42/2. Les lois du Royaume

73. Ignace et PaulAdrienne assiste à une étrange discussion entre Ignace et Paul. Adrienne dit qu’elle s’était sentie très mal à l’aise lors de cette scène; elle avait dit à Ignace qu’elle ne faisait quand même pas partie de leur monde : est-ce qu’ils ne pourraient pas arranger les choses entre eux? Ignace répondit : ils ne se seraient sûrement pas querellés en sa présence si elle n’avait pas eu quelque chose à en apprendre. Ignace reprochait à Paul d’ignorer la Mère du Seigneur : cela provient de sa mâle fierté. Il se montre toujours lui-même comme homme; au fond il ne connaît pas la femme. Il n’a jamais vraiment été amoureux, et cela se paie. Il doit avoir existé dans la vie l’un ou l’autre toi qui ramollit la dureté de l’homme, qui jette un pont vers Dieu. Si un religieux, durant toute sa formation, n’a connu que Dieu et lui-même, sans avoir rencontré un véritable ami ou une femme, il aura l’attitude de celui qui n’a jamais d’yeux que pour les hauteurs, sous un angle qu’il peut à peine faire comprendre aux autres. Adrienne, qui entend cela, demande à Ignace, très gênée, s’il n’aime pas Paul. Réponse : naturellement je l’aime et le vénère, mais quand nous ferons “Paul”, il nous aidera à comprendre et à décrire “Paul aujourd’hui” (20 novembre 1945).

74. Les saints – Quand des personnes qui vivent vraiment dans le Seigneur, dit Ignace, se font réciproquement des remontrances au sujet de leurs défauts, c’est toujours quelque chose de tout autre qu’une dispute en dehors de l’amour. Tout saint au ciel a derrière lui une vie terrestre et personne n’y a été parfait. Il est très utile de signaler les imperfections des saints afin qu’on ne fasse pas de la sainteté quelque chose qui canonise aussi les imperfections. Il y a des gens qui, s’il ne veulent pas imiter l’esprit des saints, imitent au moins ce qu’il y a de moins bon en eux et tiennent cela pour de la sainteté (20 novembre 1945).

75. Trois formes de chasteté – Pendant la dictée de l’Apocalypse (14,4), Adrienne voit Marie avec Jean, François d’Assise et Ignace; différentes formes de chasteté sont expliquées à partir de ces trois saints. – Jean est toujours totalement pur, tellement pur que, d’une certaine manière, à côté de la chasteté il ne comprend pas le péché. Il serait impensable pour lui qu’on puisse vénérer la Mère, adorer le Fils et en même temps se chercher soi-même dans un autre être. Il a compris l’amour comme une orientation définitive vers le Seigneur et vers la Mère, et il a toujours vu aussi dans le Fils la Mère et toujours aussi dans la Mère le Fils. Quand il a quitté la croix avec Marie, il y avait toujours aussi, dans sa vénération pour la Mère, sa vénération pour le Fils. Il était élevé dans une sphère de virginité dans laquelle il n’entrait pas du tout en contact avec la nature de l’impureté. – François connaissait bien le péché d’impureté et, quand il s’en est détourné, il savait toujours aussi combien l’homme est faible, combien il a besoin du Fils et de Marie pour ne pas tomber. Cela augmentait encore son amour pour les hommes de les savoir si pauvres et de voir que, malgré la foi et l’amour qu’ils pensent avoir ou qu’ils prétendent avoir, ils tombent dans ce péché. Dans sa compassion, il voudrait les protéger. Il les aide à ne plus tomber, il le peut parce qu’il connaît leur faiblesse. Les deux, Jean et François, se trouvent également près de la Mère. – Ignace est celui qui n’est pas vierge, qui devient vierge en faisant pénitence, qui a à mener de durs combats de renoncement et de détachement, qui dépose aux pieds de la Mère ses bons résultats, mais comme une bagatelle dont il ne vaut pas la peine de parler. Il se tient devant elle d’une manière virile et chevaleresque. Dans ses relations avec ses prêtres, il donnera toujours relativement peu d’importance à leur passé. Ce n’est pas sa “spécialité”. Lui-même sur ce point s’est dépersonnalisé, chez les autres également il prend les choses de manière impersonnelle et il leur conseille d’en faire autant. La pureté est simplement quelque chose entre lui et la Mère, qui est décidé une fois pour toutes et qui donc est réglé. Les trois saints se trouvent ainsi pour finir au même endroit, mais leurs chemins sont différents. Jean dit : nous devrions rester comme le Seigneur et la Mère. François : nous sommes faibles, mais nous sommes heureux que la force du Seigneur se tient à notre disposition. Ignace dit à chacun : veille à ce que tu en aies fini le plus vite possible avec cela (20 novembre 1945).

76. La vie dans le ciel – Saint Ignace donne un enseignement aux anges. Puis la Mère : elle communique pour ainsi dire aux anges sa féminité. Puis le Seigneur et la Mère : il est visible là qu’ils ont tout en commun. Au ciel, chacun donne tout à tous. Puis saint Ignace parle avec un vieux jésuite. On voit alors qu’au ciel aussi on pose des questions. Il ne faut pas croire que là tout est aussitôt satisfait. On y aspire. Et on y arrivera. Mais quand même dans un devenir. Au ciel, on fait l’expérience d’un devenir de la réponse : on grandit pour l’accueillir (15 janvier 1946).

77. Le purgatoire – On voit aussi beaucoup de chemins dans le ciel, comme si chacun de ceux qui viennent du purgatoire n’entrait pas au ciel par une grand-route stratégique mais par un chemin personnel. Toute sa vie durant, quelqu’un a vu le Christ comme le consolateur… et maintenant il arrive dans le feu, il comprend la nature du péché et justement d’une certaine manière en rapport avec l’image qu’il avait du Christ; c’est particulièrement pénible; on croyait avoir aimé le Seigneur comme consolateur et maintenant le péché est d’autant plus effrayant à voir qu’il était dirigé contre le consolateur. Finalement ce quelqu’un arrive au ciel et précisément pour la réalisation de la consolation, pour la réalisation de ce qu’il sait et possède déjà. A partir de là, d’autres aspects du Seigneur lui sont montrés, toujours de nouveaux aspects… Le tout est comme une question de tact, de coeur. Dieu offrira exactement ce qu’on désirait. Et à partir de là, cela continue. Et cela, malgré l’indifférence qu’on emporte avec soi du purgatoire. Arrivent par exemple de vieilles grenouilles de bénitier, qui avaient une religion très égocentrique. Au purgatoire, on leur a enlevé cette religion et on leur a donné des connaissances en rapport avec leur péché. Maintenant, au ciel, elles ont positivement une foule de choses toutes neuves à apprendre. Sur la foi, sur l’amour, etc. Elles doivent s’habituer, s’y faire, grandir. La terre est pleine de gens de ce genre qui ne sont pas encore passés par là. On devrait leur apporter quelque chose. Beaucoup de saints s’y sont essayé, plus ou moins. Ils ont agi, aussi bien qu’ils le pouvaient, et pourtant terriblement peu (15 janvier 1946).

78. Pas besoin du purgatoire - Durant la nuit, Adrienne est à nouveau dans le trou. Cette fois-ci, il s’agit d’âmes qui veulent aller au ciel mais pas au purgatoire. Elles trouvent qu’elles n’en ont pas besoin, elles ont assez de bonnes œuvres. Elles veulent mesurer elles-mêmes ce qui leur revient et, quand elles reçoivent à goûter les flammes du purgatoire, elles trouvent que non, elles n’y auraient pas pensé et elles préféreraient aller dans le néant plutôt que dans ce feu. Adrienne doit souffrir pour elles (25 janvier 1946).

79. La Trinité à la croix - Aujourd’hui Adrienne est dans un profond trou de vendredi où tout lui semble désespéré. Elle veut renoncer à l’obéissance. Elle est beaucoup trop fatiguée pour continuer. De la nuit précédente, elle raconte qu’elle a vu la croix dressée, mais le Seigneur était invisible. On a su exactement qu’il y était suspendu et cela avait été particulièrement inquiétant. Cela devait vouloir dire que non seulement l’humanité du Christ souffre, mais que la Trinité participe à l’abandon. C’est comme si le vendredi saint elle était comme détruite. Le Fils est en dépôt auprès du Père (sa divinité est cachée dans le Père, son humanité souffre, abandonnée) et l’Esprit Saint aussi est comme caché dans le Père, mis en dépôt. Mais le Père ne reste pas impassible, il participe à la souffrance au plus profond. C’est pour lui horrible de voir souffrir le Fils, de le laisser souffrir. Il a reçu la divinité du Fils et il la tient comme un gage. Qu’il le fasse, l’oblige; il doit persévérer. Et de même que ce fut un cadeau pour lui de recevoir en dépôt la divinité du Fils, il offre de son côté un cadeau au Fils par le fait qu’il agit invisiblement en lui pour creuser davantage sa souffrance, son abandon. Il lui donne la force de sentir sa faiblesse à l’extrême. Il y a entre eux comme des égards réciproques qui les font se retirer davantage chacun dans la souffrance. Par amour réciproque, ils se laissent dans la solitude pour ne pas faire de mal à l’autre par la vue de leur propre souffrance. Souffrir en commun serait pour chacun un soulagement, mais chacun sait que cela aggrave la souffrance de l’autre. Et ainsi ils se retirent et se permettent réciproquement cette solitude. Il en est tellement demandé au Fils qu’il ne voit plus la rédemption. Le Père prend tellement part à la souffrance du Fils qu’il ne comprend plus pour ainsi dire comment il peut dire oui à un tel abandon. Tout cela est sans doute expliqué d’une manière humaine et pourtant c’est plus vrai que si on disait que la divinité ne peut pas souffrir et que le Père, en tant que Dieu, est indifférent à la souffrance du Fils (1er février 1946).

80. La fête du 2 février – La Chandeleur. Dans l’attente des souffrances : moitié fête, moitié regard à l’avance sur la souffrance. Adrienne est comme partagée en deux. Comme pour une joie qui a ses ombres, ou bien comme une souffrance qui nous prépare une joie particulière. Pour Marie aussi la fête se trouvait dans un demi-jour. Le Fils de Dieu est béni au temple : une cérémonie dont il n’avait aucunement besoin. Et la Mère avait tout aussi peu besoin de purification. Mais dans le fait qu’ils n’ont pas besoin de cette cérémonie, réside pourtant aussi le fait qu’ils “peuvent” s’y soumettre. De ce point de vue, les deux choses annoncent la croix. On se laisse bénir et purifier à l’ombre de la croix. Comme le Seigneur se laisse finalement crucifier pour le péché des autres. Par cette ouverture sur la croix, la fête reçoit un caractère sublime. On promet de prendre sur soi ce qui appartient aux autres. Ce sont les autres qui doivent être purifiés et bénis. De toute fête chrétienne il tombe une lumière aussi bien sur le ciel que sur l’enfer; partout sont créés des passages entre le pécheur et Dieu (2 février 1946).

81. Le jugement – Le jugement, dit Adrienne, consiste en ce que je suis forcé de dire oui à ce à quoi jusqu’à présent je disais non. Et ceci, sans la possibilité de distinguer mon propre cas du cas des autres. Je suis maintenant une multitude. La multitude de ceux qui ont passé leur vie à lutter contre la vie éternelle. Ils s’appliquaient à faire de l’ici-bas quelque chose de si beau et de si parfait qu’ils ne voulaient plus être prêts pour une autre vie. Mais maintenant leur volonté est terrassée par la volonté de la vie éternelle, et ce n’est pas avec gratitude. Leur première réaction est purement négative, je dois accepter tout d’un coup tout le contraire exactement de ce que j’ai défendu toute ma vie durant. Je me trouve tout d’abord devant une pure négation de moi-même, et c’est ce qui est absolument insupportable. Ma vie m’apparaissait merveilleuse, une plénitude close sur elle-même, en face de laquelle toute votre plénitude divine dont vous parlez n’est rien. Je me suis comblé moi-même. Avec ce que j’avais, j’ai fait le mieux possible. Le négatif également, j’ai su l’intégrer parfaitement. Et maintenant je dois comprendre l’absurdité de tout ce que j’ai fait. Maintenant, je ne peux plus nier la vie éternelle. Mais elle me paraît pour le moment comme la continuation éternelle de mon actuelle humiliation. Je suppose que Dieu m’imposera avec l’éternité de ma vie la négation éternelle de ma vie passée (26 mai 1946).

82. Jean et Paul – Le contraste entre Jean et Paul lui est de nouveau placé sous les yeux. Elle voit chez Paul un danger beaucoup plus grand de se perdre dans ce qui lui est personnel. Car Paul s’entraîne en quelque sorte au travail de la perfection. Il est comme un alpiniste qui, même si le sommet est dans la brume, emporte avec lui la satisfaction de son excursion : je l’ai vaincu. Et puis il y a un certain sentiment d’enchantement de la hauteur qu’on n’a pas en bas. Une vitalité particulière. Dans la vie spirituelle, il est facile de donner à ce sentiment le nom de grâce et de ressentir dans le fait d’être en haut le mérite de la montée. – Chez Jean, le mérite joue un rôle beaucoup moindre. Chez lui, ce qui est méritoire s’épuise peut-être dans la réponse qu’il donne. Mais celle-ci aussi est vécue totalement comme grâce. Paul, par contre, s’exerce moins à dire oui qu’à collaborer. – Les deux ont leur orientation, leur point de vue. Les deux sont saints et ont le droit d’être comme ils sont. Mais il serait peut-être bon de ne commencer une vie paulinienne qu’après avoir mené une vie johannique. Le cadre, c’est Jean qui devrait le donner, et l’aspect paulinien pourrait ensuite le remplir sans danger. Adrienne voit des hommes, des religieux, des prêtres, qui sont passés trop vite : comme si Paul était une recette en raison de laquelle on possède déjà tout. Par une étude exclusive de Paul, il est facile de se donner de l’importance et de s’éloigner de Dieu, de se construire un Dieu qui nous justifie nous-mêmes. La faute n’en revient pas à Paul mais à ceux qui l’isolent du contexte (Dans l’octave de l’Ascension 1946).

83. Des différentes sortes d’anges – Une nuit, Adrienne voit les anges au ciel qui se montraient comme divisés en groupes. Au début, on les voyait isolés et fourmillant en désordre; puis il y eut clairement quelque chose comme une classification sans contrainte, comme s’ils avaient des résidences déterminées, qui semblaient séparées comme par des voiles. Les petits “anges lutins” étaient réunis, et les anges gardiens aussi, et les anges chargés de mission. Et les anges du Fils devenu homme. Et les anges du Père, qui sont auprès de lui depuis les temps les plus reculés. Les anges du Fils sont comme ses anges conseillers: en quelque sorte les premiers qui reçoivent connaissance des décisions de la rédemption et vont ensuite aux groupes des anges de mission et des anges gardiens. Les anges gardiens ont une connaissance précise de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas : ils conseillent en quelque sorte sur la manière dont une mission peut être accomplie. Ils ont aussi des circonstances atténuantes expliquant pourquoi cela ne va pas maintenant ou bien ils suggèrent certaines concessions afin qu’une mission soit quand même réalisable. Ils sont par là comme des mères qui discutent avec les maîtres. Les petits “anges lutins” se trouvent tout en bas. Adrienne ne sait pas s’ils ont accès à la connaissance des choses plus sérieuses. Les anges conseillers par contre sont aussi au courant des desseins profonds de Dieu. Chez les anges gardiens, on voit avant tout en eux la connaissance qu’ils ont de la personne qui leur est confiée; ils reçoivent des anges conseillers ou des anges de mission ce qui leur est destiné à eux-mêmes ou à ceux qui leur sont confiés. Les anges de mission sont aussi ceux qui transmettent et distribuent l’Esprit. L’archange qui apparut à Marie était sans doute un ange de mission. Les anges du Fils, qui accompagnent sa mission sur terre, sont ses anges gardiens particuliers; ils reçoivent aussi des instructions de sa part (Dans l’octave de l’Ascension 1946).

84. La mort – Saint Ignace parle avec Adrienne du jour des trépassés et de la mort. Il voudrait qu’on meure sans crainte. Mourir en claquant des dents est une forme de repli sur soi, donc quelque chose qui n’est pas chrétien. Le christianisme est espérance. L’angoisse de ce qui peut nous arriver après la mort est indigne d’un chrétien. Celui qui meurt dans l’espérance est beaucoup plus sûr d’être bien reçu par Dieu. Car alors Dieu reconnaît au moins l’espérance dans le pécheur, même si à part cela il n’y avait pas en lui beaucoup de bien. Saint Ignace a tout à fait en horreur cette manière de se préparer à mourir qui considère la peur comme un moyen de purification et l’utilise comme telle. On doit laisser à Dieu les moyens de purification. Humilité et espérance sont très proches l’une de l’autre. Ce n’est pas une forme d’humilité si, au dernier moment, je ramasse à la hâte et empile toutes mes fautes et tout ce que je n’ai pas achevé. On ressemble alors à quelqu’un qui, avant de recevoir une visite, veut encore nettoyer rapidement toute sa chambre et déplace pour ce faire tous ses meubles sans être sûr que la visite ne se présentera pas justement sur ces entrefaites. On devrait au contraire ne montrer au Seigneur que la joie de l’attente, et l’attente c’est l’espérance. – Saint Ignace poursuit : il n’est pas juste non plus que les assistants abandonnent simplement le mourant, se préparent déjà pour ainsi dire au deuil à venir avant même qu’il soit mort. Cela peut provoquer chez le mourant, qui se trouve ainsi “condamné au ciel” sans encore le connaître, un sentiment de désarroi et de désespoir. Ce qui est juste, c’est d’accompagner le mourant et de le remettre à Dieu à la porte. Et cela non seulement par l’administration des derniers sacrements. Cela vaut surtout pour le conjoint; le sacrement de mariage est abrogé à la mort de l’un des conjoints, pas cinq minutes avant. C’est justement à la mort que le oui donné, la fidélité conjugale doivent se montrer. Et on doit toujours tenir compte qu’un mourant est subjectivement très sensible à un manque d’accompagnement, qui est un manque d’amour, sa foi peut être menacée, car mourir peut être pour le croyant quelque chose de très accablant (2 novembre 1946).

85. Sur le purgatoire – Adrienne a vu d’abord des flammes, une grande quantité de petites flammes dont on ne sait pas si elles auront la force de se maintenir ou si elles s’éteindront. Car ce sont de petites flammes qui devraient devenir grandes. Aussi longtemps qu’elles voulaient faire une autre volonté que celle de Dieu, elles n’avaient pas la force qu’il fallait pour brûler. Elles ressemblaient à la flamme d’une bougie dans le vent. On craignait sans cesse qu’elles s‘éteignent. Et cependant il y avait là quelque chose du Seigneur, sinon elles n’auraient pas pu brûler du tout. Puis il devint clair que la visibilité d’une âme dépend de la foi : ce n’est que pour un croyant que l’âme d’autrui peut être visible. Et là où flambe en elle un peu de foi, elle semble comme illuminée, on peut la voir. Dans l’âme non croyante – à part quelques qualités extérieures -, on voit surtout ce qui manque. A l’instant où l’âme franchit le seuil de l’éternité, la flamme se transforme. Elle a besoin à l’avenir d’autres conditions de vie. Jusqu’alors la flamme pensait que cela avait été un combat entre être et non-être, mais toujours est-il qu’elle n’était pas éteinte. Maintenant l’âme sait qu’une mesure de ce genre ne suffit aucunement et alors le désir d’être purifiée la saisit. Elle ne réfléchit plus à ce qu’elle supporte volontiers ou non, cela lui est égal du moment qu’elle est purifiée. Son désir est si fort que cela lui enlève l’angoisse devant l’opération, elle dit oui à l’opération et c’est pris au sérieux. Et c’est comme si sa liberté s’était épuisée dans le oui; ce qui suit est subi passivement. A l’instant de son oui, l’âme se sépare volontiers de son impureté. Mais à l’instant suivant, tout devient si dur qu’il est bon qu’elle ne doive plus prendre la décision. L’instant de la décision est si clair qu’il suffit pour tout ce qui suit. L’âme est comme Pierre : “Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête!” Elle passe le seuil, elle comprend ce que veut dire être auprès de Dieu, puis elle retourne pour ainsi dire une fois encore à sa pauvre petite flamme et elle voit que tout doit changer! Elle donne son accord comme un patient avant une grave opération. Ensuite la machine de l’hôpital marche d’elle-même et plus personne ne tient compte de sa résistance. Il crie, mais le médecin continue à couper. Chaque péché est saisi là où il prend naissance : au stade de son commencement, au moment où l’on se détourne. Ce n’est qu’au cours de la purification, quand les liens qui lient l’âme à son péché sont déjà défaits dans une large mesure, que lui vient le désir de se séparer de lui totalement; ce désir grandit jusqu’à devenir une flamme parfaite. Sur terre, il y a du mérite là où est vaincue la tentation séduisante du péché. Dans le purgatoire, le mérite est supprimé parce que le péché est arraché de l’homme, il est extrait de lui par une opération. Sur terre, on peut se réjouir et ressentir une satisfaction quand on a repoussé une tentation. Au purgatoire, cela n’est pas possible; on est spirituellement lié comme il est nécessaire justement pour une opération. Il y a en cela beaucoup d’humiliation, car on doit arriver à un total dégoût de soi. Le masque tombe, l’homme doit se voir tel qu’il est, et davantage encore dans son attitude d’ensemble que dans le détail de ses péchés. Le tout se déroule sous le regard de Dieu., non devant les autres âmes du purgatoire, car chacun a suffisamment à faire avec soi-même. Tout accès à autrui est coupé. Ce n’est pas un spectacle public, ni une exécution publique. Mais la honte n’en est pas moins grande pour autant. Tout sentiment du temps est perdu. Cela peut durer longtemps ou peu de temps, on ne le sait pas (2 novembre 1946).

86. Sur les visions et la mystique en général – Les visions peuvent commencer inopinément. Ainsi de cette vision de la Mère de Dieu quand Adrienne était jeune fille : elle fut là tout d’un coup; après cela, il n’y eut plus rien. Saint Ignace dit : avant, la prière quand même était là et, après, une ouverture de l’âme. Adrienne : peut-être quelque chose de blessé, parce que cela ne pouvait être un accomplissement total. Saint Ignace : on aurait pu percevoir qu’après cette vision la conversion était absolument indispensable. Dans un tel cas, il n’est pas prévu que la personne meure prématurément et que ce qui a été commencé par Dieu ne soit pas réalisé. La plaie qui resta là depuis lors fut pour Adrienne, bien que d’une manière encore totalement inconsciente, le signe d’un nouveau désir et d’une promesse. Bernadette, après la vision de la Mère, était totalement remplie de ce qu’elle avait vu; de s’en souvenir la rendait parfaitement heureuse. Mais de voir la Mère quand on n’est pas encore catholique fait mal parce qu’on n’a pas le droit encore de participer totalement. – Le catholique reçoit les visions comme un cadeau; il n’a pas besoin d’aspirer à en avoir, de se donner de la peine pour en avoir. En dehors de l’Eglise, il n’y a pas de vraie mystique, sauf exception comme voie directe vers l’Eglise comme ce fut le cas pour Adrienne. Mais c’est très rare. Ce fut comme des fiançailles préparant le futur mariage. Du chemin d’Adrienne on ne peut pas déduire une loi générale. – L’image de la Mère fut là tout soudainement. Lui, Ignace, se trouva de même soudainement là en chair et en os devant la petite Adrienne. Elle savait que si elle avait touché l’image avec les mains, elle n’aurait rien senti. Mais lui, Ignace, on aurait très bien pu le toucher. Bien que les deux soient apparus d’une manière abrupte et soient disparus à nouveau. Le caractère d’image de la vision de Marie était une ouverture et une petite introduction à son apparition de 1940 avec son corps. Adrienne devait perdre son angoisse, prendre confiance, et il devait s’ensuivre aussi la première connexion des deux missions qui seraient unies plus tard. – La vision de la Mère eut comme résultat pour Adrienne la connaissance que le monde divin se montre. Depuis lors elle sut aussi toujours plus clairement que Dieu est autrement. Et pénible aussi était alors, dans les nombreux cours de religion où il était question de Dieu, d’entendre toujours parler une langue qui n’était pas la langue de Dieu. – “Aujourd’hui, dit Adrienne, les visions commencent de manières très différentes. On peut tomber en plein milieu d’une vision; on peut entrer dans une chapelle sans penser à rien et il y a là toute une assemblée céleste. Mais les êtres célestes peuvent aussi entrer tout d’un coup dans une pièce où je suis seule. Ce n’est que rarement que je me trouve dans une assemblée céleste dont j’ai manqué le commencement. Sur terre, il peut se faire qu’on arrive dans une assemblée comme une bombe; la conversation en cours cesse un instant. Dans la vision, il n’y a jamais cet instant gênant; ou bien en arrivant on est introduit aussitôt dans la conversation, ou bien c’est une conversation qui ne nous concerne pas; mais on comprend que c’est justement maintenant plein de sens et qu’on doit écouter. Parfois une vision commence d’une manière totalement abrupte, peut-être avec une exigence qui m’est adressée immédiatement. Je suis justement occupée à écrire une lettre et, au beau milieu, apparaît saint Ignace et il veut quelque chose. Quand le matin on se réveille, la première chose à faire quand même, c’est de prier. La plupart du temps la prière est donnée de telle sorte qu’on se réveille déjà au milieu de la prière, par exemple dans un Notre Père, ou bien aussi dans une prière sans paroles dont on ne peut pas retrouver le commencement. Et tandis qu’on se réveille à une phrase ou à une pensée précise de cette prière, les saints du jour et d’autres saints sont peut-être aussi déjà là. Quand, durant la journée, Adrienne dit une prière, à genoux peut-être, il en sort souvent une sorte de contemplation, et en même temps Dieu lui montre ce qu’il veut avec cette prière. Alors tout s’ouvre, on se trouve au milieu d’une “contemplation visible”. Souvent, au commencement de la prière, c’est comme si on se séparait très rapidement : une conclusion; puis on se tourne vers la prière et le rideau se lève. En s’agenouillant, on sent souvent comme un léger mouvement : beaucoup d’autres s’agenouillent avec moi, la prière est accompagnée. – Le matin, quand Adrienne se réveille, elle trouve souvent des fleurs sur son lit, qui disparaissent ensuite; très souvent la couronne d’épines, qui plus tard s’épanouit en fleurs; les fleurs sont souvent une introduction à l’apparition de la Mère. – Souvent on se réveille avec le sentiment qu’on vient de devoir se séparer du monde céleste, et il y en a encore des restes – par exemple ces fleurs – et on ressent la séparation comme pénible. Puis on voit tout d’un coup comme des anges pour lesquels c’est pénible aussi, puis des anges réels pour lesquels c’est difficile, et puis peut-être la Mère qui vient d’être abandonnée par son Fils qui s’en va et pour qui il est pénible d’être seule. – Parfois on reçoit un morceau de vision qui n’a pour but que de vous montrer ce qu’on doit prier, ce qui est attendu juste maintenant. Le terrestre vous est montré d’une manière supra-terrestre : la résistance de l’Eglise au Seigneur, ou la résistance de quelqu’un au confessionnal. Ce dernier cas se produit souvent; au début on ne remarque pas qu’il s’agit d’un confessionnal, on sent le tout transposé dans quelque chose de personnel : comme si un péché quelconque ne voulait pas se découvrir à vous. Arrive une inquiétude et puis le péché devient tout à fait visible et je vois mille raisons de ne pas le dire. Finalement je dois en finir avec une âme qui n’est pas la mienne, et mon âme habituelle, qui m’aiderait, n’est pas à ma disposition. C’est dans l’étrangère que je dois vouloir et mettre l’ordre que l’Eglise désire. Quand on a réussi, on est de nouveau soi-même un instant, on s’offre pour l’expiation tout naturellement et on est rechargé aussitôt. Et on doit à nouveau venir à bout de toutes les résistances d’un non total pour arriver à un oui authentique. Et de nouveau on doit tout expérimenter personnellement comme sa propre résistance. On a pris totalement l’autre en soi, on est l’autre. On ne le voit absolument pas comme étant en face de soi. Cela commence peut-être en portant des habits étrangers et finalement ces habits deviennent une âme étrangère. Mais jamais ne manque le caractère pénible quand je dois saisir la pensée de cacher quelque chose à vous-même ou à Dieu. Et on sent un dégoût tout particulier quand on commence à minimiser le péché commis, à sentir une certaine joie à ce péché, à vivre par l’intérieur les préparations du pécheur au péché. « Qu’est-ce que c’est que ce petit péché! Je n’ai pas besoin de le confesser! Je suppose que les autres ont de plus grands péchés. Et finalement je ne veux certes pas être infidèle, des saints aussi sont tombés, et celui qui n’est pas tombé au moins une fois n’a pas d’expérience humaine ». Et ainsi de suite à l’infini. C’est ce qui est le plus effrayant : devoir s’habituer à cette atmosphère du pécheur. – Vous voyez : quand on voit des choses, il y a une sorte de vision qui correspond exactement à ce qui est pensé. Mais souvent il vous est montré plus et autre chose que ce qu’on devait comprendre. Ceux qui sont là-haut ne tiennent peut-être pas toujours compte des voyants. Souvent ils montrent tout. Ils montrent leur vérité de l’au-delà et, dans cette vérité, toutes sortes de choses sont contenues : certaines pour maintenant, d’autres pour plus tard, d’autres pour l’éternité. Et on doit apprendre à regarder correctement. Et le confesseur peut nous y éduquer. Dans la vision, il doit y avoir une discrétion absolue. Si deux amis doivent dormir dans la même chambre, à certains moments ils détournent simplement les yeux. Entre amis, on ne va pas prendre non plus des mesures de précaution compliquées pour que l’autre ne voie rien. On lui laissera la liberté d’être honnête en toute liberté… Ainsi, dans une vision, il vous est souvent montré plus que n’en requiert la mission pour vous laisser la liberté de la discrétion. Quand saint Louis de Gonzague, au noviciat, donnait son linge, on voyait qu’il était taché de sang. Il s’était flagellé trop fort et la chose fut ébruitée. Mais finalement la seule chose importante est qu’il se soit flagellé (peut-être trop), et non que sa chemise fût tachée de sang. D’ordinaire il faut justement faire semblant de ne pas voir les choses auxquelles beaucoup s’attachent le plus (20 novembre 1946).

87. Les saints – Ignace : On s’est habitué à juger les saints avec des mesures si étroites qu’on nie pratiquement qu’ils aient été capables de quelque faute. Mais des mystiques aussi peuvent se tromper (20 décembre 1946).

88. Servir le Seigneur – D’une certaine manière, il est beaucoup plus facile qu’on ne le croit de servir le Seigneur et l’Église. C’est une chose qui va de soi qu’on soit embauché. Il n’y a pas de distance entre le ciel et la terre. Cela commence chaque fois là où je suis et où se trouvent la Mère et l’enfant (27 décembre 1946).

89. Sur l’inspiration – L’inspiré est comme une coupe qui reçoit quelque chose et qui éclaire de ses propres reflets ce qui est reçu. Le contenu du récipient peut avoir son caractère particulier, mais le récipient garde sa propre forme. De même que dans l’acte sexuel la semence de l’homme est transformée par la femme selon sa nature. Le fruit définitif correspond aux deux. Il y a une priorité de l’homme qui choisit la femme; de même aussi Dieu choisit la personne qu’il va inspirer. Sinon auraient raison ceux qui soutiennent que l’homme pourrait atteindre l’inspiration en s’y entraînant personnellement, qu’il pourrait harceler Dieu comme la femme un homme, jusqu’à ce qu’il cède. Quand la femme a reçu la semence, elle doit alors “accuser réception”, non seulement de la semence (elle n’a pas le droit de vivre exclusivement pour le fruit), mais aussi de l’homme qui la lui a donnée. Même durant la grossesse elle n’a pas le droit d’oublier le donateur. Elle n’a pas le droit de se replier sur elle-même avec son enfant. De même l’inspiré n’a pas le droit de vivre de son inspiration et d’oublier Dieu qui l’inspire comme beaucoup l’ont fait. Il est naturel que la femme soit changée par la grossesse et l’enfant, et l’inspiré par l’inspiration. Mais les deux n’ont pas le droit de se faire le centre. Ce qui est intéressant, ce n’est pas qu’ils aient conçu, et ce n’est pas la manière dont se développe en eux ce qu’ils ont conçu qui est l’objet de la contemplation. La femme doit porter son enfant jusqu’à son terme pour l’homme, et l’inspiré son inspiration pour Dieu et pour ses besoins dans le monde. – L’inspiré porte en lui l’exigence de persévérer dans l’inspiration. Non simplement de s’y trouver mais de cheminer en elle. Il est modelé. L’inspiration n’apparaît pas ici comme quelque chose d’isolé mais comme un élément de la mission : comme certitude de devoir faire quelque chose sur ordre de Dieu, une inspiration, une conception. Ceci donne à l’inspiré le droit, et lui impose aussi parfois le devoir, de faire usage dans l’inspiration d’aujourd’hui d’une formulation légèrement différente d’une inspiration précédente, même si fondamentalement la même chose doit être exprimée. Le cheminement dans l’inspiration rend l’inspiré capable de réagir différemment à ce qui lui est suggéré, à l’écouter en quelque sorte autrement. – Rarement l’inspiration a lieu de telle sorte que l’expression est en même temps donnée toute prête. Pour Bernadette, c’est presque le cas : ce qu’elle a à dire lui est inspiré presque mot à mot. Mais on ne peut pas dire que c’est une marque de sainteté. Il peut aussi se faire qu’un saint doive prendre une part très active pour transmettre et formuler le message (31 décembre 1946).

90. La force créatrice de Dieu – Quand Dieu créa le monde, il était d’humeur créatrice. Il fit quelque chose qui correspondait à sa force. Il se donna à lui-même pour la première fois la preuve de ce qu’il pouvait faire. Puis vint le péché et son œuvre fut pervertie par l’homme. Mais la force créatrice originelle de Dieu ne faiblit pas : il créa les sacrements d’où cette force continue à se répandre, et chaque sacrement recrée le pécheur en Dieu (15 janvier 1947).

91. Les apparitions de MarieFête de Notre-Dame de Lourdes. Depuis le moment du réveil, elle voit une foule d’apparitions de Marie. Lourdes fut l’apparition principale, mais celle-ci fut insérée dans une série d’autres apparitions. Et à chaque apparition, Marie se montra comme cela correspondait à la personne qui la voyait. La “très belle dame” correspondait exactement à quelque chose en Bernadette. Elle avait été d’une certaine manière impressionnée auparavant par de belles dames. Marie se rattache à quelque chose de présent et le dépasse. Elle est beaucoup plus belle que tout ce que Bernadette a vu jusqu’à présent. Pour elle aussi sont visibles une foule de détails tandis qu’Ignace, par exemple, a vu la Mère sans aucun détail, au fond uniquement comme un “quelque chose d’ovale”. Marie peut très bien s’adapter au monde. A la manière dont chacun croit et prie. Quelqu’un arrive à la prière avec un fardeau et il expérimente que son fardeau lui est enlevé; Marie peut s’adapter à cette expérience, peut-être seulement comme une lumière ou avec des détails qui deviennent visibles. – Marie n’est pas seulement féconde quand elle porte son Fils mais également quand elle donne à son Fils ce dont il a besoin pour son existence humaine. Et Marie est vierge en communion avec tous ceux qui sont vierges : ceux-ci lui offrent quelque chose dont elle a besoin pour le donner au Fils et ils le reçoivent en retour d’elle et du Fils comme cadeau de fécondité. Marie, en tant que vierge et mère virginale, est comme un centre de rassemblement : elle recueille ce que Dieu lui donne, ce qu’elle-même apporte pour partager, mais également ce que les chrétiens lui donnent à partager sur mission de Dieu et dans les sentiments du Fils. Quand cela passe par elle, il se produit une manière plus pure de se donner soi-même : aussi bien pour les vierges qui suivent le conseil du Christ que pour ceux qui sont mariés. Les vierges savent qu’ils ne sont pas seuls avec leur renoncement, que la Mère rassemble en elle leurs dons et les leur offre en retour. Et peu importe finalement s’ils ressentent plus ou moins durement leur renoncement (et ici ce sont surtout les hommes qui sont visés), s’ils sont prêts à éprouver un peu plus quelque chose de leur puissance physique – ce qui leur donne le sentiment d’un authentique renoncement – ou s’ils sont prêts à moins la ressentir – ce qui peut-être leur donne le sentiment d’une plus grande puissance spirituelle -, l’essentiel est que toute virginité débouche sur celle de Marie et que de cette manière rien ne se perde. – Adrienne voit aussi l’apparition de La Salette et d’autres apparitions de divers saints, des visions aussi qui n’ont pas été reconnues du tout comme telles. Quelqu’un par exemple est en danger de renier la foi ou de faire quelque autre chose insensée, à vrai dire sans mauvaise volonté : il rencontre alors une femme avisée qui le fait changer d’avis; en elle, il ne reconnaît pas Marie. Ou bien elle donne à quelqu’un une inspiration qui est très proche d’une vision. Ou bien elle lui suggère quelque chose dans un rêve et, le lendemain matin, tout a changé. Pour certains, la vision doit avoir une réalité corporelle pour qu’ils l’acceptent et ne se creusent pas la tête à son sujet; alors la Mère y consent. La Salette en est proche, Lourdes également. Les deux sont si physiques qu’il est difficile de dire jusqu’où va la vision et jusqu’où la “réalité”. Et entre les deux il y a encore beaucoup de nuances. Il y a des visions qui ont quelque chose de corporel mais avec des signes qu’elles proviennent d’un autre monde, par exemple une auréole. Ou bien une grande abondance de lumière sur le tout qui signale aussitôt le caractère surnaturel. Il arrive aussi qu’on entend seulement une voix et, bien qu’on n’ait encore jamais entendu la voix de Marie, on sait aussitôt que c’est sa voix. Quelque chose de semblable vaut pour une apparition visible : on reconnaît Marie au premier regard. La certitude est donnée en même temps que la vision. Une partie de la vision se trouve en dehors de celui qui voit, et une partie en lui. Il n’est pas nécessaire que, dès le premier instant, on soit saisi par un sentiment religieux. Ainsi Bernadette est-elle d’abord bouleversée, étonnée (11 février 1947).

92. Communions - Adrienne est dans le « trou ». Elle voit une quantité d’hosties qui étaient consacrées et que personne ne voulait recevoir, et c’était peut-être les moins tristes. Mais il y eut ensuite toutes celles qu’on ne voulait pas consacrer : ceux qui devraient le faire ne voulaient pas devenir prêtres. Les missions non remplies correspondent dans l’Eglise et dans le monde à des tâches en souffrance. Ce n’est pas vrai que si je ne n’y vais pas un autre ira à ma place. Ceci n’est juste ni au point de vue personnel ni au point de vue ecclésial. Finalement il y eut les hosties consacrées qui furent reçues pour montrer quelque chose de faux, les nombreuses communions tièdes, mauvaises, sans foi. On communie pour s’établir une statistique, pour se tranquilliser soi-même, pour recevoir un soutien déterminé, pour en imposer à certaines personnes, pour ne pas devoir se poser la question : aimes-tu Dieu vraiment? Je l’aime parce que je communie, parce que je fais mon devoir (28 février 1947).

93. IncarnationIl fut montré à Adrienne quelque chose de la souffrance du Seigneur, mais sans qu’elle pût la situer. Il s’agissait du déchirement du Seigneur du fait que les hommes ne le voient que comme un homme alors que pourtant il est Dieu. Ils cherchent à le comprendre en l’expliquant humainement : c’est un homme qui proclame l’enseignement du Père, qui fonde une nouvelle alliance, une nouvelle Eglise, qui prêche l’amour, l’amour du Père pour lui, son amour pour le Père et pour le prochain. Ils entendent tout cela sans réaliser qu’il est Dieu. Et bien qu’ils ne veulent pas nier qu’il est Fils de Dieu, bien que finalement ils admettront aussi qu’il meurt pour eux sur la croix, sa force de pénétration est partout bloquée. Il ne peut communiquer que très peu de choses de sa divinité, dans le sens d’une révélation qui serait pour eux simplement évidente. La plupart du temps, il doit se cacher derrière les mots pour révéler sa vérité. Il doit justement surtout se servir de moyens humains, ceux aussi qu’il donnera aux siens : les saints aussi feront des miracles. Au fond il réalise durant ses trois années actives ce pour quoi il peut aussi appeler des hommes. Les hommes feront des choses semblables avec son aide. Mais il y a une souffrance divine qui se fait jour du fait qu’il ne peut pas sortir de sa peau d’homme pour montrer la pure divinité. Il reste lié aux hommes dont il veut faire des chrétiens et des disciples. Et il sait de plus que cet homme chrétien qu’il voudrait laisser après lui sera de plus gêné par le péché. – Ainsi, parmi les hommes, il ne peut être ce qu’il est : Dieu. Et son prochain ne peut pas devenir ce qu’il devrait être : le chrétien sans péché, un homme qui vit totalement de la grâce de Dieu, un envoyé du Fils. Mais, en raison du péché des autres, le Fils devient homme et cela veut dire comme ultime conséquence : un homme impuissant, l’un parmi beaucoup d’autres, qui ne peut pas se présenter lui-même. Il ne peut pas faire comprendre parfaitement sa propre transcendance parce que le plan de son prochain est le plan du péché (7 mars 1947).

94. Le purgatoire – Adrienne a une vision : une série de femmes voilées. Elles étaient décentes, avaient de la tenue. Elles avaient l’air de jeunes filles, saintes partiellement. On ne voyait que les visages, avec les yeux baissés, les corps disparaissaient sous les voiles. On se demandait sans cesse : « Qu’est-ce que c’est? Que veulent-elles? » Soudain ce furent de simples femmes qui avaient péché charnellement mais qui voulaient donner au monde l’apparence qu’elles étaient vierges. Elles étaient enveloppées dans leur “apparence” pour commencer ainsi leur purgatoire et ici elles devaient passer de leur attitude hypocrite à une attitude authentique. Elles sont dévoilées, elles doivent être nues; leur péché se fait présent, sans plaisir, sans consentement dans leur esprit qui doit réaliser leur nudité. La malice du péché doit être perçue à fond, non plus avec la vague conscience de la faute comme autrefois, mais nettement et clairement, en présence du caractère insupportable du péché (30 mars 1947).

95. Nazareth – Marie a fait la cuisine, le Fils a raboté; les deux n’en furent pas gênés pour être auprès du Père avec leurs pensées et pour former ensemble l’Eglise. Tout le quotidien était fait et également exprimé, et tout pourtant avait tout de suite sa relation à Dieu. On pourrait imiter cela : rapprocher monde et Église (Fin avril 1947).

96. Pentecôte – Adrienne fait l’expérience de la descente de l’Esprit sur les apôtres. Ils n’étaient certainement pas sans défauts, mais la fidélité qu’ils gardaient malgré tout au Seigneur les rend capables de recevoir l’Esprit à la Pentecôte. Leur carrière jusque là était d’une certaine manière un mérite – fondé sur la grâce de l’appel – et maintenant la grâce de l’Esprit Saint entre en eux et en fait des saints. Adrienne voit exactement comment tout d’un coup la langue de feu descend sur eux et prend possession d’eux, trouve là à son arrivée, pour tout transformer, comme un sol préparé. Tous reçoivent une sorte de connaissance qui ne peut pas être réalisée maintenant mais qui demeure comme une disposition. Ils ont cette connaissance en tant qu’Église du Seigneur. Leur connaissance potentielle s’actualise chaque fois que la question se pose. Ils forment désormais une unité dans l’Esprit; de même qu’ils furent réunis, ils gardent l’Esprit ensemble et dans une certaine infaillibilité. En tant qu’isolés, il y a beaucoup de choses qu’ils peuvent ne pas savoir mais, en tant qu’organisme, ils ont la connaissance nécessaire pour résoudre les questions ecclésiales. Des questions peuvent être soulevées par certains, mais l’ensemble les examine et les résout, y compris par celui qui les a soulevées. Pierre a une position particulière qui ne lui est donnée cependant que dans le cadre du collège des apôtres. Ce n’est qu’à l’intérieur de l’Eglise qu’il a la possibilité d’être infaillible, par une fonction dans la communion des saints. Adrienne vit cela vers trois heures du matin (Pentecôte 1947).

97. Sur la confession – Il arrive souvent que pour un petit péché confessé on reçoit infiniment de grâce; on y fait peu attention, mais au moment où il est enlevé on voit combien grande était la place qu’il occupait. – La confession des enfants. L’enfant doit d’abord se confesser à sa mère. Etre enseigné par elle de telle sorte que, tant qu’il est trop petit pour s’adresser à un prêtre, il comprenne que sa mère et le Bon Dieu vont ensemble. Il doit s’habituer non seulement à être surpris et grondé. On doit accorder beaucoup de prix au fait qu’il avoue même quand on le surprend. Qu’on ne le punisse pas pour un mensonge avant qu’il l’ait avoué. Qu’il comprenne, en tant qu’enfant, que le Bon Dieu entend la confession et qu’il pardonne avec sa mère (ou avec son père). Et ensuite l’enfant devrait savoir que plus tard le prêtre reprend le rôle des parents. Que le temps vient où le Bon Dieu dit : “Maintenant tu es assez grand pour le dire au prêtre”. L’enfant sentira alors que le prêtre représente et réalise dans la confession une sorte de communauté : une communauté au-delà de la famille et avec tous les enfants qui se confessent. La pensée de la mort peut jouer là un peu son rôle : les parents ne seront pas toujours là; il est donc bon qu’on le dise à un prêtre parce qu’il y aura toujours un prêtre. Et puis l’enfant n’est pas seulement un pécheur isolé, il est déjà d’une certaine manière un membre conscient de l’Eglise (Début juillet 1947).

98. Assomption de Marie – La joie au ciel a quelque chose de la démesure de Dieu. Elle n’est pas fermée; dans la plus haute plénitude, il y a toujours un espace ouvert pour l’espérance et l’attente. Ainsi au ciel tous se réjouissent de la venue de la Mère bien qu’elle soit déjà là. Mais en outre quelque chose au ciel correspond aussi à la fête qui revient sur terre chaque année si bien que ceux qui “autrefois” n’étaient pas présents à la fête peuvent y être aujourd’hui. Et cela non pas “comme si”; comme si Marie retournait sur terre pour monter une fois encore au ciel. Cela se passe au contraire comme ceci : elle est montée au ciel avec tous les désirs de la terre et aujourd’hui, par une grâce particulière de Dieu, elle emporte à nouveau ces désirs. Adrienne voit cela, puis cela s’arrête, et elle est auprès de Marie et elle partage son attente du ciel. C’est ainsi pour la première fois; et l’attente de Marie est aussi intense que son attente de l’Avent. Autrefois elle attendait son Fils qui est en même temps Dieu; maintenant elle attend Dieu qui est en même temps son Fils(15 août 1947).

99. L’amour de Dieu – Par la maladie et le manque de possibilité d’expression, j’ai encore compris quelque chose. Supposons que Dieu le Père veuille me montrer quelque chose de son amour pour le Fils et qu’il me travaille de telle sorte que je sois capable de saisir ce qu’il veut me montrer et j’en comprends quelque chose. Mais je suis trop malade pour l’exprimer correctement; je me sens alors proche de ces prêtres et de ces religieux qui une fois ou l’autre ont été touchés au plus intime d’eux-mêmes par l’amour de Dieu : ils sont entrés, ils ont été consacrés, mais plus tard ils n’ont plus l’expérience, par leur faute ou non. Comme pour le curé d’Ars : durant ses nuits, tout disparaissait. Et il peut se faire que, toute leur vie durant, ils doivent vivre de cette expérience d’autrefois qui leur est devenue maintenant si étrangère (15 août 1947).

100. Les saints - L’engagement des saints du ciel correspond tout à fait à une véritable action; à un effort, pour parler selon ce monde. Seulement on ne peut pas savoir où ils travaillent. Il y a des saints qui, comme les fondateurs d’Ordre, ont un plan et ils cherchent à le réaliser, même contre la volonté de ceux qui leur sont confiés. Ce plan est une partie du plan du Seigneur qui, lui-même, continue à travailler à sa rédemption. D’autres saints aident ici et là, là où justement on les appelle, comme le pauvre Antoine dont on fait un mauvais usage. On peut pour ainsi dire les avoir isolément. Ignace par contre se trouve à l’intérieur de son grand plan. Louis de Gonzague est en quelque sorte partagé en deux : d’un côté intégré dans les plans de saint Ignace, d’un autre côté en général l’ami des jeunes gens, des jeunes filles, des enfants, etc. – Nous ne devrions invoquer un saint que d’une manière “désintéressée”, non pour imposer nos propres plans et souhaits. En tout cas, nos propres souhaits doivent être saisis par la volonté de Dieu. Et les saints qui donnent l’apparence de se soucier de l’une ou l’autre petite chose (examens, objets perdus, etc.) sont tenus de faire quelque chose pour rapprocher de Dieu les solliciteurs. Devrait-on “réformer” au ciel les sauveurs? La petite Thérèse qui veut passer son ciel à faire du bien sur la terre, c’est-à-dire du bien dans le sens de l’amour, signifie certainement à ce point de vue le début d’une “réforme”. Naturellement celle-ci doit aussi se faire sur terre : nous devrions apprendre à invoquer les saints correctement (10 septembre 1947).

101. Marie et la prière – Notre-Dame des Sept-Douleurs. Le soir, Adrienne prie Marie. Elle voit les douleurs de Marie non d’une manière douloureuse, elle en voit uniquement la fécondité. Comme un mari qui n’était pas là lors de l’accouchement de sa femme et qui reçoit maintenant l’enfant dans ses bras. Mais il sait qu’il a coûté des douleurs. Puis elle voit beaucoup de saints; ils vont chercher la pureté auprès de Marie. Par elle-même, leur sainteté ne serait rien si elle n’était nourrie constamment par la sainteté de Dieu qui est transmise par Marie. L’un a des difficultés sexuelles; il prie un saint qu’il vénère particulièrement; celui-ci est comme renvoyé par là à Marie et il cherche là ce qui manque à celui qui prie. Les plaies de la Mère sont intemporelles, elles entrent dans le temps éternel; ainsi on peut aller y chercher de l’aide. Ce sont en particulier les vertus spécifiquement divines et fécondes et pures qui sont transmises par Marie. La prière aussi. Quand nous prions maladroitement, mais qu’intérieurement nous ne nous raidissons pas, notre prière est transformée par elle. Quelqu’un voudrait le bien mais il s’obstine d’une certaine manière dans l’idée que Dieu pense autrement; Marie alors s’offre comme Dieu l’attend et elle donne pour cela à celui qui prie une certaine intelligence. Elle complète sa prière dans le sens de Dieu; elle donne en même temps à celui qui prie une ouverture afin que sa prière à lui ait part aussi à la sienne (15 septembre 1947).

102. Le devoir des saintsIl y a un devoir des saints vis-à-vis des croyants qui est en quelque sorte proportionnel au devoir des croyants vis-à-vis des non croyants. De même que les chrétiens, vis-à-vis des païens, sont munis du signe particulier des sacrements, de même les saints, vis-à-vis des autres chrétiens, sont marqués par un signe; rarement des signes extérieurs comme les stigmates, mais il y a toujours un signe intérieur. – Le devoir des croyants provient en partie de leur faute et en partie du coeur apostolique de toute foi dans le Seigneur. Il est naturellement plus difficile en tant que croyant de se charger d’une tâche quand on est connu comme pécheur au milieu de non croyants : par exemple comme quelqu’un qui a pris part autrefois aux débauches des païens. Nul n’est prophète en son pays, surtout si le pays connaît encore la vie passée du prophète. Cependant les croyants n’ont pas le droit de se soustraire à leur devoir apostolique. – Pour les saints aussi il peut se faire qu’au début ils aient vécu dans une certaine indécision, que les croyants aient découvert en eux des traces de tiédeur et considèrent leurs exigences inexorables au nom du Seigneur comme exagérées et hypocrites. Mais les saints savent maintenant que toute dissimulation devient pour eux un péché car la mesure avec laquelle ils sont mesurés a changé. Ils n’ont ni la possibilité ni le droit de s’éloigner du centre de la croix. Ils peuvent gémir et avoir l’impression qu’on exige trop d’eux, ils ne peuvent pas quitter le lieu où le Seigneur les a placés. Et de ce lieu ils ont une vision presque insupportablement perçante du péché. Également pour le leur : il leur est souvent insupportable d’être tels qu’ils sont. Puis il y a à nouveau des moments où tout ce qui leur est propre est effacé avec leur péché et que le péché des autres leur semble insupportable; mais on n’a pas le droit de laisser au Seigneur la responsabilité de ce péché si on porte avec lui son caractère insupportable. – La vie passée d’un saint, défectueuse et même pécheresse, n’a aucune importance si à sa conversion il se livre vraiment. Du feu du repentir et de celui de la croix, il peut se faire alors un unique feu. Ainsi pour Madeleine. Et même si la conversion s’est faite en plusieurs fois, cela n’a pas d’importance, la totalité est quand même accessible. Ignace a péché, la grâce l’a rattrapé et peu de saints sont devenus aussi entiers que lui. Mais il s’est aussi repenti amèrement. Cependant, que les saints soient marqués ne dépend pas finalement de leur repentir et de leur effort d’autrefois, cela dépend de leur obéissance à l’égard du signe que la grâce a gravé en eux (1er octobre 1947).

103. Respecter la mesure des saints – C’est comme la semence dans la nature : il y en a une quantité énorme, tout est fécond et pourtant gaspillé; très peu de graines seulement arrivent à se développer. Mais tout ce que les hommes font pour empêcher que la sainteté se prodigue dans le monde, pour rationner la sainteté, est péché. Un saint vit dans un petit village, mais on trouve raisonnable d’en faire un saint national. Il peut alors être très vite une semence morte. Il était pensé pour son cadre réduit, il aurait accompli là ses petits miracles de village et, si les circonstances l’avaient exigé, il aurait rayonné occasionnellement à partir de là. Mais non : on le transplante dans la grande ville. Si tout va bien, il reconstruira là son village, mais cela peut aussi échouer. Je connais des exemples, seulement je ne connais pas les noms. Même pour le curé d’Ars, c’est visible : tant qu’il est dans son village, tout va bien. Quand on le prend dans une grande église pour prêcher, cela fait long feu. Ou bien Mélanie : elle était faite pour l’ombre, on la traîne dans la lumière. Ceux qui sont au ciel aussi peuvent ainsi être maltraités par la terre. Les saints qui ne sont plus appelés n’opèrent plus de miracles, la terre les paralyse (15 octobre 1947).

104. On ne peut pas tout faire - Toute mission active reste incomplète en tant que telle. Tout ne peut pas être fait. Et la moindre raison n’en est pas qu’elle peut être complétée par la souffrance. Mais la contemplation aussi la complète : le temps qu’on doit nécessairement retirer à l’action. Même pour un curé très occupé, beaucoup de choses qui pourraient être faites ne sont pas faites à cause de la prière (Noël 1947).

105. L’humilité de la foi – En ce qui concerne le sens de la vie et le sens de Dieu, beaucoup de liberté est laissée pour les comprendre ou non. On peut considérer des événements en dehors de la foi, et alors on ne comprend rien. On veut aussi alors ne pas comprendre. Si par contre quelqu’un veut comprendre dans la foi, Dieu lui révélera au moins quelque chose du sens. L’humilité de la foi procure deux choses : l’assurance de comprendre quelque chose et l’assurance de ne pas tout comprendre (Noël 1947).

106. Épiphanie – L’Épiphanie du Seigneur ne se laisse pas décrire d’avance. On ne sait pas comment le Seigneur apparaît. Ce matin, j’ai vu les trois rois regardant l’enfant. Ils savaient d’avance : un enfant. Mais l’enfant est tout autre que ce qu’ils imaginaient. Ils sont venus pour adorer. Bien qu’ayant attendu un enfant, ils se représentaient un Dieu, quelque chose de sublime. Et voilà que c’est simplement un petit enfant dans les bras de sa mère. Et ils doivent être pris dans ces apparences pour qu’elles deviennent vraies : dans la foi, ils doivent voir dans l’enfant le Sauveur du monde. Il est exigé d’eux une foi parfaite, car il n’y a pas de relation visible entre ce qu’ils avaient attendu et ce qu’ils trouvent (Épiphanie 1948).

107. Apprendre à prier – Comment peut-on faire comprendre aux gens qu’ils doivent grandir dans la prière? Marie: C’est comme pour une langue étrangère : on enseigne à l’élève mot après mot la langue de Dieu et des saints. Et tout d’un coup il parle cette langue couramment. Mais ceci n’est possible que si on lui enseigne très clairement les rudiments. Dans une relation de moi à toi. L’élève entend aussi comment le professeur parle la langue avec d’autres, il écoute et il acquiert de l’aisance. Le professeur peut être Dieu lui-même ou la Mère de Dieu ou un prêtre. Ce n’est pas nécessairement une personne humaine. Dieu peut ouvrir le ciel à un enfant (Janvier 1948).

108. Les conventions – “Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi”: il est extrêmement rare dans l’Eglise que ce soit vécu réellement. Il y a en elle tant de conventions qui masquent le pur esprit de l’évangile. Déjà dans les catéchismes pour enfants tout est condensé en poncifs alors que le Seigneur voudrait quand même habiter dans les âmes tout simplement : la lettre tue l’esprit. Les confessions également sont pleines de conventions qui masquent les choses, et les prédications tout autant. Il y a aussi dans l’Eglise tant de glorifications : de saints ou de groupes ou de mouvements ou d’attitudes modernes, qui presque toujours sont des glorifications de soi-même (8 mars 1948).

109. Une image du Seigneur – Adrienne raconte : “Mon oncle de la Waldau était toujours celui qui donnait, qui dominait. Il répartissait pour ainsi dire les rôles. Tous pouvaient être ce qu’ils devaient être, mais dans le cadre de sa répartition. Je ne peux pas me rappeler que l’oncle un jour à table avec un hôte – et quelle que fût sa célébrité – ait parlé sans que nous en ayons eu quelque chose. Cela ne veut pas dire qu’à cause de nous il rendait la conversation grossière; mais il trouvait toujours un mot qui nous ouvrait la porte de la conversation. Et quand il présentait l’hôte, il disait rapidement l’un ou l’autre mot qui donnait à l’hôte la possibilité par la suite de parler aussi avec nous. Avec ses patients, c’était la même chose : il donnait quelque chose à chacun d’une manière parfaitement naturelle et comme allant de soi. S’il y avait trois personnes dans une pièce, il était clair que chacune recevrait un mot particulier, mais si possible aussi quelque chose de commun pour les trois. Un jour je me suis demandée : Comment est-il quand il est tout seul? Même sa manière d’être ne faisait qu’un avec ses manières distinguées et amicales. – Cela me semble être une image du Seigneur. De la même manière qu’il s’adressait et s’adaptait à ses disciples et aux femmes, il le fait vis-à-vis de nous. Pour l’oncle, il n’était pas plus difficile de s’entretenir avec un patient qu’avec nous, les enfants, et inversement; et on ne remarquait jamais chez lui un effort pédagogique quelconque; quand il parlait avec un fou, il ne le faisait pas avec un schéma abstrait, à cause d’une idée, mais pour aller avec lui un peu plus loin. Il s’intéressait si bien à son monde que le patient sentait qu’il y avait une communion. Il descendait vers le malade sans un soupçon de condescendance. Il le prenait par la main solidement et sûrement. Le Seigneur a le même ensemble d’humilité et de force par exemple quand il invite à le suivre et qu’il donne alors réellement au disciple de faire un bout de chemin avec lui. Et cela ne vaut pas seulement pour ses années terrestres; le Fils nous accompagne constamment par-delà l’histoire. Et peut-être que personne n’en a plus fait l’expérience qu’Ignace. Quand il avait beaucoup de mal avec son latin et qu’il reconnaissait alors que c’était une tentation de prier au lieu d’apprendre, il savait que cela n’allait que dans le Seigneur, que parce que le Seigneur marchait avec lui. Et ce n’était pas son travail qui était dans le Seigneur, c’était le Seigneur qui avait fait avec lui son travail. Ce n’est pas à porter à mon compte, car si j’essaie de faire quelque chose à sa suite, ce n’est que dans la force de son agir; et plus j’agis, plus il y prend sa part. Cette manière du Seigneur d’en faire “d’autant plus” est une sorte de constante. Plus j’en fais, plus il en fait, et plus il devient visible et libre de son “toujours-plus” (Avril 1948).

110. La Pentecôte – L’instant où les apôtres reçoivent l’Esprit et en sont ivres et parlent de Dieu dans les langues les plus impossibles qui cependant sont comprises. Ils parlent de Dieu sous une forme si fraîche, si naturelle, qu’elle est adaptée à quiconque veut entendre. La profusion des points de départ et des possibilités de Dieu doit être évidente une fois pour toutes. Et chacun peut se sentir interpellé et peut collaborer. Chacun peut correspondre. Quand l’Esprit souffle vraiment, personne ne peut dire : “Moi, il ne m’a pas atteint”, ou : “Je n’ai rien compris, c’était pour moi irréalisable”. Chacun doit comprendre. Il m’a été dit quelque chose vis-à-vis de quoi je pourrai vraiment prendre position, que je pourrai exécuter d’une manière ou d’une autre (Pentecôte 1948).

111. La discrétion de Dieu – Il aurait suffi à Dieu de faire un léger mouvement, Adam et Eve n’auraient pas mangé la pomme. Mais il y a une discrétion dans la présence de Dieu qui fait partie du réel de la création; correspondant à cela, l’homme ne doit jamais cesser de se contenter de ce qui lui a été attribué pour son intelligence et aussi pour sa foi (20 mai 1948).

112. Sur les apparitions de Marie – Marie connaît une sorte de paix et de discrétion qu’elle communique quand elle se montre. On ne sait plus en notre temps qu’elle aime se montrer. On s’en fait de fausses idées. Pour elle, se montrer, c’est en vérité comme le contenu de sa prière. Si nous priions vraiment, nous rencontrerions si totalement la Mère dans notre attitude de prière que rien de faux ne pourrait arriver. Nous saurions alors, en tant que voyants, correspondre à son attitude à elle qui apparaît. Nous correspondrions à ce minimum d’exigence qu’elle pose : adopter l’attitude dans laquelle elle se montre. C’est quelque chose de très simple; car elle ne se montre pas pour se montrer. Elle se montre pour transmettre quelque chose. Et la première chose qu’elle communique pénètre toujours en nous pour que ce qu’elle communique puisse arriver au monde qui nous entoure par un sujet transformé. Nous devons nous adapter à elle. Comme quelqu’un avec qui on parle à voix basse en arrive lui aussi à parler à voix basse. C’est au fond l’état de choses qui est normal et va de soi. Et il serait également normal de transmettre de la manière qu’elle nous a été transmise une communication qui a été pensée pour être transmise. Avec le même accent, la même intonation. – Quand la Mère se montre, elle accomplit une mission de Dieu pour nous, qui concerne notre attitude de prière. Celle-ci doit être affermie. Le Fils veut nous former par sa Mère. Telle est sa véritable épouse, tels il veut tous nous avoir, nous qui avons le droit d’être l’épouse avec elle. C’est pourquoi il n’y a jamais non plus de prétention – par exemple l’usurpation d’un rôle qui appartient au Fils seul -; c’est le simple accomplissement d’une mission (20 mai 1948).

113. Sur l’amour – Quand deux êtres s’aiment, celui qui est aimé aime toujours dans l’amour de celui qui aime, il y est caché et entouré de ses soins. Celui qui aime n’analyse pas plus avant son propre amour; mais celui qui est aimé ne cesse de s’étonner de l’amour de celui qui aime: “Qu’est-ce qu’il trouve en moi?” Il constate en lui des fautes qui au fond devraient faire obstacle à l’amour de celui qui aime. Et pourtant il sait qu’il est aimé et que ses fautes éventuelles n’empêchent pas cet amour. Il doit donc accepter que celui qui aime trouve en lui ce qui lui suffit. Que manifestement il est celui qui est désigné pour cet amour. Et ainsi il peut négliger tout ce qui est négatif; quand il se voit aimé de la sorte, il n’a pas besoin de se haïr, ni de se mépriser, ni de se diminuer. L’amour lui garantit que tout est juste pour lui. Il n’a pas besoin d’antithèse à la thèse de celui qui aime, il se prête à se laisser aimer et il s’aime lui-même à l’intérieur de cet amour afin que rien ne s’en perde. En ce sens, l’amour de soi est un service rendu au moi dans le cadre du on. On s’aime en fonction de l’amour réciproque. S’il n’y avait pas d’amour de soi, il y aurait dans l’espace de l’amour un contraste qui le troublerait. Et quand quelqu’un donne tout à Dieu pour répondre à son amour, il y a en lui quelque chose qui est digne d’être aimé, et il ne lui est pas permis de s’opposer simplement en se haïssant, en se méprisant ou en faisant l’indifférent (8 juillet 1948).

114. L’Annonciation à Marie – Adrienne a vu Marie à l’Annonciation. Mais elle était deux choses en même temps : la jeune fille qui voit un ange pour la première fois et lui donne son oui, et la femme mûre qui continue à vivre son oui. L’inquiétude du premier acquiescement qui se faisait jour malgré toute sa confiance en Dieu et toute sa foi est remplacée ensuite par une fécondité pleine de joie comme si, aujourd’hui, le jour de sa fête, l’attention de Marie devait être attirée sur le fait que son oui dans l’obéissance a certes requis d’elle un sacrifice, mais que sa récompense – elle a pu porter le Fils, l’élever, l’accompagner, elle demeure pour l’éternité sa mère et son épouse – est si immensément grande et réjouissante et féconde que cette inquiétude première a entièrement disparu. Et on voyait encore quelque chose : comment elle est enrichie par sa fécondité; comment, avec son inquiétude du début et sa joie actuelle, elle est en mesure d’aider à porter chaque oui futur donné après elle au Fils de telle sorte qu’une part de l’inquiétude du oui se cache en elle. Son oui suppléait celui de tous, elle sentait par avance l’inquiétude de tout oui à venir et ainsi une part importante de cette inquiétude est déposée en elle. Puis je vis une foule de jeunes filles peu sûres, c’était peut-être de jeunes sœurs, également de jeunes mariées, des écolières, qui allaient chercher en quelque sorte auprès de Marie le courage et la confiance et le oui; beaucoup savaient très bien ce qu’elles faisaient – et elle exprimaient une demande à cette intention, une prière consciente -, d’autres le faisaient avec une naïveté enfantine: on va chercher là où l’on sait qu’il y a quelque chose (25 mars 1949).

115. Sur l’Esprit Saint – Pendant que je suis en Autriche, Adrienne séjourne à Vitznau. Montrer la disponibilité propre à l’Esprit Saint, y introduire. Comparable au curé d’une ville qui est là et qui est dans l’attente pour le cas où quelqu’un a besoin de lui. Pour chaque croyant, l’Esprit se tient dans une disponibilité de ce genre, prêt à lui donner plus que ce que le croyant tient pour possible. Et à vrai dire toujours plus. Quelqu’un pense : cette ville, je peux bien la visiter tout seul, j’ai un plan. Mais il décide finalement de prendre un guide, et celui-ci lui dit dès le début un tas de choses qu’il n’aurait pas remarquées lui-même. Et par ce qu’il dit, on est encouragé à lui poser davantage de questions; l’un suit toujours l’autre. C’est la caractéristique de l’Esprit de s’engager davantage si on l’interroge davantage. Nous devrions être beaucoup plus éveillés pour les questions, car toutes les réponses sont prêtes dans l’Esprit. Il y a surtout la possibilité d’éveiller dans l’Esprit Saint les questions qui sommeillent en nous. On devrait aussi prier davantage l’Esprit Saint. On peut lire un livre religieux avec une totale indifférence et on ne sait plus guère ensuite ce qu’on a lu. On n’a pas prié l’Esprit pour qu’il nous donne l’ouverture. Et pourtant l’Esprit est toujours là et prêt à montrer, il suffirait de prier et de frapper, de s’ouvrir à l’Esprit comme au guide qui connaît mieux que nous les rues de la ville et qui peut nous conduire en des lieux inattendus, à l’une ou l’autre perspective imprévue. Il y a un arrière-fond de l’âme qui ne peut être touché que par l’Esprit. Et il est prêt à le faire; c’est une propriété particulière de l’Esprit qui fait partie de sa personne (Printemps 1949).

116. Ascension – On s’imagine toujours que le Fils va tout seul au ciel. En plus, il y a tous ceux qu’il entraîne avec lui. Il est très difficile de dire si cette nuit Ignace était au ciel pour attendre le Seigneur ou s’il est monté avec lui. Il y a l’Ascension historique du Seigneur lors de laquelle pour la première fois il emporta avec lui d’innombrables âmes. Toutes celles qu’il avait délivrées de l’enfer le samedi saint. Où étaient-elles pendant les quarante jours? Elles l’ont attendu certainement quelque part, elles ont en quelque sorte suivi un catéchuménat, quelque part entre terre et ciel. Il y a beaucoup de gradations entre voir et ne pas voir, entre garder les distances et avoir le contact, sans qu’un état de ce genre soit accablant (26 mai 1949).

117. La Trinité – Il y a la transsubstantiation du Fils dans l’eucharistie : il nous est offert pour qu’il vive en nous. L’Esprit opère cette transsubstantiation comme autrefois il porta le Fils dans le sein de la Mère. Mais le Fils porte l’Esprit dans sa vie terrestre depuis son baptême. Les deux choses sont une expression de la relation en Dieu Trinité : le Fils est porté par l’Esprit, l’Esprit est porté par le Fils. Et le oui de la Mère va à l’Esprit par l’ange et il ouvre pour nous tous la possibilité de dire oui à l’Esprit afin que l’Esprit porte en nous le Fils et le Fils l’Esprit. Le oui est l’acquiescement à ce mystère en Dieu qui les fait se porter l’un l’autre; l’acquiescement le plus profond se trouve naturellement en Dieu lui-même mais, par Marie, l’homme reçoit dans la grâce la possibilité d’y avoir part (12 juin 1949).

118. Les parties dans le ciel – Il y a aussi dans le ciel certaines « parties », par exemple celle des adorateurs, celle des contemplatifs, celle des entreprenants, la partie de ceux qui se soucient de la hiérarchie et de ses difficultés, de ceux qui s’occupent des petits enfants et des anges gardiens. De ceux également qui se contentent en quelque sorte de jouir du ciel. Mais peut-être ceux-ci sont-ils cependant tout d’un coup un peu mobilisés, « paysans » en échec qu’on peut engager ici ou là. D’autres sont pour ainsi dire paralysés parce que sur terre plus personne n’attend d’eux quelque chose; ou bien ils servent de coursiers à ceux qui sont fort occupés (16 juin 1949).

119. L’humiliation du Fils – Quand on a pu contempler un beau mystère du ciel, il est d’autant plus horrible de voir sur terre l’humiliation du Fils. Quand on a pu deviner la grandeur de Dieu, il est d’autant plus affreux de voir sur la croix à quoi il a été réduit. Il ne s’agit pas d’une procédure purement « objective » (comme chez le médecin on se met à nu pour montrer un membre malade et qu’on n’en fait pas une histoire); il est question justement que ce qui est subjectivement sensible, que l’amour de Dieu comme tel doive être déshonoré, humilié. C’est pourquoi les humiliations chrétiennes devraient aussi être des humiliations de l’amour bafoué et souffrant. Quand Dieu invite quelqu’un à partager sa joie dans la méditation, quand il l’agrandit et le rend plus différencié pour des expériences du divin, cette personne ressentira aussi plus profondément les horreurs de la Passion du Christ. Il verra tout dans une lumière plus crue. Il entendra l’orchestre entier là où d’autres n’ont que la partition du piano (Juin 1949).

120. Le péché et la souffrance – Tant qu’il y a du péché, il doit y avoir de la souffrance comme contrepoids. Celui qui pèche installe nécessairement la souffrance. Celui qui est ici initié plus à fond comprend qu’il y a là un mystère important de l’amour. Également dans la mesure où le Seigneur ne fait pas de manières pour chercher en moi ce dont il a besoin. L’amoureux se réjouit si l’aimé se sent à l’aise chez lui, ouvre ses tiroirs, « vole » ses timbres : c’est un signe qu’est abolie la distance du domaine privé. C’est ainsi que le Seigneur va chercher la souffrance là où il suppose que la distance n’existe pas. C’est pour la personne concernée quelque chose qui la comble de bonheur, car c’est un signe de son amour. Si quelqu’un est au moins honnêtement croyant, il se tiendra pour le moins plein de respect devant le mystère de la souffrance et il ne se plaindra pas. – La mesure se trouve uniquement dans le Seigneur qui a tant souffert. Nous n’avons pas la mesure; nous ne pouvons jamais dire : « Maintenant j’ai souffert suffisamment pour faire passer une âme du péché à la grâce ». Qui sait ce qu’opère une souffrance précise et combien il en faut pour obtenir un tel résultat? Dieu nous cache totalement tout cela. Il ne veut pas que nous calculions et marchandions avec lui, et nous devons aussi savoir que c’est lui qui fait tout. Ce n’est que dans son activité à lui que nous pouvons parfois coopérer, mais les deux activités ne peuvent jamais se comparer (Fin juin 1949).

121. Sur la situation de Paul – Paul a certes l’avantage d’être apôtre et ses révélations sont d’un autre genre que celles qui viendront plus tard dans l’Eglise. Cependant le mystère qui lui est montré n’est pas épuisé par ce que Paul en dit; plus tard Dieu peut à nouveau en rendre visibles d’autres parties, non plus certes avec l’autorité de l’apôtre, si bien que l’Eglise aura compétence pour contrôler des révélations de ce genre, ce qu’elle n’a pas le droit de faire pour l’apôtre (12 décembre 1949).

122. Le jugement – Adrienne : Je n’ai pas dormi cette nuit; mal à la tête tel qu’il m’arrive rarement. Je dis à haute voix : « Qu’est-ce que c’est que cet état où rien ne va plus? » Saint Ignace apparut alors; il me montra qu’il y a un état avant le jugement qui ressemble à celui-là. On meurt, on passe de l’autre côté et on a là le sentiment qu’il devrait se passer maintenant quelque chose, quelque chose qu’on fait soi-même. On a quelque idée du purgatoire et du jugement, et on pense à part soi qu’il doit y avoir un processus. Et on reste alors comme dans un hall de gare où il n’y a pas un seul train qui est le bon parmi tous ceux qui arrivent et qui partent. Et cela bien qu’on se trouve là avec une destination, un but; mais il n’y a aucune possibilité de se diriger vers ce but. On doit alors renoncer à tout ce qu’on avait imaginé et planifié, tout cela ne servait à rien. Ce n’est qu’alors qu’on est conduit (24 décembre 1949).

123. Prier pour les âmes du purgatoire - Adrienne demande à Ignace ce qu’il en est des prières pour les âmes du purgatoire. Est-ce que cela les aide à comprendre? Saint Ignace : Le désir sincère d’aider, la pureté du coeur sont ce qui est décisif, non le nombre de prières, etc. En la matière, Dieu est libre autant dans l’évaluation que dans l’utilisation. Supposons que deux personnes aient le même recueillement, la même bonne intention, la même prière : Dieu pourrait quand même utiliser leur intercession de manière toute différente. Pour l’un, faire comme si c’était peu; pour l’autre, comme si c’était beaucoup. Mais que cela ne soit pas une cause de tristesse, car on doit toujours partir du fait que c’est pure grâce d’une manière générale que Dieu accepte quelque chose. Et il est essentiellement libre justement. Cela donne aussi une image beaucoup plus juste de la profusion des possibilités de Dieu. Cela ne veut pas dire que si la prière de A par exemple est reçue comme pleinement valable et importante et que la prière de B par contre n’aurait que peu de poids; l’importance de la première prière n’est pas peu affectée du fait que quelque chose du poids de B lui a été donné. Supposons que je prie pour la pluie, tu pries pour avoir du beau temps; Dieu envoie du beau temps; ma prière pour la pluie a pu être ajoutée à ta prière pour le beau temps (24 décembre 1949).

124. Les mages - Les trois rois qui suivent l’étoile sont remplis de joie : ils savent et pourtant ils ne savent pas; ils sont donnés, mais ils n’ont aucune idée de la manière dont le don d’eux-mêmes sera reçu. Une certaine peur – enfantine au fond – les possède, une sorte d’essoufflement spirituel. Naturellement il est beau d’être introduit dans un mystère, mais on se sent un peu bousculé, attiré dans une aventure dont on ne voit pas le terme. On est emballé, mais on perçoit un avertissement du vieux moi installé. Ils se laissent conduire jusqu’au lieu où ils voient et adorent. Ils sont conduits au fond dans la contemplation. Il fallait chez eux une piété naïve pour qu’ils se soient ainsi mis à suivre l’étoile. Si aujourd’hui un chrétien est naïvement pieux, il dit les simples prières des enfants et de l’Eglise qu’on lui a enseignées; elles ont quelque chose de clair, de rassurant. Et voilà qu’il doit apprendre la contemplation. On lui dit : Ouvre-toi totalement à Dieu; fais-toi silencieux pour qu’il puisse te parler. Il ressentira alors aussi de la peur : y a-t-il vraiment ici un chemin? Peut-on faire l’expérience de Dieu de cette manière? Ne rencontrera-t-on pas que soi-même, ne va-t-on pas s’induire soi-même en erreur? Est-ce que cette étoile n’est pas une étoile ordinaire quand même? Ou bien son message ne s’adresse-t-il pas à quelqu’un d’autre? C’est aussi la peur des rois pendant qu’ils sont en chemin. Puis ils voient l’enfant. Ils reçoivent une plénitude inouïe. Ils reçoivent tout ce que l’enfant a à donner. Ils sont insérés dans son mystère. L’accomplissement qui leur est donné en partage a un double visage. Il est d’une part la promesse accomplie, il ne leur reste aucun souhait, aucune désillusion n’est possible, aucun sentiment de défaillance personnelle ne se fait jour. D’autre part s’ouvre une nouvelle responsabilité, ils doivent repartir, ils sont mis en mouvement. La nouvelle responsabilité provient tout entière de la rencontre qui a eu lieu. Quand il s’agissait d’être guidé vers la contemplation, le principal était la docilité; dorénavant, c’est la coopération qui est décisive. En étant guidé, on s’est laissé donner une forme qui doit désormais s’avérer juste et montrer sa force (Épiphanie 1950).

125. Tableaux de la vie de Marie – Pendant que le P. Balthasar est à Zurich à la recherche d’une chambre, Adrienne tombe très malencontreusement dans l’escalier du presbytère de Lindenberg, et ensuite elle ne peut plus guère se déplacer. La nuit suivante, alors qu’elle a de fortes douleurs, Ignace vient : Peut-il la divertir un peu? Il se montre extrêmement affairé, défait ses valises; et il y a là tout d’un coup un petit théâtre avec des décors; cela rappelle à Adrienne un « diorama » de sa jeunesse. Pour chaque tableau, Ignace tire le rideau. C’est à chaque fois une scène de la vie de Marie. Et à chaque fois il dit : « Faire attention à la mission de la Mère! » Au début, Adrienne ne comprenait pas ce qu’il voulait dire par là. Il montre : 1. Marie avec les frères de Jésus quand ils pensaient que le Fils était devenu fou. Ignace : Faire attention à la mission! Adrienne : Peut-il se faire que la mission de Marie soit à ce moment-là si humaine qu’elle penserait elle-même – parce qu’elle ne comprend pas – qu’il est hors de sens, et cette mission pourrait-elle être là pour que d’autres gens aussi puissent le considérer comme hors de sens? Y a-t-il des tranches de sa mission à elle où elle semble comme n’étant pas envoyée? Et cependant il n’y a dans cette scène rien qui contredit sa mission. Celle-ci, dans sa totalité, le Fils en prend soin; son caractère surnaturel est ranimé par lui. Ou bien doit-on dire qu’il dispose de sa mission à elle de telle sorte qu’elle peut être en même temps en lui et hors de lui? 2. Marie avec son petit enfant à qui elle donne le sein pour la première fois. Cet acte est comme un premier acte du don physique d’elle-même. Quand l’Esprit la couvrit de son ombre, elle n’a sans doute pas senti grand-chose physiquement; dans la dernière phase de la naissance intervint aussi un facteur surnaturel. Maintenant c’est nature pure, débouché de la grâce dans la nature. Mais Marie ne possède pourtant ce lait naturel que par la grâce. C’est pour elle un grand apaisement de pouvoir donner quelque chose d’elle-même. Ce qu’elle offre à son enfant, c’est son présent à elle. C’est une confirmation de sa mission et en même temps une satisfaction pour elle, une détente. 3. Marie va habiter chez Jean. Tout d’abord le lieu lui paraît tout à fait étranger. Mais c’est le lieu de l’ami de son Fils. Et cela devient maintenant son lieu à elle. Elle doit partager maintenant avec Jean cette maison, ce lieu – particulièrement le lieu qu’Adrienne a vu – si bien que leurs deux missions puissent y avoir leur place, qu’elle donne à Jean ce qu’elle a donné à son Fils et qu’elle attend de lui ce qu’elle a attendu de son Fils. Et en cela, la mission que l’Esprit lui avait transmise autrefois par le salut de l’ange doit demeurer inchangée. Autrefois la mission était prodigieusement grande et toute petite, inaccoutumée et banale, et quand elle attendait quelque chose de son Fils, elle le recevait toujours avec profusion. Maintenant le problème difficile est qu’elle devrait recevoir de Jean plus qu’elle ne peut en attendre bien que tout d’abord elle reçoive moins qu’elle n’en attend; la solution réside en ceci qu’elle a à lui donner pour recevoir de lui. Elle est certes habituée à son Fils. Christ – Marie – Jean : une hiérarchie descendante; Marie reste à peu près égale à elle-même, qu’elle ait à faire au Christ ou à Jean, mais Jean n’est pas le Seigneur; son attente à elle est tellement comprise dans sa mission que même dans le fait que son attente est comblée se trouve une sorte de nourriture de sa tâche. Il lui est impossible de se laisser limiter dans ce qu’elle donne et prend. C’est pourquoi elle doit maintenant donner davantage pour recevoir aussi davantage. Elle le fait sur mission du Seigneur : la relation Marie – Jean a bien été établie par lui. Ce qui est remarquable, c’est que c’est le Seigneur qui dispose, de manière indirecte, de ce devoir de Marie de donner davantage. Naturellement la Mère n’est pas déçue par Jean, mais elle est tout aussi certaine que Jean lui doit sa dernière maturité. Comme si ses insuffisances humaines à lui devaient voler en éclats. Et en cela il se passe quelque chose qui restera valable pour toutes les missions, déjà pour celles des apôtres et celles des premiers chrétiens, puis de tous ceux qui suivront: Marie n’est plus seulement l’Église-épouse, mais l’Église-femme. Pour elle aussi arrive une maturité qui lui octroie davantage de droit de disposer. Même si à la croix elle se tenait comme une épouse auprès du Seigneur, cela s’était fait avec l’ultime irrésolution d’un amour humain. Maintenant elle doit exiger beaucoup plus des chrétiens. 4. Nazareth. Un tableau du quotidien, dans l’un ou l’autre endroit où la mission et tout ce qui s’y rattache sont totalement sans problème. Paix. Marie travaille pour son Fils, elle tient son foyer en ordre, elle fait la cuisine et le ménage. Et toute sa mission semble se limiter au besoin qu’a son Fils d’avoir une mère. Mais la mission à ce moment-là n’est ni plus grande ni plus petite qu’en un autre temps. Elle est constante. Rien de ce qu’elle fait : travail du ménage ou conversation avec les voisins ou prière, rien n’a moins d’importance. 5. Magnificat. N’est montrée que l’expression de la Mère. D’une élévation et d’une sûreté et d’une « pénétration de l’au-delà » : quelque chose d’inouï! On serait peut-être tenté de comparer cela avec saint Paul, mais cela porterait à faux. Cela se trouve plutôt tout proche de la parole du Seigneur : « Qui me voit voit le Père ». C’est au-delà de toute référence personnelle à ce que dit Marie. Elle se chante aussi elle-même, sachant que c’est elle maintenant qui est à chanter; elle le fait dans une obéissance tout simplement parfaite et dans la joie la plus pure. Son moi est là comme quand un amoureux s’écrie : « Je t’aime ». Le « je » n’est simplement là que comme condition de « t’aime ». Pour que quelqu’un puisse t’aimer, il faut bien qu’il soit. Je suis une fonction de mon amour pour toi et tout est parfait (Janvier 1950)

126. Sur la prière – Quand on médite les choses très longtemps à partir de Dieu, il peut y avoir le danger qu’on commence à vouloir tout exprimer en propositions chrétiennes vagues. On se trouve dans une position « qui survole » et on ne peut pas s’attendre à ce que cette manière de voir et de penser puisse être suivie sans façon par les autres. C’est pourquoi, au coeur de la prière, je dois garder suffisamment de liberté et d’ouverture pour voir les hommes de manière réaliste, pour répondre à leurs attentes, et je dois surtout me garder de parler de Dieu avec « onction ». Offrir certes aux gens une aide authentiquement chrétienne, mais sans faire de « discours pieux ». On cherche à être en Dieu et on doit en même temps être près des gens. Se faire tout à tous. Garder humour et esprit. Personne ne doit avoir l’impression qu’il n’a pas accès à ce « monde sublime ». Personne ne doit avoir le sentiment que ceux qui prient sont emportés au loin par la prière. Rester naturel! Et une fois qu’on a essayé d’aider les gens dans leurs problèmes, on portera ensuite ces problèmes au Seigneur dans la prière. – On peut plonger dans la prière comme dans la bonne musique. Sans effort, comme on plonge dans l’eau. Et le bon musicien est simplement au service de la musique. Il ne se concentre pas sur sa propre imperfection. « Si seulement j’avais des doigts un peu moins raides! Si je m’étais davantage exercé auparavant! » Sans réfléchir sur le parfait ou l’imparfait, il se lance tout simplement, il improvise aussi, sans narcissisme. Je joue du Schubert, je ne joue pas mon œuvre à moi. Et ce qui est mien, je le mets seulement dans Schubert. Je n’ai pas l’intention « de vous en faire accroire ». Dans la prière, pas d’ouverture de soi artificielle pour elle-même. Cela ne fait que rétrécir. Ne pas être malheureux pour avoir manqué de conditions préalables (Début 1950).

127. Annonciation – Le oui de la Mère à l’ange a un retentissement infini : un oui engendre toujours le suivant; chacun est issu du précédent. Aucun oui chrétien n’est séparé de celui de la Mère. Et l’ange apparaît comme l’inspirateur de tous les oui et aussi comme celui qui les rassemble. Toute une symphonie de oui se développe à partir de la simple mélodie de Marie. Et chaque oui ne cesse d’être le même. C’est tantôt l’un tantôt l’autre qui le porte, c’est comme un vêtement que différents enfants enfilent et qui les réjouit tous. Et la vie du croyant est comme une figure de danse, toujours sur les variations du oui (25 mars 1950).

128. Amour, foi, espérance dans l’éternité – Dans le temps, l’amour est une partie de la vie, il n’est pas toute la vie. Dans l’éternité, il est tout parce que nous n’avons plus rien en propre : ni opinions, ni justifications, ni jugements, qui nous mettent dans une relation théorique avec les choses. Dans l’éternité, on remercie d’emblée pour tout, on ne connaît pas la prudence, comme si une chose pouvait être punition et seulement l’autre amour; on est convaincu que tout est amour et doit être compris comme amour. – La foi subsiste dans l’éternité comme la confiance absolue qu’il ne peut rien y avoir qui ne soit pas amour. Parce que Dieu nous tient, nous n’avons pas besoin de nous attarder à calculer quoi que ce soit anxieusement, nous pouvons nous confier à l’infini. – L’espérance, dans la vie éternelle, est ce qui est toujours accompli. Parce qu’elle est un don perpétuel, une espérance et une attente perpétuelles sont éveillées. Dans le monde, notre espérance, c’est l’éternité; dans l’éternité, elle est toujours ce que Dieu donne. Dans l’éternité, foi, amour, espérance coïncident. – L’éternité elle-même surgit comme un cadeau, elle est ce qui est constamment offert en cadeau. Il n’y a donc pas de fin à prévoir. Le cadeau de Dieu naît dans le don, le don et l’acte de donner ne font qu’un (10-16 avril 1950).

129. Ascension - Toute prière comme ascension, comme marche avec le Fils vers le Père. Peut-être qu’à cause du Fils tout simplement le Père est souvent négligé. Mais le Fils renvoie toujours au Père. Et si, dans la contemplation, nous ne sommes pas à nous-mêmes un obstacle, le Fils nous prend avec lui vers le Père, il nous donne des ailes pour voler aussi loin que la foi le permet. Il nous ouvre le jardin de Dieu et là tout est beau. On peut s’arrêter aux premières roses autant qu’on veut, puis aller au parterre suivant, toujours plus loin dans le jardin. Il n’est rien dit par là de la qualité de la contemplation; il n’est question que de son objet. Nous avons la liberté de nous arrêter à loisir auprès des mystères de Dieu. Il n’est pas plus parfait d’avoir atteint le dernier parterre que de rester auprès du premier. Car tout dans le jardin appartient au Fils. Le seul danger est que l’homme se prenne avec lui, se fasse lui-même l’objet de sa contemplation. Il a le droit de scruter sa conscience, mais seulement pour être libre et ne plus devoir penser à lui. Etre libre pour monter avec le Fils vers le Père. Il y a des gens qui vont au théâtre et qui, pendant toute la pièce, pensent à leur robe et à la figure qu’ils font dans leur loge; ils vont saisir peu de chose de ce qui se passe sur la scène. – Puis je vis l’Ascension, d’abord en Terre sainte. Et il se passa quelque chose d’incroyable : à l’instant où le Seigneur s’éleva, chacun se dégagea de lui-même. A personne ne vint la pensée : que va-t-il en advenir de moi? Que va-t-il en advenir de l’Eglise? Serons-nous emportés également dans les hauteurs? Tous ne pensent qu’à une chose : le Fils va vers le Père! Et tous sont pour ainsi dire emportés avec lui. Et parce que personne n’a vu le Père si ce n’est le Fils, arrive l’instant où le Fils seul continue pour rencontrer le Père dans l’Esprit, dans une sphère où notre esprit n’a plus accès. L’Ascension est en quelque sorte en trois parties : le Fils va de la terre au ciel, il est pris par l’Esprit, il arrive devant le Père. Dans la prière, nous pouvons l’accompagner jusqu’à la deuxième phase parce qu’elle forme un pendant à la conception de la Mère. Ce qui est de ce monde est maintenant encadré par ces deux événements : l’instant où l’Esprit a couvert la Mère de son ombre, celui où le Fils est repris par l’Esprit. Entre ces deux conceptions se trouve l’événement-monde. Le tissu du monde est si fortement attaché par ses deux extrémités à l’Esprit dans le ciel qu’on comprend aussi que le monde appartient à l’Esprit et que l’Esprit ne cesse de visiter son monde. Le monde n’est pas quelque chose qui est largué par le ciel comme quelque chose de complet, il est quelque chose qui doit se compléter pour le ciel. Et c’est l’Esprit qui fait que la tendance du monde à la convexité soit transformée par la grâce en concavité pour Dieu. Ainsi le monde demeure maintenant constamment dans l’acte, provenant du Père, d’être conçu et vivifié par l’Esprit et le Fils, parce que l’Esprit et le Fils ont attaché indissolublement le monde au ciel du Père. L’Esprit de la Pentecôte tombe toujours sur un monde tourné vers Dieu (18 mai 1950).

La suite en 42/3.

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