41.4 La vie d’Adrienne von Speyr

 

41.4

La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

 

IV. Bâle. L’Ecole supérieure de jeunes filles (octobre 1921 – avril 1923) (Suite)

6. Vacances à la Waldau Adrienne passe ses vacances à la Waldau. Là, elle est invitée chez les médecins qu’elle connaissait déjà. « Je les aimais beaucoup, mais me sentais un peu déconcertée… De plus, ils ne cessaient de proclamer que Dieu n’existe pas, que les hommes l’ont inventé pour limiter leur propre responsabilité et restreindre leurs expériences, qu’il y a un nombre incalculable de choses que Dieu soi-disant interdit, mais qui sont cependant utiles et susceptibles d’élargir l’horizon et les frontières de l’homme. Je ne comprenais pas tout, mais j’étais parfois assez impressionnée par l’assurance contenue dans leurs affirmations. Toutefois, la pensée que Dieu n’existait pas ne m’effleura jamais ».

« Ma propre profession médicale me demeurait évidente et chère. Seulement ni ma mère ni mon oncle n’en voulaient rien savoir ». L’oncle trouvait que cette profession ne convenait pas à sa nièce. « Si j’en parlais à ma mère, elle perdait très vite patience, me disant qu’après mon baccalauréat (la « maturité » dans le jargon suisse), je devrais sans retard gagner ma vie, prendre par conséquent une place bien rémunérée. Pourtant cela n’était justement pas nécessaire ; je le savais très bien, parce que mon oncle affirmait toujours, quand la conversation venait sur ce sujet, qu’il voulait nous donner tout loisir d’avoir une bonne instruction. Et puisque c’était lui qui payait toutes les dépenses de notre ménage, qu’il le faisait très volontiers et très généreusement, la question financière ne posait aucun problème » (F 194-195).

« Certains jours, j’étais vraiment très inquiète. Les études de médecine étaient sans aucun doute une chose arrêtée ; j’aimais les malades et il me paraissait conforme à toutes mes convictions de choisir cette profession-là et nulle autre. Au fond, je n’en voyais pas d’autre. De temps à autre, j’avais pensé à des études de théologie, car il me semblait que peut-être dans cette profession j’obtiendrais un soulagement personnel grâce à une connaissance exacte de Dieu » (F 198).

« Les gens ont maintenant pour moi beaucoup plus d’importance. Je voudrais supporter, souffrir pour eux. Mais Dieu est beaucoup moins proche ». Parfois, à Bâle, pour se promener, elle va le soir rue Petersgraben où se trouve un hôpital. « Je regarde des lumières. Je me réjouis, quand je serai grande, de pouvoir aider. Et je prie un peu. Derrière chaque fenêtre, une ou deux ou dix personnes qui ont mal et qui sont malheureuses » (G 61).

7. Grand-mère à vingt ans Pour les vingt ans d’Adrienne, ses camarades de classe vont toutes chez elle pour lui faire la fête. « Ce fut une soirée très gaie ». De son côté, elle est comme étonnée d’avoir déjà vingt ans « sans avoir apparemment accompli quoi que ce soit… J’ai souvent l’impression que j’ai derrière moi toute ma vie, comme s’il n’y en avait plus devant moi. Avec les filles, c’est curieux, il y en a tellement maintenant qui viennent de la classe et des autres classes… Je suis retenue à l’avance pour chaque heure, toute la semaine : la récréation, la promenade. Je trouve ça moins amusant. A Leysin, je pensais encore que je donnais aux gens quelque chose de Dieu. Maintenant plus… Elles me racontent leurs histoires d’amour ou bien les histoires de chez elles ou de ce qu’elles veulent faire de la vie… Elles pensent que je suis leur grand-mère, j’ai un an de plus qu’elles. Elles m’appellent Adri. Ça ne me plaît pas. Je suis la déléguée de la classe, elles ont vite trouvé que j’étais la plus culottée… A l’école, nous avons la vie belle. Je suis amie avec toutes. Elle sont toutes sympathiques. Chacune à sa manière. Elles ne sont pas toutes précisément intelligentes et ainsi elles n’ont pas de problèmes » (G 75-76).

« A l’école, deux camarades étaient catholiques ; l’une d’elles avait un cou incroyablement sale, bien que par ailleurs elle parût fort soignée. Ce cou correspondait tout à fait à l’idée du catholicisme qu’on m’avait inculquée » (F 199). A l’école, les autres élèves demandent toujours à Adrienne pourquoi elle n’est pas catholique. « Mais elles n’estiment pas le catholicisme, et elles disent que je ne pourrais jamais devenir vraiment catholique parce que je suis trop personnelle. Mais je ne suis pas tellement attachée à être personnelle. En ce moment, à tous les coups, je m’entête et j’impose mon opinion, mais ça ne veut pas dire que j’y tiens. Si je trouve que Bethli ne peut pas faire divorcer un homme, j’insiste le temps qu’il faut pour qu’elle croie ce que je crois. J’y tiens si je vois que c’est juste, je ne tiens pas du tout à ce que mon opinion l’emporte, mais à ce que s’impose ce qui est juste » (G 68-69).

8. Bethli Adrienne s’était liée d’amitié avec Bethli, une élève de sa classe. « Je n’aimerais pas devoir faire le compte des heures où ensemble nous avons manqué l’école ; le total dépasserait toute prévision. Nous avions des discussions interminables sur le sens de la vie, le mariage, les hommes, la stabilité de l’amour, les femmes, les enfants. Je ne sais où nous puisions toute notre sagesse, mais nous n’étions jamais à court d’arguments. Nous avions en commun un grand besoin d’aider les hommes et de nous mettre entièrement à leur service. Comme je ne connaissais pour cela aucun autre chemin que la médecine, j’essayai de décider Bethli à faire aussi des études médicales ; finalement j’y réussis et ma joie ne fut pas des moindres…

Bethli me dit un jour qu’elle croyait qu’on pouvait très bien se dépenser au service des hommes sans croire en Dieu ou tout au moins sans soulever la question de sa réalité. Je ne doutais absolument pas de l’existence de Dieu, mais pourtant, au travers de l’imperfection humaine que je distinguais toujours mieux, je me sentais surtout gênée vis-à-vis de lui, arrêtée dans ma recherche, et j’étais intérieurement trop peu sûre pour contredire totalement Bethli ; j’affirmai que sans Dieu je ne pourrais rien faire et que je le priais continuellement de me révéler sa vérité, de manière qu’elle puisse orienter mon service et finalement l’assumer tout entier » (F 197-198).

9. Le vieux coucou « Maman aimerait que je me marie maintenant. Elle pense que je serai très difficile à écouler et que je vais lui rester. Pourtant elle m’a tout le temps dit que j’étais laide ; elle affirme maintenant que j’avais eu un certain charme, mais qu’il s’évanouissait si vite qu’il était grand temps. Comme une marchandise qui n’est plus très fraîche et qu’on doit vendre le plus vite possible. C’est un peu écœurant. Quand elle voit un homme, elle pense que c’est lui ». Sa mère avait pour elle un projet pour après le baccalauréat. « Elle a dit que je pouvais entrer à l’Union bancaire comme secrétaire de direction, je recevrais tout de suite un bon salaire. Mr Lambelet a dit qu’il me prendrait avec lui, je pourrais devenir sa secrétaire. Maman voudrait bien que je me marie avec ce Lambelet. Un vieux coucou ! Il est onctueux. Je pourrais faire une salade avec lui. Et je n’y pense pas » (G 81).

10. Toujours la question de Dieu Il y avait toujours « toute la question du Bon Dieu qui, souvent très pressante, restait encore si étrangère. Je savais très fermement que je lui appartenais tout entière, mais la forme de cette appartenance, sa force, l’aspect de l’engagement, restaient des points d’interrogation auxquels je me heurtais constamment. Je priais beaucoup, pensais énormément à Dieu ; c’étaient là les seuls indices de ma piété. Tout ce que l’Église offrait en sermons et en dévotions, je l’évitais soigneusement, comme si cela pouvait gêner, retarder une décision future. Ce qui me déroutait le plus dans les cultes protestants, c’était qu’ils provoquaient chez moi une violente opposition… Le catholicisme ne me venait pas à l’idée, mais j’étais remplie d’une soif confuse de Dieu, toujours plus ardente ; je savais qu’il n’était pas seulement caché à moi, mais à toute l’Église protestante, non par sa volonté, mais par notre faute, et que lui-même désirait pouvoir enfin se manifester… La seule chose dont j’étais sûre, c’était que la confession manquait aux protestants ». Et pourtant, à cette époque-là, Adrienne ne fit rien pour se rapprocher du catholicisme.

« La musique prenait une place sans cesse grandissante ; je m’y plongeais littéralement, espérant parvenir à Dieu grâce à elle et comprendre quelque chose de lui, pour pouvoir ensuite lui offrir ma vie sans réserve. Pour moi il était évident que Dieu devait disposer entièrement de nous, mais un obstacle subsistait et je ne pouvais découvrir ce que c’était » (F 196-197).

11. La musique et le chant « La prière ? C’est triste. Personne ne l’entend… Je pensais toujours que Dieu était autrement, mais que viendrait bien le jour où Dieu apparaîtrait et qu’il me cueillerait et me montrerait comment il est. Et puis j’ai pensé qu’on reviendrait à lui par les autres s’il ne venait pas lui-même nous chercher. Et puis j’ai pensé qu’on reviendrait à lui par la philosophie. Et maintenant c’est peut-être le dernier essai que je fais : par le piano… J’aurais beaucoup aimé jouer du violon. Et ça n’a pas été parce que j’ai été malade. Et puis j’aurais beaucoup aimé chanter et ça n’a pas été non plus parce que je manque de souffle… Je suis allée chez Madame Philippi. Elle a dit : C’est une belle voix, mais pas du tout travaillée. On devrait commencer tout à fait au début. Technique de respiration. Avec le temps, je pourrais remplir la cathédrale, a-t-elle dit, et il serait grand temps de commencer. Cela se ferait alors en quelques années. Mais alors justement ne faire que chanter, rien d’autre. Mais ça, je ne peux pas à cause du Bon Dieu… J’ai pensé un jour qu’avec le chant on pourrait peut-être trouver Dieu et aussi le donner aux autres. Mais ce n’est pas ça ; je dois avoir les personnes ! Ainsi je suis tout à fait décidée : je vais faire médecine…. Je n’ai pas dit à maman que j’avais été voir Madame Philippi » (G 79).

12. L’église du Saint-Esprit « Je suis allée avec Willy (le frère d’Adrienne, qui a trois ans de moins qu’elle) à l’église catholique pour prier. L’église du Saint-Esprit. Un peu loin. Ça s’est passé comme ceci : j’avais deux francs et j’ai invité Willy à prendre le thé en ville, rue Äschenvorstadt, mais nous avons mangé tant de petits gâteaux qu’il nous a été impossible de commander du thé… Après cela j’ai dit à Willy : Nous allons nous promener un peu jusqu’à l’église du Saint-Esprit et là nous reposer et puis rentrer à la maison en tram, il a en effet une petite carte de tram et nous pouvons rentrer à la maison, rue Feldberg, avec le quatre et le cinq.

Nous sommes donc allés à l’église. Tout d’abord Willy ne voulait pas entrer. Il pensait qu’il ne pouvait pas. Pourquoi ? Parce que c’est celle des autres. Moi : C’est justement pour ça que nous y allons, pour voir et pour prier. Alors en montant l’escalier à mon bras, Willy m’a demandé : Tu pries chaque jour ? Moi : Oui, et toi ? Lui : Maman prie avec moi la plupart du temps. Bien qu’il soit déjà confirmé. Moi : Nous regardons un peu les tableaux et nous prions avec les tableaux. Lui : On ne peut pas faire ça. C’est tout à fait catholique. Nous nous sommes assis sur le petit banc, il ne peut pas se mettre à genoux. (Le frère d’Adrienne était déjà très handicapé par la poliomyélite). Après j’ai pensé : il faut quand même que je le fasse pour qu’il voie quelque chose. Je me suis agenouillée et j’ai prié, prié, autant que j’ai pu… Quand on dit le Notre Père dans une église catholique, ça rend un tout autre son qu’ailleurs. Tous les morts prient avec nous, tous ceux qui sont au ciel. J’ai dit à Willy : l’église s’appelle l’église du Saint-Esprit, donc le Saint-Esprit doit y vivre. Tu peux donc t’imaginer qu’il vit dans l’église, qu’il vit dans la foi, mais aussi qu’il vit en chaque croyant. Et de là tu arrives aux saints, à ceux qui sont tout à fait vraiment saints… Il y a cinquante personnes dans cette église et, parmi elles, il y a celles qui prient vraiment, en qui l’Esprit Saint vit réellement. Il y en a beaucoup d’autres pour qui l’Esprit Saint est un souvenir. Et alors l’Esprit Saint doit être encore très, très, très fort en quelqu’un pour que les autres soient touchés. C’est celui-là qu’on appelle un saint parce qu’il a tant d’Esprit Saint qu’il n’a pas besoin de le garder pour lui ».

(Adrienne veut expliquer maintenant ce que veut dire : prier comme une folle, comme elle a fait dans cette église). « Tu sais ce que font les soldats quand ils reçoivent l’ordre de tout étaler ? Chacun a un sac et des bottes et une brosse à dents, etc., des objets personnels, tout ce dont on a besoin. Mais certains ont aussi quelque chose pour les autres : un sur dix a le cirage, un sur cinq des boutons de rechange, un sur trois un nécessaire de couture… Ceux-là ont quelque chose qu’ils utiliseront peut-être un jour, peut-être pas, mais les autres en auront besoin. Il l’a pour les autres, et ça doit être là dans son sac. Il a aussi d’autres choses dont il ne sait pas à quoi elles servent. Peut-être une pièce de canon. Une roue ou quelque chose comme ça. Et s’il ne l’a pas, même s’il ne sait pas à quoi ça sert, on ne peut pas monter le plus beau canon. Peut-être est-il incapable de le monter lui-même. Il a simplement à apporter une pièce incompréhensible. Et un autre, une autre pièce incompréhensible. Arrive maintenant le capitaine avec l’ordre de tout étaler ! Tout montrer ! Tu mets tout par terre, en bon ordre. Et chacun a devant soi à gauche sa brosse à dents, il y a un ordre tout à fait précis. Et le capitaine sait comment on monte le canon. Peut-être ne sait-il plus que c’est toi précisément l’homme qui doit avoir la petite roue. Mais dans la revue de détail, il voit toutes les pièces et si quelque chose manque, une petite roue, c’est toi justement qui dois l’avoir, tu n’as pas le droit de la perdre, les autres en tout cas savent que c’est toi qui devrais l’avoir, que c’est toi qui en es responsable. Et quand tu pries ‘comme un fou’, tu fais la revue de détail. Tout ce que tu portes, tu le sors, y compris ce que tu ne comprends pas. Et alors tu n’as plus rien en toi. Et alors tu es tout à fait seul avec le Bon Dieu. Si seul que maintenant il peut parler avec toi » (G 65-66).

Elle a donc prié ‘comme une folle’ dans l’église du Saint-Esprit. « Je ne sais pas toujours quand on doit le faire, mais je pense que le Bon Dieu le sait toujours. Et il nous prend simplement quand il est temps. Chaque jour pourtant je fais une petite revue de détail avant de prier. Le matin, regarder rapidement tout ce qui a été couvert de poussière depuis la veille… Je pense que l’Esprit Saint pppfff !!! souffle là-dessus. Et alors on prie ‘comme une folle’ et après on ne sait presque plus ce qui se passe. Et dans l’église du Saint-Esprit j’ai dit dans ma prière que je voudrais devenir une sainte… Seulement pour pouvoir donner. Je voudrais aussi devenir médecin pour donner, mais il y a des choses beaucoup plus importantes que la santé » (G 66).

Et voici sa prière dans l’église du Saint-Esprit : « Mon Dieu, je t’en prie, aie pitié de nous tous (je dis toujours ‘vous’ au Bon Dieu dans l’église catholique. Je voudrais faire comme les autres). Tu vois que nous avons tant de mal à te comprendre. Quand j’étais petite, tu étais tout proche, mais maintenant tu es souvent très loin. C’est peut-être de ma faute. Je t’en prie, mon Dieu, enlève de moi tout ce qui n’est pas à toi, arrache-le et mets à la place tout ce que tu veux… Et parce que je suis dans une église catholique et que je ne peux pas me confesser, je voudrais te dire tout ce que j’ai fait de mal. Je sais que tu le vois, mais je voudrais quand même te le dire afin que tu puisses mieux me pardonner. J’ai du mal à supporter les scènes à la maison, je suis souvent brusque et puis je suis souvent inquiète à cause de toutes ces histoires de ces derniers mois. Je ne sais pas bien ce que je dois faire de ma vie. Et maintenant, mon Dieu, s’il y a encore autre chose, alors je te prie de me le montrer et de tout enlever et alors de me pardonner. Et donne-moi enfin ton Esprit. Donne m’en beaucoup, beaucoup, tellement que je puisse le donner à tous ceux qui en ont besoin. Tellement que je ne puisse plus le contenir ni le comprendre, tellement, mon Dieu, que je puisse devenir une de tes saintes. Tu sais, je ne sais pas ce que je dis, mais quand même ! Quand même! Parce que nous avons ensemble un mystère, fais que ce mystère fasse réellement de moi ta servante, que je devienne réellement ta sainte, réellement une fille qui travaille pour toi dans la vigne du Seigneur. Mon Dieu, je t’aime beaucoup et je te le demande, aime-moi, et aime aussi toute ma famille, ma mère, Willy qui m’a accompagnée, mon école, et donne-moi d’aimer ceux qui seront plus tard mes malades, tous ceux que je connais et surtout ceux que je ne connais pas, mon Dieu ! Et puis… je voudrais que tu me montres le véritable chemin, dès aujourd’hui… Car c’est si pénible de toujours attendre. Je veux bien faire ce qui est pénible, mais je voudrais aussi que ce soit vrai. Donne-nous à tous la vérité de ton Esprit Saint. Amen. Telle fut la grande prière. Après cela, je n’ai cessé d’ajouter de petites prières. Par exemple : Allume ton amour dans toute cette ville. Fais qu’en chaque église il y ait quelqu’un qui prie vraiment. Permets qu’en chaque maison il y ait une flamme qui fait penser à toi. Sois tous les jours avec tous ceux qui te prient » (G 66-67).

13. Noël « Lors du dernier Noël de mes années scolaires, j’entendis parler pour la première fois – du moins avec pleine conscience – d’une messe de minuit ; j’aurai fort aimé y assister et j’en parlai à maman ; il me semblait absolument nécessaire d’y aller, car j’en attendais des éclaircissements. (Adrienne n’avait encore jamais assisté à une messe). Je croyais que je comprendrais, saisirais soudain quelque chose qui ne pouvait pas être bien loin et que je pourrais ramener à la maison. Mais maman avait peu de goût pour les excentricités de sa fille. Maman dit : Tu vas encore finir par devenir catholique. J’ai dit : Non, non, certainement pas…

Et puis la nuit, vers minuit, je suis restée éveillée exprès. J’ai allumé une bougie, je n’ai pas osé allumer la grande lumière. Et puis j’ai fait une croix avec deux règles, je l’ai mise sur le lit, la bougie à côté, et puis j’ai prié, prié ‘comme une folle’. Et j’ai dit au Bon Dieu que s’il voulait me faire catholique, il le pouvait bien. Et puis, pendant tout le temps où je pensais : maintenant ils ont leur messe de minuit, j’ai prié avec eux et j’ai ainsi fait quelque phrases en latin parce qu’ils prient toujours en latin. J’ai pensé : si je prie avec eux, je prie aussi en latin ».

Adrienne va passer les vacances de Noël à la Waldau. « Mon oncle a joué de l’orgue, une fugue de Bach, il joue toujours à Noël. Il joue merveilleusement bien. Il ne joue qu’à Noël. Sinon toujours du piano. Mais les plus grands organistes vont le voir pour lui demander comment il comprend quelque chose… Le dimanche soir, il invite toujours quelques malades, y compris des fous, dans le grand salon, et il joue. Il pourrait jouer dans la plus grande salle de concert s’il le voulait. Il joue pour ces quelques fous »… Mais Adrienne pense que son oncle ne croit à rien. « On ne peut jamais en parler avec lui ».

A la Waldau, Adrienne va toujours voir des patients ; mais elle ne peut pas y aller trop longtemps. « Toute une après-midi, comme je le faisais souvent, mon oncle trouve que c’est trop ». A cette époque, à Noël, une malade, Paula, a beaucoup pleuré. « C’en était une qui pleure ou qui rit toujours. Elle dit qu’elle a perdu Dieu. Quand elle rit, elle ne pense plus à lui. Je lui ai dit qu’on ne peut pas perdre Dieu parce que c’est lui qui nous trouve et pas nous qui le trouvons. Et la nuit de Noël, il veut quand même être avec nous tous. Et il nous a envoyé son Enfant pour montrer qu’il veut prendre avec lui tout le monde, du plus petit enfant au plus grand des hommes. Alors elle s’est calmée ». Et c’est lors de ce séjour à la Waldau qu’Adrienne se demande sérieusement si, malgré sa préférence pour la chirurgie, elle ne devrait pas choisir la psychiatrie. Pendant ces vacances, elle essaya aussi d’obtenir de son oncle la permission de faire des études de médecine, elle eut comme seule réponse : Tu n’as même pas encore ton baccalauréat. « Il n’y avait donc rien à faire pour l’instant » (F 199-200 et G 69-71).

14. La musique à longs traits Pour le dernier trimestre à l’école, les élèves n’avaient presque plus de devoirs. Adrienne apprécia particulièrement la chose : elle put faire beaucoup de piano. « Mais c’était un adieu : je croyais voir très clairement que je ne pouvais mener à bonne fin la médecine et la musique. Quelque chose d’indéfinissable s’y mêlait aussi. A la Waldau, j’avais souvent expérimenté que, pour aider les malades, on devait faire de petits sacrifices intérieurs, et je les croyais aussi efficaces que tout autre traitement. Ainsi je voulais sacrifier la musique à mes futurs malades ; par ce moyen, je pensais pouvoir m’approcher plus près d’eux ; il serait préférable d’aller vers eux en ayant accompli ce sacrifice ; je craignais d’autre part qu’en continuant à jouer de ce piano tant aimé, j’en viendrais à négliger mes études, bien plus importantes ; mes raisons se trouvaient donc sur deux plans fondamentalement différents, mais le renoncement n’en était pas moins douloureux. Avec une joie d’autant plus grande, je jouai pendant ces derniers mois, sans me laisser obséder par cette atmosphère d’adieu : je savourais encore la musique à longs traits » (F 200-201).

15. Le baccalauréat (printemps 1923) « Maintenant arrive le baccalauréat. Ça me semble très drôle d’avoir soudain quelque chose en mains. Après, je peux faire un tas de choses. Médecine, philosophie, théologie ou n’importe quoi. On nous donne quelque chose en main et alors on peut le répandre. Häberlin pense : philosophie. Et j’aimerais bien aussi la théologie. Je voudrais savoir un tas de choses sur le Bon Dieu. Je pense que si on savait un tas de choses, on pourrait le forcer à se montrer… Hier nous avons passé le baccalauréat. Fini. Vers onze heures et demie, le directeur est venu dans la classe : ‘Toutes ont réussi. Vous pouvez venir à trois heures pour dire au revoir aux professeurs’. A la maison, un vase de roses préparé par maman » .

Finalement il n’y a pas eu de rencontres avec les professeurs, ils n’étaient pas là parce que c’était mercredi. Toutes les filles sont donc allées chez Pellmont prendre le thé – « le thé, c’est une façon de parler, nous avons pris une glace ; et ce fut terminé pour les fêtes, et je suis rentrée chez moi. Et j’ai été très, très, très triste… Parce que j’ai pensé que c’était maintenant la fin de quelque chose. Jusqu’alors il y avait une ligne. Que faire maintenant ? Il faut donc que je prenne une grande décision. Puis j’ai mis de l’ordre toute la soirée. J’ai retiré les feuilles vierges des cahiers scolaires. Et j’ai brûlé mon journal ce soir. Parce qu’il y aura encore une fois une crise avec maman ; je vois ça arriver. Elle est déjà très en colère parce que je n’entre pas à l’Union bancaire. Je peux aller maintenant pour quinze jours à la Waldau, et elle va écrire à mon oncle pour qu’il m’influence. Et quand je serai partie, maman va encore fouiller mes affaires. J’ai donc tout mis au feu » (G 80-81).

16. Les trois filles Dans ce journal, il y avait des histoires, par exemple l’histoire des trois filles. Elles se promènent le long d’un ruisseau (Bach). « Et c’est un ruisseau curieux : d’abord une cascade, puis il y a un courant, et puis vient un ouvrage, par exemple un moulin. Les trois se promènent le long du ruisseau et elles savourent leur promenade, l’eau a tant de reflets jaunes. Elles parlent de ce qu’elles vont faire dans la vie. L’une dit : Tout pour Dieu. La deuxième : Moitié, moitié. Les deux autres demandent : Qu’est-ce que ça veut dire : Moitié, moitié ? Elle dit : Moitié pour Dieu et les hommes, moitié pour moi. La troisième dit : Rien pour Dieu, tout pour moi. Les trois sont tout à fait honnêtes, elles disent exactement ce qu’elles pensent. La dernière est jolie et riche et avide de plaisirs. Elle ne croit pas en Dieu, elle est ainsi obligée de dire : Rien pour Dieu, tout pour moi. Elle a cette honnêteté. Elle veut simplement jouir. Celle du milieu aussi est totalement honnête. Elle connaît ce qu’on appelle les grandes fêtes où elle voudrait donner quelque chose à Dieu et au prochain, mais à côté de cela elle a besoin de détente pour elle seule. Et elle pense qu’elle doit organiser cette détente de cette manière-là et que ce que Dieu demande avant tout, c’est l’honnêteté. La première aussi est tout à fait honnête. Extérieurement, elle n’est pas beaucoup meilleure que les autres, pas excessivement pieuse, mais elle voudrait réellement tout faire pour Dieu. Elle sait que ce n’est qu’un début. Mais tout son avenir devrait appartenir à Dieu sans qu’elle sache comment.

Les trois regardent l’eau. Celle qui est « tout pour moi », c’est la cascade : seulement la beauté. Celle du milieu, c’est le courant qui est toujours beau et lisse ; il y a là de l’eau pour boire, pour se baigner, etc. Et celle qui est « tout pour Dieu » (ou aussi « tout pour les hommes ») est au fond le moulin. Toute l’eau entre dans l’ouvrage, toute l’eau est utilisée. Et ce n’est plus une eau qui est « belle ». Et elles voient que toute l’eau qui était dans la cascade et dans le courant est encore utilisable dans le moulin. Elles reconnaissent par là une espèce de nécessité de s’orienter totalement vers Dieu malgré tout. De quelque point de vue qu’elles la regardent, elles doivent quand même regarder en face la réalité de Dieu » (G 82-83).

17. La vieille femme Dans le journal brûlé, il y avait aussi l’histoire de la vieille femme. « Il était une fois une très vieille femme qui depuis longtemps déjà n’avait vécu que pour elle. Elle était tout à fait seule, chaque jour elle devait préparer son bois elle-même et faire la cuisine et faire la vaisselle et s’occuper de tout le ménage, raccommoder ses affaires et s’occuper du chauffage en hiver et cultiver le jardin en été. Et tout cela pour elle, jour après jour. En même temps, elle a réfléchi à sa vie et elle a aussi prié. Mais le soir, elle se sentait toute drôle et elle disait au Bon Dieu : Quel sens cela a-t-il, mon Dieu? Et tant de travail et de peine toujours uniquement pour que la vieille femme continue à vivre encore et encore. Et elle a senti quelque chose de ce genre dans son coeur, tantôt ça passait vite, tantôt ça s’arrêtait.

Maintenant elle pense à la mort : c’est mon coeur. Maintenant le Bon Dieu va peut-être venir me chercher. Et que vient-il chercher? Une vieille femme qui ces derniers temps n’a utilisé tant de force que pour elle-même. Et pourtant elle a eu toute une vie. Et elle doit remercier Dieu pour toute cette vie. Et voilà qu’elle commence à penser à toute sa vie. Imagine-toi : elle a eu un jour un mari, des frères et des sœurs et beaucoup d’enfants; elle a eu neuf enfants et là où elle habitait, c’était autrefois un grand village mais, dans un autre village, ils ont commencé une industrie et les gens alors sont partis si bien que peu de maisons sont encore habitées. Alors qu’elle pensait à tout cela et à la perte de ses enfants – quelques-uns ont émigré, d’autres sont morts, et il ne reste plus personne de sa famille -, alors qu’elle pensait à la manière étrange dont Dieu s’y était pris avec elle, comment il lui avait tout pris et comment elle ne devait plus vivre que pour elle-même bien qu’il lui restât encore beaucoup d’amour, un ange est venu à elle avec un grand, grand, grand panier, et dedans il y avait des tout petits bouts de papier blanc. C’était un lourd panier parce qu’il était tout plein. Et c’était toutes ses bonnes pensées et ses bonnes prières, et le Bon Dieu lui a dit par l’ange : Voilà toutes les personnes que tu as connues, toutes les personnes pour lesquelles tu as prié, pour lesquelles tu a eu de bonnes pensées. Et parce que tu les as réellement aimées, maintenant dans la solitude tu penses encore à elles. J’ai maintenant un très grand trésor de pensées et de prières que je peux utiliser pour d’autres comme je veux. C’est pourquoi aucune de tes journées n’est solitaire et rien n’est perdu de tes actions et de tes pensées » (G 83-84).

18. Le journal brûlé « Il y avait aussi beaucoup de choses personnelles dans le journal. Un jour j’ai fait quelque chose de tout à fait stupide. Chaque fois que j’avais pleuré, je faisais une croix dans le journal. Et si j’avais pleuré deux fois, j’en mettais deux ou cinq. Plus tard j’ai pensé que ça n’allait pas. A l’école je suis pourtant gaie. Mais je pleure parce que tout est si faux… J’ai écrit beaucoup de prières… Il y a toujours ça aussi : qu’est-ce que c’est qu’une vie d’homme ? D’une manière ou d’une autre, on pense : je suis une personne parmi beaucoup d’autres. Si ça pouvait aller mieux pour les autres quand ça va plus mal pour moi, alors je devrais dire qu’une vie humaine n’est pas si précieuse. Même si c’est la mienne, ça n’a aucune importance. Et d’autre part on pense qu’une vie humaine est un don de Dieu, quelque chose qui a beaucoup de valeur, quelque chose de beau, que je dois lui rendre. Et ainsi ça se termine toujours par la constatation que je suis en même temps très précieuse et de très peu de valeur… Donc je dis à Dieu : Prends et fais-en ce que tu veux… Il y a beaucoup de choses dans ce sens dans le journal. Pendant tout un temps, j’ai dit chaque jour : Prends. Prends aussi mes bonnes notes à l’école. Et tout ce qui me distingue… Ils disent toujours que je suis douée… Mais si tous vantent mes dons, l’un dit : Fais ça, tu es si douée ; et le deuxième… et le troisième…, c’est alors une grande tentation de penser qu’on peut décider soi-même de sa vie, en fonction de ses talents ! C’est pourquoi je dis : Prends mes talents. Je préférerais qu’il les garde. Mais alors je pense à nouveau : il ne s’agit pas de ce qu’on préférerait… Mais pourquoi ne montre-t-il pas ce qu’il veut ?… Cette nuit, je ne me suis pas couchée. Après avoir tout brûlé, je me suis assise au bord du lit. J’étais si triste que je ne pouvais pas dormir. Je ne voulais pas le faire non plus. Je lui ai dit : Prends ce que tu veux, en n’importe quel domaine. Mais fais que ce que tu prendras et ce que tu me laisseras soit à ton service. Même si après cela Adrienne ne fasse plus un tout » (G 84-85).

19. Mariastein Le lendemain, Adrienne se lève comme à l’accoutumée. « Maman m’a dit qu’elle voudrait bien rester encore couchée ; je lui ai porté son petit déjeuner au lit. Elle a dit : Vous faites un tour aujourd’hui ? Moi : Oui. Je vais chercher Hanni. Elle m’a donné deux francs et de plus un dîner, des œufs durs et du pain et des oranges et de la viande froide. Je suis allée demander à Hanni si elle voulait venir avec moi. Mais elle était encore au lit et elle n’en avait pas envie. Alors je suis partie toute seule ». Et Adrienne est partie pour Mariastein, un sanctuaire catholique non loin de Bâle : « là-haut ». Adrienne sait que les catholiques prennent très souvent leurs décisions dans des lieux de ce genre. Ils y vont en pèlerinage.

« Et je suis donc partie. Je suis entrée dans l’église. Je ne sais pas exactement à quelle heure je fus là-haut, peut-être vers midi. J’avais faim, mais j’ai pensé : non, on ne mange pas maintenant; maintenant on va prier un peu et demander et prendre une décision. Par l’esprit catholique. Ça m’a fait une impression parce que cela faisait longtemps que je n’avais plus pensé d’une manière aussi catholique. Et quand cela m’est venu à l’esprit, j’en fus moi-même surprise et j’ai pensé que ma décision était prise dans le cadre d’autres décisions. Au fond ça n’a pas d’importance maintenant ce que je décide, ma décision doit seulement prendre place dans le cadre d’autres décisions. Et puis de temps en temps il y a des gens qui sont venus et qui ont chanté; je suis restée dans l’église toute la journée. Et entre temps j’avais une faim de loup et je voulais manger mes affaires. Mais alors : on ne peut pas manger dans une église. Et quelque part il était écrit : Les pénitents peuvent sonner ici, ou quelque chose comme ça. C’était la tentation. Si je lui avais dit que je voudrais bien me confesser, n’aurait-il pas accepté?

Je suis restée ainsi toute l’après-midi, tantôt en priant, tantôt sans prier… Et puis j’ai fait mon offre au Bon Dieu. Et toute la journée, des choses très sérieuses ont fait surface. On adopte la médecine. Absolument. Là il n’y a rien. Dans le pire des cas, mon oncle paiera. Et s’il ne paie pas, on doit y arriver à la force du poignet. Donner des leçons particulières. Mais ne pas se laisser détourner des cours pour devenir professeur. Et puis arrêter totalement la musique. Ne plus savoir qu’on aime la musique… Je l’ai vu trop clairement : on ne peut pas servir deux maîtres. Et si je veux sérieusement la médecine et si je la reçois de Dieu comme un cadeau, ce que je dois faire maintenant, c’est justement mettre la fille tout entière dans le cadeau, je dois honorer totalement le cadeau de Dieu. Et puis il n’y a plus que les personnes qui ont encore une place en moi. Tout d’un coup il a fait nuit. Et naturellement, mes deux francs, je les ai mis dans le tronc parce que j’avais calculé que je devais rentrer dare-dare à la maison. Je suis donc rentrée en courant, je suis arrivée très tard, maman était terriblement excitée parce qu’elle avait remarqué que je n’étais pas partie avec Hanni. J’ai pensé : ça commence bien! On revient avec des décisions très sublimes et paf! grande scène ». Puis Adrienne va se coucher, « mais je devine qu’il y aura maintenant des histoires. Est-ce que le Bon Dieu peut laisser quelqu’un prendre une si grande décision de ce genre et ensuite le secouer comme il faut? On passe d’une tristesse à une autre. Quand maman fait de telles scènes, comment savoir encore ce que Dieu veut? » (G 86-87).

Pour un bilan des deux années à l’école supérieure de jeunes filles (août 1921 – avril 1923)

1. Adrienne a vingt ans. Elle découvre la grande ville. Elle fait preuve d’une liberté d’esprit qu’on lui connaissait déjà. A l’école, les filles lui trouvent une tournure d’esprit catholique, mais elles pensent qu’elle ne pourra jamais devenir catholique : elle est trop personnelle. Les filles de son école n’ont pas le droit de suivre des cours à l’université, ça ne l’empêche pas d’y aller. Elle a une influence bénéfique sur toute sa classe : le directeur lui en est reconnaissant. Elle devient la confidente et la conseillère d’un certain nombre de filles. Elle veut, dans sa vie, pouvoir donner aux autres. Elle a de bonnes relations avec toutes les filles, se trouve des amies. Elle aime discuter y compris avec des gens plus âgés qu’elle. Certains de ses professeurs voudraient la voir devenir professeur elle-même : de philo ou d’autre chose. Elle découvre la vie mondaine : les dîners en ville et le bal, on lui fait des propositions de mariage.

2. Son projet de devenir médecin est plus net que jamais. La médecine, c’est aider les autres.

3. Dieu : la question revient sans cesse. Elle sait qu’elle appartient à Dieu. Elle est décidée au célibat. Où est sa place ? Elle est souvent confrontée à l’incroyance, entre autres de médecins. Elle voudrait porter à Dieu tous les visages qu’elle rencontre ou qu’elle devine. Elle éprouve toujours une sorte de réserve ou même de rejet à l’égard du protestantisme, elle a des tendances catholiques sans le savoir, mais elle n’éprouve pas du tout le désir de devenir catholique. Dans sa recherche de la « vérité » de Dieu, elle fait preuve aussi d’une grande liberté d’esprit : elle va prier dans l’église catholique du Saint-Esprit, puis au sanctuaire de Mariastein. Toujours vouloir savoir, connaître.

 

Tous les détails rapportés dans les deux autobiographies d’Adrienne n’ont pas été reproduits ici. L’essentiel provient des Fragments autobiographiques, p. 181-201 et de Geheimnis der Jugend, p. 55-96.

 

V. Etudiante en médecine (été 1923 – été 1927)

 

1. Premier semestre (De Pâques à octobre 1923)

Avant la rentrée Après le bac, madame von Speyr n’envisageait pour sa fille qu’un emploi à la banque où l’on accueillait volontiers comme secrétaires de direction « des jeunes filles de bonne famille » ; elle avait déjà tâté le terrain, on prendrait sa fille. Adrienne, elle, ne pense toujours qu’à la médecine. Elle prie pour obtenir la lumière, mais « je n’obtins aucune lumière sur l’essentiel, tout restait incertain et douteux ».

Adrienne avait devant elle deux semaines et demie de vacances, elle part pour la Waldau. Elle aurait voulu aussitôt parler à son oncle de son avenir, mais celui-ci s’arrangea pour éluder la question : il félicite sa nièce pour son baccalauréat (il avait fallu du courage pour l’avoir en si peu de temps !), il la trouve un peu fatiguée et lui recommande un bon repos : bien dormir, bien manger, se reposer. Impossible de lui parler de ses futures études. Il ne voulait pas que je devienne secrétaire, mais il ne voyait pas de raison pour que je fasse médecine. « Pas un seul motif raisonnable ». Pour lui, l’idée que j’avais de faire médecine n’était qu’un rêve d’enfant : je n’avais ni la santé, ni les forces, ni non plus la persévérance pour une telle entreprise ; il craignait fort aussi que ces études en viennent à détruire toute la sensibilité qui était la mienne ; je ne pouvais, disait-il, m’imaginer à quel point c’était souvent pénible ».

Les deux semaines qui suivirent, l’oncle fut très gentil avec sa nièce, lui donnant de véritables preuves de son affection ; « mais il faisait absolument comme si tout mon problème n’existait pas ». Le semestre commençait lundi. Le vendredi précédent, en accompagnant son oncle jusqu’au tram, Adrienne essaya encore en vain d’aborder le problème de ses études ; il lui dit : « C’est gentil que tu viennes avec moi, mais ne parle pas de ton avenir, c’est mon après-midi de congé. Rien ne presse ; d’ici lundi, je t’appellerai ». Le samedi, Adrienne a été le voir et il a dit non. Le dimanche, encore une fois : « Le semestre commence demain, je vais commencer. Lui : Je n’ai encore jamais vu un étudiant qui commence le premier jour. Adrienne : Mais je vais commencer. Lui : Mais pas avant que nous en ayons parlé. Je suis déboussolée ». Le dimanche, après le souper, l’oncle joua un moment du piano, « puis il vint à la salle à manger et fit avec moi des patiences ; il me reprocha de jouer trop rapidement, sans prendre le temps de bien regarder tout le jeu pour utiliser mes chances au mieux ».

Le lundi vers six heures, la surveillante en chef vient frapper à la porte d’Adrienne et dit : « Quoi, vous n’êtes pas encore debout ? Monsieur le directeur vous attend. Je me suis donc dépêchée, j’ai enfilé mes habits en toute hâte et je suis allée trouver mon oncle. Il dit qu’il voulait entendre mes raisons. Alors je les lui ai dites… Mais que peut-on dire à un oncle pareil ?… J’ai dit que finalement mon père aussi avait été médecin et lui aussi. Je voudrais aider et j’ai l’impression que, par la médecine, je pourrais le faire. Et que c’était quelque chose dont j’étais capable. Il n’a pas compris. Il devait s’interdire de comprendre. Il pensait que je n’aurai pas la santé. C’était l’une de ses raisons. Et puis il dit qu’on apprenait une foule d’affaires horribles quand on est médecin. Et jusqu’à présent j’ai été comme un enfant. Et il voit beaucoup d’étudiantes qui se sont corrompues. Tout ce qu’elles voient dans les hôpitaux et tout ce que les étudiants racontent. Il pense que cela pourrait devenir pour moi un terrible fardeau intime. Et on ne s’en sort que si on a une certaine insensibilité interne. Finalement il dit : Que penses-tu maintenant ? J’ai dit : Je commence. Lui : Écoute, ta mère a bien sûr la pension pour toi. Tu peux vivre chez elle. Mais je ne te paierai pas tes études. Qu’est-ce que tu imagines ? Qui va te les payer ? Je lui ai dit : Moi. Lui : Vraiment ? Tu as de l’argent ? Moi : Non. Je vais en gagner. Lui : Je voudrais bien savoir comment. J’ai dit : Moi aussi. Lui : Finalement c’est ta mère qui doit décider. Retourne maintenant à Bâle et parle avec elle. Là-dessus, il me serra la main en guise d’adieu et me renvoya. Je ne me sentais pas très à l’aise… Et même si ce furent les vacances les plus horribles à cause des hésitations de mon oncle, je suis quand même chez moi dans sa maison. J’aime bien ce monde de l’hôpital psychiatrique… Quelle que soit la personne avec qui l’on parle, on a l’impression qu’on peut donner quelque chose. Beaucoup plus que dans un autre monde, plus ouvert ».

Adrienne court à la gare, elle prend le premier train possible. Sa mère n’était pas du tout informée de son arrivée ; « elle n’appréciait guère ce genre de surprise, ce qui n’allait sûrement pas faciliter les débuts ; pourtant, tout au fond, je jubilais quand même : dans quelques heures mes études commenceraient tout à fait sérieusement, et je serais une étudiante en médecine comme tant d’autres… J’ai dit à maman : Me voilà. Elle : Que veux-tu ? Moi : J’aimerais bien revenir à la maison. Elle : Idée stupide. Moi : Le semestre commence cet après-midi. Elle : Qu’en dit ton oncle ? Je le lui ai dit. Alors elle a pris mon manteau et mon chapeau, les a jetés dans l’escalier et a dit que je pouvais maintenant courir après mon chapeau et mon manteau. J’ai donc suivi mon manteau et mon chapeau » (F 201-207 ; G 97-99).

La rentrée Le même jour, dans l’après-midi, Adrienne s’inscrit à l’université, puis elle se rend à l’école supérieure de jeunes filles pour discuter de sa situation avec son amie Georgine Gerhard qui, à cette époque, y était secrétaire. Adrienne devait gagner de l’argent et elle ne voyait pas d’autre moyen pour cela que de donner des leçons privées. Son amie Georgine put lui en donner autant qu’elle en voulut et Adrienne en eut jusqu’à vingt par semaine. Sa situation financière s’éclaircissait. Quelque temps après elle faisait le compte : comme elle avait beaucoup de cours, avec ses leçons particulières, cela lui faisait 68 heures par semaine. Un an ou deux plus tard, elle pouvait dire qu’elle donnait des leçons autant qu’elle voulait si bien qu’elle était devenue « un peu difficile » : elle refusait les élèves auxquelles l’application et l’intérêt nécessaires semblaient faire défaut. « Mes grosses dépenses étaient avant tout les inscriptions aux cours ; je n’avais besoin que de peu d’habits et portait souvent les vieux vêtements de ma famille proche ou éloignée ; parfois aussi je recevais de l’étoffe ou en achetais, me faisant moi-même des robes-sacs – c’était la mode à l’époque – qui ne demandaient pas une grande habileté… Avec l’argent, je vivais toujours sur un pied de guerre et toujours il semblait l’emporter sur moi et mes meilleures résolutions : à peine était-il dans mes mains que déjà il avait disparu. Mais cela ne me chagrinait guère ».

Adrienne raconte la suite de sa première journée après sa rencontre avec Georgine : « Je suis rentrée à la maison. Maman était indignée. D’abord de ce que j’osais revenir à la maison. Et deuxièmement – nous aimons le paradoxe – que je n’étais plus revenue à la maison depuis dix heures et demie. C’était justement l’heure du souper, ils n’avaient pas mis de couvert pour moi. J’ai donc pris de la vaisselle dans l’armoire et j’ai mis le couvert à ma place. La bonne me regarda comme si j’étais une invitée étrangère, c’était une nouvelle bonne. Et maman interdit aux garçons de me parler. Elle non plus n’a pas dit un mot. C’est fini, je ne te parlerai plus. Après m’avoir grondée. Puis j’ai fait mon lit. Je me suis encore agenouillée longtemps au pied de mon lit et j’ai pleuré. Et je me suis demandé si tout cela avait au fond un sens… Pendant trois semaines, maman ne m’a pas dit un seul mot. Aucun mot. Mes frères et ma sœur non plus. De temps en temps j’ai oublié qu’ils ne me parlaient pas. Le soir et le matin, j’ai dit bonjour et bonsoir naturellement. Et à table, quand ils se parlaient, il m’est arrivé à l’occasion d’intervenir dans la conversation. Mais ils n’ont jamais répondu… Souvent aussi ils ne me mettent pas de couvert. Il n’y a que Theddy qui m’a souvent dit un petit mot dans l’escalier. Devant maman, il n’en a pas le droit » (G 100-101 ; F 207-208.227)

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