41.8 La vie d’Adrienne von Speyr

41.8 La vie d’Adrienne von Speyr   (Résumé)

I . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

V. Étudiante en médecine (été 1923 – été 1927) (suite)

9. Neuvième semestre (Été 1927)

Les cours « Maintenant, c’est un nouveau semestre. On pratique dans tous les coins. Maintenant on n’a plus rien à faire dans le service, on y est tout à fait étranger. Beaucoup de cours. Avec Labhardt et Ludwig et Henschen, avec Ruedi Staehelin, avec Oppikofer, avec Werthemann et avec Roessle. C’est beaucoup, mais ça va quand même. Je fais partie des gens qui suivent toujours, seulement on ne demande pas comment. Naturellement je dois beaucoup turbiner. Il ne me reste pas beaucoup de temps. Toujours des cours jusqu’à sept heures du soir. Souper à la maison à huit heures. Et ensuite chaque soir on doit encore lire deux ou trois heures : chirurgie, médecine et maladies particulières à la femme. De gros bouquins. On doit se préparer. J’ai fait un travail pour le petit cercle clinique sur la transfusion de sang, cela aussi a pris du temps. Et puis quelque fois le soir avec Merke. Et de temps en temps je vois encore les sœurs de chirurgie et de médecine ». Elle a toujours les mêmes amis : Wilhelm et Sutermeister, et Rast et Rössiger et Jenny. « Pour aller d’un cours à l’autre aussi nous sommes toujours ensemble » (G194-195).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? « Dieu : on peut l’emmener partout avec soi… comme une question… De temps à autre je désespère de lui… De temps en temps c’est comme si j’étais aux petits soins avec lui… D’un homme qui aime beaucoup sa femme, on dit bien qu’il est aux petits soins avec elle. Avec le Bon Dieu, ce n’est pas la même chose. Le mari explique tout à sa femme et, avec le Bon Dieu, j’aimerais bien tout lui expliquer. Et donc je suis pour ainsi dire aux petits soins avec lui pour qu’il fasse avec moi ce qui est à faire. Il y a là un étudiant qui ne croit plus, là une femme malade. Bon ! J’emmène le Bon Dieu avec moi ; qu’il veuille bien rendre la foi à cet étudiant ou aider cette femme. ». Elle pense que Dieu peut se servir ‘un peu’ d’elle. Lors d’une opération, on ne peut éviter aux gens de souffrir. Quand je fais une injection difficile, je pense qu’il faut bien que j’enfonce l’aiguille. Il y a quelque chose de très imparfait dans la médecine : le fait qu’on ne puisse pas prendre sur soi ce qui incombe de souffrances aux autres. Et pourtant il y a quelque chose qu’on peut prendre sur soi ; on peut si bien se donner du mal avec les patients que quelque chose en retombe sur le médecin. Et avec le Bon Dieu c’est possible dans une mesure beaucoup plus grande encore sans qu’on puisse préciser exactement ».

Adrienne ne prie pas beaucoup en ce moment. « Peut-être une fois un Notre Père, chaque jour deux ou trois. Et de plus quelques prières que j’invente moi-même. Mais maintenant justement, je parle peu dans ma prière. Souvent pas du tout. Comment dire ça ? Quand mon père vivait encore et que j’étais une toute petite fille, souvent, comme tout d’un coup, il m’arrivait de languir de lui. Il était dans sa chambre, occupé à lire ou bien il faisait des comptes ou autre chose. Alors j’entrais, toute seule, il y était habitué et il ne disait rien. Et je restais là simplement. Sans parler parce qu’il était occupé. C’est ainsi que je pense souvent : je m’approche un peu du Bon Dieu, tout doucement. Je ne veux pas le déranger, seulement être un peu avec lui. Parce que je me languis de lui » G 195-196).

Portmann « Toujours dans le même semestre, un tas d’affaires compliquées. Avec des hommes. Merke, Portmann ». « De temps en temps on a des conversations, on sait exactement ce qu’on dit, je vois très clairement que chaque parole que je dois dire m’est inspirée. Mais ce n’est qu’après coup qu’on comprend qu’il s’est passé quelque chose de décisif. On a certes voulu dire quelque chose de décisif, mais au moment de la conversation, on ne l’a pas vécu comme quelque chose de décisif ». Adrienne est partie avec Portmann se promener le long du Rhin. « Nous sommes amis depuis l’année 23 et, dans cette amitié, nous avons pensé tous les deux, chacun de notre côté, que cela pourrait peut-être finir par un mariage. Nous avions eu ensemble de bons moments, mais qui étaient tous très intellectuels. C’était comme si chacun s’approchait de l’autre par ce qu’il avait dans l’esprit. Peut-être y avait-il aussi pas mal d’ambition dans l’ensemble, une sorte d’ambition enfantine. Nous étions toujours heureux quand nous avions trouvé quelque chose, découvert quelque chose et que nous l’avions partagé ensemble. Lui surtout avait toujours fortement le besoin de montrer où il en était. Et de temps en temps on sentait comment il était proche maintenant de la question de savoir si c’était maintenant pour la vie. Je ne lui ai jamais laissé poser la question. Maintenant il est grand temps de lui dire : il n’en est pas question. Nous nous promenons le long du Rhin, il parle de son travail, moi de la médecine ; il pense déjà absolument à une chaire de professeur. Naturellement je pense aussi un peu à quelque chose de ce genre, il y a un certain nombre de mes professeurs qui veulent absolument m’orienter vers une carrière académique. Mais on ne fait pas un mariage avec deux professeurs… Il y a un mystère dans ma vie et je ne peux pas y toucher. Tant qu’existe le mystère et qu’il est comme un voile autour du mystère du mariage, je n’ai pas le droit de l’enlever pour voir ce qu’il y a derrière ». Plus tard, les relations d’Adrienne avec Portmann sont devenues rares, il est peu souvent à Bâle. « Nous n’avons pas à gommer ce qui a été » (G 196-198).

Merke Et puis l’histoire avec Franz Merke, plus tard professeur de chirurgie. « J’aime Merke autrement bien que Portmann. Jusqu’à présent j’aurais peut-être dit : Portmann est celui qui m’aime et Merke est celui que j’aime. Si on peut dire. Donc il m’en impose de manière incroyable. Mais d’autre part il a besoin d’une femme. Il a besoin d’amour. Il a besoin de quelqu’un qui l’attend, qui est à la maison quand il rentre fatigué, avec qui il peut parler de ses soucis et de ce qui l’intéresse. Il a besoin au fond de se donner lui-même et il a besoin d’enfants. Et toute la question est de savoir si on ne devrait pas lui donner tout cela. On pourrait travailler ensemble. Nous travaillons très bien ensemble. Je peux très bien m’adapter à sa manière. Nous avons un rythme de travail qui peut très bien s’accorder. Et de plus il n’y a pas la moindre jalousie. Naturellement il est plus âgé et il a un autre développement que moi. Mais si j’ai un jour une idée qui est juste quelque part, il ne se présente pas du tout comme celui qui l’aurait eue lui-même. Je ne sais pas : si nous avions des enfants et un ménage, peut-être que je n’exercerais pas la médecine, mais que je travaillerais avec lui, et je crois que ça pourrait aller ». Est-ce que cette perspective l’attire ? « C’est un peu difficile à dire. Il y a peut-être le même mystère qui fait obstacle. Il y a toujours le mystère avec le Bon Dieu. Merke est catholique. Je sais que cela signifie quelque chose pour lui, qu’il croit vraiment. Je serais très heureuse de pouvoir me marier avec un catholique. Parce que je crois que c’est l’unique forme possible de christianisme. Ce serait très beau aussi d’arriver au catholicisme par son mari. Et pourtant je ne désire pas aller voir un curé demain pour parler avec lui ». Adrienne et Merke restèrent de très bons amis, mais cela n’alla pas plus loin (G 198-200).

Le travail Adrienne a toujours beaucoup à lire pour la médecine et la psychiatrie. Tout l’intéresse. « La recherche est intéressante. Et les rapports entre l’anatomie du cerveau, la physiologie du cerveau et les maladies du cerveau : très captivant. Puis je travaille beaucoup au microscope, je dessine, je m’applique à la pathologie. C’est simplement beaucoup de travail, beaucoup de préparations, aller souvent dans le service pour vérifier ce que deviennent les cas. On parle des patients, de la profession, des cas. On parle métier. Nous sommes maintenant dans la période où l’on voit un tas de problèmes de médecine ».

En juin 1927, Adrienne va à l’hôpital pour enfants comme aide-interne. C’est le pédiatre Wieland qui l’a demandée. « En soi, la pédiatrie ne m’intéresse pas beaucoup, mais j’ai dit oui parce qu’il est très bon d’y fourrer un jour son nez. J’ai eu des enfants extraordinairement gentils. Ils étaient en partie gravement malades, enlevés à leur famille ; les parents se rongeaient de chagrin chez eux et ils ne pouvaient que rendre peu de visites à leurs enfants. On voudrait bien pouvoir leur donner davantage de droits de visite. J’aime tant les enfants. C’est si charmant : de temps en temps les enfants ont un peu peur de vous parce qu’on a une cuiller en main pour regarder dans leur gorge, ou une piqûre. Mais on peut leur dire tant de choses et finalement il n’y en a que peu qui pleurent. Mais ce fut fatigant. La plupart du temps au travail à six heures du matin et on n’était jamais seul avant onze heures du soir ». En fait Adrienne recevait beaucoup de visites de diaconesses du service de l’hôpital. « Elles ont toutes mal à l’âme, ces diaconesses. Alors on leur parle un peu du Bon Dieu. Je me demande si beaucoup ne devraient pas attendre une parole du Bon Dieu ».

La mère d’Adrienne commence à se réjouir de ce que les études de sa fille se terminent dans un an et demi. « Ça la flatte un peu. Elle a une telle foi dans la médecine. Pas en ma médecine, mais au titre de docteur » (G 200. 203-204).

Toujours la question de Dieu « La nuit, quand je suis dans ma chambre et que je prie, c’est souvent comme si toute la journée avait été un rêve. Et comme si tout le sérieux et aussi la tristesse – mais une tristesse qui est vraie et qui a un sens – ne seraient à trouver qu’en Dieu. Le soir, on voit aussi tout ce qui a été surmonté au cours de la journée, comment était limité tout ce qu’on a fait naturellement, tout ce qu’on a dit joyeusement, tout ce qu’on a ressenti avec joie ; et quand on est seul avec Dieu et que les limites tombent, la joie aussi se volatilise, on voit le sérieux de ce que Dieu demande et on lui fait sérieusement une promesse et on ne peut quand même jamais formuler la promesse parce que c’est comme lui donner carte blanche. On sait qu’il veut quelque chose, mais on ne sait pas quoi. Et chaque fois qu’après la prière on dit à la fin : ‘Et tout’, avec ce ‘tout’ on pense à ce qu’on ne voit pas, à ce qu’il sait, à ce qu’il voudrait en quelque sorte. On lui promet cela, un peu comme la promesse que fait une fiancée à son fiancé pour la vie, et elle ne sait pas au juste ce que sera cette vie, elle se remet seulement entre ses mains. En tout cas ce sera quelque chose de très différent de sa vie actuelle. Et pourtant on ne peut pas promettre seulement lorsque Dieu a déjà montré ce qu’il veut, on doit promettre avant. De même que la fiancée fait sa promesse à son fiancé avant qu’elle en ait fait l’expérience » (G200-202).

Pour un bilan de ces années de médecine (1923-1927)

C’est une quantité de travail, d’expériences, de rencontres.

1. Une personnalité riche, aux multiples facettes, qui séduit nombre d’étudiants et de professeurs. Qui va en brosser le portrait ?

2. La médecine : le dessein se concrétise, c’est le grand bonheur.

3. Dieu : c’est l’éternelle question. Toujours présent et toujours caché. Qui est-il ? Que veut-il d’elle ?

 

Tous les détails rapportés dans les deux autobiographies d’Adrienne n’ont pas été reproduits ici. L’essentiel provient des « Fragments autobiographiques« , p. 201-299 et de « Geheimnis der Jugend« , p. 97-204. Dans « Adrienne von Speyr et sa mission théologique » (p. 22), le Père Balthasar évoque brièvement toutes ces années d’études.

 

VI. Mariage (juillet-septembre 1927)

 

1. San Bernardino Adrienne va partir en vacances vers le 10 juillet. Sa cousine Bernoulli lui a donné un chèque daté du 10 juillet pour qu’elle soit sûre qu’Adrienne ne l’emploie pas autrement. « Je peux partir en vacances avec 500 francs. Le monde entier m’est ouvert. Et je dois prendre des vacances, je n’ai pas le droit d’utiliser l’argent autrement. Je vais aller à l’office de tourisme chercher des prospectus et voir. Je préférerais aller dans les montagnes, n’importe où… Il faut aussi un lac parce que c’est plus beau. Depuis mon enfance, je n’ai plus vu de vraies montagnes » (G 203). « A San Bernardino, il y a un lac et des montagnes et un tas de promenades… J’ai écrit à un hôtel. Cela coûte quinze francs par jour ». Elle va donc prendre des vacances, mais elle voudrait en même temps passer la moitié de la journée à travailler pour l’examen d’État l’année suivante. San Bernardino, dans le canton des Grisons, à 1600 mètres d’altitude.

2. L’hôtel Elle part de Bâle en car, « rien qu’avec des Bâlois que je ne connaissais pas le moins du monde ». Elle avait emmené son vélo. « A l’hôtel, ils m’avaient promis une chambre merveilleuse, mais maintenant j’ai un réduit affreux. Et à vrai dire il fait terriblement froid. A l’hôtel, je ne connais personne. C’est pour moi un peu sinistre ». Elle n’est qu’à cinq mètres d’une petite chapelle. « Chaque matin, ça sonne à cinq heures. Je vais y aller un jour. Je me suis acheté deux robes, deux d’un coup. Le premier soir, j’ai mis la plus belle et je suis entrée toute seule dans la grande salle à manger. Quelque part j’ai eu une table pour moi toute seule. Et bien que beaucoup parlent le dialecte bâlois, je ne connais personne. Je ne sais pas comment on va faire. Est-ce qu’on va faire connaissance avec les gens ? Je ne sais pas du tout ce qu’ils pensent ».

Le lendemain de son arrivée, Adrienne est allée se promener. « Des promenades intéressantes. On doit constamment sauter par-dessus des ruisseaux. Et pour la première fois de ma vie, j’ai vu des marmottes. Ça m’a aussi donné des pensées amusantes au sujet du Bon Dieu. Il est justement là aussi auprès des bêtes que personne ne voit. Et tout d’un coup arrive quelqu’un et il les voit. Ce sont des bêtes pleines d’humour. Et il faut aussi de l’humour pour les créer… Tout est encore étranger, mais ce fut une belle promenade » (G 205-206).

3. Le Moltone Quelques jours plus tard, Adrienne connaît tout l’hôtel. Elle était montée au Moltone. « Tout droit là-haut, en longeant la petite chapelle, simplement sur le mont devant ma fenêtre. J’ai mis des brodequins de montagne comme toujours et pris un bâton ferré comme toujours. De plus, j’avais mis ma robe rose ; je n’avais rien pris pour manger. J’avais estimé à vue : deux heures jusqu’en haut. Puis tout se passa d’une manière assez différente. Premièrement, c’est un mont dangereux, ce que je ne savais pas. C’est pourquoi tout l’hôtel s’est terriblement agité, et c »est ainsi que j’ai fait connaissance avec tout le monde. Une fois j’ai glissé en bas d’un rocher, ce qui ne m’a pas fait grand-chose. D’en bas, cela ne semblait pas dangereux, mais justement on ne voyait pas le plus haut sommet. De temps en temps, on devait bien regarder pour savoir comment continuer, mais ça allait toujours. Et là-haut, c’était plein de marmottes, sûrement quarante. Avec un gardien sur un rocher, qui était terriblement amusant. Une fois, dans l’escalade, il m’a fait monter huit mètres au moins tout à fait à la verticale. Je me suis écorché les mains. Et je me suis trouvée alors à un endroit tout à fait stupide. Mais ensuite je ne l’ai trouvé que passionnant, un peu dangereux sans doute, on devait justement faire attention. Ça a toujours été. Jusqu’alors je n’avais jamais connu des éboulis et je ne savais pas ce que c’était. Et partout des crevasses dans la pierre. Quand je suis arrivée en bas, tout l’hôtel était réuni. Quelqu’un m’avait découvert avec une longue-vue, sans me reconnaître. Une femme en danger ! Alors quelques personnes avaient passé l’après-midi à me regarder avec la longue-vue et ils ne savaient pas s’ils devaient envoyer ou non une équipe de sauvetage. Dieu merci, ils ne l’ont pas fait, car c’est une affaire qui coûte cher » (G 206-207).

« Alors les gens se sont présentés, ou bien pas ». Il y a là un avocat, Wieland, qui est aussi colonel, il est là avec sa femme et ses deux fils. Quand Adrienne s’est présentée, on lui a dit « que tous savaient depuis longtemps qui j’étais. Le colonel a voulu parler un moment avec moi. Il m’a passé un savon. Sympathique et pourtant insistant. Manifestement, je n’avais aucune idée des montagnes ; on n’a jamais le droit d’entreprendre quelque chose sans s’informer ; le Moltone est connu comme dangereux. Il veut bien m’accompagner si je veux. Moi : Je préfère aller seule. J’aimerais bien être seule, on peut alors mieux penser. Lui : Il est d’accord, mais je dois lui dire quand même chaque jour où je vais. Là-dessus il m’a invitée à déguster une bouteille de champagne avec sa femme et ses enfants » (G 207).

4. Une soirée dansante Le jour où Adrienne est montée au Moltone, est arrivé le Professeur Iselin de Bâle. « Il a réuni pour danser un certain nombre de Bâlois qui sont ici. Un tas de gens très sympathiques pour une part ». Il y avait donc Iselin et sa femme, Oeri (rédacteur en chef des Basler Nachrichten) avec sa femme et ses enfants, le peintre Pellegrini (peintre bâlois connu) et aussi Dürr (professeur d’histoire à l’université de Bâle) qu’Adrienne ne connaissait pas, même pas de nom. « On a dansé et parlé tant et plus, ce fut follement gai. Les Wieland aussi étaient là. Uniquement des gens qui ont une certaine vie. Je ne peux pas dire qu’ils sont proches de Dieu, mais ils veulent quelque chose et ils sont intelligents et amusants… Wieland a raconté l’histoire du Moltone. Vue du bon côté. Alors j’ai été un peu… je ne sais pas… le centre. Tous furent très gentils, surtout les messieurs. Entre les danses, Oeri et Dürr furent d’avis que nous pourrions parler un peu de choses sérieuses. Cela dura jusqu’à trois heures du matin. Je me suis couchée avec l’impression d’avoir passé une soirée sympathique… Pellegrini m’a invitée à monter au Muccia avec lui l’un de ces prochains jours. Ce serait mon premier quatre mille mètres » (G 208).

5. Emil Dürr « Le matin, peu après huit heures, on frappe à ma porte. Je n’avais pas fermé ; je dis d’entrer, c’était la petite fille des Pellegrini. D’une manière très grave, elle dit : Le Professeur Dürr est en bas et il fait demander quand je vais descendre, il aimerait bien aller se promener avec moi. Ça m’a agacée. Pendant les vacances, si je vais au lit à trois heures du matin, je ne vais quand même pas aller me promener à huit heures du matin. Donc je lui dis que je n’y vais pas. J’ai autre chose à faire ce matin. Et à vrai dire je voulais dormir. Et j’essaie toujours de dormir et je ne peux plus ; ce Dürr est quand même un type curieux ; je me lève donc avec l’intention de sortir pour la journée. Je sonne afin de commander un panier repas. Et le petit déjeuner aussi, tout de suite. Je descends, je prends mon petit déjeuner, j’emporte mon panier repas. Le premier que je rencontre, c’est Dürr. Il avait bien pensé que je me montrerais. Et ça m’a à nouveau agacée. ‘Oh ! Je vois que vous avez un sac à dos. Où allez-vous,’ Moi : ‘Où allez-vous ?’ Lui : il avait pensé monter au Zucchero. Moi : Très bien ! Je monte à l’Uccello. Lui : Alors il peut finalement monter aussi à l’Uccello. Et si j’étais sympathique, j’attendrais un quart d’heure, le temps qu’il prenne son panier repas. La veille déjà il m’avait dit qu’il avait deux petits garçons. Je lui demande : Que faites-vous des garçons aujourd’hui ? Lui : Ils sont avec la gouvernante. Moi : Je préfère aller me promener toute seule, j’ai aussi emmené un livre et je vais lire. Alors il a demandé très humblement : Puis-je au moins vous accompagner un bout de chemin ? Je lui ai dit : Pas plus d’une demi-heure, ensuite je veux être seule. Il regarda sa montre et dit : Bon ! Une demi-heure. Nous sommes donc partis. Il fut extrêmement sympathique. Si auparavant il n’avait pas été aussi pressant, je l’aurais trouvé très bien ». Au bout d’une demi-heure, Adrienne continua toute seule. Quand elle eut marché un bon bout de chemin plus haut, longtemps après, peut-être une demi-heure ou plus, elle se retourne et voit Dürr assis à la même place, la tête cachée dans ses mains. Adrienne n’a pas continué longtemps sa marche, elle a pris le repas qu’elle avait emmené, est redescendue et pour une heure elle était de retour à l’hôtel. Dans sa chambre, elle a prié « comme une folle. « J’ai supplié le Bon Dieu de bien vouloir donner à Dürr une femme pour son chemin de vie ».

A trois heures, Adrienne va prendre le thé au jardin. « Et pendant que je prenais le thé au jardin, Dürr est revenu ». Et il a invité Adrienne à aller jouer aux boules avec Pellegrini dans un café des environs. Adrienne s’en voulait un peu d’avoir largué rapidement Dürr dans la matinée et elle accepta d’aller jouer aux boules pour « réparer » ce qui s’était passé le matin. « Et finalement j’aime bien aussi jouer aux boules, et on ne peut pas le faire tout seul ». Dürr était là avec ses deux fils, « deux petits garçons qui ont bu de la limonade rose… En jouant, j’avais toujours l’impression que Dürr trichait un peu pour que mes boules soient les mieux placées. J’en fus à moitié agacée ; d’un côté, je trouvai ça touchant, et d’un autre côté je pensai : tu t’imagines sans doute quelque chose et tu es bête. Puis nous sommes rentrés tous ensemble à l’hôtel ». Dürr et Pellegrini logent dans un autre hôtel. En quittant Adrienne, Pellegrini lui propose d’aller la chercher après le souper pour une petite promenade et terminer dans un café sympathique et danser, mais Adrienne n’a pas envie de danser tous les soirs. Après le souper, Pellegrini est bien là, mais tout de suite madame Oeri prend Adrienne par le bras et l’emmène pour une conversation seule à seule. Madame Oeri propose à Adrienne de se rapprocher un peu de la famille Oeri ; elle pense qu’Adrienne doit se sentir bien seule. Réponse d’Adrienne d’une manière bien tiède : « Oui,… peut-être… de temps en temps ». Madame Oeri : « Cela vous plaît ? Etes-vous heureuse ? Alors j’ai éclaté : Non. Je ne suis pas heureuse. Votre ami Dürr me fait la cour, ça me répugne. Je ne suis là que pour très peu de temps et je ne peux pas faire ce que je veux. Tout le temps, on dispose de moi ». Oeri lui-même confirmera à Adrienne que son ami Dürr était follement amoureux d’elle. Réaction d’Adrienne : « Qu’est-ce que c’est que ce type qui a maintenant quarante-quatre ans et qui tombe amoureux comme ça tout de suite le premier jour ! Est-ce que chaque fois qu’il est en vacances il en trouve une dont il s’amourache ? » Non, c’est la première fois, lui dit Oeri. « Cela fait quatre ans qu’ils vont maintenant ensemble en vacances et ça n’est encore jamais arrivé. Et puis il a reçu de Dürr la mission de me demander si je voulais me marier avec lui. Et tout cela le même jour ! Moi : Il n’en est pas question, et pas du tout »… Ce fut une étrange soirée. J’étais affreusement de mauvaise humeur, écœurée, dégoûtée de moi et de la vie. D’autre part je trouvais Dürr émouvant et Oeri très raisonnable dans ce qu’il disait » (G 208-212).

Oeri lui demande ensuite si elle refuserait absolument d’aller se promener avec lui si Dürr l’accompagnait. Adrienne : « Non, bien sûr que non. Mais ils ne doivent pas toutes les cinq minutes provoquer des situations dans lesquelles je me retrouve seule avec Dürr ». Le lendemain matin, dès cinq heures, Adrienne va vers Campo de Fiori. Quand elle revient pour midi, elle trouve un mot d’Oeri à la porte de sa chambre ; il l’invite à les accompagner l’après-midi pour chercher tous ensemble des champignons le long de la Moësa. « Je les accompagne. Dürr est là avec ses enfants, et pendant un moment nous fûmes seuls à quatre dans la forêt. Là, nous nous sommes occupés davantage des enfants d’une certaine manière. Plus tard nous avons retrouvé les Oeri. Dürr demande ensuite : Est-ce qu’il peut parler avec moi ? Moi : Oui. Mais j’ai toujours peur de parler avec lui. Lui : Il y a maintenant deux jours que je vous connais et je ne voudrais pas que vous ne me connaissiez que par les Oeri. Je voudrais vous demander si vous voulez devenir ma femme, il n’est pas nécessaire que vous me répondiez maintenant. Je vous aime beaucoup et je sais que non seulement vous me rendriez heureux, mais aussi que vous seriez une bonne mère pour mes enfants. J’ai dit : Non, je ne peux pas l’imaginer ».

Le 1er août, les estivants ont coutume de faire une fête avec des lampions ; c’est Dürr qui prépare la fête avec les Oeri. Dürr y invite bien sûr Adrienne, qui ne refuse pas. Le 2 août Adrienne monte au Muccia avec Pellegrini et une demoiselle qui était médecin à Bâle. « Ce ne fut pas mal. Nous avons dû bien marcher. En route à quatre heurs du matin et marché comme des sauvages, à travers beaucoup d’éboulis ». Cent mètres avant le but, Adrienne s’est sentie mal. C’était son premier quatre mille mètres, mais elle n’a pas pu franchir les derniers cent mètres. « Pour la descente, ce fut excellent, même si j’étais très fatiguée. Ce fut une belle journée… Mais j’ai pris une grande décision dans la montagne : je m’en vais. Je vais à la Waldau. Je vais partir dans deux jours afin qu’il n’y ait pas de scandale ». Elle annonce à Dürr qu’elle partait. « Lui : Est-ce qu’il peut me rendre visite à la Waldau ? Et est-ce que je pars à cause de lui ? Moi : Mon argent s’épuise ». Mais où est passé tout son argent ? Elle avait cinq cents francs au départ. Elle a été là dix jours à quinze francs de la pension ; de plus les autres dépenses, cela fait environ deux cents francs. Elle a encore cinquante francs maintenant. Le reste de l’argent ? Elle a mis deux cents francs dans la petite chapelle. « Pas par générosité. Simplement pour prendre la décision de partir. Après, c’est irrévocable ». Et puis le prêtre paraît si pauvre. « Il en aura peut-être besoin pour lui ou bien il le donnera aux pauvres ». Quand Adrienne a dit à Dürr qu’elle n’avait plus d’argent, il était tout prêt à l’inviter ; personne ne le saurait. Elle : « Il n’en est pas question » (G 213-216).

6. La Waldau « Grand départ. Je suis partie le matin vers dix heures. Oeri et Pellegrini et les Wieland étaient là, et Dürr avec ses enfants, même la gouvernante, mais elle me déteste. Parce que, naturellement, elle connaît aussi l’histoire. Et tous m’aident à attacher ma petite valise sur mon vélo, tous m’accompagnent jusqu’au belvédère, jusqu’où j’ai dû pousser ». Des kilomètres à vélo, une nuit à l’hôtel, le train et enfin la Waldau où elle aurait dû arriver une semaine plus tard. Là, tous lui demandent bien sûr pourquoi elle était déjà là. Sa sœur Hélène a ses hypothèses, l’oncle a les siennes. Finalement la tante Jeanne tire la conclusion : »Nous saurons un jour la raison, nous n’avons pas besoin de nous casser la tête à l’avance » (G 216-218).

A la Waldau, Adrienne pensait être au calme pour réfléchir un peu à ce qu’elle doit faire maintenant. « Car je ne sais pas où j’en suis. S’il n’y avait pas les enfants, je dirais certainement non. Mais les enfants semblent toujours l’exiger. Et pourtant je trouve cela totalement dément ». Elle est très à l’aise avec son oncle. « Il m’a pardonné mes études de médecine ; tout est bien. C’est pourquoi j’ai pensé que je pourrais parler un jour avec lui ». L’oncle se montre tout disponible pour un entretien ; il l’invite donc dans son bureau. « Ecoute, je ne sais pas ce que je dois faire. Il y a quelqu’un qui voudrait se marier avec moi. Il rit et dit : Ainsi tu en arrives aussi un jour à ce thème. Quelle place a-t-il sur ta liste ? Un peu moqueur comme ça. De Bâle et de Berne et de toutes les villes où ma nièce va se promener, on m’informe toujours qu’elle aurait pu en avoir tant et plus, et qu’elle a refusé. Moi : Et tu crois tout ça ? Lui : Tant qu’on ne parle pas avec moi, il faut bien que je le croie. Mais sa moquerie avait quelque chose d’aimable, de paternel. Moi : Cette fois-ci, c’est différent. Je dois donner une réponse bientôt. J’ai l’impression que c’est pour lui une nécessité de se marier parce qu’il a des enfants. Lui : Pour les autres, tu n’as pas trouvé de raison de te presser. Cette fois-ci, tu sembles vouloir toi-même terminer bientôt l’affaire. Moi : Oui, en soi ». Puis Adrienne explique un peu plus la situation ; elle a trouvé Dürr follement amoureux et il s’est comporté d’une manière très stupide. « Il a vingt ans de plus que moi et il a deux enfants. Mon oncle : Mon Dieu, des enfants ! Moi : Pourquoi dis-tu cela ? Lui : Au fond il a toujours pensé que la vie pour moi serait plus simple sans enfants. Je suis presque trop maternelle, il a peur que je me laisse dévorer par le soin des enfants. Et il croit que j’ai quelque chose que je dois garder… Je suis comme un œuf qui n’a pas de vraie coquille. Les gens peuvent très facilement abuser de moi. Et il a toujours vu tant de joie dans ma vie bien que les circonstances aient été réellement défavorables… Puis il a craint aussi que mes patients abuseraient de moi. Moi : Ce n’est pas précisément en ma faveur, ce que tu me présentes là. Lui : Il ne s’agit pas de ça, c’est simplement ce que comprend un vieil oncle. Et les vieux oncles sont toujours d’une certaine manière amoureux de leurs nièces et ils voudraient être aux petits soins avec elles. Moi : Il s’appelle Dürr. Lui : Tiens ! Il vient de lire le premier tome de son histoire de la Suisse, c’est vraiment un ouvrage remarquable ». Et le vieil oncle voudrait bien en parler un jour avec Oeri. Le soir même il a téléphoné à Oeri. Dernière question du vieil oncle : est-ce qu’Adrienne en a parlé à sa mère ? Est-ce qu’elle sait déjà quelque chose ? Adrienne : Non. « Lui : Ce serait plus raisonnable que tu le lui dises » (G 219-221).

7. Visite d’Emil Dürr à la Waldau La mère d’Adrienne était à Berne chez les de Quervain, qui l’avaient invitée à souper. Le vieil oncle a été la chercher. Adrienne raconte : « J’étais très ennuyée de devoir lui en parler. Je le lui ai dit en une phrase : J’en ai un qui veut absolument se marier avec moi, et ce ne sera pas très facile de lui donner une réponse négative, il a vingt ans de plus que moi et il amène avec lui deux enfants. Maman s’est presque sentie mal, elle a tout juste encore eu la force de dire : Quelle horreur ! Pour l’amour de Dieu, pourquoi je ne prends pas Portmann… C’est simplement stupide de se marier avec un vieil homme qui a deux enfants ». Puis Oeri est venu, il a été longtemps avec l’oncle, et ensuite il a raconté à Adrienne le contenu de cet entretien. Adrienne est allée dans sa chambre, elle a prié longtemps. « Mais après, je n’étais pas moins troublée qu’avant, bien que je sois restée une heure avec le Bon Dieu ». Le dernier facteur passe à huit heures du soir et Adrienne avait promis à Oeri d’envoyer un petit mot à Dürr : « Je vous attends samedi prochain, votre train arrive à telle heure. Prenez le tram jusqu’au Breitenrain, je serai là. Et il ne doit pas rester pour le repas même si on l’invite. Il y a encore un train avant six heures avec lequel il peut rentrer à Bâle. Parce que, au bout de deux heures, j’aurai certainement dit le maximum de ce que j’ai à dire. Je vais le chercher comme convenu. J’ai été terriblement effrayée quand je l’ai vu. Il est indiciblement laid. Il a en quelque sorte des yeux fidèles qui regardent avec toute cette laideur. Et puis j’ai horreur des moustaches… Nous nous sommes promenés et nous avons parlé de choses intéressantes. De l’université, des cours ». L’oncle s’entretient avec Dürr pendant vingt minutes. Quand ils revinrent, « on avait l’impression qu’ils étaient déjà parents. J’ai parlé encore un moment avec lui dans le jardin. – Quand puis-je revenir ? – Je vous écrirai. – Je ne peux donc pas emporter une promesse ? – Non – Vous ne m’aimez pas du tout ? – Je ne sais pas ». Puis l’oncle est arrivé et ils sont partis. « Je suis montée dans ma chambre et j’ai pleuré tant que j’ai pu, et j’ai eu une mauvaise conscience, tout à fait horrible. Que j’aie pu le laisser partir bredouille. Je ne lui ai absolument rien donné, absolument rien. Et il aurait tellement aimé souper ici. J’étais en rage contre moi. Car on ne joue quand même pas comme ça avec un homme. Et je ne veux pas du tout jouer. Et je joue quand même » (G 221-227).

8. Fiançailles Adrienne est remplie de doutes. « Au fond, je ne veux pas. A côté de cela, il y a quelque chose qui parle en sa faveur : les enfants et lui-même ». Mais comment être médecin, mère de ces enfants et épouse de Dürr, sans compter les obligations mondaines ? Et d’autre part ce mystère qui est en elle et qui veut dire une vie pour les autres. « Si je me marie, ma vie sera si pleine que je n’aurai plus le temps de m’occuper des autres comme il faut. Peut-être est-ce lâcheté de fuir de la sorte. Mais si Dieu le veut, encore une fois ce n’est pas de la lâcheté. Enfin, je n’en sors pas ». Dürr lui écrit « des lettres interminables » auxquelles elle ne répond pas. Et d’autre part « je ne peux pas le laisser languir éternellement ». Il devait aller à la Waldau un dimanche ; Adrienne va le chercher au tram encore une fois. « Sur le chemin de la maison, nous avons fait un détour. Par la forêt. Et dans la forêt, il a commencé à pleurer. Et moi, je ne supporte pas ça. Un homme ne peut quand même pas pleurer à cause de moi. Il dit : Si je ne peux pas me marier avec lui, il voudrait pouvoir garder quand même mon amitié. Mais il ne comprend pas pourquoi je ne suis pas mariée depuis des années. Et ainsi il a pensé que j’étais peut-être restée libre pour lui. Il m’aime très prodigieusement et il pense que ses enfants m’aimeront bien… Le tout d’une manière si douloureuse. J’ai terriblement pitié de lui » (G 228-229).

Adrienne rentre à Bâle. « J’étais terriblement malheureuse quand je suis rentrée à la maison ». Adrienne et Dürr se promènent ensemble dans les rues de Bâle. « Arrive toujours un moment où je ne pense plus que je dois me marier avec lui. Alors je suis à nouveau normale, je peux parler avec lui de tous les sujets possibles. Et quand on parle comme ça, il est chaque fois tout à fait sympathique ». Ça a continué comme ça toute la semaine : téléphone et promenade ensemble. Et finalement, « dans la rue Hardstrasse, j’ai dit oui. Et Dürr : Ça vous semble plus dur de me dire oui que de passer un examen, n’est-ce pas ? Moi : Certainement, mais je le dis quand même. C’est oui. Lui : Il faudrait que nous mariions le plus vite possible afin que nous soyons de retour pour le début du semestre. Est-ce que je préférerais aller à Paris ou en Italie ? Moi : Je préférerais l’Italie, mais à la mer. Parce que je pensais qu’on pourrait encore faire des promenades et penser à Dieu. Mais j’aurais aimé aussi aller à Paris, que je ne connais pas. Je ne suis encore jamais sortie de Suisse. Puis nous sommes rentrés à la maison et nous l’avons dit à maman et elle l’a invité pour le souper. Puis nous sommes retournés en ville pour acheter des bagues. Et puis nous avons acheté des faire-part et ramené des enveloppes Ça va très vite. Toute la machine est en route. Maman est ravie. Et c’est bien vrai qu’il a des qualités. Je lui avais suggéré, à Dürr, de se marier avec maman ou avec Pauline Müller ou avec Hélène, mais sans succès. Pour lui, maman est trop âgée, et pourtant elle n’a que sept ou huit ans de plus que lui. Ça n’aurait pas été mal » (G 229-231).

9. Mariage Le mariage civil doit avoir lieu le 17 septembre, et le mariage religieux le 3 octobre. Quand Dürr avait annoncé la nouvelle à ses enfants, Noldi avait dit : « C’est tellement un amour que j’ai pensé que j’allais me marier avec elle ». Le samedi, ils ont été au zoo avec les enfants. « Je trouve les enfants gentils et sympathiques. Noldi est très drôle. Il est comme je m’étais imaginé les enfants que j’aurais voulu avoir ». Le petit frère, c’est Niggi. Adrienne est allée voir l’habitation de Dürr, place de la cathédrale (Münsterplatz). « Dürr en est terriblement fier ». Adrienne réfléchit toujours beaucoup à son avenir : « Je n’ai pas l’impression de faire ce que Dieu veut. Et pourtant je ferais encore moins ce que Dieu veut si je ne me mariais pas maintenant. Si j’étais tout à fait dans la volonté de Dieu, mon corps aussi serait tout à fait dans la volonté de Dieu. Mais quelque chose se hérisse en moi. Et en même temps je sais que ce ne serait pas généreux de ma part si je montrais à Emil que je me hérisse ».

« A côté de mon grand souci, j’ai quelques petites joies. Par exemple je reçois énormément de fleurs. Toute la Sevogel est pleine de fleurs. Et je reçois aussi des quantités de cadeaux que je trouve sympathiques ». Mais elle a toujours l’impression de contracter mariage de manière forcée en quelque sorte. Dürr et elle reçoivent beaucoup d’invitations : « Nous courons d’un lieu à l’autre… J’ai fait la connaissance d’un tas de professeurs. Naturellement je ne peux rien faire, il n’est pas question d’études ». Ils sont allés aussi à la Waldau pour les soixante-quinze ans de l’oncle d’Adrienne. « Je lui ai dit : Je veux me marier à la Waldau. Il en fut saisi d’une véritable épouvante. Moi : C’est à prendre ou à laisser. Je ne veux me marier nulle part ailleurs. Lui : Que dois-je faire alors avec les patients ? Moi : Une fête. Lui : Il faut qu’il laisse passer une nuit là-dessus. Moi : Cher oncle, c’est décidé ! Lui : Bon ! Il veut bien céder une dernière fois à mon esprit buté » (G 231-234).

« La mairie ne m’a pas fait la moindre impression, car j’étais vendue à l’avance. La veille, Emil m’a dit tout d’un coup : si je veux renoncer, je peux très bien le faire. Et si je veux me marier avec lui sans devenir sa femme, il est aussi d’accord. Il me promet qu’il ne fera usage d’aucun droit s’il en était ainsi décidé. Moi : Il n’est est pas question. Mais je suis effrayée de ce qu’il voie en moi si profondément. Je pensais qu’il n’avait rien remarqué. J’ai dit que je voulais être pour lui une véritable épouse… Mais je me suis presque sentie mal quand je lui ai dit cela. D’autre part je ne pouvais pas parler autrement. Et je me suis prise d’affection pour lui quand il m’a parlé de la sorte. C’est un homme qui est bon » (G 234).

La nuit précédent le mariage, « j’ai prié, j’ai prié en pleurant et j’ai pleuré en priant. Le Bon Dieu, je ne sais pas s’il existe encore. Je pense que les martyrs ne savaient peut-être pas non plus où il était. Mais ils savaient du moins pour quoi ils mouraient. Il y a peut-être aussi des martyrs qui sont en quelque sorte pris dans l’engrenage, ils ont simplement été pris avec les autres, sans possibilité d’en sortir. S’ils l’avaient su à l’avance, leur foi n’aurait peut-être pas été assez forte pour les conduire jusque-là. D’une certaine manière, je leur ressemble ». Le mariage religieux fut célébré dans l’église de la Waldau. « Et puis on fut marié devant Dieu et devant les hommes ». Puis retour à la maison pour le repas. Après le repas de noces, il y eut un bal, évidemment. Il y avait là environ sept-cents patients. « J’ai dansé avec mes plus vieux amis, et ça a très bien marché. Quatre ou cinq seulement en tout ont crié, et deux ont eu une crise d’épilepsie. J’y suis tout à fait habituée ; on s’éloigne simplement un peu et on les cajole. Emile a dit qu’il comprenait maintenant quelque chose de plus de mon monde ».

10. Voyage de noces

« Le lendemain nous sommes partis pour l’Italie ». A Stresa, puis Sestri, puis La Spezia, San Fruttuoso, Portovenere, Pise. A Pise, Adrienne et son mari prennent un café place de la cathédrale ; tout autour d’eux il n’y avait que des étudiants en médecine. Adrienne aurait préféré rester avec eux et continuer à étudier avec eux. Ensuite Florence. « Si c’était beau ! Des galeries où cent tableaux vous enchantent. Il y en a tellement justement qui m’enchantent, souvent aussi des tableaux de second ordre. Une madone de Filippino Lippi… Et les églises ! Et la vie des gens ! J’aime surtout flâner dans la ville et tout d’un coup on voit quelque chose : un encorbellement, un clocher, une perspective. Et les églises ne sont pas différente des maisons ; seulement au lieu d’y vivre chez soi, on y vit chez le Bon Dieu. Et les habits que portent les prêtres pour les litanies ou les prières. Les litanies me parlent au fond plus que la messe, car celle-ci, je ne la comprends pas, mais je peux très bien comprendre qu’on invoque un saint après l’autre si on a un souci, et chacun d’eux va ensuite au Bon Dieu avec mon petit panier ». Puis il a fallu rentrer à Bâle parce que le semestre commence. « Nous sommes donc restés jusqu’à minuit sur la place de la Signoria à manger des glaces. Puis le train. Le train avant nous avait déraillé ; nous dûmes donc passer par Bologne au lieu de passer par Gênes. Nous aurions voulu prendre le train qui a déraillé ; il y a eu un tas de morts. Tout le monde était terriblement excité… Au lieu d’arriver à Bâle à midi, nous y sommes arrivés le soir à huit heures. Maman était à la gare » (G 234-238).

 

VII. Madame Dürr – von Speyr (1927-1936)

 

1. Dixième semestre des études de médecine (Hiver 1927-1928)

Adrienne s’installe place de la cathédrale. La vie est assez chargée à ce retour de vacances. Une femme de chambre et une cuisinière seront bien utiles. Le jour de la reprise des cours, elle part à sept heures du matin pour faire les courses au marché avec les garçons. « Ils m’accompagnent jusqu’à ma première heure de cours à la polyclinique, puis ils rentrent à la maison avec madame Hutte. A dix heures, je suis de retour ; arrive alors justement la nouvelle cuisinière. C’est ainsi que ma nouvelle vie a commencé. En plus des études, beaucoup de couture, les garçons, Emil, le ménage et, le soir, nous sommes souvent invités. Je ne trouve plus le temps de faire ce que je faisais avant. Je ne peux plus travailler avec Merke, naturellement » (G 239-240).

Adrienne est remplie de pensées dans sa nouvelle vie. « Je suis très accablée parce que j’ai très souvent l’impression que je n’aurais pas dû me marier. Mais avec Emil et les enfants, ça va bien. Il est très touchant. Mais je ne me sens pas assez près de lui. Intérieurement, je suis avec lui comme avec quelqu’un qui m’est totalement étranger. Nous avons des moments très sympathiques, il m’explique beaucoup de choses et nous avons souvent des moments où l’on est très bien ensemble et cela nous fait plaisir. Mais ça ne dure pas. Avec les garçons, je m’entends très bien. La première matinée avec les étudiants, j’avais l’impression de les avoir en quelque sorte trahis, d’avoir changé de camp. Mais ensuite nous sommes quand même redevenus amis comme auparavant. Naturellement mes études se poursuivent dans des conditions plus difficiles » (G 240).

Et le Bon Dieu dans tout ça ? Emil dit à Adrienne qu’elle est pour lui un cadeau du Bon Dieu. Elle lui demande si ce n’est pas une parole en l’air. Lui : « Non, il le sent absolument ». Ensemble ils parlent de Dieu, de l’amour de Dieu pour les hommes, de la Providence de Dieu, etc. Elle pense « qu’on est créé avant tout pour le Bon Dieu et ensuite seulement pour les autres. Et qu’on est créé pour ce que Dieu veut et non pour ce que je veux ». C’est cela qu’elle entend par pureté. (G 241).

Premier Noël, place de la cathédrale Le grand-père des garçons leur donne toujours de l’argent pour Noël. « J’ai pris mon courage à deux mains pour lui dire : ce serait plus sympathique qu’on puisse une fois dépenser l’argent au lieu de le mettre toujours sur le livret de caisse d’épargne. Il fut tout de suite d’accord et j’ai voulu acheter un train. J’ai donc été à Métro et j’en ai acheté un, pas très grand ; j’ai pensé qu’on pourrait le compléter les années suivantes. Une locomotive et deux wagons et, avec le reste de l’argent, des rails et des aiguillages. Un rail coûte cinquante centimes et j’en ai acheté pour environ cent francs… Le matin de Noël, nous avons déjeuné tous ensemble à dix heures, puis Emil est parti se promener avec les garçons ; pendant ce temps, j’ai préparé Noël, j’avais encore beaucoup à faire pour assembler les deux cents rails, je suis restée toute la journée sur le ventre… Il sont rentrés à la maison à cinq heures, j’ai allumé l’arbre et ce fut très sympathique. Un Noël pour enfants. Ce qu’ils ont été heureux ! Et Theddy était si excité de plaisir qu’il ne voulait presque pas laisser les garçons jouer. Car la Sevogel aussi était là… Et à cause de la joie des enfants, ce fut peut-être le Noël qui fut le plus satisfaisant, également pour moi. Mais ne disparaît pas pour autant la pensée qu’au fond Noël, c’est autre chose. Je me suis demandé un instant si je ne devais pas lire l’histoire de Noël aux enfants qui étaient au lit… La vie est très difficile, je ne le pense pas pour moi seulement, mais pour nous tous. Pour Emil, pour maman, pour les garçons, pour nous tous. Nous sommes tous en quelque sorte à côté de la vérité. J’aimerais bien un jour sauter à pieds joints dans la vérité » (G 242-243).

Janvier 1928 « Beaucoup de travail. Les études, le ménage, les enfants. Un week-end, nous sommes allés Emile et moi dans la Forêt Noire. C’est une petite pension, horrible en soi, mais dans un paysage paisible de toute beauté… Il est très intéressant qu’Emil ait les mêmes trimestres que moi. Nous sommes ainsi tous les deux à l’université, chacun à sa manière. Il est très heureux de mes études de médecine, plus que de son histoire. Son amour dépasse tellement les bornes qu’il trouve tout comme il faut. Et il aime beaucoup qu’on invite des gens. Naturellement les gens que nous invitons sont beaucoup plus âgés que moi. Ce sont surtout des professeurs, la plupart de l’âge d’Emil, donc vingt ans de plus que moi. De temps en temps j’invite aussi des étudiants, les miens. Ils ne m’en veulent pas du tout, nous sommes ensemble comme toujours  » (G 243-244).

Vacances de printemps Aux vacances de printemps, Adrienne et son mari vont au lac de Constance. Ils voient ou visitent un tas de châteaux et d’églises du côté de l’Allemagne. « Les églises baroques sont très belles… Parce qu’elles sont une expression de l’amour de Dieu, un amour un peu exalté. J’aimerais bien aussi être tout feu tout flamme en quelque sorte dans l’amour de Dieu. Mais auparavant je devrais mettre en ordre beaucoup de choses… Les églises romanes ou gothiques me sont beaucoup plus compréhensibles, mais le baroque est tellement drôle, tellement joyeux. Je ne savais pas cela jusqu’à présent ». Elle a pu parler aussi du Bon Dieu avec Emil. « Maintenant cela m’est devenu naturel d’être avec lui. En Italie, il était encore très étranger. Maintenant je peux lui parler de tout ce qui me passe par la tête, bien qu’il y ait beaucoup de choses qui ne sont pas claires ». Adrienne est allée ensuite à la Waldau pour huit jours avec les enfants (G 244-245).

Fin du dernier semestre d’études Le semestre d’études se termine. Adrienne tire un bilan. « Le dernier semestre est terminé. Quand on commence les études, cela paraît une éternité. Et puis ça passe rapidement. Naturellement j’aurais dû bosser beaucoup plus. J’ai encore pratiqué dans toutes les cliniques. Mais ne parlons pas de l’examen. Je le trouve épouvantable, je ne suis pas une bête d’examen. Je me verrais très bien échouer. Il y a un tas de choses que je ne sais pas. Si on me demande de pratiquer, tout va bien, même si tout le savoir nécessaire n’est pas là. Je ne me laisse pas ébranler. Et puis il y a la relation humaine au Professeur et la relation humaine au patient… Je n’ai pas lu précisément beaucoup de choses. Des manuels, mais pas énormément. Il y a des choses dont je n’ai aucune idée. Les maladies de la peau par exemple. Comment sont ces pustules et à quoi sont-elles liées, c’est pour moi un mystère. Les yeux, les oreilles : aucune idée. Quand, avec quelqu’un, je dois crier horriblement, je pense qu’il doit être dur d’oreille » (G 245-246).

La suite en 41.9

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