41.25 La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1951-1953

 

1951

 

Pour l’année 1951, le « Journal » du P. Balthasar compte 24 pages (Erde und Himmel III p. 89-113).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1951 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 282-293.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

2 février 1951Le domaine humain et le monde de Dieu – Péché et péché originel.

1er marsLa prière de Marie.

PâquesPâques et Ascension.

25 avril Angoisse devant la mort et le néant.

PentecôteL’Esprit Saint.

Juin - Les inspirations.

Avent - Pendant que Marie attend son enfant.

8 décembreLe mystère de la conception immaculée de Marie.

Noël - L’enfance et la croissance du Fils de Dieu.

27 décembreLes saints Innocents.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

Janvier 1951 - Adrienne : Je connais des formules qui sont vraies : Dieu est grand, Dieu est bon. Je peux dire aussi des choses qui sont subjectivement vraies : j’aime Dieu, j’aime prier Dieu. Restons dans la prière, c’est le meilleur exemple. Vous me demandez à quelle sorte de prière je pense alors : prière liturgique, prière vocale, méditation? J’essaie de répondre d’une manière vraie et je dis : j’ai très peu de contact avec la prière liturgique; toute prière qui est authentique m’est chère, mais peut-être que la prière liturgique est ce qui m’est le plus étranger. Il arrive alors que je suis transportée en un lieu où se déroule une prière chorale. Et je suis là extrêmement heureuse. Autour de moi, des psaumes sont chantés, je prie peut-être quelque chose d’autre, mais avec la conscience de faire partie du chœur, avec la conscience que les prières se complètent et s’enrichissent réciproquement ; j’expérimente par là une nouvelle dimension de la vérité de Dieu. Et ma première affirmation, que j’aime prier, a tout d’un coup reçu un autre visage. Je ne savais pas du tout qu’on pouvait tellement aimer prier. La vérité du fait que j’aime prier a beaucoup de visages. Tantôt j’aime prier devant le Saint-Sacrement exposé, tantôt devant le tabernacle fermé. Tantôt je peux laisser tomber tous mes soucis pour n’être qu’à Dieu, tantôt j’ai besoin justement de mes soucis pour prier avec eux. Tantôt je m’entretiens avec un saint dans la prière, et il sert alors en quelque sorte de pont vers le tabernacle. Il voit Dieu, et mon champ visuel atteint le saint qui voit Dieu. La vérité de la prière a pour moi beaucoup de visages, mais j’apprends par là que cette vérité est infiniment plus grande et plus riche que ce que j’en expérimente, même là où elle me comble totalement.

Carême Adrienne est très fatiguée. Des hommes indifférents et des broutilles. Dans la lassitude, une nervosité qui n’est nerveuse que physiquement. Quand Adrienne rentra chez elle et qu’elle voulut se reposer, Werner se présenta avec diverses demandes. Quand il fut parti, elle se mit à pleurer par pur épuisement, sans tristesse. Ignace apparut alors et dit à peu près ceci : C’est déjà très beau qu’une personne soit intérieurement si sereine et si forte qu’elle peut vaincre la lassitude physique et les souffrances. Mais Dieu a aussi doté le corps de nerfs qui peuvent un jour être « à bout ». Adrienne : Folie? Ignace : Pas du tout, c’est la nature qui se venge d’avoir été physiquement surmenée. Cela aussi on doit en avoir un jour fait l’expérience; cela reviendra. – Il a été fait en sorte aussi que durant les sévères exercices de pénitence qu’Adrienne a dû accomplir, elle n’ait pas pu prier. Il devait aussi être démontré que celui qui ne prie pas lors d’une grande lassitude fait nécessairement l’expérience que la nature garde une importance démesurée. Aucun de ceux qui possèdent une authentique mission n’a le droit de tomber dans cet état. Qui a une mission possède aussi ce qui est nécessaire pour vivre dans une certaine harmonie avec ce qui est exigé. Si la nervosité s’accroît outre mesure – autrement que d’une manière transitoire actuellement chez Adrienne -, elle devient destructrice.

25 avrilAdrienne : Ce que Dieu requiert de tout être humain, c’est l’amour et l’obéissance; et aussi, en plus, quelque chose de particulier. Il m’a conduite personnellement, il n’a cessé de me libérer de situations impossibles. Il ne m’a pas seulement conduite du péché à la confession, il m’a aussi conduite sur le chemin de la mission en me retirant de mes égarements. Il m’a donné des tâches très précises, à moi, Adrienne : une fondation, un message, également toute une attitude. Il y eut des moments où Dieu voulait que nous soyons des enfants pour jouer dans son jardin avec la Mère de Dieu et les saints. Et ensuite, que nous soyons de grands enfants qui ont beaucoup à apprendre pour parvenir à un engagement total en faveur de quelque chose qui avait été prévu d’avance par lui. Et nous devons subir un examen rigoureux; et il a voulu alors que nous allions là où il n’y a pas de saints et que nous transmettions, sous une forme compréhensible pour beaucoup, ce que nous avions appris au ciel et aussi ce que nous avions appris dans la foi.

6 décembreAdrienne : Quand on se trouve comme moi devant de si belles roses, on pense sans cesse à celui qui les a données. Et là, au mur, le tableau de la mer est si vivant avec son eau, qu’on pense à la Bretagne; on voit devant soi la mer et la création de Dieu tout entière, et il n’est pas difficile de trouver et de chercher Dieu en toutes choses. On n’a pas besoin de se donner du mal pour cette recherche, on est porté vers Dieu, et quand on a trouvé, cela se transforme tout de suite en amour – pour Dieu et pour les hommes – et en prière. La beauté des choses a forcément pour le croyant l’effet de le diriger vers Dieu, de faire sourdre la prière. Peut-être les mystères joyeux du rosaire, une méditation de la joie de Dieu en lui-même et en sa création. C’est pour Dieu une joie de savoir qu’il y aura dans son monde une fleur comme cette rose devant moi. Qu’elle répandra ce parfum. Comment Dieu ne serait-il pas déjà ivre de joie à l’avance en y pensant? Et que pourrait-il faire d’autre que de créer l’homme pour que lui aussi ait part à cette joie en ce monde? On comprend, à partir d’une fleur, que c’était la volonté de Dieu que l’homme aussi soit beau, l’être le plus beau du monde, en son corps et en son âme.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Janvier 1951 - Le P. Balthasar a donné des conférences en Allemagne : Fribourg, Bonn, Walberberg, Cologne, Düsseldorf, Hanovre, Hambourg, Kiel, Göttingen, Marburg, Heidelberg, Baden-Baden. A son retour, Adrienne lui dit : La semaine dernière, j’ai souvent prié pour vous, pour vous accompagner, surtout le soir, pendant vos conférences. Pendant ce temps-là, souvent j’ai fait un travail manuel, souvent aussi je n’en ai pas fait… Je vous ai vu, non pendant vos conférences, bien que ce fût mon intention d’accompagner des conférences de ma prière, de jeter toutes mes forces dans votre action. A la place de cela, je vois que vous vous trouvez avec votre mission en un lieu où votre sécurité est totale : en Dieu; que votre conférence actuelle est sans doute un épisode qui n’a pas le droit d’échouer; mais alors si je voulais augmenter la pression d’un pneu et le gonfler, Dieu me montre que l’essentiel, c’est le moteur et il me fait entrer dedans… Et c’est justement de cette manière qu’on reçoit dans la prière une joie toute nouvelle.

Semaine de Pâques – Le P. Balthasar : Adrienne m’aide comme d’habitude pour la retraite des étudiants à Einsiedeln.

25 avril Adrienne avait promis autrefois de prendre sur elle une mort difficile. Maintenant, dans le « trou », elle dit : « Je ne suis plus disposée à la prendre sur moi. Quand, en 1931, j’ai eu une grave pneumonie, tout le monde croyait que j’allais mourir. Vers le matin de la nuit critique, j’ai compris que ce n’était pas encore pour cette fois-là. Et j’ai pleuré comme jamais dans ma vie parce que je ne voulais pas mourir une fois encore, ne pas passer une fois encore par tout le combat indécis entre la vie et la mort. Tout aurait pu être si bien terminé dans cette maladie ». – Mais cette fois-ci, elle ne veut pas mourir; elle ne sait pas si elle voudrait continuer à vivre. Mais mourir et paraître devant Dieu avec toutes ces tâches qu’on laisse sans les avoir réalisées, ces tâches que Dieu nous avait données en si grand nombre pour qu’il en tire au moins quelque chose : pas cela! Aucun talent qu’on aurait fait se multiplier de la manière qui convenait! Vous m’avez appris ces dernières années à ne pas me donner de l’importance, à faire sans réfléchir ce qui semble commandé ».

Fin juilletParis.

Août Saint-Quay (en Bretagne).

12. « Voyages »

Semaine de Pâques 1951 Durant cette semaine, Adrienne participa constamment à des confessions dans le monde entier. « La confession ne m’a pas quittée de toute la semaine. Dans la confession, je ressens toujours ceci : on dit quelque chose et on espère par là que le confesseur voit qu’il y a davantage au-delà. Je ne sais pas pourquoi nous vivons dans un monde où on ne trouve jamais le mot juste. Je connais chaque péché, mais au moment où commence la confession, je reçois part à un autre monde où tout paraît tout autre. On est emporté inexorablement de ce qu’on a fait subjectivement à ce qui existe objectivement, et parce que ceci est infiniment plus grand, le tout est très difficile à exprimer ».

19. Autres œuvres

Carême1951 - Durant le carême Adrienne dicte le petit livre sur la mort (« Le mystère de la mort »).

25 avril - Sur les souffrances de mission, faisant suite à la « Mission des prophètes ». Quand Dieu crée les missions des prophètes, il regarde le Fils. Le destin du Fils jusqu’à la croix lui est alors présent par avance. L’envoi en mission des prophètes par le Père est comme un aspect de sa présence auprès du Fils durant sa vie terrestre.

Août - Saint-Quay. Travail aux « Portes de la vie éternelle ».

Pour une pause à la fin de cette année 1951

- Parmi tous les livres qu’elle lisait, Adrienne appréciait en particulier « Queffelec parce que, de tous les paysages, elle aimait par-dessus tout la mer, et précisément celle de Bretagne où nous avions passé à trois reprises nos vacances ; elle pouvait, pendant des heures, rester sur sa chaise longue au bord de la mer sans se lasser du jeu des vagues, de leur flux et de leur reflux, et du jeu de la lumière. De toutes les œuvres de la nature, c’est dans la mer que Dieu était pour elle le plus présent ; elle aimait moins la montagne » (Cf. Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 31).

 

1952

 

Pour l’année 1952, le « Journal » du P. Balthasar compte 22 pages (Erde und Himmel III p. 114-136).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1952 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 294 -301.

6. L’enfant

26 avril 1952Ignace : sa position vis-à-vis de nous. « Saint Ignace – qu’on trouve à tous les coins de rue -, on le rencontre parce que, dans sa responsabilité à notre égard, il a repris quelque chose de ce que le Fils exprime en tant que Parole vis-à-vis du Père. Naturellement on ne doit pas presser le parallèle. Cela veut seulement dire qu’Ignace assume pour nous le lieu de l’extension. Certes quand le Père entend le Fils, il entend dans sa parole ce qu’il veut entendre, ce qu’il aime, ce qu’il espère (si on peut parler d’espérance en Dieu). Il l’entend exprimé dans la plénitude du Fils, qui est de même nature que lui. Quand Ignace par contre nous dit quelque chose, il nous fait entrer au plan de l’éternité qui est le sien : celui du silence éternel et de la parole éternelle, sans que nous puissions saisir réellement ce plan, mais de telle sorte que nous devions recevoir ses effets comme croyables et les utiliser dans la foi, de manière à ce qu’il retrouve en nous la parole qu’il a exprimée. – Il y a là quelque chose de singulier : quand il s’agit de la fondation, nous avons le sentiment de voir quelque chose : quelques filles; et le sentiment de ne pas voir quelque chose : les fils. Et pourtant les deux se trouvent pour saint Ignace sur le même plan, qui est pour lui évident, le plan de son existence en Dieu. Une partie est déjà devenue en quelque sorte parole et réponse, l’autre partie se tient encore dans son silence. Mais en Dieu parole et silence sont un, comme le présent et l’avenir, comme l’exigence et l’obéissance. – Adrienne, de la part de saint Ignace sans doute : le P. Balthasar doit continuer tranquillement. La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles du P. Balthasar lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer les temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout, et Ignace se tient auprès du Seigneur pour nous.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

1er janvier 1952Le circuit trinitaire – La circoncision du Seigneur.

Épiphanie – Le sens de l’Épiphanie.

31 maiSur la confession.

Pentecôte Sur l’Esprit Saint.

Christ-Roi – Sur les fêtes chrétiennes – Sur la prière.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

26 avril 1952 Adrienne, de la part de saint Ignace  sans doute : le P. Balthasar doit continuer tranquillement. La Parole de Dieu existe aussi quand elle se fait discrète. Il y a des semences qui lèvent tout d’un coup, d’autres très lentement. Et les semailles du P. Balthasar lèveront bien, belles et riches, mais il ne doit pas vouloir calculer les temps des semailles; la loi de la croissance est cachée en Dieu, elle est remplacée par l’amour et c’est sur lui qu’il doit compter. Le Seigneur prend soin de tout, et Ignace se tient auprès du Seigneur pour nous.

Avant la PentecôteAdrienne : Souvent dans la prière on est interrompu par un motif extérieur : on est dérangé, on doit terminer un travail ou on est trop fatigué. On s’engage alors dans un monde clos de réflexions, de raisonnements, d’attentes. Et tout d’un coup on se souvient qu’on a le droit de prier et, pour un instant, tout le reste disparaît. La prière nous envahit de tous côtés comme le parfait rafraîchissement de l’esprit sans qu’on ait contemplé quelque chose de particulier, sans qu’on y ait pensé, ni même sans qu’on ait eu un thème précis de prière. C’est simplement le monde de Dieu qui fait irruption dans le monde de l’homme, qui fait sentir qu’on est un être humain et qu’on a un corps et des sens, qu’on est et qu’on signifie quelque chose qui a le droit de vivre dans l’amour de Dieu, et qui fait maintenant l’expérience d’être immergé dans le monde de Dieu. Peu à peu quelque chose se fait jour : ou bien on prie avec le coeur ou les lèvres dans une intention précise, ou bien on entend quelque chose, ou bien on trouve une nouvelle prière, ou bien on en dit une très ancienne… Et on voit que le monde où l’on était auparavant et qui semblait très éloigné de tout divin n’en était quand même pas tellement exclu. Il pouvait sans doute paraître pour quelques instants comme coupé de Dieu. Mais ensuite la grâce du bain de prière est si grande qu’on sait qu’on a le droit de demander, d’adorer, de se reposer, on peut tout en quelque sorte, inséré dans ce qui est offert et qui dépasse tout ce qu’on pouvait attendre ou chercher. C’est un bonheur inouï qui dépasse toute espérance et qui n’a de place que pour la béatitude. – Adrienne : Étrange que souvent voir, sentir, entendre, toucher deviennent une perception unique de la beauté. Récemment j’ai eu à nouveau la mer sous les yeux; je cherchai dans des livres ce qu’il y a comme coraux, poissons, plantes aquatiques, mais tout d’un coup ce fut comme si tous les animaux et toutes les plantes et toutes les formes jolies et le jeu des vagues et des lumières provenaient immédiatement des mains de Dieu, comme si la mer elle-même était une main de Dieu infinie qui livrait constamment tous ses secrets pour réjouir l’être humain. Du plus petit détail d’un coquillage sur le rivage on parvient tout de suite à l’immensité de Dieu. On se sent parfois proche du panthéisme, et pourtant Dieu reste le Dieu Trinité, il engendre le Fils et fait procéder l’Esprit, et il reste ce qu’il est. – Et à travers toutes ces choses la prière conduit à lui, on voudrait retenir des mots et des contours, mais cela nous immerge dans une plénitude; on voudrait partager avec d’autres, mais les mots ne sont pas à la hauteur.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Après Pâques 1952Au retour de Paris. (N.B. Le P. Balthasar et Adrienne semblent avoir été ensemble à Paris). Adrienne : Dieu donne certaines forces épuisables ou déjà épuisées, qui font partie de la nature; elles diminuent par la maladie ou par un usage ordinaire. Mais il donne aussi la foi. Non seulement cette foi qu’on possède comme créature fatiguée; Dieu peut aussi mettre à notre disposition dans une mission la foi agissante d’un autre si bien que celui qui est épuisé reçoit tout d’un coup de nouveaux afflux, de nouveaux accroissements, de nouvelles possibilités d’action. Il peut parfois accorder ces forces de telle sorte qu’elles jouent en certaines limites; on pourrait presque calculer jusqu’où elles vont. Mais il peut aussi les donner autrement, dans une sorte de vague : cela suffit pour la première chose; après, on verra… Il en fut ainsi pour ce voyage. Dès le départ, je sentais que vous disposiez d’un bien que Dieu avait préparé pour vous afin que le tout soit réalisable dans le cadre de certaines occasions, que vous ne connaissiez pas, mais auxquelles cependant vous teniez. On sait qu’on part en voyage et qu’on reviendra; entre deux se trouvent des possibilités de joie, de travail, d’impressions, de parole, qui seront mesurées minute après minute. Non seulement de la part de Dieu de manière immédiate, mais aussi par le moyen de l’unité de notre mission. Maintenant je sais de manière neuve et tout à fait précise ce que veut dire la communion des saints : elle ne s’exprime pas seulement dans la prière, elle peut prendre dans la vie quotidienne des formes très concrètes. Beaucoup de ce que Dieu donne est offert à quelqu’un d’autre dans l’obéissance et dans l’amour. On peut demander à un saint : Aide-moi à aller plus loin quand je n’en peux plus. Mais on peut aussi recevoir de lui simplement ce qu’il communique.

26 mai Adrienne lit des lettres de Goethe, dont celles à Lavater. Position de Goethe : Ton Dieu, je ne le comprends pas, mais une amitié me lie à toi en tant qu’homme, rencontrons-nous humainement. Adrienne à ce sujet : Il serait étrange qu’on puisse diviser ainsi en deux la création : une partie inférieure qui ne dépendrait que de la raison – un amour sensible ou réfléchi ou aussi un amour de charité, qui maintient les relations entre les hommes – et une partie supérieure où on laisserait aux croyants individuellement leur accès à Dieu et au ciel, donné à eux personnellement. Ils adoreraient Dieu là-bas et redescendraient ensuite à des heures déterminées pour rencontrer les hommes en se débarrassant de Dieu. Naturellement cela ne va pas de cette manière. Je méditai un peu là-dessus et je dis un Notre Père. Quand je fus à « Pardonne-nous nos offenses », je pensai : J’espère être dans la volonté de Dieu et ne tromper personne. Humainement bien sûr, on devrait toujours faire plus. On devrait peut-être aussi mieux connaître la Parole de Dieu. Je remarque que vos réponses proviennent toujours de la Bible, que vous rattachez si bien toute votre mission à la Parole de Dieu qu’aucune inquiétude ne peut nous saisir. Et je peux vous parler dans la perspective de l’Ecriture. La conversation véritable entre croyants responsables ou entre deux envoyés se déroule toujours en passant par l’Ecriture Sainte. Chercher à comprendre Lavater en dehors de l’Ecriture, cela reviendrait à le dépouiller de ce qu’il a de meilleur. Quand deux chrétiens ont entre eux toute l’étendue de l’Ecriture, il peut y avoir peut-être entre eux des brouilles passagères, mais pas de malentendus profonds parce que en Dieu règne toujours la communication. Cela exclut radicalement les « offenses » si répandues d’ordinaire et souvent si mesquines.

22 maiAscension. Adrienne : Il arrive souvent la nuit maintenant que quelque chose me réveille : ou bien par une vision ou bien dans une vision. Ce qu’alors je perçois ou vois me paraît sur le moment totalement neuf. Cela me remplit de béatitude, j’y réfléchis un court instant pour bien retenir et pouvoir vous en parler. Vous savez bien que je voudrais toujours tout vous dire, et quand c’est dit, c’est pour moi terminé; et par la suite, la plupart du temps, je n’en sais plus rien. Mais vient ensuite le jour : le matin, je suis si fatiguée que je dors; et l’après-midi aussi je suis fatiguée. Souvent vous êtes absent, je devrais prendre quelques notes, et puis beaucoup se perd. Autrefois je voulais utiliser chaque minute pour raconter, maintenant je suis simplement trop fatiguée pour cela. Peut-être devriez-vous m’interroger davantage. Et puis je ne sais simplement pas si les choses sont réellement aussi neuves qu’elles me le paraissent la nuit. Dans le feu de l’enthousiasme, j’en arrive chaque fois à connaître des choses nouvelles qu’on n’a jamais sues, souvent à un niveau à peine accessible à la parole. « Est-ce réellement possible que ce soit si beau! » Et quand ensuite j’essaie de l’exprimer, pour moi-même d’abord toute seule, les mots me semblent tellement faibles.

Fin juilletParis.

Début aoûtLe Pouldu en Bretagne. (N.B. Le P. Balthasar a sans doute été avec Adrienne à Paris puis en Bretagne). Adrienne se délecte de la plage merveilleuse. – J’ai maintenant aussi une chambre Place de la cathédrale où je peux parfois passer la nuit.

23 août Adrienne me réveille la nuit à deux heures et demie en frappant avec insistance. Quand j’arrive auprès d’elle, elle est toute perdue mais tout à fait calme, elle a les plus fortes douleurs au coeur et des crampes aux membres par suite d’une mauvaise circulation. Je dois l’aider à voir clair. Elle voudrait que nous partions en voyage. Elle doit absolument partir et elle ne peut le faire seule. Il lui est impossible même de mettre ses bas. Et on doit tout prendre avec nous, voir pour les trains, ne pas oublier le parapluie s’il pleut… Elle doit quand même maintenant aller chercher les enfants afin que cet Ordre enfin commence, il y en a beaucoup plus que je ne le pense. Elle doit aller les chercher pour que je me réjouisse des communautés. Elle cite le Seigneur qui s’en va : « Afin que votre joie soit parfaite ». Mais elle veut mettre ce voyage totalement entre mes mains. – Je cherche à l’apaiser, ce qui se fait lentement; elle revient insensiblement à une conscience « normale »; entre deux viennent des souvenirs d’enfance, mille petits soucis pour des personnes : elle doit envoyer des fleurs à sa tante et envoyer Line à Angèle et noter ce que Line doit emporter pour les enfants. – Pour la première fois, je vois clairement que je devrais prendre part à la mort d’Adrienne, ce qui d’ailleurs était prévisible depuis longtemps.

25 aoûtJ’ai appelé Ignace parce que je pensais qu’Adrienne allait mourir cette nuit puisqu’elle parlait toujours de « partir ». Ignace dit : Au fond, c’est davantage une conséquence physique de sa maladie qu’autre chose. Durant les deux dernières nuits, ce fut surtout la « fuite dans le voyage », typique des cardiaques; mais à ce côté physique s’est ajouté le sentiment de devoir agir, et ce sentiment doit lui être laissé quelque temps. Jusqu’à l’heure où les décisions tomberont vraiment. Pendant qu’elle était toute perdue, elle a dit naturellement des choses qui ne sont pas sans importance. Quand elle sera remise, des parties en resteront qui s’inscriront dans un ensemble qui sera visible dans quelques semaines. Il n’est pas question qu’un voyage soit entrepris tout de suite. Certaines choses qui lui arrivent la nuit devront être utilisées dans la mesure où elles expliquent ce qui devra être fait à Paris, à Vienne et en Allemagne. – Moi : Davantage au grand jour? Ignace : Là où c’est possible, la faire inviter pour une conférence, écrire davantage d’articles, publier de petites choses. Afin qu’elle ait davantage de présence. Mais pour le reste, ne pas entreprendre de grandes choses, ne pas se laisser décourager; tout va son chemin même si en attendant il n’est pas visible, souvent c’est la demi-obscurité. Le père aime et bénit ses enfants.

11. Messe et communion

22 septembre 1952 Adrienne : Parce qu’on ne sait jamais d’avance le moment, on ne peut rien calculer. Parfois c’est très tôt le matin, d’autres fois je communie à votre messe, souvent aussi je suis présente durant toute votre messe. Je prie avec vous pendant que vous entrez à la chapelle sans que pour autant je quitte tout à fait ma chambre, mon lit. Ce genre de prière peut durer toute la messe jusqu’à l’instant de la communion; à ce moment-là, il n’y a plus qu’une chose qui est actuelle : la réception du pain présenté par le Seigneur et cela, dans la « communio sanctorum », dans une présence de votre chapelle ou de l’église comme un tout. Souvent je peux voir les autres personnes qui sont à votre messe ainsi que leurs manières. Mais vraisemblablement je ne pourrais jamais dire si c’est la troisième ou la septième hostie qui m’est présentée. Il y a là une limite qui n’est pas franchissable. Je n’ai jamais essayé non plus de la franchir : il y a des choses que je ne pourrais dire que si j’avais été présente en chair et en os.  – Ceci est l’une des possibilités. D’autres fois, je dis entièrement avec vous les prières de la messe. C’est alors à ce qui est liturgique que je participe. D’autres fois encore, je ne fais que communier à votre messe sans que je fasse attention au lieu, sans savoir si c’est telle ou telle église; cela arrive presque par hasard juste à l’instant même. D’autres fois encore, comme je vous l’ai déjà dit, des anges viennent très tôt le matin et m’apportent la communion. Il arrive souvent aussi que je n’ai pas dormi de la nuit, pas tellement parce que j’aurais été mal ou parce que j’aurais été enlevée ici ou là, mais simplement parce que j’ai prié tout le temps; je reçois alors la communion à l’intérieur de cette prière. Il peut y avoir ensuite une action de grâces normale, ou bien la prière et la méditation continuent avec le thème de la communion ou quelque autre thème donné. D’autres fois encore, je communie dans toute une assemblée de gens que je ne connais pas, dans une église étrangère, dans un milieu étranger, en un lieu dont on n’a qu’une vague idée ou bien même pas du tout, ou bien aussi en un lieu qui est tout à fait familier. – Parfois la communion a lieu de telle sorte que l’hostie est présentée visiblement et on la reçoit de manière sensible; d’autres fois, pas du tout. Il y a là une hostie et je sais : « communion » ; mais tout est déjà tellement reçu et accompli qu’on vit dans le « fruit de la communion« , dans la conscience d’avoir communié. Bien que cette expression ne convienne pas tout à fait. Comme une prière qui vous est donnée dans la plénitude sans qu’on ait besoin de dire des mots; on ne fait que percevoir le sens.

12. « Voyages »

31 mai 1952 - Adrienne fait ce qu’elle appelle des « voyages de confession ». Dieu donne sans doute ces bénédictions de confession et de volonté de se confesser à tous ceux qu’on rencontre justement en « voyage ».

19. Autres œuvres

Début août 1952 - (Le P. Balthasar est en vacances avec Adrienne en Bretagne). Les conditions de logement à l’hôtel sont si insuffisantes que peu de choses seulement peuvent être dictées. En août- septembre naît « Das Licht und die Bilder » (La lumière et les images). Le livre sur « La face du Père », commencé en avril, a été terminé en juillet.

 

1953

 

Pour l’année 1953, le « Journal » du P. Balthasar compte 21 pages (Erde und Himmel III p. 137-158).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour la Passion de 1953 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 302-312.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Nouvelle année 1953Sur l’éphémère.

19 févrierL’harmonie entre la prière et le travail.

24 févrierVision sur la confession et la vérité.

13 mars - Incidences sociales de la confession.

Avant l’Ascension - Sur la place de la descente aux enfers.

AscensionAspects multiples de l’Ascension.

26 octobre - Les effets des sacrements.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

5 mars 1953Adrienne : Que Dieu accorde de l’intensité à nos rencontres et à celles qui se produisent dans la communauté. Que nous ne soyons pas toujours là comme des orants tièdes, mais que nous soyons sérieusement conscients de la réalité de la prière. Que notre prière soit grâce et bénédiction et transmission. – Puis le sentiment d’une présence dans cette prière. Et tout d’un coup la vue du Seigneur. En le voyant, une sorte de choc : « Tu veux cette intensité, parfois tu la donnes si fort qu’aucune joie ne serait plus grande que celle de prier et aucun spectacle plus beau que celui du ciel comme on le voit justement maintenant. Parfois l’intensité est moindre, et alors ce n’est pas que le Seigneur lui-même imposerait une limite, comme s’il voulait une distance, mais c’est comme si on recevait dans d’autres personnes la teinte et la qualité et la hauteur de leur prière, comme si on devait prier comme eux-mêmes pour rester avec eux dans une communion en eux provenant de l’intérieur plus que de l’extérieur. Et alors le problème : qu’est-ce qui provient de l’intérieur et qu’est-ce qui provient de l’extérieur? Souvent on ne sait pas dans la prière ce qui est céleste en elle et ce qui provient de la terre, mais il y a aussi d’autres prières où la grâce se répand si exactement qu’il ne peut y avoir aucun doute : on est modelé par elle, on reçoit un autre esprit, un autre corps, d’autres mots, qui sont vivants et actifs, qui proviennent du Seigneur lui-même. Il grave en nous sa prière; d’être ainsi gravé peut par moments devenir douloureux – surtout quand c’est une prière pendant le carême ou la semaine sainte – parce qu’on ne la comprend pas, parce que beaucoup de choses sont nouées, parce que d’autres choses qui vous semblent étrangères sont imprimées de force comme si étaient employés des mots dont nous ne comprenons pas le sens. Et tout d’un coup ces mots peuvent de nouveau être si clairs et si brûlants qu’ils sont comme un modèle : c’est ainsi que j’aurais voulu prier, je n’en ai pas été capable, le Seigneur m’en a fait cadeau; c’est par son cadeau que j’apprends le souhait que j’avais. – Ou bien on prie avec une demande : toi et lui et cet autre là devraient quand même… – je pourrais peut-être continuer avec orgueil – : mieux prier! On doit alors prier avec les mots qu’ils emploient. J’aurais peut-être aimé faire l’expérience d’une grande effusion du coeur et, au lieu de cela, je reçois de prier un piètre balbutiement. Et je pensais que les mots tels qu’ils étaient employés étaient tièdes, mais je remarque alors combien ils sont chargés : de mémoire, de soucis, de foi, de confiance. Je ne demande plus que ces gens prient mieux, mais que me soit accordé de prier avec cette simplicité et cette plénitude. Avec tant de foi et tant de paix que ce que j’appelais auparavant intensité était peut-être une manière d’excitation. Ils prient avec assurance et je dois maintenant être reconnaissante de pouvoir prier de la sorte; ce qui devait venir de moi vient maintenant d’eux, de leur simplicité. Je pensais prêter et je reçois un cadeau. – Le Seigneur est là. Il demande que la volonté du Père se fasse. C’est comme s’il couvrait même cette volonté afin qu’aucune sorte de prescience ne soit mêlée à son obéissance, afin que le Père puisse continuellement le surprendre avec ses exigences. Afin qu’il fasse uniquement la volonté du Père et rien du tout en plus. Sur le moment, ce « rien du tout en plus » peut sembler une restriction : ne plus rien faire en voyant tout d’avance, ne plus rien accomplir de convenu, uniquement ce qui est ordonné à l’instant même, rester dans l’ouverture de ce qui peut surprendre. On voit l’amour infini du Fils, qui veut uniquement ce que veut le Père. Il s’astreint autant à ce but unique que s’il était réellement le dernier et le plus petit des valets. S’il peut seulement servir, tous ses désirs sont comblés. Il ne veut rien recevoir que ce qui peut être utile pour ce service. Le service a cette largeur et cette profondeur : le plus grand service, le plus petit service, tout ce qui peut être demandé.

27 octobre - A mon retour d’un cours à Kehrsiten, Adrienne raconte ceci : J’ai rendu visite une première fois à Sœur Jolenta; elle était à l’agonie et elle se réveilla. Elle dit : « Voyez ce qui est à faire ». Je ne fis que prier, je ne pouvais rien faire d’autre. Au retour, X. voulait bavarder dans la voiture, mais je voulais être tranquille. Je n’étais pas inquiète. Le lendemain, j’y suis allée encore une fois; j’étais parfaitement d’accord avec elle qu’il serait juste pour elle de mourir maintenant. Et je vécus sa mort avec elle, je l’accompagnai, tout était beau; il ne me vint à aucun moment la pensée de devoir entreprendre quelque chose de particulier. Seulement prier et rendre grâces. Le lendemain, elle était dans l’espace de la mort; je pris encore une fois congé d’elle. Tout est en ordre. – Durant la nuit, je dus me souvenir de l’enfant de Merke. Et me vint alors comme une tentation : Devrait-on intervenir? Qu’est-ce que cela voudrait dire? Presser Dieu de donner un signe. Mais pourquoi devrait-on le faire? La Sœur est en paix, Dieu est content, tout est bien. La nuit suivante, encore une fois la même tentation. Suis-je seulement lâche? Est-ce que je ne veux simplement plus revivre ce que j’ai subi autrefois avec l’enfant mort? A votre retour, toute l’agitation cessa. – Cependant il y a souvent maintenant durant la nuit des états d’agitation de ce genre pour ce qui semble des bagatelles. Comme si je devais briser une coquille d’œuf qui m’encercle, comme si quelque chose devait venir au jour. Mais je ne veux rien entreprendre sans en avoir parlé avec vous. Le lendemain, tout est parti à nouveau et le peu d’apparence de la vie semble être en ordre. Durant la nuit, je demande à Dieu de me montrer le chemin et de me donner un signe s’il veut quelque chose. Le poussin sait quand il doit donner des coups de bec dans l’œuf. Maintenant je ne sais rien. – Non que je sois tentée d’entreprendre quelque chose. De loin la tentation apparaît dans le désert. Mais je ne perçois pas cela tout à fait comme une tentation. Peut-être que Dieu a besoin d’une sorte particulière d’agitation pour un but ou un autre, et peut-être en fait-il quelque chose? Je ne sais jamais non plus jusqu’où on doit se livrer à cette agitation. Souvent elle est si forte qu’elle s’empare de vous, et on ne peut pas dire exactement à quel sujet on s’agite. Souvent il s’agit de personnes qui viennent de mourir. Très souvent ce sont des choses qui ont été mal confessées; dans ces états, la confession joue un grand rôle. Souvent je vois ceci : elles voudraient que cela avance, et rien n’avance. Mais ensuite beaucoup de choses me sont données à voir qui prouvent que cela se prépare. – Auparavant, quand des choses extraordinaires se produisaient, je ne me posais jamais de question. Il s’agissait de choses qui ne me concernaient pas. Vous m’avez dit un jour : Peu importe qui tourne les pages pour le pianiste lors d’un concert. Maintenant, cela peut être parfois comme une tentation : on pourrait disposer d’une force. Mais à peine formulées les expressions : « Puissance de Dieu », et « Moi, je veux en disposer », cela semble totalement absurde. Cependant entre deux il y a comme un petit choc. Cela ne m’a jamais vraiment attiré. – Adrienne : Quand je dis maintenant une prière vocale, un Notre Père par exemple, le contenu de ce qui est prié est toujours présent dans le sens du Seigneur. Il n’y a plus de prière avec les lèvres. La prière méditative se fait à partir de beaucoup d’occasions, souvent par une inspiration à méditer maintenant ceci ou cela, souvent sur une indication de Marie; et alors, depuis de nombreuses années, j’ai toujours la possibilité d’avoir une vision se rapportant à la prière ou à la méditation. Si je veux, je peux voir quelque chose à tout moment. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Je veux »? Pouvez-vous me l’expliquer? Par exemple, je peux vouloir prier de manière tout à fait candide, oui vraiment comme un enfant; et alors, presque sans que je le veuille, m’échappe la demande : « Oh! Prête-moi quand même un peu ton manteau »; et j’ai alors dans la main un pan du manteau de la Mère. C’est sans doute une gâterie? Dois-je en parler? Vous devez quand même tout savoir, tout, tout. Donc, quand j’ai demandé le manteau, avec la meilleure volonté du monde je ne sais plus après coup s’il m’a été donné parce que je l’ai demandé ou si je l’ai demandé parce qu’il m’était offert. Je ne peux pas distinguer, et la plupart du temps ça coïncide pour ainsi dire. Dans des choses de ce genre, je n’ai pas d’initiatives qui ne viennent que de moi. – Hier, alors que j’étais sur la terrasse et que je parlais avec Dieu, la conversation était si évidente que j’étais empêchée « par quelque chose de très fin » de faire quelque chose de marquant : tomber sur les genoux par exemple. C’est souvent aussi « quelque chose de très fin » en ce qui concerne la prière et son exaucement; je peux à peine distinguer les deux. Ou plutôt : au ciel, on peut très bien « coïncider » avec la volonté de Dieu, être d’accord; mais sur terre, en ce qui concerne les signes extérieurs, on doit agir avec circonspection.

10. Adrienne et le Père Balthasar

Juillet 1953 - Dans le « trou ». Adrienne : Cela commença par une méditation de l’eau sortant de la plaie du côté du Seigneur. La matière n’était pas choisie par moi; j’avais lu seulement quelque chose qui traitait de l’eau et de la plaie, l’occasion était tout à fait superficielle. D’abord ce fut la création et la mer infinie. Puis l’infini de l’eau apparut comme comprimé dans cette goutte d’eau sortant de la plaie du Crucifié pour s’étendre à nouveau à partir de là d’une manière sacramentelle sur tout, sur toute la création. – Puis j’ai prié pour vous et pour les enfants et toute la mission. Et un découragement m’envahit : le peu que je suis encore en mesure de faire; et avec cela toute la tâche se trouve parfois sous mes yeux, et je suis épuisée avant d’avoir fait la moindre chose. Vous disiez bien : « Etre reconnaissante pour ce qui est ». Tout d’un coup se fit entendre alors une voix : « Finalement tout ce qui est va par la croix jusqu’à cette plaie du Seigneur ». Je voulus réfléchir à ceci : peut-on sauter par-dessus la croix pour atteindre cette plaie ou bien doit-on chaque fois faire l’expérience de la croix et de ce qui est le visage de la croix quand elle se trouve là toute nue et qu’on n’y voit plus le Seigneur? – A cet instant, je tombai dans un « trou » concernant le fait de ne plus voir le Seigneur. Ce fut une grande oppression pour tout péché qui couvre le visage du Seigneur, pour toute tiédeur, pour tout ce qui devrait être autrement. Ce qui arriva après, je ne le sais plus que de manière imprécise; je vous ai cherché un instant désespérément : « Lui seul pourrait l’entendre et le comprendre ». Je me trouvais tantôt dans un couloir, tantôt dans un petit studio, tantôt par terre. Et j’étais seule, je ne pouvais plus me relever, ni physiquement ni spirituellement parce que vous n’étiez pas là, je ne pouvais pas sortir du trou parce que je n’étais pas en mesure de vous dire la chose. Puis j’essayai de ramasser hâtivement les mots qui avaient été dits, je ne cessai de dire « eau » et je ne pouvais pas voir les rapports. Puis un instant : maintenant prier et emporter « eau et plaie » dans les mots de la prière… Mais alors on ne put pas prier. Quand je fus libérée du trou, il resta un grand sentiment de vague, le sentiment que les mots étaient restés dans l’eau au lieu de passer à travers l’eau. Je peux bien dire les mots qui font partie de la prière, mais l’eau ne transmet pas le son. – Ce matin, quand vous avez fait sur moi le signe de croix, ce fut pour moi un grand soulagement. Je m’étais un peu précipitée dans l’aventure nocturne, mais je ne crois pas qu’il en soit sorti beaucoup de choses sensées.

11 juilletSaint-Quay. Adrienne : Quand nous étions à Paris avec Béguin, j’ai vu, avec la précision d’une révélation : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ». Je ne pourrais plus jamais l’oublier, pensais-je. C’est pourquoi toute explication de la relation à Dieu par la psychologie est impossible. Si je cherche à te saisir par ma psychologie, si ce n’est pas toi qui vis mais le Christ qui vit en toi, je ne peux quand même pas me permettre de saisir le Christ en toi, donc de comprendre Dieu, avec ma psychologie. Cette intuition fut accompagnée d’une telle lumière que j’en fus toute secouée. – Hier j’ai pensé aux sacrements et au Thabor. Je voyais la vie dans les sacrements, dans leur prolongement depuis leur institution; et la lumière transparente du Seigneur était la vérité de toute la vie sacramentelle, également le toujours-plus dont on parle toujours sans pressentir ce que c’est. La réalité de Dieu aussi qui est devenu homme, tout ce que nous ne voyons pas du Seigneur parce que cela a ses racines dans le ciel, parce que la pointe du triangle formé par le Père, le Fils et l’Esprit ne touche la terre qu’en un point, sous la forme de la Passion du Seigneur : c’est le Christ qui, avec le Père, déverse l’Esprit et est éternellement auprès du Père.

30 juilletLes difficultés de la traduction. Adrienne : J’ai vécu toute une semaine comme un papillon dans sa chrysalide. Durant la nuit j’ai expérimenté des choses à la perfection; des choses sur la prière et les sacrements étaient pour moi totalement claires, j’ai eu part à des mystères qui n’ont pas porté ensuite leur fruit : le jour, j’étais fort loin d’eux et si j’avais voulu en parler je n’aurais eu sans doute que quelques points d’exclamation. Peut-être comme ceci : « J’ai vu comment Dieu est aimé; ou bien ce qu’est le don d’elle-même de la Mère à son Fils; ou bien ce que veut dire l’ardeur de la prière; ou bien comment des hommes, des saints, des gens purifiés, sont accueillis spirituellement dans le ciel; à quoi ressemble l’esprit qui les accueille, comment il opère; je comprends maintenant la luminosité que possède une âme après l’expérience du purgatoire et comment cela se passe ». Je n’aurais donc donné qu’un résultat et j’aurais pu dire quelques mots de plus sur l’état dans lequel j’ai vécu l’expérience. Mais l’expérience elle-même, je n’aurais pas été en mesure de la décrire. Durant la journée, c’est parti très loin et, à cause de la fatigue, il y a comme un mur qui est dressé entre l’expérience qui a été faite et le quotidien. Comme si j’avais dû décrire un paysage de montagne à quelqu’un qui n’a jamais vu de photo de montagnes et encore moins une montagne elle-même; tout ce que j’aurais dit de l’ascension, de l’escalade, du sommet, du lever du soleil, n’aurait eu pour lui aucun sens, cela n’aurait éveillé en lui aucune image correspondante; il n’aurait perçu que des notions toutes faites dont il ne possède aucune connaissance expérimentale, des notions qu’il ne peut pas analyser parce qu’il n’en connaît pas les parties. Ce serait comme si j’avais parlé à un aveugle de teintes, de couleurs, de tableaux. D’où le doute sur le point de savoir si on doit essayer ou non. Pour moi toute seule, en vous attendant, j’ai essayé plusieurs fois de recueillir les choses avec mon âme du jour; ça n’a pas marché. Était-ce la fatigue? Ou bien la mission ne va-t-elle pas plus loin que l’expérience elle-même? – Le jour est monotone, sans le désir que revienne bientôt la nuit afin qu’on puisse faire l’expérience. Aucun désir non plus de retrouver ce qui a été; seulement un certain vague. Comme un artiste qui après l’inspiration est là perplexe avec ses outils, qui ne sait par où commencer. Durant la nuit, on pouvait « déplacer les montagnes ». Durant le jour, on a bien la foi, mais il lui manque cette force absolue. Durant le jour, je regrette souvent que vous n’ayez pas été là la nuit pour tout recevoir à la source.

11. Messe et communion

11 avril 1953Adrienne : Avant-hier deux anges vinrent avec la communion et, pendant l’action de grâces, j’entendis les anges remercier le Seigneur de leur avoir confié la mission de donner la communion. Avec cela on vit quelque chose du ciel, de l’adoration permanente, de l’étonnement éternel de ceux qui vivent avec le Seigneur, étonnement que sa grâce soit si inconcevablement grande, qu’elle coule partout, qu’elle éveille toujours gratitude et amour en ceux qui ont été saisis par elle. – Les anges portent la communion à certains, mais ils voudraient bien la porter à tous et, dans cette volonté, ils incluent d’emblée la volonté de ceux qui la reçoivent. Ils leur donnent part à leur vaste désir, qui est le désir du Seigneur, d’être présents activement auprès de tous, de faire de sa résurrection une fête pour tous. A l’intérieur de ce désir de partager et de distribuer à tous l’acte de communier, notre participation à l’Eglise d’une manière générale, et déjà le fait d’avoir un prochain à qui nous pouvons nous donner, deviennent une joie parfaite. Il m’est permis peut-être de communier pour mon prochain qui ne croit pas, qui ne veut pas croire, qui a renié sa foi ou qui n’y est pas encore parvenu. Ce prochain pour qui il est permis de communier devient pour nous une source de joie chrétienne. On apprend à aimer cette personne comme son prochain non parce qu’on l’estime particulièrement ou parce que sa misère et sa détresse sont particulièrement grandes ou parce qu’elle est bien intentionnée à notre égard. Bienveillance, amour, don de soi se trouvent totalement dans le Seigneur et c’est lui qui donne au communiant d’y avoir part. C’est lui qui l’attache à ce prochain, qui lui fait don de tel prochain précisément.

8 maiCommunion dans la maladie. Adrienne : Qui reçoit le corps du Seigneur reçoit en même temps beaucoup d’autres choses qui, dans le Seigneur, sont inséparables de son corps : sa nature, sa présence, sans doute aussi quelque chose de sa prière, de sa vision du Père ou d’une traduction de cette vision pour notre usage. Des choses que le Seigneur apporte avec lui, qui nous transforment, qui nous procurent une joie, une intelligence, une manière de sentir. Et quand, au moment où l’on reçoit la communion ou après, on pense à ce corps parfait du Seigneur, on se sent peut-être alors très malheureux de ce que notre propre corps soit si malade. On a l’impression d’être physiquement comme un pécheur qui reconnaît son état et son impureté et qui redoute de souiller ce qui est pur. Il redoute par exemple de toucher des enfants innocents. Cette crainte ne va jamais jusqu’à refuser la communion, jusqu’au sentiment qu’on n’est pas en mesure de communier parce qu’on est si malade. Mais il y a quelque chose dans cette direction depuis le début de cette crise étant donné qu’il ne m’est plus guère possible de manger encore quelque chose, d’avaler une hostie entière. – Il peut aussi arriver qu’on soit tellement emporté, entraîné, renouvelé par la communion que pour un instant ou pour quelque temps on ne soit plus malade. Je ne pense pas qu’un miracle se soit alors opéré du fait que mon coeur aille bien pour un temps, pour redevenir malade ensuite. C’est bien plutôt une vie exclusivement dans l’âme du Seigneur, qui enlève totalement pour quelques instants l’existence dans mon propre corps. Mais une telle expérience contribue au fait qu’on est souvent plus fatigué encore qu’avant parce que cela fatigue davantage d’être à nouveau malade que de l’être sans interruption. – D’autre part on sait quand même très bien que, par le fait d’être malade, des sources de grâces se sont ouvertes et ont montré des choses qui sont très salutaires justement pour la pécheresse que je suis, ou justement pour mon penchant à la tiédeur. La maladie procure un sens beaucoup plus aigu de la présence spirituelle du Seigneur, la foi devient plus voyante, la personne plus ouverte pour le Seigneur qui vient à elle.

26 octobre - Quelqu’un peut demander au Seigneur de pouvoir le suivre, et il suivra le Seigneur dans le sacerdoce ou la vie religieuse, ou bien en donnant une nouvelle forme à sa vie dans le monde. Mais ce n’est qu’un point de départ; il ne lui sera pas permis non plus par la suite de cesser de demander à le suivre de plus près et à s’améliorer. – Marie a donné à son Fils de sa substance humaine. Quand elle communie, elle reçoit de lui en retour quelque chose de sa substance à lui, quelque chose qui a des conséquences dans son activité quotidienne, dans sa tâche quotidienne, comme le Fils veut que ce soit fait. Jamais un être humain n’a été plus proche de Dieu que Marie et pourtant cette proximité reçoit aussi par une communion une nouvelle stimulation, une réponse justement pour aujourd’hui. De son oui (d’autrefois) jusqu’à la communion passe une ligne droite, on peut à peine parler d’un développement, mais le chemin est quand même nouveau chaque jour et elle s’en tient strictement, dans sa réponse, à l’appel qui s’adresse à elle justement aujourd’hui. Que Marie mette le Fils au monde et qu’elle le reçoive dans le sacrement, les deux choses sont des exigences de l’Incarnation et les deux ensemble conduisent à son Assomption corporelle dans le ciel et à la formation du ciel chrétien d’une manière générale.

 

1954

 

20/04/2019. A suivre

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