41.7 La vie d’Adrienne von Speyr

PREMIÈRE PARTIE . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

V. Étudiante en médecine (été 1923 – été 1927)

6. Sixième semestre (Hiver 1925-1926) (suite)

Médecins et patients « Il y avait encore pour moi quelque chose d’autre dont il était difficile de parler avec des camarades parce que moi-même n’y voyais pas très clair, bien que j’en fusse accablée. Si nous, les médecins, devions être les témoins de la vie et de la mort, de la naissance et du trépas, si un rôle important, voire même déterminant du point de vue humain, nous était parfois dévolu, le malade et son entourage devaient alors pouvoir compter entièrement sur nous, non seulement sur notre science mais aussi sur notre être. Nous devrions nous tenir là avec une certaine transparence, une limpidité et une pureté totales, avoir une sorte de sincérité qu’aucune contradiction intérieure ne saurait ternir. Je ne pensais pas que nous pourrions jamais acquérir une certitude personnelle de cette disponibilité profonde, de ce détachement à l’égard de nos péchés, mais je croyais pourtant que nous devrions constamment y aspirer. Il me semblait aussi que le fait d’être souvent appelés à entendre les confessions des malades, l’aveu de leurs fautes, d’être ainsi mis en contact avec tous les problèmes du péché devrait nous amener nous-mêmes à confesser nos propres fautes. Certes, je le faisais assez souvent devant Dieu, mais cela ne me suffisait plus. Je commençais très sérieusement à soupirer après la confession dont je n’attendais pas seulement une action purifiante en moi et pour moi, mais aussi – et cela presque avant tout – un effet profond sur les rapports humains avec les malades : il ne serait plus possible de couper au couteau ni même peut-être de distinguer la part de faute qui revient aux autres et celle qui me revient. Mais vraiment personne dans mon entourage ne semblait être catholique, et je n’avais aucune possibilité d’en discuter » (F 273-274).

La fin du semestre « Durant ce premier semestre clinique, nous apprîmes naturellement une foule de choses et avant tout les phénomènes habituels des maladies, pour découvrir dans quelle direction il fallait continuer nos investigations. Nous lisions aussi toute espèce de traités et d’introductions aux différents domaines de la médecine. Mais le sommet, ce qui était vraiment déterminant, restait la rencontre avec le malade en tant qu’homme. C’était un peu comme si tout le reste passait à côté ; ceci en faisait bien partie, mais n’était jamais l’essentiel » (F 274-275).

« Le dernier jour du semestre, nous allions, avec notre carnet d’étudiant, d’un professeur à l’autre pour recueillir les signatures nécessaires. Hotz était assis dans l’antichambre, derrière une petite table à pansements ; après avoir signé, il regardait chaque fois la couverture du carnet pour voir à qui il appartenait. Quand ce fut mon tour, il me dit : Spierli, j’ai encore un mot à vous dire ». Adrienne est légèrement inquiète tout en regardant Hotz continuer à signer. « Il était assis avec sa blouse blanche de médecin, l’air un peu absent. Lorsqu’il eut fini, il se leva et s’approcha de moi : Il faut que vous me promettiez quelque chose. Je le regarde. Lui : Je voudrais votre consentement avant que je vous dise de quoi il s’agit. Moi : Oui, oui, bien, il peut l’avoir. J’étais légèrement angoissée, de quoi pouvait-il s’agir ? Puis il ajouta : Vous devez me promettre que vous ne serez jamais infidèle à la médecine, quoi qu’il arrive. Je fus alors un peu effrayée et j’ai dit : Je n’ai pas l’intention d’être infidèle. Lui : Non, mais il se pourrait qu’on essaie de vous en détourner. Et vous n’avez pas le droit de vous en laisser détourner. Et deuxièmement, vous devez me promettre de rester toujours comme vous êtes. J’ai ri : Je ne peux quand même pas promettre ça ! Lui : Vous pouvez au moins penser que votre professeur le souhaite. Et si un jour quelque chose arrivait qui pourrait vous changer, vous y cramponner fermement et penser : je n’ai pas le droit de changer. Et moi de répondre à voix basse, embarrassée : C’est bien ce que je veux. Lui : Ça ne me suffit pas tout à fait, j’ai besoin d’une promesse ; voyez-vous, certains jours on se lasse ; j’ai remarqué combien l’affaire Neergard vous a bouleversée, mais je ne voulais pas m’en mêler ; cela aussi, on doit le supporter, complètement et presque dans l’abandon. Mais d’autres déceptions viendront et brusquement vous tournerez le dos à la profession, peut-être pour épouser le premier venu, que vous prendrez parce qu’il vous l’aura demandé juste le jour où vous serez découragée. Promettez-moi donc de rester aussi fidèle à la profession que vous l’êtes maintenant. Je promis. J’étais un peu impressionnée, mais pas au point d’oublier une autre requête, aussi je continuai : Cet été, je voudrais prendre du service à la clinique. Hotz regardait au loin, comme à travers la caisse à instruments, presque comme s’il n’avait pas entendu. Je fus effrayée de ma propre audace, mais c’était trop tard, je ne pouvais pas me reprendre. Il me dit alors : Oui, c’est entendu, mais n’oubliez pas votre promesse. Il s’est ensuite levé, me tendit la main, garda la mienne un moment dans la sienne en disant très doucement : Rester courageux, c’est justement être fidèle ; j’ai votre promesse. Et je suis partie avec le sentiment d’avoir vécu un instant très solennel, un sentiment moitié dans le ventre, moitié dans le cœur. Je ne le revis jamais » (F 275 ; G 161-162).

Des vacances à la Waldau Après ce premier semestre clinique, vinrent les vacances : à la Waldau comme il se doit. « Ce furent des vacances tout à fait délicieuses ; j’avais beaucoup de traités de médecine à lire parce que je voulais pratiquer chez Labhardt au semestre suivant et qu’en été commençait mon travail à la clinique. Tout ce que je lisais me paraissait plein de sens, pénétrait en moi de quelque façon, s’adaptait à ce que j’avais appris en hiver en l’élargissant. Vers le soir, j’allais souvent en vélo à Bolligen, dans la région du Bantiger et dans les vallées avoisinantes. C’était un début de printemps très doux ; il était agréable de pédaler puis de s’arrêter n’importe où pour regarder l’animation des villages ou avoir une vue sur la contrée ».

« Je me rendis un dimanche à l’église de la Waldau. Ce ne fut pas une expérience heureuse. Je me sentis complètement dépaysée. Le pasteur Henzi était un homme d’un certain âge, aimable et bienveillant ; il me paraissait ne pas avoir la force d’extraire de la Parole tout son sens. Après le prêche, je fis les cent pas avec lui… Et soudain il m’apparut que de toute évidence le protestantisme était le contraire d’une promesse, qu’il était une sorte de recul. Il y subsistait bien quelque chose de l’accomplissement, mais quelque chose qui était comme détaché de l’arrière-plan voulu par Dieu ; la parole était suspendue en l’air, coupée de son union avec Dieu ».

« Il se fit que, le même jour, je rencontrai dans un corridor un prêtre et que je vis comment une infirmière – pas une malade – s’agenouillait sur son passage. Je lui demandai ensuite pourquoi elle l’avait fait. Elle me répondit qu’il portait le Seigneur. Cela me sembla une fois de plus très étrange, mais je ne pouvais en demander davantage ; et de même que le prêtre portait le Seigneur, je portai aussi en moi les paroles de la garde-malades ; de temps en temps je les répétais comme quelque chose d’important, un peu timidement, mais pourtant dans la joie. C’était comme si l’on pouvait frapper à ces mots ; ils étaient là, faisant écho, même s’ils n’avaient pas encore de ton propre. Je ne les ressentais pas comme une inquiétude, mais plutôt comme une exhortation légère, amicale et bienveillante à prier davantage, peut-être même à prier pour mieux comprendre » (F 276-278).

7. Septième semestre (Été 1926)

La mort du professeur Hotz Retour à Bâle. « Bien que j’aie toujours préféré vivre à la Waldau plutôt qu’à Bâle, il y avait quelque chose qui rendait au printemps mon départ plus facile. A Bâle, toute la végétation avait quelques semaines d’avance, peut-être bien trois semaines, sur Berne ; c’était chaque fois une joie de constater la différence ».

« Mais cette fois, un gros souci pesait sur la salle d’opération ; le Professeur Hotz était tombé malade à Vienne, il souffrait d’une perforation d’estomac extrêmement grave ; une opération immédiate – c’était la troisième – ne put apporter aucune amélioration importante à son état. Les nouvelles étaient tantôt pleines d’espoir, tantôt de nouveau décevantes. Il me semblait que son absence avait rendu la vie beaucoup plus terne, beaucoup plus ordinaire. Ses médecins-chefs se donnaient la plus grande peine pour le remplacer, mais le maître avec sa bonté et sa nature stimulante nous manquait beaucoup. La chirurgie parut perdre de son intérêt, et ce défaut gagna les autres branches. Pour celles-ci, cela venait du fait que notre réflexion médicale commençait lentement à s’ordonner et les diagnostics à se grouper sagement » (F 279-280).

« Sur son désir, on avait ramené Hotz en Suisse. Quand je sus qu’il était là, je me réjouis. Mais au visage de sa sœur, je devinai combien il allait mal. Il était à la clinique Andlauer. Je préparais pour Hotz de petites gelées d’oranges et de citrons, et j’étais remplie de fierté en apprenant qu’il en prenait chaque fois un peu. Et il en voudrait une chaque jour. Et il dit toujours qu’on ne doit pas oublier de remercier la Spierli. Mais personne ne peut lui rendre visite, même pas ses enfants. Uniquement sa femme et sœur Hedi, mais elles aussi très brièvement. Il mourut au début de juin, après de terribles souffrances, mais on raconta qu’il avait été très bien jusqu’au bout et avait aussi conservé tout son humour. La nouvelle de sa mort ne fut pas, bien sûr, une surprise pour moi, mais elle m’atteignit pourtant très profondément. C’est pour moi très dur. Je lui dois tant. Je l’ai beaucoup aimé ». Les étudiants se concertent et décident d’organiser une collecte pour une couronne de fleurs. « Nous avons recueilli près de trois cents francs pour la couronne. Ce fut une couronne avec uniquement, uniquement, uniquement des roses rouges. On les a fait venir exprès de Hollande par avion. Il y avait presque cinq cents roses. C’est moi qui ai eu cette idée. C’est aussi ce que je préférerais quand je serai morte. Blanc fait quand même un peu triste. Des roses blanches, je les trouve jolies sur un bureau. Quand on peut leur prêter un peu de sa propre vie » (F 281-282 ; G 163. 166-168).

Au début du semestre il y a eu élection du bureau pour l’association des étudiants en formation clinique : trois au bureau principal, deux au bureau adjoint. Adrienne est la seule fille au bureau principal. L’impression que cela lui fait ? « Je ne prends pas ça au tragique. Mais on peut quand même faire quelque chose. On peut décider des choses et ensuite les faire passer… Des choses utiles sont adoptées pour les cours et pour les démonstrations, pour les dates d’examens et des histoires d’aides-internes » (G 162-163).

Encore une demande en mariage Au cours du trimestre arrive, pour suivre les cours, un Suisse romand. Adrienne raconte : « Il était grand et bien bâti. La première fois qu’il est entré dans la clinique médicale, j’ai pensé : Mon Dieu qu’il est beau, ce type ! Après le cours, il vint vers moi comme si nous étions de vieilles connaissances et m’accompagna en pathologie ; nous nous assîmes l’un à côté de l’autre. Puis il s’est assis quelque part dans l’amphithéâtre et il a mis ses jambes sur la table. Pas trace de retenue ». Cet étudiant s’appelait Guénin. Quelque temps plus tard, en rentrant chez elle, la bonne annonce à Adrienne « qu’un long monsieur avec une serviette sous le bras l’avait réclamée avec insistance ». Adrienne étant alors absente, ce monsieur était revenu alors qu’Adrienne prenait le café dans la chambre bleue avec sa mère et sa tante Marguerite . « La bonne surgit tout à coup et me dit  que le monsieur qui était venu pour moi était au salon. J’allai et trouvai Guénin, mon beau camarade. Il était là, plutôt couché sur le sofa qu’assis, ses jambes croisées allongées sur le bord du canapé empire ; il fumait une cigarette sans aucune gêne, exactement comme s’il avait été seul et chez lui. Il me tendit la main sans se lever. La situation était des plus bizarres ; je sentis qu’il se préparait quelque chose de tout à fait inhabituel et en fus inquiète. Il me dit, apparemment tout à fait sûr de son affaire, qu’il venait me demander si nous voulions nous marier juste au début des vacances ou un peu plus tard. C’était moi maintenant qui avais de la peine à contenir ma voix ; je répondis aussi calmement que possible qu’il n’était pas le moins du monde question de mariage ; premièrement je ne voulais pas du tout me marier et deuxièmement, si cela devait arriver, ce ne serait sûrement pas avec lui. Il ne se laissa pas décontenancer. Il savait ce qu’il savait et cela lui suffisait ; je ne devais pas faire taire mon cœur, il était heureux de mon amour, mais il avait pensé que j’étais assez intelligente pour dire oui, sans plus ; car il était absolument évident que je l’aimais autant qu’il m’aimait. Rien n’y fit, sa conviction était inébranlable. Lorsque finalement je le jetai dehors plus ou moins violemment, il me promit avec le plus grand naturel de revenir le soir. Il avait choisi ce jour-là pour nos fiançailles et nul autre, parce que ce matin, quand il ne put me découvrir nulle part au cours de Staehelin, il lui était apparu plus clairement que jamais qu’il m’aimait et qu’il ne pouvait plus supporter de ne pas savoir où je me trouvais. Je lui défendis de revenir le soir tout en sachant que, malgré l’énergie de mon interdiction, je n’avais aucune chance de succès. Il était si sûr de lui que mes paroles ne firent sur lui aucun effet, elles semblaient perdre toute substance en cours de route, il ne les entendait pas et je ne ne savais même pas s’il en percevait le son ». Quand Adrienne retourna dans la chambre bleue, on lui demanda ce qui se passait. « J’étais encore si bouleversée que j’eus de la peine à expliquer qu’on m’avait demandé ma main. Maman manifesta aussitôt beaucoup d’intérêt pour cette histoire ». Madame von Speyr voulut en savoir beaucoup plus sur ce Guénin : il « paraissait être en tout point exactement le gendre qu’elle souhaitait. Son père est directeur de banque à Delsberg. Elle : C’est quand même une chance incroyable! Elle semblait enchantée, se réjouissait de faire sa connaissance, admirant par avance sa ténacité ». Le soir, pour éviter Guénin, Adrienne alla chez son amie Georgine, et c’est madame von Speyr qui reçut Guénin. « Quand il fut tard, je téléphonai pour savoir s’il était parti. Il l’était, je rentrai donc. Maman l’avait trouvé très sympathique et agréable, elle avait convenu avec lui de rendre visite à ses parents, à Delsberg, un de ces prochains jours ». Madame von Speyr se rendit effectivement à Delsberg. « Elle en revint enchantée ; la famille était charmante, prêtre à m’accueillir comme belle-fille et même à attendre aussi longtemps qu’il le faudrait, jusqu’à ce que je donne enfin mon consentement… Maman était inépuisable sur les détails relatifs à sa visite ; j’appris comment était l’argenterie et les tartelettes ; le tablier blanc de la domestique et la moustache du beau-père ne pouvaient manquer de m’impressionner. Maman avait emmené une photo de moi. Et tous avaient trouvé que j’étais charmante, charmante. Et ils se réjouissaient pour leur René d’un si beau parti. Maman a dit : Oui, elle est encore un peu jeune et un peu dissipée, mais très raisonnable et ce succès lui monte un peu la tête, n’est-ce pas ? C’est ainsi qu’ils ont quasi célébré mes fiançailles sans moi. Je lui dis : En tout état de cause, il n’en est pas question ». Guénin a continué à poursuivre Adrienne périodiquement pendant des années, lui créant encore des difficultés à l’époque de son mariage. Plus tard, il fut interné à plusieurs reprises dans des asiles d’aliénés, il eut une crise religieuse, il offrit à Adrienne un Nouveau Testament, il deviendra communiste en Espagne, exerça la profession de médecin, fut envoyé en prison à plusieurs reprises (F280. 286-288. 299 ; G164-165).

Aide-interne en chirurgie Après les funérailles du Professeur Hotz, « la vie quotidienne nous reprit très vite ». En attendant que le successeur du professeur Hotz fût choisi, « Merke et Heusser se partagèrent la clinique chirurgicale. Leur façon d’enseigner, résolument différente et pas encore formée par la moindre expérience, correspondait tout à fait à ce qu’ils étaient… Le temps passait ; mon poste d’aide-interne en chirurgie commençait le 1er juillet (le semestre ne va que jusqu’en août, mais je suis engagée pour dix semaines). J’avais pris la ferme résolution de travailler comme s’il n’y avait rien d’inquiétant dans l’air, et je me réjouissais de ce travail. Il me captiva véritablement dès la première seconde et toutes les questions, tous les problèmes de travail m’accaparèrent entièrement. Il y avait énormément à faire, tellement qu’on n’en avait jamais fini sans que pour cela cela donnât lieu à quelque agitation ; le travail au contraire était joyeux, paisible. Je fus attribuée à un certain docteur Theodor Huber qui était à la première division des femmes ; il s’agissait d’une quarantaine de cas chirurgicaux qui changeaient très souvent, car c’étaient surtout des cas opératoires. Toute la matinée se passait en salle d’opération ; comme il n’y avait à cette époque qu’une salle en service (l’autre était en réparation), le programme commençait très tôt. La plupart du temps, il y avait déjà une intervention à cinq heures ou à cinq heures et demie ; les plus jeunes, dont je faisais naturellement partie, avaient le bonheur d’assister aux opérations les plus matinales. Il y avait bien sûr infiniment à voir et à apprendre. Toute ma famille était en vacances, j’habitais seule à la Sevogelplatz. Le matin, je me levais vers quatre heures et me rendais habituellement à pied à l’hôpital ; cela faisait une bonne demi-heure de trajet… Dans la salle d’opération, on s’affairait déjà ; les sœurs lavaient et préparaient les instruments ; dans le couloir, un lit vide dont l’occupant avait déjà été endormi dans la petite pièce adjacente. Les opérations sont faites par les médecins internes et les médecins-chefs. Mon travail consistait surtout à tenir ouvert au chirurgien le champ opératoire avec de grosses pinces, et à éponger le sang. Parfois se présentaient de petites besognes spéciales comme une narcose, une anesthésie locale, une couture, un pansement ; chacune d’elles me faisait clairement ressentir que la profession devenait sérieuse, toujours plus irrévocable et sans retour possible » (F 284-285 ; 289-290 ; G 169).

« Au bout d’une semaine environ, j’assistai pour la première fois à l’ablation d’un goitre par le docteur Merke qui, au début, m’inspirait pas mal de crainte. Il incarnait pour moi le type même du chirurgien, audacieux, toujours calme et réfléchi. Ce type est d’une sobriété inouïe. Il me plaît beaucoup maintenant. Il ne s’énerve pas le moins du monde. Il opère comme on coud une robe, de point en point. Si on ne voit pas quelque chose, il vous l’explique d’une voix paisible. Pas le moindre théâtre. Je crois que je n’ai plus peur du tout de lui maintenant. Il m’en impose énormément. Je ne pus dormir de la nuit, tant j’étais excitée ; j’avais peur de ne pas placer convenablement les agrafes, de ne pas étancher le sang assez vite, de ne pouvoir en aucune façon satisfaire à ma tâche devant ce maître, et par-dessus le marché de causer peut-être du tort au malade ». Pendant qu’Adrienne se lavait les mains avant l’opération, « Merke entra et me donna des indications sur ce que j’aurais à faire, de cette manière calme et objective qui était la sienne. Au cours de l’intervention, il continua ses explications, bavardant entre-temps un peu avec la malade, et il me sembla que cette conversation nous unissait tous dans un travail commun. Ma peur s’était envolée depuis longtemps, seule subsistait en moi une grande confiance et une nouvelle sorte d’engagement qui affermissaient en moi le sentiment de ma responsabilité pour tout ce qui arrivait au malade. A partir de ce jour, j’assistai Merke presque quotidiennement et chaque opération constituait d’une certaine façon un moment fort dont je me réjouissais chaque fois énormément » (F 290-291 ; G 171).

« Autre moment fort, la petite visite privée supplémentaire que je faisais seule le soir, avant de regagner la maison, allant d’un lit à l’autre. Il ne s’agissait plus du tout de chirurgie, mais de contact humain. Quelques malades avaient grand besoin de parler de toutes sortes de choses, de leurs soucis, de leurs joies, de leur vie à la maison, de ce qu’ils attendaient de leur séjour à l’hôpital. Pour beaucoup, cette période semblait être une coupure dans leur vie : ils voulaient en tirer un enseignement qui plus tard pourrait les soutenir et leur ouvrir de nouvelles perspectives sur leur vie quotidienne et ses exigences. Pour beaucoup, ce séjour à l’hôpital était un événement qui leur apportait quelque chose d’encore indéfinissable ; c’était la première prise de contact avec une vie formée d’autres valeurs que celles, bien établies, de leur foyer ; pour le moment celles-ci paraissaient écartées, mais pourtant – ils le pressentaient déjà maintenant – elles reprendraient bien vite leur place fixe. Quelques-uns s’étonnaient que ces valeurs ne résistent pas, avec le recul, à un premier examen apparemment plus sérieux. D’autres en prenaient conscience seulement à ce moment-là. De toute évidence, l’accident ou la maladie, puis la peur non négligeable de l’opération, le tourment des souffrances, l’humiliation des traitements, la gentillesse des garde-malades, la brusquerie ou la bonté des médecins, le dépaysement de ce séjour parmi des étrangers, la lente adaptation à ce nouveau milieu, à des habitudes jusqu’alors inconnues, tout contribuait à ôter au sol sa solidité première. De nouvelles idées, de nouvelles possibilités surgissaient. La caractère de chacun, ce qui en constituait le fond, ne tardait pas à se manifester partout et nous, qui faisions partie de l’hôpital, avions souvent l’occasion d’intervenir et d’aider un peu à y voir clair » (F 291).

« Pour autant que je me souvienne, j’ai peu prié à cette époque ; lorsque j’avais du temps pour réfléchir, je pensais surtout aux problèmes formulés ou non des malades et cherchais à en venir à bout en les transposant dans des rapports plus vastes, débouchant de quelque façon en Dieu. Toute la journée, j’adressais à Dieu d’innombrables prières courtes et ferventes, mais ne pratiquais ni la contemplation ni la prière suivie. Dieu ne m’était pas étranger, mais il était à peine ou pas du tout question de m’approcher plus près de lui ou de mieux le comprendre. Merke était catholique. Cela faisait parfois monter en moi une sorte d’interrogation » (F 294).

Une nuit aux urgences L’été de 1926 fut un été très chaud avec de fréquents orages. « Le premier août fut lourd et pénible ; on opérait dans la petite salle d’opération parce qu’on aménageait la grande pendant les vacances d’été ; il y faisait particulièrement chaud, la ventilation ne marchait pas et l’espace manquait ». Il y avait en ville d’innombrables fêtes cet été-là. « Il y avait une exposition nautique et dans le Petit-Bâle un bateau avec bar et dancing. Les internes y allaient, racontant avec enthousiasme comment ils y passaient leurs soirées. Cela ne me tentait pas. Ce premier août, alors que la salle d’opération était le plus étouffante et que personne ne semblait travailler avec un plaisir particulier, Merke surgit soudain ; il se fit que nous nous trouvâmes seuls un instant, tandis que nous nous lavions les mains. Puis il me dit presque incidemment : ce soir, tous veulent aller sur le bateau ; je pense que vous et moi pourrions assumer seuls la garde. Il ne se passera peut-être rien, on ne sait pas. Je pense ne m’être jamais sentie aussi adulte de toute ma vie qu’en entendant ces mots. J’avais peur – qu’est-ce que tout cela allait bien pouvoir donner ? – mais me sentais honorée, comme si je comprenais déjà quelque chose à la chirurgie, et surtout j’aurais aimé pousser des crois de joie. Mais ma nouvelle dignité, ainsi que le lieu, me l’interdisaient. Ce n’est que lorsque Merke me demanda : Etes-vous d’accord ? Que je murmurai un oui presque indifférent. Mais c’était un oui lourd de signification, ayant un sens durable qui m’engageait pour toujours. Peut-être un maître ne sait-il jamais combien il engage son disciple » (F 297-298 ; G 172).

 

Ici s’arrêtent les « Fragments autobiographiques ». Le P. Balthasar note à la page 299 : « C‘est sans doute par lassitude qu’Adrienne abandonna la plume… A la fin de ce récit, Adrienne n’a que vingt-quatre ans et elle devait mourir à soixante-cinq ; nous sommes encore bien loin des tournants décisifs de sa vie, de sa conversion au catholicisme, qui devait combler la recherche passionnée, désespérée, qu’elle nous a décrite ». Ce qui suit de la vie d’Adrienne, provient donc uniquement de « Geheimnis der Jugend  » (« Mystère de la jeunesse »).

 

Une nuit aux urgences (suite) Le soir, pour huit heures, tous étaient partis « parce qu’ils voulaient aussi souper sur le bateau. A 8 H 05, on apporte le premier cas que je n’oublierai jamais de ma vie. Une femme avec une perforation de la vésicule biliaire, ce qui est très rare. Ensuite nous avons opéré depuis huit heures dix le soir jusqu’à quatre heures du matin. Une urgence après l’autre. A quatre heures, nous sommes allés dans la salle des internes où je ne vais jamais d’habitude. Lui : Bon ! D’abord se refaire. Et il va servir. Du vin, je ne vais pas vous en donner parce que vous êtes trop fatiguée. Il a donc fait un mélange de sirop et d’un peu de schnaps, et du pain beurré avec du jambon. J’ai mangé comme une enragée après huit heures d’opération. Puis nous sommes repassés par l’hôpital. ‘Quand on a des cas aussi graves, on ne va jamais au lit sans les revoir encore auparavant’. Il ne voulut pas prendre de taxi afin qu’il puisse mieux dormir. Il m’a accompagnée jusqu’à la Sevogelplatz. Il ne voulait pas me laisser seule : Nous sommes maintenant solidaires, je ne laisse jamais en plan une jeune fille au milieu de la nuit. Et avant huit heures je ne veux pas vous voir à l’hôpital. Et lui ? Il doit y être à nouveau à six heures » (G 172-173).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? Elle fait des oraisons jaculatoires… Mais il y a une foule de choses qui lui semblent curieuses, par exemple : « Qu’est-ce que la grâce ? Et puis il y a quand même un tas de morts à l’hôpital. Et un tas de souffrances. Un tas de séparations et aussi de souffrances physiques. Et pourtant ce n’est pas un lieu triste. Parce qu’il y a autre chose. J’ai pensé que c’était peut-être la grâce. Merke a dit : Quand on opère quelqu’un, on doit ensuite aller le voir. Le chirurgien a une responsabilité. Et j’ai pensé : parce que je suis à l’hôpital, j’ai aussi ma responsabilité. Pas seulement parce que je suis à l’hôpital sur mes deux jambes, mais parce que j’ai dans le cœur un mystère qui est très vivant, qui est grouillant de vie. Le soir, avec la responsabilité que j’ai (parce que j’ai quelque chose dans le cœur) , je passe souvent dans les salles très doucement et je ne réveille personne. Mais ceux qui ne peuvent pas dormir et ceux qui souffrent, je les tranquillise. Ils aiment ça. Je vais dans mon service auprès de ceux qui viennent d’être opérés et auprès des vieux qui sont plus ou moins agités, et auprès de ceux qui sont gravement malades, et beaucoup disent qu’à partir de ce moment-là ils ont été tranquilles. A l’un on donne un peu la main, ou bien on la met toute fraîche sur le front, à un autre on donne une goutte de thé… L’amour a beaucoup plus d’effet la nuit que le jour. Le jour, les autres sont là. La nuit, ne sont éveillés que ceux qui ont besoin d’amour. Il se crée ainsi une communauté de ceux qui ont besoin et de ceux qui savent. C’est vers minuit que je fais mon tour. Il n’y a que le samedi que je rentre à la maison. Sinon, tous les jours depuis que je sais qu’on doit, qu’on en est capable. Peut-être le sais-je depuis le 2 août. Merke me l’a montré alors. Il y a comme ça des choses qu’on sait tout d’un coup. ‘Le chirurgien a sa responsabilité’. Et je pense que chacun a sa responsabilité. De temps en temps c’est un peu angoissant. C’est comme un voyage dont on ne sait pas où il finit. Les premiers coups d’aviron, on les trouve beaux, mais plus tard, un jour, on sera peut-être mortellement fatigué. En passant dans les salles, je prie un peu. Je demande au Bon Dieu de bien vouloir aider ici, de donner un instant de sommeil à cette pauvre femme, de donner à cette autre quelques bonnes pensées, ou bien de montrer à celle-ci qu’il y a de l’amour dans le monde, que l’existence a un sens… Nous avons une patiente qui a un cancer du sein, elle a comme une cuirasse qui écrase pour ainsi dire de l’extérieur sa cage thoracique. C’est très angoissant parce qu’on n’a plus d’air et qu’on souffre terriblement. J’ai dit un jour au Bon Dieu que si un jour il voulait avoir de moi quelque chose comme ça, simplement comme cadeau, il peut l’avoir. Mais aussitôt j’ai dû rire un peu parce que j’ai pensé que j’étais quand même téméraire. Je ne peux pas dire que c’est dangereux. Mais il pourrait tout d’un coup me prendre au sérieux. Pour que ce soit un authentique cadeau, on devrait le porter convenablement. Il ne s’agirait pas de se plaindre toute la journée. On devrait avoir de la tenue… La nuit, je suis celle qui passe très doucement dans les salles ; dans les salles sérieuses, je sais dire des mots sérieux ; et dans les salles où ils n’ont rien si ce n’est des trucs ordinaires, là je ris beaucoup » (G 173-175).

Distribuer du soleil « Au fond, je vais bien et au fond, je suis triste. Comment expliquer ça ? Je vais bien parce que je suis heureuse à l’hôpital. J’aime bien les patients, je m’entends très bien avec tout le monde. Les gens m’aiment bien. Est-ce que ça ne paraît pas un peu bête de dire que c’est toujours un peu la fête quand je suis là ? Et à part ça, nous avons toujours beaucoup de travail, et il se passe beaucoup de choses tristes, on voit beaucoup de tragédies. Et pourtant on sait qu’on fait quelque chose à quoi on est destiné. Et de temps en temps c’est comme si on avait un très, très, grand panier à linge plein de soleil et qu’on pouvait distribuer ce soleil. Et c’est triste parce que je sais que le Bon Dieu pense au fond à beaucoup plus qu’à un panier à linge ». Et Adrienne se sent divisée. « A la maison, maman n’est pas contente de moi. A l’hôpital, les gens sont contents d’une manière ou d’une autre et ils me trouvent drôle et font comme s’ils recevaient quelque chose. Et maman est triste à cause de moi. Elle me voit donc autrement que les gens à l’hôpital. Je suis donc peut-être deux personnes différentes (G 175-176).

Un bal de plus « Dimanche j’ai été invitée à un bal. Chez des gens que je trouve assez ennuyeux. Je n’avais pas la moindre envie de sortir de mon hôpital pour aller au bal. Mais pour finir, j’ai accepté, à condition que je puisse aller à l’hôpital entre temps. C’était une soirée dansante à partir de trois heures… J’ai donc follement dansé toute l’après-midi. Puis tout d’un coup je me suis sauvée rapidement pour une visite à l’hôpital, très brève, en voiture à l’aller et au retour ». Tout le monde a ensuite été invité à souper. « Et ensuite j’ai vraiment dansé jusqu’à trois heures du matin… La danse m’a fait terriblement plaisir ». Ces dernières années, Adrienne n’avait plus dansé beaucoup ; et après ce bal elle se demande si ce n’était pas une faute de danser ; tout d’un coup elle a pensé qu’elle pourrait mener une vie de ce genre. « S’allier à des gens médiocres et danser avec eux toute la vie ». Et le plus gênant, c’est que justement elle en aurait eu envie. Se marier avec quelqu’un comme ça et « le principal plaisir serait de danser deux fois par semaine. Mais de temps en temps je me demande justement si tout ça, avec le Bon Dieu, ce ne sont pas simplement des bêtises » (G 176-177).

Vacances de septembre 1926 Le 15 septembre, Adrienne part en vacances pour quinze jours. Pendant ces vacances, elle veut surtout dormir. Elle va d’abord à Bois d’Amont, chez son amie Pauline qui est catholique, puis à Genève chez son amie Madeleine ; et Madeleine demande à Adrienne si elle sait encore qu’elle doit entrer dans un monastère : c’est ce que Madeleine lui avait déjà dit dans le passé. Réflexion d’Adrienne : « Mais moi entrer dans un monastère ! Je ne sais même pas ce qu’est un monastère ». Madeleine le sait parce qu’elle a souvent été en Italie avec son mari. Adrienne lui objecte qu’elle est protestante. Mais « Madeleine dit que je ne suis pas du tout protestante. Tu es, dit-elle, en quelque sorte à la disposition du Bon Dieu ». Puis Adrienne part pour la Waldau. Là, elle se fait une robe d’hiver tandis que sa sœur Hélène lui fait un manteau « avec un vieux manteau de maman. Vert foncé. Je n’aime pas bien pour un manteau, mais tant pis » (G 177-179).

8. Huitième semestre (Hiver 1926-1927)

Reprise des cours Le 1er octobre elle a des cours à suivre avec Ruedi Staehelin. « Cela m’est terriblement dur de quitter la chirurgie. J’ai l’impression que ça me plaira beaucoup moins en médecine ». Mais elle est rémunérée : cinquante francs par mois. C’est beaucoup, trouve-t-elle, et sa cousine lui donne à nouveau un chèque. Elle trouve que dans certains services elle n’apprend rien. L’après-midi, elle fait des analyses de sang au laboratoire, elle y apprend à étudier au microscope. Le soir, elle travaille pour Merke, mais seulement trois soirs par semaine en général. Adrienne prend deux jours pour aller fêter à la Waldau les soixante ans de sa tante Jeanne. Après coup, Adrienne réfléchit aux soixante ans de sa tante. « J’ai pensé que ma tante était si gaie parce que peut-être elle ne pense pas du tout qu’elle va bientôt mourir. J’ai pensé alors que chaque jour je voudrais être prête à mourir » (G 179-184).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? « Maintenant je vois beaucoup de gens qui meurent très lentement. Des cardiaques surtout, des tuberculeux aussi. On voit comment, pour quelqu’un, ça va de plus en plus mal, très lentement. On peut imaginer qu’ils sont de plus en plus dans la main de Dieu, peut-être qu’auparavant déjà ils étaient aussi solidement dans la main de Dieu, mais on ne le voyait pas très clairement ; maintenant on le voit ; plus ça va mal pour eux, plus visible est la main de Dieu. Il leur donne encore un délai, mais il leur envoie cette maladie pour qu’ils le remarquent. J’essaie toujours de me rendre compte très prudemment s’ils ont conscience de la gravité de leur état. Je n’ai pas le droit d’aborder moi-même le sujet. Je dois toujours l’amener par des détours. Et alors je leur raconte des histoires du Bon Dieu. Par exemple, le Bon Dieu a pensé maintenant que mademoiselle Müller est une bonne couturière et il voudrait faire d’elle maintenant une bonne couturière dans le ciel parce qu’il a décidé de ne plus vouloir être plus longtemps sans elle. Il décide d’un jour, mais il ne lui dit plus rien. ‘Si j’allais chercher mademoiselle Müller très, très brusquement, elle serait quand même très étonnée. C’est pourquoi je dois aller la chercher tout doucement pour qu’elle ait le temps de s’habituer. Que pendant un certain temps elle ait un peu des battements de cœur et qu’elle ne soit plus en état de coudre comme il faut et qu’il lui vienne à l’esprit qu’elle pourrait bien être malade et qu’elle aille chez le docteur et que celui-ci prend une mine sérieuse et dise : Ecoutez, mademoiselle Müller, maintenant vous devriez quand même aller un peu à l’hôpital. Et alors elle est surprise et elle pense : de quoi s’agit-il ? Maintenant je suis couchée à l’hôpital, je ne peux plus coudre, je ne vais pas très bien, et finalement j’ai soixante-treize ans, peut-être que le Bon Dieu a frappé un peu à ma porte’. Et alors je regarde si elle rit et si on peut continuer à raconter… Et peut-être que maintenant ce ne sont plus les clients qui sont importants, mais le Bon Dieu. Et c’est justement ce que le Bon Dieu avait voulu : qu’elle commence à ne plus voir ses journées comme des journées de machine à coudre mais comme des journées du Bon Dieu ». C’est ainsi qu’Adrienne invente des histoires très simples sur le Bon Dieu. « On ne peut pas faire la même chose avec tout le monde… On n’a pas idée comme le Bon Dieu peut être simple. Je le vois auprès des mourants » (G 184-185).

Comment elle prie elle-même ? « De temps en temps je parle vraiment avec lui. Ce n’est pas une prière. C’est lui parler. Dans la prière, on ne sait jamais ce que pense le Bon Dieu. Quand on lui parle, on le sait. Supposons que je doive parler avec mademoiselle Müller et que je sache tout d’un coup : cela doit se faire maintenant, alors je n’ai pas le temps d’y aller par quatre chemins avec le Bon Dieu. Mais quand je pense : il faut que je parle demain avec mademoiselle Müller, alors je m’installe auprès du Bon Dieu et je dis : N’es-tu pas aussi d’avis qu’on pourrait maintenant commencer petit à petit à parler avec elle ? Ne trouves-tu pas non plus que tu es resté assez longtemps caché et que tu pourrais montrer maintenant une partie de ta grandeur ? Alors on sent au plus profond de soi comment le Bon Dieu dit ‘Oui, oui’ ou ‘Hem, hem’. Et puis on écoute justement et on cause avec lui jusqu’à ce que l’affaire soit claire » (G 185-186).

Noël Puis arrive Noël. Adrienne a trois jours de congé pour Noël et deux pour la nouvelle année. « Pourquoi est-on si plein de désirs à Noël ? Chaque année, la nuit de Noël, je ne peux pas dormir. Je suis toujours un peu déçue. Comme si on avait attendu un cadeau énorme et on est servi avec cinq centimes. Comme si on pensait : il y a quelqu’un qui m’aime, il pense depuis des semaines à la manière de me faire plaisir et aujourd’hui il fait un visage très mystérieux et puis il dit tout d’un coup : Oh ! Je l’ai maintenant oublié ». Pour la nouvelle année, Adrienne va à la Waldau. « La veille du jour de l’an, à la Saint-Sylvestre, il y a un bal chez les patients dans l’Althaus. Ce fut sympathique, nous avons dansé » (G 187-188).

De retour à Bâle, Adrienne fête Noël avec un peu de retard, toute seule dans sa chambre. Elle a fait « quelque chose comme une célébration avec le Bon Dieu ». Elle a allumé le petit arbre, elle s’est assise et elle voulait se confesser. « Je n’ai pas pu le faire comme ça en restant assise et je me suis mise à genoux par terre. Et au moment où je voulais tout dire, je n’ai plus rien su. Combien de péchés peut avoir une personne normale comme ça ? Je m’étais préparée en balayant ma chambre et en la chauffant. Impatience par exemple… Et que ça me fait un peu plaisir que les patients pensent que je suis le vrai médecin. Que j’aime peut-être vraiment bien qu’on m’adore un peu.. Une demi-douzaine de choses comme ça. Et je voulais alors les confesser. Et quand j’ai voulu le dire, je n’ai plus rien trouvé… Et j’ai compris que le Bon Dieu veut simplement maintenant qu’on se réjouisse de son enfant. Puis j’ai imaginé comment la Mère de Dieu tient son enfant sus ses genoux et prie ; mais peut-être ne prie-t-elle pas, elle lui chante plutôt, des berceuses comme ça, pour qu’il s’endorme et soit heureux. Et cela est aussi une prière, je ne le savais pas du tout… J’ai donc un peu chanté, plus avec l’âme qu’avec la voix, mais il me sembla que je n’étais pas particulièrement seule… Ce fut une célébration de Noël comme ça » (G 188-189).

Sentir Dieu ? Adrienne était seule chez elle, sa maman n’était pas là ni ses frères ni sa sœur. Elle a pris terriblement froid, elle a toussé « à faire pleurer le Bon Dieu ». Un médecin l’examine et pense tuberculose. En fait, c’était une bronchite aiguë, elle est restée au lit pendant quatre jours dans son ancien service. « Je n’ai pas eu peur du tout, je n’ai jamais pensé que j’avais la tuberculose. J’ai seulement pensé au Bon Dieu durant ces cinq journées. Je ne l’ai pas fait intentionnellement. Simplement, pendant quelques jours, je n’ai vécu qu’avec Dieu. Un peu prié et entre deux pensé à lui ». Mais elle se demande si ce n’est pas son péché qui l’empêche « de sentir le Bon Dieu totalement. Il y a pourtant des gens qui sentent le Bon Dieu. Je ne veux pas dire sentir avec les sens ; comment dire ? Ils s’approchent de lui parce qu’ils font exactement ce qu’il veut. Et il y a les autres. Dont je fais partie… Et si l’on faisait ce qu’il veut totalement, totalement, totalement, est-ce qu’on le sentirait ? Il se pourrait que Dieu ne veut pas qu’on le sente ; ce serait un peu comme s’il voulait qu’on soit aveugle. Dans ce cas-là le Bon Dieu le dirait quand même auparavant, non ? Si on lui disait que le Bon Dieu veut qu’elle soit aveugle, il y aurait sans doute des moments où elle chercherait l’adresse d’un bon oculiste. Est-ce que ce serait mesquin ? » (G 189-191).

Vacances à la Waldau « Les six mois à l’hôpital sont maintenant passés. Je vais à la Waldau ». Elle aime beaucoup travailler, mais elle se demande si elle ne devrait pas arrêter un semestre pour faire de la philosophie et de la théologie. « Je voudrais mieux comprendre les autres, mieux comprendre aussi l’état de maladie, et apprendre aussi à connaître certaines nécessités de Dieu et des hommes que, pour le moment , je ne fais que deviner. Je sens qu’il y a là un grand pot avec dedans un tas de vérités… On devrait un jour aller voir tout ce qu’il y a là. Plus tard, je n’aurai plus le courage. Je me suis interrogée sérieusement… Du Bon Dieu, je ne sais presque rien. Et du désir de Dieu qu’ont les gens, je ne sais presque rien non plus. Et du désir que Dieu a des hommes, je ne sais rien non plus ».

Adrienne vient de lire un livre : « La confession d’un médecin ». « Ce n’est pas un bon livre. C’est un médecin qui commence à pratiquer la médecine et qui fait quelques fautes grossières si bien qu’il est épouvanté et qu’il arrête. Il a l’impression que c’est un crime au fond pour lui d’être devenu médecin. Pour moi, c’est différent : je comprends toujours mieux le bien-fondé de mes études ; je dois devenir médecin, mais plus je le vois et plus je saisis l’exigence et la profession, moins je comprends le pourquoi ».

« Ces vacances sont très bizarres. Je m’entends toujours mieux avec mon oncle et ma tante. Je ne peux plus imaginer un monde sans eux. Et pourtant j’épouvante toujours un peu mon oncle. Il m’a dit récemment qu’il avait craint que je fasse ces études par curiosité, que j’avais pris la profession qui répondait à la plupart des questions. Maintenant il voit très bien qu’il n’en est rien. Mais il voit tout aussi clairement qu’il ne connaît pas la vraie raison. Il dit quelque chose comme ça de tout à fait charmant. Mais si je lui disais que j’arrête, il dirait : Je m’y suis toujours attendu ; et ça le soulagerait ».

Le 1er mai, Adrienne va à Zurich avec Marti Luginbühl – le médecin dont elle est l’interne – pour rendre visite à mademoiselle le docteur Baltischwiler, chirurgienne à l’école d’infirmières. Celle-ci aimerait bien qu’Adrienne devienne chirurgienne pour la remplacer plus tard (G 191-193).

La suite en 41.8

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