45. Notes ignatiennes

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Notes ignatiennes

Introduction

Dans Adrienne von Speyr et sa mission théologique (p.26), le P. Balthasar a évoqué les visions de la Vierge dont Adrienne avait commencé à bénéficier peu de temps après sa conversion. Il ajoutait qu’elle avait eu aussi très vite des visions d’Ignace de Loyola. « Avec saint Ignace, ce sont aussi des relations régulières et parfaitement harmonieuses, où s’unissent, dans une assez surprenante mesure, l’entente, l’humour, la sérénité, un détachement marqué à l’égard de tous les protocoles terrestres ou ecclésiastiques, mais par contre l’attention la plus sérieuse à ce qui concerne le service de Dieu ». Pour les relations d’Adrienne von Speyr avec Ignace de Loyola, il faudrait lire tout le Journal du P. Baltasar. On peut s’en faire une première idée en parcourant la Vie d’Adrienne de ce site internet.

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Un volume entier figurant parmi les œuvres d’Adrienne est consacré à Ignace de Loyola : Ignatiana (447 pages, édité en 1974) dont la traduction française (Notes ignatiennes) n’est pas encore parue. En voici la table des matières :

1. Ad majorem Dei gloriam (p. 17-39)

Ad majorem Dei gloriam. La kénose du Fils. La forme fondamentale de l’obéissance. Au souffle de l’Esprit. Méditation de l’Évangile dans l’Esprit. La prière de saint Ignace. Ignace et Marie. La note ignatienne de la vie de saint Joseph. « Suscipe » dans l’Esprit Saint.

2. Remarques sur le « Récit du pèlerin » (p. 41-231)

Introduction. La conversion n° 1-12. Commencement du pèlerinage n° 13-34. En route pour la Terre Sainte n° 35-44. A Jérusalem n° 45-48. Voyage de retour n° 49-53. Commencement des études. Alcala n° 54-63. Salamanque n° 64-72. Paris n° 73-86. Espagne et Venise n° 87-91.Venise, Vicence, Rome n° 92-98. – Suppléments au « Récit du pèlerin » (p. 227-231) : Ignace et le tableau de la Mère des douleurs. Ignace et son prochain. Le diable à Manrèse. Au sujet du n° 66. A sa mort, il n’a pas reçu la bénédiction du pape.

3. Remarques sur des passages du « Journal spirituel » (p. 233-244)

4. L’école de l’obéissance (p. 245-332)

L’obéissance comme imitation du Christ (247). Prière et disponibilité au noviciat (248). L’amour, source de l’obéissance (250). L’obéissance nue dans l’amour (251). L’esprit filial dans l’obéissance (252). Conseil et ordre (254). Façonné par la volonté de Dieu (255). Rester en suspens dans l’obéissance (257). Virginité et obéissance (259). La vérité personnelle et la vérité de l’Esprit (260). Mes limites inconscientes font apparaître le supérieur comme un menteur (262). Introduction à l’ouverture de l’obéissance (263). L’exigence démesurée (264). Les divisions de l’obéissance (268). Obéissance et pénitence (271). Étapes de l’obéissance (273). L’exercice de l’obéissance (275). Ma volonté est ta volonté (289). Fausses alternatives (289). L’obéissance dans celui qui obéit et dans celui qui commande (290). L’obéissance du sujet dans l’obéissance du supérieur (291). Amour et ministère (292). Fausse application de l’obéissance (293). Le supérieur et la règle (295). Adaptation de la règle (297). Trois manières d’exiger l’obéissance (299). De la mesure humaine (302). La mesure de la pénitence passe à l’Église (304). Faire sauter les limites (dans la pénitence) (306). On n’a rien plus rien d’autre à offrir que soi-même (308). Laisser faire (309). Obéissance religieuse et Trinité (312). La soif du Christ sur la croix et l’obéissance (314). Sans rapport (315). Passage de mon obéissance dans celle de l’Église (316). Dépassement de l’obéissance elle-même (318). Obéissance primaire (319). Le mont des oliviers : obéissance pleinement responsable (321). Obéissance à l’Esprit (323). Confession et obéissance (324). Confiance (326). Acquiescement céleste et obéissance terrestre (327). Au sujet de l’ouverture de conscience (328). Les expériments au noviciat (329). Prier après le noviciat (331).

4. Au sujet des Exercices (p. 333-385)

L’aspect marial des Exercices (335). Quelques problèmes (335). Principe et fondement (337). L’indifférence selon Ignace (354). L’indifférence pratiquement (355). Indifférence et mariage (355).

Application des sens (et mystique) (356). Méditation naturelle et mystique (359). Les degrés de l’appel (360). Choix de vie et Exercices (362). Le rôle du choix pour Ignace personnellement et dans les Exercices (365). Chacun doit choisir (368). Vocation au mariage ? (369). Entre les états (369). Sexualité et choix (370). Troisième degré d’humilité (371). Grâces mariales dans le choix des Exercices (371). Sur les règles du discernement des esprits (373). Le point de l’accord (380). Sur la méditation « De amore » (380). Au sujet du « Suscipe » (382). Conversion pratique à la fin des Exercices (383).+

5. Vie religieuse, Compagnie de Jésus, direction (p. 387-447)

Au sujet des états (389). La relation toi – moi dans la vie religieuse (395). Le mode de la mission jésuite (396). François Xavier (398). François de Borgia (390). Pierre Canisius (402). Développements (404). Maîtres de la spiritualité jésuite (405). Lallemant (405). Rodriguez (406). Surin (406). Molinisme (407). Renoncement et plaisir (411). L’éducation des jeunes jésuites (413).

Noviciat et croix (414). Indications pour la nouvelle communauté (415). Entendre les confessions – Prédication – Direction spirituelle (417). Au sujet de la confession (419). Confession de dévotion (421). Reconstruction (422). Les phases de la prière (422). Révélations privées (424). Femmes mystiques (426). A propos des saints (439). Les saints et la conscience de leur propre sainteté (443).

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Pour se faire une idée plus concrète de ces Notes ignatiennes, le plus simple est de parcourir la préface du P. Balthasar :

Comme la plupart des œuvres posthumes, celle-ci aussi est une compilation de textes qui sont nés au fil des ans. Ils tournent tous autour de la figure de saint Ignace de Loyola à qui la vie et la pensée d’Adrienne von Speyr sont liées de la manière la plus intime; déjà à l’école, sans posséder de lui et de son œuvre des connaissances venant de l’extérieur, elle avait fait des exposés sur lui et sur sa pensée. Après sa conversion, la vision de la vérité de la révélation chrétienne qu’elle a développée amplement et avec profondeur n’a cessé de se faire avec des yeux ignatiens sans que la vigoureuse originalité d’Adrienne en ait le moins du monde souffert : qu’il s’agisse d’éclairer les mystères de la Trinité ou de l’Incarnation, de l’Eglise et de ses sacrements, des saints ou de la vie chrétienne. On peut parler d’une parenté d’esprit originelle, d’un grand amour réciproque, de sorte que dans nombre de textes de l’ensemble de son œuvre les deux manières de voir et de s’exprimer se distinguent difficilement; les textes « les plus ignatiens » ne se trouvent peut-être pas dans le présent volume. D’autre part Ignace a fait connaître de la manière la plus précise sa propre pensée et son propre vouloir à côté de ceux d’Adrienne; ainsi quand il interrompait une dictée pour ajouter une précision qui lui tenait à cœur, comme cela se produisit souvent par exemple pendant le travail concernant les sept lettres d’envoi de l’Apocalypse, de même aussi quand il intervenait comme « supérieur » avec tout un programme – le plus souvent très détaillé – d’exercices de pénitence à accomplir dans l’obéissance, à la fin desquels on pouvait cueillir, comme le fruit savoureux d’heures et de jours souvent très amers, une intelligence plus profonde d’un mystère, la plupart du temps l’obéissance du Christ, de Marie, de l’Eglise, du chrétien vivant selon les conseils évangéliques. Des fruits de ce genre sont réunis dans « L’école de l’obéissance« , qui a été vécue dans la souffrance…

Quel Ignace voyons-nous ici ? Celui d’autrefois ou celui d’aujourd’hui tel qu’il vit dans la « vision » de Dieu? On peut distinguer, mais naturellement sans séparer. Les « Remarques sur le Récit du pèlerin » éclairent très expressément la pensée, la manière de sentir, les tâtonnements du Basque vivant ici-bas, cherchant péniblement son chemin, construisant son édifice pierre après pierre. Mais ici, en maints endroits, on voit clairement que la mission d’un saint (et naturellement aussi celle de chaque chrétien), et plus particulièrement la mission d’un fondateur comme Ignace, dépasse de loin les limites de sa personnalité terrestre, qui existaient certainement. Elle doit suffire pour être le fondement spirituel d’un Ordre qui se développera sur des siècles, qui grandira sur ce sol charismatique et sur aucun autre. Tous ceux qui dans l’Eglise ont à fonder une communauté ou aussi une famille spirituelle dispersée pressentent ce surplus qui se trouve dans leur mission, et c’est la raison pour laquelle ils se gardent de tracer des limites arbitrairement définitives. Ignace était très conscient pour lui-même de ce surplus; une bonne part de son obéissance personnelle fut disponibilité à l’Esprit Saint pour que reste ouvert tout ce qui était pensé pour des temps fort lointains et que, par son renoncement obéissant, ne soit pas empêchée cette fécondité spécifiquement chrétienne et par là une fois encore spécifiquement ignatienne. Ici-bas Ignace ne fut pas un grand théologien malgré les profondes intuitions visionnaires dont il fut comblé à Manrèse et jusqu’à la fin de sa vie. Comme le montrent les gloses à son journal spirituel, il n’a pas au fond à expliquer ses visions de la Trinité, et il était encore moins capable de les « exploiter »… Naturellement, pour répandre la plénitude cachée, Ignace n’a pas eu besoin d’attendre Adrienne von Speyr pendant des siècles : dès le début, il était le médiateur d’une richesse presque inconcevable en sainteté ignatienne, patente et cachée, en imagination et en sagesse chrétiennes, et aussi en théologie. Mais cela n’empêche pas qu’en Adrienne von Speyr a été façonné une fois encore un réceptacle choisi où se déverse, venant de l’origine, l’esprit ignatien dans toute l’étendue de son intelligence théologique.

Le plus important de ce qui doit être dit et compris dans cette préface est ceci : le centre de la théologie d’Adrienne, la « clef » de sa théologie, c’est le mystère du samedi saint; pour la première fois dans l’histoire de la théologie une porte est ici forcée d’où sortira quelque chose qui est encore imprévisible. Par la grâce de Dieu, ceci ne pouvait être atteint d’aucune autre manière que par l’expérience la plus radicale de l’obéissance ignatienne qui, sur ce point, est devenue, au-delà d’elle-même, participation unique à l’obéissance la plus radicale du Christ vis-à-vis du Père dans l’Esprit Saint. La descente aux enfers (descensus ad inferos) telle que l’a vécue Adrienne est l’ultime vérité christologique de l’obéissance ignatienne : la mission de chercher le Père là où il n’est pas et ne peut pas être : dans les ténèbres de la perdition opposée à Dieu. Et c’est à partir de ce point que s’est organisée toute la plénitude absolument immense de la théologie et de la spiritualité d’Adrienne : son enseignement sur la Trinité, qui va maintenant du ciel à la terre et jusqu’aux enfers, son enseignement sur l’eucharistie et la confession du Christ, sur les dimensions du oui de Marie, sur la communion des saints, sur l’unité de l’amour et du ministère dans l’Eglise, etc. C’est ici seulement qu’on peut voir comment Ignace s’est fait connaître à nouveau et pour la première fois dans Adrienne et ce qu’Adrienne lui doit. Ou bien doit-on parler d’une dette réciproque?

Cela pourrait rendre évidente la raison pour laquelle la relation Ignace-Adrienne ne peut pas être cherchée exclusivement ni même principalement dans le présent volume. Elle est beaucoup plus profonde que ce qui peut être exprimé ici. Sont rassemblées dans ce volume certaines pièces qui ont un rapport étroit avec la vie et l’œuvre de saint Ignace. Quelques remarques sont ici nécessaires.

1. Dans la première section, qui est courte (« Ad majorem Dei gloriam »), sont rassemblés, dans une sorte d’avant-propos, quelques textes caractéristiques de l’esprit du saint; ils sont fragmentaires. Les grands textes sur l’Eglise, sur « sentir avec l’Eglise », sur le service dans l’Église, ont été placés ailleurs. La prière très caractéristique qu’Ignace a enseignée à Adrienne a déjà également été publiée (On en trouve une traduction française dans « Sur la terre comme au ciel. Prières », Ed. du Serviteur, 1994). Des compléments sur la prière de saint Ignace se trouvent dans « Le livre de tous les saints » (« Allerheiligenbuch »). Il faut encore noter ici qu’ayant eu un rôle à jouer dans les programmes de saint Ignace, il me fut sans cesse demandé de lui poser des questions. Aujourd’hui, trente ans après les événements, ces questions seraient sans doute un peu plus mûres et moins maladroites. Une pièce de ce genre se trouve déjà dans cette « Préface » (cf. ci-dessous).

2. Les remarques sur l’autobiographie qu’Ignace a dictée au Père Gonçalves da Câmara sur les instances de ses confrères, proviennent toutes d’une initiative du saint lui-même. L’introduction explique longuement l’intention et les limites de ces remarques qui n’ont rien à voir avec une recherche « scientifique » sur la vie d’Ignace; en s’appuyant sur le texte existant, le saint voulait simplement donner un aperçu de ses états intérieurs à cette époque, des motifs de son action et de ses difficultés, de la lenteur de sa maturation, etc. Pour nous qui cherchions à suivre ses instructions, il fut peut-être surtout un livre d’encouragement. Je ressentis la « griffe du lion » quand, sur la base d’autres lectures, je me permettais de poser des questions sur des détails historiques non mentionnés dans le texte. Je fus rappelé à l’ordre (« il a dit qu’il voulait expliquer ce texte ») comme le fut de son temps le Père Gonçalves, ainsi qu’il le signale dans sa préface. – Pour son « Journal » spirituel, Ignace ne voulut commenter que quelques passages choisis. Par eux (et aussi par la pièce rajoutée sur ses visions de la Trinité), on peut se faire une juste idée de ce qu’il pensait de ce « Journal » et aussi pourquoi il en brûla autrefois la majeure partie.

3. Au sujet de « L’école de l’obéissance », l’essentiel a déjà été dit. Les différentes parties sont presque toutes apparues séparément; leur mise en ordre a été compliquée, on n’a pas non plus gagné grand-chose en les changeant de place. Ce qui est dit là tourne autour du même centre sous des aspects toujours nouveaux; qu’on ne parle pas trop vite de « répétitions »! Pratiquement ce qui est dit là fut toujours acquis dans la douleur au fil des années. L’obéissance fut mise à l’épreuve jusqu’à ce que tout l’organisme spirituel fût devenu jusqu’en ses dernières fibres aussi docile que le corps d’un « homme-serpent »; et cela, au besoin, en faisant abstraction de tous les sentiments personnels, amicaux et compatissants, dans une atmosphère purement « fonctionnelle », qui doit pouvoir montrer sa valeur dans l’Eglise non seulement dans des cas-limites, mais surtout parce qu’elle renvoie à l’obéissance « fonctionnelle » du Fils crucifié et descendant aux enfers, vis-à-vis d’un Père que le Fils ne pouvait plus sentir. Certaines parties de cette école de l’obéissance font partie des remarques d’Adrienne les plus sérieuses, les plus actuelles et les plus profondes.

4. Les « Exercices » ne sont traités ici que de manière fragmentaire. Un grand commentaire continu que le saint avait en projet n’a pas vu le jour en partie à cause de conditions de travail défavorables.

5. Dans la dernière partie: « Vie religieuse, Compagnie de Jésus, Direction », sont rassemblés différents aspects qui tiennent ensemble par un point de vue proprement ignatien. Naturellement Ignace avait à cœur que l’esprit de la Compagnie et surtout aussi celui de sa pratique pastorale soient fondamentalement compris et transmis par la communauté qui devait être fondée.

Le présent volume et maints passages du « Journal » donnent une nouvelle jeunesse à la figure d’Ignace. Et aussi à son humour. Son audace et son imagination étaient presque sans bornes, par exemple dans les exercices de pénitence qu’il prescrivait; l’ampleur de la tension entre ses traits les plus caractéristiques était presque incompréhensible : aussi touchant de bonté qu’inexorablement sévère quand il le fallait, aussi indéniablement unique qu’effacé dans l’ensemble de l’Eglise. Finalement, dans les dictées et dans toute la théologie d’Adrienne, il a pour ainsi dire cédé le pas à l’évangéliste saint Jean. Dans saint Jean, l’obéissance ignatienne débouche sur la christologie et la Trinité : c’est ici que se révèle la théologie la plus propre de la Compagnie de Jésus : l’obéissance comme amour.

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Quelques textes

 

1. La danse – Une comparaison : un père a un fils qui voudrait bien danser. Le père s’emploie à lui trouver une jeune fille, il se demande qui pourrait faire l’affaire : telle fille peut-être ; il la gagne pour un temps, il est tout heureux d’avoir trouvé pour son fils une fille aussi charmante. Et puis il s’avère qu’à vrai dire cette fille ne sait rien faire. On aurait peut-être dû se renseigner avant ; mais maintenant elle est là et le fils doit lui apprendre les rudiments de la danse afin que, lorsqu’ils danseront à deux devant le père, le spectacle lui fasse plaisir. C’est ainsi que le Fils de Dieu apprend la « danse » à l’humanité. Et si grande est sa confiance dans le Père qui lui a amenée cette compagne qu’il ferme les yeux pour ainsi dire sur son incapacité. Mais qui sait ? Le Père a peut-être créé les hommes au fond pour que le Fils ne soit pas seul à glorifier le Père, mais qu’il ait la joie de le louer, avec la totalité de la création, comme Celui qui est toujours plus grand (p. 19).

2. La vie consacrée – Le renoncement dans la vie consacrée est une kénose à la suite du Fils. On pourrait dire qu’il est fou d’abandonner les biens qu’on a et d’aspirer à ne rien avoir. Le Fils aussi a un chez-soi légitime auprès du Père, et tous les biens qu’on peut avoir en tant que Dieu. Pourquoi doit-il les abandonner ? Et pourquoi dois-je renoncer au compte en banque que j’ai à juste titre? Pourquoi dois-je renoncer à un mariage heureux si je suis un homme normal créé par Dieu ? Pour le Fils, la réponse est : l’amour du Père ; pour ceux qui le suivent : l’amour du Fils (p. 20-21).

3. La prière de saint IgnaceAdrienne est en extase. Elle voit saint Ignace. Il lui explique la prière et commence lui-même à prier. Il lui montre comment il a prié, quelle était la nature de sa prière. Elle le voit s’agenouiller devant le Seigneur et elle s’agenouille elle-même, toujours en le regardant. Elle décrit : Il s’agenouille devant le Seigneur. Le Seigneur est là, il le sait. Il est devant lui au tabernacle. Il ne le voit pas de ses yeux, mais il le sent. Et il s’agenouille ; non seulement devant le Seigneur dans le tabernacle en qui il croit, mais devant la présence du Seigneur qu’il sent. Et il lui dit : Seigneur, je voudrais te servir et, pour la plus grande gloire de Dieu, je voudrais faire tout ce que tu attends de moi. Il sait qu’il dit ces paroles ; mais il sait tout autant que la grâce les lui inspire, la grâce qui est quelque chose qui vient certainement du Seigneur et qui lui est transmise. Pendant qu’il dit : « Je voudrais tout ce que tu veux », il devient clair pour lui tout d’un coup que ces paroles sont formées sans doute par ses lèvres, mais qu’elles lui sont inspirées par le Seigneur. Il arrive alors à l’attitude de l’attente contemplative. Il sait que le Seigneur l’entend en considération de ses paroles, mais qu’en même temps il transforme ses paroles, leur donne un sens nouveau, le sens de la contemplation, le sens du Seigneur lui-même. Et dans cet acte d’abandon  « comme tu veux », il se sent attiré par le Seigneur, il voit des chemins devant lui, trois chemins : il pourrait redevenir ce qu’il était auparavant, mais en mieux, avec plus de foi, plus de don de lui-même, avec la disposition constante à faire ce que le Seigneur veut de lui. Il pourrait aussi entrer dans un Ordre existant pour suivre là le Seigneur, pour se laisser former par le Seigneur dans une vie que lui, le Seigneur, déterminerait. Et enfin il peut fonder quelque chose de nouveau et devenir ce que le Seigneur veut : le véritable Ignace. – C’est de lui-même qu’il a commencé sa prière, il s’est offert consciemment, mais maintenant il est bien loin de s’offrir lui-même. Il est déjà pris, et le chemin qu’il suivra lui est maintenant montré par le Seigneur dans la contemplation. Mais seulement après qu’il s’est abandonné, après qu’il a déclaré qu’il était prêt à faire ce que le Seigneur voulait de lui. Dans le cadre de cette action, il ne cessera d’être conduit. De temps à autre, au début de sa contemplation, au début de ses délibérations avec le Seigneur, il s’entendra prononcer lui-même les paroles « comme tu veux ». Mais toujours le Seigneur le ramènera sur le chemin de la contemplation, l’attirera à lui et lui montrera pas à pas ce qu’il a à faire. Maintenant le Seigneur le bénit. Il reçoit cette bénédiction. Il sait qu’il est uni au Seigneur même s’il ne le voit pas de ses yeux (p. 29-30).

4. Les lieux de pèlerinage – Pourquoi y a-t-il tant de pèlerinages mariaux ? Saint Ignace : A cause des nombreuses apparitions et aussi à cause du besoin qu’ont les hommes de cultiver une certaine dévotion en un lieu précis. C’est par bonté que Dieu crée ces lieux. S’ils n’existaient pas, on pourrait facilement sombrer dans une sorte de panthéisme d’Eglise. On s’accrocherait à la sentence : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom… », on penserait qu’il suffit d’être avec un chrétien pour trouver le Christ et être au ciel d’une certaine manière. Et pourrait alors venir aussi le revers : on découvrirait à la longue à quel point les chrétiens sont imparfaits et on ressentirait dans la présence de leurs fautes l’absence du Seigneur. Ou bien, ce qui serait encore plus dangereux, on confondrait la présence de vertus dans le prochain avec la présence de Dieu. Pour faire face au danger de voir s’estomper de la sorte toutes les limites, Dieu a créé l’Église avec l’objectivité et la distance patentes de toutes ses institutions ; et, dans cet ensemble, il y a aussi les lieux de pèlerinage qui d’une part s’opposent à l’impression qu’on peut tout avoir partout et qui d’autre part favorisent ainsi l’impression de la proximité réelle du divin dans la distance. Il peut aussi se faire qu’en un lieu de pèlerinage un mystère précis de la vie de la Mère soit mis en lumière de manière particulièrement impressionnante tout en sachant toujours que tous les autres mystères sont exposés en totalité par l’unité et l’objectivité de l’Église. Certes tout chrétien doit d’abord vénérer la Mère dans son église paroissiale ; mais, en tant qu’homme, il a besoin aussi de pôles d’attraction, et Dieu et l’Église les lui offrent dans les lieux de pèlerinage (p. 33).

5. La honte – Pourquoi c’est justement la Mère qui doit nous donner de supporter la honte ? (Exercices, n° 147). Saint Ignace : Parce qu’elle a porté la plus grande honte : celle d’avoir été enceinte alors qu’elle n’était pas mariée. Par son oui à Dieu, elle a donné l’apparence qu’elle s’était livrée corporellement, vis-à-vis du monde comme vis-à-vis de Joseph, vis-à-vis du cercle le plus large comme vis-à-vis du cercle le plus proche (p. 35).

6. Le sens d’une captivité – (Ignace est en prison à Salamanque : Récit du pèlerin n° 64/72). Il considère sa captivité comme quelque chose qui lui est donné par Dieu. Par elle, il a la possibilité d’agir sur des gens qui ne lui seraient pas accessibles autrement. Et cela parce que le Seigneur lui a accordé d’être prisonnier avec lui. D’où sa joie. Elle ne vient pas de son propre désir d’être en prison, mais parce qu’il a conscience qu’elle est un cadeau du Seigneur. Dans sa prison cependant, il reste fidèle à sa mission et à son enseignement : se rendre utile aux âmes (p. 167).

7. Le dernier des mendiants – (Récit du pèlerin n° 92). A Bologne, il fut traité comme le dernier des mendiants, on se moqua de lui, il fut malade, tout sembla aller de travers. Il ne voyait plus d’issue, il ne savait pas s’il pourrait continuer sa marche. A Venise, il rencontre tout de suite des personnalités remarquables, il y est très considéré, il retrouve sa dignité comme en Espagne. Ces rudes contrastes, il doit en tirer profit pour la Compagnie. Le jésuite doit pouvoir tout autant être considéré que ne pas l’être. En cela aussi il doit apprendre l’indifférence. Bologne était aussi juste que l’Espagne, Venise ou Paris. Et le jésuite devra toujours essayer de ne pas préférer Venise à Bologne. Ignace a maintenant des relations avec des personnes distinguées avec lesquelles il y avait quelque chose à faire et qui savent apprécier la valeur des « Exercices spirituels » (p. 210).

8. La première messe – « Après son ordination, il attend un an avant de dire sa première messe ». Il y a ici chez Ignace une pointe de menace janséniste. Pendant ce temps d’attente, il voudrait obtenir que la Mère du Seigneur le donne à son Fils. Il voudrait deux choses : que la Mère le donne à son Fils comme quelqu’un de la Compagnie de Jésus en même temps que la Compagnie, et que toute sa fondation reçoive un lien particulier au Seigneur du fait qu’il s’abstient de dire la messe et qu’il en garde un désir ardent et constant. Et puis il voudrait que son lien personnel intime au Seigneur soit fortifié par la Mère. Pour atteindre ces deux buts, il offre le sacrifice de ne pas dire la messe. Il assistera à la messe, mais pendant ce temps il se considérera comme indigne de célébrer lui-même. A ce moment-là, il ne voit pas encore assez clairement que chaque messe célébrée signifie une grâce pour toute l’Église (Récit du pèlerin n° 92, p. 221).

9. Marie – Après la vision de la Mère du Seigneur, il est difficile pour Ignace de voir la femme avec ses yeux d’autrefois. Elle l’a rempli du désir de la pureté, du don de lui-même à Dieu. Et voilà que cela se complique. Car il n’est pas facile de contempler Marie et de ne pas pouvoir en même temps oublier complètement son attitude antérieure vis-à-vis de la femme. Pas du tout parce que de la contempler aurait éveillé en lui des tentations, mais simplement parce qu’il ne peut pas se passer de projections. La forme et le niveau de sa contemplation sont trop marqués par l’image de la femme qu’il porte en lui par son passé. S’il se représente la jeune Mère vierge, il a du mal à imaginer que le Fils de Dieu pourrait se tenir vis-à-vis d’elle autrement que dans une relation chevaleresque. C’est par la force qu’il lui faut se détacher de la représentation dans laquelle il a grandi. – L’image de la Mère des douleurs lui est ici utile. Il commence à la contempler comme celle qui est accablée de douleurs, et il peut ici se tourner vers l’autre côté de son être. Plus tard il ne se servira plus de ce point de départ, il est parvenu par lui à une attitude d’ensemble. Pour lui, Marie est surtout la Mère des sept douleurs. Le chiffre sept a pour lui une signification et il contemple les sept mystères l’un après l’autre. Quand il passe lui-même par des moments difficiles et des déceptions, il cherche souvent à se représenter ce qu’il en fut pour la Mère. Cela l’aide. Et à vrai dire moins le détail de chaque situation douloureuse de sa vie que la diversité de ses souffrances. Si elle n’avait eu qu’une seule grande souffrance, son aide aurait été pour lui beaucoup plus limitée. Mais il la voit avec une quantité de souffrances dont elle fut réellement transpercée. Et d’autre part l’image le conduit plus loin. Par les souffrances de la Mère, il arrive à la Vierge, à son oui, à la femme finalement. C’est peut-être une manière un peu simple d’entrer dans la contemplation ; mais il voit justement dans la souffrance de la Mère quelque chose de central pour lui. Et il lui sera aussi plus naturel de confier tous ses fils à celle qu’il comprend si bien en raison de ses souffrances. Il se tient devant la Mère qui a de l’expérience. Cela ne l’empêche pas de contempler aussi les mystères de sa jeunesse, de sa virginité, de son don d’elle-même : il ne cesse d’éprouver en elle un oui jeune et tout frais. L’étendue de ses souffrances est pour lui le témoignage qu’elle a tenu bon, qu’elle en a fait l’expérience jusqu’à la lie et qu’en même temps elle n’a jamais connu de relâche dans son amour et dans son don d’elle-même à son Fils. – Et puis autre chose encore. Il l’aime certes très personnellement. Mais il a besoin d’elle aussi pour son ordre d’hommes. Celui-ci est certes la Compagnie de Jésus, mais avec Marie à l’arrière-plan. Il pense que la relation de la Mère à son Fils, dans sa diversité et pourtant dans son unité, recèle tant de mystères que tous ses fils peuvent en être enrichis (Supplément au Récit du pèlerin, p. 227-228).

10. La balle – La balle de la petite Thérèse, percée par le jeu de l’Enfant Jésus : image aussi de l’obéissance religieuse. Être soudainement percé et « vidé » peut être douloureux et humiliant. Mais en arrivant à la radicalité de l’obéissance, est accordé ce à quoi on a toujours aspiré du plus profond de soi-même, ce qu’on a voulu dire aussi dans notre promesse à Dieu et à l’Ordre : ne plus disposer de soi. Ce n’est pas du tout qu’on manque soi-même de volonté, c’est justement ma vraie volonté qui se fait, qui consiste en ceci : que la volonté de Dieu, que la volonté du supérieur ecclésial, se fasse en moi. On n’affirme pas continuellement de manière solennelle : « Que ta volonté soit faite », cette volonté se fait maintenant réellement. Et tout est bien ainsi. La balle percée peut être devenue définitivement inutilisable en tant que jouet. Une fois satisfaite la « curiosité de l’Enfant Jésus », elle n’est plus bonne qu’à être jetée. Il y a dans cet état une expérience du définitif, aucun plan d’avenir n’est plus possible, on est complètement « épuisé », on est devenu en même temps tout à fait souple et sans résistance entre les mains de Dieu. Mais c’est à partir de cette situation définitive qu’il faut s’engager à nouveau dans les divers états de la vie d’obéissance ; on doit donc pouvoir rester dans cet état liquide (p. 289).

11. Non pas ma volonté – La prière du Seigneur au mont des oliviers : « Non pas ma volonté, mais la tienne », est humilité parfaite, adaptation de sa propre volonté à celle du Père. Et pourtant sa propre volonté est mentionnée. S’il avait dit seulement : « Que ta volonté se fasse », il se trouverait là comme comme sans volonté propre, comme si le Père lui avait permis certes de devenir homme, mais un homme sans les difficultés qui résultent de l’opposition entre Dieu et l’homme. Un homme désarmé, sans moyen de se défendre en face de Dieu. La mention de sa volonté propre est donc un signe de sa gratitude à l’égard du Père qui lui permet d’avoir une nature humaine complète. Ce n’est pas la faiblesse qui l’incite à dire cette parole, ni non plus l’impuissance, mais l’amour. L’amour qui reconnaît ce que veut dire : « Ma volonté », mais qui y renonce en faveur du Père. L’amour qui accorde plus de valeur à ce qui appartient au Père qu’à ce qui lui est propre, qui met en relief l’obéissance et l’exerce dignement. « Non pas ma volonté » : cette parole ne peut pas éveiller dans le Père l’impression d’un renoncement par faiblesse ou d’un mépris de son don. Elle renvoie en même temps au premier Adam qui avait tout le nécessaire pour faire la volonté du Père, mais ne voulut pas renoncer à sa volonté propre si bien qu’il se confirme aux yeux du Fils qu’Adam aurait pu résister à la tentation (p. 321).

12. Obéissance à l’Esprit – En assumant du Père sa mission, le Fils sait très bien que, dans son obéissance au Père, son chemin va vers la croix. Mais parce que l’Esprit réalise l’incarnation en couvrant la Mère de son ombre, le Fils sait tout aussi exactement que son obéissance va aussi à l’Esprit. Cette obéissance à l’Esprit, c’est une obéissance comme état d’âme : l’Esprit n’aidera pas seulement le Fils en tant qu’homme à chercher et à trouver la volonté du Père, il l’aidera aussi, selon l’âge du Seigneur et les situations de sa vie (qui correspondent à la volonté du Père), à avoir la juste disposition d’esprit ou le juste état d’âme. Quand l’enfant joue, quand le jeune garçon enseigne dans le temple, quand le menuisier fait son travail, sa mission est chaque fois parfaitement accomplie ; la conscience de sa mission, l’obéissance exacte au Père, n’empêchent pas le Fils de vivre totalement dans chacune des situations qui se présentent. Il connaît sa mission de souffrance, mais il joue pourtant comme un enfant avec les autres enfants, sans se faire de soucis. Et quand, à Cana, à la demande de sa Mère, il opère le miracle qu’il ne voulait tout d’abord pas faire, cela ne se fait pas avec une disposition d’esprit qui serait contraire à celui de la fête (p. 323).

13. Chacun doit choisir – Dans toute vie chrétienne se pose un jour la question : mariage ou conseils évangéliques. Il peut se faire qu’on fasse semblant de ne pas entendre la question, qu’elle soit couverte. Mais celui qui est ouvert l’entend. Lors de cette décision, Marie se fait toujours remarquer d’une manière ou d’une autre. Même si une fiancée a dit oui à son fiancé presque sans y réfléchir, elle aura quand même encore par la suite l’occasion de mieux y réfléchir. Quand quelqu’un affirme qu’il est catholique, qu’il prie et cherche réellement, il ne peut pas affirmer n’avoir jamais été mis devant le choix. Même celui qui depuis toujours était décidé pour le mariage ou la vie religieuse, sait quand même que la question a existé un jour et qu’elle a été résolue par la grâce (p. 368). 

14. Trouver Dieu en toutes choses – Saint Ignace : La mortification continuelle ne veut pas dire saler trop sa soupe, brûler ses pommes de terre, etc. Mais qu’en tout ce qu’on fait (par exemple aussi en tout bon repas), on renonce, ne fût-ce qu’un peu, à quelque chose. Ce petit renoncement en tout ce que nous faisons ne veut pas dire mépris ou mésestime des choses, mais montrer notre disponibilité à toujours assumer aussi des renoncements plus grands si Dieu le demande, et notre reconnaissance à l’égard du Seigneur crucifié que nous gardons par là toujours vivant pour ainsi dire dans notre mémoire. Nous nous garderons de faire toute une histoire de nos petits renoncements et de les mettre en rapport direct avec la souffrance du Seigneur sur la croix. Ils sont plus un signe, un symbole, de notre amour pour le Seigneur. – Nous devons aussi savourer le bien que Dieu nous offre parce que c’est Dieu qui nous le donne. La mesure entre plaisir et renoncement change avec les circonstances et elle est aussi différente selon les hommes. Et nous regardons toujours le Seigneur qui a aussi pris du plaisir (Cana) bien qu’il eût connaissance de la croix future. – Chacun a en soi, dans sa constitution, une sorte d’échelle graduée pour le plaisir et le renoncement. Il sait par expérience la quantité de sommeil dont il peut se priver pour être frais le lendemain au travail. Il sait d’autre part, quand il s’est accordé une détente permise, que cela suffit pour quelque temps et qu’il va renoncer à la prochaine pièce de théâtre qui l’attire peut-être. En tout cela, il ne sera pas pointilleux, et il saura que le maximum dans le renoncement n’est pas le maximum de la perfection. Celui qui voudrait trouver Dieu en toutes choses en voulant jouir de tout – même si c’était en tout bien tout honneur – s’éloignerait très vite de Dieu. C’est pourquoi il est clair que l’expression : « Trouver Dieu en toutes choses » ne veut pas dire se tourner vers le monde pour jouir du monde. Je dois au contraire trouver Dieu en toute situation : dans le plaisir comme dans le renoncement. Il se trouve en tout ce qu’il offre, dans la joie et dans la tristesse, dans le plaisir et dans le renoncement, s’ils sont accueillis chrétiennement (p 411-412).

15. Révélations privéesQuelle autorité ont réellement dans l’Église les révélations privées, et quelle autorité doivent-elles avoir ? Saint Ignace répond en renvoyant à l’expérience d’Adrienne et du P. Balthasar : à tout ce qu’Adrienne a vu et dicté, et à tout ce que le P. Balthasar a mis par écrit. Il dit que ces choses sont vraiment pleines de sève et de vitalité. L’Église est toujours d’une certaine manière occupée à ce qui est desséché, et elle a besoin d’une arrivée de vie nouvelle. Et dans nos notes, tout, y compris ce qui est difficile, ce qui est apparemment abstrait (que nous devons laisser tel quel!), a quelque chose de cette vitalité. Quand des révélations privées pleines de vie sont rejetées par les croyants, il y a toujours derrière cela un rejet de la vitalité véritable de la foi. – Que l’Église, officiellement, n’ait très souvent pour ces choses qu’un « Nihil obstat » et ne s’engage pas plus, n’est certes pas très réjouissant ; mais on doit penser qu’il serait beaucoup plus épouvantable que de fausses révélations soient confirmées. Des erreurs à ce point de vue seraient à payer beaucoup plus cher par une déperdition de vérité. Il y a de plus une grande quantité de phénomènes mystiques qui sont compris faussement en partie par le mystique lui-même, il y ajoute du sien. Ceci aussi est à payer cher avec le trésor de prière de l’Église. Si, par exemple, quelqu’un a une fausse vénération pour une mystique qui n’en est pas une, cela doit être « compensé » par le trésor de prière de l’Église. – Seul le Seigneur est tout à fait saint, et à tout point de vue ; à part lui, personne ne l’est. Tous les saints ont leurs défauts et leurs lacunes. Naturellement l’Église ne peut pas canoniser quelqu’un qui n’est pas saint, mais elle peut cependant – et c’est ici qu’il y a un grand danger – canoniser aussi en lui des choses qui ne sont pas saintes. Par ailleurs, même en quelqu’un qui n’est pas saint, en quelqu’un qui n’est sûrement pas à canoniser pour l’essentiel, elle peut trouver des choses qui ont des rapports avec la sainteté et qui, en tant que telles, peuvent être admirées. Il y a par exemple chez Marguerite Bays bien des choses qui sont humaines et trop humaines, et qui sont transformées par l’opinion des gens. Ceux-ci, très souvent, ne sont pas en mesure de discerner correctement les signes de la sainteté. Même si un saint vit au milieu d’eux et qu’ils sont même convaincus que cette personne est un saint, il n’est pas encore dit du tout que leur conception de la sainteté est juste. S’il y a tant de diagnostics erronés, c’est parce que beaucoup de gens sont beaucoup trop portés à chercher en tout saint ce qu’ils cherchent eux-mêmes et ce qui leur correspond personnellement, parce qu’ils sont toujours à la recherche de leur saint pour se justifier et se donner de l’importance. – Saint Ignace donne un exemple : si un professeur de la ville vivait au milieu de paysans sans culture et si on leur demandait ce qui les frappe chez lui, ils ne parleraient pas de ses hautes envolées spirituelles, ils remarqueraient peut-être qu’il a besoin d’une fourchette pour manger de la viande et qu’il se passe un peigne dans les cheveux. Ils s’en tiendraient à ce qui leur semble étrange. D’un saint qui vivrait au milieu d’eux, les gens devineraient peut-être qu’il vit en partie au ciel, mais ils donneraient à ce fait une fausse importance. – Saint Ignace pense qu’on devrait se contenter des saints que l’Église a un jour canonisés sans en rajouter beaucoup; chercher à voir en eux le Seigneur et non ce que souvent ils ont ajouté de propre. Même chez les plus grands saints, il y a des « endroits faibles ». Par exemple, ils n’omettent pas certains exercices de piété parce qu’ils ont l’obligation de donner l’exemple de la sainteté à leur entourage. Ils se sentiraient peut-être eux-mêmes coupables de faire autre chose pour le moment, mais leur « représentation » requiert qu’ils donnent maintenant cet exemple. Ils embellissent un peu eux-mêmes leur vie de saint (p. 424-426).

16. Que penser de la stigmatisation? – Saint Ignace : Les stigmates visibles ne sont là au fond que pour l’entourage. Celui qui souffre est stigmatisé pour les autres. Pour les stigmatisés authentiques, le danger de s’y complaire est pour ainsi dire inexistant. Il ne leur vient pas à l’idée d’en faire une histoire bien que cela ne signifie pas du tout qu’ils les mésestiment. Des signes de ce genre sont une confirmation de la mission. Les stigmates intérieurs, c’est-à-dire les douleurs aux endroits des plaies (souvent sans signes extérieurs), quand ils sont donnés, font partie du cœur de la mission de souffrance. Ils vont de pair avec la Passion qui est endurée et, la plupart du temps, ils ne sont pas qu’une souffrance purement locale, mais une souffrance qui passe à travers tout, jusqu’aux états d’abandon. Pour les signes extérieurs, le stigmatisé doit y voir clair rapidement. Il doit savoir que l’affaire ne le concerne pas. Les souffrances intérieures par contre ont toujours aussi le sens d’un avertissement. Elles rappellent à celui qui souffre que plus rien ne lui appartient. Une stigmatisée peut sentir des souffrances aux mains et aux pieds sans bien savoir ce qu’ils signifient. Le médecin ne trouve rien. Le confesseur dit : « Ce sont des stigmates », et il introduit la personne dans sa mission dont elle ne se doutait guère jusque là. Quiconque a une mission de ce genre doit en être tout à fait conscient. Car désormais il ne peut plus vivre un instant en dehors de cette mission, dans une existence purement privée. S’il le faisait, si par exemple, au temps où il n’a pas de souffrances, il considérait qu’il pouvait disposer librement de ce temps, le danger serait très grand qu’il s’en éloigne ; il commencerait aussi très vite à considérer ses temps de souffrances comme sa propriété (p. 430-431).

17. L’Imitation de Jésus-ChristPourquoi saint Ignace a-t-il tant aimé l’Imitation de Jésus-Christ ? Il dit : Parce qu’elle représentait au fond pour lui la première réalisation de ce qu’il cherchait, la première relation en quelque sorte moderne avec le Seigneur. A une certaine époque, elle fut pour lui une introduction à l’esprit de l’Écriture alors qu’il ressentait encore la lettre de l’Évangile comme une carapace autour de la figure du Seigneur. Dans l’Imitation, il a senti qu’on s’adressait à lui d’une manière plus personnelle pour ainsi dire ; elle fut pour lui un pont. – On devrait écrire les vies de saints de telle sorte qu’il y ait en elles des ponts pour les personnes les plus diverses. Il devrait y avoir en elles des montagnes et des vallées, le ciel et le quotidien. Pour lui, l’Imitation a signifié en quelque sorte le proche et le quotidien, malgré un certain détachement du monde (p. 437).

18. A propos des saintsPar quoi les chrétiens ordinaires se distinguent-ils des saints ? Saint Ignace : Tous les chrétiens ont une ligne ascendante, mais celle des saints est plus raide. Le chrétien ordinaire a un rayonnement, mais peut-être pas très grand. Son entourage peut lire dans son attitude quelque chose de la nature de ce qui est chrétien. Un chrétien qui se marie choisit sa femme, sa profession, ses amis ; il est libre en grande partie de ses choix et, par là aussi, de l’étendue de son action. – Si la pente est plus raide, l’influence sera plus grande. Un prêtre par exemple choisit davantage mais, dans le cadre de son choix, il est encore davantage conduit par Dieu. C’est ainsi qu’il peut aussi parler et agir au nom de Dieu, son action va au-delà de son rayonnement purement personnel. Dans une prédication, il peut s’adresser particulièrement à des auditeurs déterminés, mais l’action de ses paroles va au-delà ; il ne sait pas ce qu’il allume en réalité. Naturellement il y a de nombreux passages du premier au second. – Si c’est encore plus raide, le cercle s’élargit aussi davantage et, en même temps, il échappe toujours plus à l’homme. Le tout est géré par Dieu et aussi par l’Église. Là où la sainteté d’une personne est déjà connue d’une certaine manière de son vivant, l’Église pourrait lui donner l’occasion d’avoir un impact au loin (Catherine de Sienne, Ignace aussi). – Au sommet, se trouve la sainteté du Seigneur. Si nous n’étions pas pécheurs, il aurait, durant sa vie, converti tous ceux qu’il rencontrait. Tous se seraient jetés à genoux parce que devant eux se trouvait la sainteté parfaite. De même, s’ils n’étaient pas pécheurs, tous tomberaient aussi à genoux devant Dieu et devant le Seigneur en présence de la mission d’un saint. Car elle ouvre un accès à Dieu. Mais comme nous sommes pécheurs, l’Église est contrainte de mettre les saints en évidence, surtout ceux qui sont morts afin qu’on voie leur chemin, la manière dont ils sont allés vers Dieu. – Il y a aussi des saints qui, ici-bas, ne font pas grand-chose de visible, dont toute l’énergie est transplantée dans le ciel : c’est de là qu’ils agissent invisiblement. Le pécheur qui vit à côté d’un saint de ce genre, reconnaîtrait aussi ce saint, s’il n’était pas un pécheur, et, par lui, il serait enflammé d’amour pour Dieu ; mais le péché de l’entourage recouvre le saint, le rend invisible. – Un homme pourrait se distinguer des autres par le fait qu’il prie davantage qu’eux. Sa vie serait caractérisée de cette manière et, par sa prière, il préparerait surtout un terrain pour la sainteté et peu importe à qui profite ce terrain, à lui-même ou à un autre : Monique et Augustin. C’est par la prière de la mère que peut grandir la sainteté de son fils et, de son côté, la sainteté du fils met en lumière celle de sa mère. L’Église n’est pas étrangère ici : la canonisation de la mère a aussi le sens de mettre mieux en lumière la mission du fils (p. 439-440).

19. Canonisation – L’Église, dans son humanité, a besoin de certitude : d’où les miracles que les saints doivent opérer pour leur canonisation. Mais la plupart des chrétiens ne se donnent même pas la peine de prendre connaissance des miracles qui sont opérés. Il existe aussi dans le christianisme une résistance aux saints : ils rendent trop proches la réalité de Dieu et de ses exigences, ils sont incommodes. Ce n’est que lorsqu’ils sont morts qu’ils peuvent vaincre en quelque sorte cette résistance par leurs miracles. S’ils ont quelque chose à dire, il est toujours tôt assez d’en prendre connaissance après leur mort (p. 440-441).

20. Comment les saints se sentent-ils lorsqu’ils opèrent un miracle ?Saint Ignace : s‘ils sont comme des enfants et si le miracle arrive dans un temps de consolation, il ne leur fait pas la moindre impression. Ils en parlent peut-être à leur confesseur, un point c’est tout. Même quand ils se rendent compte que le miracle est passé par eux, ils le remettent à Dieu à l’instant même et une fois encore, un point c’est tout. Ce qui a été remis à Dieu est comme un secret de confession… entre Dieu et un quidam, justement pas celui qui a opéré le miracle : celui-ci se met hors circuit. Les choses se présentent tout autrement quand le miracle est opéré dans une période d’absence de consolation : cela peut alors torturer le saint de manière insupportable, le miracle apparaît comme une erreur et lui-même se prend pour quelqu’un qui trompe les autres. – Pour chaque miracle que le Seigneur a opéré, « une force sortait de lui » ; celui qui était le bénéficiaire du miracle sentait cette force. Quand un saint opère un miracle, il y a quelque chose de semblable, mais l’affaiblissement peut se trouver tellement à l’intérieur de l’affaiblissement du Seigneur que cela ne lui cause aucun problème. Il a pour ainsi dire mis son corps à la disposition du corps et de la force du Seigneur, et sa « déperdition de force » concerne le corps du Seigneur qui agit par le saint comme par l’un de ses membres. – Les miracles durant les périodes d’absence de consolation, surtout si on ne peut pas s’en expliquer paisiblement, peuvent devenir une sorte de tentation. Le diable peut avoir ici un accès, montrer à celui qui opère le miracle le domaine de son pouvoir diabolique, faire miroiter devant lui un « état adulte » qu’il ne connaît pas quand il est comme un enfant et consolé. Là il est immunisé contre le diable ; il apporte son miracle à Dieu comme un enfant son jouet à sa mère, personne ne peut l’en empêcher. – Question : Un saint peut donc se trouver pris dans la tentation par un miracle opéré par lui ? Saint Ignace : Oui. (p. 441).

 

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Table des matières des textes choisis

1. La danse – 2. La vie consacrée – 3. La prière de saint Ignace – 4. Les lieux de pèlerinage – 5. La honte – 6. Le sens d’une captivité – 7. Le dernier des mendiants – 8. La première messe – 9. Marie – 10. La balle – 11. Non pas ma volonté – 12. Obéissance à l’Esprit – 13. Chacun doit choisir – 14. Trouver Dieu en toutes choses – 15. Révélations privées – 16. Que penser de la stigmatisation? – 17. L’Imitation de Jésus-Christ – 18. A propos des saints – 19. Canonisation – 20. Comment les saints se sentent-ils lorsqu’ils opèrent un miracle ?

 

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