41/26. La vie d’Adrienne von Speyr

DEUXIÈME PARTIE . LA MISSION   (1940- 1967)

1956-1962

1956

Pour l’année 1956, le « Journal » du P. Balthasar compte 12 pages (Erde und Himmel III p. 226-238).

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour les jours saints de 1956 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 342-355).

4. Événements insolites, prémonitions et guérisons inexpliquées

3 août 1956 Comme si souvent déjà Adrienne m’a enlevé une grippe; elle a de la fièvre et elle va très mal. Le coeur ne cesse de s’arrêter.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Février 1956 - Sur la perte du vrai temps aujourd’hui.

20 févrierSur le silence : celui du prêtre et celui du médecin – Sur les confessions.

14 décembre Sur la confession.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

Fin septembre 1956Adrienne est à Sienne en venant de Ronchi. Réflexions sur la mission de Catherine de Sienne, non reproduites ici.

11 novembreAdrienne : Toutes ces nuits-ci, j’ai été très agitée à cause de la confession. Dans la correspondance Hofmannstahl – C.J. Burckhardt, ils se font réciproquement des aveux, mais tout aurait été beaucoup plus authentique s’ils avaient pu vivre dans la foi. Curieux que, dans une amitié, par amour de l’autre, on devienne tel que l’autre l’attend, et que, dans l’amitié avec Dieu Trinité, on ne se laisse pas transformer comme Dieu le voudrait pour qu’on lui soit conforme. Et pourtant on a une image de ce que Dieu attend d’un chrétien, mais une image qui n’est jamais réalisée. Quand on se confesse ou qu’on communie, on sait qu’il y a pour un instant une adaptation. Celui qui communie et se confesse en vérité comprend alors plus ou moins ce à quoi il a part. Celui qui ne se confesse que superficiellement, celui qui ne communie que l’esprit dispersé, ne peut recevoir en lui l’image que Dieu attend de lui; et pourtant cette image est là, et Dieu est prêt à la lui montrer dans le sacrement. Souvent je pense que Dieu est si peu content de moi. – Récemment devant l’église Sainte-Marie, beaucoup de gens bavardaient amicalement et avec animation; il y avait sûrement là beaucoup de commérages et de potins, et quand les gens entrent ensuite dans l’église et prient, ils ne sont sans doute pas tout à fait quittes, dans la prière, de leurs pensées précédentes. Et pourtant Dieu est reconnaissant qu’ils soient là au moins un instant et qu’ils représentent extérieurement des gens qui prient. Dieu est reconnaissant pour tout sacrement même quand l’homme ne fait pas tous les efforts qu’il faut pour correspondre. Cette reconnaissance de Dieu s’exprime aussi par le fait qu’il insuffle et intègre dans les sacrements tant de sa force vivante et qu’il possède dans son Eglise une communion des saints et aussi des souffrants, dans laquelle on a le droit de porter et de souffrir les uns pour les autres même si c’est de manière maladroite. L’Eglise passe ainsi à travers tous les niveaux humains : de la communion la plus extérieure à la réciprocité la plus intime.

14 décembreAdrienne : Les mondes dans lesquels j’ai à vivre me sont rendus présents par Dieu comme un problème. Il y a le 4 Place de la cathédrale avec ses pièces, avec sa vie commune, les domestiques et le ménage, et puis il y a un autre monde, celui de la vision auquel il m’arrivait d’appartenir de manière toute naturelle en quelque sorte. La relation et les proportions n’étaient pas un problème jusqu’à présent. Maintenant cela fait question. Ce n’est pas le problème de la discrétion ou de l’indiscrétion qui se pose : j’ai au fond la liberté de passer dans l’autre monde quand je le veux, quand cela me semble juste en Dieu; il m’est permis de m’annoncer en tout temps et, à chaque fois, ce n’est pas une « affaire d’État ». La question n’est pas là, la question est plutôt : Pourquoi Dieu donne-t-il la vision à l’un et pas à l’autre? Pourquoi cela me semblait toujours si naturel de voir et de pouvoir transmettre? Pourquoi ai-je part à tant de choses qui sont en partie difficiles et en partie pleines de joie? Et si le monde du ciel s’ouvre d’une manière si incroyablement large et qu’on en profite si peu, qu’en est-il alors du monde d’ici-bas?

10. Adrienne et le Père Balthasar

2 février 1956Sur les instances de quelques amis laïcs de Zurich auprès de l’évêque, j’ai été reçu dans le diocèse de Coire dans le territoire duquel j’étais toléré depuis 1950. J’ai dû quand même signer une déclaration suivant laquelle je ne pouvais rien demander au diocèse au point de vue financier. J’ai quitté la chambre que j’avais à Zurich et accepté définitivement l’hospitalité du Professeur Werner Kaegi, place de la cathédrale à Bâle, où j’ai vécu jusqu’à la mort d’Adrienne.

3 févrierAdrienne : Quand je sais que vous allez dire la messe ou que vous allez entendre des confessions (cela tout particulièrement), il y a en moi une sorte de frémissement, un surcroît de vénération, comme quand on se trouve le souffle coupé devant un mystère incompréhensible qui nous prend de telle sorte qu’on se sent physiquement assailli. Je n’affirme pas que je frémis, mais que je frémis réellement. Un saisissement dans le sens qu’on a été pris. J’ai remarqué que cela avait augmenté au cours de ces dernières années, surtout au cours de ces dernières semaines. Pour percevoir la distance, j’ai parfois besoin de tout moi-même : non seulement de mon esprit, de mon entendement, mais de tout mon être. Il y a alors vous, qui êtes au-dessus, mais tout autant le sacrement en soi, finalement le Seigneur. Hier il est devenu tout à fait clair pour moi que tout ce que ces dernières années nous avons dû faire comme exercices de pénitence, subir d’humiliations, possède maintenant une actualité qui me rend capable de sentir cette vénération jusqu’au fond de mes os. Comme si une sorte de « crucifixion de la chair » était nécessaire pour qu’on perçoive la force du sacrement avec toutes les fibres de son être. Il y a une sorte d’ébranlement qui n’a rien de purement spirituel mais qui saisit tout ce qui en moi peut répondre. – J’ai déjà souvent pris part à d’innombrables confessions et états de confession : par la présence, par la souffrance, par des tourments spirituels ou corporels. Ce n’est pas de cela qu’il est question maintenant, mais d’un état général de vénération, de petitesse, devant la grandeur du mystère, d’une inquiétude en présence de la paix du sacrement. Ce n’est pas un événement, c’est un état.

7 août - Le soir, Adrienne était tombée par terre; comme je l’aidai à se relever, elle était partie en esprit. Je dis avec elle un Suscipe : elle connaissait les termes, mais le contenu lui échappait. « Comme une nouvelle de presse. Pourquoi dire des choses si connues? » Quand la prière lui fut rendue, la prière sortit comme un jet d’eau d’un tuyau sous haute pression. Comme si le désir de la prière était monté si haut qu’elle ne pouvait plus être contenue plus longtemps. Et les mots grâce, Eglise, foi, ont de nouveau un sens si plein qu’on rend grâces de pouvoir les dire. On ne les épuisera jamais, mais on se réjouit d’y avoir part. Il y a des fêtes qui sont si belles qu’on les boit avec les yeux et les oreilles, qu’on se les met de côté comme des provisions pour des temps futurs. Il en était ainsi dans cette prière. Comment était-ce possible que ces mots ne nous disaient plus rien?

14 décembreAdrienne : Il y a comme une lassitude de l’au-delà qui s’ajoute à la lassitude d’ici-bas. Quand je peux en parler avec vous, je suis tout à fait tranquille. Mais quand c’est la nuit, je m’engage dans toutes les aventures possibles dont je ne sais pas si elles sont justes. C’est toujours la question de la mesure et de la limite qui donne de l’inquiétude. La question aussi de savoir ce qu’on peut demander au Seigneur, à saint Ignace, à la Mère de Dieu, à Jean. Je peux prier comme ceci : Je t’en prie, aide tous ceux qui sont sans espoir, montre-leur ta lumière, éveille en eux l’espérance, donne-leur d’apprendre peut-être quelque chose de ton amour par l’amour du prochain! Puis la crainte d’avoir omis des personnes, d’avoir oublié des questions particulières. Donc : Pour tous ceux que je ne connais pas! Que nous ne connaissons pas! Mais m’est-il permis de demander réellement au Seigneur tant de choses justement maintenant? N’a-t-il pas ses raisons de ne pas montrer à l’un ou à l’autre son espérance? Ou bien peut-être charge-t-on un saint qui souffre déjà sans cela pour le monde, et qui souffre encore davantage si on lui en demande davantage. Mais les saints sont là pour la souffrance, même quand j’accrois ma prière. Et finalement ce qui est décisif, c’est le Seigneur et non ma prière. Il doit faire ce qu’il tient pour bon. On se retire. Mais ai-je le droit de me retirer? On n’a pas de repos parce qu’on appartient à l’au-delà avec cette voix de la prière, on n’est pas en mesure de se retirer d’une certaine manière après avoir fait son travail. On dit donc peut-être un Notre Père ou un bout de chapelet et un Suscipe « pour avoir la paix ». Mais ce faisant justement on tombe dans l’inquiétude : toute forme de prière a quand même son caractère particulier et on n’a pas le droit de choisir simplement ce qui nous plaît. Mais cette pensée est aussitôt à nouveau recouverte : en tout cas prier et sans trop de distinctions, pas de formalisme! Simplement aller de l’avant dans la paix. Donc : Je t’en prie, Seigneur, allume ta lumière sur le monde entier, viens en aide à tous les hommes!

12. « Voyages »

25 octobre 1956Adrienne : Cette nuit j’ai fait une expérience que je n’avais jamais faite. Minuit sonnait. Je me faisais beaucoup de soucis sur la nature de la confession. Au Landtag évangélique en Allemagne, comme on l’avait appris, on entendit des confessions toute la journée dans toutes les églises. Pour ce faire, on renvoie en quelque sorte les pénitents au Seigneur, ils ne reçoivent pas une absolution réelle. Quand je regardai l’heure à nouveau, il était 1 H 30; j’entendis sonner la demie. Je ne savais pas ce qui s’était passé entre-temps; cette heure me manquait tout simplement. Je cherchai à la reconstruire. Je n’ai certainement pas dormi. Puis je vis ce qui suit : quand des confessions sont organisées et qu’on voudrait soutenir la confession des autres et porter quelque chose de leurs péchés, quand on voudrait savoir partager en quelque sorte ce qui nous est propre et qu’on s’offre pour cela, on n’a plus le droit de tracer des limites précises vis-à-vis de celui avec qui on se confesse, à qui on offre une aide de manière anonyme; il y a bien plutôt le point où l’autre prend simplement, et ce qu’il advient alors de moi, je n’en sais rien. Je peux tellement donner mon temps et moi-même que Dieu prend sans que je sache ce qu’il advient alors de moi. Par la suite, je vois que le temps s’est écoulé. Tout comme dans un « trou ». – Quand je compris que cela ne me concernait pas, je ressentis une joie infinie. Au début je pensais que je ne pouvais quand même pas avoir perdu cette heure sans en savoir quelque chose. Mais maintenant je sais que ce temps m’a été pris et qu’il a été distribué au profit de la confession. Est-ce pour la confession protestante? Je ne le sais pas, d’autant moins qu’au début j’avais prié pour la confession catholique. – Lors d’autres voyages de confessions, la durée était claire le plus souvent – deux heures par exemple -, ou du moins l’écoulement était clair. Ou bien il pouvait aussi se faire que je « voyage » durant une heure et que je le sache, mais je ne savais pas en détail comment cette heure avait été employée, je n’avais connaissance que de lieux, de visages, de problèmes. (Il en fut ainsi avant-hier par exemple). Souvent je ressens ces « voyages » et ce que je vois et l’aide que j’apporte comme quelque chose de tout à fait surnaturel; je sais qu’on ne peut pas inscrire ces choses dans notre monde d’ici-bas. D’autres fois, le tout est beaucoup plus ressenti comme étant d’ici-bas; l’insolite réside seulement dans le fait qu’on est « emmené en voyage », et pourtant celui qui serait arrivé à ma porte m’aurait trouvé au lit. Les personnes que j’ai atteintes dans le « voyage », les rencontres elles-mêmes me semblent toutes naturelles.

14 décembreAdrienne : Ces dernières nuits, j’ai été très longtemps auprès de gens qui se préparaient à une confession pour Noël. Pour l’un, cela signifie quelque chose de sérieux, pour l’autre non. Cette fois-ci, c’était pénible : on voyait les gens, mais on ne pouvait se faire entendre. On ne pouvait que prier pour eux, il y avait entre nous une cloison de verre. Ils étaient pour moi comme des aveugles et des sourds-muets.


1957

 

Pour l’année 1957, le « Journal » du P. Balthasar compte 13 pages (Erde und Himmel III p. 239-252).

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Début mai 1957Mort de Béguin. Adrienne prie toute la nuit. Au bout de trois ou quatre jours, elle dit : B. s’est trouvé tout d’un coup la nuit auprès de son lit, et ils avaient parlé longtemps ensemble. Tout d’un coup elle s’en était rendu compte réellement et elle lui avait demandé s’il était réellement… et alors il disparut. Elle dit : il est au ciel.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1957 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 356-360).

4. Événements insolites, prémonitions et guérisons inexpliquées

Avril 1957 Après avoir été couchée durant des mois, Hélène (la sœur d’Adrienne) doit être opérée. L’os ne guérit pas; on fait une radio : elle est plus mauvaise que jamais. Elle vient à Bâle, à l’hôpital Sainte-Claire. Merke l’ausculte, il constate que tout est en voie de guérison de la meilleure manière qui soit; il la renvoie chez elle. – A l’arrière-plan, la prière d’Adrienne.

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

4 mars 1957Sur les visions.

3 août Masculin et féminin – Sexualité et prière.

6 septembreSur les règles des ordres religieux.

21 septembreLa faute et la demande de pardon.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

8 janvier 1957Adrienne : La nuit maintenant il y a d’abord une méditation sur un thème quelconque. Pas toujours une parole de l’Évangile; souvent simplement un principe, une intuition, qui certes sont ensuite ramenés à Dieu et à ses vues sur ce principe, etc. D’autres fois ce n’est qu’une méditation de l’Écriture. Je me souviens d’un mot ou bien j’en entends un. Et le Seigneur dit quelque chose, ou la Mère de Dieu, ou un ange. Souvent aussi je commence par prier pour les hommes qui ont prié sur le sujet et ensuite un mot de cette prière devient peut-être l’occasion de la méditation. – A la fin d’une méditation assez longue, il se produit souvent maintenant comme un tourbillon : pensées, plans, desseins de Dieu. Les desseins de l’un ou l’autre saint, mes propres desseins s’entrechoquent et il en résulte un énorme tumulte. A ce moment-là on devrait écrire vingt livres et faire trente sermons, et ce qui est décisif ne serait pas encore fixé pour autant : il y a tant de choses qui sont cachées dans ce tumulte; il a là tant de « matière » qu’on devrait examiner et on n’en vient pas à bout. – Tout d’un coup une « souris » quelconque naît de cette montagne, et cette « souris » peut être quelque chose de très connu : « Tu dois aimer ton prochain comme toi-même ». Ou bien une prière, une réflexion, etc.; quelque chose qui ressemble à la petite pierre d’une mosaïque et qui est rangée à côté des petites pierres d’hier et d’avant-hier. – Puis on a prié encore, peut-être simplement rendu grâce pour ce qui a été vécu. Il peut se faire alors que tout est oublié, qu’il n’y a plus là qu’un peu de souffrance. Tout le tourbillon, avec ce qui l’accompagnait, est parti; peut-être par lassitude et faiblesse je craignais de le récapituler. Mais la nuit suivante, cela recommence et la petite pierre suivante est rangée. Et on voit alors aussi que rien n’est perdu. On reçoit un certain coup d’œil sur tout le tableau, mais il disparaît ensuite. – Il y a quelques nuits, je sus précisément que toutes ces phrases qui viennent se mettre les unes à côté des autres constituent une sorte de chemin mystique. Surgit la question : Doit-on saisir maintenant cet ensemble? « Non, plus tard ». Mais si la mort vient bientôt? « Tout est en ordre ». Comme si une cathédrale était en construction. On demande : Dans quel but? Sur quel sol repose le tout? Mais alors on laisse à nouveau l’affaire là où elle en est. Et tout d’un coup : Mais ce n’est pas une cathédrale, c’est une somme de mystique… Et on ajoute une fois encore une petite pierre et, le jour venu, on ne peut absolument rien en dire, c’est comme oublié. – Le fait que ce soit oublié se trouve alors d’une certaine manière au plan où se déroulent la prière et les événements sacramentels de l’Eglise, au plan de l’incarnation du Verbe. Il y aurait quelque chose à connaître, et cela ne peut pas être pleinement connu. L’homme terrestre, avec ses connaissances et ses expériences terrestres, est ici aussi enrôlé et il est intégré dans quelque chose. Et ce tout – au-delà de ce qui est personnel et impersonnel – apparaît alors comme l’unité de l’Eglise, de son enseignement, de sa catholicité. Et là-dedans tombent aussi bien l’homme dans sa corporéité terrestre que l’éternel qui se révèle dans le Christ, que ce qui est donné et expérimenté d’en haut, le surnaturel; le tout est une construction entre nature et surnature, entre « intelligence normale » et « mystique », entre ce qui est compréhensible dans la foi et ce qu’on peut à peine deviner. On doit collaborer à cette synthèse, et il ne s’agit pas simplement de parties isolées, il s’agit de l’unique et énorme dôme qui couvre le tout. Et ce dôme contient une mosaïque unique. – Des expériences terrestres en font partie aussi : qu’au point de vue physique, on soit si affreusement fatigué, qu’on s’essouffle, que simplement on ne suit pas. Et d’autre part on est appelé, par d’autres forces qui sont au-delà du dôme : Dieu y travaille pour ainsi dire de l’extérieur et d’en haut, l’homme de l’intérieur. Parfois je voudrais aller vous chercher et vous demander : « Doit-on mettre cela ici ou là? » Mais vous n’êtes pas là et c’est l’heure où je sais que je ne pourrais pas non plus vous l’expliquer. Et pourtant vous sauriez y faire. Et je n’oublie jamais que je vais oublier par la suite.

Avril - Au temps de la Passion. Adrienne : Je ne comprends plus : le purgatoire était déjà là le vendredi saint alors qu’il appartient quand même au samedi saint. Les clous font mal maintenant comme des brûlures et on est ainsi ballotté entre la croix et le purgatoire. Et je vois alors tout d’un coup qu’on ne peut pas non plus tenir l’ordre dans la confession. Si je dis : « J’ai été sans amour », je ne dis pas alors autre chose; dans mon désir de cataloguer, il y a toujours quelque chose qui passe à travers les mailles, l’essentiel peut-être. Et l’ordre porte : ce qui vient en premier est relié de la manière la plus étroite à ce qui vient en vingtième position, etc. La parole isolée dit d’autre part toujours plus que ce que j’y mets. L’eau est si trouble que le poisson que j’en retire dégoutte de cette eau malpropre; avec le poisson je retire beaucoup de choses qui ne sont pas le poisson, mais qui font partie cependant de ses conditions de vie. – Ainsi de même notre distinction entre stigmates et feu, entre clous enfoncés et brûlures, n’est pas possible maintenant. Est-ce que le Seigneur souffre dans le temps ou dans le purgatoire? Puis tout d’un coup la question perd pour moi son actualité. Elle n’est plus là, elle est maintenant totalement dans le Seigneur. Ce qui était ma souffrance, cela fait maintenant très mal sur la croix, cela fait très mal dans le purgatoire, et c’est le Seigneur qui porte tout. Et si la souffrance semblait insupportable en moi jusqu’à présent, maintenant c’est dans le Seigneur qu’elle est insupportable. – Si on l’aime, on cherche à alléger ses souffrances en les portant avec lui, mais elles ne sont pas à alléger; elles prennent possession de nous totalement; c’est alors comme si tout d’un coup on était capable de vivre quelque chose d’autre que ce qu’on vit soi-même, d’endurer d’autres souffrances que ses propres souffrances, ou de ne pas les endurer, mais d’y passer d’une certaine manière. Et ce passage à travers les souffrances est là sur la croix, où on le voit, dans le Seigneur, mais la distance est supprimée bien que ce soit sa souffrance et non la mienne. Pour des instants, tout le présent, tout l’aujourd’hui est effacé pour être là ensuite plus fort, comme si la même souffrance ne cessait de changer de sujet : ce qui est insupportable est tantôt sur la croix et tantôt en moi, ou bien je le sens tantôt dans le Seigneur, tantôt en moi.

28 juinFête du Sacré-Coeur. Adrienne : Si Jésus est notre chemin et notre vie, on ne peut certainement pas le connaître réellement si on ne partage pas un peu sa souffrance. Hier soir, je l’ai vu : la paix rayonnait de lui. Et de la paix se dégagea de l’angoisse : l’angoisse que tous ne puissent pas avoir part à sa paix, l’angoisse que tant de mal arrive. C’était une angoisse totalement objective dans laquelle je fus engagée, mais au fond beaucoup plus comme un objet que comme un sujet. – C’était aussi une angoisse devant les défigurations pécheresses opérées par les hommes, qui ne comprennent plus ce que le Seigneur veut dire, ou qui le comprennent de travers, qui ne trouvent en tout que matière à critique, qui nient la possibilité d’admettre la paix comme chemin et comme vie. Et d’une seconde à l’autre je fus aussi saisie d’angoisse subjectivement, et alors je fus sur le point de mourir. Je fus si mal, que je sus réellement qu’on pouvait mourir d’angoisse. Non de palpitations, mais parce qu’on ne peut plus y tenir, parce qu’on ne peut plus supporter l’angoisse objective. – Puis cela m’abandonna à nouveau, c’était entassé dans un coin, mais comme quelque chose qu’on connaît. Je réfléchis à beaucoup de choses comme si maintenant mes pensées n’étaient plus liées. Mais à l’instant où on pensait jouir d’une certaine liberté et d’une certaine indépendance, je fus envahie par la conscience que tout ce qu’un chrétien pense est lié non seulement dans le dogme mais dans le Seigneur, qu’on a le droit de penser à des choses très cachées; mais pourtant n’y penser finalement que si elles ont en harmonie avec le Seigneur, et que ceci n’est pas contrainte mais liberté et joie et accomplissement. Dans cette paix et dans cette joie on savait alors aussi qu’on doit et qu’on peut recevoir sans cesse ce qui est angoissant comme venant de la joie quand l’angoisse roule vers nous. Ce qui est premier, c’est que l’angoisse roule vers nous; je ne crois pas qu’il nous soit permis de provoquer cela nous-mêmes quand on demande la souffrance. Mais : « Qu’il me soit fait selon ta parole ».

3 aoûtAprès le retour de Berck-Plage. (N.B. On apprend ici par hasard qu’Adrienne a été à Berck-Plage, dans le Pas-de-Calais. Pour un temps de détente ou pour visiter des hôpitaux?). Adrienne : Hier soir j’ai été très mal, une méchante crise. Parlé un peu avec saint Ignace. Il se trouvait auprès de moi, soucieux, comme s’il était de ce monde et se faisait du chagrin. Si proche, si humain, si fraternel, qu’on n’avait pas du tout le sentiment qu’il venait du ciel. Il était simplement là pour que je ne sois pas seule. Enfin il y eut un mieux une fois encore. – Ensuite je pensai : il a disparu mais il est encore là. Au ciel? Sur terre? On ne sait pas. Je commençai à dire un Suscipe, sa prière; je lui demandai de lui donner forme, d’y mettre quelque chose de bien. Auparavant il était là comme notre frère, qui est cependant au ciel, et ainsi nous disons aujourd’hui sur terre une prière que les habitants du ciel nous ont laissée : avec leurs mots, sur leur trace et à leur suite. Ils ont compris ces mots d’une manière plus grande que nous; mais nous, les pauvres, nous avons le droit de les dire complétés par la puissance que les saints leur ont donnée. – Nous vénérons saint Ignace, nous adorons Dieu; la vénération est telle qu’elle débouche sur l’adoration, disparaît en elle; la vénération donne sa plénitude à l’adoration, elle m’emporte au sens de Nicolas de Flüe, parce que Ignace aussi s’est effacé lui-même dans le Seigneur. Et il nous donne la légèreté et la plénitude de la prière, et la joie et la persévérance, parce que tout cela, il l’a obtenu en partie de haute lutte, en partie souffert; il s’en est réjoui en partie simplement lui-même. – Ce cadeau ne perd pas sa force, il nous rapproche toujours plus de Dieu Trinité; dans l’esprit de saint Ignace, qui lui a été donné par l’Esprit Saint, nous nous tournons vers l’Esprit divin, nous sommes rendus plus proches de lui dans une chaîne d’expérience; l’Esprit se donne à Ignace, celui-ci se donne à nous; il y a là une force de résurrection, de reviviscence, de croissance et d’action. Nous comprenons que, lorsque nous voulons agir, nous n’en sommes capables qu’à partir de la source de la contemplation et que, d’avoir reçu une parole de l’Esprit dans saint Ignace, c’est un lien qui est noué dans le ciel, une source qui ne tarit jamais pour qu’elle se répande sur la terre. Nous sommes plongés en elle, nous avons le droit d’y puiser pour faire quelque chose. Un peu comme pour éteindre un incendie des chaînes sont formées et de l’eau ne cesse d’être puisée à la source. S’il n’y avait ni incendie ni eau, ce serait des mouvements vides de sens; mais ainsi la transmission a un sens. – Je comprends seulement maintenant que si saint Ignace était soucieux à cause de ma maladie, c’était voulu comme un avertissement que j’avais à dire la prière suivante dans son sens à lui et de faire cette méditation de telle sorte que l’ici-bas et l’au-delà s’unissent en lui pour l’adoration et l’action dans l’Esprit Saint.

5 septembreAdrienne : Les états de maladie durant la nuit ou bien aussi à d’autres moments peuvent être très variés physiquement comme spirituellement : grande fatigue, souffrance spirituelle du fait que rien n’avance, qu’il y a à proximité des choses qui ne sont pas en ordre, parfois sentiment d’être étrangère à tout, solitude qui ne se souvient pas qu’il n’y a pas de solitude parce que le Seigneur, l’Eglise, notre mission, la famille, les amis, chacun à sa manière, nous sont confiés et peuvent peupler cette solitude. Quand malgré cela la solitude est ressentie, il peut se faire qu’on regarde l’abandon du Seigneur sur la croix et qu’il y ait là un certain soulagement, qu’on ait le droit d’y être présent de très loin. Il est parfaitement clair que notre souffrance ne soulage pas la souffrance du Seigneur mais qu’elle nourrit sans doute sa joie : sa joie lors de la Résurrection et de l’Ascension, quand il remet aux pieds du Père ce qu’il a accompli. La « compassion » est alors le signe de son action, et le fruit de cette action est placé dans la coupe des joies et non dans la coupe des souffrances bien que ce soit de la compassion. – Et cela humilie pourtant beaucoup l’homme au temps où il souffre avec le Fils et après le Fils du fait qu’il ne soulage rien. Il doit le savoir parce que ce n’est que dans l’humiliation qu’il peut porter un fruit. C’est une application de la sentence qui affirme que ce ne sont pas les mêmes qui sèment et qui moissonnent (Jn 4, 37-38). – Ces derniers mois, cette solitude la nuit est particulièrement forte. Parfois on n’en peut plus. Mais beaucoup plus souvent on ne sait plus si on pourrait au fond. Une sorte d’oubli. Et cet oubli est pesant dans la solitude. On peut sans doute penser au Seigneur, à l’Eglise… ou à vous, mais la relation n’est pas là, comme si on était totalement abandonné. La seule raison ne peut nous être d’aucun secours. Beaucoup de choses ont été faites dans la joie et cela perdrait sa saveur si on ne les mettait que sous le signe de la raison et de l’utilité. Récemment quand j’ai parlé avec saint Ignace, il m’a rendu beaucoup de choses que je m’imaginais avoir perdues. Je ne peux pas dire non plus que ces derniers mois j’ai vu moins souvent qu’auparavant la Mère ou les saints.

9 novembreAdrienne : Quand, la nuit, on médite la vie du Seigneur et de sa Mère ou autre chose, la plupart du temps on découvre une foule de relations. On s’énerve du fait que la vérité soit si grande et que jusqu’à présent on n’a pas prêté attention à ceci ou à cela. Que le Seigneur ait voulu dire ceci et pas cela… Et parce que le jour n’est pas là avec ses perspectives, on pense, toujours dans l’excitation, qu’il sera bientôt temps d’entreprendre ceci et cela. Le jour, tout paraît tellement différent que la nuit est oubliée. Et la question est celle-ci : Est-ce une faute que le jour soit différent? Un péché, un abandon, un manque de disponibilité? Fermer son oreille à Dieu? Sinon, pourquoi ce qu’on comprend le jour ne correspond pas à ce qu’on comprend la nuit? Pourquoi le jour est-il si incolore, si terne par rapport à la nuit? Est-ce que la solitude, le silence, le fait d’être couché sont favorables la nuit à des plans qui, le jour, ne peuvent se réaliser parce que le monde est devenu autre? Est-ce juste que la traduction dans l’activité du jour de la prière nocturne et de la méditation soit si bloquée parce qu’il y a alors des réductions et des limites extérieures? Il se fait sans doute que, durant le jour, nous opposons à Dieu notre finitude beaucoup plus catégoriquement. Ce que nous appelons prudence, prévoyance, raison, se retranche derrière le bastion de notre finitude. Et la distance qui nous sépare du voisin (quel qu’il soit) n’est pas alors la distance du respect et de l’amour, mais la distance de la paresse et de la commodité, de la peur d’être dérangé. C’est la distance comme produit du péché. C’est pourquoi cette distance ne favorise pas l’amour, ni non plus l’amour de Dieu; elle accumule les empêchements. Durant la nuit, une partie au moins de cette barrière s’écroule. Le chemin vers Dieu est plus ouvert, la méditation est plus légère; la nuit signifie peut-être aussi vacances; on n’est plus obligé de faire attention aux petites choses qu’apportent avec elles les affaires de la journée.

10. Adrienne et le Père Balthasar

19 mars 1957 – (Une carmélite allemande est en visite dans notre communauté). Adrienne : Je me suis tracassée à son sujet; je me suis à nouveau souvenue que je ne devais pas le faire et puis j’ai prié. J’ai vu alors deux choses : d’abord le Seigneur avec le jeune homme riche. Le Seigneur tel que je le connais, le jeune homme en quelque sorte sans visage. Je ne pouvais pas le reconnaître. Un peu comme une image abstraite à côté d’une image concrète. Et je vis sa tristesse et celle du Seigneur. Le jeune homme était si triste que j’ai tout d’abord partagé sa tristesse comme une sœur, puis je vis que la tristesse du Seigneur était beaucoup plus grande : il était trompé dans son espoir de voir le jeune homme se mettre à sa suite pour l’amour d’une misérable richesse. – Puis je vis le Seigneur avec différents apôtres, et il aplanissait tous leurs désaccords et tous leurs conflits. Et chaque fois qu’il avait à leur faire un reproche, il leur donnait un enseignement plus profond. Lui-même restait toujours le même avec l’exigence de le suivre. Ils l’acceptent plus ou moins en suivant cahin-caha, ils ne cessent de l’oublier, s’installent, renient même et il doit constamment rétablir l’équilibre et compléter ce qui manque. – Puis je vis Marie avec les femmes, cinq ou six, celles qui étaient près de la croix, et d’autres qui servaient le Seigneur. Et on voyait que ce qui sort du Fils et de la Mère affermit la marche à la suite du Christ, et non seulement la marche du jour, mais pour toujours. Et malgré cela, ils ne doivent cesser de se prodiguer, toute leur vie durant. Quand finalement les évangélistes décrivent ce qui a été, il est également important qu’ils consignent les événements comme les paroles. Je ne cessais de voir cela : le Seigneur et sa Mère, et leur enseignement qui reste toujours le même, qui contient éternellement toutes choses et suffit pour tout, et le don de soi qui se prodigue. Les apôtres et les femmes sont convaincus, et ils se réjouissent; et pourtant ils restent toujours en arrière et trahissent. Ici ou là, cela se passe si rapidement qu’ils ne le remarquent même pas. D’autres fois, ils ont une mauvaise conscience. Mais le Seigneur demeure toujours le même. Et quand on voit cette manière qu’il a de rester toujours le même, elle est si rayonnante, si convaincante, qu’on ne peut pas faire autrement que de promettre de le suivre. – Et ensuite il sembla qu’il faisait partie de notre mission que nous devions essayer de montrer constamment le Seigneur et sa Mère tels qu’ils sont. Afin que les femmes des différents Ordres, dans la mesure où elles nous sont confiées – ne serait-ce que dans la prière – , reçoivent plus d’amour, plus de force de rayonnement et d’ordre intérieur. C’est réellement une tâche. Et alors je posais la question : Comment? Comment peut-on faire cela? Le Seigneur et sa Mère commencèrent alors à devenir si lumineux qu’on voyait en eux le ciel tout entier, et combien tout est dans l’amour joyeusement. Je ne cesse peut-être de dire cela, mais il me sembla que je n’avais jamais vu un rayonnement aussi inouï, un rayonnement tel qu’on ne voyait plus rien dans le détail du fait de cette pure splendeur. Et nous devrions rayonner quelque chose de cette splendeur.

13. Diable et tentations

4 mars 1957Adrienne : Les nouvelles taches que j’ai à nouveau au bras proviennent d’une lutte avec quelqu’un. Je ne suis pas en mesure de nommer ce quelqu’un; on peut dire : avec le péché du monde incarné, avec lequel, contre lequel j’ai à combattre quand il est question de confession. Est-ce le diable ou le péché des hommes? Je ne le sais simplement pas. Je suis tout à fait sûre que je ne me suis pas fait à moi-même ces taches, je ne me les suis pas faites non plus quand j’étais « partie ». Après une nuit de ce genre, dont on sort « bleue », le matin on est complètement épuisé. On a perdu ses forces dans un combat contre le Mal. L’épuisement est une chose si élastique! Quelque part on est sans cesse en mesure de se défendre, d’en sortir, si cela s’avère nécessaire. Mais alors c’est un semblant de force qui nous est donné et qui suffit pour une tâche donnée.

1958

 

Pour l’année 1958, le « Journal » du P. Balthasar compte 12 pages (Erde und Himmel III p. 253-265).

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

4 novembre 1958Adrienne : Hier pendant votre conférence (une des conférences du P. Balthasar sur le thème de la beauté), il me vint à l’esprit que les visions sont toujours belles. Il y a certes des visions dont la beauté ne nous frappe pas particulièrement parce que l’essentiel de ce qui doit être saisi se trouve ailleurs. Mais il y en a d’autres… Il y a de nombreuses années, il y eut ceci : quelqu’un dansa, je ne sais plus qui. Je ne savais pas quel sens cela pouvait avoir; nous en parlâmes aussi plusieurs fois. Hier une partie du tableau me revint devant les yeux et je sus que c’était simplement beau. Tout comme Ignace divertissait par des danses un retraitant triste, on a été captivé ici par un grand mouvement harmonieux. Si l’on voulait rassembler toutes les visions du Seigneur, de la Mère de Dieu, du ciel en général, et décrire leur beauté, on n’en finirait pas. Pour la Mère, ce sont surtout les mouvements qui nous frappent. Si difficile et si agitée que soit sa vie terrestre, elle est toujours beauté qui se transforme en une autre beauté. Et la beauté opère en nous une ouverture toujours neuve. Et quand le tableau paraît et se montre, c’est une beauté plus originale que la simple figure.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1958 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 361-366).

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

17 février 1958Sur la constance dans le don de soi.

Printemps - Prière et vie éternelle – Les conseils comme participation à la vie éternelle.

Printemps – été Long développement sur Pierre et Paul.

Décembre - Vivre selon les conseils de manière vivante.

12. « Voyages »

22 juillet 1958Adrienne : Ces derniers temps, j’ai de nouveau souvent été présente pour des confessions. On est trop mal pour s’endormir, on prie un peu (non jusqu’à trouver le sommeil). Et à un moment ou à un autre on voudrait bien dormir réellement. Mais juste à ce moment-là, il arrive quelque chose. Par exemple une pensée (inspirée) : comme il peut être difficile en certaines circonstances de se confesser sincèrement, de voir ses propres fautes sans déguisement. De ne plus toujours les considérer comme une réaction excusable à un sort contraire. Je serais tout aussi méchant si les circonstances extérieures étaient meilleures, si les gens avec qui je vis étaient des saints, etc. – A cet instant, on assiste à des confessions : d’une personne, ou de plusieurs, ou d’innombrables personnes. On voit surtout des « confessions d’excuse » dont il doit ressortir que le pécheur ne pouvait pas faire autrement que de se tirer d’affaire avec un minimum de péché, et il en attend presque davantage un compliment qu’un blâme. Et alors on devrait aider; ou bien leur faire prendre conscience que cela ne va pas comme ça et qu’ils se trouvent pris à leurs propres mots; ou bien d’autres fois simplement prier pour eux.

1959


 

Pour l’année 1959, le « Journal » du P. Balthasar compte 9 pages (Erde und Himmel III p. 266-275).

 

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

 

Été 1959 - Visions de la Passion en extase. Il est vraisemblable que ce qui a été vécu est en rapport avec l’état du Seigneur autrefois, mais de telle sorte que l’expérience est très simplifiée. On ne reçoit à voir que ce qui est le plus nécessaire, et ceci doit être mis à profit. Adrienne dit que sous ce rapport elle se sent « loin en dessous de Catherine Emmerich ». Il n’est rien perçu de ce qui enjolive. On regarde comme avec les yeux d’un enfant qui contemple des images. Adrienne se souvient avoir possédé, quand elle était enfant, un livre avec des représentations de la Passion; et ce qu’avait vécu l’enfant, bien que ce ne fût pas des visions, en était tout proche. L’enfant a « vu le vrai » en quelque sorte « d’une manière tectonique »; les grands groupes ressortaient. Maintenant, mes questions aident à ouvrir davantage les perspectives.

 

Toussaint - Adrienne : Nuit épaisse, brouillard. Par la fenêtre, je voyais la cathédrale et les feuilles qui tombaient, toutes mouillées, ruisselantes. Je levai les yeux vers le ciel, m’attendant à des étoiles, bien que selon les prévisions humaines il n’en apparaîtrait aucune. Une lueur. Est-ce le jour? Un violent lever de soleil ? Non : une lumière verticale qui est très forte et qui s’accroît. Puis apparaît la Mère de Dieu comme la plus grande sainte si on peut dire. Puis suivit quelque chose comme une répartition des charges, comme dans un monastère quand il y a de nouvelles élections et que toutes les charges sont réparties sous l’influence de la grâce divine et du Saint Esprit dont la descente a été implorée. Il y avait là naturellement certains visages que l’on connaît, et l’on voyait l’obéissance dans la mission, qui n’allume rien de neuf, mais qui est seulement montrée de manière neuve. Dans l’éternité, chaque saint doit découvrir à nouveau le visage de chaque saint, bien que ce ne soit sans doute qu’une manière de dire d’ici-bas pour quelque chose qui se passe dans l’au-delà. L’étonnement d’un bien-aimé qui découvrirait qu’il est aimé. Certes la mission propre est déjà digne d’être aimée, et chacun la considère avec gratitude et avec un sentiment d’émerveillement. Et il croit qu’il a tiré le gros lot. Mais voilà que tout d’un coup c’est comme si tous les autres aussi avaient tiré le gros lot et comme si Dieu avait choisi tous les lots de manière tout à fait personnelle si bien que chaque bénéficiaire éprouve une joie pleine, incomparable. Cette joie ne s’exprime pas seulement dans le fait que tous en parlent mais aussi dans une certaine apparence extérieure d’un chacun qui provient de l’unité de son être avec sa mission. – Et tout cela se passe dans la lumière qui sort verticalement de la Mère de Dieu. Comme si toute la sainteté était une région qui était essentiellement déterminée par sa lumière. Tous ceux qui se trouvent dans cette zone sont saints et peu importe à présent qu’ils soient des saints grands ou petits. – Et on vit alors que les saints tous ensemble portent l’Eglise et que l’Eglise se trouve au-dessus des saints. Ils la portent comme un fardeau, ils font tous leurs efforts pour la porter. Et ils la portent comme une couronne; elle forme leur auréole commune et la lumière qui émane d’eux. Mais ils doivent se donner du mal. C’est peut-être une fois encore une notion d’ici-bas qui est montrée là afin que nous fassions des efforts. Et l’Eglise reçoit les efforts des saints. Et tout d’un coup la Mère de Dieu fut tellement une avec l’Eglise qu’en même temps elle recevait et rayonnait la lumière. Elle, la Mère Eglise, est portée par les saints du ciel et en même temps par la communion des saints qui est rendue visible par l’Eglise. L’au-delà et la vie présente sont ainsi réunis pour porter, agir, rayonner. Porter et rayonner ne font qu’un. – Puis tout d’un coup au milieu de tout cela un petit passage par toutes sortes d’églises terrestres qui, toutes, sont l’Eglise, et la communion des saints est représentée par la foi et la piété de chacun et, pour le moment, il est sans importance qu’ils soient de petits ou de grands pécheurs, car ils sont la Communio Sanctorum.

 

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

 

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1959 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 367-372).

 

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

 

Épiphanie 1959 – Sur la fête de l’Épiphanie.

 

Pâques - Madeleine à Pâques.

 

Après PâquesSur les Pères de l’Église.

 

Été - Réflexions sur ciel et terre.

 

15 aoûtSur l’Assomption

 

Christ-Roi Sur la fête du Christ-Roi

 

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

 

Janvier 1959Adrienne : Dans la soirée j’ai été faire une promenade avec la Mère de Dieu par Petit Bâle (Kleinbasel) vers Kleinhüningen; je ne sais pas si, dans la rue, nous avons cherché des possibilités apostoliques ou non. Ce qui était curieux (je ne voudrais pas être effrontée), c’est qu’on se soit parlé tellement d’égal à égal. La Mère apportait simplement ses propres expériences d’apostolat chrétien, elle connaissait les femmes de l’Église primitive et réfléchissait à ce qui était à faire là. Et je réfléchissais de mon côté. Nous rencontrâmes toutes sortes de frères et de sœurs de nuit. Vers la fin de la promenade, je pensais qu’on devrait réfléchir à toutes ces formes d’apostolat; il en résulterait peut-être beaucoup de choses pour la communauté. – Chemin faisant, nous parlâmes de la prière, des relations avec le Fils, de l’attente et de la possibilité d’attendre, du devoir d’attendre, du droit de saisir l’occasion et du devoir de le faire, de la juste disponibilité qui n’est pas tiède mais qui n’est pas non plus forcée. Le résultat en fut que nous devions être prêts à toute forme d’apostolat. La Mère disait que cela augmentait l’expérience. Et que cela n’avait peut-être pas tellement d’importance d’entreprendre maintenant quelque chose à quoi on devrait renoncer plus tard. Je dis qu’il était très difficile avec ces paroisses figées de commencer des choses, qu’on ne savait pas dans quelle mesure elles étaient prêtes au fond à accepter quelque chose de notre travail. Nous sommes extrêmement peu priés d’entreprendre quelque chose. – Au total, beaucoup de questions furent posées et peu reçurent une solution. Je ne suis pas à même de dire si nous fûmes plus encouragés pour l’action ou pour la disponibilité. – Mais tout d’un coup elle montra ce qu’était sa prière : l’union intime au Fils, au Père, à l’Esprit. Et comme en tout ce qu’elle fait, la prière est si souveraine qu’on comprend très bien alors son assurance et en même temps son innocence. Ce qu’elle pense et fait est pour elle tout naturel parce que tout prend racine dans la prière et y demeure. Cela mûrit dans la prière comme un fruit au soleil, comme un pain au four. Aucune impatience. Je me suis en tout cas promis de ne plus jamais être impatiente. Toute cette promenade n’était pas du tout aussi stupide qu’elle le paraît quand on raconte les choses comme ça.

 

10. Adrienne et le Père Balthasar

 

Mars 1959Dans le sommeil, on est davantage sans défense, plus exposé : aussi bien vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis du diable… Je dois parler de moi? Dieu nous fait entrer dans le sommeil et il nous revigore aussi moralement. Je pense qu’il fait que tout ce qui se passe dans le sommeil lui appartient. Mais aussi que, s’il nous épargne les tentations et le diable durant la veille, il nous ménage à la place dans le sommeil une expérience du mal. Non qu’on devienne soit même méchant ou plus méchant, mais dans le sens qu’on expérimente la nature des tentations dans des tableaux qui nous sont montrés en rêve. – Le rêve et la vision sont naturellement des choses tout à fait différentes. Cependant il y a des rêves qui s’approchent de la vision, surtout au début du sommeil. Pour les enfants, qui n’ont pas de visions, mais qui par leur pureté sont très proches de Dieu, Dieu se sert de leur sommeil pour leur donner quelque chose qui ressemble à une vision. – Le sommeil est une partie de notre vie qui est retirée à notre action. Si quelque chose me tracasse, je peux prier à ce sujet, mais la certitude que Dieu s’occupe de la chose n’est peut-être pas encore une certitude absolue. Quand j’ai dormi là-dessus, souvent le matin suivant l’affaire s’est un peu éloignée. La nouvelle force spirituelle avec laquelle on va à la rencontre des événements provient de Dieu qui s’est servi du sommeil. – Encore une fois au sujet de l’expérience du mal : durant le sommeil, on peut se sentir chargé de choses qu’on n’a pas commises soi-même. Il ne s’agit pas de savoir qui est coupable. Mais on sait ce que ressent un voleur ou un meurtrier; cela nous accable personnellement. Il y a justement dans le sommeil beaucoup de choses qui sont une participation au bien ou au mal ou à ce qui est indifférent; et cette participation correspond à la volonté de Dieu. – Parfois j’ai dû m’endormir pour vous obéir et alors vous m’avez vue en train de dormir. Ce fut la même expérience que lorsque vous me voyez dans la confession et que vous voyez dans mon âme des choses que je ne connais pas moi-même. Je voudrais dormir toute ma vie sous vos yeux pour être tout à fait sans masque devant vous. Cela revient au même pour moi que ce soit Dieu qui me connaisse à fond ou le représentant de l’Eglise. On est dans l’état du plus grand abandon possible, qui ne calcule pas. Vis-à-vis des personnes qu’on ne connaît qu’un peu, on prend toujours un visage. Plus grandit notre confiance en eux, plus on se débarrasse du masque, ce qui ne veut pas dire qu’on n’a plus de tenue. Et si la confiance est absolue, je n’ai plus besoin de ressentir la moindre gêne à être vue tout à fait comme je suis. C’est la chose la plus naturelle du monde.

 

Toussaint - Rétrospectivement, Adrienne décrit nos premières rencontres en 1940 : Quand vous êtes venu pour la première fois, tout était très paradoxal. Il y eut une conversation difficile sur les avortements dans les hôpitaux pour femmes. En mai, vous m’avez un jour téléphoné. Moi : « Je serais heureuse que vous veniez ce soir ». Vous êtes venu malgré l’absence de mon mari. Depuis la terrasse, on voyait des incendies en Alsace et dans la Forêt Noire. Pour notre deuxième rencontre, j’avais lu Péguy et je lisais également le « Soulier de satin » de Claudel. Je rassemblai tout mon courage et je vous dis : « Je sais que je devrais devenir catholique ». Vous n’avez pas semblé particulièrement intéressé. Ce n’est que lorsque Béguin arriva que votre intérêt s’éveilla. – En juillet, vous étiez à Gletsch en vacances; fin juillet, nous étions à Gunten et à Wengernalp où j’ai beaucoup prié et médité. Auparavant j’avais été plusieurs fois avec Jean à l’église Saint-Antoine et, pour entendre vos prédications, à l’église Sainte-Marie. J’étais toujours plus sûre de mon affaire, mais je me sentais tout à fait indigne d’entreprendre quelque chose de plus. – Vous m’avez donné la directive importante concernant le Notre Père, qu’on doit dire absolument, et vous m’avez enlevé par là un gros poids du coeur. A partir de ce moment-là, j’ai prié « comme une folle ». – Un jour vous m’avez dit que je devais réfléchir une fois, deux heures durant, aux péchés de ma vie. Je réfléchis à tous les péchés que je connaissais et, pour chacun d’eux, la pensée me venait que je pourrais l’avoir commis aussi. – Vous m’avez indiqué comment lire l’Écriture. Je fis des lectures dans le Nouveau Testament, je lus des passages de l’Ancien. – Vous m’avez donné un enseignement et, en septembre, vous m’avez demandé quand je voulais être reçue dans l’Église. Moi : « Le 1er novembre, s’il vous plaît! » Je priais souvent dans la chapelle des étudiants, si longtemps que j’arrivais presque trop tard à la consultation. Un jour tout en moi était feu, j’étais totalement retournée, c’était trop.

 

 

 

1960

 

 

 

Pour l’année 1960, le « Journal » du P. Balthasar compte 11 pages (Erde und Himmel III p. 276-287).

 

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

 

Automne – La nuit, Adrienne entend trois fois un coup de tonnerre. Au premier, n’apparaissent que feu, chaos, menace. Au deuxième, plus nettement : ruine, jugement, fin, abandon (et là-dedans aussi le communisme d’aujourd’hui). Au troisième : le feu à l’intérieur de la Trinité.

 

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

 

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1960 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 375-379).

 

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

 

22 mars 1960Réflexions sur le mystère.

 

Ascension - Réflexions sur l’Ascension.

 

31 mai Réflexions sur l’Esprit Saint.

 

15 août - L’Assomption de Marie vue par Adrienne.

 

Automne - Réflexions d’Adrienne sur le passage du Fils à travers l’enfer.

 

30 novembreRéflexions d’Adrienne sur le mystère de l’Avent, sur l’incarnation.

 

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

 

4 février 1960Souvent maintenant apparaissent la nuit des questions, des problèmes, qui ont été posés par des suggestions et des rencontres de la journée, lancés par des personnes qui les avaient mis sur le tapis ou selon le cas comme expression résumée de toute leur personnalité. Des questions comme la fidélité, l’honnêteté, la confession, la prière, etc. Des sujets de ce genre se trouvent tout d’un coup là dans la prière, dans la méditation, en partie en tant que donnés, comme un bloc, comme une pierre qu’on ne peut pas déplacer, sans rapport avec un milieu auquel on doit s’attaquer des côtés les plus divers. Ces différents accès s’avèrent finalement être des missions de prière et plus précisément des missions où il faut « porter avec », aider, « souffrir-avec », « aimer-avec ». Et tout ce qui réclame ainsi notre propre participation possède aussi la participation du Seigneur, de l’Eglise, de la Mère du Seigneur, des anges ou des saints. Certainement la participation de tous jusqu’à un certain point; et pourtant il semble très souvent que ce soit l’un des groupes mentionnés ou l’une des personnes mentionnées qui est particulièrement à l’œuvre. Le programme imposé, qui souvent se situe aussi dans le domaine d’un péché, ne se trouve donc pas là isolé finalement, il trouve dans la coopération céleste les conditions de sa solution. – Quand donc je me dispose à prier ou à souffrir pour le problème posé, une tout autre force passe alors à travers ma décision; finalement ma décision est une participation à la décision du Seigneur, de sa Mère ou de l’Eglise, et parce que nous en faisons partie, j’y suis engagée. La décision est prise au ciel préalablement et l’exécution nous est offerte, et nous nous y associons avec toute notre faiblesse. Mais dans la décision il y a aussi une certaine force de compréhension, de perception, de foi; le problème qui se trouvait là comme un bloc erratique se présente maintenant comme un problème humain, ecclésial, divin, qui est une tâche; il n’a pas été posé sans intention, il appelle une solution humaine et une intelligence humaine. Il peut se comparer à des dogmes qui sont donnés, selon lesquels il faut vivre, qui paraissent évidents peut-être vus de loin et qui pourtant ne reçoivent que dans la foi une évidence certaine. La seule capacité de la raison se brise sur cette évidence, la foi prend sa place et, dans la foi, toute la coopération à l’éclaircissement devient une manière de suivre le Seigneur. – L’efficacité de la grâce céleste s’avère alors chaque fois si forte qu’il en résulte une sorte d’enthousiasme, un déplacement vécu des limites; l’impossible est rendu possible, du moins dans la prière. La force du Seigneur opère sensiblement, ou celle des anges, ou celle de la Mère, ou celle de quelqu’un d’autre dans le ciel. Il peut se faire que le lendemain la même question se trouve là de nouveau et on sent à nouveau son insuffisance, mais quelque chose continue à rayonner, quelque chose reste vivant qui se trouve à notre disposition, autrement que durant la nuit, car durant la nuit le processus est totalement surnaturel, la participation a lieu dans la foi; durant la journée, il y a aussi une participation de l’activité humaine; elle s’avère bien sûr beaucoup moindre que l’action de la pure prière.

 

12 maiAdrienne : Il y a une prière perpétuelle de l’Eglise, des individus en elle, une prière à Dieu qui résonne presque comme une musique céleste et qui est toujours entendue au ciel et qui y est reçue. Quand parfois on est trop fatigué pour prier, qu’on pense seulement à Dieu d’une manière ou d’une autre et qu’on se réjouit en pensant à lui, ou bien quand on est comme un enfant malade qui regarde sa mère ou qu’on regarde un peu ce que font les anges, il peut arriver alors que tout d’un coup on entende cette sorte de musique de la prière et qu’on en est touché. Est alors supprimée la limite entre ce qu’on entend et la collaboration entre le fait d’être là et l’action, finalement entre aimer et être aimé. Cela ressemble à peu près à une représentation théâtrale qui nous fascine totalement si bien qu’après on ne sait plus très bien où est la réalité. On se sent infiniment enrichi par le fait qu’on participe et que, dans cette participation, il nous soit donné tant de connaissances. On est saisi par le fait que maintenant réellement, en cet instant, tant de gens prient, que tant de gens aussi prient tout à fait simplement dans la joie et que, face au rayonnement de Dieu, ils ont oublié leur propre destin, leurs soucis personnels, leurs responsabilités, ils sont devenus pour eux-mêmes de peu d’importance. Pas du tout comme dans une ascèse consciente qui se détache de telle chose, en supporte une autre, repousse une chose ou la prend sur soi afin d’être libre pour autre chose; tout l’humain est oublié comme futile, dans un vrai don de soi, et c’est cela qui est beau et qui sonne juste. Parfois on expérimente soi-même quelque chose de ce genre dans la prière. On se propose de prier et on le fait aussi, et tout d’un coup on n’est plus seul, on est en accord avec la mélodie générale de la prière. Mais justement même si on est trop fatigué pour prier, il nous est donné quelque chose de ce genre.

 

Début maiQuand Adrienne tenait encore sa consultation et était très fatiguée, le Dr. H. la conduisait souvent en voiture l’après-midi à sa consultation. Un jour, Niggi était aussi dans la voiture. Adrienne dit : « Roulez lentement, s’il vous plaît, et avec précaution, je me sens si mal ». Sur quoi le Dr. monta volontairement sur le trottoir par-dessus le rebord, peut-être aussi pour en imposer à Niggi. Adrienne en reçut un fort choc, elle fit arrêter la voiture, descendit, entra dans le premier magasin, appela de là un taxi et renvoya le Dr. H. – Cette scène revient sans cesse à Adrienne dans ses rêves. Elle a pensé plus tard que cette frayeur avait été la raison première et décisive de sa cécité ultérieure qui, selon l’oculiste, aurait été provoquée par un choc. Elle eut alors pour la première fois l’impression de ne plus voir que de manière vague. – Le 13 mai, Adrienne raconte : Tout d’abord je m’irritais à cause du Dr. H. Pourquoi cette histoire ne cesse de me revenir? Je la vois toujours en rapport étroit avec la trahison. Et tout d’un coup, à partir de là, je vis le pardon du Seigneur crucifié. Il a remis son Esprit au Père parce qu’il n’y a plus là ni réflexions, ni jugements, mais seulement pur don de soi pour les autres. Son amour assume tout et se laisse abuser de toutes manières. C’est l’ultime renoncement possible dans l’amour, où la souffrance et le renoncement coïncident. L’amour ne veut rien d’autre que souffrir autant qu’il est possible. – Puis tout d’un coup la joie rayonnante de la résurrection, et là il n’y a plus de place pour le souvenir de la souffrance, de même que dans l’ultime souffrance il n’y a plus de place pour autre chose que la souffrance. Le pardon accordé dans la souffrance est assumé, consommé par la joie divine d’être en Dieu, de pouvoir rencontrer de manière neuve dans ce pardon le Père et les hommes; en étant devant le Père comme celui qui a rempli sa mission; en étant devant les hommes comme celui qui a apporté l’amour parfait. La joie présente de la résurrection n’a plus de tâche, tout est sûr et bon, et cette bonté de la rédemption se rattache immédiatement à la bonté de la création: Dieu vit que cela était bon. Mais la bonté actuelle est celle de la joie qui a pardonné, qui ne se connaît plus, mais qui connaît le Père et le Fils : la joie en Dieu Trinité. – La joie de Dieu à la création se répandait dans les choses créées. La joie de la résurrection est la joie de Dieu en ce qui revient à Dieu à partir de la création, la joie de l’homme à qui tout a été pardonné et qui s’exprime dans le Fils. Le Fils apporte avec lui toute l’humanité sauvée, et la joie du Fils retourne au Père qui lui a permis l’œuvre tout entière.

 

1961

 

Pour l’année 1961, le « Journal » du P. Balthasar compte 11 pages (Erde und Himmel III p. 288-299).

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

Ascension 1961Adrienne : Entre une heure et deux heures du matin, la certitude de l’Ascension. Un savoir de foi, provenant du credo que j’ai appris étant enfant et que je dis maintenant en tant que catholique. Et tout d’un coup je vis le Seigneur montant au ciel, et beaucoup avec lui, mais seulement « tout en haut ». Comme s’ils avaient attendu en un lieu qu’on ne peut pas préciser pour effectuer avec lui le dernier trajet. D’abord on les voyait de très loin, tout petits, puis comme des formes plus grandes, puis le tout devint un feu qui se posa comme une couronne autour du Seigneur; puis tout d’un coup il tint cette couronne dans ses mains comme un petit cercle ressemblant à une auréole pour ensuite entrer au ciel. – Puis quelque chose comme une cérémonie dans le ciel : la fête de son accueil. Le Père et l’Esprit, on ne les voit pas, mais on sait très bien leur présence en ce lieu qui est un « tout-lieu », le lieu du Père éternel dans l’infini. Et la joie de Dieu Trinité apparaît une fois encore comme une couronne qui appartient au Fils. Il n’est certes pas le fils perdu, mais il est quand même le Fils qu’on attend; c’est lui, l’unique, et il est Dieu. Et Dieu trouve le chemin pour rentrer à la maison, chez Dieu. Ce qu’il y a là comme joie ne peut pas s’exprimer, mais elle est partout, elle nous appartient aussi, à nous les créatures du Père auxquelles il communique sa joie. Les croyants la reçoivent au milieu de leurs soucis, de leur vie harcelée et éphémère, mais ils ne sont jamais à même de détourner du ciel cette joie et de se l’approprier comme une petite joie passagère, elle reste divine. Ils peuvent se détourner, mais la joie reste ce qu’elle est, une joie qui est déversée du ciel sur le monde. Et elle est vivante et elle brûle et elle pousse à la décision. – Puis j’ai dormi un moment et quand je me suis réveillée, je compris que la joie de l’Ascension demeure égale dans le ciel mais que, pour nous, elle est croissante. Elle est la joie que le Père reçoit de son Fils, la joie que le Fils reçoit du Père et de l’Esprit, la joie trinitaire reçue du monde. Aussi équivoque que soit le monde, il n’est pourtant pas quelque chose qui a échoué, parce que le Fils le porte au ciel. Il est l’œuvre tout à fait bonne du Père, que le Rédempteur ramène au Père. Et c’est comme si chaque coeur qui a jamais battu en ce monde devait ramener au ciel de la joie. Le mal, qui est venu entre-temps, est aujourd’hui couvert, oublié, passé, par les retrouvailles du Fils et du Père.

24 juin (sans doute)Adrienne : J’ai vu Jean l’évangéliste comme autrefois quand il commença à dicter pour son évangile. Quand arriva l’endroit où il est question pour Jean-Baptiste d’aplanir la voie du Seigneur, il disparut et le Baptiste prit sa place. J’étais un peu perplexe. Mais alors le Baptiste expliqua l’aplanissement de la voie du Seigneur tel qu’il se réalise par les saints. Comment tous les saints au fond préparent les voies. Les uns pour les autres également. Puis il montra cela par un grand nombre d’exemples de saints connus de nous, entre autres Ignace, la petite Thérèse et Brigitte. – Ignace aplanit la voie vers le Seigneur – c’est la même chose qu’aplanir la voie du Seigneur – en conduisant au Seigneur des hommes de même noblesse avant tout par sa manière, par son intelligence, mais (c’est important!) une intelligence qui est toujours dans le cadre de la mission. Comme un arbre qui donne des branches. Le vrai jésuite est toujours tronc, et de lui sortent des branches. Ou bien on jette de petits cailloux dans l’eau : ils forment des cercles et finalement les cercles se touchent les uns les autres. De même les jésuites individuellement : leurs domaines de mission finalement se rejoignent. Certes je suis converti par un seul, mais lui-même a été converti par un autre, qui l’a été lui-même par un autre qui est entré dans la Compagnie de Jésus. Mais Ignace, c’est la noblesse, il possède une tendance d’esprit correspondante, il la reconnaît et la soutient chez les autres. Et ainsi finalement toute la Compagnie devrait correspondre à la mission qui lui a été donnée par Dieu et à sa fécondité. – Pour Brigitte, il montre l’aplanissement de la voie avant tout dans son cercle, dans sa famille. Elle pose des commencements, elle donne des impulsions; puis les autres vagues proviennent des différents saints qu’elle a dans sa famille, et cette nouvelle sainteté fait partie de la sienne. Ignace forme lui-même une famille de gens qui ont le même esprit tandis que Brigitte part de sa famille telle qu’elle est. Ignace reconnaît ses frères en cherchant ceux qui sont idoines. Pour Brigitte, ceci est beaucoup moins nécessaire parce qu’elle a déjà sa famille. – La petite Thérèse aussi a une sorte de famille parmi les croyants (elle n’est parvenue pour ainsi dire que d’une manière secondaire à son titre de patronne des missions). Elle agit parmi ceux qui sont déjà croyants; il peut se trouver parmi eux quelqu’un qui a une foi tiède : Thérèse le rencontre et lui fait comprendre ce qu’est la foi vraie et vivante. Elle lui aplanit le chemin de la foi. – Ainsi chaque saint a sa manière d’aplanir le chemin du Seigneur; et il y a une communion des saints par affinités et par contacts dans leurs missions différentes d’aplanir les chemins du Seigneur.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1961 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 380-393).

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

3 février 1961 - Réflexions d’Adrienne : La Mère prie avec son enfant.

Octave mondiale de prièreRéflexions sur la création, l’Église, la prière.

11 marsSur la confession.

11 avrilSur le temps pascal.

19 avrilSur l’adoration et la sainteté.

12 septembreFête du saint nom de Marie. Sur le nom de Marie et la prière à Marie.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

30 janvier 1961Méditation au temps de Noël. Adrienne : Durant la nuit, ce n’est pas précisément serein. Souvent je suis horriblement mal, avant même de me mettre au lit. Puis tout d’un coup : on a le droit de prier. Ces derniers temps, beaucoup plus des prières d’adoration que des demandes. Vu sans cesse Jésus enfant, tantôt seul, tantôt dans les bras de sa Mère. C’est si étrange d’adorer un enfant. Mais il est Dieu justement. On voit en lui ce que serait une parfaite ouverture, comment on pourrait être totalement ouvert à Dieu si on voulait. Et que c’est cela l’Église : le lieu où l’on se rassemble pour s’ouvrir. Et quiconque fait partie de l’Eglise devrait faire ce que l’Eglise fait vis-à-vis du Seigneur. Il l’a fondée comme le lieu de l’ouverture. – Puis tout devient très anonyme, je ne sais plus très bien pourquoi. Est-ce parce que chaque prêtre, si souvent, ne remplit pas sa tâche? Parce que chacun de ceux qui prient ne remplit pas sa tâche? L’Eglise, je la vois comme « communauté », priant à l’autel, ouverte à l’hostie et à l’amour; le tout est si impressionnant qu’on ne comprend pas pourquoi on n’est pas en mesure de garder aussi dans les relations avec chaque toi, avec chaque chrétien, avec tout homme, l’ouverture qu’on apprend et qu’on enseigne dans l’Eglise. Ouverture veut dire dans ce sens : acceptation de la foi tout entière. Acceptation de la réalité tout entière de ce que le Seigneur révèle et que la tradition nous présente : tout ce qui est, je veux y croire et, par la foi, apprendre l’adoration. Je n’ai pas besoin pour cela de comprendre comment se passe la transsubstantiation, pour quelle raison précisément Marie a été choisie, pourquoi et comment le Fils ressuscite et va au ciel, comment se sont produits les miracles du Seigneur autrefois; dans l’acceptation toujours plus grande, je laisse plutôt les choses se dérouler telles qu’elles sont. Et puis si cela nous fait plaisir, on peut encore y réfléchir. C’est comme ça; que j’en comprenne ou n’en comprenne pas peu ou prou, comment je l’interprète et comment j’ergote est tout à fait indifférent. Si la réflexion m’aide à une plus grande ouverture, elle sera bonne. Mais parce que je suis pécheur, j’ai encore tendance, au milieu de l’ouverture, à vouloir venir à bout de la foi avec mon intelligence, avec ma science, avec toutes mes connaissances rassemblées. Si cette tendance conduisait à mettre en doute quelque chose de la foi, on ferait mieux de tout laisser tomber. – Mais au fond la question ne se posait pas ainsi pour moi; cette tentation ne me concernait pas. Il s’agissait de l’ouverture toujours plus grande dont on ne savait pas ce qu’elle était finalement : elle était foi, amour, espérance; mais on n’est pas en mesure de distinguer les éléments, on est inclus dans le tout; parce que l’enfant regarde le Père, parce que, en tant qu’enfant, il sert de médiateur à Dieu Trinité – il est bien sûr en Dieu Trinité comme deuxième personne – et il est tellement ouvert au Père qu’en tant qu’homme il ne se soucie pas qu’il soit couché dans cette mangeoire, ni de ce qui lui arrivera plus tard. L’humanité de cet enfant s’enracine tellement dans le divin qu’il n’y a que cela qui compte; et nous, en tant que nous sommes ses frères, ceux qui croient en lui, en tant que nous sommes chrétiens, nous sommes portés par lui si seulement nous le laissons faire. Et quand on voit la joie des personnes présentes qui regardent l’enfant, on se demande si la joie qu’on éprouve devant les enfants des hommes ne pourrait pas être un reflet de la joie qu’on éprouve devant Jésus enfant. Et finalement lors de cette vision (et aussi en dehors d’elle) la question : est-il possible qu’il y ait à nouveau un vendredi saint? Il est étrange que l’année liturgique rapproche si fort de Noël le temps de la Passion, qu’en somme le chrétien croyant doive vivre dans le cours d’une année ce que le Fils a fait en trente-trois ans ou ce qui, de toute éternité, était la décision de Dieu Trinité : la rédemption du monde.

11 avril - Temps pascal. Adrienne : Je me disais: je ne suis plus capable que de prier, car mes forces ne peuvent faire davantage. D’un côté ce serait déjà très beau de pouvoir seulement encore prier. D’un autre côté, je ne fais plus que des oraisons jaculatoires, non plus des prières entières. Comment donc font les autres malades? Peuvent-ils encore prier comme il faut quand ils sont si faibles et si fatigués et si affligés de tant de souffrances? On pense : ça devrait pourtant aller! On se stimule, on prie un tout petit bout, et la pensée nous saisit : Seulement du repos! Du sommeil! Un lit! Chacun de ceux qui entrent dans la chambre dit quelque chose de désagréable, nous met quelque chose sur le dos, se décharge de quelque chose. Beaucoup de ces choses, on les laisse couler; d’autres, on les reçoit; et quand après cela on parle avec la Mère, on a honte d’arriver avec de pareilles broutilles, on avale ça, on la vénère et on la prie pour ceci et cela. Et tout d’un coup on doit quand même s’occuper à nouveau du fourbi . D’éternelles relations humiliantes.

25 juilletAlors que j’étais très lasse et très triste, la Mère de Dieu vint comme par hasard, je me tins un peu à sa robe, puis à sa main, et je fus à nouveau réconfortée. Il suffit de savoir qu’elle est là pour être apaisée; on n’est pas abandonné. Souvent quand on dit seulement un Ave Maria dans la plus grande fatigue, c’est une grande consolation de savoir qu’elle l’entend. Et qu’elle porte tout au Seigneur. Et la nuit on la prie : passe dans les différentes chambres, bénis ces hommes, les employés aussi un peu, et elle le fait certainement. Elle est capable de tant de choses. Souvent on ne voit pas de différence entre ce monde-ci et l’au-delà. Quand elle apporte l’au-delà, ou quand nous avons la permission de porter notre monde dans son au-delà à elle, on ne sent plus de distances. Et l’unité est parfaitement réelle même si elle n’est établie si fortement que de manière temporaire. – On ne la voit jamais avec nos vêtements modernes mais avec une simple cape. Une sorte de pèlerine; comment celle-ci est maintenue, je ne le sais pas. Parfois elle a un voile, d’autres fois non. – Et puis il y a cette privation précise : par exemple, j’ai quelque chose de lourd à porter; je dis un Suscipe, il n’y a alors rien d’autre que le Seigneur sur la croix. On ne peut pas voir Noël ou Pâques; on n’arrive pas non plus à penser que la Mère est là et qu’elle pourrait consoler et apaiser ou qu’on pourrait demander à la Mère quelque consolation. C’est simplement retiré.

 

1962

 

Pour l’année 1962, le « Journal » du P. Balthasar compte 10 pages (Erde und Himmel III p. 300-310).

2. Le ciel s’ouvre : « présence » et visions

23 février 1962Adrienne voit Vianney alors qu’il est encore petit, lors de sa première confession. Il considère la confession comme une prière. Il veut tout montrer dans la confession, mais il lui semble que les mots ne suffisent pas. Il a raconté ses fautes, puis il s’arrête brusquement, la confession se termine, il reçoit la grâce de l’absolution, dont il ne doute pas, et il a alors le sentiment que quelque part il manque une pièce. Ses mots étaient sans doute trop faibles, trop plats pour montrer ce qu’il pensait réellement… Les années suivantes, il s’habitue à mettre en ordre tout de suite pour la confession suivante tout ce qui n’était pas en ordre, de commencer très vite à se préparer à la confession et pour cela à moins regarder ses propres actes que l’offense faite à Dieu. Et quand celle-ci est devenue pour lui évidente, toujours dans cette préparation il se laisse confesser comme en présence de Dieu en prêtant alors attention à ce que Dieu doit ressentir par son péché. Il aurait toujours aimé donner aux autres quelque chose de ce qu’il expérimente alors. C’est quand même difficile à exprimer, il n’est pas à même de le dire. Mais quand plus tard il sera prêtre, il le dira avec force parce qu’il voudrait rendre à la confession ce caractère qu’on y laisse parler Dieu, qu’on y laisse Dieu regarder. Pour lui, la confession est avant tout un regard de Dieu sur l’âme, et toute l’ouverture de l’âme à Dieu ne sert en cela que d’instrument pour ainsi dire. – A l’époque de sa formation, grandes difficultés extérieures qui le rendent incertain. L’étude de la théologie ne fait qu’attirer continuellement son attention sur sa propre insuffisance, sans lui montrer le chemin : comment malgré cela il peut être capable de remplir sa mission dans le sacerdoce. Cela se répercute dans sa prière. Ici aussi il devient incertain. Et quelque chose de cette incertitude au sujet de sa mission lui restera toute sa vie. C’est comme une crainte qui lui a été imposée, il pourrait s’être mépris sur l’appel de Dieu. Il sait très bien qu’il doit appartenir totalement à Dieu, qu’il n’appartient pas au monde. Mais il est difficile pour lui de savoir qu’il a à être prêtre dans le monde et que, sur ce point, il appartient quand même au monde, au lieu de pouvoir vivre totalement dans le silence de la contemplation. Car sa contemplation est très riche tandis que les relations avec les hommes lui sont très pénibles. Il manque d’aisance dans la compréhension (pour les études) et aussi dans la communication. – Mais il est méfiant aussi vis-à-vis de la contemplation parce qu’elle lui est trop facile, parce que les récompenses de Dieu lui semblent trop grandes, parce qu’il pense perdre par là sa participation à l’action. D’autre part, parce que l’action lui est si difficile, il pense que les hommes n’en recevraient rien. Sa contemplation est toute rayonnante et toute filiale, pauvre en mots et en concepts, mais merveilleusement belle et égale. Tout ne cesse d’être rempli, il n’y a pas d’accroissements. Il ne se lasse pas de méditer toujours les mêmes vérités et les mêmes merveilles de Dieu. Il ne se tracasse pas pour arriver à quelque chose de nouveau. Certaines de ses méditations sont pleines de visions, dans d’autres elles font défaut, mais les deux sont toujours totalement comblées. Pourtant, dans la méditation, aucun chemin visible ne s’ouvre à lui et, comme il est peu exigeant, il ne le désire pas non plus. Il vit totalement dans l’adoration. Chaque jour il peut avoir la même joie pour la même chose que Dieu lui montre. Il sait qu’il ne comprend rien, et il en est heureux chaque jour comme un enfant parce que la gloire de Dieu en rayonne d’autant plus. Puis la première confession qu’il entend et l’importance de plus en plus grande que le confessionnal prend dans sa vie. Son incertitude personnelle ne le quitte pas mais, à l’instant de la confession, elle se change toujours en sûreté. Il voit dans l’âme d’autrui. Dieu lui donne quelque chose de la vue que lui, il a sur le pécheur. Vianney voit très nettement; toujours l’essentiel. Il reconnaît que cette vue est une grande grâce, mais elle n’est pas pour lui occasion d’orgueil parce qu’il connaît trop bien ses défaillances par ailleurs. Parce qu’il ressent comme limités le meilleur conseil et la vue la plus sûre. Et il paie cher cette double vue et cette sûreté surnaturelles : après coup, il a chaque fois le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur et, pendant la confession elle-même, il souffre et porte quelque chose de la faute du pénitent. Finalement il est exposé à toutes les persécutions du diable et des hommes. Pour lui, d’écouter les confessions est comme un travail de Pénélope : les autres avancent, pas lui. Au confessionnal, il fournit quelque chose de parfait; mais sitôt qu’il est dehors, son œuvre est à nouveau réduite en lui, tout lui fond entre les mains. Au confessionnal, il monte à pic pour se retrouver ensuite d’autant plus déprimé avec toute son incertitude : a-t-il bien fait? Est-il juste au fond qu’il soit prêtre? N’aurait-il pas mieux fait d’entrer dans un monastère? Et ses prédications sont si mauvaises! Mais dès qu’il se trouve à nouveau au confessionnal, la parfaite certitude est là à nouveau. Quand il doit partir confesser, il a de l’angoisse; il sait que des gens l’attendent. Et cela ne s’améliore pas avec le temps. Il ne s’habitue à rien. C’est tous les jours le même combat avec Dieu. Tous les jours à nouveau il paie avec son sang. Toutes ses mortifications ne sont que le résultat du sentiment qu’il a de son « insuffisance ». Il sait si bien que le pouvoir qu’il a de lire dans les âmes est un pur don de Dieu qu’il se sent lui-même comme un obstacle. Sa totale insuffisance est son plus gros fardeau. Le diable, il le prend moins au sérieux que sa propre impuissance. Et il craint sa propre damnation; il a peur aussi d’être coupable que d’autres hommes soient damnés. C’est avec tout cela qu’il paie la grâce de sa connaissance des âmes, car il est impossible de lire dans les autres sans se porter garant pour eux. Si un meurtrier s’est confessé aujourd’hui, Vianney se sent lui-même meurtrier par la suite. La honte de l’acte repose sur lui; pour lui, c’est comme s’il l’avait commis. Et à la suite de ce sentiment il pense qu’il s’y est tout à fait mal pris avec le meurtrier; il devra s’y prendre tout autrement avec le prochain qui se confessera… Finalement il ne connaît plus d’autre issue que la fuite. La fuite dans un monastère, en un lieu où on ne peut plus entendre de confession. Où on ne peut plus nuire aux hommes. Cette fuite vit en lui à chaque instant dans l’angoisse qu’elle soit visible extérieurement ne serait-ce que quelques fois. Ce n’est vraiment pas une vie équilibrée.

3. Souffrances imposées et souffrances spontanément offertes, stigmates, « trou », désolation

Les notes du Père Balthasar pour les jours de la Passion 1962 se trouvent dans « Kreuz und Hölle » I, p. 394-396).

7. Matériaux pour l’intelligence de la foi

Épiphanie (sans doute) 1962Réflexions sur l’Épiphanie.

Après l’ÉpiphanieMarie devient l’Église.

Entre Ascension et PentecôteSur l’Esprit Saint.

3 octobreSur la prière de demande.

16 décembreSur Marie et son Enfant.

9. Adrienne elle-même. Adrienne devant Dieu, sa prière, sa mission

23 février 1962Adrienne : J’ai lu un roman : Le poids de Dieu. Médiocre. Après son ordination, le héros se sent vide d’une certaine manière, comme s’il lui était maintenant arrivé tout ce qui était possible. Comme je réfléchissais à cela : « Est-ce que réellement après la première messe il peut se produire un tel désenchantement? », la question resta ouverte. Mais au même instant vint un impérieux besoin de prier, comme si on devait se soustraire à ce vide dont je venais de prendre connaissance par cette lecture et prier Dieu de bénir ses prêtres, de ne pas les livrer au désarroi après la joie et l’expérience de l’ordination, d’empêcher que peu à peu ils s’amollissent et s’émoussent. – Puis il y eut une césure. Il n’était pas possible de prier pour quelque chose de précis parce que Dieu était si proche, parce qu’il se trouvait ici dans cette chambre et qu’il y agissait. Ce n’était pas une vision de Dieu, rien ne fut vu ni entendu. Mais quelque chose en moi, que je ne suis pas, et quelque chose autour de moi, que les êtres humains ne sont pas, mais quelque chose qui est la présence de Dieu; ce quelque chose était si fort, si réel, si puissant, que le moi propre restait comme anéanti. Impossible de penser et de remercier; Dieu est là et il fait participer les siens à son être de manière inconcevable. On est envahi de bonheur : par sa pure présence. C’est pire qu’un tourbillon qui retourne tout. Ce qui se passe, c’est qu’on est balayé, que seul existe encore l’ouragan de Dieu. Cette force qu’il est. Lui-même. On ne fait pas la moindre chose pour y rester et garder quelque chose. Je ne sais pas comment cela s’est terminé. Je sais seulement que je voulais vous décrire cela tout de suite.

16 octobreAdrienne : De mon lit, je contemplais au mur la madone de Locher. L’ange en bas à droite joue d’une petite harpe; tout d’un coup j’entendis la musique, d’abord très très légèrement, comme incertaine, mais parfaitement ravissante. Puis la musique se fit plus forte, mais elle resta toujours très légère. Depuis longtemps je n’avais plus entendu cela. Mais il était déjà midi, je dus faire un effort sur moi-même pour me rendre à la salle à manger, et j’eus beaucoup de mal à sortir des sons entendus.

11 novembreAdrienne : Parfois on prie en quelque sorte normalement et « de manière ordinaire », sans inclination particulière mais sans dégoût non plus; et tout d’un coup on est saisi par la présence de Dieu et on est happé totalement. Dieu donne à connaître sa voix et son dessein et sa présence, et c’est comme s’il priait parfaitement en nous si bien qu’on se livre très volontiers à cette procédure qui nous dérobe à nous-même. Et quand Dieu nous a révélé son dessein – peut-être était-ce le Fils qui nous a pris dans sa prière au Père -, on est à nouveau doucement libéré pour qu’on prie maintenant soi-même de la manière que Dieu vient de nous offrir. Avec un feu nouveau, avec une autre proximité que celle qu’on avait au début. Auparavant, c’était ce qui est « habituel », maintenant c’est une sorte de violence interne de l’amour, l’impossibilité d’être autrement. On donnerait tout pour pouvoir continuer éternellement de la même manière cette nouvelle prière. Comme ce qui nous est propre, qui ne nous est cependant pas propre, le dernier cadeau qui vient d’être utilisé, un cadeau qu’on espérait continuellement et dont on se réjouissait à l’avance, et qui maintenant enfin est totalement arrivé.

10. Adrienne et le Père Balthasar

11 novembre 1962Récemment Adrienne a vu la nuit quelqu’un dans lequel finalement elle reconnut Pascal. Elle pensait à l’amour tout à fait incidemment et d’une manière assez vague, sans se représenter quelque chose de particulier. Ce fut alors comme si, de lui-même, l’amour s’accentuait et s’affirmait toujours davantage, occupait un espace toujours plus grand; il y eut un « éclatement » et, dedans, un feu énorme. Il nous prit dans sa chaleur, sa violence, toute sa nature. Il fut en même temps visible comme un brasier qui emporte tout avec lui. Et le tout sembla par là se condenser en pur amour. Cet amour était tout à la fois repos et vitalité qui se propage, et il s’empara totalement de nous. Quand ce feu fut le plus irrésistible, il devint tout à fait évident que Pascal avait rencontré ce feu; c’était son feu, son expérience. C’est en raison du feu que Pascal fut identifié.

La suite en 41/27.

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo