41.1 La vie d’Adrienne von Speyr

 

41.1

La vie d’Adrienne von Speyr

(Résumé)

 

La mission

est plus importante que la vie.

La mort

ne signifie pas un achèvement,

mais un prolongement,

voire un commencement.

 

Adrienne von Speyr

(Sur Mc 1,14)

 

Sigles

A    Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique

F    Fragments autobiographiques

G   Geheimnis der Jugend (Mystère de la jeunesse)

I    Hans Urs von Balthasar, L’Institut Saint-Jean

T  Tagebuch (Journal du P. Balthasar en trois volumes – plus de 1300 pages – numéroté par Balthasar lui-même. Les références ci-dessous se contentent d’indiquer ce numéro)

Sources

1. Hans Urs von Balthasar , Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 13-39. Ces pages donnent un premier aperçu de la vie d’Adrienne, elles ont été publiées en 1968, l’année qui a suivi sa mort.

2. Hans Urs von Balthasar, L’Institut Saint-Jean, p. 17-28 ; 37-75. Ces pages, rédigées en vue du colloque romain de 1985 consacré à Adrienne, vont beaucoup plus loin pour nous la faire connaître. Elles font largement appel au Journal du Père Balthasar.

3. Adrienne von Speyr, Fragments autobiographiques. Quelques années après l’entrée d’Adrienne dans le catholicisme, il a semblé au P. Balthasar que les événements ayant précédé la conversion d’Adrienne seraient précieux pour comprendre son existence extraordinaire. C’est alors – sans doute vers 1945 – qu’il a demandé à Adrienne « de faire un récit écrit de sa vie qui ferait ressortir son évolution intérieure ». Le P. Balthasar ignore le temps que mit Adrienne pour rédiger ces Fragments ; elle y a sans doute travaillé par intervalles jusqu’au début des années cinquante. « Les grandes feuilles une fois remplies (près de trois cents), elle les mettait dans un tiroir de son bureau ; sans doute ne les a-t-elle jamais relues en entier… (On les y a découvertes après sa mort). La première partie du manuscrit, celle qui décrit sa jeunesse jusqu’à son entrée à l’École Supérieure des jeunes filles de Bâle, est écrite en français ». C’est l’un des rares textes publiés d’Adrienne qui n’ont pas dû être traduit de l’allemand ; c’est là sans doute que l’on peut le mieux apprécier son style. « La seconde partie (des Fragments), qui commence à son arrivée à Bâle, est rédigée en allemand, dans un allemand qu’Adrienne n’a jamais complètement maîtrisé, pas plus que le dialecte bâlois » (F 13). Ces Fragments s’arrêtent à la vingt-quatrième année d’Adrienne.

4. Geheimnis der Jugend (Mystère de la jeunesse), d’un caractère purement charismatique, pour lequel le P. Balthasar dut, « en invoquant l’obéissance, demander à Adrienne de se replacer au degré de conscience de ses années d’enfance et de jeunesse. Adrienne y raconte d’une part les mêmes événements que dans Fragments autobiographiques et d’autre part des choses qu’elle avait complètement oubliées. Dans cette œuvre, la recherche de Dieu apparaît plus saisissante encore » (A 13-14). Cette seconde autobiographie s’arrête en 1940, l’année où Adrienne entre dans l’Église catholique.

5. Tagebuch (Nachlassbände 8-10). C’est le Journal du P. Balthasar : plus de 1300 pages.

6. Il faudrait aussi faire le relevé, dans l’œuvre d’Adrienne, de tous les éléments biographiques qu’elle comporte.

7. Enfin il faudra tenir compte un jour de tout ce qui n’a pas encore été publié : souvenirs et notes en provenance d’amis, de parents, de connaissances ou de malades soignés par Adrienne. Et puis aussi toute sa correspondance (Cf. A 14).

Plan

I. Les préparations (1902-1940)

II. La mission (1940-1967)

 

En guise d’introduction


« Si l’hagiographie est si monotone et si fade, c’est soit qu’on ne laisse pas les saints parler eux-mêmes, soit parce qu’eux-mêmes aussi, souvent, ne savent pas parler. Nombre d’entre eux ne trouvent pas l’expression qui convient, aussi en reviennent-ils toujours, par facilité, au Cantique des cantiques, ou bien ils s’en tiennent à un modèle transmis qui leur soutient les ailes mais masque le côté personnel de leur expérience. Ils sont peu nombreux à avoir non seulement pris la parole, mais à s’être aussi exprimés. Et ce petit nombre, qui le connaît ? »

Ces mots de Hans Urs von Balthasar (Grains de blé II, p. 121-2) peuvent nous introduire à la vie d’Adrienne von Speyr. Pour Adrienne, nous possédons la biographie qu’elle a écrite par elle-même à la demande du P. Balthasar et qui s’arrête à sa vingt-quatrième année (Fragments autobiographiques), et de plus des éléments de sa biographie, de 1902 à 1940, qui ont été recueillis des lèvres d’Adrienne par le P. Balthasar (Geheimnis der Jugend). Il n’est pas question de reproduire ici intégralement les deux « autobiographies » de la jeunesse d’Adrienne, mais d’y puiser les éléments qui donnent une certaine idée des « préparations » à sa future mission. Pour la deuxième partie de sa vie (1940-1967), il faut se référer au Journal du P. Balthasar qui a noté, souvent au jour le jour, ce qu’Adrienne lui transmettait ou ce qu’il apprenait d’elle. Biographie monotone ou fade ? Affaire à suivre.

 

 

PREMIÈRE PARTIE . LES   PRÉPARATIONS   (1 9 0 2 – 1 9 4 0)

I. L’enfance (1902-1913)

1. La famille d’Adrienne

Adrienne est née le 20 septembre 1902 à La Chaux-de-Fonds, dans le Jura suisse qui est de langue française. La Chaux-de-Fonds est une ville de 39.000 habitants environ en 2018, à mille mètres d’altitude, elle est située à dix kilomètres de la frontière française ; c’est aussi la patrie de Le Corbusier.

Le père d’Adrienne était Suisse de langue allemande; il exerçait la profession d’ophtalmologiste à La Chaux-de-Fonds. Sa mère, Suisse de langue française, fille d’horlogers et de bijoutiers qui avaient fortune à Genève et à Neuchâtel, s’était mariée très jeune. Adrienne avait une sœur aînée, Hélène, née en 1900, et deux frères plus jeunes : Wilhelm (Willy) né en 1905, qui sera médecin comme Adrienne, et Théodore (Theddy), né en 1913, qui deviendra directeur de banque à Londres (A 14-15). « Nous étions quatre enfants… Nous avions une gouvernante et une vaste chambre de jeux, dans laquelle s’écoulait la plus grande partie de notre existence (F 13).

2. Les enfants

Vers quatre ou cinq ans, Adrienne accompagne un jour sa sœur à l’école. Avant le début de la classe, l’institutrice l’installe à son pupitre et Adrienne se met à lire le livre de sa sœur ; c’était le ba be bi bo bu, mais Adrienne lut à l’institutrice la dernière page du livre. « Elle me fit des compliments, mais cela ne l’engagea aucunement à me garder ; il lui fallut user non seulement d’arguments mais aussi de force pour me faire sortir avant le commencement de la classe, et je me souviens d’avoir amèrement sangloté dans le corridor sombre, car j’avais le sentiment d’une injustice inexplicable : puisque je savais lire, j’avais bien le droit de rester à l’école ! Ma sœur y était bien et ne lisait qu’en épelant! »

« Le dimanche, nous prenions notre petit déjeuner avec notre père. Au lieu du lait habituel, il y avait du chocolat ; il le préparait lui-même, et comme la gouvernante n’était pas là, nous tartinions notre pain comme de grandes filles. Ensuite nous allions à l’hôpital et à la clinique avec papa et lui racontions mille histoires ; à l’hôpital il nous menait chez les enfants malades ou nous laissait à la garde d’une diaconesse jusqu’à ce qu’il ait fini sa visite » (F 13-15).

Adrienne et sa sœur avaient toute une collection de poupées. « J’aimais tendrement les vieilles, celles qui n’avaient plus de couleur ou étaient abîmées ; je les soignais, les pansais, les opérais. Là survenait une difficulté : pour leur rendre supportable l’opération, il fallait une narcose. Impossible d’opérer et d’anesthésier à la fois sans avoir de l’aide. Il me fallait donc inviter Willy, le petit frère, qui avait trois ans de moins qu’elle… Il venait sans trop se faire prier et se montrait très habile anesthésiste. Quelquefois nous opérions encore l’ours ; là il n’y avait pas de nécessité urgente, mais on pouvait retirer et remettre à l’infini la paille de son ventre, y cacher même des friandises, recoudre proprement et s’extasier à la prochaine opération sur tout ce qui se trouvait dans ses vastes entrailles » (F 17-20).

A quarante-cinq ans, dans l’extase, Adrienne retrouve l’état de conscience qui était le sien à l’âge de huit ans; elle ne sait plus qu’elle a quarante-cinq ans, elle n’est plus que la petite fille avec ses pensées et son langage. Se déroule le dialogue suivant: – Sens-tu Dieu? – Qu’est-ce que ça veut dire : sentir? Savoir? Quelque chose comme : être caressée? – Oui. – Comment dire? Familier? Ce n’est pas tout à fait le mot juste. – Alors, comment? – Je suis sa petite sœur… Il voit tout… Il entend tout… Il est partout. Tu sais? Quand tu fais ta prière, ou quand tu manges, ou quand tu joues, tu sais toujours qu’il est là. Mais c’est très drôle, tu sais, parce que tu ne peux pas dire qu’il se cache. Ce n’est pas comme au jeu de cache-cache où quelqu’un va derrière un arbre et on sait qu’il est là. C’est tout à fait différent. – Comment? – Tu ne peux pas le dire, toi? Tu sais tant de choses. Pourquoi les gens ne disent jamais rien? Ils disent toujours « des paroles », mais jamais « des choses ». Qu’est-ce que vous attendez? – Peut-être que toi, tu le diras? – Je ne peux pas l’expliquer. Je ne peux pas répandre des fleurs… sur le chemin du Bon Dieu. Un jour j’ai reçu des violettes… C’était peut-être le premier bouquet que j’ai reçu. Avec les fleurs, j’ai fait un chemin pour le Bon Dieu dans la chambre de jeux. On m’a beaucoup grondé : peut-être que je n’avais pas assez secoué les violettes pour éviter de mettre de l’eau par terre. Mais je leur ai dit que c’était un chemin pour le Bon Dieu. J’avais pensé : s’il est là, il sera peut-être un peu content d’avoir ses pieds sur les fleurs. Mais il n’écrase pas les fleurs. Peut-être que ça lui fera un petit plaisir. Et j’en ai mis plus pour la table de Willy et d’Hélène que pour la mienne. Trois chemins qui partaient de la porte. – Pourquoi cela? – Pourquoi plus? Si le Bon Dieu aime bien marcher sur les fleurs, il ira surtout là où il y en a plus. – Alors tu ne veux pas qu’il vienne aussi à toi? – Mais si. On ne doit pas dire comme ça. Mais je voudrais le forcer un peu plus… à aller, tu comprends? – On peut donc le forcer? – Oh! Oui. Un peu, s’il aime les fleurs. Tu ne crois pas ? (Traduction de Nachlassbände 6, p. 210-1, reproduite dans La mission ecclésiale d’Adrienne von Speyr. Actes du colloque romain 1985, p. 20-21).

3. Monsieur von Speyr

« Mon père était un homme grave. Il parlait peu, avait presque l’air de peser un peu ses mots. Évidemment il jouissait chez nous d’une autorité indiscutable ; peut-être cela était-il même un peu renforcé par le fait qu’il était médecin et ainsi habitué à manier une certaine autorité bien nécessaire dans sa profession… Nous sentions toujours chez mon père une très grande tendresse, mais qui ne s’exprimait pas facilement ; elle perçait par exemple dans le ton avec lequel il avait l’habitude de nous présenter à ses connaissances. Il disait : mes fillettes, alors que nous étions déjà plus grandes que lui, et il n’était pas petit » (F 42-43).

Cela n’empêchait pas Monsieur von Speyr de montrer son autorité quand il le fallait. A quatre ans, comme le font souvent les enfants de cet âge, Adrienne avait voulu montrer sa toute-puissance et s’était montrée insolente ; ça n’avait pas marché avec son père et elle avait eu droit à une fessée mémorable.

« Nous faisions parfois des promenades avec lui… (Mais) ce n’est que plus tard que mon père devint vraiment mon ami ; je sentais à ce moment-là qu’il était bien près lorsque cela allait mal, lorsque les difficultés s’amoncelaient, mais à part des moments-là, je crois qu’il m’était un peu étranger et qu’il m’intimidait vraiment (F 44-45).

4. La grand-mère

La grand-mère habitait une maison de campagne, « Les tilleuls », située aux porte de la ville. Entre la grand-mère et Adrienne, il y a une véritable communion d’âme, sans paroles (A 15). « Nous passions des après-midi entiers chez elle et il était un peu difficile, le soir venu, de rentrer chez soi. C’est chez grand-maman que j’ai appris, toute petite, le recueillement et le silence. Combien de fois, à peine arrivée, après l’avoir embrassée, ai-je demandé : Je peux me taire, grand-maman ? Elle répondait toujours oui.

Lorsqu’elle était seule, je m’installais auprès d’une fenêtre et faisais mille choses ou rien du tout. Jamais grand-maman n’intervenait en me proposant autre chose : elle me laissait vivre et résoudre ou chercher à résoudre mes problèmes. Quelquefois je passais des heures entières le nez à la fenêtre et je regardais neiger ; je ne pense pas qu’il y ait un endroit au monde où il ait autant neigé que dans le jardin des Tilleuls. La neige tombait gravement, elle augmentait le silence ; elle venait directement du ciel, elle apportait un mystère inexplicable.

Quelquefois la grand-mère se mettait au piano et chantait de vieilles chansons, ou bien elle m’apprenait à tricoter et à coudre, me faisait faire des habits pour mes poupées et intervenait aux endroits difficiles. Aucune question ne l’impatientait, mais elle aussi aimait le silence… Elle passait sa journée à sa table à ouvrage, devant une fenêtre, et travaillait pour les pauvres et pour les poupées de ses nombreuses petites filles. Elle lisait peu mais priait beaucoup » (F 15-17).

« Elle nous parlait de sa jeunesse, nous racontait l’histoire de la maison ou beaucoup d’histoires sur le Bon Dieu. Et quand elle nous parlait du Bon Dieu, on comprenait alors qu’elle le connaissait très bien, qu’elle savait très exactement ce qu’il aimait ou n’aimait pas, si précisément qu’elle pouvait le dire à sa place. Et si une fois elle devait nous gronder parce qu’on avait fait quelque chose de mal, elle disait par exemple : L’enfant Jésus n’aurait pas fait cela. Ou encore : Quand Jésus dit : ‘Laissez venir à moi les petits enfants’, il pense naturellement aux enfants qui sont tout à fait en règle, qui ont déjà dit les bêtises qu’ils ont faites et qui désirent ne plus jamais faire quelque chose d’aussi bête ». Dans une armoire, il y avait les confitures, « une quantité de pots. Et quand on lui demandait : Mais, grand-mère, est-ce que tu manges vraiment toutes ces confitures ? – Non, répondait-elle, mais celui qui peut manger lui-même des confitures, doit aussi en avoir pour les pauvres. Elle rendait souvent visite aux malades et leur apportait, ainsi qu’aux pauvres, quelques-uns de ses pots ».

Quand le grand-père et la grand-mère s’étaient mariés, « ils n’avaient pas encore quarante ans à eux deux ». Quand elle était jeune femme, la grand-mère avait fait un voyage autour du monde avec le grand-père et elle avait partout des amis qui lui envoyaient toutes sortes de choses, par exemple des oranges vertes . « Elle préparait les oranges vertes à l’aigre-doux, selon une authentique recette du Japon, pays d’où elles provenaient ; un jour que j’avais pu les goûter, je fis la remarque que je ne les trouvais pas bonnes, mais grand-mère me dit : Moi non plus, mais tu sais, la dame qui me les envoie le fait avec tant d’affection, comme s’il s’agissait de quelque chose de particulièrement bon, qu’on doit aussi les manger comme si c’était particulièrement bon. C’est ainsi qu’elle nous expliquait comment les sentiments peuvent transformer les choses » (F 307-308. 311).

« Toute petite, j’avais reçu un jour un vrai ballon que j’avais attaché au berceau de ma poupée avec une ficelle. Mais pendant la nuit, il éclata ou se dégonfla entièrement, ce qui arrivait souvent, et le matin, quand je voulus aller le chercher, la ficelle traînait par terre avec, à son extrémité, une horrible petite peau violette. Cela me causa une peur affreuse : une chose encore si jolie hier… et maintenant ! » Pour consoler la petite fille, la grand-mère lui expliqua un jour comment les choses se passaient sur la terre, mais qu’au ciel cela ne serait plus du tout pareil. « Au ciel les ballons resteraient toujours, toujours, tels qu’ils étaient. Sur terre, par contre, il y avait beaucoup de choses qui simplement un jour disparaissent et cela nous fait de la peine, mais c’est justement là la caractéristique du monde. C’était comme si le Bon Dieu voulait nous montrer qu’aussi longtemps que tous les hommes ne sont pas bons, il ne peut pas laisser subsister les choses qui nous procurent de la joie » (F309-310).

Dans le jardin de la grand-mère, il y avait peu de fleurs mais beaucoup d’herbe. « Et grand-mère nous montrait souvent combien un simple brin d’herbe est joli, par exemple quand une goutte de pluie ronde et brillante y est suspendue ou qu’un peu de rosée le recouvre le matin. Il nous semblait aussi que c’était lorsque le jardin portait des traces du ciel, de quoi que ce soit venu d’en haut, que grand-mère l’aimait le plus. Je ne saurais dire combien de fois grand-mère nous parla du ciel. Mais on sentait qu’il était quelque chose de tout à fait présent dans sa vie et que chaque fois qu’elle découvrait sur terre une trace du ciel, elle nous parlait de lui tout entier » (F 310).

La grand-maman avait un dé en or, sur le bord extérieur duquel était finement ciselé : ora et labora. « Elle me montra un jour cette inscription, m’expliquant qu’ora signifiait prier et labora travailler. Cela me fit comprendre que l’ora était aussi inclus dans le labora. J’en parlai avec grand-mère qui me dit que la prière se trouvait toujours dans toute la vie, dans tout ce qu’on fait. Grand-mère ne savait pas un mot de latin » (F 313). Quand la grand-mère donna ces explications à la petite fille, c’était l’hiver et il neigeait. Puisque la vie pouvait se changer en prière la petite fille demanda à la grand-mère « si le Bon Dieu envoyait vraiment les flocons de neige pour qu’on remplisse chacun d’eux avec une prière, comme si chaque flocon était un désir du ciel, une invitation à la prière… Grand-mère me dit que oui, mais qu’on ne devait pas croire, une fois les flocons disparus, que tout était en ordre. Il ne fallait pas non plus penser que chaque flocon était un rappel, une demande. Il n’y avait pas que la neige, on pouvait aussi accepter la pluie comme venant de Dieu. Et lorsqu’il faisait beau, il ne fallait pas penser que Dieu ne nous envoyait rien du ciel. Il fallait être aussi uni à lui quand on ne voyait rien. La tombée de la nuit sur le tapis de neige est quelque chose de particulièrement beau, et pas seulement parce que le soir descend. C’est un peu comme si le Bon Dieu voulait nous emmurer ; ce n’est pas du tout terrible, mais au contraire très agréable d’être enfermé dans les désirs de prière du Bon Dieu. Ensuite, quand grand-mère allumait la lampe, la fameuse lampe à gaz, celle-ci était pour moi comme une réponse immédiate que nous donnions au Bon Dieu : Oui, oui, nous sommes là. Il devait voir qu’en nous aussi il y avait une lumière » (F 314).

La grand-maman est morte le jour de Noël 1913. Adrienne et sa sœur ont dit : « Il nous faudra demander la Bible de grand-maman et la lire ensemble tout entière ». Le soir même, Adrienne se mit à chanter à tue-tête dans la chambre de jeux. « Maman a demandé : Pourquoi chantes-tu ainsi ? – Parce que c’est Noël et que grand-maman est au ciel. Maman a dit : Tu es décidément insupportable » (F15-17).

5. L’ange

« Quand j’étais enfant, j’ai souvent, souvent, vu l’ange… Quand j’étais malade, je l’ai vu bien des fois dans la journée… Il fait penser aux histoires du livre du Christ. Et alors on les comprend mieux parce qu’il me les raconte dans le cœur… Il me montre aussi quand je n’ai pas été gentille… On doit lui dire chaque soir tout ce qu’on a fait. Il prie toujours avec moi. Des petites prières qu’il me dit dans le cœur… Nous prions ensemble… On dit un mot et l’ange me montre quelque chose avec ce mot, il me le raconte dans le cœur. ‘Je voudrais tout te donner’ : on dit quelque chose comme ça . Et alors il me montre comment par exemple on pourrait donner sa pomme ou son chocolat au Bon Dieu. Et parce qu’on ne peut pas les donner directement au Bon Dieu, dit l’ange, on peut à la place les donner à un pauvre. Et on convient avec l’ange qu’on les met de côté pour le lendemain. Puis il me montre aussi qu’à part une pomme et un chocolat il y a encore d’autres choses qu’on pourrait donner… Et je voudrais voir le Bon Dieu et le Seigneur Jésus ! »

L’ange lui a un jour parlé des jésuites. « A propos de la vérité. J’avais eu une histoire très bête avec maman. Elle disait que ce n’était pas vrai, et peut-être que pour maman, comme elle avait vu les choses, ce n’était réellement pas vrai. Mais pour moi c’était vrai. Alors l’ange a dit qu’il y a une grande vérité et qu’ensuite il y a aussi une vérité comme celle que maman a, et les deux ne sont pas toujours tout à fait les mêmes. Et il a dit que ceux qui comprennent cela, ce sont les jésuites. J’ai alors dit cela aux autres ; quelques-uns ont écouté, quelques-uns n’y ont rien compris. Mais ceux de la classe au-dessus, eux ont compris, mieux du moins »… L’ange lui a dit alors que les jésuites sont ceux qui aiment Jésus. « Il a dit que j’en étais aussi un. Tant que je suis petite, je peux en être un. Quand je serai grande, ça n’ira plus »… Si maman avait eu toute la vérité, elle ne m’aurait pas grondée parce qu’elle aurait compris que ce que j’ai dit, c’était la vérité. Les jésuites sont ceux qui aiment Jésus particulièrement. Dans leur cœur, ils n’ont pas d’autre place que pour lui…

L’ange me dit si tout est en ordre avec Dieu. Je crois que c’est de lui que j’ai gardé l’habitude le soir si je veux prier. On ne peut pas prier n’importe comment. « D’abord mettre les affaires en ordre. Je regarde les choses avec l’ange et ensuite on peut prier. Maintenant je ne le vois plus, je crois, mais j’ai quand même encore l’habitude de parler avec lui le soir… C’était comme ça quand j’étais petite… Est-ce que c’est vrai qu’on ne peut bien parler avec Dieu que quand tout est en ordre ? Ma grand-mère m’a souvent prise sur ses genoux et j’ai appuyé ma tête contre elle, et elle me racontait une histoire quand dehors il faisait nuit ou qu’il faisait froid… Et quand on n’était pas sage, on avait le sentiment qu’on n’avait pas le droit. Et c’est comme ça aussi avec le Bon Dieu ? » Mais comment savoir si tout est en ordre avec le Bon Dieu ? C’est une affaire difficile. Comment le savoir ? « J’ai un jour demandé à Hélène – la grande sœur – si elle avait déjà réglé les affaires avec l’ange. Et alors elle m’a dit : Qu’est-ce que c’est que cette bêtise ? Et donc j’ai dû rentrer rapidement dans ma coquille »… « Tu es pour la patience, moi pour l’impatience. Mais bon ! Est-ce que je ne suis pas une fille-garçon ? N’ai-je pas l’impatience des garçons ?… Maman dit toujours que je suis un garçon manqué » (G 14-15).

« Il n’est pas toujours simple, l’ange. J’ai dû marcher longtemps avec des chaussures trop petites. Il a dit : Le Seigneur aussi a marché dans une voie qui était difficile. Je ne dois rien dire à la maison ; attendre qu’ils le remarquent eux-mêmes. Ce n’était pas très drôle. Ça a duré quelques semaines ». Et puis chez la grand-mère, pour le goûter, on pouvait toujours choisir le chocolat qu’on préférait. « L’ange a dit : Prends plutôt l’autre, celui qui est plus amer, celui qui n’a pas de noisettes. Le Seigneur a dû un jour prendre quelque chose de très amer… Ou bien je ne dois plus jamais dire quelque chose pour les robes. Je dois toujours user les robes d’Hélène. Ma grand-mère n’aime pas ça. L’ange a dit : Ça ne fait rien. Au Seigneur aussi ils ont ensuite partagé sa tunique… Ou bien le soir, quand ils ont oublié de sucrer la semoule : Ne rien dire ! Il sait toujours des choses comme ça. Mais je l’aime bien quand même. Il pense qu’il doit dire des choses comme ça. Et je ne veux pas le contrister, car tu sais, quand il est triste, on ne peut pas bien prier ». (G19-20).

Et puis « l’ange a dit qu’on doit faire tout de suite ce qu’on voit être juste car ce serait mal d’attendre. Si on dit : demain je vais changer de chocolat chez ma grand-mère, mais aujourd’hui encore une fois le bon, c’est déjà mal. Il dit aussi : le vendredi à table, on ne prend jamais deux fois de ce qu’on aime. Et si on peut s’arranger pour ne pas en prendre du tout, c’est bien ».

Et puis il disait : « Avant Pâques on est toujours malade maintenant. Et ça ne manque jamais. – Pourquoi? – Il a dit : A cause du vendredi saint. Et ce ne sont pas des maladies amusantes où l’on doit simplement rester au lit et lire. On a envie de vomir. On a tellement mal à la tête ou au ventre qu’on ne peut pas lire du tout. Ou bien on est si fatigué qu’on ne peut rien faire. On a mal tout simplement. Et on prie un peu plus que d’habitude » (G 21-22).

Comment prie-t-elle ? « Je m’agenouille toujours pour prier… La prière du soir. Je parle d’abord avec l’ange ». Puis elle prie : « Mon ange, je te prie de regarder dans mon cœur, de voir tout ce que j’ai fait depuis hier et de me dire s’il y a quelque chose de mal ? » L’ange alors regarde toute la journée. Et elle continue : « Comme tu es content aujourd’hui, je te prie quand même de ne pas oublier que la semaine dernière tu étais moins content quand j’avais du désordre et que je suis arrivée en retard à l’école »… Puis l’ange referme le cœur. « Maintenant on n’a pas besoin de penser plus longtemps que la semaine dernière on s’est mal conduit. Et ne pas penser non plus particulièrement qu’aujourd’hui il est content. C’est en ordre, ce n’est plus mon affaire »(G 28).

Au cours des âges, des saints et des saintes ont fait l’expérience d’anges dans leur enfance. Il serait intéressant de comparer.

6. La rencontre avec saint Ignace

« A la maison, nous fêtions toujours Noël le 24 décembre; cette année-là, c’était en 1908, Hélène avait une fête dans la petite école privée qu’elle fréquentait alors, chez les demoiselles Loze, qui nous paraissaient infiniment vieilles et devaient bien avoir trente et quarante ans. Tante Jeanne était venue de la Waldau pour passer la journée avec nous ; elle venait très rarement, et c’est, avec le Noël 1917, la seule fois qu’elle vint à La Chaux-de-Fonds en hiver. Tante Jeanne et moi, nous devions aller chercher Hélène à sa réunion ; maman me fit force recommandations ; sous aucun prétexte – ‘et tu m’entends bien!’ – je n’avais la permission d’accepter quelque nourriture que ce soit des demoiselles Loze ; elles étaient trop pauvres pour qu’on puisse se permettre de prendre de leurs friandises, mais elles étaient si gentilles qu’elles ne manqueraient pas de m’en offrir ; il s’agirait de rester ferme et de refuser. Bien, mes six ans ne doutaient de rien. Il neigeait un tout petit peu, en lents flocons. On m’avait mis un grand bonnet de laine rouge qui formait un peu collet sur les épaules et était tout pointu en haut. Tante Jeanne et moi nous partîmes donc ; arrivées au bout de la rue Jaquet-Droz, je proposai à ma tante : ‘Tu pourrais monter par le chemin habituel qui est la rue de l’Arsenal et moi, je ferai le petit détour par les escaliers du bout’ (Les ‘escaliers’ : il s’agit d’une ruelle en escalier). Tante Jeanne ne trouva absolument rien à redire. Comme je montais l’escalier qui longeait une sorte de chantier, un homme descendit à ma rencontre ; il était petit, plutôt vieux et boitait un peu. Il me saisit par la main, je fus d’abord réellement effrayée, mais me mis à le regarder ; il dit : ‘Je croyais que tu viendrais avec moi, ne veux-tu pas ?’ Je dis, avec une sorte d’effroi (était-il bon de dire non à un pauvre?) : ‘Non, monsieur, mais bon Noël’. Il lâcha immédiatement ma main ; il me sembla qu’il avait l’air un peu triste. Je continuai mon chemin, et tout le temps je me dis dans les jours suivants : ‘J’aurais peut-être dû dire oui, mais il fallait bien dire non’. Quand je racontai l’histoire à tante Jeanne, elle fut fort effrayée et me défendit de la quitter. Chez les demoiselles Loze, tout alla très mal ; les élèves avaient fini de goûter, il y avait encore des plats entiers de meringues et elles m’obligèrent littéralement à en prendre. J’en mangeai une, avec l’impression qu’il eût vraiment été trop mal de refuser – d’ailleurs tante Jeanne consultée approuva. Et je sais vraiment que je n’ai pas désobéi à maman par gourmandise, mais pour ne pas vexer les ‘vieilles’ demoiselles. Rentrée à la maison, je fus très fortement grondée par maman qui tout de suite me demanda si j’avais mangé quelque chose et apprit de tante Jeanne l’histoire avec l’homme. En ce temps-là, je pleurais facilement, et je n’avais pas encore réussi à sécher mes larmes lorsque maman sonna pour l’arbre ».

Ce récit de la rencontre avec saint Ignace, rédigé par Adrienne en français, a été traduit pour l’édition allemande des Fragments autobiographiques : Aus meinem Leben. Ce texte allemand a été retraduit en français et c’est lui qui figure sans doute dans le livre de Hans Urs von Balthasar, Adrienne von Speyr et sa mission théologique, p. 392-4. D’où les nombreuses variantes d’avec le texte reproduit ci-dessus.

Adrienne indiqua plus tard au P. Balthasar le lieu exact de cette rencontre avec l’homme (A 17). Adrienne « s’était parfaitement rendu compte qu’il n’était pas comme les autres : il n’était pas de ce monde et pourtant, en même temps, il appartenait tout à fait à mon monde. Elle se disait : On ne va pas avec un étranger, et aussitôt elle s’interrogeait : Est-il donc un étranger ? Une grande misère, et en même temps quelque chose de simple, de touchant, rayonnait de lui. Si j’avais dû dire ce qu’il faisait dans la vie comme profession, j’aurais d’abord dit : c’est un pauvre… Bien plus tard, dans de nombreuses visions, elle a vu et reconnu Ignace » (F 23-25). Vers la fin de sa vie, Adrienne était encore pleinement convaincue de la réalité de cette rencontre (T 2347).

Question : Est-ce que tu penses que l’homme a quelque chose à faire avec Noël ? Adrienne : « Il a voulu se faire plaisir. Il y a beaucoup de gens qui ont plaisir à rencontrer une petite fille. Mon père me dit : Ma petite fille triste. Mais je ne suis pas très triste ». Pourquoi est-elle triste ? « A cause du Bon Dieu. Il y en a tant qui ne l’aiment pas ». Tu l’aimes bien ? « Oui, mais je ne lui fais pas plaisir. Je n’ai pas fait plaisir non plus au vieil homme. Je ne fais pas plaisir non plus à maman » (G 94).

Le soir de cette rencontre avec l’homme, la petite Adrienne a écrit cette histoire dans un petit carnet. Elle a six ans, sait à peine écrire : « J’ai vu un homme. L’homme a dit : Viens . J’ai dit non. J’ai pensé oui. Maintenant je dis oui. Je viens ». Elle a mis le petit carnet dans son cartable, sa maman l’a vu et l’a grondée ; elle l’a pris. « Maman a pleuré. Elle a dit : C’est terrible, cette petite est déjà si… Je n’ai pas compris le mot. Le soir j’ai prié pour l’homme quand maman a déchiré le carnet ». Depuis cette rencontre avec l’homme, elle doit toujours penser à l’homme quand elle pense au Bon Dieu. « L’homme prie, Didi (Adrienne) prie. Nous prions ensemble ».

Elle aime prier. Elle aime bien prier avec les petits moutons. « Le Seigneur est avec les moutons. Je le vois toujours à la Waldau. Et alors ils ont un faux berger, les petits moutons, et tu dois imaginer le Seigneur. Maintenant c’est comme ceci : au ciel, le Seigneur est avec les moutons. Et à la Waldau on ne voit que les petits moutons, mais parce qu’au ciel on sera un petit mouton, tante Jeanne vient toujours avec moi dans l’alpage, je ne peux pas y aller toute seule, c’est trop loin… Et là je prie : Je voudrais être au ciel et être aussi un petit mouton blanc… Ou bien je dis : L’homme et Didi demandent au Bon Dieu de faire beaucoup, beaucoup, beaucoup de moutons blancs… Jésus est l’ami des enfants ». (On dit à Adrienne que Dieu bénit les enfants). « Qu’est-ce que ça veut dire : bénir ? » (Ça veut dire aimer). « On le bénit aussi quand on l’aime ? Tu as aussi un cœur gentil et un cœur mauvais ? Quand je veux être gentille, c’est mon cœur gentil qui veut, celui en qui est Jésus, et puis tout d’un coup je ne sais plus, et alors vient l’autre cœur. Quand maman m’a grondée, j’ai toujours l’autre cœur après »… « On voit tout mieux quand on est toute seule (avec le Bon Dieu naturellement)… Je sais bien que je dois suivre l’homme s’il suit le Bon Dieu » (G 89-91).

Adrienne a six ans. A l’école, avec de petits disques en carton multicolores, elle compose des lettres. Elle dessine en majuscules les lettres I et L. C’est le premier mot qu’elle a écrit. L’ange lui a dit : I L : c’est lui qui lui a envoyé l’ange. Mais c’est un mystère. On devrait dire I – L. L’un après l’autre. Mais la petite fille ne sait pas qui c’est. (C’est Ignace de Loyola).

Est-ce que la petite fille peut faire encore quelque chose ? Elle défait les lettres I et L, elle les mélange (« ainsi le voulait la maîtresse ») et elle recommence ensuite lentement à composer deux lettres : I et J. Qu’est-ce que cela veut dire ? « Elle dit : La première lettre, c’est le même qu’avant. Et la deuxième est son ami, il s’appelle Jean. Mais je ne sais pas qui c’est ». (C’est Ignace et Jean l’apôtre).

Les connaissances mystérieuses (l’ange, saint Ignace) « que la petite fille ne pouvait pas encore vraiment comprendre, eurent pour conséquences que la religion protestante qu’on lui enseignait (avec de forts accents anticatholiques) lui parut insuffisante, ce qui la lança, durant des dizaines d’années, dans une recherche des éléments qui lui manquaient » (I 18).

7. L’école primaire

« L’école ne m’a jamais procuré que de la joie. Je crois ne m’y être jamais ennuyée et avoir aimé autant les leçons que les récréations ; tout m’enchantait, j’allais de découverte en découverte… J’aimais tous mes petits camarades, qui étaient très différents. Il y avait Maurice aux doigts et aux cahiers toujours tachés d’encre ; la maîtresse lui faisait montrer toutes ses taches et nous expliquait qu’il était pour nous un bien mauvais exemple. Je l’admirais de savoir être si sale et surtout de posséder un vrai canif avec lequel il pelait sa pomme de dix heures que nous autres, nous mangions telle quelle ».

« Dans mon carnet du samedi, il y avait quelquefois la mention peu honorable : ‘Babille’ ; et quand mon père, avant de donner la signature requise, me demandait : ‘Pourquoi donc babilles-tu, à la maison tu es si silencieuse ?’, je lui expliquais : ‘Je ne parle pas beaucoup mais je demande’. Et mon père continuait son enquête : ‘Que leur demandes-tu donc ?’ Ma réponse était courte : ‘Tout’. Et vraiment, je crois que j’étais insatiable, il fallait que je sache leurs préférences et leurs chagrins, et tout ce qui concernait leurs frères et sœurs ; et lorsque Lilly m’eut dit qu’elle était une enfant adoptée, ma tendresse pour elle n’eut plus de bornes, ce qui ne m’a pas empêché un jour de lui demander gentiment : Veux-tu du sucre ? Et de lui enfiler une cuiller de sel dans la bouche ».

A l’école primaire où Adrienne est entrée avec sa sœur, Hélène avait comme maîtresse Mademoiselle Vermot dont le frère était curé. Impossible de savoir ce qu’était un curé ; toute la question était de savoir s’ils avaient le même Bon Dieu que nous, mais personne ne pouvait me renseigner… Un jour j’ai pris mon courage à deux mains et cherché Mademoiselle Vermot dans sa classe. Je me souviens qu’avec les huit ans, j’étais aussi grande qu’elle, et alors, au lieu d’aborder directement mon sujet, je lui ai d’abord demandé : ‘Est-ce que vos élèves savent toujours que c’est vous la maîtresse ?’ Et puis très vite, et un peu bas : ‘Est-ce que c’est très difficile d’être maîtresse quand on est la sœur d’un curé ?’ Je ne me souviens absolument pas de sa réponse, mais elle ne m’en a pas voulu de mon indiscrétion, car elle m’a permis quelquefois de passer la récréation avec elle ».

C’est dans cette école primaire qu’Adrienne fait la connaissance avec la maladie des autres, ce qui l’a renforcée dans l’idée de devenir médecin. Jean avait le diabète, il devait refuser toutes les friandises et il lui en coûtait terriblement. « J’étais gourmande ; pourtant, lorsque je le voyais manger, souvent après l’avoir mendié chez les autres, ce qui lui faisait du mal, cela me faisait une vraie peine ; aussi lui ai-je proposé : C’est peut-être plus facile de ne pas manger de chocolat, si tu sais que je n’en mange pas non plus ? Il n’a pas très bien compris, mais paraissait pourtant enchanté. Il m’a demandé : Combien de temps ne mangeras-tu pas de chocolat ? J’ai dit : Aussi longtemps que nous serons ensemble à l’école ».

L’une des maîtresses d’Adrienne, Mademoiselle Hammel souffrait d’asthme ; « elle était petite et grosse, et vraiment bien laide, elle devait venir très tôt à l’école pour se remettre de son essoufflement avant de commencer la classe ; elle parlait d’une toute petite voix ; sitôt qu’elle l’élevait, elle avait des crises. Et comme nous l’aimions bien, nous nous tenions très tranquilles pour ne pas l’obliger à se fatiguer inutilement. Un jour je lui ai proposé, comme si c’était la chose la plus simple du monde : Je pourrais donner les leçons à votre place. Elle s’est montrée d’abord un peu sceptique, puis a accepté. Dès ce moment, je l’ai secondée de mon mieux ; je faisais la lecture à haute voix, dictait les dictées, corrigeait les ardoises : cela m’allait tout à fait ; je m’amusais beaucoup, et pour bien montrer que je ne prenais pas tout cela très au sérieux, pendant les récréations, je jouais à tous les jeux bruyants que je n’appréciais pas beaucoup et me laissais prendre un peu trop facilement ».

« Le chemin de l’école était peuplé de joies ; en hiver lorsqu’il y avait beaucoup de neige, j’avais grand plaisir à ne pas marcher sur la rue déblayée mais à sauter d’un tas de neige dans l’autre ; le coiffeur de mon père m’a dénoncée à mes parents, ce qui m’a valu d’être couchée un soir sans souper, mais ne m’a empêché de recommencer bientôt, peut-être le lendemain déjà » (F 20-23).

8. L’école du dimanche

Le dimanche à onze heures, il y avait l’école du dimanche… Avant de partir, Adrienne et sa sœur Hélène devaient réciter leurs versets à leur mère. Des jeunes filles appelées monitrices faisaient réciter les versets aux enfants. Puis arrivait le pasteur qui faisait un sermon facile à comprendre. Parfois les enfants pouvaient indiquer eux-mêmes au pasteur le cantique qu’ils désiraient chanter. « J’indiquais toujours le même et je criais de toutes mes forces : le 285. ‘Entends-tu l’appel du maître ? Il te veut pour moissonneur. Réponds-lui : oui, je veux être, ô Jésus, ton serviteur’. Et chaque fois il me semblait que je m’engageais à nouveau à quelque chose qui me dilatait tout entière, me coupait presque la respiration et me rendait heureuse. Et cependant je ne savais pas trop à quoi je m’engageais. A un service, certes, mais auquel ? Longtemps j’ai pensé qu’il s’agirait d »être missionnaire. Quand je serai grande, j’irai dans les missions. L’ange l’a promis ». Pourquoi aller dans les missions ? « Pour que tous croient. Qu’il y ait beaucoup de jésuites qui tous aiment le Seigneur Jésus » (G 18). Mais jamais elle n’a abandonné pour autant l’idée d’être médecin.

C’est en fréquentant cette école du dimanche qu’un jour elle eut l’idée très nette que quelque chose n’était pas en ordre. Et un soir elle comprit : toutes les histoires du Nouveau Testament manquaient de mère. Une fois par an, un missionnaire revenant de la mission venait en parler aux enfants. Il était parfois permis de poser des questions. Un jour donc Adrienne se risqua : « Les petits nègres n’auraient-ils pas aussi besoin d’une maman à côté du Seigneur ? » Le missionnaire la rassura : dans la mission il y avait aussi les femmes des missionnaires et aussi des institutrices. Conclusion intime d’Adrienne : il n’a rien compris du tout. Puis elle eut un doute : peut-être que ce besoin de maman n’existait pas chez les autres enfants. Impossible de savoir. Ce fut décidé : elle ne poserait plus de questions à l’école du dimanche. – Curieusement, la petite fille était en attente de Marie ! (F 39-42).

Il y a beaucoup de chahut à l’école du dimanche. Pourquoi ? « Parce que c’est ennuyeux ! Ce n’est amusant que lorsqu’on peut jouer de l’harmonium ». De temps en temps elle doit pleurer parce qu’elle doit aller à l’école du dimanche. Parce qu’elle est triste… Quand l’ange raconte les choses, c’est tout différent qu’à l’école du dimanche » (G 17-18).

9. La Waldau

Pendant les vacances, il a la Waldau, le grand asile d’aliénés des environs de Berne dont l’oncle d’Adrienne, le frère de son père, était le directeur ; la tante Jeanne, sœur du directeur, menait la maison. Comme tante Jeanne aimait surtout Hélène, qui était « son trésor », l’existence dans cette maison tenait un peu du cauchemar pour Adrienne.

Par contre il y a avait un accord très profond entre l’oncle et Adrienne. »C’était comme une entente tacite ; nous étions en quelque sorte complices. Le matin il prenait son petit déjeuner tout seul dans son bureau, à six heures précises immuablement ». Adrienne allait souvent le rejoindre espérant que son oncle l’aiderait à combler ses lacunes en géographie. Tout à coup l’oncle disait : « Tu vas m’aider, veux-tu ? » Bien sûr Adrienne voulait. « Et il me demandait d’aller jouer tout simplement avec ma poupée auprès d’une dame très triste parce qu’elle ne pouvait pas avoir sa petite fille à elle, ou de faire un domino avec une vieille demoiselle qui se fâchait toute seule, à haute voix… Tout me paraissait simple et naturel. Aucun problème spécial ne se posait, mais j’avais parfois l’impression d’être la grande personne au milieu d’enfants plutôt difficiles.

Auprès de certaines malades, la situation était pénible, je me sentais entourée de souffrances et j’aurais aimé savoir comprendre un peu et aider ; il y avait des larmes et de la douleur visible, et j’avais de la peine ensuite à reprendre mon existence parmi les miens… Parfois on me permettait aussi, ou même on me demandait, d’aller parmi les malades agitées. C’était presque ce que je préférais. Je m’installais auprès de celle qui me paraissait la plus excitée, arrivais peu à peu à lui donner la main, à la caresser un peu comme celle d’une amie, et elle se calmait, finissait même par s’endormir » (F 45 -47).

10. Les deux dernières années d’école primaire

L’une des maîtresses d’Adrienne lui dit un jour qu’elle devrait devenir institutrice plus tard. Adrienne répondit non : « Je serai médecin ». Sur quoi la maîtresse se récria : « La médecine, ce n’est rien pour une femme. Mieux vaut être institutrice ».

A l’école, une fille lui dit un jour : « Tu sais, les catholiques mangent le Seigneur, par petits morceaux ; à chaque messe, on le distribue comme du pain ». Adrienne était horrifiée. Une autre fille se mit à chanter à tue-tête : « Catholique, à la bourrique ». Tel était le climat ! Si on avait demandé à Adrienne ce que sont les catholiques, elle aurait répondu: « Ce sont des gens qui sont pauvres et qui souvent ne sont pas lavés ».

Elle a eu un jour « une maîtresse qui était propre, mais pourtant catholique, Mathilde Zehnder. Elle avait un très haut col parce que les catholiques doivent avoir ça. Parce que sinon on ne les laisse pas entrer à l’église le dimanche… Elle était gentille. Il y a donc des catholiques qui sont gentils ». Adrienne aimait parler avec elle pendant les récréations. « Elle a toujours dit que j’étais son petit ange… J’ai dit un jour à Mademoiselle Zehnder que j’aimerais aller un jour avec elle à l’église catholique. Mais elle n’a pas voulu… Ce n’était pas par curiosité » (G 20).

Adrienne se disait dans sa petite tête que les catholiques devaient quand même être un peu bêtes « parce qu’ils doivent toujours interroger le curé quand ils veulent faire quelque chose » (G 18-19).

Un jour, à la sortie de l’école, Adrienne est surprise par l’orage. Nadine, une compagne, l’invite alors à entrer chez elle. Le père de Nadine était facteur, ce qui impressionna beaucoup Adrienne. En mangeant des tartines bien beurrées et confiturées, le climat se dégèle. Tout à coup quelqu’un dit : « C’est faux comme la messe ». Et le père de Nadine expliqua : « Non, il faut dire : faux comme la peste ». S’engage alors une conversation entre Adrienne et le papa de Nadine. Adrienne : Qu’est-ce que c’est que la messe ? – Le culte des catholiques. – Vous êtes catholique ? – Non. Dieu merci non, il faut les comprendre, et c’est mal d’abaisser leur messe. – Adrienne demande ce que c’est qu’un curé. Réponse : Ils n’ont pas de femme, mais c’est leur affaire. – Pourquoi est-ce que les protestants n’ont pas de messe ? – Parce qu’ils ne savent plus chanter, ils sont devenus sévères. – Si je chante un cantique, est-ce que ce n’est pas une messe ? – Non, parce que tu n’es pas un curé. – C’était clair comme de l’eau de roche et Mademoiselle Vermot n’avait pas tant de malchance d’être la sœur d’un curé.

A la maison, la pratique de la religion était assez singulière. Par exemple la célébration de Noël n’avait aucun caractère religieux. Adrienne n’arrivait pas à comprendre pourquoi, à l’école du dimanche, on célébrait Noël comme la naissance de l’enfant Jésus tandis que chez elle il s’agissait uniquement d’arbre illuminé et de nombreux cadeaux. « Je suis toujours triste à Noël, un peu. C’est toujours quelque chose d’autre… Je suis heureuse quand je reçois une titti (une poupée) ou des couleurs pour peindre… Mais Noël, ce n’est pas ça. C’est autre chose. J’attends un très grand cadeau. Je ne sais pas quoi. Un cadeau du Bon Dieu… Tous ceux qui prient en reçoivent un, non ? Jusqu’ici je ne l’ai pas reçu. Je l’attends et puis il n’arrive pas… Avant d’allumer l’arbre, nous allons nous promener avec mon père. Et il achète des marrons. Si on ne pense pas à Noël, c’est amusant. Mais on ne peut dire à personne que ce n’est pas le vrai Noël » (G 92).

Une année, elle a pris un petit Testament et elle a lu tout doucement l’évangile de Noël pour elle toute seule pendant que les bougies brûlaient. « Mais maman n’a pas apprécié du tout cette manière que j’avais de me singulariser ». Adrienne ajoute que ses parents avaient pourtant de la religion et qu’ils allaient de temps à autre à l’église. Noël lui a toujours laissé, malgré toute la joie qu’elle éprouvait à voir tant de ses vœux réalisés, une vague impression de vide et d’amertume. « Il me manquait quelque chose. J’avais cherché à combler ce vide en lisant l’histoire de Noël, mais je ne saurais dire si cela m’avait alors vraiment suffi, car déjà à ce moment de ma vie je sentais comme une question sans réponse qui grandissait en moi et m’inquiétait souvent, mais pas de façon continue ».

Quand Adrienne était petite, elle a écrit « un tas de choses ». « Quand j’avais dix ans environ… par exemple une histoire en vers comme ça :

Enlève les petites filles, les petites filles impatientes

Qui pourraient devenir méchantes,

Pose-les sur un grand nuage,

Fais-les jouer avec leur ange,

Mais ne laisse pas redescendre

Les petites filles impatientes

Qui pourraient devenir méchantes.

 

Enlève les mamans impatientes,

Qui pourraient devenir méchantes.

Pose-les sur un grand nuage,

Fais-les parler avec leur ange,

Mais ne laisse pas redescendre

Les mamans impatientes

Qui pourraient devenir méchantes.

 

Le Bon Dieu aimerait bien que nous soyons tous gentils… Et je pourrais devenir très méchante. Peut-être que déjà je suis méchante. Et alors il vaudrait mieux que le Bon Dieu vienne me chercher avant qu’on soit méchante. Et quand il est venu chercher quelqu’un, il doit le garder. Mais on ne peut pas toujours dire : Enlève, si le Bon Dieu ne le veut pas. C’est pourquoi j’ai écrit sur la page suivante :

Si tu ne veux pas ce que je veux, moi je veux ce que tu veux. Et si tu ne veux pas enlever, tu pourrais bien donner. Fais descendre l’ange et le glisser dans le cœur de la petite fille impatiente qui ne veut pas devenir méchante, et le glisser dans le cœur de la maman impatiente, pour qu’elle ne devienne pas méchante ». Maman a ensuite vu ça et elle n’a pas aimé… Elle a dit que je faisais comme si j’étais une enfant martyre » (G 88-89).

Puis Adrienne change d’école et d’institutrice. La nouvelle maîtresse s’appelait Mademoiselle Bandelier, elle était tout petite et très vive. Elle marqua tout de suite une grande préférence pour Adrienne, qui détestait cela. Un jour la maîtresse était sortie de la classe pour un instant , il y avait eu du bruit. Quand elle rentra, elle était fâchée que ses élèves n’aient pas été tranquilles, elle donna une gifle à une fille qui non seulement n’y pouvait rien, mais encore se trouvait être la moins douée et la plus pauvre probablement de toute la classe. D’un bond Adrienne se leva et appliqua une bonne gifle à la maîtresse. (On a du mal à se représenter la scène aujourd’hui). Cela provoqua naturellement une énorme histoire. « Mais mon père ne fut pas fâché du tout, commente Adrienne. Il m’expliqua que j’avais eu bien tort, tout en ayant absolument raison ». Ce ne fut d’ailleurs pas la seule fois qu’une histoire semblable arriva à Adrienne.

Quand la mère d’Adrienne lui annonça annonça qu’un petit frère ou une petite sœur s’annonçait pour le printemps, le soir dans son lit Adrienne n’arrêta pas de prier. « J’étais si heureuse que je priais sans paroles, toute en bonheur ; mes mots n’auraient pas suffi pour remercier le Bon Dieu ».

L’année de la naissance du petit frère, Théodore (1913), après les vacances à la Waldau, Adrienne alla trouver son père dans son cabinet de consultation pour lui demander de l’inscrire au lycée pour le printemps suivant puisqu’elle voulait devenir médecin. « Je ne me souviens plus de ce que dit mon père ; je sais qu’il était grave ; il me promit de réfléchir à la chose ». Il s’avéra bien vite que la mère d’Adrienne ne voyait pas ce projet d’un bon œil. « Elle n’avait pas envie de me voir dans un lycée créé pour les garçons et qui admettait quelques filles, un peu comme une faveur. L’idée que sa fille puisse vouloir faire médecine lui apparaissait prématurée et un peu fantasque. Elle dit : Laide comme tu es, tu ne te marieras sans doute jamais, il faudra probablement que tu gagnes ta vie toi-même ; tu pourrais devenir institutrice, cela te permettrait de rester encore deux ans au collège primaire et ensuite tu serais à l’école supérieure des jeunes filles ». Mais ce petit discours répété maintes fois ne changea rien à la conviction d’Adrienne : « Mon chemin à moi était tracé, je serai médecin… Le choix était fait depuis longtemps ».

A la maison, à l’école, la vie continuait comme d’habitude. Mais Adrienne avait souvent mal au dos depuis longtemps, elle avait parfois de la peine à se traîner, elle devait faire de la chaise longue ou rester couchée. Un jour « la radiographie révéla que trois vertèbres avaient été atteintes par une spondylite lente ». Obligée au repos, elle avait beaucoup de temps libre. Les devoirs de l’école étaient trop faciles pour elle, elle les expédiait rapidement et il lui restait beaucoup de temps pour lire et aussi pour travailler pour les pauvres. « Je ne sais combien de chemises et de jupes j’ai cousues et festonnées, ni combien de bas j’ai tricotés ».

Quand elle eut la permission de se promener un peu, elle en profita pour errer un peu dans les quartiers pauvres… « Je rêvais à ma profession. Je serai médecin de pauvres… Quelquefois je priais un peu en me promenant, mais au bout d’un ‘Notre Père’ je ne savais plus rien ; alors je prenais un verset de la Bible avec moi, un peu comme un compagnon, je le répétais tout bas, m’attardant à chaque mot ». Un jour elle vit un homme tout seul devant une porte fermée ; il disait en criant : Nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ! Elle s’approcha tout doucement, lui prit la main et dit : « Il ne faut pas faire ainsi de la peine au Bon Dieu ». Il sentait le vin ou quelque chose de plus fort. L’homme la regarda et lui dit : « Mais tu es la petite au docteur, rentre chez toi et dis à ton papa qu’il ne faut pas qu’on te laisse aller dans le quartier des ivrognes ». Finalement, elle partit, elle était triste ; il fallait qu’elle devienne médecin des ivrognes.

En février 1914, une étudiante en médecine est invitée un jour pour le dîner. De la conversation entre le père d’Adrienne et la jeune fille « blonde et élégante », Adrienne ne perdit pas une miette. Elle comprit alors que la médecine était une science vivante, ce qui déjà à cette époque, voulait dire pour elle, bien que confusément encore : « En Dieu, vivante en Dieu ; car je ne concevais pas de vie possible en dehors de lui ».

La suite en 41.2

 

 

Hôtellerie
Vous souhaitez faire une pause spirituelle ?

Hôtellerie de l'Abbaye

Spiritualité
Découvrez les richesses de la foi avec d'autres croyants.

Spiritualité

Paroisse
Célébrez les mystères de la foi avec d'autres croyants.

Wisques - Paroisse


LiensMentions légales | création site web arsitéo