41.5 La vie d’Adrienne von Speyr

41.5 La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

I . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

V. Étudiante en médecine (été 1923 – été 1927)

1. Premier semestre (de Pâques à octobre 1923) (suite)

Les cours Adrienne se rend au premier cours de travaux pratiques chez le Professeur Fichter : la chimie inorganique. « C’était merveilleux ; dès le premier instant, on travaillait réellement et j’ai acquis là une sérieuse base en chimie… Plus tard le Professeur Fichter me dit que j’avais été la meilleure élève qu’il ait eue de toute sa vie, ce dont je ne fus pas peu fière, d’autant plus que ça n’allait pas partout aussi bien ».

Aux travaux pratique de botanique, ce fut plus laborieux. « Le cours était très ennuyeux, et je ne suivais que péniblement. Il en allait exactement de même pour la physique. C’est vraiment dans ces deux branches que les lacunes de mes études secondaires se montraient sous leur plus mauvais jour ».

« Le cours quotidien de zoologie était très curieux ». Il était donné par le vieux Zschokke qui était toujours gentil avec Adrienne parce que son père avait déjà été son élève, « et manifestement un très bon élève ». Suivait le cours pratique donné par Zschokke et ses deux assistants dont l’un était Adolf Portmann avec qui Adrienne se lia bientôt « d’une très bonne, d’une très profonde amitié ». Et puis il y avait tous les autres cours.

« J’étais heureuse d’étudier avec des garçons ; je me trouvais plus libre qu’en étant exclusivement avec des jeunes filles. De plus, comme j’étais la seule jeune fille à commencer ses études ce semestre, il était naturel que je m’attache davantage aux garçons ». Pendant ce premier semestre, Adrienne se lia surtout avec Adrian Sutermeister et Willy Roessiger. « Nos relations étaient tout à fait naturelles et gaies. Nous nous asseyions les uns à côté des autres durant les différents cours et allions ensemble d’un bâtiment à l’autre, car à cette époque tout était très disséminé. Nous parlions énormément de nos futurs problèmes professionnels, de nos rapports avec nos semblables, de notre volonté de comprendre et d’aider. Nous étions constamment du même avis, et même si ce n’était pas toujours du premier coup, nous parvenions pourtant très vite à une solution commune et amicale ».

« Au cours du semestre, nous faisons parfois des excursions avec le professeur de zoologie ou celui de botanique. A la première sortie de zoologie, nous allâmes dans le Jura chercher des salamandres ; j’en ramenai beaucoup à la maison et les installai confortablement dans un aquarium ouvert… Les excursions avec Zschokke étaient connues pour se terminer par une beuverie en règle, des plus tapageuse ; Adrian et Adrienne alors s’esquivaient, « le plus souvent de bonne heure, et nous rentrions à la maison par un autre chemin » (F 208-211).

Un dimanche Fichter a invité Adrienne à dîner. « Il m’a dit que j’étais son étudiante la plus douée, il n’avait jamais vu quelque chose comme ça… Il s’occupe follement de ses étudiants. Et je dois recevoir une bourse et une dispense des frais de cours. D’habitude on ne reçoit cela que plus tard, mais les exercices que j’avais faits aient été si corrects qu’ils peuvent tenir lieu de travail ». Puis il y a eu « des explications curieuses avec Fichter. Il voulait absolument que j’étudie la chimie… Il voit une carrière académique : je dois absolument étudier la chimie ; ensuite tout allait rouler, je deviendrais chargée de cours. Moi : Je préfère rester en médecine. Lui : Est-ce qu’on a le droit de laisser tomber des aptitudes aussi évidentes ? Moi : Peut-être, peut-être, peut-être ai-je toujours été douée pour ce que j’ai justement à faire… Maman a dit que je n’étais douée pour rien. Je veux médecine, c’est comme ça ».

Adrienne eut aussi une histoire avec Zschokke. « Quand je lui ai donné mon carnet de présence : Quoi ? Des études de médecine ? Vous devez laisser ça tout de suite aux autres. Vous devez étudier la zoologie, vous êtes arrivée si loin, vous avez des aptitudes évidentes… Il a déjà le thème pour la thèse… Finalement il a dit : Laissons l’affaire ouverte. Je ferai de la dissection au prochain semestre d’hiver, c’est très bien aussi pour les zoologues ».

Le climat à la maison « A la maison, l’interdit du silence fut brusquement levé ; Willy avait en effet quitté son institut bernois et fréquentait maintenant à Bâle l’Institut Minerva ; il avait besoin de leçons d’anglais que je pus lui donner, reprenant ainsi une place normale dans la famille ». Fichter invita madame von Speyr à souper. Elle en fut très flattée et elle trouva alors que les études « avaient peut-être quand même un sens maintenant que je pourrais devenir chimiste. Mais ensuite elle fut à nouveau fâchée parce que je ne prenais pas la chimie ».

Les leçons particulières rémunérées demandaient beaucoup de temps à Adrienne, mais « à cette époque, j’avais besoin de très peu de sommeil, quatre à cinq heures me suffisaient largement.Mon sommeil eût été à coup sûr trop court si je ne m’étais rattrapée par une nuit incroyablement longue, du samedi au dimanche. Le samedi soir, je prenais un bain tout de suite après le souper, j’étais déjà au lit vers huit heures et, pour autant que je m’en souvienne encore, je dormais d’un trait jusqu’à ce qu’on sonnât pour le dîner du dimanche, autour de midi et demi. C’était le lever le plus pénible de toute la semaine. Le dîner du dimanche consistait toujours en un bouilli, telle avait été la coutume chez ma grand-mère, à La Chaux-de-Fonds, et ma mère avait repris cet usage ». Comme Adrienne gagnait de l’argent avec ses leçons particulières, madame von Speyr estima que sa fille devait payer le dessert à la maison le dimanche, « et un bon » (F 211-212. 219 ; G 101-103).

Vacances d’été « Le premier jour des vacances d’été, je retournai à la Waldau ». Pour la première fois de sa vie, Adrienne y retournait dans une atmosphère d’incertitude : son oncle lui en voudrait peut-être encore. Mais on la reçut très aimablement et Adrienne dut raconter à son oncle beaucoup de choses sur ses expériences de son premier semestre. « Il semblait presque avoir oublié combien il avait été hostile à mes projets ».

« Quelques jours après, mon oncle s’étonna que je ne joue plus jamais sur son magnifique piano à queue ; je dus alors lui avouer qu’une de mes premières visites au semestre d’été avait été pour mon professeur de piano ; je lui avais annoncé, le cœur lourd, que je le quittais, ne pouvant mener de front deux choses aussi importantes que la musique et la médecine, et il m’était impossible d’envisager la musique seulement comme un à-côté, un délassement. Je ne dis pas à mon oncle que le sacrifice m’avait beaucoup coûté, mais que j’avais su avec certitude que la médecine, telle que je la voyais, exigeait dès le début des sacrifices, peut-être même des sacrifices dont le sens ne sautait pas immédiatement aux yeux, mais qui pourtant, par leur caractère de pur sacrifice, étaient réclamés par Dieu qui pouvait les utiliser selon ses desseins. Et d’une certaine manière, je croyais très fermement qu’il avait désiré ce sacrifice pour que je m’occupe davantage des hommes ».

Au cours de ces semaines de vacances, quelque chose angoissait Adrienne : la salle de dissection. « Penser aux cadavres humains comme image de la mort m’épouvantait ; et tout autant le fait de devoir vivre avec eux et d’apprendre d’eux quelque chose en les disséquant… Je ne pouvais me défaire de cette pénible préoccupation intérieure : la salle de dissection. Je comptais les mois, les semaines, les jours me séparant du début de ce travail redouté… Je ne pouvais pas non plus comprendre qu’un corps après la mort puisse être ainsi livré ». Adrienne en parla un jour à son oncle, mais il ne fit qu’effleurer le sujet, « comme si la salle de dissection était la chose la plus accessoire du monde ». Et Adrienne n’eut pas le courage de lui dire combien cette pensée la tourmentait (F 212-213).

Dieu et la mort « D’une certaine manière, j’ai peur des morts, premièrement parce que moi-même je n’aimerais pas être disséquée… Et ces cadavres sont si totalement nus et alors on commence à couper jusqu’à ce qu’on arrive à un os et finalement ça se termine par un petit paquet d’os. Je trouve ça absolument horrible. Ça me serait égal d’être morte, mais auparavant il devrait se passer quelque chose de tout différent. Je ne voudrais pas mourir avec tous les péchés que j’ai sur la conscience. Avant de mourir, je devrais changer de fond en comble. Je pense : quand on est à la dissection, on se heurte sans cesse à la mort en pensée… Je pense que pour le péché il y a encore quelque chose de très important à faire. Je suis tout à fait sûre qu’on peut en être débarrassé de manière palpable… Il faut sans doute qu’on soit éduqué à la mort d’une certaine manière. Et peut-être que toute la vie devrait être une éducation à la mort. La porte de la mort par laquelle on doit passer » (G 103).

Pendant ces vacances, Adrienne se rendit compte à quel point elle aimait la Waldau, non seulement comme résidence de son oncle et de sa tante, « mais aussi dans son ensemble, comme établissement et comme endroit. Chaque coin du jardin, de la forêt, des chemins et même de la maison ne m’était pas seulement familier mais très profondément cher. Des souvenirs surgissaient de partout… Et j’aimais la vie autant que j’aimais les hommes, comme un don gratuit de Dieu ». Dans la journée, Adrienne était souvent au milieu des malades ; elle avait de longues conversations avec de nombreuses jeunes filles ; « la plupart d’entre elles n’étaient pas loin de trouver agréable la vie de l’établissement, plus agréable que la dure existence du dehors à laquelle j’essayais de donner un sens vivant, peut-être sans succès ; mais je me sentais pourtant tenue de le faire ».

« A l »église prêchait le pasteur Henzi ; c’était un gentil vieux monsieur qui faisait des sermons avec un grand sérieux, mais je m’intéressais davantage aux malades et à l’expression de leurs visages qu’à ses paroles ; je faisais toujours le chemin du retour avec quelque patientes, et aurais tellement aimé leur communiquer quelque chose que je ne possédais pas : une certitude dans la foi » (F 213-215).

2. Deuxième semestre (Hiver 1923-1924)

Fin des vacances « Le retour à Bâle fut étrange ; c’était comme si j’étais mise devant un nouveau choix ; les études de médecine me paraissaient interminables ; en mettant les choses au mieux et si je ne perdais pas un seul semestre, il y avait cinq ans jusqu’à l’examen d’État, donc encore cinq ans sans activité vraie ; et mon désir de pouvoir aider était si violent qu’il en devenait déraisonnable ; qu’allaient devenir en attendant les malades de la Waldau avec lesquels j’avais établi un véritable contact pendant les vacances ? Quel rapport entre la salle de dissection et nos conversations, qui étaient cependant pour eux une sorte de soulagement, peut-être même une aide réelle ? Ne devrais-je pas plutôt devenir infirmière psychiatrique, tout de suite, au lieu de gaspiller des années en études qui au demeurant étaient un obstacle à toute activité immédiate ? Et ces réflexions n’étaient pas seulement une fuite devant la salle de dissection.

A la fin du voyage, un petit incident me rendit ma certitude, d’ordinaire inébranlable. Une femme voyageait avec deux tout petits enfants ; pendant qu’elle s’occupait de l’un, je gardais l’autre ; cela me fit comprendre qu’on pouvait trouver partout des hommes ayant besoin qu’on leur rende de petits services, et j’en trouverais sûrement sans peine au cours de mes études » (F 215).

La vie à Bâle La dernière semaine de vacances, la famille déménagea pour s’installer Sevogelplatz. « J’ai une chambre pour moi tout en haut. Une mansarde. Je n’habite qu’avec les servantes. Chaque habitation a deux mansardes pour les servantes, tout en haut nous avons un grand couloir et ces mansardes… Mais j’aime bien être en haut… Maman ne veut pas que la femme de chambre fasse quelque chose pour moi ». Il faut donc qu’Adrienne s’occupe elle-même de sa garde-robe : acheter du tissu, confectionner elle-même ses vêtements. Et puis il y a l’entretien de sa chambre : « Une fois par semaine je dois la faire à fond ». Et puis monter elle-même le bois de chauffage. « Les flâneries en ville se firent beaucoup moins fréquentes, les distances étant devenues trop grandes (avec le déménagement) ; naturellement on les surmontait en prenant le tram qui s’arrêtait devant la maison. Je crois n’avoir appris le nom de personne durant toutes ces années où je circulai en tram ; pourtant je me sentais très proche de tous ces gens que je rencontrais pour la plupart chaque jour ; la demoiselle au manteau de peluche, qu’elle relevait soigneusement chaque fois qu’elle prenait place, pour ne pas s’asseoir dessus ; l’employé de banque, qui lisait de petites brochures pieuses, presque chaque jour une nouvelle ; la jeune fille qui à peu près à chaque arrêt se regardait vite dans son miroir ; des écolières que j’aidais pour leurs devoirs de français et qui m’en voulaient beaucoup si je n’étais pas dans le tram, alors qu’elles auraient eu grand besoin de moi. Le trajet de midi était toujours amusant, car il y avait bon nombre d’habitants du quartier de Sankt Alban (quartier où résidaient autrefois beaucoup de vieilles familles aristocratiques) qui se signalaient en parlant très fort, et on avait part à de nombreux mystères qui devenaient publics mais ne présentaient le plus souvent que fort peu d’intérêt. D’interminables histoires de malades, les aventures des bonnes et des menus avec les recettes appropriées formaient l’essentiel de ces bavardages. D’ordinaire les autres trajets , sans être animés par des conversations, étaient pourtant pleins de vie » (F 215-217 ; G 106-107).

La salle de dissection La première chose par laquelle commençait le semestre d’hiver était la salle de dissection. En haut de l’escalier, Adrienne retrouve ses amis Adrian Sutermeister et Willy Roessiger. « Sutermeister est un type très sympathique. Les deux ont commencé avec moi et nous faisons tout ensemble. En médecine, je suis l’unique fille qui ait commencé au printemps. Nous sommes tout le temps ensemble. Tous les trois, d’un bâtiment à l’autre. Ils m’ont attendue devant la porte de la salle de dissection. Le Professeur Ludwig a ouvert la porte et il a dit : Ladies first. Et j’ai dû commencer tout de suite. Cela s’est passé si vite que je n’ai pas eu le temps de voir que c’était un cadavre entier. Ils sont aussi préparés, gris foncé. ‘Mademoiselle von Speyr (Note de l’éditeur : Les Bâlois prononcent ‘von Spir’, c’est pourquoi à l’université Adrienne est appelée Spierli), préparez-moi le platisma’ (Les Fragments autobiographiques orthographient platysma, et Geheimnis der Jugend platisma). Je n’en avais aucune idée naturellement et je ne pouvais pas retenir le nom. Jamais je n’ai eu autant de peine à me faire entrer un nom dans la tête. Et ensuite tout a été sans problèmes et ça s’est très bien passé… Je n’ai jamais eu de succès en anatomie. Si, à la fin du semestre, le Professeur Fichter avait prétendu n’avoir jamais eu une élève aussi douée que moi, je suis restée pour le Professeur Ludwig un bien triste souvenir… Pourtant je finis par aimer la salle de dissection, grâce à la compagnie de mes amis bien vivants plutôt qu’à celle des cadavres. Ces deux hivers durant, je disséquai le plus souvent avec Roessiger ou Sutermeister ; c’étaient de bons amis et quand nous étions ensemble, nous étions toujours gais et naturels »… Réflexion que se fait Adrienne : « Les morts sont très contents d’une certaine manière dans la salle de dissection. De leur vivant, cela leur aurait peut-être été désagréable, mais maintenant je crois qu’ils ont vu Dieu. Et je me demande si nous ne devrions pas comprendre par eux quelque chose de la vie. Du fait qu’ils ont vu Dieu  » (F 218 ; G 106).

Durant cet hiver, Adrienne suivit aussi des cours de sciences naturelles et les travaux pratiques de zoologie chez le Professeur Zschokke. « J’ai beaucoup à travailler. J’ai une très mauvaise mémoire pour les mots. En anatomie, tous ces noms incroyables des muscles me hérissent le poil. Et j’aimerais bien avancer rapidement dans les études ». Par ailleurs elle donnait beaucoup de leçons particulières après le souper si bien que la plupart du temps elle travaillait dans sa « chère mansarde » jusqu’à deux heures du matin, et elle se levait à six heures (F 218-219 ; G 108).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? A cette époque, Adrienne n’allait plus à l’église le dimanche, elle ne s’y sentait pas à sa place. « Plus que jamais, il me semblait que tout aurait dû être autre : quelque chose m’empêchait très profondément de ressentir à l’église la proximité de Dieu, et les sermons ne laissaient en moi que du vide ». Elle n’aime pas recevoir la sainte cène à l’église, et elle n’aime pas non plus s’en aller quand les autres la reçoivent. Mais elle priait plusieurs fois par jour « même pour les demandes les plus impossibles, pour des gens que je ne connaissais pas, mais qui me montraient un visage chagrin , parfois pour les cadavres de la salle de dissection, bien que j’eusse beaucoup de peine à imaginer qu’ils aient été une fois réellement vivants ». Et puis elle priait aussi pour que les études soient comme il faut et pour l’aide qu’on peut apporter aux autres, et pour les camarades qui ne veulent pas croire, et pour Adrian qui est si triste parce qu’il ne croit plus, et pour les filles qui étudient. « Il y en a beaucoup qui vont étudier uniquement pour être avec les étudiants. Cela ne fait pas de bien aux étudiants et encore moins aux filles » (F 219 ; G 108-109).

Adrienne et ses amis se demandaient parfois « s’il était vraiment justifié devant Dieu de disséquer si longuement des corps humains jusqu’à ce qu’il n’en reste que les os… Un beau matin, un de nos camarades cessa de paraître… Tout d’abord à peine remarqua-t-on son absence, et quand on commença à penser que peut-être il était malade, le bruit courut qu’il avait passé en théologie. Cela me préoccupa beaucoup. La théologie m’avait toujours fait l’effet d’être une tentation ; j’aurais beaucoup aimé m’occuper du salut des âmes et pénétrer aussi les mystères de Dieu, mais il me semblait que la clé pour le faire restait toujours cachée. Je ne croyais pas non plus qu’être femme pasteur soit une véritable profession ». A la réflexion, il était impossible à Adrienne de se représenter le mariage d’un théologien. « Le célibat me semblait la seule chose possible » (F 221-223).

Demande en mariage Entre étudiants, « de temps en temps nous parlions du mariage, en tant que problème d’ordre général. Quelques-uns étaient d’avis que théoriquement il serait bon, même pour un médecin, de rester célibataire. Puis une foule de questions surgirent, auxquelles je ne pus pas tout à fait souscrire, mais qui me firent comprendre que pour un homme le célibat était bien plus difficile que ce que je pensais. Je ne fus pas autrement surprise de recevoir cet hiver-là deux demandes en mariage, mais je me gardai bien d’en souffler mot à la maison. Maman n’aurait pas compris mes refus immédiats, pour ainsi dire irréfléchis. Irréfléchis pour la simple raison que personnellement le problème du mariage ne me préoccupait pas le moins du monde pour l’instant ».

Avec une ancienne camarade d’école, qui étudiait la botanique, Hanna Huber, Adrienne fut invitée au bal des professeurs par le Docteur Witschi qui donnait « un cours indiciblement ennuyeux sur l’hérédité ». Adrienne y allait surtout à cause de Portmann « avec lequel nous avions toujours avant et après d’intéressantes discussions ». Et au cours de cette soirée de bal où il y eut plus de conversations que de danses, le beau-frère de Witschi « demanda incidemment à Adrienne si elle ne serait pas disposée à l’épouser. Comme je refusais énergiquement, il posa la même question une heure plus tard à sa camarade d’école qui ne fut pas davantage séduite. Comme nous avons ri de ce brave homme qui était en plein divorce – c’est du moins ce qu’on raconte – et qui faisait des demandes de mariage à la chaîne » !

Vacances « Les vacances à la Waldau se passèrent comme auparavant : journées sans histoires mais bienfaisantes. L’odeur pénétrante de la salle de dissection s’effaça peu à peu, ce fut une sorte de délivrance… Pendant ces vacances, j’ai très peu travaillé, mais beaucoup prié. Je me sentais riche de tout ce que j’avais vécu ces derniers mois mais éprouvais un violent besoin de tout déployer devant Dieu, de le lui présenter, de le lui donner pour le recevoir à nouveau de sa main, bien ordonné, plus léger et plus sûr » (F 223-225).

3. Troisième semestre (Été 1924)

Le vélo « Un jour avant le début du semestre, je rentrai à Bâle et m’achetai un vélo anglais tout neuf, avec trois vitesses. J’aurais pu danser de joie avec mon vélo, et ce fut, au moins pour l’été, la fin des courses en tram ; j’avais acquis une nouvelle indépendance, n’étant plus tributaire des douze minutes de trajet. Et ce vélo était une splendeur, étincelant, bien gonflé, avec des freins irréprochables. Je circulais beaucoup plus qu’il n’était nécessaire, le soir surtout, à travers les rues du quartier que parfumaient les arbres en fleurs, ou le long du Rhin sous les doux tilleuls… Combien j’aimais les nuits d’été ! J’allais rarement plus loin, mais toujours dans mes coins préférés et sans fin les mêmes, le plus souvent seule. De temps à autre, je me promenais aussi avec Portmann et Obermeyer. Ce dernier était une jeune zoologue, ami de Portmann, calme, presque un peu triste, mais bon et sympathique. Quand il était seul, il parlait de Portmann avec enthousiasme ; comme j’aimais l’écouter » !

Les cours « Pendant ce semestre, j’eus moins de cours, car j’avais déjà suivi ceux qui étaient obligatoires pour le premier examen de propédeutique. En revanche je travaillais beaucoup en zoologie… Chez le redouté, mais aussi, faut-il le dire, très aimé Ludwig, j’avais, une après-midi par semaine, un cours d’histologie qui me plaisait beaucoup plus que l’anatomie. Il avait lieu dans la salle où se donnait l’hiver l’anatomie, mais les cadavres étaient absents ; l’odeur même avait disparu et avec elle la tristesse qui d’ordinaire s’attachait à cette salle ; à présent je la trouvais même gaie, et gais aussi les dessins des tissus sous le microscope ; c’était comme si ceux-ci avaient maintenant un sens véritable, un rapport évident ».

Au cours de cet été, Adrienne alla moins souvent du côté de l’hôpital au Petersgraben ; elle y alla pourtant un jour avec Obermeyer, « et je lui expliquai ce que cela représentait pour moi de longer le jardin de l’hôpital : c’était comme une petite hypothèque sur le futur, une prise de contact – même de loin – avec la vie de l’hôpital. Il comprit très bien. Les études me paraissaient souvent sans rapport direct avec la réalité des malades. Mais si le soir, en regardant depuis le Petersgraben les fenêtres illuminées de l’hôpital, j’apercevais parfois des ombres se mouvoir, je savais alors que là-bas il y avait de vrais malades ; c’est là-bas que j’irais plus tard et trouverais une tâche… Je ne parvenais pas à me représenter toute la beauté du travail à l’hôpital que j’attendais avec joie ; bien plutôt il me semblait parfois que cela avançait lentement. La salle de dissection n’entrant plus en ligne de compte, le travail du semestre me plaisait beaucoup ; je ne le prenais du reste que comme une préparation à quelque chose de bien plus essentiel » (F 225-226).

Les camarades et les amis « La vie avec mes camarades était agréable et riche du point de vue humain. Mes amies de l’école avaient peut-être un peu passé à l’arrière-plan et je les voyais moins. Les filles sont dans un coin, mais je ne suis jamais avec elles… Je suis amie avec elles, mais je suis surtout avec les garçons. Ils sont magnanimes ». Elle a beaucoup de conversations sur la religion. « Mezner avec qui nous avons la physiologie ne croit pas du tout. Il dit : s’il pouvait respirer volontairement, il pourrait aussi vivre volontairement. A la mort, mes forces sont à bout, ma puissance d’autodétermination est épuisée, c’est pourquoi je n’ai plus de raison de continuer à exister ». La grande question maintenant entre étudiants, c’est la propagation des humains. Il y a des étudiants qui disent des grossièretés, mais si quelqu’un dit quelque chose qui n’est pas correct à cent pour cent, Adrian et Erwin le boxent parce qu’ils ne veulent pas que je l’entende ». Elle sait que beaucoup de garçons ont des histoires de filles.

Un soir, après une soirée organisée par Zschokke pour ses étudiants, « nous sommes rentrés chez nous à pied, tard, et quelques-uns avaient trop bu », et un étudiant qui était déjà médecin lui a demandé s’il pouvait l’accompagner. « J’ai dit oui ; je pensais : avec les autres. Vers trois heures du matin. Mais tout d’un coup nous fûmes seuls, lui et moi, et il s’est jeté sur moi et j’ai été prise d’une rage folle, il a voulu me donner au moins un baiser. A la place, je lui ai donné une gifle. Et au même moment Wilhelm et Adrian furent là, ils avaient vu venir quelque chose de ce genre et ils avaient simplement couru derrière nous ».

Le soir elle allait parfois « chez Pauline Müller qui savait toujours donner à nos rencontres quelque chose de solennel… Comme elle avait pour les hommes un très grand amour et un intérêt plein de vie, chacune de nos conversations avait pour moi de l’importance ». Adrienne allait plus souvent chez Georgine Gerhard qui habitait tout près de chez elle. « Mes visites y étaient fréquentes, presque toujours courtes, mais constamment empreintes d’une chaude affection » (F 226-227 ; G 110-111).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? « A la maison il n’y avait guère de changements. Maman n’était toujours pas réconciliée avec mes études, et je devais continuer d’apprendre à me taire, ce qui m’était pénible, surtout les jours où j’avais assisté à beaucoup de choses dont j’aurais aimé parler ». Adrienne travaille beaucoup. « Mais si seulement je savais ce qu’il en est du Bon Dieu ! » Elle se réjouit à la pensée que dans un an elle sera auprès des malades. Ça avance. On a l’impression qu’on va lentement de la matière aux hommes et parce que ça avance, je devrais aussi avancer intérieurement. Et je prie le Bon Dieu pour cela. De temps en temps on a l’impression qu’on est terriblement riche et qu’on ne sait pas où répandre ses richesses. Et alors on essaie de tout donner au Bon Dieu » (F 227 ; G 111).

Depuis qu’elle est à Bâle, elle a souvent mal à la tête, mais elle ne prend pas de calmant. « Auparavant j’étais toujours dans les montagnes et maintenant j’ai du mal avec le foehn. Je pense qu’on doit offrir la douleur ». Est-ce que Dieu peut en faire quelque chose ? Elle n’en est pas sûre. « S’il n’en fait rien, tant pis, mais s’il pouvait en faire peut-être quelque chose… Quand elle est seule à la maison, elle ne cuisine rien pour elle-même ; elle a l’impression qu’elle doit apprendre à faire des choses de ce genre ». Il y a des moments où elle se croit riche. « Et de temps en temps je pense, ou mieux, je sais que je suis très riche. Alors je dois être un peu juste, cela m’oblige donc à faire des aumônes plus généreuses ». Et quelle est sa richesse ? « Que je sois si épargnée… par exemple, que je puisse beaucoup prier. Que j’aie de si bons amis. Et que j’aie en moi un amour fou. Pour… l’autre Bon Dieu. Et pour les hommes. Et pour le monde. Si bien qu’on voudrait simplement le crier, pousser des cris de joie ! » Pendant tout un temps elle a toujours mis des cailloux dans ses souliers. « Est-ce que c’est fou ? Je le faisais quand je savais que je ne pourrais pas enlever les cailloux… De temps en temps je dois faire des choses comme ça et je dois arrêter. Maintenant je fais surtout des choses qu’on ne peut pas arrêter. Qu’on doit réaliser jusqu’au bout. Quand on est aux cours, je ne peux pas enlever tout d’un coup mes souliers et enlever deux cailloux. Sinon tous demanderaient comment ils y sont entrés. Je dois apprendre à murer les portes de sortie ». De temps en temps elle s’impose du mal elle-même « pour que la souffrance dans le monde ne soit pas seulement une souffrance qu’on ne peut pas éviter. Mais aussi une souffrance volontaire ». Après coup elle a peur de mal faire en se faisant du mal volontairement. Elle a peur d’en faire trop dans ce domaine. « C’est peut-être bête, je ne sais pas. Ou bien quand je rentre à la maison et que j’ai une soif terrible – j’ai toujours soif -, je ne bois pas. Ou bien quand je meurs déjà à moitié de soif, je mets encore beaucoup de sel dans la soupe. Mais tout cela, ce sont des affaires stupides. Je ne dors pas parce que j’ai trop soif. Ou bien je pense au travail du lendemain et je capitule et je vais boire » (G 112-113).

Vacances Au début des vacances, Adrienne va avec ses frères et sa sœur à la Waldau. Elle veut y bosser en vue des examens, mais « à la Waldau c’est difficile à cause de tante Jeanne qui, toutes les cinq minutes, veut quelque chose. Ça fait partie de sa nature. Et j’ai l’impression que ça s’est beaucoup aggravé. Elle aime bien sentir que nous sommes là. On ne peut rien faire de la journée. Ma première semaine, j’ai essayé, mais c’est impossible. Maintenant je me lève chaque matin à quatre heures. A six heures, on doit aller voir le jardinier, le menuisier, on doit aller à la lessive, en ville, que sais-je encore ? ».

Adrienne prend souvent le petit déjeuner avec son oncle. « A six heures moins cinq. De quatre heures à six heures moins cinq on bosse. Puis le petit déjeuner. Du thé, et mon oncle fait du pain grillé. Nous ne parlons jamais des études. Il parle des études pour elles-mêmes. De ce qu’on apprend et de ce qu’on fait, mais jamais du but des études ». Adrienne n’avait pas encore de microscope et elle a réussi à emprunter pour cela de l’argent à son oncle ; voici comment elle s’y est prise : « Je lui ai dit, mine de rien : A propos, tu m’as dit que tu ne voulais pas payer mes études. Mais tu n’as jamais dit que tu ne voulais pas m’acheter un microscope. Il m’a alors glissé deux mille francs dans la main ». Quand Adrienne se maria, l’oncle rendit à Adrienne la reconnaissance de dette : il ne voulait pas qu’elle commence son mariage avec des dettes.

Aumônes Que sont devenus les deux mille francs ? On l’apprendra plus tard : elle n’a dépensé que mille deux cents francs et des poussières pour le microscope. « J’ai donc fait un beau bénéfice. Cela m’a encore fait des souliers, des robes et un manteau d’hiver et différentes petites choses, du tissu aussi pour du linge, et il m’est resté 370 francs. Et alors j’ai eu l’impression que j’étais maintenant ‘well settled’… Un tel capital ! Donc : liquider cet argent… J’ai donné cent francs à Slavatowsky, d’une manière anonyme. Un étudiant polonais, très pauvre. Et… cinquante francs dans trois églises : église Sainte-Marie, église du Saint-Esprit et église Sainte-Claire. Et le reste, les 120 francs, je les ai pris en voyage pour une aumône ».

Mais pourquoi ces dons dans trois églises catholiques ? « Peut-être qu’autrefois j’ai pensé du mal des catholiques. A cause des cous sales et de choses du même genre ». Que pense-t-elle aujourd’hui des catholiques ? « Je ne sais pas justement… Les catholiques me fatiguent. Si je suis souvent si fatiguée, c’est sûrement aussi à cause des catholiques… Leurs miracles me fatiguent. Comment expliquer cela ? Si vous avez la foi, vous pourrez transporter des montagnes. A-t-on jamais entendu qu’un protestant ait transporté des montagnes ? Moi en tout cas je n’en ai pas connaissance ». Et il y a les miracles catholiques : Lourdes, des guérisons de malades, des saints… « Dernièrement, quand j’ai ouvert la Bible exceptionnellement, je suis tombée sur cette foi qui transporte les montagnes et j’ai dû penser : en tout cas cette foi a disparu chez les protestants ». C’est pour cela qu’elle a donné l’argent dans trois églises catholiques.

La danse et la foi Après le petit déjeuner à la Waldau, Adrienne travaille encore jusqu’à neuf heures et c’est fini pour la journée. Le soir, c’est autre chose. « Nous dansons comme des fous. Chez les de Quervain, il y a eu trois bals au début des vacances. Hélène et moi, nous y fûmes à chaque fois, nous y avons passé la nuit. C’était amusant. J’apprends aussi l’anglais. Il y a là une foule d’Anglais… J’aime terriblement danser… Ces trois premières semaines, j’ai dansé cinq fois la moitié de la nuit. Et alors on se demande : peut-on utiliser tant de temps à danser ?… Est-ce que je ne devrais pas plutôt prier ces soirs-là ». Et il arrive une fois de plus ce qui devait arriver : un jeune médecin est follement amoureux d’Adrienne. « Il m’a apporté des roses comme personne encore ne m’en a apporté. Et il est encore joli. A vingt-deux ans, il serait peut-être bientôt temps qu’on pense à avoir des enfants… On dit que je suis très fatiguée, on ne cesse de m’envoyer d’un docteur à l’autre, je dois beaucoup dormir, j’ai mauvais mine. Mais on me permet de danser. Parce que je dois dormir, je prie rarement durant la nuit. Je danse d’autant plus… De temps en temps je pense : je suis joyeuse et je danse. Et de temps en temps je pense que j’aurai une vie difficile… Je ris quelque part, naturellement. Mais si on sait cela, ne devrait-on pas prendre des moments tranquilles comme maintenant à la Waldau pour plus de recueillement ? » Mais elle n’a pas d’argent, elle ne peut pas être ailleurs qu’à la Waldau, elle aimerait quand même bien être quelque part – huit jours peut-être – où elle ne ferait que prier. « Qu’est-ce que la foi au fond ? C’est quand même une force. Et si on n’a pas cette force, on vit néanmoins très bien. Alors quoi ? On vit alors d’un semblant de force. Je ne cesse de penser à beaucoup de gens.

Quand je prie maintenant, c’est triste parce que je le fais comme un devoir et non plus comme un amour. C’est comme si j’étais mariée à un vieil homme convenable ; il serait devenu vieux tout d’un coup et il ne comprend plus ce que je lui dis. Ou bien suis-je vieille ? Est-ce qu’on est vieille à vingt-et-un ans ? Enfin j’approche maintenant de vingt-deux… C’est une sorte de fidélité… Comme si le vieil homme avait été jeune autrefois et qu’il m’aurait voué sa jeunesse et je dois néanmoins être gentille avec lui. C’est devenu un devoir, ce n’est plus un plaisir… A la vérité, je ne peux pas vivre sans plaisir. Mais justement j’ai peur ; si la prière est maintenant un devoir qu’on accomplit en quelque sorte, c’est qu’il y a quand même quelque chose de faux en moi. Je sais bien que le Bon Dieu n’est pas devenu plus vieux qu’il y a cinq ans. Et pourtant je le traite ainsi. Et alors je pense – c’est très triste ce que je pense de temps en temps – qu’on pourrait fuir le vieil homme. Mais cela, je ne le veux pas ». A cette époque, Adrienne ne lit plus du tout la Bible. « Parce que je n’y comprends plus rien de rien… De temps en temps je regarde les images dans l’histoire biblique. Tante Jeanne en a de ravissantes. Mais ce n’est plus tout à fait de mon âge » (G 114-118 ; F 253).

Le tour en vélo « Puis j’ai fait un grand tour en vélo. Je suis partie pour trois semaines. Qu’ils me l’aient permis, c’est déjà beaucoup. Mon oncle était follement agité du fait que je voulais partir seule. Il avait peur, comme si j’étais un caneton qu’il avait élevé laborieusement sous ses ailes. Finalement il a accepté quand même ». Un matin, de bonne heure, elle enfourcha son vélo. « J’avais solidement fixé sur la roue arrière un panier japonais avec toutes mes affaires. Par dessus il y avait une gourde. Mon oncle m’accompagna jusqu’à la porte du jardin qui d’ordinaire à cette heure était encore fermée ; il était un peu inquiet, craignant que je me fatigue ou ne commette quelque bêtise. Je lui promis d’être prudente et d’écrire souvent. Ce début de voyage reste pour moi inoubliable ; la journée était déjà chaude, mais la ville encore déserte lorsque je franchis le;pont de la gare. Peu après la gare commençait la route de Morat, merveilleusement bonne, avec de splendides paysages ; j’étais si enthousiasmée que je chantais parfois très fort. Il me semblait qu’il n’y avait pas de plus grand bonheur que de rouler en vélo dans l’enchantement de ce monde matinal. J’étais en si bonne forme, de si bonne humeur que j’allai sans m’arrêter jusqu’à Saint-Loup ».

Saint-Loup « L’arrivée fut pour moi pareille à un retour en famille ; comme j’aimais de me retrouver dans cette maison à la fois tant aimée et redoutée ! J’allais et venais, parlant aux sœurs que je connaissais ». Puis Adrienne se rendit à la chapelle, elle resta longtemps assise à la petite tribune. Elle dut vaincre la tentation de s’endormir là, mais elle comprit qu’elle ne devait dormir sous aucun prétexte : « Il me fallait réfléchir et prier. La prière dans une chapelle m’était devenue étrangère et la paix ne voulait pas se faire en moi. J’avais en ce moment même le sentiment très net, fondamental, d’avoir à présent, sur-le-champ et de toute urgence quelque chose à comprendre ; quelque chose se révélait qu’il fallait saisir immédiatement. Je me dis que dans cette chapelle on devrait prier à genoux, mais il n’y avait aucune possibilité de le faire. Puis il me vint à l’esprit que Saint-Loup devrait être catholique. Je faillis éclater de rire à cette idée, car c’était à la fois comme une libération de l’angoisse qui m’accablait toujours pour tout ce qui concernait Saint-Loup, et en même temps une absurdité. Que savais-je donc du catholicisme, du service catholique ? La version catholique de Saint-Loup serait un couvent avec une obéissance totale, un dévouement sans relâche. Et avec la Mère de Dieu, qui fait absolument partie d’un couvent. A cet instant, le souvenir de ma vison de la Mère de Dieu dans ma petite chambre à coucher de La Chaux-de-Fonds me revint de façon très vive. Oui, la Mère de Dieu !… Je me mis à prier, essayant peut-être de la prier elle aussi. Finalement je me calmai. La tribune se remplissait, c’était l’heure de la prière du soir ». La prière et les chants et les lectures bibliques durèrent longtemps.

Plus la prière traînait en longueur, plus Adrienne se sentait vide. « Il me semblait qu’un gouffre profond s’ouvrait à une profondeur presque monstrueuse entre ce qui se déroulait ici et la réalité. Il n’y avait de réel que l’existence de Dieu seul, tout le reste n’existant que par lui. C’était presque comme si ce que je considérais d’ordinaire comme un obstacle inconnu devenait palpable ; il consistait dans le fait que d’une certaine manière nous négligions Dieu, en faisions un autre Dieu et l’empêchions de s’approcher de nous ; c’était notre non-vouloir qui était l’obstacle ; peut-être était-ce souvent comme ici où l’on pouvait supposer qu’il y avait une somme énorme de bonne volonté : bien plus un manque de compréhension et d’attention qu’un manque de bonne volonté. Mais où se trouvait-elle cette vraie volonté liée à la compréhension ? » (F 227-230 ; G 116).

Après la prière il y eut le souper. « Ce fut très gentil, agréable et sans contrainte. L’atmosphère de la chapelle avait disparu à l’arrière-plan et mon humeur subit le même revirement… Je participai avec entrain aux joyeux bavardages et passai une soirée très agréable et détendue… Le lendemain matin, je pris seule mon petit déjeuner car je voulais me mettre en route très tôt ».

Madeleine « De Saint-Loup j’ai été à Genève. Qu’est-ce qu’on peut avoir soif quand on fait du vélo ! Mais quand on est dans cet état – de la soif par exemple – on pense à tous ceux qui sont dans le même état… Il y a eu quelqu’un qui a eu très soif sur la croix. Naturellement je ne peux quand même pas tout le temps descendre de vélo pour boire… Et je ne mange que le soir. Je suis trop pauvre pour prendre un repas dans une auberge. Le soir, je suis toujours chez des gens… Le soir j’arrivai chez Madeleine ; elle habitait dans la banlieue genevoise dans une très jolie maison quelque peu délabrée ». Elle était maintenant mariée. « C’était toujours la même chose avec Madeleine quand nous nous retrouvions, il n’y avait absolument rien de changé, aucun silence ne pouvait troubler notre amitié et la conversation simplement continuait (F 230-233 ; G 117-119).

Pauline Lacroix Le lendemain, Adrienne continue sa route. Vers midi, elle atteint le col de Saint-Cergues. « Tout était si beau que je me laissai empoigner par le paysage. A Saint-Cergues, je me reposai sous les sapins, au sommet du col. Là, on n’avait déjà plus la vue sur le lac, mais c’était pourtant magnifique, tranquille. Après avoir passé rapidement la douane on arrivait à Bois-d’Amont, dans le Jura français. C’est là que se trouvait Pauline Lacroix, la sœur de Jeanne, que j’avais connue à Leysin. Nous sommes toujours restées amies. En hiver, elle faisait du travail social à Paris ; en été, elle tenait un home d’enfants » : elle prenait quarante petits Parisiens en même temps, gratuitement, dans une maison appartenant à sa famille. Pauline avait invité Adrienne pour tout l’été, elle n’y resta qu’une dizaine de jours. Les conversations entre les deux amies se faisaient quand les enfants se reposaient, elles manquaient de suite, mais elles « étaient pourtant essentielles à bien des égards… Pauline dit que j’ai un signe. Lequel ? La plaie à la poitrine ? Mais Pauline n’a jamais vu ça. Ça me fatigue ».

Pauline lui dit un jour « presque en s’emportant qu’elle attendait toujours que je décide de ma vie. Tout d’abord je ne compris pas et lui dis que cela était fait, que j’avais irrévocablement choisi la profession médicale. Elle me répondit qu’il ne s’agissait par du tout de cela mais du catholicisme. Je tombai des nues : je n’y avais jamais pensé sérieusement, vraiment jamais pensé du tout. Ce fut au tour de Pauline d’être étonnée : je ne faisais guère autre chose dans la vie que de tourner autour de la question. Je reconnus que tout ce qui concernait la foi me touchait, mais que c’était plutôt comme si je m’éloignais toujours plus du protestantisme sans qu’aucune autre voie apparaisse ; jusqu’à présent tout ressemblait à un très lent développement, à une naissance, à une transformation. Mais le catholicisme ? Non, sûrement pas. Pauline secoua la tête. ‘Bien sûr, si vraiment vous ne voulez pas’, et plus doucement : ‘J’ai peut-être parlé trop tôt, je manque de patience’… Je lui promis très sérieusement de ne rien refuser de ce qui pourrait se présenter, sans l’avoir examiné dans la prière. Ce qu’il y eut d’extraordinaire, c’est que cette conversation fut comme la confirmation que j’avais un engagement à prendre, sans pour cela m’inquiéter. Je savais très bien que je devais faire ce que Dieu voulait et ma disponibilité s’en trouva élargie, mais à coup sûr je n’ai pas du tout pensé à une conversion, à cette époque. Elle aurait été pour moi un élargissement, une sorte de contact permanent avec Dieu, qui ne pouvait se produire que dans une conversion.

Nous ne parlâmes plus de cela, mais encore beaucoup de l’amour du Christ et de l’amour des hommes entre eux, de leur faim d’amour, du sens de notre vie, tout cela d’une façon un peu interconfessionnelle. Je crois que Pauline était très intelligente ; c’est elle qui me fit comprendre que les catholiques pouvaient être capables de donner véritablement leur vie. Je crois que jusqu’ici j’avais pensé qu’ils en étaient encore plus empêchés que les protestants… J’estimais que la confession à laquelle on appartenait était un don. On est ce qu’on est, et on doit l’être aussi bien que possible. Dieu n’exige pas de choix ; il fallait se développer là où l’on se trouvait, mais dans quelle direction ? En Dieu, naturellement. J’étais absolument consciente d’une chose : j’étais une très mauvaise protestante. Et brusquement : peut-être même ne suis-je pas du tout protestante. Mais je veux Dieu et il ne me lâchera pas. Le soir, j’aurais aimé parler encore une fois de tout cela avec Pauline, mais comme elle n’en dit rien, je me tus également…

Un jour, Pauline m’accompagna au bord du ruisseau et m’apprit à attraper des écrevisses ; je trouvai cela amusant et j’en rapportais des marmites pleines qu’elle cuisait elle-même ; nous les mangions tard le soir en buvant du vin ; ce vin, je le trouvai atroce. Je repartis une dizaine de jours plus tard ; Pauline aurait aimé me garder, mais j’avais encore toutes sortes de projets et au loin le premier examen me faisait signe. J’y pensais sans grand plaisir » (F 234-237 ; G 119-120).

De Bois d’Amont à Leysin En descendant le col de Saint-Cergues, les freins lâchèrent tout à coup. « Ce fut un trajet épique, tout à fait épouvantable, je dus prendre tous mes virages à l’aveuglette, au petit bonheur ». Et elle arrive exténuée à Givrins chez une tante et un vieil oncle, Olivier von Speyr. « Le soir, à la lumière de la bougie, une fois couchée dans ma chambre, je repensai à cette folle descente du col. C’était au fond extraordinaire qu’elle se soit passée sans accident. Il me fallut reconnaître que de toute évidence je n’aurais pas aimé mourir maintenant. Je promis timidement au Bon Dieu d’être désormais plus reconnaissante pour cette vie qu’il m’avait en quelque sorte donnée une nouvelle fois ». Comme il n’y avait personne à Givrins pour réparer la bicyclette, Adrienne se rendit à Nyon par une route en pente très douce. Elle déposa son vélo dans un atelier et se rendit chez des cousins. (Pour Adrienne, il y avait partout des parents et des cousins et des connaissances et des amis et des amies!).

Le lendemain, elle longea le lac, et il faisait tout à fait nuit quand elle atteignit l’Etivaz où sa sœur Hélène s’occupait d’une colonie de vacances. Le souper avec les enfants était terminé depuis longtemps, il n’y avait plus rien à manger : Adrienne n’avait pas averti de son arrivée tardive. Mais Hélène fit à sa sœur « en un tournemain quelque chose de délicieux à l’aide des myrtilles qu’elle avait cueillies avec les enfants », et les deux sœurs passèrent encore ensemble un moment très agréable. « J’admirai avec quel soin et quel sens pratique elle avait organisé toute la maison. Mais lorsque je lui dis que le lendemain je continuais sur Leysin, elle fut toute triste, inconsolable. Hélène avait pensé que j’y allais pour huit jours ». Adrienne ne s’était pas attendue à ce que sa sœur se réjouisse de son arrivée. « Ce fut dommage que je l’aie déçue justement l’unique fois où elle s’était réjouie de me voir. Elle s’ennuie plutôt là-haut. Mais elle était si différente que d’habitude, Hélène. Heureuse, libre, contente. A vrai dire, ce n’est qu’après mon départ que j’ai mesuré l’étendue de sa déception. Et j’ai pensé : si elle était heureuse maintenant, nous aurions pu peut-être réparer beaucoup de choses ensemble. A la maison, nous vivions bien côte à côte, mais nos chemins semblaient n’avoir presque rien de commun et j’ai souvent pensé plus tard qu’un séjour à l’Etivaz aurait pu servir à resserrer les liens entre nous et faire naître une intimité impossible à Bâle… A Bâle, on a toujours l’impression qu’on ne l’intéresse pas ». Mais il n’était pas possible de remettre la visite à Leysin (F 237-238 ; G 121).

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