42/1. Les lois du Royaume

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Les lois du Royaume

Matériaux pour l’intelligence de la foi

 

Introduction

« Aussitôt après sa conversion, c’est une véritable cataracte de grâces mystiques qui commence à déferler sur Adrienne von Speyr… Bien des lois du Royaume des cieux lui sont révélées ». (HUvB, AvS et sa mission théologique, p. 26-27). Ces « lois du Royaume des cieux », matériaux pour l’intelligence de la foi (foi chrétienne, théologie, spiritualité), constituent une part importante du « Journal » de HUvB. La plus grande partie de ces matériaux n’a pas été intégrée dans la « Vie » d’Adrienne, pour ne pas l’allonger. Il vaut la peine pourtant de s’en faire une petite idée, d’où cette fenêtre qui en propose un certain nombre. Dans ces « Lois du Royaume », il n’est pas souvent question littéralement de « lois » ni de « Royaume », il est surtout question de Dieu et de l’homme en marche.

1. La sécheresse dans la vie spirituelle Une très belle soirée où Adrienne parle tout à fait naïvement de sujets religieux. Sa dévotion à la Mère de Dieu, qu’elle salue toujours instinctivement quand elle entre dans une église. Également à l’autel elle voit et perçoit la Mère. Et ce n’est que lorsqu’elle a pris le chemin par la Mère qu’elle arrive au Seigneur dans l’hostie. Nous parlons longuement du sens de la sécheresse dans la vie spirituelle. Elle pense que c’est vraiment l’état normal de sentir en quelque sorte le Christ lors de la communion, que c’est une espèce de désordre si ce n’est pas le cas. Je le conteste. Elle s’explique : des gens simples, par exemple une jeune femme tracassée, chagrinée, qui va à l’église, recevra certainement de Dieu consolation et joie. Pour les membres des ordres religieux, il en va autrement bien sûr. Au début, il sont pleins d’un enthousiasme qui ne doit pas être dans tous les cas de la piété; cet enthousiasme se refroidira certainement un jour, ils courront le danger de faire des réductions dans l’offrande parfaite. Pour eux doivent venir des temps de sécheresse qui seront tout à la fois de leur faute et un moyen d’éducation voulu par Dieu (15 février 1942).

2. La nature du péché – Les hommes ne voient pas ce qu’est vraiment le péché. Ils “ne savent réellement pas ce qu’ils font”. Pour les “petites gens”, cela peut passer pour une excuse. Mais nous, nous devrions quand même savoir. Dans cette compréhension de la nature du péché, il ne s’agit pas d’un plus ou d’un moins, mais de quelque chose d’indivisible. Ou bien on le voit ou bien on ne le voit pas. On peut toujours et toujours cataloguer et confesser ses petites et ses grandes fautes, “faire de petits tas” et les “décharger” et scruter sa conscience à la recherche de petits tas de ce genre et n’avoir encore rien vu du tout de la vraie nature du péché. Il se trouve tout à fait ailleurs. Dans l’attitude la plus profonde, la plus essentielle de l’homme, cachée mais tout à fait réelle. “Ne pas suivre l’appel de Dieu”. Et justement cela, le fait de ne pas prendre au sérieux le péché et son poids, c’est le péché. D’un autre point de vue : l’aspect irrémédiablement mesquin, libidineux, sale, égoïste, mercantile, de nos sentiments vis-à-vis de Dieu (25 Février 1942).

3. Le pardon de Dieu – Adrienne dit tout à coup : Savez-vous ce qu’est le pardon de Dieu? Elle m’explique plus précisément ce qu’elle veut dire : du matin au soir, à proprement parler, Dieu ne fait rien d’autre que pardonner, globalement et en détail, des choses grandes, moyennes et petites, toujours et partout. La somme de pardon qui s’accumule peu à peu! Et l’aspect douloureux du pardon! C’est cela qu’Adrienne voit maintenant uniquement. Pourquoi ne voit-elle pas l’autre aspect? Le P. Balthasar : Parce que c’est justement le secret de celui qui pardonne qu’il ne le montre pas à celui qui reçoit le pardon. C’est à ce secret qu’Adrienne a part maintenant (27 février 1942).

4. La honte du péché - Adrienne est plongée dans la honte du péché. Cela lui soulève plus d’une fois le coeur de voir les plus petites impuretés qu’elle regarde d’habitude sans répugnance comme médecin : c’est au fond le péché qui cause la nausée. En ville, elle voit des personnes qui pataugent dans le péché jusqu’aux oreilles. Il leur colle partout : aux vêtements, aux cheveux, à la peau… Elle en perd presque connaissance. Arrive alors l’appel pressant : A l’aide! C’est elle justement qui doit tendre la main. Elle sent là sa vocation. Mais que faire pour une telle mer de péché? Elle pose la question presque avec défi (Juin 1942).

5. L‘amourAdrienne parle souvent maintenant de l’amour de Dieu. « Savez-vous au fond ce qu’est l’amour? » Je réplique que c’est sans doute une question qu’on ne peut pas poser. Aujourd’hui elle m’a dit qu’elle comprend maintenant que l’amour est vraiment toujours inquiet. Même l’amour brûlant entre deux personnes est toujours inquiet. On pense que cette inquiétude pourra cesser plus tard, que viendra un temps où l’amour sera grand et paisible et que le feu deviendra lumière. Cela existe certes. Mais seulement avec une sorte d’accoutumance dans le charnel comme dans l’érotique spirituel. Mais dans l’amour de Dieu et dans l’amour du prochain qui vient de Dieu il n’y a jamais une telle accoutumance. C’est pourquoi il reste toujours inquiet et brûlant (21 août 1942). - L’amour ne cesse d’être le thème de sa conversation; c’est inépuisable. Elle décrit comment l’amour a grandi en elle. Comment elle pensait autrefois qu’on ne pouvait aimer de toute son âme qu’une seule personne, ou quelques-unes seulement. Et maintenant elle comprend qu’on peut se dévouer de toute son âme à d’innombrables personnes et à chacune de manière différente si bien qu’il n’y a aucune infidélité à se donner totalement à beaucoup. Autrefois elle ne savait pas que cela était possible. Elle continue de sévères exercices de pénitence (5 septembre 1942).

6. L‘Esprit Saint - La conversation tourne autour de l’Esprit Saint. Elle pense : le rapport avec l’Esprit Saint est différent de celui qu’on a avec les deux autres personnes. On peut appartenir totalement au Père, on peut posséder totalement le Christ, lui appartenir totalement. Mais pour cela même, pendant longtemps encore on ne doit pas posséder l’Esprit Saint. L’Esprit est en quelque sorte l’ultime, l’accomplissement. Il est également essentiellement différent en tout. Par exemple, Saint Ignace et saint François ne le possèdent pas du tout de la même façon. Les leaders et les champions le possèdent d’une manière particulière. Un cantonnier par exemple n’en a guère besoin comme un prêtre. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas être un très brave homme qui ira tout de suite au ciel. L’Esprit Saint est étroitement lié au ministère et à la mission de chacun et, suivant la fonction des uns et des autres, chacun possède l’Esprit d’une manière ou d’une autre (Novembre 1942).

7. Le clergé - La nuit, une vision du chemin de croix. Adrienne vit le chemin de croix comme un tout, dans une vue d’ensemble, avec toutes les stations. Elle le vit sans y participer. Comme une maladie, sans âme et sans sens : il y a là une plaie, là une chute, un lourd fardeau, des membres cloués, il y a quelqu’un qui meurt, etc. Le tout sans Esprit et sans Dieu. A côté de cela, elle vit des prêtres en grand nombre et elle comprit que c’était souvent la manière dont le clergé connaissait la souffrance du Christ : purement comme des fonctionnaires, sans cesse uniquement comme des fonctionnaires. On connaît la chose, on en parle toute la journée, du point de vue de fonctionnaires. A l’un on dit qu’il doit porter sa croix, on en console un autre avec la souffrance du Christ. Mais c’est une grandeur abstraite. Il y a comme une cloison de verre entre Jésus et les prêtres, un anonymat. On ne se risque pas à briser la cloison de verre, car on ne sait pas qui on pourrait blesser. Peut-être le Seigneur lui-même. Et pourtant il faut qu’elle disparaisse à tout prix. Adrienne m’explique encore le tout par un exemple : elle est appelée comme médecin pour une opération. Le patient est déjà sur la table d’opération avec le masque sur le visage. Elle commence tout de suite à couper, etc. De temps à autre elle fait une rapide remarque à la Sœur : “Il respire encore, le type?”, et d’autres choses du même genre. Après l’opération on retire le masque et elle voit que c’était son meilleur ami. Les prêtres se conduisent de la sorte avec le Seigneur. C’est pourquoi tant de gens ne croient pas en lui parce que les prêtres en parlent comme de purs fonctionnaires et non d’une manière personnelle (Novembre 1942).

8. Les saintsLongue conversation du P. Balthasar avec Adrienne sur les saints. Cela lui fait toujours des difficultés quand, sur ce point, elle ne sent peut-être pas tout à fait les choses comme l’Eglise. Elle est prête à s’adapter totalement à ce que veut l’Eglise; je dois lui montrer ce qui n’est pas juste chez elle, Adrienne. Mais il se passe ceci : quand elle est “là-haut”, chez “eux”, il n’est vraiment pas question d’une prière aux saints. Ce sont simplement des gens comme nous. Certes elle reçoit d’eux conseils et aide, et elle comprend très bien leur fonction médiatrice, leur souci pour le monde et pour nous. Mais ce n’est pas encore de la “vénération”. Quand elle se trouve au milieu des saints, c’est comme si elle se trouvait dans une compagnie animée dans laquelle on se parle et où l’on recueille ici ou là un mot qui est important pour soi. – Adrienne pensait que lorsqu’on a été si familier chez “eux”, on ne peut pas commencer tout de suite à se montrer froid et à dire des invocations et des prières solennelles. Du reste, les saints ont vraiment autant besoin de nous que nous d’eux. Naturellement dans un tout autre sens. Eux aussi dépendent de nous pour leur œuvre. J’essayai alors de lui expliquer que nous, tant que nous ne sommes pas encore là-haut et que demeure entre eux et nous la séparation du sensible, nous avons besoin d’une forme de relations et que cette forme doit recevoir son ordonnance de l’Eglise. Elle comprenait cela mais non sans garder un léger malaise, non au sujet de l’invocation des saints en tant que telle, mais davantage au sujet de la distance que le culte établit entre eux et nous. – Elle disait aussi : Quand on s’approche de Dieu, et plus on s’approche de lui, plus on se voit petit, laid, insignifiant et non existant. Mais plus on s’approche des autres créatures, et également des saints, plus on se sent fondamentalement égaux. Cela ne me fait aucune impression de me trouver à table à côté d’un conseiller fédéral ou d’un roi. Je pense à part moi que c’est le roi d’Angleterre et que je suis Mme le Professeur Kaegi. Je ne vois pas pourquoi on devrait avoir une vénération particulière, avec tout le respect dû à la fonction (10 janvier 1943).

9. La prière - Adrienne me raconte qu’elle a vu la prière. Elle l’a vue dans tous ses degrés et toutes ses possibilités. De la prière la plus vide en passant par tous les degrés intermédiaires jusqu’à la prière pleine, totalement remplie, qui contient le don total de l’âme. Ce don plénier est alors en même temps un acte réel, une action, même si on est simplement agenouillé sur un prie-Dieu. C’est alors presque un hasard si on se trouve en situation de poser ou non un acte extérieur. C’est de la force de l’acte intérieur, du don total de soi, que se nourrissent les actions extérieures. Adrienne vit de plus que ce don total dans la prière, la “ferveur” proprement dite, est le don particulier de Marie. Elle répéta cela à plusieurs reprises et elle sembla donner une grande valeur à cette vérité. De voir cela avait été quelque chose de très important et de tout nouveau pour elle. – Et de fait c’est un cadeau qui est le fruit du don que Marie a fait d’elle-même à son Fils. Adrienne vit en un instant toute la vie de Marie, de la naissance du Fils jusqu’à la mort de Marie. L’étrange était que la disponibilité et le don d’elle-même de Marie étaient parfaits dès le début, mais qu’ils furent pourtant comme réalisés, actualisés dans le cours de ses relations avec son Fils : dans la joie qu’elle a connue avec lui malgré la perspective de la souffrance à venir, dans la souffrance avec lui avec la conscience de la fête de Pâques qui venait, une conscience qui n’estompait pas la souffrance, etc. C’est par tout cela que le don d’elle-même de Marie se traduisit dans la réalité de telle sorte qu’à présent elle peut le partager au monde entier et qu’elle a la possibilité d’en nourrir pour ainsi dire la prière de tous les hommes. – En même temps, Adrienne vit comment Marie reçoit aussi le fruit de toutes les prières. Ce qu’elle faisait, on ne le voyait pas exactement. Cela n’avait pas d’importance. “Disons : tresser des couronnes”. Y étaient tressées les prières du monde. Si c’était des prières de feu venant d’un véritable don de soi, il en résultait comme un surplus et avec cela on pouvait faire quelque chose d’imprévu et de beau. Si c’était de bonnes prières moyennes, il n’en résultait rien de particulier. Et si les prières étaient vides et froides et détournées de Dieu, Marie aussi semblait triste et détournée. Et c’était comme si elle devait compléter d’une autre source, propre, ce qu’elle ne recevait pas. – Finalement Adrienne vit encore le tout en rapport avec le clergé. Elle vit la prière du clergé et surtout celle du clergé allemand. Ici aussi toute la gamme, depuis la bonne prière jusqu’à la prière vide. Beaucoup de prières étaient vides et comme inexistantes. Dans les bonnes prières, il y avait beaucoup d’insuffisances et elles n’allaient pas jusqu’à l’ultime don de soi. Et cela pour différentes raisons. Chez quelques-uns, c’était comme une secrète angoisse ou une honte secrète devant ce qu’il y de doux et de tendre dans le don de soi et dans la consolation qui vient de Dieu. Ils ne s’en sentaient pas dignes et ils y renonçaient par une sorte d’ascétisme. Chez d’autres, beaucoup plus nombreux, il y avait un certain découragement. Leur vie de prêtre ne cesse d’effectuer la même courbe : zèle et consolation, puis retombée dans l’habitude et le péché véniel, endurcissement du coeur vis-à-vis de Dieu. Puis un nouvel élan vers le mieux. Et comme ils ont toujours vécu et revécu ce rythme, ils se découragent et ils décident un jour qu’il doit “en être ainsi une fois pour toutes” et ils veulent rester dans le médiocre. Ils renoncent ainsi au don total d’eux-mêmes et ils se réfugient dans le ministère. Bien plus bas encore, il y a les tièdes qui ne prient vraiment plus du tout. – Adrienne vit en même temps le grand danger de l’Allemagne d’aujourd’hui, où le clergé dit aux laïcs que de nos jours on peut très bien être catholique dans son coeur et que, pour la profession extérieure de sa foi, on doit attendre que les temps changent. Elle voit en ceci une maladie très répandue, de la nature la plus dangereuse, et elle reçoit en même temps la consigne pressante de faire ici quelque chose. Elle décide d’écrire à l’un des grands spirituels connus en Allemagne (Mardi 12 janvier 1943).

10. MarieAdrienne a vu comment Marie accompagne le Seigneur sur un triste chemin, de même qu’elle est partout où il se trouve et où il est chassé. Je lui demande si c’est pour le Seigneur une consolation qu’elle l’accompagne ainsi. Adrienne dit : Consoler à proprement parler, ici on ne peut pas le dire. On peut certes appeler sa présence une sorte de consolation, de même qu’un homme qui a partout du malheur dans sa vie est accompagné par sa femme : c’est une consolation et ce n’en est pas une. Et la femme l’accompagne elle-même sans consolation, simplement pour être avec lui. Quand par exemple ça va mal dans sa ferme pour un cultivateur et qu’il achète un bateau, puis plus tard il doit revendre le bateau pour commencer un commerce en ville : la femme est toujours là et elle fait siens les plans de son mari, bien que vraisemblablement elle n’y comprenne rien, simplement pour être là, non parce qu’elle serait intimement convaincue qu’à l’avenir cela ira mieux. Marie est une consolation en tant qu’elle est justement celle qui a et qui accueille toujours l’amour du Seigneur, qui n’a aucune volonté propre, aucun “moi personnel”, mais qui ne vit que de lui et pour lui : comme sa mère et son épouse. – Quand Adrienne appela la Mère de Dieu épouse – elle le fait, je crois, pour la première fois – je lui demandai comment on pouvait appeler la Mère en même temps épouse. Adrienne dit : “Parce qu’il s’est développé d’une manière éminente jusqu’à sa grandeur à elle”. Je trouvai cela obscur. Elle expliqua : Il la dépassait naturellement même petit enfant parce qu’il était Homme-Dieu. Mais dans ce dépassement elle est cependant sa Mère. En grandissant il devient homme, il devient humainement son égal, et alors il se tient vis-à-vis d’elle comme un homme vis-à-vis de sa femme. Et il y a dans la femme une sorte de don d’elle-même et de disponibilité si générale que cela n’a plus d’importance de savoir si elle diffère de lui comme mère, comme épouse ou comme fille. Une femme, dans la totalité de son don d’elle-même, peut-être tout cela ensemble. – Je demandai : Entre l’homme et la femme il subsiste quand même une relation de réciprocité : l’homme est d’une certaine manière supérieure comme « créateur », etc., mais la femme l’est comme « féconde » et en même temps comme « source d’inspiration ». Peut-on dire de Marie qu’elle a été d’une certaine manière source d’inspiration pour le Seigneur?” Adrienne dit : Je n’aurais pas employé le terme dans ce contexte. Mais comme vous l’avez employé, on peut la voir ainsi parce qu’elle lui a donné l’expérience de l’amour, de l’amour total, qu’il n’aurait connu autrement que d’une manière théorique (en tant qu’être humain). En elle il a connu le réceptacle parfait dans lequel son amour peut se réaliser. J’insiste : Peut-elle lui montrer dans le monde quelque chose qu’il n’aurait pas vu autrement? Elle dit : On doit dire cela d’une manière un peu différente. Naturellement il voit toujours tout. Mais elle représente toujours le côté de la douceur et elle apporte toujours des raisons d’adoucissement quand il y aurait à punir. Comme la mère dans la famille prend sous sa protection, devant le père, les enfants qui ont fait quelque chose de mal. La mère concède que les enfants sont méchants mais elle pense que ce sont des enfants qui sont sots, qui ne savent pas ce qu’ils font (16 janvier 1943).De Marie elle dit aujourd’hui qu’elle a une tout autre relation au péché et au pécheur que quiconque. Car c’est au péché et au pécheur qu’elle est redevable de son Fils et c’est pourquoi elle aime les pécheurs d’une certaine manière aussi en tant que pécheurs (11 février 1943).

11. Conscience de Jésus sur la croix – Adrienne parle un jour de la croix et décrit pour cela avec la main une courbe qui monte et descend. Je demande pourquoi. Elle dit : “Je vois toujours la croix ainsi. Les gens croient qu’il n’y a qu’une montée jusqu’au calvaire, jusqu’à la mort et qu’alors c’est fini. Mais ce n’est que la courbe ascendante. Ce n’est qu’alors que vient l’autre : la descente aux enfers, le glissement dans la nuit”. – Elle dit aussi qu’elle sait aujourd’hui un peu de ce que Jésus a vu et senti sur la croix. Il n’était plus du question de lui-même. Son fiasco avait été comme allant de soi. Il ne savait plus qui il était. Peut-être sous forme d’éclair la conscience lui était-elle encore venue qu’il était Fils de Dieu Il n’y avait plus devant ses yeux que la perte du monde, l’inutilité absolue et le caractère inéluctable du péché et de l’enfer (11 février 1943).

12. Les horreurs – La nuit du vendredi au samedi, elle a de nouveau vu “des horreurs”. Quand je lui demande de quel genre, elle explique : “Rien que des âmes qui de leur relation à Dieu font un commerce, un mensonge ou quelque chose d’abject. Et tous les hommes qui ont l’un ou l’autre hobby, un hobby spirituel par exemple. Il remplit leur vie mais ils savent que derrière se trouve la mort avec le jugement. Soit qu’ils cherchent à l’écarter, soit, si cela ne va pas, qu’ils passent un accord, un arrangement avec Dieu, sous forme de religion. Ils montrent à Dieu un amour sale qui ne veut qu’une chose : que Dieu les laisse en paix. Elle vit ensuite une foule de religieux et de cloîtrées qui extérieurement ne vivent que pour Dieu, peut-être même “parfaitement”, mais qui intérieurement n’ont aucune idée de Dieu et de l’amour de Dieu. Ils vivent dans une écorce de religion avec des exercices quotidiens, des prières, des émotions, des sacrifices et des mortifications, mais tout cela n’a aucun rapport avec le Dieu vivant. Quand Adrienne vit cela, et elle le vit dans des nuances et des tableaux toujours nouveaux, elle fut saisie d’épouvante et d’un vrai doute. Après chaque nouveau tableau son coeur menaçait de l’abandonner (11 février 1943).

13. Porter le péché du mondeAdrienne m’appelle au téléphone l’après-midi : c’est à n’y plus tenir. Je vais chez elle le soir. Elle raconte qu’elle voit partout le même tableau, où qu’elle tourne son regard : le Christ sur la croix, à moitié mort, à mi-chemin entre la vie et la mort. Son abandon, son impuissance sont insupportables. Mais le tableau lui est tenu devant les yeux de telle sorte qu’elle ne peut y échapper. Il contient en même temps une exigence immédiate, inévitable, de l’aider, de collaborer. Mais elle est comme liée et enchaînée. Elle voudrait se libérer de ses chaînes dans un effort rapide et surhumain et se hâter pour aider le Seigneur. Mais comment? Cela, je ne le vois pas. Et c’est cela justement qui est terrible. Est-ce que moi, je ne saurais pas ce qu’on pourrait faire? Et tout est tellement immense. On pourrait peut-être s’engager pour deux, pour dix ou pour cent personnes. Mais tout croît dans l’incalculable, s’étend à des millions. Et que faire maintenant? Je dis qu’on doit faire la pleine volonté de Dieu dans le cadre limité de sa vie. Il ne désire rien de plus. Elle : “Mais la volonté de Dieu est quand même que le tout soit aidé, et cela, je ne le peux pas!” – Elle me décrit le chemin de croix avec sa transformation incessante. Ce n’est pas un état mais un changement constant. Tout un monde d’états à travers lesquels passe Jésus : Mon amour pour vous, les hommes. Ma volonté de porter pour vous. Puis tout d’un coup l’obscurcissement de cet amour : ne plus pouvoir, la transformation en amertume. D’abord la proximité de cette amertume et un oui pour l’accepter. Puis une plongée dedans et la non-visibilité. Puis de nouveau la proximité de ceux qui l’accompagnent, de sa Mère. Puis l’abandon de tous. Également et justement des disciples sur lesquels on a humainement compté. Puis l’abandon par le Père. Le passage des souffrances physiques sur la croix aux souffrances intérieures, spirituelles. Si bien que les souffrances extérieures sont presque sans importance. Le tout : une transformation et un mouvement, constants, énormes. Adrienne me le décrit comme dans un état à moitié extatique (20 février 1943).

14. Le péché du mondeDans la nuit, elle veut dire un “Suscipe” mais elle ne le peut pas. A vrai dire parce qu’elle a tout offert et que tout est pris, et qu’il ne convient pas de continuer sans cesse à offrir toujours plus de la même nourriture à un hôte qui a déjà son assiette pleine. – Elle voit alors tout d’un coup l’Anima Christi en tableau devant elle, et c’est comme si elle avait elle-même prié. Elle voit “Anima Christi” comme quelque chose de facile, qui coule par nos mains, que nous devons partager et transmettre. Malgré nos “mains souillées”. – “Sanctifica me”: elle voit ce que signifie la sanctification. Quelque chose de tout autre que ce qu’on désigne habituellement sous ce terme. Pas d’échelles ni de degrés. Pas non plus quelque chose à quoi on doit penser constamment pour se purifier soi-même et balayer, mais quelque chose par quoi le Christ nous fait le don d’une plus grande possibilité de lui correspondre et de travailler à son œuvre. Puis les tableaux devinrent toujours plus pénibles, plus lugubres. – “In tua vulnera” : ce n’était plus tellement les plaies physiques que les plaies spirituelles, la déception, l’amertume de ce qui a été vécu, l’ingratitude. Et c’est là-dedans que nous sommes cachés. Il n’y a pas là non plus de repos comme dans un lieu abrité, mais un souci et une combustion. Pour “ut cum sanctis tuis”, elle voit l’Eglise dans sa relation au Seigneur. Elle est comme une épouse qui marche à côté de lui, à son bras. Il a saisi son bras par en-dessous et le tient ferme. Mais l’épouse qui ne sait que vaguement qu’elle est conduite ne pense pas du tout à lui. Elle pense à elle-même : au lieu de penser au Christ, elle pense à sa position dans le monde, à “la conquête religieuse du monde”, à ce qui est “religieux” d’une manière générale . Seul le bras saisi est à l’Époux, tout le reste est ailleurs. Quelque chose traîne derrière elle, comme un voile de mariée, dans des lointains à peine visibles, après des milliers de tournants de rue, et très peu voient encore le rapport entre ce qui traîne là derrière et l’épouse qui marche devant avec le Christ. Il se peut qu’un jour quelque chose soit touché par le voile, il en traîne des bouts dans la rue, personne ne voit plus ce que ceci a à faire avec l’épouse du Christ. – “Cum sanctis tuis” : l’expérience des lacunes des saints. Combien sont nombreux ceux qui devraient louer Dieu et ne le font pas! Comme est petit le nombre des saints! Les autres ne peuvent pas louer, ils ont les cordes vocales enrouées. – “Ne permittas” : elle voit ceux qui sont séparés du Christ. Et qui pourtant un jour lui ont été unis. C’est vraiment le pire. Tous ceux qui devraient savoir, surtout les prêtres une fois encore. Tous ceux qui mettent un mur entre eux et le Christ, et alors ils ne peuvent plus entendre. A l’heure de la mort non plus, ils ne trouvent pas d’accès. Pour la première fois elle voit des catholiques tombés dans le protestantisme. Comment d’abord ils commencent à trouver à redire à l’Eglise, à trouver quelque chose d’insupportable, à croire qu’ils ne pourront pas tenir et qui finalement en sortent. Et alors ils pensent pendant tout un temps tenir ce qui est “pur” après qu’ils se sont débarrassés de toutes les fioritures. Mais à l’improviste ils ont perdu le Christ lui-même. Ils sont arrivés dans un lieu sans air et ils ne peuvent plus retourner en arrière. Pour ceux-là, la mort peut être particulièrement redoutable (2 mars 1943).

15. La grâce et les œuvres – Elle comprend les bonnes œuvres et leur nature, vraiment pour la première fois : qu’elles sont nécessaires à côté de la prière. Adrienne m’expliqua cela très en détail et très subtilement, elle cherchait toujours de nouveaux mots pour l’exprimer. Elle parlait avec abondance et de manière vivante. Je ne peux en donner ici que quelques bribes. Les bonnes œuvres sont naturellement aussi grâce, comme la prière. Et c’est le Christ qui les accomplit par nous. Mais il a besoin de nous pour cela et il nous y prépare. Toutes les grâces qu’il nous donne le sont pour les œuvres qui consistent à le montrer aux hommes. Et d’une manière remarquable cela ne fait ici vraiment aucune différence que nous soyons sur terre ou au ciel. Au contraire, en présence de la grande vision du ciel, Adrienne avait le sentiment d’en faire partie absolument et cependant de ne pas être dedans. Elle n’aurait eu à faire qu’un pas pour y entrer réellement. Mais il n’était pas question de ce pas pour le moment. Par contre, elle comprit qu’un léger mouvement de l’angle visuel est nécessaire pour voir déjà le ciel dans l’existence terrestre. Celui qui sur terre vit dans la grâce vit à proprement parler au ciel, seulement il ne le sait pas; mais il pourrait le savoir. C’est un voile léger. Adrienne dit que souvent quand elle parle avec des gens qui sont entourés d’anges ou de saints, elle a du mal à imaginer que deux mondes ici interfèrent; elle doit faire un effort pour ne pas se trahir et aussi pour se représenter que les gens ne voient pas ces anges et ces saints. Ainsi en fut-il aussi cette fois-ci à Einsiedeln. Elle se trouva tout d’un coup, sans savoir comment, en dehors de l’église, sur la grand-place. Et c’était une compénétration constante et étrange du ciel et de la terre. On pouvait considérer la place de deux points de vue différents : tantôt comme terre avec peu d’hommes et beaucoup de neige, puis comme ciel avec une grande foule d’anges et de saints entre les personnes terrestres. – En ce qui concerne les bonnes œuvres, elle vit, dit-elle, que la grâce de Dieu est donnée pour ces œuvres. Pour cela, la grâce se rattache à ce qu’il y a de divin et de grâce déjà présents en l’âme et elle laisse simplement subsister ce qui est purement humain sans le détruire. Il se produit par là d’une part une dépersonnalisation, étant donné qu’est toujours fortifié en moi ce que je ne suis pas mais ce que Dieu est en moi, et cela seul aussi opère finalement tout l’essentiel. C’est de là qu’est issue ma véritable action. D’autre part tout ce qui est personnel continue à exister aux yeux des hommes, je suis toujours celui qui possède tels et tels traits caractéristiques, qui aime ou n’aime pas telle ou telle chose – alors que tout ce terrestre ne joue en vérité aucun rôle. – Il y a aussi des moments où le Christ se donne tellement à l’homme avec sa grâce, s’empare tellement de lui, qu’il devient totalement pur et sans péché, et en ce sens il n’y a plus de différence entre lui et ce qui est céleste. Le Christ se donne toujours de telle sorte qu’il fait abstraction pour ainsi dire de la possibilité que j’ai de pécher à nouveau et qu’il peut même m’établir pour le moment dans l’impossibilité de pécher. Adrienne vit un moment de ce genre sur la place d’Einsiedeln. Si je lui avais demandé alors de se confesser, elle n’aurait su que faire, dit-elle. Elle en aurait été incapable. Seulement reste aux hommes ici-bas la possibilité de retomber dans le péché. – Dans les moments d’impeccabilité, c’est purement la grâce qui nous porte. La pensée de notre propre perfection ne fait nulle part irruption. Si l’on se retrouve dans la possibilité de pécher, on voit négativement l’exigence absolue qu’on n’a pas le droit de pécher et qu’on doit aimer Dieu. Mais ici la pensée de notre propre perfection ne nous effleure pas (7 mars 1943).

16. La prière sentie et le trouA son retour d’Einsiedeln, Adrienne était encore dans une grande béatitude et elle dit un Notre Père ou peut-être aussi trente. Elle vit et sentit la nature du Notre Père et elle éprouva toute la bonté infinie du Père en tout ce qu’il fait, même dans le “trou”, dont elle dit qu’il recommencera bientôt. Elle peut le recevoir en pleine connaissance de la main paternelle de Dieu et l’en remercier. Puis elle dit l’Ave Maria et, sans voir la Mère de Dieu, elle reçut toute sa nature béatifiante. Adrienne chercha des mots pour me la décrire. Elle ne trouva pas d’autre image que celle du parfum qui est également invisible, inexprimable, mais qui remplit tout et passe partout. Puis elle termina ce jour de grâce avec un Gloria Patri, comme avec un point final, et aussitôt elle sombra dans le “trou”. Dans la chute encore, elle put remercier (10 mars 1943).

17. Le péché – La nuit, une vision constante du péché dans l’égoïsme et par là dans le refus du Christ. “Tu arrives au carrefour, mais c’est déjà réglé et je reste dans mon plaisir. D’abord mon amusement, tout le reste après. Tu arrives au carrefour, donc je n’ai pas à y aller et j’ai droit à mon plaisir”. Et ainsi en mille variations la persistance tenace, indéracinable, du plaisir. Puis les chrétiens qui cherchent à échapper au plaisir et retombent toujours plus profondément comme quelqu’un qui gigote dans un marécage et pour cette raison s’y enfonce plus vite. Le doute : il n’y a pourtant rien à faire, je ne sors pas de mon égoïsme. L’entêtement : justement parce que je cherche à ne plus pécher, je veux encore pécher. Avec cela des tableaux constants du domaine sexuel, non comme tentation personnelle, mais comme ce qui est irrémédiablement empêtré et inextricable tandis qu’en même temps Adrienne voyait que la relation charnelle de l’homme et de la femme, vue en Dieu et du point de vue de Dieu, est quelque chose de simple, de transparent et de pur. – La consultation l’après-midi apporte des cas et des histoires qui illustrent et soulignent exactement ce qu’elle a vu (Mardi gras 1943). – Récemment elle a dit ceci : “Il est terrible que ça marche comme ça sur terre aujourd’hui. Et pourtant il doit en être ainsi. Car si les persécutions cessent et les grands crimes, ce serait encore pire; viendraient alors les petits péchés, ceux qui se glissent furtivement, la pourriture dans tous les cœurs, et celle-ci est bien pire et plus inguérissable. C’est pourquoi il n’en sera jamais autrement dans le monde”. – “C’est quand même une belle disposition, dit-elle, que les femmes puissent aimer tellement plus que les hommes!” (11 mars 1943).

18. La prédication - Adrienne parle de mon sermon d’aujourd’hui. Quand elle est entrée dans l’église, elle vit sur beaucoup de gens de petites flammes, des “veilleuses”. Certains, peut-être deux ou trois, avaient de grandes flammes. Quand la messe commença, plusieurs petites flammes devinrent de véritables lumières. Pendant la prédication il y en eut toujours plus. Mais après la prédication un certain nombre s’éteignirent à nouveau aussitôt. Cela l’attrista. Elle dit que si au début trois sur cent brûlaient, puis pendant la prédication soixante ou soixante-dix, à la sortie de l’église il y en avait encore quarante environ. Adrienne dit qu’elle avait compris pour la première fois ce qu’était une prédication et ce qu’elle opérait. Mais combien c’était triste que les gens qui, en écoutant, prennent courage un instant, le laisse ensuite partir aussitôt (dimanche 16 mai 1943).

19. La mort d’un enfant - Dans la nuit, beaucoup de visions. Elle voit une mère avec son enfant mort. Une garde-malade protestante était à côté d’elle. La mère se révoltait, ne voulait pas rendre l’enfant à Dieu. Elle en avait quatre autres, mais celui-ci lui était le plus cher. Comme les paroles de la garde-malade ne servaient à rien, Adrienne elle-même lui parla (dans la vision Adrienne dit que la femme n’était pas loin, peut-être dans un hôpital suisse) et la tranquillisa. Au mur elle vit Marie très faiblement, comme voilée, comme dans l’église d’Otwil. Puis elle vit toute une foule de femmes avec des enfants morts : des nouveau-nés, des tout-petits et aussi des plus grands. Elle vit combien peu de ces mères seulement offraient le sacrifice de tout leur coeur. Mais elle vit aussi que Marie avait une relation particulière avec ces mères. C’est elle qui donne les enfants au Seigneur et qui réconcilie les mères. Adrienne vit aussi quelle source de bénédictions ces sacrifices des mères sont toujours ou peuvent être : bénédiction pour la mère elle-même, pour les familles, très souvent pour les autres, pour les enfants à venir qui sont offerts plus sincèrement à Dieu par les mères; elle vit aussi comment, le plus souvent, le sacrifice d’une mère se trouve à l’arrière-plan de la vocation des enfants au sacerdoce, à l’état religieux ou à tout autre engagement particulier à la suite du Christ (28 juin 1943).

20. Le cœur de Jésus – Un nouveau sommet de souffrance. Adrienne me parle des souffrances du coeur de Jésus d’un ton terriblement sérieux et avec un regard indiciblement implorant. Durant cette journée, elle a au moins vu cent fois la scène des épines et des crachats sous des aspects toujours nouveaux. Mais ce n’était pas les soldats, c’était les chrétiens qui, en procession, comme dans une liturgie, passaient devant l’Ecce homo, le méprisaient et lui crachaient dessus. Le Seigneur n’était plus un homme, il n’était plus qu’un petit tas de misère sur le point de disparaître (8 juillet 1943).

21. Le clergéJe parlais de prêtres. Adrienne presque violemment : “Ne me parlez pas du clergé”. Elle me regarda très tristement et dit : “Pas un sur cent ne sait de quoi il s’agit. Ils parlent toujours de choses qu’ils ne comprennent pas. Ils parlent constamment de morale, mais cela ne va pas. Ils ont tous devant les yeux l’idéal d’un homme convenable, mais un grand pécheur qu’on peut attraper et brûler et qui connaît le vrai repentir est beaucoup plus agréable à Dieu que cette vase indéfinissable de petits péchés minuscules qui recouvre l’âme d’une peau qui la rend insensible à Dieu. Cela, les prêtres semblent souvent l’ignorer” (17 septembre 1943).

22. Les apôtres - Le soir, Adrienne parle pendant deux heures des apôtres avec beaucoup d’animation et elle dit tant de choses belles et profondes que, de mémoire, je ne puis les rendre que d’une manière fragmentaire. J’essaie de m’en tenir autant que possible à ses propres termes. Elle vit d’abord Matthieu : une âme très simple, sans beaucoup de réflexions. “L’évangile selon saint Matthieu est excellemment une dictée, le scribe est avant tout un auditeur. Il est totalement d’un seul jet. Par rapport à lui, Luc est plus sensible, plus différencié, on voudrait presque dire plus nerveux; mais chez lui aussi règne une simplicité d’esprit surprenante. Ils n’apparaissent pas comme des personnalités”. Je l’interroge sur Marc. Elle dit : “Marc est le collégien. De lui on peut tout avoir si on sait s’y prendre avec lui”. Elle vit également Pierre. Chez lui, c’est presque de la primitivité. Au fond, il n’arrive pas jusqu’à la réflexion. Il a été simplement enrôlé et il marche. Il n’a aucune vue d’ensemble de l’aventure où il s’est trouvé pris. Il a la bonne foi des esprits simples. Si on lui présente son reniement comme un grand péché, on lui fait presque trop d’honneur. Il n’a pas vraiment réfléchi alors à ce qu’il faisait, il a simplement sauvé sa peau. Comme les autres disciples, il avait été pris dans une affaire qui le dépassait totalement. Chez les apôtres, dans leurs relations avec le Seigneur, il ne s’agit pas non plus de décision spirituelle. Il n’y a pas eu en eux de combat pour ou contre la grâce, pour ou contre le Seigneur. Ils ont été requis, ils sont sa compagnie. – Il en est autrement pour Paul. Il est conscience et esprit. Mais lui aussi est tout à fait sans développement et sans combat intérieur. Dès le début il est complet. Dès l’instant devant Damas, il est tel qu’il restera toujours. Il ne s’est pas décidé, mais on a décidé pour lui. Il est tellement plongé dans la mission du Christ qu’il n’y a pas d’alternative. Depuis toujours il a été fleur sans jamais avoir été bouton. Ici il se distingue de ceux qui viendront plus tard, qui ne se trouvent plus à l’intérieur de la Révélation, par exemple saint Ignace qui fut longtemps bouton avant de devenir fleur. C’est pourquoi il doit se présenter en tant qu’homme vis-à-vis des hommes. Paul a certes une très grande opinion de lui-même, il se voit très bien lui-même, il joue dans l’apostolat avec sa propre personne comme sur instrument infiniment varié. Il est toujours totalement tourné vers les hommes. Il se fraie un chemin des épaules à travers la foule : voie libre pour l’Evangile! Avant sa conversion, il était déjà “achevé”. Auparavant il était fleur de nuit, maintenant il est fleur de jour, sans autre passage que la rencontre avec le Seigneur. Son enseignement non plus ne se développera pas. Ce qui se développe, ce n’est que la compréhension de ses communautés et de ses lecteurs. Il parle d’abord à des commençants, puis à des progressants, c’est pourquoi il semble être allé plus loin à la fin qu’au début. Quand de Damas il est allé dans la solitude, ce n’est pas pour y mener une vie contemplative, mais pour y traduire en mots et en concepts compréhensibles pour les hommes la plénitude de la vision et de la clarté intérieures. C’est pourquoi ces années sont le début de son apostolat. Romains 7 n’est donc pas Paul à proprement parler, mais la situation des chrétiens ordinaires, qui ne s’applique pas à Paul justement. Il souffre mais il ne lutte pas. Il est comme en tout un événement, une “catastrophe de la nature”. – Adrienne parla longuement de Jean. Il est l’amour. Sa relation au Seigneur, leur amour réciproque, si unique et si beau : toutes les paroles qu’on pourrait utiliser ici ne seraient pas à la hauteur et sonneraient faux. C’est la relation la plus pure entre maître et disciple, entre un homme et un jeune homme, un amour en quelque sorte tendre, passionné, mais aussi encore héroïque. Au fond, Jean ne comprend pas non plus le Seigneur, mais il l’aime par-dessus tout et il ne veut rien comprendre dans l’amour; si le Seigneur le fait, c’est bien. Il irait dans le feu pour le Seigneur. Il est l’amour humain que le Père a offert au Fils dans le monde, un pur cadeau. “Quelque chose de gratuit”. Un point lumineux dans les ténèbres. D’une tout autre manière que Marie. Marie se trouvait naturellement en quelque sorte plus proche du Seigneur en raison d’une relation physique. Cela crée une tout autre relation que la libre rencontre entre deux hommes. L’évangile de Jean est beaucoup moins une “dictée” que les autres, beaucoup plus le résultat d’une contemplation aimante du Seigneur. On y trouve beaucoup de la nature de Jean. – Adrienne souligna aussi combien les apôtres étaient étroitement liés. Combien ils forment un groupe par rapport aux disciples à venir. En un certain sens, les apôtres sont sans personnalité, sans subjectivité qui se dégage et qui serait décisive. Ils sont simplement ceux qui ont été associés. La vie de ceux qui viendront après est toujours un développement, une courbe, un cercle qui va du premier moment du contact de la grâce jusqu’au dernier moment de leur vie (21 septembre 1943).

23. La contemplation – Adrienne parle de la contemplation : elle n’est entrée que peu à peu dans l’Église comme exercice particulier. Tant que le Christ est là, on ne peut pas contempler dans ce sens. Si le Christ était maintenant dans cette pièce, il ne me viendrait pas à l’esprit de fermer les yeux pour contempler ses paroles ou même pour lui adresser des prières. Je parlerais simplement avec lui et je l’écouterais. Mais une fois qu’il est parti, survient le sentiment d’un éloignement et commence alors le droit à la contemplation. Pas encore dans la première communauté. Celle-ci était encore toute hors d’haleine, encore toute sous la première impression. Elle n’avait pas du tout une vue d’ensemble de ce qui s’était passé, c’est pourquoi il y avait là des choses aussi éruptives que les charismes de Corinthe. Ce n’est que peu à peu que tout commença à se tasser et commença alors la contemplation (21 septembre 1943).

24. L’incroyance - Durant la nuit, incroyance. Adrienne voit l’incroyance dans le monde, l’incroyance des prêtres, faite de milliers et de millions de petites infidélités. Justement ce qui est tout petit et pourtant partout présent est là ce qui est terrible. Pour la messe, pour le bréviaire, pour l’action de grâces, partout les aises, l’avantage personnel, l’égoïsme. Ce qu’Adrienne dit ici, elle le sent aussi, cela vit en elle. La foi lui est retirée; elle est la tiédeur qu’elle voit. Une sorte d’indifférence vis-à-vis de toute religion, un état horrible dont elle ne peut pas se libérer elle-même. Cela dure tout le dimanche, sans diminution. Elle me décrit, comme perplexe, sa situation : elle doit croire que cette incroyance est utile. “Oui, si je pouvais croire à cela, j’aurais déjà la foi, le tout serait léger, mais avec quoi dois-je croire cela si je n’ai pas la foi?” Et pourtant elle cherche à favoriser la foi chez tous ceux qu’elle rencontre (aujourd’hui une bonne conversation avec le Professeur Merke). Pendant la messe du dimanche : la tiédeur des gens autour d’elle, du prêtre à l’autel, mais aussi sa propre tiédeur. Elle ne peut prier que mécaniquement et elle se surprend tout à coup à compter 41, 42, 43… Elle ne sait pas si elle a compté depuis le début (23-25 septembre 1943).

25. Les ordres religieuxDurant la nuit, vision qui dure longtemps : Adrienne vit dans différents ordres. Elle acquiert cette nuit-là autant d’accroissement d’intelligence infuse que si elle avait vécu dix ans dans chacun des monastères. Elle m’en parle longuement le soir : de l’esprit, des avantages et des inconvénients des différents Ordres. Son attention fut surtout attirée par les inconvénients. Par exemple sur les prières trop longues (Adrienne dit à ce sujet : l’adoration va jusqu’à deux heures pour des âmes simples quand la prière prend la relève du travail de la terre, sinon il y a grand danger d’une surtension et ensuite de l’engourdissement). Puis elle parla des retraites dans les différents Ordres. Comme il est faux de s’écarter d’Ignace. Elle vit des retraites qui ne prennent pas le péché au sérieux mais se dirigent dès le début vers une “happy end”. Et puis celles qui, comme elle disait, construisent tout autour d’un point unique de piété personnelle et dans lesquelles finalement Dieu devient une fonction du cher moi et de ses besoins religieux. D’autres encore où le maître des Exercices se trouve tellement au centre “avec sa science du péché” qu’on oublie presque Dieu et la grâce et qu’il ne reste plus dans l’âme contrite qu’un sombre sentiment du fardeau. (30 septembre 1943).

26. Le Christ en croix - Elle voit le Seigneur suspendu à la croix et y mourir. Elle voit comment il meurt pour ainsi dire trois fois. Il meurt d’abord au monde, il meurt dans sa souffrance par le monde et pour le monde, il souffre du monde et à cause du monde. C’est la mort la plus superficielle. Il aurait pu pour ainsi dire s’isoler en lui-même dans cette mort. Mais il meurt aussi la deuxième mort en mourant à lui-même. Il a accompli sa mission alors qu’elle lui a échappé. Il a fait banqueroute, il n’a plus d’appui en lui, il est chassé de son moi le plus intime et il meurt à lui-même. Mais, dit Adrienne, on pourrait penser qu’il pourrait pour ainsi dire se retirer de son humanité dans sa divinité et s’y “donner du bon temps” pendant que seule l’humanité souffrirait. Mais il n’en est pas ainsi; il meurt finalement aussi au Père, il meurt comme Dieu en Dieu et pour Dieu. Ce n’est qu’ainsi que toute sa souffrance est accomplie et que rien ne lui échappe. La troisième mort, dit Adrienne, est de loin la plus profonde et la plus horrible (30 septembre 1943).

27. Jésus enfant - Adrienne vient me voir tout angoissée et avec les plus grandes douleurs. Elle reste une heure, me parle beaucoup de la Mère de Dieu et de Jésus enfant. Elle décrit comment en tout il a été humain, pas un enfant prodige. Marie a dû certainement aussi l’éduquer comme le sont les autres enfants. Elle lui a appris à parler, à marcher, elle a lavé ses couches. Il est faux sans doute aussi de penser que, tout enfant, il a eu déjà la pleine conscience de sa divinité et de sa mission. Ceci ne lui est venu que lorsqu’il en a eu besoin, peut-être à douze ans dans le temple, et puis sans doute toujours plus fréquemment quand il eut dix-huit ou vingt ans. Il était aussi très éveillé, autant qu’un homme peut l’être. Sa jeunesse consista à être purement un enfant. Marie par contre, en tant que Mère, était au courant dès le début du sacrifice, même si elle n’en savait ni le comment ni le quand (20 octobre 1943).

28. La Passion - Adrienne parla longtemps de la Passion. Chaque instant de la Passion du Seigneur contenait toute la Passion. Chaque pas du chemin de croix, chaque clou, chaque épine est toute la souffrance. Elle n’est répartie ni dans le temps ni dans l’espace. Chaque instant est quelque chose comme une éternité. Elle compare aussi le Mont des oliviers et la croix, les deux piliers d’angle de la souffrance. Le Mont des oliviers est si terrible en tant que premier choc, en tant que première perception encore tout à fait inaccoutumée de quelque chose qu’on connaissait auparavant mais qu’on ne pouvait pas encore comprendre dans sa réalité vivante. Sur la croix, la solitude : si bien que Marie, la médiatrice de la souffrance pour le monde, et Jean, l’aimant, doivent être là et que Jésus, malgré cela, ne reçoit rien en partage, mais demeure tout à fait seul (23 octobre 1943).

29. Les prêtres - Un long voyage à travers l’Europe. Partout des prêtres de toutes sortes. Des meilleurs très peu, beaucoup de moyens et maints mauvais. Adrienne me décrit quelques types qu’elle a vus. Puis elle voit quelque chose qu’elle nomme la continuité des prêtres. La continuité à travers les générations de l’action, du témoignage des prêtres vrais et totalement donnés. Puis Adrienne voit une retraite, comment elle devient vivante, le pouvoir énorme de la retraite en général et ici de nouveau la médiation du prêtre. Enfin son rôle dans l’administration de l’eucharistie où quelque chose de lui-même peut être dispensé à ceux qui la reçoivent (24 octobre 1943).

30. La grâceChrist-Roi. Fête très sérieuse, mais Adrienne n’est plus dans le “trou” (pour la première fois depuis quatre semaines!). Comme disposition d’âme fondamentale demeure celle d’une exigence démesurée et de la plaie. Mais tout est transfiguré et au ciel. Encore jamais, dit Adrienne, elle n’a si bien su qu’on ne possède jamais une grâce pour soi seul, mais toujours uniquement pour la transmettre. On dit souvent que quelqu’un a reçu telle et telle grâce particulière. Mais ce n’est pas vrai du tout. Souvent celui qui est concerné n’a pour ainsi dire participé qu’à une partie de ce qui a été opéré par lui; cela le concernait à peine personnellement. Ou bien il lui est donné de sentir la grâce comme une brève pause. Ou bien il donne quelque chose qu’il ne possède pas, du moins pas pour lui. – Elle voit le Christ et l’Eglise. Le Seigneur lui montre comment l’Eglise sort de la plaie de son côté et comment ils saignent ensemble. Il saigne par elle, elle saigne en lui. Par son saignement à elle, elle peut à chaque instant fermer sa plaie à lui. Chaque martyr ferme la plaie du Seigneur (31 octobre 1943).

31. La messe - Le matin, Adrienne assista à ma messe. Elle dit que chaque signe de croix que je faisais à l’autel avait été comme fait de diamants, ils étaient devenus une croix réelle qui restait en l’air un instant. De la messe, elle dit qu’il est singulier de voir à quel point elle est un événement qui ne s’arrête nulle part. Et cela non en comparant les différentes parties de la messe; c’est l’ensemble qui forme une histoire animée qui avance sans qu’on puisse l’arrêter. La communion du prêtre ne met pas du tout un terme à l’action principale si bien que la postcommunion ne serait que le terme; tout demeure à la même hauteur, et la fin n’est pas une fin. Ceci du reste est ce qui est frappant dans tous les actes du Christ : ils sont toujours en train de commencer, comme quelque chose qui ne s’achève pas et chaque terme en tant que tel est un nouveau commencement. Le soir, elle me remercia à nouveau vivement de pouvoir être catholique (1er novembre 1943).

32. Les défunts – 2 novembre : commémoraison de tous les fidèles défunts. Elle voit tout le mystère du jour du point de vue de l’aide qu’on peut apporter. Non seulement vis-à-vis des âmes des défunts qui sont maintenant dans le feu mais aussi vis-à-vis de ceux qui, dans le monde, sont sur le point d’y aller. Elle voit comment les âmes des défunts sont inquiètes, occupées d’elles-mêmes, tournant pour ainsi dire autour de leur propre axe, comme des bulles de savon, qui par leur châtiment indiquent quelle vie il y a en eux : c’est celles-là qu’on peut aider. Les âmes elles-mêmes ne peuvent recevoir que passivement; elle ne peuvent pas rendre maintenant le bien qu’on leur fait. Mais elles sont étonnées qu’on puisse leur venir en aide, elles pensaient devoir venir à bout de tout toutes seules. Mais la grâce les aide et fait avancer le tout. Il est possible, dit A., de souffrir le feu pour les autres. Où et quand cela arrive, elle ne le sait pas. “Quelque part dans l’intemporel”, dit-elle. D’une manière générale elle parle beaucoup d’intemporel ces jours-ci. Déjà à la Toussaint elle faisait remarquer que les saints entrent dans le monde de manière intemporelle. Il serait tout à fait impensable que les anges et les saints, à partir de l’éternité, n’interviennent pas constamment en lui, n’agissent pas en lui et ne vivent pas en lui. Et ainsi elle a elle-même l’impression d’agir par sa souffrance dans l’intemporel (2 novembre 1943).

33. L’amour et l’humilitéAdrienne parle longtemps de l’amour et de l’humilité. Dans l’humilité il y a un mystère qu’elle ne pénètre pas. Avec l’amour il se passe ceci : il est aussi bien donné que pris; celui qui aime le donne et celui qui est aimé le prend, et assurément le fait de donner est un cadeau premièrement de la part de celui qui aime et secondairement pour celui qui le reçoit. Avec l’humilité par contre il se passe ceci : elle est donnée avec tout amour vrai et si elle n’est pas présente dans le don, l’amour n’est pas vrai. Mais bien qu’elle soit donnée avec l’amour, elle n’est pas reçue de la même façon. Celui qui est aimé ne reçoit que l’amour, il ne reçoit pas aussi l’humilité. C’est ce qu’Adrienne ne peut pas comprendre et à quoi elle réfléchit longuement. Je lui dis que l’humilité est justement le retrait de l’homme devant l’amour de Dieu, la simple perméabilité à Dieu, et le positif de cette attitude est donné dans l’amour de Dieu lui-même. Mais je ne crois pas que par là sa demande soit tout à fait comprise (3 novembre 1943).

34. Le ciel et la terrePhysiquement, Adrienne est très mal. Mais elle n’est plus dans le “trou”. Le soir se répète la scène du dernier mercredi des cendres. Adrienne est très faible, tout à fait à la limite de la mort. Elle voit les saints là-haut et entend la musique céleste. De ses yeux terrestres elle voit encore à peine quelque chose, seul le coeur, la pointe du coeur, fait très mal. Adrienne dit : “Nous faisons toujours trop de différences entre le ciel et la terre. Je me demande si à proprement parler nous ne vivons pas davantage là-haut qu’ici-bas” (3 novembre 1943).

35. Marie et Ignace - Le matin, au réveil, Adrienne vit la Mère de Dieu. Elle était autrement que d’habitude; on pourrait dire que l’aspect mère est en elle aujourd’hui l’aspect sœur. Ignace se trouvait à côté d’elle et ils parlaient de la vie terrestre d’Ignace. Ignace, avec tout le respect voulu, lui faisait quelques reproches pour lui avoir tenu caché cet aspect sœur au cours de sa vie terrestre. Sur terre, il n’avait toujours été que le plus humble serviteur d’une si grande reine. Dans ses rapports avec elle, il avait toujours été comme tendu au-dessus de lui-même. Et puis, quand il est arrivé là-haut, elle s’est révélée tout autre. Comme quelqu’un de ses pairs. Adrienne explique : comme si un page à la cour devait se donner beaucoup de mal, gagner ses éperons. Il doit faire attention à mille règles de cour. Et quand le temps est achevé, le roi le frappe tout à coup sur l’épaule et lui dit : “Assez plaisanté, nous sommes frères et nous n’avons pas besoin de jouer ainsi la comédie” (11 novembre 1943).

36. Les visions – Adrienne vit aussi ce matin la grande différence entre ses visions à elle et celle de saint Ignace. Chez elle, il y a un constant parallélisme entre ce monde-ci et l’au-delà. L’au-delà est pour elle comme ce monde-ci (quand elle n’est pas dans le “trou”), elle est en même temps déjà au ciel et sur terre. Souvent elle ne voit la terre que du ciel. C’est un tel accompagnement par le ciel que, lorsqu’elle pense à Marie par exemple, elle doit faire un effort pour ne pas tout de suite la voir ou la sentir. Chez Ignace, qui avait aussi beaucoup de visions, et très concrètes, le monde céleste était toujours encore un au-delà, et quand il le voyait, c’était une anticipation du but. Il restait l’homme qui se tient dans le terrestre et doit se battre en lui et pour lui. Ce combat ne lui fut pas épargné. Je dis à Adrienne que cette différence a sans doute pour fondement qu’elle a une double vocation, celle de la fondation et celle de la souffrance, et que le parallélisme ciel et terre est conditionné par la souffrance, surtout par le “trou”. Ignace n’a pas eu cette vocation (11 novembre 1943).

37. Matthieu et Jean - Dans une vision, Adrienne voit l’évangile de saint Matthieu et celui de saint Jean. L’évangile de saint Matthieu est comme un champ accessible de tous côtés. Ses lisières sont humaines et se transforment en chemins qui conduisent au centre. Jean par contre est là comme un grand tissu blanc. L’humain à sa lisière est comme une sorte d’ourlet. Mais au centre, le mystère divin, et aucun chemin ne conduit de l’extérieur à l’intérieur. C’est d’une seule pièce, indivisible, on ne peut pas le connaître par degrés; mais une grande exigence en émane de saisir le mystère divin en son centre (12 novembre 1943).

38. La messeAdrienne assiste à ma messe. Au début de la messe, elle a constamment une vision : derrière le tableau de l’autel, dans le lointain, dans une cavité, elle voit le Seigneur mort au tombeau. Il est déjà mort depuis trois jours et en légère désagrégation. “Vous savez, dit Adrienne, c’est le stade où les gens disent : Comme il paraît paisible maintenant, parce que les traits du visage sont tout à fait détendus. Mais nous, médecins, nous savons que c’est le début de la décomposition”. La bouche était entrouverte. Adrienne craignait toujours que je ne voie pas le Seigneur ou bien que si je le voyais cela me troublerait pour la messe. Alors il lui fut signifié que je le savais sans le voir, que je n’avais pas besoin de le voir. Le mort était une accusation et une exigence. Il devrait être vivant. Les hommes sont coupables, nous sommes coupables de sa mort. A la consécration, le Seigneur fut tout d’un coup vivant, c’est-à-dire qu’il se tint devant le tableau de la croix dans un éclat infini, comme transparent, renvoyant au tableau à l’arrière-plan comme à quelque chose qui se trouve maintenant loin derrière lui. Cela ne dura qu’un instant, puis Adrienne fut de nouveau dans le “trou” (16 novembre 1943).

39. Ignace de LoyolaPendant plus d’une heure, Adrienne parle au P. Balthasar de saint Ignace et des jésuites. D‘Ignace elle dit : Plus on apprend à le connaître, plus il devient une personnalité, un quelqu’un. Adrienne voit aussi combien Ignace est patient avec ses fils. Il leur pardonne tant, il y a tant de choses qu’il fait semblant de ne pas voir et il ne cesse de combler ce qui manque. Il n’y a qu’une chose qu’il veut et qui lui importe : le don total de soi dans l’apostolat. Que l’homme se soucie des âmes, se dépense pour elles. Même les fautes contre l’amour fraternel dans l’Ordre sont plus facilement pardonnées par saint Ignace que par saint François par exemple; les fautes contre l’exactitude dans le temps de contemplation plus facilement que par saint Dominique. Chaque fondateur a quelque chose à quoi il donne une valeur particulière; vis-à-vis d’autres choses, il peut être tolérant (5 décembre 1943).

40. Les artistes – Puis le Seigneur montra à Adrienne une grande foule de peintures, des paysages d’une beauté et d’une perfection incroyablement artistiques. Mais ils étaient tous peints sur du carton bon marché. Adrienne ne pouvait pas se souvenir avoir vu quelque chose d’aussi magnifique, mais le carton la gênait. Le Seigneur lui expliqua : “Il y a beaucoup de belles œuvres qui sont faites par des incroyants. Je suis présent aussi dans ces œuvres, et ils ne pourraient pas les faire si je n’y étais pas. Je suis en tout ce qui est beau, vrai et bon. Tout cela ne peut être saisi qu’en moi. C’est pour cela aussi que beaucoup d’hommes sont conduits à moi par des œuvres de ce genre sans que ce soit l’intention de ces artistes et de ces auteurs. Tout vrai chrétien sait cela” (12 décembre 1943).

41. La naissance de Jésus - Avant Noël. Adrienne vit des jours obscurs d’attente sans espoir que la délivrance s’ensuivra réellement. Puis tout d’un coup le brouillard s’éclaircit et elle rayonne de bonheur. Elle me décrira plus tard ce qu’elle a appris de l’attente de Marie : pour Marie aussi un temps d’angoisse vint d’abord, un temps où elle ne savait pas ce qui viendrait, une sourde attente qui récapitule l’Avent de tous les temps. Puis Adrienne m’interroge sur ce que la théologie dit de la naissance de Jésus. Elle semblait craindre qu’on pût nier la naissance par les voies naturelles en raison de l’expression “Inviolata permansisti”. Je lui explique le sens de ces paroles. Elle dit : “Oui, Marie n’a peut-être pas eu les véritables douleurs de l’enfantement, mais l’essentiel des douleurs, l’angoisse et l’inquiétude d’enfanter, elle l’a cependant éprouvé. Quand ensuite elle tint l’enfant dans ses bras, elle fut certainement plongée dans une joie sans mélange, mais déjà alors elle sut que le Fils devrait un jour souffrir” (Noël 1943).

42. Catherine de Sienne et la pénitence - Adrienne parle d’une vision où elle a vu Catherine de Sienne. (Adrienne n’avait jamais rien lu d’elle ni sur elle). Elle dit que Catherine a fait beaucoup pénitence. Et cela pour un motif qu’elle ne connaissait pas ainsi jusqu’à présent et que Catherine lui a indiqué maintenant. Celle-ci disait qu’on pouvait faire pénitence pour deux raisons : par mortification, pour se séparer soi-même personnellement de tout désordre de la chair, mais aussi pour se préparer à une tâche, à une mission. Adrienne aussi avait fait pénitence en ce sens, dans le dessein de montrer à Dieu sa bonne volonté, de lui faire comme un petit cadeau qu’il pouvait utiliser à son gré. Et on lui suggérait par là de l’utiliser aussi un peu pour la tâche à venir. Catherine pense qu’on doit aussi se préparer directement à la tâche par la pénitence. De même que la fiancée se pare pour son prochain mariage. De même qu’on jeûne avant une fête. Se séparer plus à fond du charnel pour mieux percevoir la voix de Dieu parce qu’elle retentit alors dans un espace vide, qu’elle coule dans un vase purifié. Adrienne dit que, d’une manière générale, on doit voir Catherine à la lumière de la pensée de la fiancée (Début janvier 1944).

43. Marie et la Trinité – Adrienne a vu Marie dans sa relation à la Trinité. Elle dit : “Marie avait la Trinité pour ainsi dire comme arrière-plan, elle l’avait aussi en elle d’une manière particulière. Aucun être n’a une relation aussi étroite qu’elle à la Trinité. Elle est pour nous de manière précise le chemin et la représentation de la Trinité. Sans elle, le dogme des trois personnes en une nature serait quelque chose de totalement abstrait, de purement conceptuel, avec quoi on ne peut rien faire. Beaucoup de catholiques, littéralement, ne peuvent de fait rien en faire de correct. C’est Marie qui nous montre que l’unité des personnes est réellement l’amour. Quelque chose de chaud, de concret, de proche. Non pas comme si Marie elle-même appartenait en quelque sorte à la Trinité, mais elle est tellement la fille du Père, la Mère et l’épouse du Fils, le réceptacle de l’Esprit qu’on voit toujours aussi en elle les trois personnes. Il est donc facile à comprendre que c’est seulement dans l’Église, qui connaît Marie, qu’une conscience vivante de ce dogme est possible (Mi-janvier 1944).

44. Le commencement de la Passion – Nuit du vendredi. Adrienne de nouveau dans le “trou”, un “trou” singulier. Elle est absente d’elle-même, elle n’existe plus pour elle-même. Elle est comme absorbée dans la vision de ce qui s’est passé quand la souffrance a commencé dans l’âme du Christ. Durant la nuit, elle écrit une note à ce sujet : “Comment cela a commencé”. L’après-midi, elle vient me voir pour me l’expliquer. Elle parla avec plus de pénétration que d’habitude; c’était clair comme de l’eau de roche, elle avait des mots frappants et des images appropriées pour les choses les plus difficiles. Elle parla lentement, à voix basse, comme absente, cherchant ses mots, mais tout à fait décidée dans l’expression. Elle dit à peu près ce qui suit : La souffrance du Seigneur commença au dedans. Il y avait là une conversation intérieure entre Dieu le Père et Dieu le Fils, dans une région qui est toute divine, où tout est commun, où tout est offert réciproquement, où règne une entente totale. Une région où nous, les hommes, nous n’avons rien à chercher. Puis cette conversation divine devint une conversation entre Dieu et le Christ homme : Créateur et créature. Et il règne à nouveau un accord total. Pourtant cela commence : éloignement progressif, imperceptible, obscurcissement, sentiment de devenir étranger. Si progressivement que l’humanité du Seigneur ne s’en aperçut pas tout d’abord. Car cette humanité ne sait pas en somme que la souffrance commence. Adrienne cite : “L’heure, le Père seul la connaît”. Le Fils ne sait pas si c’est déjà le commencement de la souffrance, ou bien quelque chose d’occasionnel, une épreuve préalable. L’expérience de cet éloignement du Père lui est inconnu jusqu’à présent, il ne l’a encore jamais faite si bien qu’il est plein de questions et de doutes. Je demande à Adrienne où est alors la divinité du Fils. Adrienne répond : “En Dieu”. Pour lui en tant qu’homme, elle est maintenant inaccessible, elle n’est plus à sa disposition. Bien que son humanité ne soit pas une simple humanité, mais une humanité divine, qui donc aussi souffre divinement au-delà de toute mesure humaine, c’est cependant l’humanité qui souffre et non Dieu en tant que tel. Le silence du Père, le fait qu’il abandonne le Fils, qu’il se retire, son absence progressive, l’apparition de la pure justice et même de la seule rigueur, la dissimulation de l’amour, de toute intimité : ce fut le commencement de la Passion (Après le 19 janvier 1944).

45. Le purgatoire – Ces jours-ci Adrienne a été conduite plusieurs fois au purgatoire. Elle m’en écrivit quelques petites choses, m’en expliqua d’autres de vive voix. Elle cherche longtemps à exprimer la manière d’être particulière du temps au purgatoire, qui n’est rien d’autre qu’un souvenir de la faute commise : c’est celle-ci qui est la mesure du temps au purgatoire. C’est un temps qui est fait tout entier d’une seule ligne, qui va droit comme un trait vers l’éternité. Le purgatoire commence avec la croix et finit avec elle. Il commence comme ceci : on est placé sous la croix et ce qu’on a fait dans la vie ou ce qu’on a négligé, on doit apprendre à le connaître du plus profond du coeur. Toute la vie est placée sous une unique formule, par exemple : “Je n’ai pas aimé le Christ”. Tout le reste n’existe plus. Puis cette parole commence lentement à se marquer dans l’âme comme un fer rouge. C’est d’abord une connaissance toute théorique, quelque chose qu’on semble savoir depuis longtemps. Jusqu’à ce que l’affaire devienne toujours plus brûlante, toujours plus proche, toujours plus inéluctable et accablante. Et à l’instant où l’âme n’en peut plus, où tout en elle crie vers Dieu, où tout n’est plus qu’un espace vide et brûlant, où la croix est devenue en elle vérité, cela se termine et Dieu apparaît. Maintenant l’âme sait ce qu’est la grâce (3 mars 1944).

46. L’expérience du vide dans la prièreQuand nous sommes entrés dans la chapelle pour la communion, Adrienne eut un mouvement de recul. Le soir elle raconta : les trois (Paul, Augustin, Ignace) se trouvaient de nouveau dans la chapelle et de nouveau elle apprit beaucoup de choses sur eux. Adrienne parla d’eux pendant une heure entière, avec une précision d’expression que je ne puis pas rendre. Elle dit à peu près ce qui suit : Chez les trois, cela part de la prière continuelle. Non d’une prière mystique mais d’une prière chrétienne habituelle. Ils essaient, mais ils remarquent que cette fois-ci cela ne va pas. Ils essaient ensuite de pouvoir le faire quand même, cela va encore moins; ils ne peuvent pas adorer, il leur manque la substance de l’adoration; à sa place il y a un vide. Mais ils se conduisent très différemment. Paul est sans doute le premier qui rencontre quelque chose de ce genre. Il n’a aucune expérience en la matière. Il ne sait pas que cela fait partie de la prière. Il ne peut pas se l’expliquer. Il cherche donc toujours à recommencer par le début, il cherche la faute dans son état actuel, uniquement dans ce qui lui est personnel. Il ne peut pas comprendre ce qui a pu arriver entre le Christ et lui : il n’y avait jamais rien eu quand même qui eût troublé leur amitié. Il considère aussi son état comme singulier, anormal pour ainsi dire, et il ne peut pas le généraliser. Car il lui manque pour cela un point de comparaison, il est le premier au début de la tradition. Il n’a pas de racines dans le passé. C’est pourquoi il ne peut pas non plus mettre son état en relation avec l’Eglise, avec la communauté. – Augustin a sur Paul l’avantage qu’il connaît la tradition, qu’il sait qu’un vide de ce genre arrive. Mais cette tradition n’est pas encore assez forte et assez éclairante pour lui donner la possibilité de comprendre la souffrance autrement que comme un événement privé dont il cherche le sens véritable et la raison dans son péché et dans la pénitence pour ses péchés passés. Ignace par contre vit dans la plénitude de la tradition – il est pour ainsi dire le commencement de l’homme moderne, il est tout proche de nous -, et il sait qu’il doit en être ainsi et que l’adoration est exigée dans le total abandon et dans la sécheresse et dans l’absence de consolation tout autant que dans la consolation. Bien que lui aussi soit perplexe au sujet de l’absence de Dieu, il en sait quand même la justesse au beau milieu de sa perplexité (Après le 3 mars 1944).

47. PontmainSouvent Adrienne a des visions horribles : le Seigneur et sa Mère au bord d’un fleuve impétueux ; ils trébuchent, marchent péniblement, ils sont presque perdus. Je donnai une conférence sur les apparitions de Marie; je parlai entre autres de Pontmain et de l’apparition dans un manteau bleu parsemé d’étoiles : chaque Ave Maria que l’assemblée disait en bas est une nouvelle étoile. Adrienne est là avec la croix dans le dos, elle ne peut presque pas s’asseoir. Pendant que je parle de Pontmain, elle voit toute la vision devant elle telle qu’elle fut autrefois. Quand elle rentre chez elle en voiture, elle revoit le tableau, mais cette fois-ci à l’envers : au lieu que les étoiles apparaissent sur le vêtement de la Mère, elles disparaissent toutes peu à peu : ce sont les Ave Maria qui n’avaient pas été dits (Après le 3 mars 1944).

48. La grâce - Quand je suis de retour à Bâle, Adrienne me parle d’abord de la rédemption le jour de Pâques. Elle ne voit plus l’au-delà mais la rédemption des hommes dans la vie présente. Comment la grâce se saisit des hommes d’une manière infiniment variée : souvent ils savent l’instant où la grâce les saisit : dans la prière ou aussi brusquement en pleine rue. Souvent ils n’en savent rien, peut-être parce qu’ils sont trop humbles pour y réfléchir. Adrienne vit une foule de gens très simples, un instituteur, un cordonnier, etc., comment ils vivent totalement de la grâce sans bien le savoir. Elle vit aussi ce que veut dire être racheté : comment les âmes sont remises au Père par le Fils et comment dans cette remise elles sont remplies de l’Esprit Saint. La remise au Père se passe justement dans l’Esprit Saint et nous saisissons le mieux celui-ci dans la direction qui va du Fils au Père (Après le lundi de Pâques 1944).

49. Catherine de SienneAu jour de la fête de sainte Catherine de Sienne, Adrienne voit au ciel une fête qui a été organisée pour elle. Tous se rassemblent sur la place de l’église; on sait que c’est sa place de l’église. Puis elle apparaît et elle est fêtée. Catherine est une belle femme bien qu’elle n’ait pas précisément beaucoup de charme; elle est celle qui n’a qu’une idée, elle est un peu à voie unique dans sa pensée, elle ne tient compte de rien quand elle voit sa mission et l’accomplit. Elle ne connaît rien d’autre non plus que cette tâche et elle y ramène tout. Elle a une spécialité et pense un peu que tous aussi ne devraient s’intéresser qu’à cela. Ignace la trouve sympathique : “Il doit justement y en avoir aussi des comme ça”. Elle n’a pas l’ampleur de la grande Thérèse. Mais elle est une grande flamme, pure, et qui monte tout droit (30 mai 1944).

50. Les non-baptisés - Je demandai un jour à Adrienne si au ciel elle voyait une différence entre baptisés et non-baptisés. Elle fut tout d’abord embarrassée, elle réfléchit et dit qu’elle n’avait jamais vu dans le ciel des non-baptisés. Mais elle dit ensuite : “Il est arrivé parfois que je ne fus pas transportée dans le ciel directement mais que je fus sur un chemin y conduisant. Sur ce chemin on passa par des régions qui appartiennent bien au ciel mais qui sont comme un premier degré, un quartier extérieur. On ne voit pas de transition nette entre ces domaines. Tout ce que je peux en dire c’est que les joies sont là autres que dans le ciel proprement dit où se trouvent les saints; elles sont en quelque sorte plus sourdes et plus ternes, davantage la totale satisfaction de ses propres désirs que l’amour de Dieu absolu et débordant. Peut-être est-ce là que sont les non-baptisés” (4 mai 1944).

51. Gemma Galgani – Adrienne lit la vie de Gemma Galgani ; elle est indignée par la conduite de son confesseur, le terrible Padre Germano. Elle est indignée de sa dureté et de son hypocrisie, car il estime toujours nécessaire de traiter Gemma d’une manière presque inhumainement dure et ensuite devant les autres il ne peut pas vanter assez sa vertu. A part cela, Gemma a pour lui des missions du Seigneur qu’il n’exécute pas, entre autres aussi la fondation du couvent de Lucca (7 mai 1944).

52. PentecôteLe matin, pas de feu; ensuite Adrienne voit deux fois l’Esprit : à la messe de communion et à la messe de 11 H 30; elle voit comment son feu se répand sur l’assemblée et, pour la première fois aussi, que ceux qui possèdent déjà l’Esprit et l’amour collaborent à cette distribution (Pentecôte 1944).

53. Toussaint – Après un bref trou, où elle vit les atrocités actuelles de l’Europe, elle fut transportée immédiatement au ciel. Une grande fête est préparée, des anges et des saints sont là. Adrienne remarque d’abord que tous les saints coopèrent pour ainsi dire à la formation d’un nouveau saint dans le monde. La décision de choisir un homme et d’en faire un saint ne provient pas seulement de Dieu, elle est confirmée et scellée par le ciel tout entier. Aucune consultation n’a lieu, pas non plus de discussions, mais une unanimité de la décision qu’on ne peut pas expliquer davantage, qui s’associe à la décision de Dieu et qui en même temps détermine en quelque sorte à son tour cette décision de Dieu. Et tous donnent à la personne concernée quelque chose d’eux-mêmes, de leurs dons et de leurs grâces. On choisit quelqu’un dont on sait qu’il dira oui. Et cependant tout n’est pas décidé d’avance : on ne sait pas encore jusqu’où il se laissera conduire, jusqu’où ira son oui. Celui qui est touché par la grâce reste libre. Pour finir en quelque sorte, la décision commune est soumise à la Mère qui ajoute sa bénédiction, son accord. Elle ne participe pas au choix mais elle s’y rallie d’une certaine manière. Dans tout le choix, elle occupe une position particulière qui, d’un côté, est différente de la position du Fils et, de l’autre, de celle des saints. On pourrait dire que les saints communiquent à cette personne quelque chose de leur aide et de leurs dons tandis que Marie lui communique toujours quelque chose de sa nature. Puis Adrienne vit comment toute la fête dans le ciel se transforma en hommage à Marie. Tout à coup tous eurent en main un chapelet et ils allèrent à la rencontre de la Mère sans prier à haute voix (1er novembre 1944).

54. PurgatoireCommémoration de tous les fidèles défunts. Cette année encore Adrienne voit les âmes dans leur purification. Elle me décrit longuement leurs souffrances. C’est une souffrance totalement solitaire, inexorable, même si Dieu la façonne aussi courte que possible, et la prière de l’Eglise peut toujours venir là en aide. Souvent ce qui dure le plus longtemps, c’est que l’âme comprenne qu’elle doit aller dans le feu, que tout ce qu’elle a fait était faux et à côté de la question, qu’elle doit prendre un tout autre chemin, le chemin de l’amour. Beaucoup comprennent cela tout de suite, d’autres seulement après un temps qui paraît infiniment long. Une fois qu’ils se sont livrés aux flammes, cela avance sûrement et rapidement (2 novembre 1944).

55. Les saints dans le ciel Quelques jours plus tard, Adrienne parla des saints dans le ciel dont on demande l’intercession. Au fond, on ne leur fait pas par là spécialement un cadeau. On les astreint à une obligation, on dirige leur attention vers la terre et ses souffrances. On pourrait presque dire que, par là, les saints sont en quelque sorte détournés de la joie céleste. Mais Dieu, pour le côté de leur esprit qui reste tourné vers le ciel, leur fait don pour ainsi dire d’un surcroît de lumière et de bonheur (Après le 3 janvier 1945).

56. Le samedi saintDans une conversation, nous en venons à parler du samedi saint. Adrienne dit que celui qui y est passé en garde dans les membres un effroi éternel. Le vendredi saint, l’horrible se laisse encore exprimer d’une certaine manière par les souffrances physiques et se traduire par elles. Mais le samedi, tout est totalement inhumain. Elle dit : le Fils incarné doit être ici initié aux ultimes mystères du Père. Jusqu’à présent il a vécu en confiance avec le Père, mais il n’a pas encore vu le dernier tréfonds du Père. Jusqu’alors tout était décidé à l’intérieur de l’amour entre le Père et le Fils; maintenant le Fils doit pour ainsi dire voir et expérimenter ce que le Père est en lui-même, dans son caractère incompréhensible, sa solitude, ce qu’il était avant le monde. Comme si un père voulait initier son fils non seulement au mystère de la procréation duquel est issu le fils mais, beaucoup plus loin en arrière, dans le mystère de l’origine de la puissance procréatrice paternelle elle-même, qui surgit dans l’obscurité la plus obscure de la jeunesse, dans une solitude sans nom. Le Fils passe ainsi ce jour-là dans l’infinité la plus perdue du Père. Le samedi saint est presque plus un jour du Père qu’un jour de mort et d’enfer. C’est le chemin le plus direct vers le Père. Ce jour-là, rien n’est épargné au Fils (23 janvier 1945).

57. Les enseignements d’Ignace – Les conversations d’Adrienne avec Ignace sont manifestement très animées. Adrienne ne craint pas de lui faire fréquemment toutes sortes de reproches, de lui dire qu’elle en a assez définitivement de lui et de ses méthodes. Là-dessus il ne répond que par un petit : “Ah, vraiment?” moqueur. Ou bien quand elle dit que moi aussi je suis tout découragé, il dit par exemple : “Ce ne sera pas si grave…” Bien qu’il consente rarement à expliquer quelque chose au point qu’on comprenne tout, il fait toujours celui qui est très étonné que nous comprenions si peu et il trouve toujours comme allant de soi ce qui pour nous est le plus difficile. – Des enseignements d’Ignace encore. Dans la vie selon les conseils évangéliques, l’homme doit toujours savoir qu’il demeure capable de relations sexuelles et cela même sans tentation et sans imaginations sexuelles. Quand il est tenté, sa vocation peut grandir. C’est plus aussi que de ne plus sentir aucune pulsion. Mais il y a, avant même toute tentation, les réalités organiques auxquelles les tentations peuvent toujours s’attacher. C’est pourquoi l’homme qui vit dans la virginité ne doit jamais et nulle part se croire en sécurité. Quelqu’un peut dire de lui peut-être qu’en ce domaine il n’a jamais été tenté. Cela ne lui donne aucunement la garantie qu’il en sera de même à l’avenir. Dieu demeure toujours libre et ne se laisse jamais immobiliser. Et chaque chemin d’une personne peut conduire à de nouvelles phases dans lesquelles justement cette tentation se portera au premier plan. Nous ne savons jamais quand un fil de concupiscence est définitivement coupé. Chez les autres, on peut à la rigueur le constater; pour soi-même, on ne s’en aperçoit jamais (15 mars 1945).

58. Sur la mystiqueLe jour de Pâques, s’engagea aussi une conversation sur la mystique. Adrienne a une grande aversion pour toutes les théories qui distinguent la prière habituelle de ce qu’on appelle la prière plus élevée. Est-ce que la foi, l’amour et l’espérance ne sont pas infusés totalement? Et est-ce que l’essentiel dans la prière du simple chrétien ne provient pas aussi d’en haut et non de la nature de l’homme? Elle voit les choses d’une manière inverse à vrai dire. Tous les chrétiens sont introduits dans la vie du Seigneur et des saints. Moi, par exemple, qui n’ai pas eu la vision qu’elle a eue, j’y ai pourtant part, et même j’ai vu davantage qu’elle en partie; car ce qu’elle m’a dicté dans l’extase, elle ne le sait plus, tandis que moi, je le sais maintenant. Ainsi une personne qui a par exemple une vénération particulière pour la Mère de Dieu recevra durant toute sa vie une grâce mariale, elle aura part aux grâces de la Mère et, par toute sa vie et toute sa prière, elle enrichira la Mère. Elle devient pour ainsi dire une part de la vie de grâce de la Mère. De même les admirateurs de saint François d’Assise forment pour ainsi dire l’achèvement de ses grâces mystiques : sa plénitude et sa richesse. La mystique n’a jamais le moi comme centre, un moi qui serait orné de grâces extraordinaires; dans la mystique, le chrétien est bien plutôt dépersonnalisé et transformé par l’amour en une chose de Dieu et un complément de son royaume dans la communion des saints. De plus, Adrienne est hostile à toute théorie qui favorise un entraînement quelconque à ce qu’on prétend être une prière plus haute. Elle voit tellement dans les grâces extraordinaires leur caractère d’instrument et leur pure dépendance de la structure sociale de l’Eglise qu’elle ne peut pas comprendre que quelqu’un puisse parler ici de “degrés”. Elle dit : “Si Dieu me donne une place de servante, il ne peut pas être plus parfait pour moi de vouloir être une reine. Je ne ferais alors au contraire que m’écarter de la volonté de Dieu et me rendre coupable de désobéissance. Quand Dieu a besoin de quelqu’un pour lui donner des visions, c’est un service comme un autre, et personne d’autre ne doit se permettre de vouloir s’introduire artificiellement dans ce service”. Elle a des paroles très dures pour maintes formes de contemplation : elle les qualifie d’onanisme spirituel. On s’échauffe, dit-elle, on s’excite, on s’immerge, etc., assez longtemps pour faire sortir de soi l’une ou l’autre haute expérience. Et pourtant tout provient de l’âme elle-même et n’est rien d’autre qu’elle, et Dieu est à cent lieues de là (Pâques 1945).

59. Sur les visions - Adrienne me demande si je savais quand la vision se termine. Auparavant, elle ne le savait pas; maintenant, elle le sait. Le Seigneur ou la Mère ou le saint qui apparaissent, ce n’est pas eux qui s’éloignent ou qui nous laissent là. La fin est arrivée quand on comprend soi-même que maintenant on “doit s’en aller”. Et cela se fait quand on a reçu une mission, quand on comprend comment on a à transmettre dans ce monde le contenu de la vision. Le Seigneur et les saints ne se sont pas éloignés, ils restent par la suite des accompagnateurs invisibles et permanents. Ainsi, par la suite, on peut également presque les “convoquer”. Par exemple, elle peut vraiment entrer en relation avec Ignace quand elle le veut. Il est toujours là (21 avril 1945).

60. Ignace – Adrienne dit d’Ignace que la transformation qu’il a opérée au ciel est considérable. Sur terre, il a en quelque sorte trop exigé de lui, il a trop tendu le ressort. Au ciel, tout s’est détendu; il s’est débarrassé d’un certain activisme; d’où aussi son rapprochement avec Jean (21 avril 1945).

61. Sur la Trinité - Profondément dans le trou. Adrienne voit partout ce qu’il y a de négatif dans les hommes qui devraient être remplis de la Trinité. Chaque homme porte en soi une sorte de schéma de la vie trinitaire : sa manière particulière de participer à ce mystère. Chez les uns c’est la vie dans le Fils, chez d’autres l’amour particulier pour le Père, chez d’autres l’intelligence des dons de l’Esprit, mais toujours ce qui est particulier débouche dans le trinitaire qui englobe tout. Et partout Adrienne voit que ce tracé n’est pas réalisé (Veille de la Trinité 1945).

62. La nature de la Trinité - Une grande connaissance sur la nature de la Trinité. Adrienne voit la vie trinitaire comme une prière réciproque des trois personnes, et cette prière s’accorde dans l’unité. Puis elle vit comment Marie se trouvait dans cette prière avec tous les saints. Je lui demandai de mettre par écrit l’essentiel de cette vision, et elle l’a fait dans son journal. Elle vit aussi ensuite la nature de la sainteté : elle consiste pour quelqu’un à remplir la mission trinitaire qu’il a. Il ne s’agit que de cela et de rien d’autre. Il peut se faire que par exemple cet homme soit défaillant sous maint autre aspect, que par exemple il ait et garde “un fichu caractère”, mais que ce qui est central en lui soit en ordre : il a correspondu à sa mission. Il s’est si totalement jeté en Dieu qu’il a laissé en Dieu une empreinte exacte de lui-même et Dieu s’est exprimé en lui, dans la mission accomplie, autant qu’il l’avait prévu. C’est naturellement une œuvre de la grâce; cependant très peu d’hommes seulement correspondent à la grâce; ce sont les saints (Trinité 1945).

63. Les connaissances des saints dans le ciel - Adrienne me parle longuement du ciel et de la vie là-haut. Elle a eu une conversation avec Ignace qui lui a expliqué que les bienheureux au ciel ne savent pas tout non plus et que, ce qu’ils savent, souvent ils ne sont pas en mesure de l’utiliser pour leurs missions. Il y a souvent une étrange double piste. Par exemple, ils voient par avance en Dieu quelque chose, peut-être un résultat négatif. Mais malgré cela ils reçoivent de Dieu la mission de susciter et de conduire une œuvre en contradiction avec le résultat vu d’avance. Et ils ont la possibilité de vivre si totalement pour la mission que, pendant ce temps, ils peuvent mettre leurs autres connaissances tout à fait à l’arrière-plan. Ainsi Ignace, par exemple, transmettra à quelqu’un une mission pour une œuvre bien que la mort prochaine de la personne en question en rendra impossible l’exécution. Ou bien Ignace peut se donner beaucoup de mal pour un jeune homme tout en sachant d’avance que finalement il ne le gardera pourtant pas pour son Ordre (3 juin 1945).

64. Les missions des saints dans le ciel - Au sujet des missions dans le ciel, Adrienne dit en outre que les bienheureux montrent d’une manière particulièrement accusée, comme purifiée et portée à leur total développement, les vertus qu’ils ont cultivées sur terre. Mais là où, en tant que personnes humaines, ils ont failli, où ils ont eu des défauts et des vices, la lacune n’est plus visible, elle est compensée par son contraire. Celui qui, sur terre, a péché par manque d’amour aura surtout le souci au ciel que les hommes en ce monde ne tombent pas dans cette faute, etc. Ainsi, au ciel, on garde certes le positif de ce monde, mais en aucune manière le négatif. Il n’y a plus moyen du tout de jeter un regard en arrière sur le péché commis, ni pour soi ni pour les autres. Même ceux dont on sait au ciel qu’ils se trouvent dans le purgatoire, on ne les considère pas comme devant passer par une juste purification, mais plutôt comme des personnes qui accomplissent un voyage pénible, à qui il est arrivé un malheur, dont on désire depuis longtemps l’arrivée et, quand enfin ils sont là, ils sont aussitôt entourés et introduits comme des personnes longtemps attendues. C’est surtout l’art incomparable de la Mère qui se trouve exactement à la fin du purgatoire et qui accueille dans le ciel les nouveaux arrivants. Toutes les formes de gêne sont aussitôt emportées par cet amour sans prévention (3 juin 1945).

65. Saint Paul – Au cours d’une dictée sur “Jean” (là où il est question des portes fermées), quelques mots sur Paul. Le Seigneur apparaît aux autres disciples devant leurs sens corporels même si ceux-ci sont élevés surnaturellement. A Paul, il apparaît dans une vision. Paul est ainsi le premier mystique, qui possède aussi la première âme de mystique, le léger surmenage des capacités humaines qui apparaîtra souvent (pas toujours) chez les mystiques. Paul est le premier; il ne connaît donc pas encore de tradition dans ces choses. Il n’a donc pas compris qu’il n’est pas une exception. Il en fait quelque chose de personnel. Malgré cette légère méprise, Paul reste tout à fait dans sa mission tout comme Pierre, malgré son triple reniement, reste en fonction. Le Seigneur a aussi parmi ceux qui tiennent à lui et veulent le suivre des pécheurs ou des caractères quelque peu anguleux, qui collaborent certes, même avec beaucoup de flamme, mais qui ne se rendent pas totalement compte de ce qu’on attend d’eux. C’est souvent l’attitude de l’enfant en eux qui peut rester. Chez Paul, c’est se vanter, se présenter comme modèle. Il s’admire, mais dans le Seigneur. Il voit en lui l’œuvre de la grâce et il s’imagine être un chef d’œuvre de la miséricorde divine. Il croit ainsi mieux témoigner du Seigneur et il ne veut rien d’autre en fait. Il est comme l’élève modèle qui maîtrise depuis longtemps les simples lettres que les autres dessinent et qui, à la place, peint dans son cahier un beau dessin. Il pense ainsi faire un cadeau à l’instituteur. Paul est convaincu que se vanter ainsi est pour la plus grande gloire de Dieu. Il le fait totalement à l’intérieur de la foi. Il pense que la plus grande gloire de Dieu consiste en ce que lui fasse davantage et non que Dieu soit plus. Il est comme quelqu’un qui a été guéri miraculeusement et qui, pour l’honneur de Dieu, montre à tout le monde ses membres guéris. Ignace est d’avis qu’on devrait cacher tout cela, moins se montrer soi-même et montrer plutôt Dieu seul (Fin juin 1945).

66. Thérèse de Lisieux – Récemment, la nuit, Adrienne a vu la petite Thérèse. Elle était assise dans son lit la nuit, au bout de ses forces, comme dans une révolte soudaine contre son sort auquel elle ne comprend plus rien. C’est plus qu’un étonnement, plutôt une profonde désillusion : elle a tout raté. Elle se souvient du temps de sa jeunesse, de la Mère de Dieu qui lui faisait signe, des heures heureuses, légères. Elle voit sa vocation, le moment où elle quitte son père, sa maison, le renoncement à la vie de famille. Toutes les filles sont entrées au couvent. Tout lui semble soudain comme dépourvu de sens, et le fait que maintenant elle ne peut plus avancer lui apparaît comme une punition pour sa défaillance d’autrefois. Elle voit sa visite au pape : elle n’aurait pas dû parler, mais elle a parlé quand même et pressé l’entrée au couvent. Cela lui paraît maintenant comme une désobéissance, comme une manière de s’introduire dans un lieu qui n’est pas fait pour elle. “Si je n’avais pas parlé, si j’avais attendu, si je n’avais fait que suivre la loi, les années suivantes auraient peut-être apporté la clarification voulue par Dieu”. Pourquoi a-t-on cédé alors à sa volonté? Elle se révolte contre le fait. Qu’elle se trouve maintenant là où elle ne devrait pas, elle ne le considère pas seulement comme une punition personnelle mais comme une expression de la colère de Dieu. Elle voudrait être replacée là où elle pourrait à nouveau choisir. Mais à cet instant, elle reconnaît qu’elle serait de la sorte sur le meilleur chemin pour imposer sa volonté et cela remet tout en place : le don d’elle-même à Dieu est maintenant d’autant plus grand. Elle comprend qu’ici tout aurait pu aller de travers, que le tout était une tentation de vouloir organiser quelque chose soi-même. Elle fait alors marche arrière, dans une humilité plus profonde (20 octobre 1945).

67. Les saints au ciel - Adrienne dit qu’elle a passé presque toute l’après-midi avec Ignace. Adrienne dit qu’Ignace avait pleuré longtemps et fort, qu’elle lui avait donné un mouchoir qui était tout mouillé quand il le lui rendit. Ce n’était pas du tout des larmes de consolation mais des larmes amères sur la Compagnie. Adrienne comprit que les saints avaient certes le pouvoir de formuler une intercession et de procurer des grâces de purification et de direction, mais qu’ils étaient presque impuissants quand il s’agit de donner aux hommes l’intelligence et le vaste horizon qui est pourtant indispensable pour beaucoup des œuvres de Dieu. On ne doit pas penser non plus que les saints sont au courant de tous les plans de Dieu ou qu’ils peuvent, dans leur vue de l’avenir – qui est certainement beaucoup plus grande que la nôtre -, tenir compte de tous les facteurs. Souvent leurs desseins sont contrecarrés par d’autres facteurs, par exemple par des guerres ou par des révolutions ou par l’incompréhension de l’Eglise. Ainsi, au ciel, on s’est donné du mal pour faire de Jeanne d’Arc une pure sainte, mais la sottise de l’Eglise a détruit l’œuvre, car jamais Dieu n’a voulu la condamnation de Jeanne. Ce qui fait qu’aujourd’hui elle est bien une sainte, mais quelque part sa mission terrestre ne peut pas se développer comme elle le devrait. Chaque chrétien doit la demander pour la rencontrer, car quelque chose de sa mission ici-bas a échoué même si cela a été gardé en Dieu (21 octobre 1945).

68. Les outils du Seigneur – La nuit, Adrienne voit l’atelier du Seigneur : une grande table avec beaucoup d’outils. Le Seigneur ne travaille pas avec les outils, mais sur eux. Il y a là d’innombrables pointes qu’il façonne, auxquelles il veut donner une forme précise pour ses desseins : des pointes neuves, étincelantes, mais aussi beaucoup de vieilles pointes, rouillées, tordues. La plupart du temps les vieilles pointes tordues se laissent façonner jusqu’à un certain point et, quand elles ont perdu un peu de rouille, elles pensent déjà que cela suffit et elles s’impatientent. Mais les pointes neuves, jeunes, étincelantes, sont encore beaucoup plus difficiles à façonner, car elles pensent que la belle forme qu’elles ont est ce qui convient; elles ne comprennent pas que le Seigneur doit leur donner une autre forme. Il en a peut-être besoin qui soient toutes tordues, ou bien sans tête, ou bien avec une tête tout aplatie, ou bien modifiées de quelque autre manière. Mais parce qu’elles ont la même forme que les autres, elles pensent que c’est une raison suffisante pour qu’elles restent comme elles sont. Puis Adrienne voit comment les outils achevés commencent à travailler eux-mêmes, comme dans un film de Disney. Les couteaux coupent, les rabots rabotent, etc. Mais, en travaillant de la sorte, les outils ont tous tendance à croire qu’ils le font par eux-mêmes et à oublier qu’ils ne le font que pour le Seigneur et grâce à son travail. Aucun outil ne peut faire quelque chose sans être passé par ses mains (27 octobre 1945).

69. Visions et confession – Il y a une grande parenté entre visions et confession. Dans l’Eglise, on a le devoir de dire ses péchés à un confesseur; non pas à n’importe qui, mais à quelqu’un qui garde le secret, qui a en même temps le droit de tout voir. On n’a pas le droit de découvrir une chose et d’en cacher une autre. Les visions également sont à communiquer à l’Eglise, on n’a pas le droit de les garder pour soi. Et elles doivent être rapportées tout aussi objectivement que l’on confesse ses péchés. L’essentiel dans la confession, c’est l’aveu objectif : j’ai péché et voici mes péchés. Non pas la profondeur du repentir, ni la description des circonstances qu’on pourrait étendre à l’infini, non pas ce qui a été vécu intérieurement lors du péché, mais simplement le péché en soi. De même pour les visions (Mi-novembre 1945).

70. Disponibilité - Dieu peut sans doute faire qu’une personne ne mange pas pendant quelques jours par exemple, ne lui donne aucun sentiment de faim ni aucun besoin de nourriture, pour l’une ou l’autre raison connue de lui seul. Celui à qui cela arrive n’a pas à se regarder comme un prodige, à y voir une élection. Sinon, après quelque temps, quand il devra manger à nouveau, il aurait le sentiment d’une régression, d’une défection. Et il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. L’un ou l’autre but de Dieu est peut-être simplement atteint. Dans cette sphère, tout contrôle de soi, toute observation de soi, doit surtout cesser. Si quelqu’un a aujourd’hui des visions et n’en a plus le lendemain, n’en aura même plus jamais, il se peut qu’il ait gaspillé la grâce, mais il peut se faire tout aussi bien que sa mission est simplement finie. Il devrait le comprendre. Si le fait qu’il ne voit plus est la conséquence de son péché ou de celui d’un autre, il pourrait peut-être désirer avoir de nouveau des visions; il pourrait demander pardon à Dieu et se mettre à nouveau à sa disposition. Mais il n’y a pas beaucoup de chance que ce qu’il a vécu précédemment recommence. Si la vision lui a été simplement retirée parce que Dieu a un autre dessein, il n’a pas le droit de désirer à nouveau ce qu’il a connu dans le passé. Sa disponibilité à ne pas voir doit être aussi grande que sa disponibilité à voir; ici l’indifférence de saint Ignace a le dernier mot (Mi-novembre 1945).

71. La conception de Marie – Adrienne raconte que, toute une nuit, elle a eu la même vision : la conception de Marie. Elle voit un rayon sortir du Père pour aller sur la Mère et, dans ce rayon, il y a la colombe. Mais la colombe ne se meut pas, elle ne vole pas elle-même, c’est le rayon qui se meut et la colombe est mue dans le rayon. Par là se manifeste clairement l’absolu don de soi de l’Esprit Saint, la passivité avec laquelle il sort du Père et son extrême obéissance à l’égard du Père : il se laisse diriger là où le Père le veut (Mi-novembre 1945).

72. Les bons chrétiens – La nuit, Ignace lui montre des gens de tous les pays : ce qui leur est commun est qu’ils n’ont aucune idée du don de soi. Ils veulent tous arranger eux-mêmes leur vie. En tant que bons chrétiens, ils pensent que prendre soin de sa famille, dans le temps libre se donner du bon temps avec ce qu’on a épargné, c’est le sens principal de la vie; personne ne comprend que davantage pourrait être exigé (20 novembre 1945).

La suite en 42/2.

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