41.3 La vie d’Adrienne von Speyr

 

41.3

La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

 

I . L E S   P R É P A R AT I O N S   (1 9 0 2 – 1 9 4 0)

III . Entre les mains des médecins (1918-1921)

(suite)

4. Le retour à Leysin (1919)

Le 20 octobre 1919, Adrienne remonte à Leysin, au chalet Espérance dont sœur Emilie était la directrice. (Le mot « sœur » désigne en allemand aussi bien les infirmières que les diaconesses ou les religieuses – F 141 Note). Dans sa toute petite chambre, plusieurs paquets l’attendaient ainsi que des lettres affectueuses pour rendre plus aimable la prise de contact avec la vie nouvelle. « Toutes les jeunes filles avaient des chambres à deux ou plusieurs lits et faisaient leur cure sur une grande galerie commune aménagée en dehors de la maison ; j’aurais un balcon pour moi seule. La perspective de cette solitude me remplit d’une vraie joie, c’était justement ce dont j’avais besoin. J’ai passé dix mois au chalet Espérance ; ils ont compté parmi les plus beaux mois de ma jeunesse ».

Il était prévu qu’Adrienne suive des cours chaque matin, de huit heures à midi, à la clinique Vermont, un peu comme au lycée : grec, mathématiques, philosophie, géographie, histoire, latin, « et je ne sais quoi d’autre. Je fus une élève exécrable, car la fièvre m’empêchait très souvent de partir le matin. Et sœur Emilie avait une véritable horreur de l’école ; elle trouvait que c’était beaucoup trop pour moi, que j’étais déjà bien assez savante comme ça, et elle faisait suivre chaque poussée de fièvre d’innombrables jours de convalescence pendant lesquels elle s’arrangeait pour me choyer d’une manière incroyable… Le médecin avait ordonné des piqûres fortifiantes ; elle les faisait comme à regret, déclarant qu’il valait mieux fortifier par la bouche, et faisait toujours suivre ses piqûres de friandises » (F 158-159).

Pendant les vacances de Noël, un jour qu’Adrienne attendait Jeanne Lacroix, la Parisienne, un coup de téléphone l’avertit qu’elle ne viendrait pas : elle avait mal à la tête. Adrienne alla rendre visite à son amie qui était étendue dans l’obscurité, une poche de glace sur la tête. Elle vit ensuite la sœur et la belle-sœur de Jeanne : elles étaient très troublées. Le lendemain, un billet de Pauline, la sœur de Jeanne, l’avertissait de la mort de son amie. L’autopsie révéla une tumeur maligne au cerveau alors que les médecins avaient diagnostiqué une crise d’hystérie. Après l’erreur de diagnostic qui avait en somme valu la mort à son père, Adrienne se pose la question : « Aurais-je vraiment le courage d’étudier la médecine, de prendre sur moi cette foule de responsabilités, de faire des erreurs, d’en supporter les conséquences intérieures ? J’en doutais presque un moment » (F 160-161).

A cause de la fièvre, Adrienne ne put assister à l’enterrement de son amie. Lorsqu’elle se leva, sa première sortie fut pour l’église catholique située à quelques pas de l’Espérance. « C’était la première fois que j’entrais dans une église catholique, mais il me paraissait de façon très évidente que mes prières devaient s’ajouter à celles du Requiem (la célébration des funérailles) là même où mon amie avait reposé en dernier lieu. L’église était un peu sombre, froide. (Il était cinq heures du soir). Peu à peu la flamme vivante de la petite lampe rouge attira toute mon attention ; elle donnait même de la vie à ce qui l’entourait ; c’était un peu comme si l’église était habitée ; et puis l’on pouvait prier à genoux dans cette église. Je m’étais installée tout au fond de l’église. Je n’eus pas la curiosité de faire le tour des bancs, de m’avancer vers l’autel, de constater certaines différences avec un église protestante. La vie de la flamme, l’atmosphère de prière, une sorte de communion avec une vieille femme agenouillée devant, me suffirent pleinement ; j’étais chez moi ; ceci deviendrait ma maison. Depuis, je pense que l’idée ne m’a jamais quittée – sans que j’aie de longtemps songé sérieusement à une conversion -, que je serais définitivement chez moi un jour dans une église catholique. Et pourtant, je ne retournai jamais dans l’église de Leysin ; je sentais n’être pas mûre ; je ne voyais vraiment pas de chemin, mais je crois que tout au dedans de moi, je savais dès maintenant, avec un certain sentiment de paix, que je le trouverais un jour, qu’il serait dans une église catholique. Une chose était acquise : il fallait chercher le chemin, sachant qu’il était en Dieu ; je n’aurais pas pu le définir autrement (F 161). Dans le Mystère de la jeunesse Adrienne ajoute que là, dans cette église, pour la première fois elle a eu peur. C’est « l’histoire de l’enfant qui est heureux et qui pense que toute la vie sera amusante. Et puis quelqu’un lève un rideau et il voit tout son avenir. Comment il devra avoir faim et avoir froid, plus tard. Et ça m’a fait peur de penser que j’avais une place dans l’église… Je pensais que c’était un secret entre le Bon Dieu et son église » (G 40).

Noël. Adrienne a dix-sept ans. C’est le deuxième Noël sans son père. « Je pense beaucoup à mon père… J’aime bien sœur Emilie. Elle aussi m’aime bien. Noël, c’est une belle fête. Je voudrais être un jour seule à Noël. Pour n’être qu’avec Dieu. Et avec la Mère de Dieu et avec l’Enfant… Peut-être que dans la solitude avec Dieu à Noël on recevrait plus de foi… La Mère (Marie) est encore pour moi très étrangère. Je l’ai vue il y a un an ou deux… Et peu de temps après avoir vu la Mère je suis tombée malade. (Est-ce que c’est exprès qu’elle est devenue malade?) Peut-être pour avoir du temps pour penser à elle, pour devoir penser à elle… Je prie autrement depuis que je l’ai vue… A Noël, je prie toujours maintenant avec la Sainte Vierge ». Comment Adrienne a-t-elle prié ? « Notre Père qui es aux cieux, voici Noël, vous allez nous donner votre Enfant Jésus. Et vous permettez que ce soit sa Mère qui nous le donne. A tous ceux qui croient et à ceux qui ne croient pas, et aussi à nous dont la foi n’est pas celle que tu attends de tes enfants. Mon Dieu, je sais que personne jamais n’a cru en toi comme ton Fils et qu’il vient pour nous donner sa foi. Et maintenant je pense à sa Mère que j’ai vue il y a deux ans et qui attend ton Enfant, qui le porte, qui va nous l’offrir et qui croit en lui comme lui croit en toi. Mon Dieu, permets-moi de m’agenouiller à côté de la Vierge et de prier avec elle afin que ton Fils accomplisse tout ce que tu attends de lui et que sa naissance apporte la foi et le salut à tous ceux que tu veux sauver par lui. Laissez-moi prier à côté de la Sainte Vierge et laisse-moi dire trois fois avec elle le Notre Père que ton Fils nous a appris à dire » (G 95-96).

« Dans les longs après-midi de cure sur mon balcon tant aimé, je regardais toute la blancheur de la neige ; quelquefois je pensais : il faudrait être blanc ainsi, refléter Dieu comme cette neige reflète le soleil ; être pur, ne penser qu’à Dieu » (F 162). « Qu’est-ce qu’on est quand on a dix-sept ans ? On voit qu’arrive quelque chose et on ne sait pas quoi. Et on voudrait quelque chose de follement beau et peut-être aussi que ça viendra, mais on n’a pas la force de le vouloir de telle manière que cela vienne » (G 41).

Un dimanche après-midi Adrienne fait une promenade avec quelques jeunes filles en compagnie de sœur Emilie. Elles s’installent à chanter sous un sapin et, à peu de distance, trois jeunes filles chantaient aussi sous un autre sapin. « Tout à coup celle du milieu tomba la face en avant, roula quelques mètre et s’arrêta. Sœur Emilie se précipita en nous disant de rester où nous étions. La jeune fille était morte ; elle avait été frappée à la nuque par un caillou de la grosseur d’un dé à jouer, qui devait s’être détaché du haut de la montagne et l’avait tuée net. La mort subite de cette inconnue, venant s’ajouter à celle de Jeanne Lacroix me fit une impression terrible. Il y avait la mort, et elle était vraiment au milieu des vivants, parmi nous, en ceux que j’aimais et en moi. Mais elle n’était pas libre, elle était dans la main de Dieu, elle faisait partie de sa puissance ; il se manifestait par elle ; elle était un signe. Un signe pour les vivants. Il fallait s’occuper des vivants, les aimer, pour comprendre la mort, pour comprendre Dieu » (F 163). Réflexion d’Adrienne à une date difficile à déterminer : « Maintenant je ne peux plus dire que je suis à la mort. Ça va mieux… Mais peut-être que mon âme est à la mort. Il me semble que le Bon Dieu est derrière un nuage (G 42).

Vers la fin du printemps, arrive la cousine Charlotte ; Adrienne était de nouveau dans une période de fièvre. La cousine l’examina longuement. « Ensuite, avec un visage tout triste, elle me dit que depuis l’automne, j’avais arrêté de faire des progrès ; je n’aurais jamais la santé voulue pour faire des études de médecine ; et tout de suite, sans me laisser le temps de réfléchir, elle demanda : Alors que feras-tu ? Et je répondis : je serai garde-malades. Bien, dit-elle, tu pourras essayer, c’est quand même beaucoup moins fatigant ». Adrienne en parle à sœur Emilie qui en est toute contente : « Ainsi tu deviendras diaconesse. Non, je ne croyais pas, parce que je croyais que Dieu était vraiment différent. Elle m’expliqua alors que chez les diaconesses, on perdait le souci de l’essence de Dieu, on le servait seulement, et c’était bien ainsi. Je pensais bien aussi que servir était plus important que comprendre, mais je n’arrivais pas à renoncer à comprendre » (F 163-164).

On demande un jour à Adrienne de remplacer le pasteur à l’école du dimanche. Elle ne sait plus de quoi elle a parlé, mais ce fut l’occasion d’un grand trouble : une des monitrices accusa Adrienne de n’avoir pas refusé de parler, elle aurait dû le faire puisqu’elle était catholique. Curieux encore une fois l’impression qu’Adrienne donne d’être catholique ou d’avoir une tournure d’esprit catholique, comme déjà on le lui reprochait au lycée (F 164) !

Puisqu’il était manifeste qu’Adrienne ne ferait pas de longues études, elle n’eut plus du tout de cours durant l’été (1918) ; elle fit une cure plus serrée et plus régulière. Elle allait mieux. Vers la fin juillet elle alla passer une dizaine de jours à Gryon chez une cousine qui avait deux fils du même âge à peu près qu’Adrienne. De là elle alla à Langenbruck retrouver sa mère, ses frères et Hélène. « Hélène et moi, nous nous entendions très bien ; elle portait un étroit ruban de velours noir autour du front ; immédiatement j’imitai sa coiffure ; je ne sais trop à quoi nous occupions ces jours de vacances. Puis nous retournâmes à Bâle ; ce furent des semaines très mélangées. Je devais entrer à Saint-Loup en septembre ; ce projet ne faisait aucun plaisir à maman, qui aurait de beaucoup préféré, puisque je ne pouvais reprendre l’école, que je me mette à gagner sérieusement ma vie ; mais comme Charlotte trouvait le projet sensé, et que j’avais été très longtemps dépendante d’elle, il n’y avait pas possibilité d’opposition. Hélène m’aida à faire un trousseau… Maman me procura un billet par Neuchâtel, elle disait qu’oncle Willy était très mécontent de mes intentions et qu’il ne fallait pas que je passe par la Waldau » (F 164-165).

5. Saint-Loup (1er octobre – mi-décembre 1920)

Adrienne arrive un soir à Saint-Loup après avoir marché une petite demi-heure par un chemin qui lui parut exquis. La sœur supérieure, sœur Julie, lui dit tout de suite qu’on l’avait accueillie pour faire plaisir à sa cousine Charlotte Olivier qui était une amie de la maison, mais qu’évidemment elle était beaucoup trop jeune, avec ses dix-huit ans, pour s’adapter vraiment à l’esprit de la maison, et le travail était fait pour des épaules plus robustes, « il faudrait voir » (F 165-166). Sœur Julie présenta Adrienne à chacune des diaconesses : elle était devenue sœur Adrienne.

« Ce fut une époque curieuse. Il n’y avait jamais moyen de réfléchir, on n’avait absolument pas le temps de penser. Le matin, lever à cinq heures et demie ; il fallait faire sa chambre ; à six heures précises, leçon biblique d’une demi-heure ; puis dix minutes pour apprendre des versets de la Bible, dans une chambre que je n’ai jamais connue autrement que glacée ; déjeuner des novices avec sœur Julie qui lisait un passage biblique pour commencer ; puis l’on avalait du rösti et du café au lait. Prière. Départ au trot pour commencer le travail à sept heures précises. J’avais la chambre des poupons… Au milieu de la matinée, sur un signal de la sœur d’étage, sœur Vic, il y avait les dix heures à prendre en commun avec elle : bouillie de semoule et thé, accompagnés d’une lecture biblique. A midi juste il fallait être pour le dîner dans le bâtiment principal non sans s’être d’abord assurée qu’aucun des poupons n’était mouillé ; je n’avais pas de chance, je contrôlais, je changeais, mais lorsque sœur Vic passait sa main dans les langes, elle en trouvait toujours un qui venait de se soulager : ils le faisaient exprès ( F 166-167) !

Et tout le reste de la journée continuait au même rythme : poupons, prière, lecture biblique, thé et pain, biberon, langes, nettoyage de la chambre de jour, de six à sept culte à la chapelle, souper, prières, lecture biblique, dernier biberon, laver les langes, veillée avec les novices ; pendant la lecture à haute voix, on raccommodait ou on cousait. « A dix heures, dernière prière officielle, puis retour dans nos chambres, à finir quelque devoir, à cirer nos souliers ou coudre un bouton ; je ne crois pas que nous ayons jamais éteint avant onze heures. C’était évidemment une vie exténuante… Il me semblait que la vie entière se mécanisait, qu’une certaine force de volonté rassemblait mes dernières énergies et me faisait me mouvoir comme un automate. Et ce qu’il y avait de pire, c’est que toute la vie de prière me semblait accaparée par cette puissance de continuation » (F 167-168).

Un soir, Adrienne fut chargée, pour quelques heures seulement, de la veillée du chalet la nuit. « Il fallait passer de salle en salle, donner tu thé à une grand-mère, en mettre une autre sur le vase, vider des ustensiles, changer les bébés, entre-temps rester installée dans le corridor à surveiller les menus bruits de la maison et tricoter à un bas interminable réservé aux veilleuses. La nuit avait un caractère spécial. Elle était lourde et froide, elle semblait en quelque sorte s’être abattue sur toute la maison, la recouvrir d’une puissance étrange contre laquelle il fallait lutter, en protéger même les malades qui m’étaient tout à coup confiés. A moi ? Non, au Bon Dieu. Alors pas à moi ? Si, quand même, au Bon Dieu et à moi, peut-être même au Bon Dieu par moi. L’idée fut révélatrice puisqu’il me semblait y avoir union entre Dieu et moi dans cette charge d’âmes de la nuit, il fallait donc prier. Pas seulement pour les malades du chalet » (F171).

Un matin, Adrienne fut « d’opération ». C’est-à-dire que dès sept heures du matin elle devait être dans la salle d’opérations pour apprendre à voir, à aider et aussi à supporter. « La première opérée fut une dame… Elle devait être opérée de l’appendicite et elle était enceinte du deuxième mois. Dès que son ventre fut ouvert je tombai évanouie, clac, ça y était. Ce fut d’ailleurs très court. Dès que je revins à moi, le chirurgien… me donna à tenir en l’air la jambe d’un homme tandis qu’il l’opérait de je ne sais trop quelle affection tuberculeuse dans la région du périnée. Il m’expliqua bien que je ne devais pas lâcher la jambe, sans cela je risquerais de gros malheurs, le bistouri pourrait alors glisser et blesser grièvement ou le malade ou l’opérateur. Je me raidis alors, mais l’opération me parut interminable et la jambe était vraiment bien lourde » (F 172).

Un jour sœur Vic annonça à Adrienne que ses compagnes se plaignaient de la toux d’Adrienne : « On voit bien que vous êtes malade ». De fait elle faisait de la fièvre et le médecin constata une bronchite. On l’envoya au lit pour huit jours. Elle reprit le travail. Au bout de dix jours, la fièvre est revenue, plus forte. Le médecin est alors d’avis qu’elle devrait reprendre une cure. Elle reste trois semaines au lit à Saint-Loup. Cela lui donna le temps de réfléchir et de prier. « Il me semblait absolument sûr que Dieu voulait ma vie, sans aucune réserve ; j’étais prête à la lui donner, seulement je ne voyais pas comment ce don se ferait ». Elle avait cru que ce serait Saint-Loup… (F 168-170).

Au total à Saint-Loup, « j’ai été beaucoup malade là. Dix jours de travail, trois semaines malade, puis travaillé dix jours à nouveau, puis à nouveau trois semaines malade… On ne pouvait plus ni penser, ni prier. On était comme une machine… Quand on était malade à Saint-Loup, on pouvait prier. Quand on était en bonne santé, la prière était rendue impossible » (G43). C’est à la Waldau qu’Adrienne devait faire sa nouvelle cure.

6. La Waldau (mi-décembre 1920 – 15 août 1921)

Les deux premières semaines furent un peu comme une vie de vacances. « Mais pour la première fois peut-être l’avenir pesait lourdement sur moi. Ma santé restait compromise ; il avait fallu renoncer aux études de médecine et je ne serai jamais garde-malades ; je ne voyais absolument pas à quoi je pourrais jamais être bonne. D’autre part la curieuse expérience de Saint-Loup avait ébranlé à nouveau quelque chose en moi ; il me semblait réellement que je n’arriverais jamais à comprendre ce que le Bon Dieu attendait ou même exigeait de moi. Ma maladie ne me paraissait pas non plus avoir de sens » (F 173).

L’oncle d’Adrienne l’envoie à Berne consulter un professeur qui prescrit une cure sévère, régulière, avec un horaire bien précis, mais à faire à la Waldau même puisque la montagne ne semblait pas avoir convenu particulièrement à Adrienne. L’oncle était parfaitement d’accord. Dès le début, le professeur de Berne avertit Adrienne qu’il ne pensait pas qu’elle se rétablirait. Mais il voulait essayer. La perspective de cette cure d’Adrienne à la Waldau n’enchantait guère la tante Jeanne, mais elle se donna une peine réelle. « La seule chose que tante Jeanne n’arriva réellement pas à comprendre fut que les premiers mois je dormais exactement douze heures par nuit, ni plus ni moins ». Au début du moins, Adrienne a peu prié à la Waldau. Pourquoi ? « J’ai eu l’impression que le Bon Dieu devenait toujours plus différent et qu’il n’était plus du tout le Bon Dieu de Saint-Loup. J’ai prié un peu comme on dit à quelqu’un : bonjour, bonsoir ». Adrienne allait quelquefois à l’église de la Waldau, le pasteur parlait allemand : elle n’y comprenait rien. Le lundi, de temps à autre, il y avait un culte en français : elle était incapable de retirer quelque substance des mots du pasteur (F 173-175 ; G 44).

« L’hiver passait lentement… Je ne me sentais pas malade, mais fatiguée, d’une fatigue régulière, pesante, à laquelle je m’habituais bien ; il m’eût paru étrange de pouvoir travailler ou marcher longuement ». Dès le premier printemps, on installa une chaise longue au jardin pour Adrienne : elle ne la quittait guère qu’aux heures des repas… Le premier mai elle fut invitée à faire une sortie en break avec les enfants de la Waldau. « C’était la première fois que j’étais avec des enfants depuis Saint-Loup. Le soir j’ai dit au Bon Dieu : s’il ne permet pas que je le trouve, qu’il permette quand même que je le trouve dans les autres, dans les enfants et dans les malades ». Cette nuit-là, elle eut 40 de fièvre. Et le lendemain elle était pleine de glandes. « Partout, partout. On pensa que c’était une tuberculose généralisée et on fit venir différents médecins. Mais j’étais terriblement heureuse, parce que je pensais que je pourrais mourir ». Elle aimerait bien mourir parce que « une fois qu’on est au ciel, tout est en ordre… Et puis tout d’un coup, un beau jour, la fièvre a baissé. Je fus guérie, et je n’ai plus jamais rien eu, et personne n’a compris. Le premier mai, j’avais été très malade, et ça avait duré quatre ou cinq jours. On me laissa encore au lit une dizaine de jours parce que tout le monde était sur ses gardes ; puis je me suis levée très lentement, j’ai continué à suivre une cure très stricte comme si j’étais encore toujours malade, mais on n’a plus rien entendu du côté des poumons ». Puis les forces revinrent. « J’étais heureuse de vivre, pleine de projets qui tous paraissaient réalisables parce que je sentais vraiment que je guérissais… Je délaissai de plus en plus ma chaise longue et me mis à faire des promenades toujours plus longues à travers les champs ou dans la forêt ». A la fin du mois de mai, Adrienne revoit le professeur de Berne « qui n’entendit plus rien aux poumons », lui conseilla de rester encore quelque temps à la Waldau mais en reprenant une vie plus normale (F 175-176 ; G 45).

Fin juin, Adrienne va à La Chaux-de-Fonds ; là, un lointain cousin d’Adrienne, pasteur réformé, lui demande si elle voulait se marier avec lui… « Je ne pouvais pas à cause du mystère en moi ». Mais Adrienne ajoute quand même que ça aurait été sympathique de dire oui… « Un homme qu’on aime beaucoup, beaucoup, ce serait beau aussi. Mais le mystère m’empêche de l’aimer totalement » (G 45-47).

Les condisciples d’Adrienne autrefois passaient le bac ces jours-là. « Ils voulaient obtenir que je puisse le passer aussi. Ils disaient que j’en savais assez. Mais légalement ce n’était pas permis. Je suis pourtant restée pour la fête du baccalauréat. Ils étaient joyeux. Ils voulaient me faire promettre de me marier avec l’un d’eux, peu importait lequel. Ils étaient solidaires. Mais j’ai dit non. Celui que je préférais, c’était Charles Wolf, mais je ne peux quand même pas me marier avec un Juif ! Et si ça avait été jusque là, que serait devenu le mystère alors ? » (G 49).

De retour à la Waldau, « elle est l’objet d’une tentative presque incroyable de séduction de la part d’un médecin qui, avec l’accord de son épouse, voulait absolument la posséder et l’entortilla par tous les moyens. Mais finalement rien ne lui est arrivé ». « J’avais dix-huit ans !… Je ne me suis pas enfuie. Je lui ai seulement dit que le Bon Dieu ne voulait pas cela. Et il a une femme. Dieu veut le mariage et l’amour d’un homme pour une femme. Autre chose est l’adultère. Lui : Non, tout ça, ce sont des sornettes et des bêtises ». A cette époque « j’ai prié presque des nuits entières ». Et puis elle a eu l’impression qu’une nuit « l’ange est venu. Quand j’étais petite, j’avais toujours un ange. Et cette nuit, il est venu et il a tout enterré. Tout le combat n’existe plus. Comme si c’était une aventure qu’en fait on n’a pas eue du tout. Même si je ne le comprends pas, on sait maintenant combien une toute jeune fille peut être menacée. Et cela, bien, bien plus tard, on peut en avoir besoin un jour. Mais je n’ai plus jamais à penser que j’ai vécu ces choses » (I 26 ; G 52-53).

Adrienne ne sait pas du tout ce qui va se passer pour elle maintenant. « Mon oncle dit que je peux faire ce que je veux, je suis assez grande. J’ai bientôt dix-neuf ans. Je suis en mesure de décider moi-même ce que je veux faire de ma vie. Maman veut que je gagne ma vie. Mon oncle par contre dit qu’il lui donne une pension et qu’en plus il lui donnera ce que je coûte… Il lui envoie ce qu’il faut pour qu’elle puisse vivre comme elle a vécu quand mon père était encore là… Mais je n’ai quand même pas le droit de choisir. Il faut que je fasse ce que veut maman…. Je vais donc à Bâle chez maman. J’irai à l’école des filles ; si on me reçoit, tout est bien… Et je crois que je dois beaucoup remercier le Bon Dieu pour les années de Leysin et aussi de la Waldau ». École des filles à Bâle, oui, mais cela n’empêchait pas Adrienne de toujours penser médecine. « Cela irait peut-être puisque maintenant, si je n’étais pas forte, j’étais du moins guérie ».

Depuis Saint-Loup la vie religieuse d’Adrienne avait subi un ralentissement. « Je priais un peu mais avais cessé de me mettre en souci au sujet du Bon Dieu ; il me paraissait presque que c’était à lui maintenant de s’occuper de moi, surtout en me mettant sur une voie praticable ; mais une chose me semblait décidée : je serais un médecin chrétien, je tâcherais d’amener à Dieu mes malades » (F 176-177 ; G 54).

Pour un bilan de ces trois années entre les mains des médecins

Le lecteur peut faire ce bilan lui-même si cela lui plaît : il y aurait toujours au moins la médecine, Dieu, et aussi la personnalité d’Adrienne.

Tous les détails rapportés dans les deux autobiographies d’Adrienne n’ont pas été reproduits ici. L’essentiel provient des Fragments autobiographiques, p. 138-177 et de Geheimnis der Jugend, p. 30-54.

 

IV. Bâle. Ecole supérieure de jeunes filles (octobre 1921 – avril 1923)

1. Bâle « Bâle incarnait pour moi la patrie par excellence. Mon père m’avait toujours parlé avec beaucoup d’amour de sa ville natale, de sorte que je me réjouissais beaucoup d’y aller. Ma mère y vivait depuis presque trois ans avec ma sœur et mon petit frère Theddy, pendant que Willy achevait ses études dans un internat bernois ». Mais voilà, monsieur von Speyr n’était plus là. Et l’accueil à Bâle fut plutôt réfrigérant. « C’est quand même une croix d’avoir une fille pareille ». Et la maman craint beaucoup pour Hélène et les petits.

Dès le premier soir, dans sa toute petite chambre, Adrienne va à la fenêtre alors qu’il commence à pleuvoir, elle regarde les toits dans la nuit et elle se met à prier : Mon Dieu, aime cette ville et donne-moi de l’aimer. « Oui, l’amour de Dieu, l’amour de Dieu dans cette ville, qui était sa ville ; il me semblait que Dieu, dans son insaisissable grandeur, tenait pourtant en son pouvoir quelque chose de tout à fait saisissable : cette ville étouffante et nocturne, à laquelle il envoyait sa pluie pour qu’elle se souvienne et sache mieux qu’elle lui appartenait ».

Au bout d’un certain temps de vie à Bâle, elle pourra écrire : « Pendant la longue période passée à la Waldau et à Leysin, je n’avais pas eu affaire à beaucoup de monde, le cercle de mes relations n’avait jamais été très étendu ; mais à présent c’était très différent, c’était comme si toute la ville s’offrait à moi. Je pouvais choisir, choisir des gens pour ensuite les aimer ; en attendant on pouvait prier un peu pour eux, c’était un vrai bonheur. Ma prière n’avait pas besoin de paroles, mais elle portait au Bon Dieu tous ces visages étrangers, avec leurs joies et leurs souffrances inconnues » (F 181-183).

2. L’école Dès le lendemain de son arrivée à Bâle, Adrienne se rend à l’école supérieure de jeunes filles. « Je n’avais pas le trac du tout. J’ai été voir le directeur », qui lui accorda six semaines à l’essai. Le conseil des professeurs déciderait alors si je pouvais rester. Plus tard, quand nous fûmes de bons amis, il m’avoua ne m’avoir acceptée sans difficultés que parce que j’étais venue seule, spontanément et courageusement – un peu culottée, dit-il. En réalité, je l’avais fait pour la simple raison qu’il n’était pas venu à l’idée de ma mère de m’accompagner » (F 182-183 et G 55).

Adrienne a beaucoup de matières à rattraper : « Les lacunes de mon savoir s’avérèrent énormes ». Au bout de quelque temps, elle pouvait dire : « A La Chaux-de-Fonds, j’étais bonne, maintenant plutôt moyenne, en anglais médiocre. En chimie et en physique, de grandes lacunes. En botanique et zoologie, je n’y connais rien. En littérature allemande, ils me donnent un 4 pour les dissertations, mais pour la grammaire, c’est faible » (G 68).

Adrienne se trouve dans une petite classe où il n’y avait que onze filles. « Mes camarades étaient des filles vraiment très aimables que je pris tout de suite en affection, et elles aussi m’accueillirent très bien ». Elle se lia très vite avec Hanni. Dieu jouait un grand rôle dans la vie d’Hanni. « Elle se préoccupait beaucoup de lui ; nous avions une foule de choses à discuter… Hanni avait avec les siens de grosses difficultés : elle n’arrivait pas à s’entendre avec son père, elle n’allait plus à l’église parce qu’elle était brouillée avec lui. Je décidais donc, ce qui me fut plutôt pénible, d’aller régulièrement pendant quelque temps à l’église Saint-Matthieu pour apprendre à connaître son père par ses sermons. Quand je crus que c’était chose faite – cela me coûta bien une douzaine de sermons -, j’expliquai à Hanni où se trouvaient à mes yeux les difficultés ; elle devait prendre tout son courage et demander à son père d’aller se promener seul avec elle un après-midi, ce qu’elle fit ; le lendemain elle me dit seulement : Tu m’as rendu mon père, merci. Par la suite elle ne me parla plus jamais de lui, et ce fut très bien ainsi » (F 185 et G 56).

Et puis ceci, qui est important pour une fille, Adrienne se fait couper les cheveux. « Je ne pouvais plus me peigner. J’ai été couchée maintenant pendant trois ans et j’ai demandé pendant trois ans de pouvoir les couper et maman ne voulait pas. Aujourd’hui elle dit tout d’un coup : Bon ! Tu peux. Auparavant elle ne voulait jamais… J’ai vendu la tresse. A un autre coiffeur. Chez le même , j’aurais eu honte. 2 francs 50. Pas franchement beaucoup. J’ai donné un franc à une femme. Le reste, je l’ai mis dans la caisse de la classe. Chaque semaine, elles y mettent dix centimes et je n’y avais encore rien mis » (G 55-56).

Au bout des six semaines d’essai, Adrienne retourne, un peu inquiète quand même, voir le directeur. Aucune plainte n’avait été formulée, tous les professeurs étaient contents, elle pouvait donc continuer. « Je fus ravie et courus tout droit à l’École de musique m’inscrire pour des leçons de piano. Le directeur m’a dit que si Münch, le chef d’orchestre, me prenait c’était d’accord. Münch m’a dit qu’il me prenait si je m’engageais à faire trois heures d’exercices par jour. « Je lui ai dit : Je crois que je peux faire trois heures d’exercices en moyenne par jour. J’y suis à peu près arrivée. Je fais des exercices surtout quand maman est sortie. Elle est musicienne . Elle aime bien la musique d’une certaine manière, mais pas les études ni les gammes. Je les fais quand elle est sortie. Et elle est souvent sortie… Et ce fut de nouveau, au cœur de tout mon bonheur scolaire, le début d’une nouvelle félicité  » (F 186 et G 60).

Plus tard elle dira : « Avec Münch, c’est merveilleux. Il joue, je joue, nous jouons. J’ai l’impression que nous faisons ensemble une curieuse école. Il dit toujours : les études, les gammes, vous pouvez faire ça chez vous. Nous allons plutôt jouer à livre ouvert. Il aurait bien aimé que je me décide pour la musique. Mais ça, je ne le voudrais en aucun cas. Je ne peux quand même pas donner de la musique aux autres. Puis je n’en connais pas assez. Et je dois pouvoir donner de l’humain à toute heure ! » (G 68).

3. Le pont de chemin de fer A la maison, le climat était tout autre. La cousine Charlotte, de Lausanne, « qui était très gentille mais possédait le talent incontestable de répandre un certain trouble », avait fait une courte visite à Bâle. « La cousine Charlotte est toujours un météore. Elle apparaît et disparaît ». Elle est arrivée un jour juste après qu’Adrienne eut été « grondée épouvantablement » par sa mère à propos de quelques pâtisseries faites maison qu’elle avait mangées avec sa sœur et son frère; Adrienne en avait pleuré « tout son soûl » et elle pleurait encore quand la cousine est arrivée. La maman invite la cousine à manger avec eux. La cousine : « Je veux seulement voir un peu Adrienne », et elle viendrait ensuite en parler avec la maman. La cousine, qui avait remarqué les yeux encore rouges d’Adrienne, lui demande ce qui s’est passé. Adrienne en dit le moins possible et elle pensait « avoir présenté les choses avec beaucoup de prudence… Nous rentrons à la maison et elle dit à maman qu’elle veut parler avec elle. Je veux sortir, je pense que ce sont certainement des choses qui me concernent. Mais elle dit : Non, je dois être là. Puis elle dit que j’étais un trésor et qu’on devait faire très attention, car le Bon Dieu a encore beaucoup de projets sur moi. Je suis comme une fleur qu’on doit arroser et affectionner, sinon cette fleur ne pourra pas se développer. Et il fait partie du dessein du Bon Dieu que toutes les fleurs se développent… Maman : Mais je fais très attention à cette enfant. La cousine Charlotte : On ne dirait pas ; enfin puissiez-vous dire vrai… Quand elle fut partie, il y a eu naturellement une grande scène ». La maman était « furibonde. Je dois aller dans ma chambre et ne plus apparaître, elle ne veut plus me voir ».

Monsieur von Speyr n’était plus là, Adrienne n’avait plus de recours. Elle se mit à pleurer comme elle avait rarement pleuré, « sans fin durant des heures : toute ma vie me semblait gâchée, jamais je ne serais capable de faire quoi que ce soit de raisonnable ; même l’école, l’étude, mes leçons de piano, toutes mes nouvelles connaissances ne me disaient plus rien, je n’avais que des mains vides, rien à donner à personne ; la situation était des plus sombres ». Puis elle alla le long du Rhin jusqu’au pont de chemin de fer, seule, à pas lents. « Tout d’abord je parlai au Bon Dieu, lui demandant de mettre de l’ordre dans ma vie, de me montrer le chemin à suivre… Il n’y avait apparemment plus de chemin, je l’avais sans doute perdu un jour définitivement, sans m’en apercevoir… J’arrivai enfin sur le pont, en parcourut à peu près le tiers et m’arrêtai, regardant en bas les tourbillons profonds et impétueux ; soudain je décidai de me jeter à l’eau pour mettre fin à ce tourment… Je pensais que ce serait un bon service à rendre à maman, elle aurait la paix et moi aussi ». Pourtant elle revint en arrière et recommença à marcher le long du Rhin, puis elle s’assit sur un banc, affrontée à son désespoir, à sa vie inutile. Puis « lentement, avec une profonde tristesse, je revins vers le pont, m’arrêtant au même pilier ; un train passa en grondant, tout trembla ; c’est ainsi qu’apparaissait la puissance de la mort… Je savais que les protestants avaient le droit de se suicider. Puis j’ai pensé : je dois quand même encore prier un peu. On ne peut quand même pas se trouver comme ça tout d’un coup devant Dieu sans s’être annoncé. Et pendant que je pensais que les protestants avaient le droit, il m’est venu à l’esprit que les catholiques n’en avaient pas le droit. Je ne sais plus d’où je tenais cela. Depuis quelque temps déjà. Puis j’ai pensé : je ne veux jamais être protestante, mais maintenant où ce serait commode, là tout d’un coup ? Ça ne va quand même pas très bien, pensai-je. Puis j’ai quitté à nouveau le pont et je me suis assise encore une fois au bord du Rhin et j’ai prié très fort. Et j’ai pensé : si le Bon Dieu veut que je me suicide, s’il le permet, il doit le dire très clairement. Sinon je dois faire comme si j’étais catholique. Peut-être qu’il ne le permet pas non plus aux protestants ni même à personne. Je suis retournée une troisième fois sur le pont, très lentement, et je pensais que ce serait beau ; tout serait fini ; naturellement maman ne serait pas contente tout d’abord, mais après elle serait très soulagée. Mais maintenant m’est venu à l’esprit qu’il y a encore le mystère avec le Bon Dieu… Puis j’ai dit au Bon Dieu : Donc je suis maintenant catholique parce que c’est plus dur ».

Longue prière ce soir-là au pied de son lit. « La nuit, j’ai prié, longuement. Pour tous ceux qui se sont suicidés. Je suis sûre que le Bon Dieu n’aime pas cela. Sur ce point, le Bon Dieu est tout à fait catholique ». Le lendemain, sur le chemin de l’école, elle ne put s’empêcher de penser continuellement à l’amour de Dieu. Il lui fut impossible de parler à quelqu’un des événements de ce dimanche (F 187-190 et G 57-59).

4. La vie mondaine Malgré cette « grande scène », la même semaine, madame von Speyr emmène Adrienne à un dîner dans le monde, au Benkenhof. « Tout m’enthousiasma ; les nombreux invités, leur distinction, la beauté et l’harmonie des pièces, l’aisance de la conversation française, la table joliment mise et aussi la bonne cuisine me firent grande impression ; il me semblait rêver. Après le repas, l’hôtesse, Madame X, vint soudain vers moi et dit assez haut : Vous avez des yeux magnifiques, on y voit toute la pureté de votre âme, restez toujours ainsi. Je fus un peu surprise de cette brusque déclaration, mais la considérai surtout comme une politesse quelque peu intempestive. Maman, elle, fut assez indignée et en rentrant à la maison elle me reprocha violemment de m’y être prêtée ». Peu de jours après, il y eut encore un dîner. « Je fus tout aussi enthousiasmée » (F 190-191).

Puis Adrienne est invitée à un bal au début février. Il lui fallait une robe de bal. Habituellement l’oncle de la Waldau ne se mêlait pas de ces choses, « mais il m’a demandé de dire à maman qu’il aimerait bien que j’aie une jolie robe de bal. J’aurais bien aimé avoir une robe noire jusqu’aux talons… parce que je trouve ça joli. Mais maman ne veut pas du noir. Maman dit qu’on a toute la vie pour s’habiller en noir. J’aurais bien aimé aussi le blanc. (Pour finir ce fut une robe vert clair). Tout d’abord je ne l’ai pas aimée. Vert clair est pour moi trop voyant. Mais je suis chic dedans, j’ai dû rire devant la glace, j’avais l’impression que je n’étais plus une jeune fille mais une dame… Je ne veux pas être une dame ». A la fin de l’hiver les professeurs invitaient quelques élèves à un souper suivi d’un bal. « Mon cousin Fischer (chimiste) m’a invitée. Et parmi les professeurs, trois m’ont demandé si je voulais devenir leur femme… Nous avons dansé jusqu’à quatre heures du matin. J’aurais encore continué. Je n’étais pas du tout fatiguée. J’aime surtout la valse. Les gens aujourd’hui ne l’aiment plus, mais je trouve ça beau. C’est un tel tourbillon » (G 71-73).

5. La philosophie A l’école, il n’y avait ni enseignement religieux ni philosophie, ce que regrettait Adrienne. Un jour, accompagnée d’une vieille cousine, elle va à une conférence sur la philosophie de Platon. Le conférencier, Heinrich Barth, le frère de Karl Barth, appela Adrienne le lendemain pour lui dire qu’il aimerait parler avec elle de sa conférence. « Le jour du rendez-vous arriva enfin , ce fut une heure tout à fait délicieuse ». Barth a parlé alors un peu de Platon. « Je n’ai pas tout à fait compris, mais j’ai voulu quand même lui donner des répliques. Je ne voulais pas être celle qui ne comprend rien. Puis il m’a parlé de ma vie : ce que je voulais devenir. Moi : médecin. Lui : Je devrais plutôt étudier la philosophie. Les gens qui en sont capables sont très rares… J’eus dès lors un ami à qui je suis redevable de nombreux bons moments ». Une fille de la même école qu’Adrienne était amoureuse de Heinrich Barth et elle pensait qu’Adrienne voulait le lui prendre. Adrienne avait beau affirmer à cette fille que son amitié avec Heinrich Barth était tout à fait platonique, « rien ne pouvait écarter ses soupçons ni apaiser sa jalousie ». Adrienne débattit en elle-même l’idée de mariage. « Je me croyais fermement décidée au célibat, mais je n’en voyais pas la forme ; un engagement me semblait absolument nécessaire, je l’envisageais aussi dans le mariage comme un engagement envers Dieu, mais comment ?… Pourtant j’aurais aimé avoir des enfants, beaucoup d’enfants ; les gens de mon entourage me semblaient en avoir incroyablement peu » (F 191-193 et G 60-62. 69).

Plus tard, Barth l’a un jour invitée pour une promenade dans les Badischen Blauen (dans les environs de Bâle sans doute) ; « et nous sommes partis ensemble pour toute une journée. Il dit que je lui avais secoué toute sa classe. Au début il ne savait que penser et maintenant il m’en est très reconnaissant. Nous avons maintenant un esprit de classe et il voit qu’il y a une confiance dans la classe et aussi un ordre spontané. Ça ne lui était encore jamais arrivé. Une classe à qui le professeur ne doit pas tout dire parce qu’elle sait elle-même ce qu’elle a à faire. Il veut me faire une proposition : je devrais simplement rester et devenir professeur ». Un professeur avait dit à Barth qu’Adrienne était « terriblement douée pour les mathématiques et la chimie. Lui, Barth, voudrait me proposer d’étudier l’allemand et le français. Je n’ai pas besoin de préparer une thèse de doctorat, mais de devenir rapidement un professeur moyen, il veillerait à ce que j’aie la classe supérieure, et cela à cause de mon influence personnelle.

Tout cela m’a un peu troublée. Mais ce fut une très belle promenade. Il y avait une lumière incroyable et beaucoup de fleurs, et loin en bas, on voyait toujours un ruisseau. Et des couleurs ! Inouï ! J’ai compris tout d’un coup qu’au fond à Bâle les couleurs me manquaient. C’est si rare que je vais me promener. A Leysin et à La Chaux-de-Fonds, on en voyait beaucoup plus. Le directeur a encore dit : Comme médecin, je peux avoir de l’influence sur différents malades, mais jamais sur une communauté de malades comme l’est une école… Il était plein d’idées et il me montrait toutes sortes de choses. Mais j’ai dit non. (Pourquoi ?) A cause du mystère… Je crois qu’on doit rester dans la ligne de ses aptitudes et c’est pour cela que je dois devenir médecin… Il a dit : C’est dommage, ça aurait été un si beau projet et il avait déjà tout prévu avec précision… Barth m’a dit tout ce qui était de travers dans sa vie. Pourquoi les gens font-ils ça tout le temps ?… (Parce qu’ils n’ont pas la confession). Barth a dit qu’on pouvait m’employer dans tous les domaines. Maman dit : ‘C’te enfant est déplacée partout’. Et je crois que maman a raison. Parce que je crois que ma place est là seulement où Dieu est visible » (G 73-74. 77).

Décidément la philosophie n’est pas pour déplaire à Adrienne : « J’aimerais bien étudier un peu de philosophie. Je vais au cours d’Häberlin (plus tard professeur à l’université de Bâle). C’est strictement interdit. Je me suis inscrite pour tout l’hiver. Je vais aux cours de Häberlin et de Senn (professeur de botanique). Mais les deux sont interdits par l’école. Il ne nous est pas permis d’aller à l’université. J’ai payé les droits d’inscription et les frais de cours ». Après le cours de Häberlin, elle a toujours des discussions. Les auditeurs sont pour la plupart des adultes, des professeurs, hommes et femmes, peu d’étudiants. « C’est intéressant qu’on puisse parler un peu du sujet. Ce n’est pas non plus exagérément intéressant, mais quand même » (G 77-78).

La suite en 41.4


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