41.9 La vie d’Adrienne von Speyr

PREMIÈRE PARTIE . LES   PRÉPARATIONS   (1902 – 1940)

VII. Madame Dürr – von Speyr (1927-1936) (suite)

2 . Vacances d’été et examen final en octobre-novembre 1928

Durant les vacances d’été, au lac de Joux avec Theddy et un ami d’Emile, qui est médecin et qui vient de perdre sa femme ; cet ami a trois petits enfants, « des petits bouts exquis ». « Nous allons souvent nous baigner et, avant cela, on doit allumer de grands feux à cause des taons qui sont nombreux. Theddy joue au chasseur avec les garçons, mais aussi avec Emil ». Durant ces vacances, Adrienne ne perd pas de vue l’examen. Elle se sent très bien, mais elle se dit encore : »Je n’aurais jamais dû me marier ». Elle aime bien Emil, mais « comme on aime un bon ami. Et je vois que je peux être quelque chose pour lui. Mais il y a encore un tas de choses qui ne sont pas comme elles devraient être » (G 246).

Examen final Puis arrive en octobre la moitié pratique de l’examen. « Ça s’est très bien déroulé, j’ai eu de la chance partout. De temps en temps d’une manière effrontée ». Quinze jours plus tard, c’est la théorie. « Phase intermédiaire horrible et disons trente mille pages qu’on devrait absolument lire. Emil ne s’en fait pas le moins du monde. Et mon oncle m’écrit une carte : S’inquiéter ne sert à rien ». Arrive l’examen. Résultat : « Pas particulièrement glorieux. Mais j’ai réussi ». Elle doit maintenant faire sa période d’interne et une thèse de doctorat (G 247-249).

Noël « Et maintenant je fais à nouveau des préparatifs de Noël. Au fond, chaque année il me faudrait un mois pour cela. J’achète une gare, un tunnel, un pont, un signal, des aiguillages qui sonnent quand le train passe, et encore des rails. Liquidé deux cents francs en une demi-heure. Puis je fais de la couture pour mon oncle et pour maman, et je sors beaucoup avec les enfants quand il commence à faire nuit. Tout est tellement l’atmosphère de Noël ; on a tellement aimé cela quand on était enfant… Noël fut sympathique comme l’année dernière ». Elle a raconté aux garçons l’histoire de Noël dans leur chambre.

Et le Bon Dieu dans tout ça ? Pourrait-elle vivre sans Dieu ? Essayer de vivre sans Dieu ? Elle trouve que chaque réponse est toujours si fausse. « Je suis fermement persuadée qu’il est tout autre que ce que je pense. Et je suis persuadée qu’il est encore beaucoup plus différent de ce que les gens pensent. On devrait donc dire : Je vais au moins essayer de le servir dans ses créatures… Et pour le moment le laisser tranquille, ce ne serait plus cette éternelle inquiétude. Tout serait alors moins faux, peut-être. Il y a des moments où je suis tout à fait désespérée. Souvent, quand je suis seule, je prends ma tête dans les mains et je doute de tout. Et prier, justement, justement, c’est terriblement difficile. Très souvent c’est comme un devoir. Et dès que c’est comme ça, ça perd tout sens… Je prie chaque jour, certes, mais quand je me rappelle mon enfance ou certaines années de ma jeunesse, où chaque minute au fond était un cadeau de Dieu, ou du moins une relation avec lui, tout cela semble comme effacé… De temps en temps un point lumineux… quand quelque chose m’arrive. Je peux défendre Dieu mordicus devant les gens quand on en vient à parler de lui. Et chaque fois il y a en suite le moment où on a la paix. Mais reviennent ensuite d’autres moments où on est désespéré. J’ai dit quelque chose de Dieu à l’un ou à l’autre, mais je n’ai pas pu lui donner le dernier argument parce que je ne le possède pas, et j’aurais sans doute mieux fait de me taire et de laisser parler quelqu’un qui est calé. Naturellement je sens encore que si je ne laissais plus aucun espace à Dieu dans ma vie, tout serait encore plus étriqué et vraisemblablement encore plus faux… Je crois que la plénitude existe, mais je ne sais pas où elle est » (G 249-250).

« Parfois, quand je suis à l’hôpital et que je vois un lit par une porte ouverte et qu’une malade s’y trouve, ou bien aussi quand on trouve un lit vide dans le couloir, cela me saisit : Ah ! Si on pouvait être, pour celui qui est là alité ou pour le prochain qui s’y trouvera, ce que Dieu voudrait, ce qu’on devrait être pour chaque personne! Et si on pouvait à partir de là enflammer tout l’hôpital pour que chacun devienne plus confiant en Dieu, les mourants comme ceux qui sont presque rétablis… Je voudrais écrire sur l’amour. Et quand on écrit, on doit rendre raison à soi-même très, très exactement de ce qu’on pense. Mais on devrait d’abord brûler mieux soi-même. Je pense de temps en temps que je serais apte à brûler » (G 250-251).

3. Les années 1929-1931

Emil se lève toujours de très bonne heure, à quatre heures au plus tard. Au début de janvier 1929, il va trouver Adrienne à sept heures du matin . « Il m’a dit que je ne devais pas comprendre de travers ce qu’il allait me dire. Il a promis qu’il ne voulait mettre aucune entrave à ma profession. J’avais dit que je voulais absolument être médecin. Il y a maintenant six semaines que l’examen est passé et il voit que rien encore n’a commencé ; cette situation lui plaît beaucoup, mais il se considérerait comme malhonnête s’il n’attirait pas mon attention sur le fait qu’il faut maintenant mettre quelque chose en route. Je lui ai dit : Oui, oui, j’ai l’intention d’aller voir Labhardt avant d’aller voir Henschen… mais j’ai une foule de choses intérieures qui m’occupent et pour lesquelles j’ai simplement besoin de temps. Lui : Il ne veut aucunement me presser ». Ce qui fut désagréable pour Adrienne c’est que toute la journée elle a essayé de prier longuement, « de tout étaler devant Dieu, surtout cette inquiétude, ce sentiment de ne pas être dans la vérité ». Mais elle avait l’impression « que tout devenait toujours plus douteux ». Finalement elle ne pouvait plus que balbutier : « Seigneur, reste avec nous » (G 251).

L’hôpital des femmes Quand Adrienne s’est présentée à Labhardt, il l’a embauchée tout de suite. « Il m’a promis monts et merveilles si j’allais chez lui. Tant que j’ai le pavillon, je peux rester à la maison et y prendre mes repas. C’est seulement en cas de besoin dans son propre service que je devrais rester à l’hôpital. Mais ce qu’il ne m’a pas dit, c’est qu’on a continuellement des urgences, abstraction faite du samedi et du dimanche. Si une fois j’étais libre et que je voulais alors passer la nuit à la maison, une demi-heure plus tard déjà on venait me chercher. Alors j’ai abandonné. Mais c’est très intéressant de travailler au pavillon. Une foule de vieilles femmes qui approchent de la mort. On apprend beaucoup à voir la mort et à parler avec les malades de la vie et de la mort… Je suis peut-être encore un peu jeune et inexpérimentée, mais j’essaie, là où ça va, de les libérer de l’angoisse, de leur montrer quelque chose de l’amour de Dieu, de leur inspirer une certaine gratitude pour leur existence. Elles ont connu aussi une foule de choses qui étaient belles, et maintenant elles vont passer à une vie qui sera encore beaucoup plus belle. Elles doivent emporter avec reconnaissance ce qu’elles ont reçu ».

Mais là, Adrienne a un gros problème. « Chez les catholiques, les gens sont préparés à la mort ; le curé vient un jour et alors on sait que l’heure a sonné. Pas chez nous (les protestants). Le problème est de savoir dans quelle mesure nous, médecins, nous pouvons faire ce que fait le curé pour les catholiques. Et l’autre problème : dans quelle mesure avons-nous le droit de nous attacher les gens ? Qu’ils s’attachent un peu à nous, on ne doit pas l’éviter afin qu’ils n’aient pas l’impression qu’on leur dit quelque chose sans les soutenir vraiment. Il y a aussi tous ceux qui n’ont pas l’habitude de penser à Dieu, mais cela les soulage si quelqu’un leur apprend à penser à Dieu » (G 252).

« Humainement, j’ai appris un tas de choses au pavillon. C’est un très gros service, j’ai environ cinquante lits : la plupart, des malades chroniques. Et on doit être toute la journée à leur disposition. J’ai eu le pavillon pendant trois mois , ensuite je suis arrivée aux ‘naissances’. Là, je suis en sempiternel combat avec les sages-femmes parce qu’elles enguirlandent très souvent les femmes. Je ne peux pas supporter ça. Je leur ai simplement interdit de les enguirlander. Mais on peut à peine tourner le dos… Naturellement elles sont agacées parce que les gens se conduisent mal. Une femme crie, une sage-femme rouspète, toutes les femmes crient, toutes les sages-femmes rouspètent. Et on est dans un véritable enfer. On peut rétablir la paix, mais il faut une très bonne résistance nerveuse. Ici, on apprend autre chose qu’au pavillon : la maîtrise de soi… Théoriquement ça va très bien… On apprend aussi à travailler rapidement. Une fois, j’ai été de service trois semaines jour et nuit, sans interruption. Entre deux, on pouvait quand même dormir une heure ou deux. On apprend à s’en tirer avec des bribes de sommeil ». Il est arrivé à Adrienne d’avoir dix-sept naissances en une nuit, et cela à un moment où elle était seule, et le lendemain elle n’a pas eu le temps de dormir. Conclusion d’Adrienne : « J’ai beaucoup aimé être à l’hôpital des femmes ». Elle a eu très fort le sentiment qu’elle devait avoir davantage le souci que les autres aient une relation avec Dieu. « Personne ne devrait venir dans mon service sans que quelque chose change dans sa relation à Dieu » (G 252-254).

Porquerolles « A Porquerolles pour les vacances d’été… Ça me plaît beaucoup. On peut regarder sans fin la mer. Le matin, assez tôt, petit déjeuner, puis nous allons sur la plage avec notre attirail et nous restons jusqu’à midi et demi ; nous nous baignons plusieurs fois. Les enfants font des tas de sable… Emil nage beaucoup plus vite que moi et il lit beaucoup, sous un pin. Je pense surtout à Dieu. Je pense surtout à sa grandeur, à l’infini, à la vie éternelle. La mer est une image de la vie éternelle. Elle ne coule pas, elle s’étend toujours plus loin de tous côtés. Elle est toujours différente et pourtant toujours belle et toujours plénitude ». Ou bien « on court dans la pinède ou dans le maquis, et c’est rempli de Dieu, d’une plénitude de Dieu, qu’on ne peut pas saisir, mais par laquelle on est toujours davantage entraîné dans la prière et par laquelle on sait qu’on peut justement s’y reposer, mais qu’on doit ensuite revenir au quotidien quand il s’agit à nouveau du travail ». A côté de la pension, il y avait une église catholique. Adrienne n’y est pas entrée. Cette église était très petite. « Il me semblait qu’elle était trop petite pour le Dieu impressionnant de Porquerolles ». Elle sait que, chez les catholiques, toute l’Église est aussi un vaste édifice : il y a là une autorité. « J’ai pensé que j’aimerais aussi vivre avec une autorité, mais peut-être que je la voyais trop peu dans le petit édifice. J’ai pensé que je devais être d’abord introduite par le Bon Dieu dans la grande Eglise et qu’ensuite seulement je pourrais entrer dans une église si petite ». A part ça, au bord de la mer, elle lit un peu, brode aussi un peu. « Et de temps en temps nous faisons du canotage » (G 254-255).

Fin septembre, en quittant Porquerolles, encore huit jours en Provence, puis retour à Bâle. Elle reçoit tout de suite un service en chirurgie. Le 24 décembre, elle va fêter Noël chez sa mère avec son mari et les enfants. Le lendemain, pour la troisième fois, elle monte le fameux train avec de nouvelles pièces. « Et maintenant, à Noël, je languis de Dieu. Il y a une messe de minuit, on entend sonner les cloches. Je voudrais faire partie de ceux pour qui sonnent les cloches » (G 256).

Heiligenschwendi On appelle Adrienne au sanatorium de Heiligenschwendi (au-dessus de Thoune) où l’on cherchait d’urgence un interne. Adrienne y reçoit le service des femmes et des enfants. « Un travail intéressant. A sept heures, on fait la visite du service, puis toutes les opérations et la pharmacie. Je fais cela toute seule. Et les recherches en laboratoire. Jusqu’à midi ou midi et demi, on bosse sans arrêt. On peut tout organiser soi-même comme on veut. Puis on mange à ce qu’on appelle la table des médecins au milieu des tables des patients. C’est bon et copieux. L’après-midi on rend visite aux entrées du matin, on passe les radios, on met de l’ordre. Vers quatre heures on est libre ». A six heures et demie, elle fait les contre-visites et à sept heures et quart elle est prête pour le souper. Pour Pâques, Emil est venu avec Noldi pour huit jours. « Ils ont pris une petite pension à proximité ». Adrienne s’est engagée à Heiligenschwendi pour trois mois. Le directeur voudrait qu’elle reste. Elle ne peut pas y rester à cause d’Emil. Emil lui dit : « Reste tant que tu apprends quelque chose et que cela te plaît ». Mais Adrienne trouve que ce n’est pas tout à fait juste : elle est quand même mariée ! Finalement elle est restée jusqu’aux environs du 10 juin (G 258-259).

Thoune et les Diablerets Adrienne fait ensuite un remplacement à Thoune, puis aux Diablerets. « Les Diablerets sont terriblement étendus ; pour chaque affaire on doit faire une course en montagne. C’est très beau et j’ai un bon coeur. Mais c’est quand même une impression étrange que, pour une patiente, il faille sacrifier toute une journée. Il est vrai qu’ils ne nous appellent que s’il y a vraiment quelque chose. Il arrive qu’on fasse un bout de chemin avec une carriole quand on en trouve une. Et consultations à toute heure du jour et de la nuit. Pas une très grande clientèle. Entre temps on peut bien prier. Et les paysans trouvent sympathiques d’avoir une femme comme médecin. On est un peu la sorcière, la bonne sorcière en quelque sorte ».

« Pendant les déplacements, j’ai dû souvent penser au Seigneur : comment il traversait la campagne ; et je pensais : je prends ce chemin parce que là, à un coin de rue, il y a un aveugle qui est assis et qui m’attend. Et on essaie d’imiter un peu le Seigneur. Et lui aussi a pris son temps. Mais il était tout le temps avec le Père »(G 261-262).

Puis des vacances avec Emil à Caslano : « Un peu de lecture, un peu de tricot, un peu regarder le Bon Dieu. Le plus souvent Emil travaille aussi dans le jardin. Après le dîner, le traditionnel jeu de jass (jeu de cartes répandu en Suisse) avec la propriétaire. A partir de quatre heures nous allons nous promener. Ce fut très sympathique d’être ensemble et nous pûmes parler de tout. Et ce calme ! » (G 263)

Fausses couches Adrienne a fait trois fausses couches. Le P. Balthasar note que ce fut chaque fois par excès de fatigue (I 28). « Je suis toujours affreusement triste parce que chaque fois j’étais tellement heureuse ». Et après cela elle pense que les enfants qu’elle aurait pu avoir « sont peut-être beaucoup mieux choyés auprès du Bon Dieu… Il y a des moments où je pense que j’aurai une vie extrêmement difficile et la vie que j’aurai à transmettre sera aussi une vie extrêmement difficile… Si j’avais eu ces enfants, ils auraient peut-être hérité de moi la certitude que tout est autrement sans savoir ce qu’on a fait de travers ». Et elle pense : « Au carrefour Emil, j’ai pris la mauvaise voie, mais à quel endroit commence ce qui est faux ? C’est ça le tourment qui me fait penser que pour mes enfants c’est mieux comme ça, bien qu’à chaque fois je sois très triste » (G 264).

La thèse Adrienne passe sa thèse, elle n’en dit pas grand-chose. « Ce fut plutôt une blague. J’ai terminé la thèse de doctorat ; c’était si ennuyeux que je l’ai bâclée en une nuit. Emil est allé se coucher, tous sont allés se coucher ; je me suis assise à ma machine à écrire et le matin, à sept heures pile j’avais fini. Puis je l’ai portée à Labhardt. Puis l’examen. Nous étions six » (G 265-266).

Le cabinet médical Adrienne cherche alors un local qui lui servirait de cabinet médical. Elle en trouve un dans la Eisengasse. Elle va commencer aux environs du 15 avril (1931) après des vacances avec Emil ; les enfants étaient invités chez des parents. « De temps en temps j’ai des battements de cœur quand je pense déjà à la pratique… A cause de tout ce que les gens nous racontent. Déjà à l’hôpital ils me racontaient beaucoup de choses. Et maintenant ils vont en déballer encore beaucoup plus… Et pour ça on devrait être soi-même tout à fait en ordre ». Si une femme vient dire : J’attends un enfant illégitime ; et une autre : Je ne supporte plus mon mari, « que dois-je faire quand j’ai l’impression que je ne suis pas à la hauteur ? » Réflexion d’Adrienne : « Si je connaissais un bon curé, j’irais un jour le voir pour parler avec lui » (G 266).

4. Les années 1931-1933

Dans les débuts de l’exercice de la médecine, Adrienne a surtout des demandes d’avortement. Un au moins tous les jours, parfois plusieurs par jour. « On parle avec tous ces gens, on apprend à les connaître, on voit leurs difficultés autrement qu’en théorie ». Il y a des gens qui ne veulent pas parler, il y a ceux qui veulent réfléchir, un certain nombre se décide contre l’avortement. « Il y en a peu avec lesquels on ne réussit pas du tout. Aux autres, on essaie d’expliquer quelque chose du sens de la vie. Que le Bon Dieu nous donne la vie comme un cadeau et qu’il s’attend qu’on gère notre propre vie comme celle de l’enfant attendu comme un cadeau, selon ses vues. Qu’on sait constamment qu’on vit en relation avec lui. Et sans doute m’offre-t-il la vie de l’enfant, mais surtout il offre la vie à l’enfant si bien que je n’ai pas le droit d’en disposer. Lui seul a ce droit ; ce qui m’est confié, c’est de le garder. C’est sa manière à lui de prendre soin de nous ; il nous donne une fonction de providence. Ça semble théorique, mais quand on a devant soi une femme enceinte, on peut le dire d’une manière très simple et très concrète. Et même si certains ne veulent rien savoir de Dieu, on peut parler du respect de la vie, de la vie de l’enfant exactement comme de sa propre vie » (G 269).

Conférences Adrienne donne aussi quelques conférences sur les questions du mariage, sur l’enfant et sa mère, sur l’éducation sexuelle. « Et il y vient des gens qui n’ont jamais entendu parler de ces choses ». Chaque fois Adrienne essaie de parler aussi un peu de Dieu. « La plupart du temps, il s’agit d’affaires pratiques. Par exemple, comment puis-je faire l’éducation sexuelle de mon enfant avant qu’il en soit informé dans la rue ? Que peut et doit dire une mère à ses enfants sur les questions sexuelles ? » On l’invite un jour dans un foyer de jeunes filles de seize à dix-huit ans pour leur parler des relations sexuelles et de la maternité. Après la conférence, la directrice de ce foyer informe Adrienne que, parmi ces filles, deux avaient un enfant de leur propre père, deux autres aussi étaient déjà mères : l’une d’un enfant, l’autre de deux. La directrice ne croit pas qu’il y ait parmi ces filles une seule qui n’ait pas encore eu de relations sexuelles (G 270).

Vacances En septembre 1931, « nous sommes partis à Porquerolles avec les Oeri ; ils avaient avec eux leurs six enfants, en plus nous deux, Dieter Berth, deux sœurs de la secrétaire de mon oncle et beaucoup de connaissances. Un tourbillon de gens. Ce qui était beau aussi d’une certaine manière. Parce qu’on a pu avoir quelques bonnes conversations. Un jour j’ai parlé longtemps du Bon Dieu avec Emil. Oeri a une foi très solide ; il a la foi telle qu’elle est présentée dans l’Église protestante. Pas de problèmes. Emil lui dit toujours qu’il devrait en parler un jour avec moi, mais il ne veut pas ». A Porquerolles, Adrienne a aussi le temps de réfléchir. (On se dit à part soi : il faut toujours qu’elle réfléchisse!). « Quand à Porquerolles, je réfléchissais à toute ma pratique de la médecine, il me semblait quand même que j’avais essayé de ne pas mener les entretiens au plan humain mais en Dieu. Mais pour pouvoir le faire tout à fait, je devrais être totalement en Dieu et pour que je sois totalement en Dieu il devrait se passer quelque chose. Mais quoi ? J’ai l’impression que de temps en temps dans ma vie le ciel s’est ouvert. Quelque chose de très sûr s’est montré qui venait de Dieu. Mais je n’ai pas la possibilité de rester dedans totalement » (G 270-271).

Retour à Bâle Les consultations et Noël et le montage du train. Et toujours l’impression qu’il « reste pourtant un obscur malentendu entre moi et le Bon Dieu ». Si elle doit devenir catholique, elle n’a rien contre cette obligation si c’est la volonté de Dieu (G 273-274).

Caslano Mai 1932. A Caslano. « Tout l’hiver j’ai eu beaucoup de conférences ; les consultations sont peu à peu plus nombreuses : naissances, petites opérations, toutes sortes de maladies ». Pendant tout l’été, Adrienne eut beaucoup à faire.

Pneumonie En avril 1933, Adrienne est atteinte d’une double pneumonie ; il ne lui restait plus qu’un petit morceau de poumon pour respirer. Elle ne fait pas confiance à une doctoresse qu’elle connaissait bien et qu’elle a fait venir chez elle, elle fait appel au professeur Ruedi Staehelin qui confirme le diagnostic de la doctoresse. Adrienne demande à Staehelin si elle va s’en sortir ou non. « Lui : Je ne crois pas que vous en sortirez. Si rien de particulier ne se passe, il me donne encore deux jours environ ». Il veut lutter contre la maladie, mais il ne croit pas réussir. Arrive Emil ; Staehelin lui dit très nettement que c’est une affaire sérieuse et qu’on ne doit laisser Adrienne seule à aucun moment, surtout pas la nuit. On fait venir une infirmière de nuit. Le soir, cette infirmière dit à Emil devant Adrienne : « Vous pouvez dormir tranquille ; quand ce sera la fin pour madame le Professeur, j’irais vous réveiller ». Le lendemain matin, Emil a eu toutes les peines du monde à mettre dehors cette infirmière qu’Adrienne ne voulait plus voir. Au bout de quelques jours, Adrienne revient doucement à la vie. Comme toujours elle réfléchit. « Je pensais que si je pouvais mourir maintenant, je pourrais alors voir de quelle manière Dieu est autrement et alors tout mon tourment serait terminé. Et maintenant va savoir tout ce que l’existence va encore m’offrir. On ne sait jamais ce qui nous attend encore. C’était pour moi parfaitement naturel de mourir. Quand j’étais malade, nous avions du temps l’un pour l’autre, le Bon Dieu et moi. Je ne sais pas si on appelle ça prière. Je veux dire : je pouvais être heureuse avec lui ».

Adrienne est encore loin d’être rétablie quand elle et son mari partent pour des vacances à Alassio en Italie. Là-bas, tous les gens sont catholiques. Tout près de leur hôtel, il y a une chapelle. « Emil dit qu’il ne sait pas encore quelle confession est la bonne. S’il y en a une d’ailleurs qui est bonne. Mais il sait avec certitude maintenant qu’il y a un Dieu qui nous exauce. Moi : Est-ce que nous irions un jour à la chapelle pour remercier de ce que nous soyons à nouveau ensemble ? Lui : Oui, il veut bien. La première fois, ce fut comme un événement ; ensuite nous y sommes allés chaque jour ». Les vacances se prolongent, la santé d’Adrienne s’améliore de jour en jour. « Maintenant nous faisons de grandes promenades et nous visitons toutes les petites villes aux alentours… Nous louons souvent une petite calèche pour toute la journée, avec un cocher qu’on peut amener facilement à bavarder ; il connaît les gens et leurs usages, et il en parle sans arrêt, nous transporte dans cette vie. Je l’écoute volontiers, parce que j’aime les gens ». Au retour, un petit séjour à Turin, puis à la Waldau où Adrienne reste encore quelque temps pour se remettre complètement (G 274-283).

Adrienne croit fort maintenant qu’elle et son mari deviendront catholiques. « Il connaît un tas de choses que je ne connais pas. S’il devient catholique, cela voudra dire qu’il sait exactement ce qu’il fait. D’une manière historique en quelque sorte. Naturellement, je n’ai aucune idée de tout cela. En tout cas, il est maintenant convaincu que si une confession est vraie, ce doit être elle… Il ne prie pas encore, mais ça vient » (G 284).

Retour à Bâle Il est temps de reprendre les enfants et d’aller voir au cabinet médical. « Maintenant c’est à nouveau le grand train de vie. Nous sommes énormément invités (souvent chez des professeurs, évidemment). Et naturellement ils viennent aussi chez nous. J’aimerais tout autant être seule ou avec Emile. Mais cela peut être aussi très intéressant à l’occasion. Il y a parfois de bonnes conversations. Pour les consultations, la plupart du temps je vois maintenant des ‘petites gens’. Et c’est bien. C’est franchement reposant de revoir un jour des gens qui vivent simplement, qui ont des idées » (G 284).

L’oncle la la Waldau prend sa retraite, il s’installe à Bâle avec la tante Jeanne. « Mon oncle et Emil s’entendent merveilleusement bien ensemble ; Emil passe un petit moment chez lui presque chaque soir rien que pour le fait qu’il est dur pour mon oncle d’être sans travail. Il corrige aussi des épreuves d’imprimerie pour Emil et il fait aussi d’autres petites choses de ce genre » (G 287).

Noël Comme toujours le célèbre train. L’arbre. « A minuit, j’ai peut-être moins pensé à la messe qu’autrefois, mais davantage à l’enfant qui vient au monde et à sa mère qui est auprès de lui. Et que, pour Dieu le Père et l’Esprit Saint, ce doit avoir été quelque chose de singulier de voir devant eux le Fils éternel devenu un enfant. L’Esprit dit au Père : Tu vois maintenant, j’ai accompli ce que tu m’avais demandé de faire. Le Père est heureux, mais il a aussi des scrupules ; c’est quand même une exigence pour le Fils, toute cette aventure. Et donc de manière indirecte pour lui aussi et pour l’Esprit… Quand je fais des accouchements, c’est quand même toujours la naissance d’un enfant qui portera, avec ses propres traits de caractère, ceux aussi de son père. Et l’Esprit Saint me semble être celui qui a mis en relation le Père et la Mère. Quand des parents se sont mariés avec une foi vivante, c’est l’Esprit Saint qui a conclu le mariage, non ? Le père humain est quelque chose de très curieux : il y a d’un côté cette créature qui attend dans les couloirs en faisant les cent pas, et d’autre part quelque chose de tout différent qui ne peut se déployer que dans l’enfant. Au cours de l’accouchement, souvent il perd quand même un peu contenance, il transmet pour ainsi dire sa contenance à l’enfant ; l’enfant par contre crie avec une merveilleuse détermination. Et ce n’est que lorsque le Père voit cette conscience de son Fils, le Seigneur, qu’il retrouve sa contenance et se voit un peu comme l’auteur de toutes choses. Et pour le Père éternel, la naissance de son Fils dure au fond de Noël à la résurrection, car celle-ci, c’est quand même le moment où on lui met l’enfant dans les bras » (G 284-285).

Le pressentiment Dès 1933 Adrienne a eu comme le pressentiment de la mort prochaine de son mari. « Auparavant déjà, j’étais toujours un peu anxieuse parce qu’il a vingt ans de plus que moi. Il a maintenant quarante-neuf ans… Pendant les vacances (à Caslano), il suffit qu’Emil entreprenne quelque chose avec les garçons, et quand ils rentrent à la maison et que je ne vois d’abord que les garçons et pas encore Emil, je suis saisie d’effroi. Je me dispute aussi terriblement avec Dieu pour cela. Et je lui offre des choses ». Elle a l’impression que Dieu veut d’elle une réponse. « Je n’avais pas précisément le sentiment que si je disais oui à Dieu je précipiterais par là la mort d’Emil, mais il y avait quand même quelque chose dans ce sens. Je ne veux pas donner cette réponse et je devrais quand même la donner. Tout d’un coup, dans la courbe d’un viaduc, je me suis dit : maintenant je dois la donner… A cet instant j’ai essayé de dire sans réserve : Que ta volonté soit faite. Alors j’ai trouvé la paix, comme une prière. Et j’ai pu recommencer à parler avec Emil d’une manière naturelle, et à être toute naturelle avec Dieu et avec Emil et avec les enfants. Avant le oui, je pouvais à peine parler de la mort avec Emil ; maintenant c’est très facile, bien que je ne dise rien naturellement de ce qui le concerne. Quelque part j’ai l’impression qu’il m’a été donné une deuxième fois. Mais je sais que cela peut être dans cinq minutes ou dans un an. Ma certitude que ce sera bientôt n’a pas diminué » (G 286-287).

Automne 1933 Vacances à la mer en Italie avec Emil. Adrienne est très fatiguée, elle est presque toute la journée allongée au bord de l’eau. « Emil va souvent à Rimini, il étudie quantité de choses dans les églises. Il y a un horrible petit train ; deux fois il est rentré avec un gros retard. Les deux fois, j’ai eu une terrible angoisse. J’ai pensé : maintenant ! Avec Emil, elle a des conversations interminables sur le Bon Dieu et le catholicisme. Maintenant il croit fermement en Dieu. Mais il ne peut pas encore prier. Il a pour Dieu respect et considération. Il pense que l’amour vrai de Dieu ne peut être donné qu’à un catholique. « Il dit : Les hommes ont abîmé énormément de choses dans l’Église. Mais il pense toujours qu’il est possible de revenir à une seule Eglise à partir de toutes ces ramifications et de toutes ces pratiques diverses. A vrai dire, dans l’Église catholique aussi beaucoup de choses sont corrompues, ce n’est pas par hasard que beaucoup ont fait défection. Et parce que ceux qui restent se raidissent sur certaines choses, elle se ruine plus encore. Je ne sais pas à quoi il faisait allusion ». A Rimini et à Riccione, Adrienne et Emil sont allés plusieurs fois à l’église, ils font maintenant le signe de croix avec de l’eau bénite en entrant. « Puis nous avons visité Ravenne. Magnifique. Je devais toujours penser à l’authenticité de la foi de ces hommes, comment chaque petite pierre avait été posée dans la foi, dans la prière »(G 287-290).

5. La mort d’Emil (12 février 1934)

L’accident « Ce jour-là, j’étais terriblement inquiète. J’ai eu une grande crainte pour l’après-midi. Quand je me suis levée pour aller au cabinet médical, Emil s’est levé aussi, il m’a embrassée pour prendre congé et il a dit qu’il serait heureux quand le soir serait venu : nous serons alors à nouveau ensemble. C’est ce qu’il y a de si beau dans notre vie : on ne cesse d’être à nouveau heureux, on ne fait qu’être heureux. Cela m’a beaucoup émue qu’il m’ait dit cela ». Adrienne commence les consultations. Vers deux heurs un quart, elle reçoit un coup de téléphone. « Je dis aussitôt : Emil est mort ». On lui répond : « Pour l’amour de Dieu, non, mais il a eu un petit accident et on l’a transporté à l’hôpital Sainte-Claire ». Emil avait été renversé dans une courbe par un tramway. Adrienne se précipite à l’hôpital. La radiographie montre une fracture du crâne. Le Professeur Merke se montre rassurant : il dit à Adrienne qu’il est rempli d’espoir. Adrienne accompagne son mari dans sa chambre. « Parfois je lui donne la main et je la caresse. Mais on ne voit pas qu’il est conscient ». Le soir, Merke conseille à Adrienne de rentrer chez elle : elle aura encore besoin de forces.

La mort d’Emil Le lendemain dimanche, Adrienne est auprès d’Emil dès le matin. « Et entre deux, j’ai été à la chapelle. Je ne supportais pas la pensée que je devais le donner maintenant. Merke ne cessait de me répéter : Vraiment ça ira bien. Il sera deux ou trois jours sans connaissance, mais la conscience n’est pas partie très loin ». Pour le dîner, Adrienne est chez son oncle comme toujours le dimanche, mais elle n’a rien pu manger. Retour à l’hôpital. « Merke vient de temps en temps, je ne crois plus rien de ce qu’il me dit. Et à la chapelle : je promets tout à Dieu si seulement il me le laisse. Elle redit sans cesse le Notre Père ». Et elle demande aux sœurs qu’elle connaît de l’aider en priant. Le soir elle prend contact avec les enfants qui auraient pu se croire abandonnés : elle passe voir Niggi qui est chez des amis à Bâle et elle téléphone à Noldi à La Chaux-de-Fonds. Elle suggère à Merke d’appeler de Quervain qui arrive à dix heures. Pendant que Merke et de Quervain examinent Emil, Adrienne est restée dehors, elle ne pouvait pas supporter cela. « Quand Merke sortit, il dit que l’affaire s’était de fait aggravée : on doit l’opérer. De Quervain me demande si j’ai le courage de perdre mon mari sur la table d’opération. Sans opération, aucune chance ; avec opération, une chance sur cent. Moi : Alors, il faut l’opérer. Lui : Je pourrais me faire des reproches toute ma vie. Moi : On doit risquer. Lui : C’est aussi mon avis. Ils l’ont donc opéré pendant deux heures et, à une heure, ils vinrent m’annoncer qu’il était mort » (G 290-292).

Les funérailles Adrienne passe la nuit chez sa mère. « Maman ne voulait pas que je sois seule chez moi ». Dès sept heures le lendemain, Adrienne est Place de la cathédrale. Les Büchi et Oeri sont là. Il y a un tas de choses à régler. Puis dès la fin de la matinée commencent les visites. Dans l’après-midi une délégation de l’Université, une autre du gouvernement, une autre du Grand Conseil (Emil était député libéral au Grand Conseil depuis 1920). « Je devais rester là pour les recevoir. C’était de plus en plus l’obscurité et l’hébétude. Je pensais : maintenant il faut que je prépare tout pour que l’enterrement soit correct. Et après, il faut aussi que je continue, car je ne pourrai plus rien faire, ni élever les garçons, ni vivre seule, ni non plus prier. C’était horrible de penser à tous les Notre Père que j’avais dits ces derniers jours et qui étaient tous faux. Au fond, j’avais pensé : Que ma volonté soit faite. J’ai pensé sérieusement à me suicider. Mettre tout en ordre et puis m’en aller. Je ne pouvais plus rien y voir. Il n’y avait plus là qu’une seule pensée : m’en aller ». Le soir, quand les visites sont finies, Adrienne se met à écrire les adresses pour les faire-part. A neuf heurs moins le quart, la bonne lui annonce encore une visite. « Je fus très étonnée que quelqu’un vienne encore. C’était Merke. Il n’avait pas voulu que je sois seule le soir, il était donc venu un instant. C’était très étrange parce que j’avais pensé m’en aller maintenant, quand j’aurais tout fini. La première chose que j’ai demandée à Merke : Est-ce que vous croyez vraiment en Dieu ? Etes-vous vraiment catholique ? Lui : Oui, je crois en Dieu, la vie tout entière n’aurait aucun sens autrement. Tout ce que nous ferions ou que nous ne ferions pas serait totalement dépourvu de sens. Il commença alors à parler de la mort de son père, et comment sa mère était restée seule, et qu’elle avait aussi deux garçons, et que les deux s’en étaient sortis, et qu’il était convaincu que ce n’était pas seulement dû aux qualités de sa mère mais aussi à l’aide que le Bon Dieu lui avait apportée. J’étais très impressionnée que quelqu’un en chair et en os à côté de moi croie en Dieu. Je ne peux pas dire que ce fut plus clair en moi. Mais quelque chose avait changé. Tout d’abord je ne changeai rien à ma décision précédente. Alors Merke me demanda si j’avais vu Emil. Moi : Non. Lui : Demain matin on ne pourra pas le voir, on pourra le voir dans l’après-midi ; il voulait aussi aller avec moi au Hörnli (le cimetière). Il allait encore m’appeler auparavant. A sept heures. Il dit ensuite d’une manière étrangement insistante : Et vous viendrez au téléphone. Moi : Oui. Lui : Vous et personne d’autre ne répondra. Moi : Oui. Lui : Vous comprenez donc que c’est une promesse que demain matin vous viendrez au téléphone. Moi : Oui. Ce n’est que lorsqu’il fut parti que je compris. J’ai été m’asseoir un moment auprès des enfants qui dormaient. Dans l’obscurité ». Le lendemain, il est sept heurs quand Merke téléphone à Adrienne. Ensuite il est allé la chercher. « D’abord pour aller voir Emil. Là, il a prié. Silencieusement, mais on voyait ses lèvres remuer. Je ne pouvais pas prier. Ensuite nous sommes allés chercher une place (au cimetière). Moi : Peu importe où. Lui : Non, on doit faire les choses avec amour. Quelque part, près du petit bois, il y avait une place que Merke trouva convenable. Emil aimait se promener dans la forêt quand il avait un problème, et maintenant il reposerait simplement à la lisière d’un petit bois ». Deux jours de suite Merke a laissé tomber ses consultations (G 292-293).

« Le lendemain mercredi eut lieu l’enterrement. Ce fut dur. Un cauchemar. A l’église, on m’a placée de telle sorte que j’aie devant moi toute l’assemblée. Ce fut horrible. Ensuite de l’église au cimetière de Hörnli. J’y suis allée en voiture avec Merke et les deux garçons. Merke m’a aussi accompagnée pour l’enterrement. Il a pour ainsi dire tout pris en main ».

Prier ? « Je ne peux pas prier. Rien. Ce n’est pas une prière si on dit : que ta volonté soit faite, et qu’on pense : que ma volonté soit faite. Ça ne va pas. On pense à Dieu comme dans une obsession, mais on ne trouve pas le chemin qui mène à lui. Et ça a continué comme ça » (G 293-294).

Paris Adrienne est ensuite allée à Paris. Elle voulait être seule. Ce qu’elle fait à Paris ? « J’attends… Dieu peut-être. Je vais presque chaque matin à la messe et, la plupart du temps, je reste à l’église toute la matinée. Je ne peux pas prier… J’attends. Comme dans une salle d’attente. Et quand le temps est passé, je pars. De temps en temps je reste à genoux pendant des heures. Je vais toujours à Notre-Dame le matin. L’après-midi dans une autre église. A l’occasion je me promène un peu ça et là, je contemple quelque chose dans une église. L’après-midi, je vais parfois aussi à Villejuif, à l’Institut du cancer. Et je suis allée dans différents hôpitaux et j’ai vu Lenormant opérer. A l’occasion aussi le soir, au théâtre. On est aussi bien là qu’ailleurs. Paris était vide. Et l’espérance sans visage. Six semaines. Pendant des heures je me suis promenée le long de la Seine, j’ai regardé les gens et les magasins, dans l’atmosphère des premiers jours du printemps. Plus aucun ressort pour vouloir quelque chose. Quand il y avait de belles journées, assise pendant des heures dans un café, dehors. Rien ne m’attire à Bâle à part les garçons mais, pour le moment, les deux sont en bonnes mains » (G 294-296).

Puis retour à Bâle. Elle se demande si elle ne doit pas devenir chirurgien. Elle pourrait se permettre d’abandonner un temps les consultations et suivre une formation pendant quelques années. « Mais à cause des enfants, c’est un gros problème ». Elle décide de ne rien décider. Pour le moment, elle reprend les consultations (G 295-296). Incidemment, on apprend plus tard qu’Adrienne a une voiture depuis l’automne 34, sa « chère rosemarie » (G 305).

6. Werner Kaegi

Durant l’été apparaît Werner Kaegi et en outre le docteur Boner, l’instituteur privé des garçons. Werner Kaegi (1901-1979) succédera à Emil Dürr comme professeur d’histoire à l’Université de Bâle ; tout comme Boner, il avait passé son doctorat avec Dürr. Huit jours avant la mort d’Emil, à la dernière session de la Faculté, Werner avait été présenté comme chargé de cours. Et Emil avait demandé à Adrienne de prendre soin de lui. Après les cours aux garçons, Boner « pensait toujours devoir rester une demi-heure » pour parler avec Adrienne. Werner assura plus tard à Adrienne que Borner aussi était épris d’elle. De son côté, Adrienne trouvait Boner beaucoup trop jeune, « et il n’a jamais rien dit ». Werner aida à ranger la bibliothèque d’Emil, il venait pour cela à peu près chaque semaine, et souvent aussi il restait pour le souper. Au bout de quelque temps, il demandait toujours : « Puis-je revenir demain ? » Au fond, Adrienne aime bien qu’il soit chez elle. « J’ai passé des soirées sympathiques avec lui, nous avons parlé de mille choses et, curieusement, il croit en Dieu absolument, foncièrement. Et moi, depuis la mort d’Emil, je ne sais plus bien si je crois en Dieu. Je ne peux plus dire le Notre Père, tout est si creux, et je prie mal autre chose. Cela me touche qu’il croie en Dieu bien que du reste il n’ait aucune confession. Il va sans doute à l’église protestante, mais d’après sa nature il n’y est pas. Il parle beaucoup de Dieu, je ne peux lui répondre que peu de choses parce que je ne sais plus… Et tout est si pénible ». Werner a offert un jour à Adrienne Le vrai visage du catholicisme de Karl Adam (G 296-297. 301).

« J’avais l’impression, d’une manière tout à fait impersonnelle, qu’il avait besoin de quelqu’un, d’une femme. Et il veut le bien, mais il est si peu sûr dans la vie. L’idée ne m’est pas venue qu’il aurait besoin de moi comme femme. Je me suis vue plutôt comme protectrice, parce que cela fait déjà sept ans maintenant que je suis en relation avec l’Université et que je connais les gens et aussi les ficelles ». Un soir de plus où Werner était allé souper chez Adrienne, les enfants étaient là aussi. « Il fut très gentil avec eux. Puis les enfants sont partis avec la bonne, nous nous sommes encore entretenus un moment ». Tout d’un coup il a embrassé Adrienne. Elle fut si étonnée qu’elle n’a pas du tout réagi : ni baiser, ni gifle. « Je crois qu’il s’était représenté ce baiser comme l’introduction à une affaire plus difficile ». Il s’est alors expliqué.

Jusqu’à ce soir-là, Adrienne n’avait jamais pensé à Werner comme à un mari possible. Ensuite ils se sont fiancés (10 septembre 1934). Adrienne estime qu’elle a « toujours besoin de beaucoup de temps quand il y a de tels changements. Elle n’avait jamais pensé à se remarier. « Je voyais ma tâche auprès des enfants et au cabinet médical. Je portais toujours en moi la question de la chirurgie. Et comme j’étais beaucoup invitée et que je recevais beaucoup de visites, je pensais qu’il y avait encore des possibilités d’agir. Peut-être n’ai-je pas suffisamment pensé au fait que depuis la mort d’Emil je me trouvais dans une solitude terrible parce que je ne pouvais pas prier. Naturellement, je ne me suis pas mariée à cause de la solitude, certainement pas. Il avait besoin d’une femme. Et s’il m’aime, pourquoi ne devrait-il pas m’avoir ? Et puis il y a les enfants qui sont là et il les aime bien » (G 296-299).

L’Italie Adrienne part en vacances en Italie, à Sorrente, avec Niggi ; Noldi, lui, est invité à Paris par son oncle pour les vacances d’automne. (On apprend par hasard qu’en 1929-1930 Niggi avait 9 ans, il est donc né aux environs de 1920 ; Noldi, le frère aîné doit avoir un an ou deux de plus que Niggi). « Sorrente. Sans doute le lieu le plus beau où je suis jamais allée. Encore une fois je suis à la mer… La plupart du temps, on descend le matin pour se baigner et prendre un bain de soleil, et on revient pour le dîner… On a du temps. Niggi va pêcher avec les pêcheurs dès cinq heures du matin. Il revient me retrouver à neuf heures et nous descendons ensemble ». De là, elle écrit beaucoup à Werner. « Et d’une certaine manière, je suis très heureuse rien que de penser à lui et à ma tâche. Je lui ai écrit une longue lettre sur les enfants ; je lui disais : Télégraphie-moi tout de suite pour me dire si réellement tu peux être le père de ces enfants » (G299-300).

Adrienne est partie ensuite pour Rome. « A Saint-Pierre j’ai d’abord découvert la pietà. Tout d’abord elle fut tout. Et longtemps après seulement Saint-Pierre. Elle a tout donné… Et néanmoins cela continue. Ce serait follement bon de pouvoir un jour prier à nouveau. Et puis ces quantités de gens qui viennent à l’église et même si, souvent, ils ne prient qu’avec les lèvres, leur intention est quand même bonne. Et j’en suis exclue parce que je ne peux plus prier du tout. Je ne peux que penser à Dieu » . Elle meurt du désir de prier, mais elle ne peut quand même pas mentir au Bon Dieu… « Si seulement je pouvais recommencer à prier ! J’aimerais terriblement recommencer à prier. Un jour, j’ai eu une conversation avec le pasteur Moppert, il m’a conseillé de dire d’autres choses que le Notre Père. Je l’ai fait un peu, mais avec une affreuse mauvaise conscience. Il y a comme un vide, une absence de Dieu, presque comme si Dieu n’existait pas » (G 300-301).

La vie quotidienne Les mois s’écoulent, et les rencontres et les visites et le travail et les vacances. « Le père de Werner est pasteur protestant, un homme très droit ». Au printemps 1935, Adrienne passe dix jours chez les parents de Werner. « Ce fut charmant. Je me suis fort attachée à ses parents. Une sorte de noblesse paysanne, terriblement agréable et correcte ».

Vacances à Caslano avec les garçons, puis à Venise et à Riccione. En automne avec les garçons à Céligny près de Coppet pour deux semaines. Plus tard en Angleterre avec deux amies : le docteur Nüscheler et sa sœur. « Le dimanche, à l’abbaye de Westminster ; j’ai trouvé cela merveilleusement beau ». Adrienne dit à son amie : « Vous savez, je préfère quand même quelque chose de tout à fait catholique plutôt que cette chose entre deux ». Dans cette église, Adrienne a su à nouveau tout d’un coup qu’elle devait devenir catholique.

Notre-Dame à Paris Au retour, Adrienne et ses amies passent quelques jours à Paris. Adrienne retourne à Notre-Dame. « La première fois où j’y suis retournée, j’ai dû pleurer dans un coin. Et j’avais l’impression que maintenant ça avançait en quelque sorte… J’attends encore toujours, mais au moins je sais à nouveau que Dieu est présent ici. Et la lampe du Saint-Sacrement est toujours la même. Autrefois je pensais : ici je dois attendre et attendre. Et cette fois-ci, c’est le Bon Dieu qui m’attend ». Elle est persuadée qu’il n’y a qu’une vérité. « Et je pense qu’elle se trouve dans le catholicisme. Mais pas dans les personnes qui sont catholiques, mais dans la foi, en Dieu. ». Il y a tout ce qui pullule à Notre-Dame : des prélats et des princes de l’Église, « et je ne sais quoi encore ». « On a l’impression qu’ils possèdent la vérité mais qu’ils ne lui laissent pas de place dans leur vie. Mais Dieu pourtant est là… J’ai pleuré à Notre-Dame. Parce qu’il y a vraiment la possibilité que Dieu soit là. C’est comme s’il rayonnait à partir de l’autel. Je ne peux pas indiquer un point. Je sais seulement qu’il remplit toute l’Église. C’est presque comme si on avait entièrement rempli d’air ses poumons. Et on a alors quelque chose qu’on peut transmettre. C’est le Père surtout qui me dit quelque chose. J’ai l’impression qu’il attend. Et il décidera. Et si ce n’est pas effronté : je dois pour ainsi dire m’expliquer avec lui. Me laisser cueillir par lui. Et j’imagine qu’ensuite le Père me fera le don de son Fils ». Comment exprimer sa prière alors ? « Adorer plus que prier. Comme si on regardait une lumière et qu’on se laissait remplir par elle. Et la lumière est beaucoup plus forte que mon obscurité. Si on laisse la lumière nous inonder, on ne peut pas dire après : cette obscurité-là, c’est moi ; car tout est dans la lumière et on est soi-même emporté. Quand on adore, on ne peut pas en même temps penser à soi. L’essentiel seulement, c’est que Dieu existe ». Mais reste le problème du Notre Père qu’elle ne peut plus dire. « Je devrais savoir ce qu’il en est du Notre Père parce que quand on se laisse remplir par la lumière, c’est seulement un travail de la lumière. Et alors on devrait quand même pouvoir dire le Notre Père » (G 301-305).

La suite en 41.10

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