait qu’elle est là. On sait aussi l’omniprésence de Dieu et de son amour, on sait aussi l’unité qu’il forme toujours de manière neuve dans sa Trinité en y recevant aussi ce qu’il aime dans le monde, en en offrant quelque chose à ceux qui l’aiment. Mais je n’ai ni le temps ni le goût de réfléchir à ce qui arrive dans le monde parce que, dans ce silence, on sent si fort ce qui se passe dans le ciel. On n’a pas besoin de faire attention à ce qui est personnel quand on est inondé par cet amour de Dieu. On sait aussi que vous dormez dans une autre chambre et que vous aussi vous êtes inondé. Et beaucoup d’autres, et les futurs enfants aussi. On se promène dans ces flots comme dans une chaude pluie d’été et on n’a pas besoin de penser à soi, on en est comme imprégné d’une manière plus que personnelle. Au loin, on entend la mer et on sait que chaque vague ne cesse de laver le même sable, chaque vague d’une manière un peu différente, comme la grâce qui revient toujours; et si le sable était conscient, il saurait aussi que la vague reviendra. – Je dois aussi penser aux nombreuses églises vides dans lesquelles brille la lampe du Saint-Sacrement; ici aussi il y a la présence et la grâce du Seigneur et, avec lui, il y a là la prière de ceux qui prient; on voit comment le Seigneur prend en lui cette prière, comment il désire davantage de prière et de don de soi, pour la glorification du Père dans l’Esprit Saint et pour pouvoir répandre davantage dans le monde quelque chose de la grâce trinitaire.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Avant la Pentecôte 1955Adrienne : Où est l’Esprit et où n’est-il pas? Où agit-il et où n’agit-il pas? Avec quelle force est-il capable de se mélanger à l’esprit humain de sorte qu’on puisse discerner vraiment qu’un homme est animé par l’Esprit? Ces questions se posaient sans une très forte participation du moi humain. J’aurais pu tout aussi bien réfléchir à un problème de médecine ou à autre chose. – Puis durant la nuit il y eut des chocs, je perdis pied et je me trouvai dans une totale solitude; je n’avais ni la force ni le courage, ni la volonté ni la mission de briser cette solitude et de parler avec vous. – Quand je vous voyais dire le bréviaire et que cela me faisait penser au mystère de la confession, au pouvoir de lier et de délier, et que je voyais à quel point, en tant que prêtre, vous êtes enraciné dans l’Esprit Saint, et comment il vous prend, vous tient et vous féconde, j’étais très touchée. En face du vrai sens du pouvoir de lier et de délier, il ne me semblait pas difficile de faire sortir un monde du chaos et un être humain de la glaise. Dieu n’a-t-il pas précipité par là le prêtre dans une aventure inouïe? Ne l’a-t-il pas trop chargé? Est-ce que chaque prêtre, s’il comprenait ce qu’il exerce, ne devrait pas en souffrir autant que Vianney? Quiconque croit vraiment ne devrait-il pas jeter par-dessus bord sa propre raison, se conduire comme quelqu’un privé de raison, de faire partout scandale, uniquement pour que les hommes se rendent attentifs au mystère? – Adrienne : Je pensai à notre solitude, la vôtre et la mienne; et je sus cependant que la mienne n’est pas purement humaine parce que je peux toujours venir à vous avec mes affaires. Mais ensuite je vis aussi votre plus grande solitude, étant donné que vous avez en moi un lieu plus petit et plus fragile que moi en vous. Ensuite je ne sais plus comment cela se fit, mais je voulus vous consoler par le fait que ma fragilité est débordée par l’être de Dieu, que vous devez retrouver consolation et compagnie, et pour cela je voulus vous offrir toute ma contemplation et mes visions. – La pensée s’arrêta et je me trouvai sur une sorte d’escalier de bois très raide et étrangement incommode : la montée me sembla une affaire vertigineuse et pourtant au début cela alla très bien car je savais que je vous cherchais et que je vous apportais consolation et encouragement; puis le coeur s’arrêta, je ne recevais plus d’air, je ne continuais à monter que mécaniquement. Penser, prier, espérer étaient avalés par l’effort physique, j’étais complètement « dépouillée » et le but était qu’on ne devait plus être que « chercher ».

Au début d’aoûtPendant que le P. Balthasar est à Paris, Adrienne est très malade. Il revient, elle est opérée à l’hôpital, puis ramenée chez elle avec une plaie ouverte. Elle raconte : Quand j’étais toute seule et si malade (plus de 40 de fièvre), j’étais tout unifiée. Dans les moment de lucidité je pouvais parler avec le Seigneur, avec la Mère, avec les saints, et ce que je recevais d’eux, c’était leur présence, rien d’autre. Pas de découvertes ni de missions nouvelles. Seulement la grâce de leur présence et ce qui l’accompagne. Et quand la fièvre montait et que je délirais, je savais pourtant très bien que je devais simplement faire l’expérience de cette maladie comme n’importe quel autre malade qui se sent aliéné de ses buts et a simplement à supporter sans comprendre. Et je savais seulement que quand cette heure ou cette demi-journée serait passée, je pourrai à nouveau prier. Ce n’était pas un état de désespoir, mais quand même une propulsion dans la maladie, dans l’incompréhensible. – Quand vous fûtes de retour, je sus à nouveau avec quelle force vous teniez les cordes. J’avais été dans la maladie comme si le temps ne se déroulait pas, il n’y avait ni nuits ni jours, le temps était devenu indépendant de l’heure et du calendrier. Par vous, le tout reçut à nouveau une direction. La prière se trouvait entre vos mains. Je sentis très fort ce que sont l’Eglise et la sécurité en elle. Le cours du jour, les heures du repas, etc., redevinrent réels. – Je sentais bien la précarité de mon état. Avant d’aller à l’hôpital, je fus un moment à mon bureau; cela me semblait si curieux que mourir pouvait avoir cette apparence. Ce n’était pas sentimental; ce n’était pas du tout moi qui prenais congé de moi ou du monde, c’était un simple retrait. Aucune angoisse. Cela fait partie de ma nature de ne pas avoir d’angoisse. Ce n’est qu’après l’opération que je vis que c’était une grâce. Auparavant je pensais en médecin, objectivement. Après : le Seigneur, l’Eglise, la Mère, les saints et vous et tout le monde de la grâce, le tout allant de soi et incontestablement. – A l’hôpital il y avait bien sûr les nuits et les jours; la nuit semblait une éternité, avec une part de vision céleste : beaucoup de notions s’éclairaient; le jour apparaissait comme l’éphémère. Les nuits se réunissaient toutes pour faire une somme d’éternité et les jours fugaces tombaient entre deux et n’arrivaient pas à former une somme. Pendant la nuit, les problèmes du jour ne sont pas les miens mais les problèmes des anges, des saints, les questions de Dieu et ses réponses. Et c’était comme si je comprenais bien qu’on doit vivre l’éphémère pour arriver à ce qui est permanent, qu’on doit connaître le cours des jours pour atteindre la vie éternelle. Je me demandais toujours : que font les enfants innocents dans cette éternité? Et à cela je ne reçus aucune réponse. Je voyais toujours des personnes qui avaient aimé, souffert, je voyais la nécessité d’avoir vécu une vie pour arriver dans l’éternel, pour être préparé à l’éternel de cette manière. – Et maintenant que je suis de retour à la maison et qu’ainsi je suis à mon bureau jusqu’à la nuit et qu’ensuite je suis si longtemps au lit, ce temps de la nuit se joint très fort à l’éternité; les chambres isolées sont mon espace nocturne, très concret, mais qui ensuite se perd dans le ciel; les deux ensemble sont remplis d’une « atmosphère d’éternité ». A l’hôpital, je vis souvent le Seigneur avec Lazare, Marie et Marthe, le Seigneur qui ressuscite les morts, qui console, qui vient à une heure où on ne l’attend plus guère. Et l’atmosphère entre eux me semblait être celle d’une cordialité ecclésiale, me semblait être la condition permettant à l’Eglise d’envoyer ses morts vers le Seigneur; je n’avais jamais vu cela ainsi auparavant. Il y eut aussi durant la nuit une foule de tableaux du Nouveau Testament et les tableaux s’étendaient toujours jusque dans la vie éternelle, comme si chacun d’eux avait montré une tranche de la vie éternelle, certes durant la vie terrestre du Seigneur, mais ces voies conduisaient toutes à la même vie éternelle.

Pour une pause à la fin de cette année 1955

- « La naissance d’Adrienne fut difficile… et elle se demanda souvent par la suite si cet accouchement douloureux ne fut pas à l’origine de la forte tension qui ne cessa de régner entre sa mère et elle, jusque vers la mort de celle-ci. Pendant des dizaines d’années, Adrienne fut et resta l’enfant mal aimée, et c’est seulement lorsqu’elle fut un médecin connu dans la ville et l’épouse successive de deux professeurs de renom que sa mère, excellente personne au demeurant, dut reconnaître que sa fille n’était pas une enfant totalement ratée. Dans ses dernières années, la bonté qu’Adrienne ne cessa de témoigner à sa mère acheva de lui regagner son cœur. Mais il arrivait à la fille, peu avant sa mort, d’appeler sa mère en rêve, avec désespoir » (HUvB, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 14).

- Il y aurait tout un chapitre à écrire sur les relations d’Adrienne avec sa mère, son père, ses frères et sœur.

La suite en 41/26.

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