41.6 La vie d’Adrienne von Speyr

41.6 La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

I . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

V. Étudiante en médecine (été 1923 – été 1927)

3. Troisième semestre – Été 1924 (suite)

Leysin A Leysin, elle retrouve sœur Emilie qui avait fait de son bureau « une très jolie chambre » pour Adrienne. Elle rend visite à des amis et connaissances et passe des heures en compagnie de sœur Emilie. « Nous parlions beaucoup de Dieu et de la foi, des possibilités de passer sa vie dans la foi, de manière que ce soit davantage la foi que la vie elle-même qui puisse mûrir des fruits ». Adrienne revit aussi son « cher médecin, la doctoresse Alexandrowska », mais sœur Emilie n’appréciait pas les visites d’Adrienne chez elle parce qu’elle n’aimait pas la savoir chez des incroyants. Non loin du chalet Espérance, il y avait une maison pour filles tenue par des sœurs catholiques. En quittant Leysin où elle était restée une semaine, Adrienne a rencontré une sœur catholique et elle lui a donné là rapidement le reste de l’aumône, comme en passant. Pour les religieuses. Et elle réfléchit : « Qu’est-ce que c’est que la virginité ? Quelque chose d’éternellement jeune ? Quelque chose qu’il n’y a pas dans le protestantisme ? » (F 238- 240 ; G 120).

Les examens De Leysin, Adrienne passa par Lausanne pour rendre visite à divers parents, puis ce fut le dernier jour du voyage. Après un passage par la Waldau, où elle prépare un peu ses examens, elle regagne Bâle et sa mansarde où elle n’a que fort peu travaillé. Elle se sent mal préparée pour les examens : « Chimie et zoologie : je suis prête. Physique : aucune idée. Botanique : ça se présente mal ». Les examens eurent lieu les derniers jours de septembre. « Après quatre fois vingt minutes d’examens, à la fin de la dernière branche, on me glissa le diplôme dans les mains ; je n’osais pas le regarder, mais on me dit, je crois bien que c’était le président, qu’après les bons résultats semestriels, on aurait attendu davantage et aimé me donner de meilleures notes ; je ne faisais manifestement pas partie de ces gens qui fournissaient leur maximum aux examens ; je devais tout de même être contente, car en fin de compte j’avais réussi. Je finis par risquer un œil sure le papier déplié et dis tout étonnée : ‘J’ai donc vraiment réussi ? C’est très aimable à vous’. Ce qui fut suivi de grands éclats de rire. Je me sauvai aussi vite que je pus, ayant un peu honte de ma remarque et attendis avec les autres un étudiant qui avait échoué ».

Adrienne passa chez elle les derniers jours de vacances, « jouissant beaucoup de ne rien faire ; de la fenêtre de ma mansarde, le ciel paraissait particulièrement bleu, franchement séduisant même ; à présent j’avais le temps de le regarder et aussi de prier. Bien que précisément mes examens m’aient fait voir très clairement les lacunes de mes connaissances propédeutiques, je n’éprouvai pas le moindre besoin de les combler ; j’avais au contraire besoin d’être avec Dieu et de me reposer en lui » (F 240-243 ; G 123-124).

4. Quatrième semestre (Hiver 1924-1925)

Les études « La vie d’étudiant étant maintenant chose bien établie, nous n’avions rien de très sensationnel à attendre d’un début de semestre ». Adrienne attend avec impatience les deuxièmes épreuves de propédeutique, mais comme elle a derrière elle les premiers examens, ses études « prenaient tout de même figure et forme ». Bien que voyant combien de choses elle ignorait encore dans la salle de dissection, elle s’inscrit une nouvelle fois, « comme un luxe » en zoologie. « Je m’y rendais après la salle de dissection et analysais au microscope des préparations faites par moi-même, y prenant le plus grand plaisir ». Le recteur de l’école supérieure des filles lui avait proposé plusieurs fois de se spécialiser en sciences naturelles pour aller enseigner chez lui. « Mais la médecine était pour moi si essentielle que je n’eus pas un instant d’hésitation ; tout au plus envisageais-je de poursuivre la zoologie comme un luxe, pour continuer d’avoir cette sorte de détente et de joie ».

Fracture de la jambe A la fin de la première semaine du semestre, un vendredi soir, alors qu’elle se trouvait en zoologie, en allant chercher quelque chose dans la pièce à côté, Adrienne glissa, se releva à grand-peine et regagna sa place en boitant. « Je ne savais pas qu’un pied pouvait faire si mal. Puis je suis retournée au microscope et chaque fois que je regardais dans le microscope, je voyais tout noir. Je pensais que j’avais mal réglé la petite lampe. Puis Zschokke est arrivé et il a parlé un peu avec moi du travail. ‘Mais vous avez mauvaise mine, qu’est-ce qui vous arrive ?’ – ‘Rien de particulier’. – Lui : ‘Je crois quand même que vous n’êtes pas bien’. – Moi : ‘Non, non’. Je suis restée assise. Puis j’ai appelé Obermaier (un ami de Portmann). ‘Je me suis foulé le pied et je crois que je dois me le faire bander. Mais les pharmacies sont maintenant fermées. Il est sept heures. Je vais vite aller à l’hôpital, mais je n’ose pas descendre tout le Rheinsprung toute seule’. Pour l’escalier de l’université, il m’a aidé. Il voulait me prendre le bras, mais je ne veux pas de papotages. Puis au Rheinsprung nous avons pris le tram jusqu’à la Totentanz. Quand je suis descendue, je l’ai pris par le cou et je n’ai plus pensé aux papotages, je n’y ai plus pensé du tout. Puis nous sommes allés voir sœur Bea, elle est sympathique, je l’aime bien. Obermaier a attendu dans la salle d’attente. Sœur Bea se refusa à faire quelque chose avant l’arrivée du chirurgien.

Quand le médecin arriva, il exigea une radio ». Comme la salle de radiographie se trouvait de l’autre côté de l’hôpital et qu’Adrienne avoua qu’il lui était impossible d’aller si loin, elle fut interrompue par un grand éclat de rire : « Je n’allais pas pouvoir me tenir longtemps sur cette jambe ». On la mit sur une civière. Ce fut un long trajet par les couloirs voûtés de la cave. Malgré tout, elle était « heureuse d’être enfin à l’hôpital. Il me semblait de toute façon avoir fait un premier pas ; j’oubliais presque que j’étais ici en tant que malade sur une civière ». La radio révéla une fracture du tibia et du péroné. « Et il ne fallait pas songer à réduire tout de suite la fracture à cause de l’importance de l’enflure ; c’est pourquoi on m’engagea à rester à l’hôpital. D’un côté cela m’inquiétait un peu ; finie la liberté à laquelle je tenais tant ; mais d’autre part qu’allait-il en rester si je ne pouvais absolument pas me tenir debout ? Après une brève hésitation, je me décidai pour l’hôpital ». On voulait lui faire une piqûre de morphine, elle s’y est opposée « comme le diable ». Pourquoi ne voulait-elle pas de piqûre ? « Pour des raisons scientifiques ». Le vrai motif, elle ne pouvait quand même pas le donner : « Je suis quand même étudiante et j’ai le droit de savoir ce qu’est la douleur. J’ai pensé tout à coup à tous ceux qui sont déposés à l’hôpital et qui ne savent pas que c’est un temps pour le Seigneur ».

On l’emmène jusqu’à la chirurgie des femmes à la chambre 24, qui était vide. « Quand on me laissa enfin seule, la jambe posée sur de nombreux coussins de sable, je crois que la première chose que je fis fut de sangloter, et même très fort. Il me sembla soudain que le sol me manquait, peut-être ne pourrais-je plus jamais marcher ; je me sentais en quelque sorte livrée à l’anonymat de cet hôpital pourtant si ardemment désiré, aux jeunes sœurs et surtout à ma propre immobilité ». Le soir même, elle reçoit la visite de sa mère et du Docteur Meyer-Altweg, un ami de son père qui, en tant que médecin, pouvait entrer à l’hôpital n’importe quand ; malgré l’heure tardive, il avait emmené avec lui la mère d’Adrienne. Elle passa ensuite une très bonne nuit.

Une nuit à l’hôpital « Le soir suivant, je vis pour la première fois le médecin-chef, le Professeur Hotz ; c’était un homme très bon, très proche, avec lequel je me sentis tout de suite en confiance. Tout d’abord il me taquina d’avoir continué à marcher avec une jambe cassée, il n’avait encore jamais rien vu de pareil. Puis il ordonna toutes sortes de choses, une piqûre de morphine, une bande plâtrée et surélever la jambe ». Cette nuit-là, elle eut pour la première fois « des souffrances intolérables qui commencèrent vers minuit ; quand il me sembla ne plus pouvoir les supporter, je sonnai, mais personne ne vint ; je continuai de sonner régulièrement à peu près toutes les demi-heures, sans résultat ; vers le matin, je me mis à gémir ouvertement, assez fort ; dans la chambre d’à côté, des malades sonnaient aussi, mais avec davantage de succès que moi ».

A quatre heures est arrivée la garde de nuit qui lui dit : ‘Oui, oui, bien, ce n’est rien !’ « On avait oublié de brancher ma sonnette. Je lui dis que j’avais des douleurs terribles dans la plante du pied, ce qui lui sembla incompréhensible ; elle me donna un reste de poudre inefficace, en m’exhortant à la patience : ‘Oui, oui, bien, ce n’est rien !’ Finalement, vers six heures, je pus la décider à faire venir le médecin. Après m’avoir examinée, il alla chercher d’un bond des ciseaux à plâtre et écarta le bandage ; il avait été appliqué si serré que toute la plante du pied était noire et froide ; elle se remit an cours de journée et moi avec… Le Professeur Hotz est arrivé parce qu’ils ne savaient pas s’ils devaient m’amputer le pied. Lui : Encore une heure, deux au maximum, et il n’y aurait plus rien eu à faire. Je suis maintenant soignée par Hotz et je suis passée dans les ‘cas graves’. Il vient tout le temps. Il dit que j’aurais simplement dû crier comme si on m’écorchait. Et tous ont reçu un blâme. Je lui ai dit : Donnez-moi le même blâme pour m’être cassé la jambe. Maintenant, il vient toujours fumer sa cigarette avant une opération.

Et c’est alors qu’a commencé une grande amitié avec Hotz et, dans le service, j’ai été bien dorlotée. Tout cela fut pour moi une véritable expérience ; je n’avais pas su jusqu’ici que la souffrance pouvait atteindre une telle intensité ni non plus qu’il était toujours possible au médecin de commettre une erreur. Mais l’impression la plus durable que j’en gardai fut peut-être de découvrir l’attitude du personnel vis-à-vis de la souffrance : à force d’entendre, comme les sœurs, tant de plaintes, on devient insensible et alors souvent incapable de mesurer l’authenticité et l’intensité des douleurs ».

Heusser « Le dimanche, vers la fin de la matinée, le Docteur Heusser apparut, comme il dit, en visite officielle ; il ne lui manquait que le haut-de-forme ; il voulait connaître la jeune fille qui avait continuer de marcher avec une jambe cassée. Nous fûmes tout de suite comme de vieux amis. Par la suite, il vint toujours chez moi entre ses opérations, pour fumer une cigarette ou me parler de ses études, des événements quotidiens de l’hôpital ». Heusser offrait à Adrienne quantité de gâteries qu’ils mangeaient ensemble. Et un beau jour il a demandé à Adrienne si elle voulait se marier avec lui. Se marier avec lui ? « Non! Je crois qu’il est très volage. Sympathique, mais on ne peut pas le prendre tout à fait au sérieux ».

Et Adrienne s’analyse alors un peu elle-même : « Je pourrais dire oui à Heusser ou à Portmann que j’aime bien (on nous tient un peu pour fiancés maintenant, Portmann et moi). Donc tous me demandent quelque chose. Bon ! J’aimerais bien donner quelque chose à chacun. Et je vois maintenant que ce que les gens demandent est de deux sortes, mais non pas comme la droite et la gauche, mais une chose précise. Mais je voudrais tout donner absolument, et je ne sais pas ce qu’est le tout. Et c’est pourquoi je fais ostensiblement comme si je savais ce qu’est le tout. Bien que je ne le sache pas… J’ai un caractère extraordinairement égal. Je n’ai pas d’humeurs. Légèrement exubérante, mais pas lunatique. Parce que je ne me prends pas au tragique au fond » (F 246-247 ; G 125-130).

La vie à l’hôpital « A l’hôpital, les premiers jours, j’eus énormément de visites et je fus incroyablement gâtée. Obermaier et Portmann viennent constamment. Il m’ont apporté ‘Three men in a boat’. Un peu stupide. Et Georgine Gerhard et Pauline Müller… Et les amis d’études, aussi les filles. J’en ai souvent vingt ou trente autour de mon lit. Et des fleurs ! Si j’étais une cantatrice d’opéra, ça ne pourrait pas être plus beau. Et pour avaler le chocolat, il y a longtemps que je n’y arrive plus. Et des liseuses et des bas et du linge et des livres. Chaque soir on fait un paquet de mes cadeaux. Les livres, je vais les garder, mais les autres choses, je les donne à côté, dans la troisième classe (Adrienne était dans la deuxième). Ce sont presque toutes des femmes pauvres.

Puis il se produisit, dans le cours de mes journées, un changement merveilleux. Pendant que j’étais occupée à lire un peu d’anatomie sans aucun enthousiasme, Hotz vint me rendre visite et me fit ex abrupto la proposition tout à fait inattendue de m’initier un peu à la chirurgie. On m’amènerait chaque matin à la salle d’opération et on verrait bien sur place ce qu’on pourrait faire. J’eus peine à attendre le lendemain matin ; à présent l’hôpital s’ouvrait, et pour ainsi dire dans son cœur. La période qui suivit compte parmi les plus belles et les plus riches de ma vie ; elle dura deux semaines, jusqu’à ce que je sache assez bien marcher avec mon plâtre pour au moins retourner à la salle de dissection.

Le premier matin, on me conduisit donc sur une civière à la salle d’opération et le Professeur Hotz m’installa tout près de lui, de manière à ce que le champ opératoire me fût bien visible. Pendant qu’il opérait, il m’expliquait tout ce qui touchait à l’anatomie, s’assurant toujours que j’avais vraiment compris, me posant des questions auxquelles je devais répondre devant les sœurs et les internes ; mes connaissances faisaient souvent totalement défaut ou mieux, c’était le gouffre béant de mon ignorance qui s’ouvrait. Il veut que j’étudie la chirurgie. Je voudrais bien, mais je ne lui ai pas promis tout à fait. Cette sorte de jeu anatomique fut certainement un enrichissement scientifique, mais le côté humain eut encore bien plus d’importance. Je voyais Hotz en contact avec les hommes, avec les malades, avec ceux qui, éveillés, anxieux, attendaient dans l’antichambre, avec ceux qu’on devait opérer sans narcose et qu’il n’oubliait jamais d’encourager pendant son travail, et aussi avec ceux qui étaient endormis, sur lesquels il pratiquait de grandes ou de petites interventions, mais sans jamais se départir dans toute son attitude du respect dû à ce semblable qui lui était confié ; c’est lui qui m’a fait comprendre ce qu’est un médecin profondément croyant. Je lui dois la plus grande partie de ce que j’essaie de faire dans ma profession. Je voyais aussi sa manière de traiter les internes et les sœurs ; il était capable de s’impatienter, surtout devant une bêtise manifeste, mais ne se montrait jamais blessant ; il ne se comportait jamais comme un dieu, mais toujours, au contraire, comme un homme de devoir. Un mot trop vif lui échappait-il, ce qui était extrêmement rare, il ne craignait pas de se reprendre en s’excusant devant tous – l’ayant aussi prononcé devant tous – avec la simplicité et l’humour qui le caractérisaient ». Hotz voulait qu’Adrienne ne travaille que le matin. « L’après-midi, quand les visites sont enfin parties, je dois lire pour moi, pas des choses concernant la médecine. Il dit que c’est un grand danger pour un médecin de ne lire toujours que ce qui concerne la médecine. On doit avoir deux compétences. Il joue du violon. Il sait que j’ai joué du piano ».

« A la salle d’opération, je fis aussi la connaissance de la propre sœur du Professeur Hotz, la chère sœur Hedi, qui était infirmière en chef à la salle d’opération. Sœur Hedi avait donc délibérément assumé d’être la subalterne de son frère ; jamais elle ne faillit à son rôle, ne se comportant avec lui à l’hôpital, malgré toute son intimité et son attachement, que comme avec son chef. Leurs rapports ne me semblaient pas sans analogie avec ceux du Seigneur et de ses disciples ; il régnait en plus un tel esprit d’amour et de dévouement dans la salle d’opération qu’on s’y sentait dans une atmosphère continuelle de prière et de charité chrétienne. Tout cela me paraissait à la fois simple et allant de soi, mais justement à cause de cela très mystérieux. Je passais plusieurs heures de la matinée à la salle d’opération et une bonne partie de l’après-midi avec les sœurs dans cette salle, elles m’apprenaient à confectionner les pansements et les tampons les plus divers » (F243-248 ; G 124-126).

L’aumônier « A l’hôpital, je vis aussi un curé du voisinage, qui était l’aumônier de l’hôpital ; ce fut ma première rencontre avec un ecclésiastique catholique. C’était un jésuite qu’on appelait le curé Schnyder. Je me sentais très attirée par ce qu’il représentait, c’est-à-dire que je supposais qu’il savait une foule de choses que j’aurais aussi aimé connaître. Il me rendit visite assidûment, mais il n’aime pas parler du catholicisme ; la conversation déviait toujours au moment décisif ; il devenait soudain affreusement rabâcheur et on ne pouvait plus rien en tirer, si ce n’est des yeux levés au ciel et des généralités sur la beauté du catholicisme, mais jamais un vrai renseignement, jamais quoi que ce soit d’important. Pourtant je l’aimais bien et me réjouissais de sa venue, me proposant toujours d’essayer de le mettre la fois suivante sur un vrai sujet ; je n’y réussis jamais. Il a toujours dit : ‘Oui, oui, bon ! Vous êtes une fille courageuse’. Finalement ça m’a énervée, j’ai quand même vingt-deux ans. Il a toujours regardé mes livres. J’ai dû dire exactement qui j’étais. Lui : ‘Ah ! De cette famille aristocratique !’ Pour moi, un curé a une auréole. Et c’est la première fois que je vois un curé. En tout cas, je n’ai encore parlé avec aucun. Il parle comme s’il venait d’avaler un petit pot de vaseline. Il a dit qu’il irait me rendre visite à la maison quand je serai rentrée. Mais on ne peut simplement pas parler avec lui. Il parle souvent du Bon Dieu. Mais on sent toujours la vaseline dans ce qu’il dit. ‘Notre Seigneur est si bon’. J’aurais voulu lui dire : ‘Aussi bon que la vaseline’. Je ne le hais pas. Il est terriblement bête et il se donne de l’importance, mais c’est un curé ».

Prière à l’hôpital « Quand je prie dans mon lit (à l’hôpital), je fais toujours une croix sur la paume de mes mains. Parce que la croix, c’est le signe du Seigneur ; je ne fais cela que depuis que je suis à l’hôpital ». Comment prie-t-elle ? « Père très bon, cela fait presque trois semaines que tu m’as mise au lit, un temps qui devrait t’appartenir. Un temps qui pour moi fut très riche parce que j’ai appris à connaître vraiment les souffrances, parce que j’ai vu beaucoup de gens qui souffraient et parce que j’ai vu avec le Professeur Hotz comment on exerce la profession de médecin telle que je l’envisage. Extérieurement, je suis peut-être restée la même. Je suis toujours la Spierli que tu connais, qui passe à travers tout, pétulante et contente, avec l’espérance incroyable que tu lui donneras un jour le tout qu’elle désire vivement. Et pourtant, Père, je vois toujours mieux qu’il me manque l’obéissance. Je reste pétulante quand je devrais être humble. Je console et je donne des conseils quand je suis incertaine. J’apprends et je cherche à comprendre quand je ne sais pas très bien ce qu’il y a à comprendre parce que, au fond, je sais toujours moins ce que tu veux de moi. Et il me semble que je ne pourrais comprendre tout cela que dans une communauté qui m’apprendrait en premier lieu l’obéissance. Une communauté aussi qui en premier lieu enlèverait de moi tout ce qui n’a pas vraiment un désir ardent de toi. Père, je te le demande, apprends-moi à obéir. Et apprends-moi à être humble. Et apprends-moi à te chercher en tout ce que je vis. Mais à ne pas te chercher seule, à ne pas vouloir te goûter toute seule, mais à te chercher dans une communauté d’obéissants pour donner à une communauté d’obéissants de te goûter. Père, sois avec tout l’hôpital, sois avec tous les malades, avec toutes les infirmières, avec tous les médecins, et enfin n’oublie pas non plus d’être avec ta Spierli. Amen » (G 131).

Retour à la maison Au bout de trois semaines à l’hôpital Adrienne put rentrer chez elle. « C’est dur parce que, à l’hôpital, tout m’a souri en quelque sorte. J’étais l’enfant gâté de tout l’hôpital. Tous étaient gentils avec moi… Le plâtre allait bien et je marchais très convenablement avec une canne. Maman a dit qu’elle pouvait m’envoyer un taxi pour rentrer à la maison, mais elle a dit cela de si mauvaise grâce que j’ai dit : Non, non, je rentre avec le tram ». En fait le retour à la maison fut quand même assez laborieux avec canne et valise. Son tram passa devant la librairie évangélique ; il y avait en vitrine une grande pancarte avec des lettres lumineuses : Seigneur, reste avec nous, car le soir tombe. « Oui, vraiment, ce n’est pas seulement novembre et six heures du soir, mais dans mon âme aussi il faisait sombre… Ce verset convenait fort bien à mon humeur du moment ; je ne cessais de me le réciter à voix basse et l’avais encore sur les lèvres en arrivant à la maison. Je suis arrivée totalement épuisée au premier étage où se trouve la famille. A l’hôpital, je me sentais très bien. Maintenant j’étais comme une vraie malade et totalement handicapée… Et maman est très mécontente, elle a terriblement peur que je puisse boiter toute ma vie. Elle en a déjà assez avec Willy. Je fus donc mal reçue ». Adrienne se met au lit après avoir grimpé péniblement les escaliers ; sa mansarde n’était pas chauffée « naturellement », mais elle n’avait plus de force. Elle voulut dormir mais le sommeil n’est pas venu. « Puis tout d’un coup j’ai eu peur. J’aurais voulu appeler. Et puis j’ai pensé que peut-être ce que Dieu voulait, c’était que je reste pour toujours une estropiée. Et que j’aurais éternellement froid, et que j’aurais toujours des douleurs à la jambe… Et que je ne serais jamais nulle part chez moi. Et alors j’ai prié comme une folle. Toujours seulement : Oui ! Oui ! De temps en temps, c’était très facile, comme pour faire un essai : Oui ! Et de temps en temps, ce fut avec allégresse : Oui ! Certainement ! Volontiers ! Et de temps en temps, j’avais à nouveau peur…. Quand on dit ‘tout’, on ne sait pas ce qu’est ce tout. Mais on ne veut décider en aucun cas. Dieu seul le saura, je pense » (F 249-250 ; G 126-133).

Dans les jours qui suivirent, les pensées d’Adrienne allaient souvent à l’hôpital, aux expériences qu’elle y avait faites, aux nombreux malades qu’elle ne connaissait que par la salle d’opération et surtout « à ces deux sources de charité apparemment inépuisables : le Professeur Hotz et sœur Hedi. Ils me semblaient posséder un mystère tout à fait incroyable auquel j’aurais voulu qu’ils m’aient entièrement initiée ; je comprenais pourtant, mais très confusément encore, que ce mystère ne pouvait se transmettre par une recette, mais qu’il émanait continuellement d’eux. L’idée de devoir attendre encore longtemps avant de reprendre une activité personnelle était difficile à supporter, mais d’autre part j’avais eu vraiment de la chance de pouvoir participer à beaucoup de choses et devais en être reconnaissante ».

Trois jours après son retour à la maison, Adrienne est retournée à l’université, en salle de dissection, mais seulement l’après-midi. Ses deux amis, Wilhelm et Sutermeister, vont la chercher à l’arrêt du tram et l’accompagnent. « C’est le dernier semestre de dissection et je ne suis pas précisément très calée. Ludwig est terriblement sympathique. Je prépare des cerveaux et des fœtus. Je peux faire cela assise. Il m’a donné deux tabourets et je peux y mettre ma jambe en position haute. Il bondit tout le temps quand j’ai besoin de quelque chose, il vient sans cesse voir si j’ai tout. Il m’aiguise même mes scalpels… J’aurais passionnément aimé savoir aussi comment avaient vécu mes cadavres , où se trouvait maintenant leur âme ; tout cela me paraissait encore plus important que l’anatomie, bien que je susse, en faisant cette constatation, que j’avais tort et que dans l’immédiat il ne me restait rien d’autre à faire que de travailler avec le moins de digressions possibles » (F 250-251 ; G 133-134).

Fin du semestre Dès avant Noël, la jambe était rétablie et Adrienne put recommencer à faire du vélo. Pour Noël, elle va à la Waldau. Son oncle, âgé de 72 ans songe à sa retraite.

A la fin du semestre, « il y eut de nouveau une fête de Zschokke et un bal de professeurs, mais cette fois, heureusement, avec le Professeur Fichter et sans demande en mariage intempestive ». Ensuite, pour la première fois de sa vie, elle organisa elle-même une fête « à la maison », en se faisant aider par sa sœur Hélène pour les préparatifs. « J’invitais à ma soirée les internes de l’hôpital ; je ne sais plus quelles jeunes filles étaient là, je me souviens seulement que nous étions dix couples et que la gaieté alla en augmentant ; nous dansâmes jusqu’au matin ». Puis vacances de printemps à la Waldau (F 251-253).

5. Cinquième semestre (Été 1925)

Et le Bon Dieu dans tout ça ? Le semestre qui commence va se terminer par les deuxièmes examens. Quelque chose préoccupe Adrienne, quelque chose dont elle n’a parlé à personne : « Je m’énerve terriblement… à cause du Bon Dieu et à cause des hommes et à cause de moi. Je dis maintenant depuis presque vingt ans que le Bon Dieu est autrement. Et alors je ne sais pas du tout qui sont les hommes qui savent comment est le Bon Dieu. Il y a des moments où je pense : peut-être quelques protestants, quelques catholiques, quelques Juifs ; cela supposerait alors que la vérité serait en eux et pas en Dieu. Elle ne peut quand même pas être en même temps en eux et en Dieu. Mais comment, s’ils sont sur des terrains totalement différents, et que chacun affirme qu’il possède la vérité. C’est alors au fond que l’image de la vérité est plus forte en eux qu’en Dieu. En Dieu, une vérité relative qui ne serait absolue qu’en moi… Je ne le crois pas bien sûr, mais cela apparaît comme ça maintenant. Et c’est très énervant. Et je m’énerve aussi à cause des hommes parce qu’ils se rassemblent d’une certaine manière dans des religions et quelques-uns font réellement quelque chose, les autres sont simplement entraînés avec eux. Et je m’énerve aussi à cause de moi parce que je suis en quelque sorte dehors. En dehors de quoi, je ne sais pas. Devant une porte qu’on devrait ouvrir pour voir à quoi ressemble cette autre chose. Et je ne trouve pas la porte. Et ainsi je ne travaille pas comme il faut. Penser. Prier un peu » (G 136).

Comment prie-t-elle ? Comme ceci par exemple : « Mon Dieu, je voudrais connaître ta vérité. Seulement ta vérité et rien d’autre ! Afin que je puisse servir ta vérité en vérité. C’est pourquoi je te le demande, enlève de moi tout ce qui n’est pas à toi, ce qui n’est pas vrai, ce qui n’est pas compatible avec ta vérité. Je te le demande : montre-moi qui tu es. Montre-moi, dans l’idée que je me fais de toi, ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Ne te lasse pas de tout me montrer de telle sorte que je sois sûre que tu es le vrai Dieu et comment tu es le vrai Dieu. J’ai besoin de cette vérité non seulement pour moi, j’en ai besoin pour tous ceux qui viennent, et pour tous ceux qui s’en vont, et pour tous ceux que je connais, et pour tous ceux que je ne connais pas. Je voudrais avoir cette vérité afin que la vérité du monde devienne ta vérité. Oh ! Je t’en prie, montre-moi comment tu es autrement et révèle-moi cet autrement jusqu’à ce que ce soit la vérité de manière irrévocable comme tu es véritablement. Amen » (G 141).

Elle trouve que tout est si tard dans sa vie, tout. « Dieu est tard. Et la profession est tard. Quand j’aurai terminé, j’aurai vingt-six ans. J’ai déjà vingt-deux ans et demi maintenant. Après cela, je dois encore être interne… Et Dieu sait quoi encore. Et quand je pourrai réellement aider, je serai une grand-mère » (G 142).

Les amis « J’ai une quantité d’amis ; presque chaque semaine je pourrais me marier avec l’un d’entre eux » (G 137). Peter Schnyder, un jeune médecin de la Waldau, est follement amoureux d’Adrienne, il lui a apporté des roses comme personne encore ne lui en a apporté et Adrienne lui a fait comprendre qu’il ne devait rien espérer d’elle. Et voilà que Schnyder est venu à nouveau lui rendre visite. « J’ai eu de terribles battements de coeur quand on m’a dit que Schnyder était au salon… Il a dit qu’il était venu voir si j’avais changé d’avis. Moi : Non, non. Je l’aime bien, mais il est mou comme du beurre, je n’aime pas ça chez les hommes… Et c’est quand même énervant que tant d’hommes me demandent en mariage ». D’autre part elle a comme un scrupule de conscience : « Est-ce qu’on ne fait pas du tort aux gens quand il sont tellement amoureux et qu’on ne veut pas ? » (G 140-143).

Les études « Le travail ne fut pas très agréable cet été-là ». Adrienne n’avait presque plus de cours parce qu’elle les avait déjà presque tous eus précédemment. Elle n’a qu’un cours le matin à onze heures : la physiologie chimique. Elle quittait sa maison le matin avant sept heures et se rendait à la bibliothèque pour y lire des livres de physiologie, de chimie physiologique et d’anatomie. « Tout se lit comme un roman, mais il en reste très peu dans ma mémoire. Je ne sais absolument rien… Je croyais toujours comprendre quelque chose, saisir un fil conducteur qui n’existait pas, tout n’était que temps perdu ». L’après-midi, chez elle, elle travaillait deux heures au microscope. Elle allait aussi dans les salles de démonstration d’anatomie « où nous avions à notre disposition des squelettes et des parties de squelettes. L’air y était lourd de fumée, car de nombreux étudiants polonais tout excités discutaient ensemble et à voix haute des préparations ». Elle donnait toujours aussi beaucoup de leçons particulières et elle était accablée de fatigue (F 253-254 ; G 141-142).

Elle soupirait sans cesse après l’hôpital, les malades. « Je voulais être médecin. Ma raison me faisait clairement comprendre que c’était là l’unique chemin et je tâchai de me consoler. Dans très peu de mois, ce serait l’examen et alors on verrait bien. Je ne croyais plus au succès, mais il ne me vint pas à l’idée de changer ma méthode de travail ». Les dimanches après-midi, elle allait souvent à l’hôpital voir la sœur Hedi Hotz. « Dans le petit local près de la salle d’opération, je me sentais heureuse, libérée, reprenant courage pour la semaine et fabriquant des masses de tampons ; parfois – assez rarement – je rencontrais dans le corridor une sœur avec un lit de malade et je pouvais l’aider à le pousser jusqu’à la salle du malade ou à la salle d’opération ; c’étaient les points culminants de mon existence, je m’en nourrissais régulièrement et la question resurgissait de savoir s’il n’aurait pas été plus raisonnable d’abandonner ces études pour lesquelles je ne valais rien et devenir garde-malades ou infirmière psychiatrique. Je n’en parlais naturellement à personne ». Mais elle savait en elle-même que ces deux choses n’étaient qu’une tentation.

Elle rencontrait rarement ses camarades : ils étaient très occupés par la préparation de leur examens et préféraient travailler chez eux plutôt qu’à la salle de lecture. « Nous nous posions parfois mutuellement des questions d’examens auxquelles je ne savais que rarement répondre… Je dus me rendre à l’évidence : il n’y avait rien d’autre à faire qu’à persévérer, s’acharner autant que possible à l’étude de l’anatomie du système nerveux et à l’embryologie… Avec le Bon Dieu aussi c’était souvent difficile ; je m’étais laissée aller à une prière toute machinale et j’aurais eu un besoin urgent d’aide ». Adrienne n’en parlait jamais à son amie Georgine (F 253-255).

Vacances « Subitement ce furent les vacances, mais j’étais angoissée par la proximité des examens. J’allai d’abord à La Chaux-de-Fonds chez tante Marguerite. Je me sentais très proche d’elle ; à vrai dire nous ne parlions jamais de choses bien sérieuses, mais elle avait le don de prendre part à tout, presque sans paroles et tout à fait naturellement ; elle semblait toujours savoir très exactement comment nous entourer, trouvant au moment propice le mot – ou le silence – qu’il fallait ». La tante Marguerite ne croit à rien. « Elle respecte la foi des gens s’ils vivent selon leur foi. Mais elle-même ne croit à rien et, d’une certaine manière, je suis plus à l’aise avec des gens qui ne croient à rien, mais qui sont quand même ouverts dans une certaine mesure, qu’avec ceux qui sont engagés, mais avec qui on a l’impression que tout est autrement » (F 255 ; G 144).

De La Chaux-de-Fonds, Adrienne va à Klosters chez son amie Georgine qui l’a invitée. « A Klosters, Georgine m’attendait au train, cordiale et affectueuse ; moi avec ma valise, elle avec un bidon plein de lait ; ravies de bavarder ensemble, nous gagnâmes le ‘Naz’. C’était le chalet qu’elle louait presque chaque année ; il fallait marcher à peu près une demi-heure le long d’un ravissant chemin légèrement en pente. La maison était toute seule dans une clairière et très gentiment installée. Au Naz, une ambiance de vacances régnait du matin au soir », mais cela n’empêchait pas Adrienne de travailler chaque jour quelques heures pour les examens, et cette fois avec facilité. « Tout me semblait maintenant cohérent, logique, facile à retenir. Je crois que je suis redevable à cette époque du peu de connaissances dont je fis preuve à l’examen. Je pensais une fois de plus qu’étudier sous des sapins était la seule chose vraie ». Et puis, au Naz, il y a les conversations avec Georgine qui est « protestante et très, très croyante. Elle dit toujours qu’avec moi on ne sait jamais ‘où Dieu se muche’. Elle dit que j’ai une obsession de Dieu. Au lieu que j’en suis contente tout simplement ». Adrienne resta deux semaines chez son amie. « A vrai dire, ce sont des vacances super dans un chalet de luxe. Et Georgine, qui d’habitude dépense peu, dépense beaucoup ici pour ses hôtes », parce qu’Adrienne n’était pas la seule invitée. Adrienne partit ensuite pour la Waldau. Elle n’y resta que huit jours, occupée surtout à préparer ses examens (F 256-258 ; G 143-145).

Cinéma Rentrée à Bâle, Adrienne additionnait « des centaines et des milliers de pages » qu’elle divisait par les quelque trente jours qui la séparaient encore des examens, mais elle dut reconnaître à sa grande honte que cela n’irait jamais. « J’en fus si bouleversée que j’étudiai encore moins qu’avant. Jamais je ne suis allée aussi souvent au cinéma qu’à cette époque ; j’y allai presque chaque jour, parfois même à deux reprises, de sorte qu’une fois ou l’autre, peu avant le changement de programme, il m’arriva de me trouver perplexe, ayant déjà vu tous les films possibles et aucun ne méritant d’être revu. J’aimais surtout les dessins animés et aussi les grandes réceptions avec les belles robes de bal ; sinon je m’ennuyais un peu, mais les films me captivaient tout de même assez pour me faire oublier, le temps de leur durée, les frayeurs des futurs examens ». A la maison, toute sa famille imaginait qu’elle réussirait, ce qui ne contribuait pas à tranquilliser Adrienne, « car j’avais peine à imaginer comment ils accueilleraient la fatale nouvelle. Mais j’évitais surtout de me demander ce qu’il adviendrait alors de moi, c’était comme le bord d’un trou noir » (F 258-259).

Examens Les examens pratiques commencèrent début septembre ; les examens oraux suivirent une dizaine de jours plus tard. « Les trois examens oraux eurent lieu les uns après les autres un après-midi à cinq heures… J’ai su péniblement quelques petites choses. Et quelques autres que je n’ai pas sues. Je fus extrêmement surprise d’apprendre à la fin que j’avais néanmoins réussi, même si c’était avec le minimum. J’étais tellement persuadée d’avoir raté que j’eus d’abord peine à le croire… En rentrant à la maison, je me disais de temps en temps : j’ai l’examen en poche. Mais ce soir-là, cela ne devint pas pour moi une réalité. Lorsque je priai plus tard dans ma chambre, je remerciai le Bon Dieu de son cadeau, mais malgré mes remerciements, ce cadeau n’était pas encore vraiment mien. Ce n’est que le lendemain matin, en me réveillant affreusement tard, que tout devint bien réel et que je fus remplie d’une joie folle. Je savais qu’à présent j’en avais fini avec ces études difficiles ; c’était au tour du malade, de la clinique ; j’allais être médecin, j’allais enfin vivre. C’était incroyablement merveilleux et jusqu’au début du semestre, je vécus en pleine joie, une joie immense et légère » (F259-261 ; G 146).

« Si je pensais parfois aux difficultés que j’avais avec la foi, il me semblait que maintenant elles devraient prendre fin, car il fallait que je sache très clairement comment aider ceux qui souffrent, et cela bien sûr ne pouvait se faire qu’en Dieu. Je priais beaucoup, intensément, et ne me sentais pas inquiète. Il est vrai que de temps en temps, il me paraissait un peu curieux qu’un examen réussi – et encore de justesse – signifiât un tel bouleversement dans ma vie. Et pourtant cet examen inaugurait une nouvelle période » (F 261).

6. Sixième semestre (Hiver 1925-1926)

Les professeurs « Arriva enfin le premier jour du semestre, si ardemment attendu. Je n’oublierai jamais la première matinée. Je me suis follement réjoui des cours cliniques. Là, nous ne sommes que très peu de Suisses, peut-être cinq ou sept, et vingt juifs polonais. Ils forment un clan à eux. C’était comme ça déjà auparavant. Maintenant pour le premier semestre clinique, ils voulaient simplement occuper les premiers bancs. Et nous aurions dû nous asseoir derrière. J’ai vu cela et j’ai demandé aux autres si nous devions simplement nous laisser faire. Car à la fin ils ne doivent pas passer les mêmes examens que nous. J’ai donc fait quelque chose d’effronté. Wilhelm, Sutermeister et moi, nous sommes allés au premier banc et nous avons dit : Pardon ! Je voudrais cette place. Finalement tout le premier banc fut occupé par les sept Suisses. Ils furent éberlués… Pardon, je ne savais pas… Mais naturellement c’était une mauvaise idée de moi.

La première clinique était avec Hotz. Il entre un peu avant le début, me voit dans l’amphithéâtre et dit à voix basse : ‘Comme ça, Spierli, vous allez maintenant avoir des sueurs froides avec moi’. Puis il s’est éloigné avec une mine sérieuse. Enfin, à huit heures un quart, il arriva avec sa liste et il lut laborieusement : Mlle von Speyr, vous prendrez l’anamnèse ; pour cela, parlez tout naturellement avec la femme, je sais que vous n’avez pas encore exercé et que vous poserez peut-être des questions stupides. Que voyez-vous ? Moi : Je vois qu’elle a deux doigts brûlés. Bien. Pourquoi arrivez-vous au diagnostic ‘brûlés’. Nous avons donc parlé un peu là-dessus. Lui : Quelle est la première question que vous voulez poser à cette femme ? Moi : Est-ce que cela vous a fait fort mal ? Hotz (à part lui) : Oh ! Spierli, c’est bien vous ! Moi : Est-ce que cela vous a fait fort mal quand vous vous êtes brûlée ? Où vous êtes-vous brûlée. La femme : ‘Je ne sais pas’. Je suis plutôt réduite à quia. Me vient alors une idée géniale : Puis-je la toucher ? Hotz : Oui. J’ai caressé légèrement les doigts. Elle : Non, ça ne me fait pas mal. Hotz : Plus fort ! Sinon… Je lève le bras et je vois une cicatrice sous le bras. Moi : L’affaire est en rapport avec la cicatrice. Elle a dû se couper les nerfs sensitifs, elle n’a donc rien senti quand elle s’est brûlée. Hotz devint alors très aimable : Oui, vous ferez de bons diagnostics » (F 261-262 ; G 148).

« Hotz nous donnait tout l’hiver trois cours par semaine ; il nous mettait en contact avec de nombreux problèmes chirurgicaux, et le centre de toute sa chirurgie, c’était toujours l’homme vivant, réclamant de l’aide. Son salut, quand il entrait dans la salle, s’adressait toujours en premier lieu au malade. Et Hotz ne créait jamais cette atmosphère avec des mots tout faits ; tout était spontané, naturel, compréhensible ; on aurait dit un don et un accueil réciproques, et c’est bien ce que c’était. Le malade parti, Hotz parlait parfois de la nécessité de ce rapport , assurant même être le plus comblé des deux, parce que le malade lui donnait la confiance dont il avait besoin pour travailler, puisant chaque jour en elle une force nouvelle. Et nous apprenions, nous aussi, à nous conduire avec les malades, nous réjouissant toutes les fois que nous pouvions expérimenter nos capacités de diagnostic, qui se développaient lentement ».

Le deuxième cours clinique était avec Staehelin. Sa manière de faire était toute différente de celle de Hotz. « Staehelin est moins logique ». Sa méthode n’était pas favorable pour des débutants. « C’est seulement dans les semestres plus avancés qu’on commençait à apprécier Staehelin, à pressentir, puis finalement à découvrir en lui son caractère absolument intègre et le grand savant qu’il était ». Dans les autres cours cliniques, Adrienne ne doit pas « exercer » parce que ce sont des cours pour des cliniciens qui sont déjà plus avancés. Elle va aussi chez Labhardt « bien que d’habitude on ne va chez lui qu’au troisième semestre… Au cours de tuberculose, j’ai vu une dame du nom de Jeanneret et, en recueillant son anamnèse, je me suis aperçue qu’elle était très seule, je vais donc aller un jour la voir avec une petite fleur » (F 263 ; G 149).

« Curieux! On court d’une salle de cours à l’autre toute la journée. Le matin, ça ne dure chaque fois qu’une heure… On ne sait jamais ce qui va arriver… Un corps vivant, c’est quand même une boîte à surprises » (G 151). « Nous exerçons maintenant en chirurgie et en médecine, puis en gynécologie et en obstétrique. Et à la polyclinique chirurgicale. Avec Gigon j’apprends à ausculter et à percuter. Il a fait venir des gens, des chômeurs, il les met dans une cellule et nous devons les examiner » (G 151).

Et puis bien sûr il y a toujours les plaisanteries grossières des étudiants, mais pas devant Adrienne. « Récemment il y en a un qui a dit quelque chose que je n’ai pas compris, mais il a reçu de Wilhelm une gifle vigoureuse : On ne parle pas comme ça devant notre demoiselle » (G 151).

Une grande scène « Je suis peu à la maison. Maman est souvent en rage contre moi. Elle dit que je suis toujours plus impossible parce que je porte toujours de vieilles robes. C’est l’une des raisons aussi de sa colère. L’une de celles que je connais. Récemment elle m’a envoyée promener dans l’escalier, et elle a lancé ensuite mon manteau et mon chapeau qui ont atterri au rez-de-chaussée avant que j’y sois. J’avais donné une réponse effrontée. C’était toute une histoire. Au cours clinique avec Hotz, il avait montré un homme qui était sur le point de mourir. C’était un accident, il était tombé d’un échafaudage et il avait les jambes fracturées et aussi le crâne… J’ai raconté cela à la maison : curieux de penser qu’on va à son travail, on commence à huit heures, et à huit heures et demie on se retrouve inconscient chez Hotz et on va mourir inconscient. Et sa dernière pensée n’était peut-être pas des plus belles. On devrait quand même penser davantage à la mort. J’avais en tête la rencontre avec Dieu. On devrait quand même vivre de telle sorte qu’à aucun moment on ait à craindre de paraître devant Dieu. Alors maman a dit : Ha ! Ha ! Tu penses à moi, tu espères être débarrassée de moi et tu penses que je devrais penser davantage à la mort. Je réponds : Oui, je le dis pour toi, pour moi, pour nous tous. (Je n’aurais pas eu besoin de dire ça). C’est alors qu’est arrivé le malheur. Souvent je ne sais pas ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas pour l’irriter. Elle a dit que je devais sortir de la maison et ne plus jamais y revenir. L’après-midi, Adrienne a ses cours en dissection et en obstétrique. Quand elle est rentrée le soir à la maison, la colère était passée, et Theddy m’a dit qu’elle avait eu terriblement peur que je ne revienne plus. Et ce sont des scènes qui se produisent de temps en temps (G 152-153).

Un petit miracle Puis « il s’est produit un miracle ». Une cousine d’Adrienne, Sophie Bernoulli, lui a fait un cadeau magnifique. Cette cousine ne savait pas que l’oncle d’Adrienne ne payait pas ses études. Désormais la cousine va lui payer le nécessaire. « Elle ne veut pas que je continue à donner des leçons particulières. Elle s’est laissé dire que les frais d’inscription à l’université faisaient environ 250 francs par semestre… Elle voudrait que je prenne quelques jours de vacances… Elle ne voulait pas de merci ». Et le cadeau de la cousine dépassait et de loin le montant des frais d’inscription à l’université. De plus la cousine était prête à payer à Adrienne des leçons de piano. Mais Adrienne ne veut pas : elle doit « avoir du temps pour flâner », c’est-à-dire au fond visiter les malades qu’elle a connus dans l’exercice de la médecine, penser à Dieu, aux hommes, penser à l’amour, « comme ça » (G 153).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? C’est peut-être déjà une prière que de penser à Dieu, non ? « Le Bon Dieu est comme brisé en mille morceaux, et un morceau de lui serait en chaque personne à qui j’ai à faire. Et pour pouvoir parler de lui, peut-être devrait-on pouvoir rassembler les morceaux et en même temps être de telle manière vis-à-vis des personnes qu’elles soient heureuses en Dieu. Qu’elles ressentent que de voir Dieu serait une bénédiction et une dignité. Il y a des gens qui sont sûrs de croire, qui sont sûrs que leur foi est juste et qui sont convaincus que Dieu les exauce. ‘Exauce’ : cela ne veut pas dire qu’il fait tout ce qu’ils voudraient. Mais qu’il entend leurs prières et les reçoit dans sa grâce. Ils constituent une communauté de croyants. Et alors je me glisse un peu parmi eux. Je dis au Bon Dieu : tu entends tous ceux qui croient. Permets que je joigne simplement ma voix aux leurs. Et si tu n’entends peut-être plus ma voix isolée parce qu’elle est recouverte, tu entends peut-être celle des autres et tu sais que ma voix recouverte se trouve parmi elles. Est-ce qu’on peut appeler ça prière ? En faisant cela, on laisse un peu prier les autres. Mais quand on entre dans une communauté, on devrait quand même y apporter du sien ». Est-ce que Dieu lui donne de la joie ? « De la joie ? De la joie ? J’aurais de la joie si je le connaissais ». Pour Noël, Adrienne est invitée à beaucoup de célébrations de Noël : à l’hôpital des femmes, en salle d’opération, à la clinique médicale. C’était le 23. « Le 24, nous fêtons Noël à la maison…. Les catholiques ont maintenant leur messe de minuit . J’aurais terriblement aimé y aller. Je n’y ai encore jamais été. Je l’ai dit à maman, et elle : si je veux, je peux aller à la cathédrale (protestante). Je n’y ai pas pensé (G 150. 154-156).

L’hôpital Le grand bonheur d’Adrienne, c’était l’hôpital. « Je parcourais, comme si souvent, les nombreux escaliers et corridors, respirant l’odeur si différenciée des divers services ; tantôt je tenais une porte ouverte, tantôt j’aidais à en fermer une autre ; je croisais des malades, des sœurs, des chaises roulantes et des gens avec des fleurs ; je rencontrai un cercueil ou une fille de cuisine avec une marmite de soupe bouillante ; tout cela faisait partie de la vie de l’hôpital et celui-ci était vraiment ma patrie, ma patrie que j’avais perdue autrefois quand j’étais enfant, que j’avais peut-être même perdue plusieurs fois et que je retrouvais enfin pour toujours. Maintenant, lorsque je pensais à l’avenir, je le voyais se passer tout entier dans un hôpital » (F 264).

« Dès le premier semestre, je suivis le cours clinique à l’hôpital des femmes. Le Professeur Labhardt était extrêmement clair. C’était très sécurisant pour les étudiants. Peut-être l’obstétrique se prête-t-elle particulièrement bien à cette manière de décider à partir des nombreux symptômes ; en tout cas, cela vous donne, en cas d’urgence, une sorte de certitude aveugle, comme si cela ne pouvait être juste que de cette façon et que ce serait absolument faux autrement ». Au bout de quelques semaines, Adrienne dut assister pour la première fois à une naissance, en spectatrice naturellement. « Autrefois les choses se passaient de la façon suivante : les filles-mères étaient admises gratuitement dans le service quelques semaines avant l’accouchement, mais elles devaient alors se tenir à la disposition des étudiants pour être examinées ; il leur fallait aussi accoucher en présence de quatre étudiants. Cette première naissance me fit une très grande impression ; moins peut-être à cause des douleurs que la mère avait à supporter qu’en raison de la détresse où elle se trouvait pendant l’accouchement ; elle ne pouvait rien faire ni pour ni contre ; il me semblait aussi que notre présence augmentait encore cette détresse et nous étions nous-mêmes tout aussi impuissants. De plus, le fait d’exposer ainsi une fille-mère me faisait mal, je pensais que cela ne pouvait qu’accroître sa misère. Je cherchai donc un peu à la consoler après la naissance de sa petite fille et lui tricotai une brassière les jours suivants ; je me sentais liée à elle et éprouvais en même temps une certaine reconnaissance. Je restai longtemps en relation avec elle  » (F 265).

« Nous comptions aussi parmi nos professeurs deux savants remarquables qui étaient aussi de véritables maître du langage : Doerr et Roessle. Chez Doerr, nous avions la bactériologie et l’hygiène ; il assaisonnait ses cours d’un humour savoureux et nous nous réjouissions d’une heure à l’autre. Roessle avait moins d’humour, il était peut-être plutôt sec, mais on sentait son intelligence dans tout ce qu’il disait et on était subjugué par sa personnalité de chercheur » (F 265).

Les malades La vraie vie d’Adrienne était maintenant à l’hôpital avec les malades . « Beaucoup cherchaient un conseil, demandaient un entretien, croyant souvent que j’étais déjà un docteur diplômé. Pour les gens, on est mademoiselle le docteur ; les médecins m’appellent aussi comme ça parce que c’est mieux pour les patients. Les malades faisaient alors appel à une expérience qui n’existait pas et ils me mettaient dans l’embarras… Il y a beaucoup de choses qu’on ne comprend pas. Pour les relations avec les hommes. J’essaie toujours d’en apprendre un peu, parce que là je ne sais rien. De temps à autre je fais des réponses complètement stupides. Il y en a une qui dit : C’est horrible, j’ai un mari qui veut m’avoir chaque nuit. Moi : Si vous l’avez épousé, c’est sans doute pour que vous l’ayez tout le temps. Elle m’a regardée bêtement et les autres ont ri… Très souvent je n’étais pas à la hauteur des questions posées, et en général je ne comprenais que vaguement de quoi il s’agissait réellement. Aussi avais-je coutume d’avouer, dès la première phrase, que je n’étais qu’une étudiante. Mais beaucoup ne se laissaient pas décourager pour autant et il fallait discuter. Je crois que les malades étaient avant tout désireuses de parler avec une femme, une femme qui, ancrée en quelque sorte dans la vie de l’hôpital, vivait à une certaine distance du milieu quotidien et était pas conséquent appelée à les aider. Très souvent, justement à cause de cet éloignement de chez elles qui leur était imposé, elles semblaient enclines à s’occuper de leurs problèmes autrement que d’habitude. Le problème de la mort s’était aussi posé à elles de temps en temps, remettant en question tout ce qui s’était passé jusque-là. Souvent une préoccupation religieuse transparaissait, mais elles préféraient parler à une laïque. A cette époque il y avait à l’hôpital deux aumôniers : un protestant, âgé, infirme, qui lisait à haute voix devant chaque lit un passage du Nouveau Testament, mais ne voulait pas se mêler des questions personnelles, et le prêtre catholique que j’avais rencontré quand je m’étais cassé la jambe ; il avait pour chaque question une réponse toute prête ; il était si indiciblement bête que tous se moquaient également de lui, les croyants comme les incroyants » (F 266-267 ; G 170).

« Les catholiques doivent tous recevoir les derniers sacrements avant de mourir. De temps en temps on doit préparer les gens pour qu’ils permettent au prêtre de venir. Si on voit que quelqu’un est très mal, je demande à la sœur si cette personne est catholique, souvent cela ne se trouve pas dans l’histoire de la malade. On va donc trouver les gens eux-mêmes et on parle avec eux jusqu’à ce qu’ils soient d’accord. Les catholiques croient que c’est une manière d’ouvrir à l’âme les portes du ciel. Je pense que c’est sympathique la manière dont ils accompagnent les gens. Quand on va recevoir les derniers sacrements, on se confesse d’abord. C’est ce qui me plaît toujours le plus dans le catholicisme parce que je crois que l’obligation de se confesser est comme un petit rappel que nous sommes toujours accompagnés : je devrais réellement commettre moins de péchés. Et si les catholiques peuvent tenir pour vrai qu’après la confession on est tout propre, cela doit être incroyablement beau » (G 170-171).

Les diagnostics Dans le cadre des cours, des malades étaient confiés aux étudiants pour qu’ils essaient d’établir des diagnostics. « Chaque fois on nous en confiait un. On parlait avec eux et on en arrivait parfois à des conversations déconcertantes pour lesquelles je n’étais pas préparée. Il me semblait que Dieu seul pourrait suppléer à mon insuffisance en assumant toute la direction de l’entretien. Je pensais que je devrais prier beaucoup plus, confier à Dieu tous les désirs que je découvrais et qu’alors il pourrait agir malgré mon ignorance et mes hésitations. Je commençai donc à prier longtemps, soir après soir, lui expliquant tout d’abord le plus souvent les cas, lui montrant pour ainsi dire du doigt mes difficultés, jusqu’à ce qu’un beau jour, mi-honteuse, mi-amusée, je m’aperçusse que j’avais mis en quelque sorte des limites humaines aux capacités de Dieu, m’imaginant qu’il avait besoin de mes explications pour réussir. Dès lors, je supprimai dans ma prière mes indications et elle devint davantage une conversation avec Dieu où je lui abandonnai partout la direction, l’adorant en le contemplant. Il me sembla alors vraiment que bien souvent c’était lui qui dirigeait mes conversations avec les malades, faisant un peu de moi son porte-parole ; ainsi je pus parfois aider d’un conseil. Il était pour moi de plus en plus évident que Dieu assigne les jours de maladie à ceux qui en sont frappés pour que ces jours soient des jours de recueillement intérieur ; ils devraient mieux reconnaître ce qui d’ordinaire n’allait pas en eux et, grâce à la distance imposée par leur séjour à l’hôpital, embrasser d’un seul coup d’œil leur vie quotidienne, apprendre à voir plus exactement leurs difficultés et devenir ainsi capables de les maîtriser. Mais pour cela le dialogue est important et c’est pourquoi le médecin devrait être aussi un homme de prière, ayant toujours en réserve mille possibilités d’aide. Ce côté de la profession me rendait très heureuse ; c’était aussi l’occasion de mieux comprendre l’homme, ce qui ouvrait par la suite davantage la voie au dialogue et à la thérapeutique ; la révélation de la nature intime du malade établissait soudain un nouveau rapport entre les symptômes et les différentes causes de la maladie, qu’il fallait alors utiliser de façon nouvelle » (F 267-268).

Les piqûres et autres interventions Les étudiants avaient aussi un cours de technique médicale dans lequel ils devaient pratiquer diverses petites interventions, par exemple des piqûres. « Lorsque je dus faire ma première piqûre, je n’eus pas le courage de piquer ainsi tout simplement quelqu’un d’étranger ; j’étais trop maladroite. J’allai donc tout d’abord dans une chambre voisine et me piquai la jambe… J’eus dès lors le courage de m’approcher des malades avec une seringue. Il y avait à ce cours toute une série d’interventions avec lesquelles nous devions nous familiariser, et avec le temps je les accomplissais toujours plus joyeusement » (F 268).

Le Professeur Neergard « En soi le Professeur Neergard – qui est interne de Rudolf Staehelin – ne nous était ni sympathique ni antipathique. Sa vanité nous faisait un peu sourire. Il faisait toujours précéder le cours pratique d’une introduction dans laquelle il n’expliquait pas seulement les prochaines interventions, mais traitait aussi une question morale. L’une d’elles revenait toujours : le médecin était responsable de ce qu’il faisait, il devait avant chaque injection s’assurer scrupuleusement que la bouteille ou l’ampoule était bien remplie du bon médicament ; personne ne pouvait le décharger de cette responsabilité. Ce contrôle faisait précisément partie de ses devoirs » (F 268-269).

« Nous sommes environ trente au cours ». Un lundi, Neergard avait chargé Adrienne d’un programme assez important. « Il était entre autres prévu que je viderais un abcès du poumon dans l’amphithéâtre, mais auparavant j’avais à m’occuper dans différentes salles d’interventions plus bénignes. Lorsque j’entrais dans l’amphithéâtre, encore tout essoufflée d’avoir couru un peu partout, les étudiants étaient déjà réunis et le malade étendu ; Neergard me dit qu’il voulait juste faire lui-même la piqûre pour l’anesthésie locale, car cela ne présentait aucun intérêt, et qu’ensuite je pourrais continuer. Il avait dans la main la seringue pleine et il piqua ; au même instant je vis le malade pâlir, se dresser sur son lit, puis retomber mort. Ce fut un spectacle affreux ; tout se passa si brusquement qu’au premier moment on se regarda sans vraiment comprendre. Neergard lui avait administré de la cocaïne au lieu de la novocaïne, une dose qui en quelques secondes avait provoqué la mort. Neergard a toujours dit que le médecin portait seul la responsabilité de ce qu’il injecte ; il ne peut pas dire qu’il pense autrement » (F 269 ; G 157).

« Neergard a tout de suite renvoyé tous les étudiants. Tous partirent sauf moi. J’ai remercié Dieu quelque part de ne pas avoir fait l’anesthésie. Neergard me demande pourquoi je ne m’en vais pas. Moi : Je veux voir ce qui va se passer ; finalement je ne suis pas tout à fait étrangère à l’affaire. Neergard fait alors venir Staehelin et il dit devant moi qu’il n’y peut rien : la sœur Marie, cette cruche, etc. » Différents professeurs et internes se précipitèrent dans la salle les uns après les autres. Adrienne rejoignit les autres étudiants dans l’antichambre et quelqu’un vint leur dire qu’un accident venait d’avoir lieu, que nous devions tranquillement rentrer chez nous. Cela me sembla parfaitement injuste et je refusai d’une voix haute et décidée, au nom de tous, bien que nous ne nous fussions pas concertés. On poussa dehors le lit avec le mort recouvert d’un drap. Le Professeur Staehelin vint expliquer aux étudiants que Neergard avait injecté par erreur un faux liquide, une dose mortelle de cocaïne à la place de la novocaïne prévue. La mort était survenue si rapidement que les antidotes utilisés n’avaient produit aucun effet » (F 269-270 ; G 158).

« L’après-midi je n’ai pas eu le courage d’aller aux cours. Tuer simplement comme ça un homme! Et j’ai choisi une profession où ça peut se produire. Nous venions d’expérimenter de façon tragique ce que pouvait aussi signifier être médecin. J’étais complètement bouleversée, ne comprenant plus quel sens pouvait encore avoir cette profession si ardemment désirée. A présent, j’aurais préféré enseigner ou devenir femme de ménage, n’importe quoi, mais plus médecin. Jusqu’ici, tout ce que j’avais appris, les choses faciles comme les difficiles n’avaient fait que me fortifier dans ma profession. Maintenant c’était fini et il me sembla que c’était pour toujours ». Adrienne voulut rester seule, sans même en parler avec Sutermeister. « Il était impossible de parler, impossible de faire autre chose que d’être désespérée. J’errai longtemps dans les rues, tout à tour dans des quartiers animés ou déserts… Tout était sans espoir. A quoi bon étudier si on en arrivait à tuer des hommes par pure négligence, une négligence toutefois tellement humaine ? Jusqu’à présent, j’avais toujours été heureuse d’avoir des responsabilités. Maintenant je n’avais plus qu’une idée : laisser tomber ce jeu dangereux. Récemment celui qui était tombé de l’échafaudage, et maintenant celui qui se fait tuer par le médecin… La mort si proche. Ce n’est pas ma mort maintenant qui est importante, le Bon Dieu s’en occupera bien. Mais les autres ! Mais comment se fait-il que j’aie peur pour les autres et pas pour moi? Là où d’autre part on doit quand même toujours se considérer comme le plus grand des pécheurs. Où est la cohérence dans tout cela ? De temps à autre, la question de Dieu resurgissait timidement, mais elle n’avait pas la force d’apporter la lumière dans la nuit de mon désespoir » (F 270 ; G 158).

Finalement Adrienne se retrouve devant la porte de son amie Pauline Müller. Elle lui raconte tout ce qui s’est passé. « Pauline fit alors quelque chose de tout à fait extraordinaire ; elle descendit à la cave chercher une toute petite bouteille de champagne que nous bûmes ensemble, lentement ; notre conversation n’en fut pas plus animée ; néanmoins je me calmai, bien que j’en eusse à peine bu un verre. La bizarrerie de cette folie de champagne au milieu de la journée, après l’épuisement de ma longue promenade, la présence de mon amie, tout contribua à faire disparaître ou tout au moins à atténuer mon affreuse tension intérieure. Bien sûr, la douleur et mon désespoir ne s’étaient pas envolés, mais je commençais de pressentir que cet effroi n’était pas définitif, que je le vaincrais. Comment ? Cela m’échappait encore complètement » (F 271).

Le lendemain, Adrienne et ses amis allèrent par exception au principal cours clinique du Professeur Staehelin ; tous les internes s’y trouvaient aussi. Et Staehelin parla du cas de la veille ; « il le fit à sa façon, maladroitement », et ramena toute l’affaire à un accident de service ; il ne fut pas question d’éthique médicale. Staehelin et Neergard dirent aux étudiants qu’ils devaient se taire sur l’affaire, que c’était un secret médical, qu’ils n’avaient pas le droit d’en parler en dehors de l’hôpital. « C’est vraiment un malheur ». Ça, Adrienne peut le comprendre, « mais que Neergard rejette sur l’infirmière la responsabilité qu’il préconise toujours, je trouve ça parfaitement dégoûtant ». Il y aura un procès et les personnes directement concernées qui se trouvaient au premier banc et Mlle von Speyr seront convoquées comme témoins. « Et chacun devra dire dans ce cas que le médecin n’est pas responsable. Je me suis levée devant tous et j’ai dit : Monsieur Neergard, ce que je vais déclarer, ce ne sera pas ça du tout. Mais je dirai exactement ce qui est à dire dans un cas de ce genre selon votre propre enseignement. J’étais follement agacée, mais enfin j’ai osé. Naturellement il s’est mis en colère et il a dit : J’aurai encore à vous parler. Moi : C’est tout à fait inutile, je ne veux plus échanger un mot avec vous… Par hasard Wilhelm et Sutermeister n’étaient pas au premier rang ; ils disent qu’ils feront exactement comme moi. D’autre disent : on dépend quand même de lui parce que c’est avec lui qu’on devra passer l’examen ; ils n’attachent pas d’importance à ce qu’il soit condamné. Moi : Moi non plus, mais il doit savoir que je le considère comme une espèce de cochon ». Puis Adrienne, Wilhelm et Sutermeister décidèrent de ne plus aller au cours de Neergard (F 271-273 ; G 158-159).

Quelques semaines plus tard Adrienne dut se présenter comme témoin devant le magistrat instructeur. Wilhelm et Sutermeister aussi furent convoqués. Neergard fut acquitté, mais Staehelin l’a mis à la porte. L’infirmière reçut d’abord quelque chose sous conditions, mais elle fut ensuite acquittée. Neergard a cherché à revoir Adrienne. « Il m’a attendu à tous les coins de l’hôpital, mais je n’ai jamais voulu. Finalement plus personne n’est allé à ses cours ». En fait, avec ses amis, elle a tout fait pour dissuader les autres étudiants de suivre encore des cours de Neergard. Il a essayé de lancer d’autres cours, mais sans succès, et finalement il a quitté Bâle (F 285 ; G 160-161).

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